Les Pièges de l’exil

Mêlant polar, espionnage et intrigue historique, Philip Kerr faisait partie de ces auteurs dont la lecture ne me déçoit que très rarement. Les Pièges de l’exil, onzième aventure de l’ex-flic berlinois Bernie Gunther, en est la confirmation. Alors que nous avions découvert Bernhard Gunther, jeune et prêt à défendre ses idéaux dans une Allemagne s’enfonçant de plus en plus dans le nazisme au cours de La Trilogie berlinoise (l’Été de cristal, La Pale Figure, Un requiem allemand), Les Pièges de l’exil nous le montre à l’aube de la soixantaine désabusé et concierge de palace dans la Côte d’Azur d’après-guerre. Son passé le rattrape et il va se trouver mêlé à une sombre affaire de chantage ainsi qu’à un jeu de dupes entre espions anglais, russes et est-allemands. Tout en croisant la route du vieil écrivain, Somerset Maugham, et de son entourage plus que trouble.
Comme d’habitude, Philip Kerr excelle dans l’art de rendre compte d’une époque révolue comme si elle était actuelle avec un luxe de détail. De l’odeur d’un parfum aux événements historiques obscurs (comme le naufrage du Wilhem Gustloff coulé par un sous-marin russe), le plus petit détail sonne juste et replonge instantanément le lecteur dans le passé, même s’il ne l’a pas connu. Ce n’est pour autant pas un livre d’histoire, les aventures de Bernie Gunther sont suffisamment touffues pour tenir en haleine jusqu’à la dernière ligne. Quitte à se demander en refermant le livre si cette histoire sera finalement la dernière aventure. Rassurez-vous, ce n’est pas le cas. Avant sa mort en mars dernier, Philip Kerr a prévu trois autres aventures pour son détective préféré. Donc la dernière était prévue pour une parution en anglais en 2019.

Les Pièges de l’exil
de Philip Kerr
Traduction de Philippe Bonnet
Éditions du Seuil

The Science of Science-Fiction

Les livres mélangeant science réelle et science-fiction ne manquent pas. Que ce soit la série des « Georges et… » de Stephen et Lucy Hawking ou la future collection Parallaxe de Le Belial’ expliquant scientifiquement des concepts utilisés par la science-fiction, ils racontent souvent comment tel ou tel aspect de la science-fiction est ou n’est pas possible en l’état actuel de la science. Avec The Science of Science-fiction, Mark Brake fait l’exercice inverse. Il regarde comment la science elle-même a nourri la science-fiction et comment celle-ci inspire en retour les scientifiques. Plus qu’un livre de science, The Science of Science-Fiction est un livre d’histoire explorant la façon dont fonctionne l’imaginaire humain et un livre de prospective sur l’évolution de nos sociétés, tant au point de vue technologique qu’au point de vue politique et comportemental. Le tout étant découpé en quatre grandes thématiques : l’espace, le temps, la machine et les monstres (les superhéros Marvel et DC étant classés dans cette catégorie). Écrit très récemment, et peut être parfois un peu trop vite, The Science of Science-Fiction a quelques chapitres au contenu assez léger comme Battlestar Galactica and Star Trek: Why Are Wars in Space so Wrong? Ou Dr. Strangelove: From Reagan’s Star Wars to Trump’s Space Force. Mais le plus souvent, il reste très intéressant et truffé d’informations. Saviez-vous que Johannes Kepler en plus d’être un astronome avait écrit un proto-livre de science-fiction ? Ou quelle était la relation entre Charles Darwin et Aldous Huxley, l’auteur du Meilleur des mondes ? Non seulement The Science of Science-Fiction se lit aussi facilement qu’un bon roman, mais en plus il risque de vous donner envie de vous replonger dans de nombreux livres, comics, anime ou films de science-fiction.

The Science of Science-Fiction
de Mark Brake
Éditions Skyhorse

Women & Power: A Manifesto

Spécialiste du monde antique, Dame Mary Beard a le don de provoquer la réflexion sur notre époque moderne à partir d’un simple détail du passé. Même si ce n’était pas le propos de SPQR, certains affrontements politiques de la République romaine sonnaient étrangement proches de nos dernières campagnes électorales. Pour Women & Power: A Manifesto, cette corrélation entre passé et présent est au cœur même de l’argumentaire. Mary Beard y prend volontairement position. Elle y démontre pourquoi l’inégalité homme/femme actuelle provient en droite ligne du monde gréco-romain et comment certains schémas comportementaux se perpétuent de nos jours.
Ce très court livre rassemble deux discours, pour l’un fait en 2014 et pour l’autre en 2017, où elle abordait ce sujet sous deux angles différents : d’abord la prise de parole publique, ensuite l’exercice effectif du pouvoir.
Dans les deux cas, les conclusions sont glaçantes. Malgré toutes les avancées faites sur le terrain de l’émancipation, les préjugés et habitudes prises depuis la plus haute Antiquité ont la vie dure et tentent perpétuellement de nous ramener en arrière, y arrivant d’ailleurs parfois. Il suffit de voir comment le simple fait d’avoir la mention « féministe » dans sa biographie, peut susciter des moqueries voire pire sur les réseaux sociaux, même venus de la part d’autres femmes. Comme Télémaque enjoignant à sa propre mère, Pénélope, de se taire en public alors qu’on parle de son sort dans l’Odyssée. Mary Beard y parle de son expérience personnelle
et des attaques violentes sur Twitter qui suivent chacune de ses interventions. Expériences qui ne sont pas limitées au monde anglo-saxon comme le prouve par exemple cette affaire en France.
Dans le deuxième chapitre, Mary Beard démontre les différences de traitements entre deux candidats, deux représentants de pouvoir selon leur genre. Devinez quel genre subit le plus de violence et de menaces ? À ce sujet, les exemples montrant comment le mythe de Persée décapitant la Gorgone a été utilisé en politique contre Hillary Clinton et Angela Merkel sont effarants.
Hélas, même si ce livre très bref suffit pour que Mary Beard pointe du doigt les obstacles issus de notre héritage antique, et
livre quelques stratégies de contournement mises en place par certaines femmes de pouvoir pour s’imposer, elle n’offre que peu de solutions pour lever lesdits obstacles. Juste quelques ébauches de pistes. À charge pour nous, lectrices et lecteurs, de trouver nos propres solutions. En regardant en face nos préjugés et en comprenant comment ceux-ci influencent nos décisions. Et également en ne réservant pas ce livre à un public féminin, mais en encourageant aussi les hommes de notre entourage (pères, fils, amants, amis) à le lire.

Women & Power: A Manifesto
de Mary Beard
Editions Profile Books.

Avis d’invitée : Drawings from the gulag

Ce blog s’ouvre parfois à des invités qui nous font partager leurs coups de coeur. Ici, Tris a délaissé pour un temps sa plate-forme, Projet Arcadie, pour nous parler d’un livre qu’elle juge dure mais essentiel, Drawings from the gulag de Danzig Baldaev. Je lui laisse la parole.

En France et dans d’autres pays de l’Europe de l’Ouest, il existe encore et toujours des nostalgiques de l’URSS, qui aiment souvent vous expliquer à quel point, cette période était fantastique. Pour toutes les personnes qui viennent d’Europe de l’Est, la réalité était tout autre. Nulle rivière de miel, aucune douceur dans ce qui faisait le quotidien des prisonniers du Rideau de Fer et encore moins pour les personnes qui ont connu les goulags.

La question est : comment le raconter ? Comment détailler le vécu de ces milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qui ont été enfermés, torturés, battus, sans tomber dans le misérabilisme et en esquivant l’habituel procès en divagation ?

Drawings from the gulag, par Danzig Baldaev, y arrive. Il convient de s’attarder un instant sur l’auteur. Orphelin — ses parents étaient considérés comme « ennemis du peuple » — il grandira dans un orphelinat pour enfants de prisonniers politiques. Il sera soldat pendant la Seconde Guerre mondiale. Après la guerre, il sera gardien à Kresty.

C’est dans ce camp qu’il commencera à dessiner les tatouages des prisonniers, nous laissant une encyclopédie très riche en la matière et toujours utilisée, ainsi que des dessins sur la réalité des goulags.

L’ouvrage n’existe pas en français, les textes russes ont été traduits en anglais, mais les images sont suffisamment explicites pour ne pas avoir besoin de plus de détails. Ce livre n’est pas à mettre entre toutes les mains. Il n’est certainement pas pour des enfants et j’aurais même tendance à penser qu’il ne convient pas à tous les adultes.

De façon générale, les œuvres de Danzig Baldaev ne sont pas à mettre entre toutes les mains, mais elles sont essentielles. Les régimes totalitaires des pays de l’Est ne sont tombés que très récemment. Que ce soit en Russie, en Ukraine, en Roumanie, en Moldavie ou ailleurs, nous n’avons pas encore fait notre travail de deuil et notre devoir de mémoire. Nos archives ne sont pas encore ouvertes, nous ne savons pas ou plutôt, nous savons, mais dans les grandes lignes. On connaît l’histoire, mais on ne connait pas les détails et il est compliqué de tout mettre sur la table quand les protagonistes sont encore vivants.

Dessiner le goulag, pour comprendre ce qu’était l’URSS et comme ce pays — pour reprendre l’un des chapitres du livre — est devenu un goulag à lui tout seul.

Drawings from the gulag de Danzig Baldaev
Traduction de Polly Gannon & Ast A. Moore, sous la coordination de Julia Goumen.
Éditions
Fuel

 

 

 

Arelate

« Tu aimes les films sur les gladiateurs ? » Si vous répondez oui, avant même que le commandant de bord de votre avion ne finisse sa phrase, si vous avez vu Ben-Hur, Spartacus (le film comme la série) ou Gladiator, cette bande dessinée est faite pour vous. Non parce que vous y retrouverez les clichés hollywoodiens musclés, huilés et assoiffés de vengeance, mais parce que vous y lirez une histoire bien plus proche de la réalité historique. Rassurez vous, la vengeance, l’huile et les combats restent bien présents tout au long des pages. Mais ils ne sont pas les seuls intérêts de cette bande dessinée. Outre la vraisemblance historique, et le fait que l’action se déroule principalement à Arles (l’Arelate du titre), les héros ne sont pas tous gladiateurs : la femme de Vitalis, le jeune Neiko ou même Atticus l’entraîneur y tiennent un rôle tout aussi important.
Du coup, l’intrigue ne se limite pas à l’arène et autre salle de banquets pour péplum des années 50. Du port au forum en passant par les différentes tavernes et échoppes du coin, l’histoire se construit peu à peu.
A dire vrai, j’avoue avoir eu un peu de mal à entrer dans l’intrigue. Au départ, le héros principal – joueur, ivrogne au coup de poing facile me semblait un mauvais précurseur de Clint Eastwood période orang-outan. Et pour une habituée des comics depuis toute petite, lire un triple tome en dégradé de noir, blanc et sépia… Rapidement, le charme agit. L’idée que le sépia indique le temps présent alors que le noir et blanc pur renvoie au passé marche bien. Le bagarreur met de l’eau dans son vin, les autres personnages prennent de l’importance, et mon attrait pour la vie romaine, mais également la découverte du sport de combat antique qu’était la gladiature m’ont emporté au premier siècle de notre ère sur les traces de Vitalis et des autres membres de son équipe.
Attention, si vous choisissez comme moi de prendre directement le premier cycle, ne sautez pas les pages post-histoire pour en apprendre plus sur Arelate, ses bâtiments et la vie de ses habitants gallo-romains. Richement illustrés, ils sont très instructifs sans pour autant être ennuyeux.
Maintenant que le premier cycle est terminé, je vais rapidement poursuivre la lecture avec le tome 4 et les aventures de Neiko.

Arelate — premier cycle de Laurent Sieurac et Alain Genot
Éditions 100 Bulles