Le Bureau des affaires occultes

Vous reprendrez bien un peu de polar historique ? Pour celui-ci, partons dans le Paris de 1830 alors que Louis-Philippe vient d’accéder au trône. Toutes les administrations subissent alors un nettoyage en profondeur, y compris la Préfecture de Police ou le célèbre Vidocq a été débarqué. Dans Le Bureau des affaires occultes, nous suivons un jeune inspecteur féru de science, Valentin Verne, qui se voit confier une enquête sensible concernant le fils d’un député alors qu’il pourchasse depuis des années un ecclésiaste tortionnaire d’enfants surnommé le Vicaire. Ce roman va donc se présenter comme le récit longtemps disjoint de ces deux histoires, avec notamment des entrées de journal semblant se rapporter à des événements passés. Avant que les deux ne se rejoignent en fin de récit. En effet, Le Bureau des affaires occultes peut se lire comme une histoire indépendante, mais il est avant tout l’amorce d’une série policière. La partie concernant le député et son fils sera résolue dans ce volume, mais celle concernant le Vicaire se poursuivra dans le volume suivant, intitulé… Le Fantôme du Vicaire. Et il faut bien reconnaître qu’une bonne partie de ce premier livre est dédié à la mise en place des personnages récurrents et de leurs univers. Ce dont le rythme de l’histoire pâtit quelque peu.
En revanche, en mêlant une période historique pas si souvent utilisée en fiction (où la Révolution et le Premier Empire d’un côté, et la toute fin du XIXe siècle de l’autre ont bien plus de succès) avec un angle original (une explication rationnelle à des crimes qui semblent soit ne pas en être, soit être surnaturel
s), Éric Fouassier propose un polar solide qui, malgré les longueurs dues à la mise en place du cadre, se dévore littéralement (avec des pauses dont une nuit de sommeil, il s’est écoulé moins de douze heures entre son achat et la fin de sa lecture). Plus que le personnage principal, j’avoue avoir particulièrement apprécié certains seconds rôles comme Aglaé, Félicienne ou ce vieux brigand de Vidocq. À l’occasion je replongerais bien dans la suite.

Le Bureau des affaires occultes
d’Éric Fouassier
Éditions
Livre de poche

American Vampire

Jusqu’en 2011, à la question « quel est ton vampire préféré ? », ma réponse aurait surement été Dracula ou peut être Lestat de Lioncourt (mais uniquement les trois premiers livres des Chroniques des Vampires). Depuis, les créations de Bram Stoker ou d’Anne Rice ont été supplantées dans mon cœur par un sale gosse sans foi ni loi : Skinner Sweet, vampire américain de son état.
Alors que son histoire s’est achevée récemment avec American Vampire 1976, revenons un peu sur l’une des meilleures séries d’horreur récentes en comics, et qui, contrairement à Clean Room, a été jusqu’au bout de son histoire.
De quoi parle American Vampire ? De Skinner Sweet donc, outlaw du Far West accédant à l’immortalité par accident à la fin du XIXe siècle et de Pearl Jones, jeune actrice qu’il transforme à sa ressemblance dans les années 20. Et à travers leurs aventures, nous découvrirons l’histoire des États-Unis dans sa splendeur, mais également ses horreurs ; ainsi que l’histoire occulte des monstres qui se cachent au sein de l’humanité. Qu’est-ce qu’un vampire américain ? Une sous-espèce de l’homo abominum hématophage et propre au continent américain, dont Skinner Sweet est le principal représentant. Ne craignant pas la lumière du soleil, cette variante du vampire voit sa puissance varier en fonction des phases de la Lune et n’a que l’or comme véritable faiblesse.
Des premières histoires centrées sur Skinner et Pearl, le récit prend vite une ampleur plus globale en y intégrant les VMS (Vassals of the Morning Star), organisation secrète qui a longtemps combattu toutes les formes d’homo abominum pour finir par passer quelques alliances avec certains d’entre eux (dont Pearl et parfois Skinner) pour repousser un mal plus ancien et plus profond.
Avec American Vampire, vous trouverez plusieurs niveaux de lecture. Au premier plan, il s’agit de bandes dessinées mêlant action et horreur avec une grande diversité de créatures et de nombreux hommages aux références de l’imaginaire vampirique (mythe, littérature, cinéma ou série télé, tout y passe). Au deuxième niveau, une histoire occulte des États-Unis se dessine qui réjouira les fans de James Ellroy ou de X-Files, avec des luttes de pouvoirs entre créatures, mais également entre agences fédérales ou entre grandes puissances, avec même une incursion dans l’espace. Le tout en maintenant d’un bout à l’autre des 55 épisodes de la série principale et des 13 numéros spéciaux (rassemblés en neuf albums grands formats en VO et traduits chez Panini puis Urban Comics) une qualité égale tant dans le scénario que dans le dessin. Les deux créateurs, Scott Snyder (scénario) et Rafael Albuquerque (dessin) ont en effet assuré l’essentiel des récits. Des invités comme Stephen King ou Dustin N’Guyen infusait du sang frais dans l’œuvre sans en dénaturer ce qui faisait la saveur.
Et la conclusion, American Vampire 1976, rassemble tous les fils laissés en suspens (certains depuis la genèse du récit) pour proposer un final grandiose là où tout a commencé. Comme dirait Skinner Sweet : « Off we go ! »

American Vampire
créé par Scott Snyder (scénario) et Rafael Albuquerque (dessin)
Éditions DC Comics

Quand la science explore l’histoire

Au croisement du monde criminel judiciaire et de l’anthropologie, il y a la médecine légale. C’est sous cet angle que Philippe Charlier, avec l’aide de David Alliot, balaie l’histoire de l’espèce humaine, du paléolithique à Louis XVIII. Principalement confiné à l’Europe, car s’appuyant sur les différents travaux de recherche et voyages menés par l’auteur, ce livre se découpe en quatre époques (Préhistoire, Antiquité, Moyen Âge, Renaissance et époque moderne) et une quarantaine de vignettes. Qu’il s’agisse d’examiner le dossier de patients célèbres comme Robespierre ou Jeanne d’Arc ou d’anonymes comme l’amputé de Buthiers-Boulancourt, chaque chapitre nous présente l’Histoire sous un jour différent. Vous y apprendrez comme la solidarité jouait envers les infirmes de l’époque préhistorique à la Renaissance, vous verrez comment on a déterminé comment sont mortes les favorites des rois, et identifié leurs restes ou encore comment authentifier le masque mortuaire de Robespierre. Les exemples sont nombreux et plus que variés. Et les morts anonymes comme la jeune Romaine souffrant de calculs sont tout aussi passionnants et presque plus touchants que les célébrités de l’histoire. Et l’étude du passé permet d’en réparer les erreurs (comme restituer aux bons descendants certaines reliques se trouvant dans des musées occidentaux) ou d’apprendre des éléments qui pourront servir dans des enquêtes modernes (sur la combustion des corps accidentelle ou criminelle par exemple).
Les textes sont truffés d’anecdotes variées (telle que comment déterminer le statut d’homme libre romain ou grec en regardant une statue nue) et les auteurs tiennent en haleine leur public. Le tout en insistant particulièrement sur le respect dû aux morts, patients du médecin légiste ou de l’anthropologue qui les étudie, que ceux-ci soient relativement récents ou bien plus vieux. Pour peu que vous vous intéressiez au passé, c’est un livre à vous procurer sans attendre.

Quand la science explore l’histoire
d
e Philippe Charlier et David Alliot
Éditions
Tallandier

Metropolis

Dernier livre paru de Philip Kerr, car publié en France après sa mort en 2018, Metropolis raconte paradoxalement les premiers pas dans la Kripo, surnom de la police criminelle allemande, de son personnage fétiche, le policier berlinois Bernie Gunther. Dans Metropolis, l’histoire se situe en 1928, un an après la sortie au cinéma du film du même nom de Fritz Lang (qui fait une courte apparition dans ces pages). Dix ans après la fin de la Première Guerre mondiale, l’Allemagne panse toujours ses plaies. Le marasme économique pousse à la multiplication de la mendicité, notamment celle des invalides de guerre, et de la prostitution. Dans le même temps, de plus en plus de voix s’élèvent pour rétablir la grandeur de l’Allemagne et la nettoyer de tous ses « parasites » : étrangers, juifs, homosexuels, prostitués et globalement toutes personnes ne pouvant contribuer activement au développement du pays, selon leur point de vue. Dans ce Berlin de l’entre-deux-guerres, Bernie Gunther va être recruté des Mœurs à la commission criminelle pour enquêter sur une série de meurtres de prostituées scalpées. Puis un autre meurtrier abat froidement les invalides mendiant dans les rues de la capitale et s’en vante auprès des journaux. Y a-t-il un lien dans entre les deux tueurs en série ?
Plus que l’enquête en elle-même, bien tordue et compliquée comme j’aime, Metropolis m’a surtout plu – comme toujours avec les livres de Philip Kerr – par la restitution de cette époque, de son atmosphère à la fois en ébullition et délétère,
et de ses personnages. Plus encore que les autres, Metropolis fait en effet se croiser personnages de fiction et personnes ayant réellement existé. Et à la fin du livre, quelques pages viennent dire ce que certains des protagonistes des pages sont devenus. Mêlant la Grande et la petite histoire, des réseaux criminels de l’Allemagne à sa vie culturelle, Metropolis se lit comme une plongée passionnante dans un passé méconnu, juste avant que la période la plus sombre de l’Allemagne moderne n’arrive au pouvoir. À lire !

Metropolis
de Philip Kerr
traduction de Jean Esch
Éditions Seuil

Histoire de la science-fiction en bande dessinée

Écrire une histoire mondiale de la science-fiction est en soi un projet ambitieux. Le faire sous la forme d’un album de bande dessinée est carrément périlleux. C’est pourtant le pari qu’ont relevé Xavier Dollo (au scénario) et Djibril Morissette-Phan (à l’illustration) avec leur Histoire de la science-fiction en bande dessinée. Avec succès ?
Commençons par une évidence. Avec la meilleure volonté du monde, il est impossible de faire tenir toute la science-fiction depuis ses origines dans un seul album, même si celui-ci est un pavé de 218 pages. Les auteurs ont donc fait des choix, privilégiés certains moments clés, certains noms et certaines œuvres. Les puristes y trouveront matière à pinailler sans fin, chacun avançant que son écrivain fétiche aura dû être mieux mis en valeur ou que tel autre personnage n’avait pas besoin d’autant de place, suivant ses préférences. En revanche, pour le simple amateur qui veut se faire une idée du genre, l’essentiel est là : mission accomplie. En revanche, même si les autres origines sont abordées plus particulièrement en fin d’ouvrage, cette histoire se concentre principalement — et depuis les origines — sur ce qu’il se passe dans la littérature anglo-saxonne et francophone, qui sont les sources les plus connues du genre. Précisons que malgré des vignettes en bas de pages sur les films, série TV ou bande dessinée, ce livre a une définition stricte de la littérature : nouvelles, romans, magazine ou fanzine. Du coup, il aurait peut-être mieux valu le renommer Histoire de la littérature de science-fiction…
Un gros pan du livre est d’ailleurs consacré aux éditeurs et directeurs de collection qui seront les véritables sages-femmes du genre. Du coup, cet album est également une découverte des coulisses de la ou les naissances de la SF à ses évolutions les plus récentes. Ouvrage roboratif, ce livre multiplie les inventions pour ne pas perdre le lecteur en route comme une maison de la SF avec sa galerie où les écrivains de l’Âge d’or rencontrent leurs œuvres ou l’idée de rentrer dans certains grands maîtres plus récents (dont deux de mes plumes favorites personnelles) pour mieux découvrir leurs univers. Malgré tout, le lecteur s’égare par fois — pour qui n’a jamais vu Doctor Who, un tournevis sonique ou une cabine bleue ne font aucun sens — et il y a quelques passages longuets suivant les intérêts de chacun. Toutefois, après avoir parcouru une première fois cette BD, vous risquez fortement d’avoir envie d’y revenir pour approfondir telle période, admirer les détails de telle case, râler car vous n’êtes pas d’accord avec tel parti-pris ou simplement prendre en note telle référence et l’ajouter à votre propre pile à lire.

Histoire de la science-fiction en bande dessinée
de Xavier Dollo et Djibril Morrissette-Phan
Éditions Critic et Les Humanoïdes associés

(confinement oblige, le livre est également disponible en numérique, si vous ne pouvez accéder à votre libraire, à partir du 25 novembre.)

 

 

Avis d’invité : Le Bâtard de Kosigan

En ce mois de mai, je laisse la parole à un amateur de fantasy historique, Ludovic, qui cherche depuis longtemps à me convaincre de lire la saga de Fabien Cerutti, Le Bâtard de Kosigan. Avec comme vous pouvez le lire ci-dessous des arguments de poids.

En achetant le premier tome de cette série (L’ombre du pouvoir), je m’attendais à lire un roman de fantasy historique assez similaire à un Gagner la guerre de Jean-Philippe Jaworski. Dès les premières pages, la différence se fait sentir : le style est plus fluide, les personnages plus colorés et, surtout, l’action est omniprésente. Bref, il se lit vite – l’auteur l’a lui-même reconnu lorsque je l’ai rencontré aux Rencontres de l’imaginaire à Sèvres en 2018 – et je ne pouvais que trépigner pour lire les trois tomes suivants qui sont fort heureusement un peu plus volumineux : Le fou prend le roi, Le marteau des sorcières et Le testament d’involution. Mais l’histoire me direz-vous ? Ces romans alternent successivement entre deux époques : le XIVe siècle où nous suivons les aventures mouvementées du chevalier assassin Pierre Cordwain de Kosigan, bâtard d’un noble de Bourgogne doté de quelques dons biens utiles et capitaine audacieux d’une compagnie de mercenaires et la fin du XIXe/début du XXe siècle avec Kergaël de Kosigan, homme au passé trouble, mais plein de ressources qui tente au péril de sa vie de découvrir ses origines… Et une explication sur la disparition pure et simple de sa lignée pendant plusieurs générations. N’étant pas à la base passionné par les histoires de fantasy pures avec des elfes et autres créatures du genre – et ceux-ci ne sont pas légions dans ce livre -, j’avoue avoir été agréablement surpris par la manière dont l’auteur a intégré ces peuplades dans les différentes phases de notre Histoire, puis justifier leur disparition, ne laissant derrière elles que le folklore – le tout savamment orchestré par l’Inquisition. Vous découvrirez ainsi de nombreuses intrigues, beaucoup d’actions, de belles joutes verbales, des situations cocasses mais aussi pleins de menus détails sur la vie au bas Moyen-âge.

Le Bâtard de Kosigan :
L’ombre du pouvoir,
Le fou prend le roi, Le marteau des sorcières, Le testament d’involution 
de Fabien Cerruti
Éditions Folio SF/ Mnémos

Histoires de cuisine

Histoires de cuisine

Depuis Les nourritures extraterrestres, je savais déjà que livres de cuisine et bonnes histoires pouvaient se mélanger. J’en ai eu récemment la preuve avec deux ouvrages ci dessous. Et comme toute bonne recette est un mélange d’ingrédient, Natouille m’a parlé de sa dernière trouvaille dénichée chez Ombres Blanches. Du coup, nous allons parler cuisine !

La Cantine de Minuit — le livre de cuisine
À l’origine La Cantine de Minuit est un manga de Yaro Abe qui a été adapté en série TV et en film (disponible sur Netflix). Cette histoire d’un restaurant du quartier de Shinjuku à Tokyo, de ses clients et de son chef est publiée au Japon depuis 2006 et en France depuis 2017 et a déjà dépassé la vingtaine de volumes. Chaque histoire, tant dans le manga que la série TV, est centrée sur un client, sa situation et un plat qu’il ou elle affectionne particulièrement. Au fil du temps, un livre de recettes dédié a été écrit par Yaro Abe et la styliste culinaire Nami Ijima. Vous y découvrirez de nombreuses recettes de plats et d’amuse-gueule, avec les astuces de Master, le chef de la Cantine de Minuit. Et également quelques histoires, soit tirées des mangas soit dessinées pour l’occasion. Si vous aimez la cuisine japonaise ou si vous voulez découvrir ce qu’elle peut vous proposer au-delà des classiques sushi/brochettes, La Cantine de Minuit — le livre de cuisine est un excellent point de départ. Amuse-gueules, plats, desserts, issu de la tradition japonaise ou adaptation de plats internationaux (comme les spaghetti Napolitan), il y en a pour tous les goûts et pour toutes les bourses. En effet, c’est une cuisine de bistrot dont les ingrédients sont de consommation courante au Japon. Et en France ? La plupart se trouvent assez facilement dans les épiceries asiatiques de quartier ou en ligne, et ne sont pas couteux. Et certaines recettes se font même sans ingrédients particuliers. Côté ustensiles, vous devriez avoir tout ce qu’il faut dans votre cuisine.

La Cantine de Minuit
de Yaro Abe et Nami Ijima
traduction de Miyako Slocombe
Éditions Le Lézard noir

Mon chat, ma cuisine et moi
Ne connaissant pas du tout l’univers des manhwa (nom en coréen de la bande dessinée), je suis partie sans a priori aucun sur Mon chat, ma cuisine et moi de Han Hye Yeon. Et j’y ai découvert un livre de pâtisserie doublé d’une tranche de vie qui parlera à toutes les citadines. La partie « tranche de vie » raconte l’histoire de Jeanne, célibataire partageant un appartement avec ses trois chats, de son licenciement à sa reconversion et à l’ouverture de son propre commerce. Chaque épisode est rythmé par une recette de pâtisserie (ce qui calme la narratrice et lui sert d’antidépresseur) qui soit s’intercale entre les cases de l’histoire, soit est détaillée en fin de chapitre. Ce découpage n’est pas toujours pratique si vous souhaitez reproduire la recette, mais il fonctionne particulièrement bien pour suivre l’histoire de Jeanne. Le trait est minimaliste, et l’on s’attache bien vite à la vie de Jeanne et de sa petite tribu féline. Côté recettes, celles présentées dans le roman, à une exception près, sont plutôt d’inspiration occidentale, même si revisitées pour plaire aux goûts coréens. Vous devriez donc trouver sans mal les ingrédients et ustentiles nécessaires pour les reproduire chez vous. Elles sont relativement faciles à faire, et plutôt bonnes, mais elles demandent un certain investissement en temps et en doigté pour être réussies à la perfection.

Mon chat, ma cuisine et moi
de Han Hye Yeon
Traduction de Yeong-Lee Lim et Françoise Nagel
Éditions Kana

On va déguster
Ici je laisse la parole à mon invitée, Natouille.
S’il y a bien une chose à ne pas faire avec moi, c’est bien de m’emmener au rayon culinaire d’une librairie, car c’est un coup à faire fumer ma CB. La preuve  il y a peu, où, en recherche d’un livre de cuisine alsacienne, je partis en visite à Ombres Blanches où je tombai malencontreusement sur un piège : en tête de gondole, les deux livres On va déguster et On va déguster la France issus de l’émission éponyme de France Inter animée par François-Régis Gaudry. Je ne suis pas une assidue de l’émission, mais j’ai toujours apprécié la découverte qu’elle propose tous les dimanches. Hésitant environ 30 secondes entre la raison (n’en prendre qu’un) et le plaisir (prendre les deux), me voilà finalement repartie avec 6 kilos à déguster sous le bras. Et quel plaisir ce fut. Là où la plupart des livres de cuisine sont thématiques, On va déguster passe en revue et en vrac tout ce qui constitue l’art culinaire (ou presque), avec des contenus très variés, comme des adresses, des recettes, des anecdotes ou des points d’histoire. Vous saurez également comment cuisiner le parfait poulet rôti (3 heures au four, sachez-le), mais également où manger le pire plat junkfood du monde (la Crown Crust Pizza, improbable combo de pizza et de cheeseburger, 2800 calories, une abominable invention de Pizza Hut, uniquement disponible au Moyen-Orient).
Chaque thème comportant de 1 à 4 pages, vous pourrez, selon votre humeur et votre appétit, picorer quelques pages de-ci de-là ou bien dévorer les deux volumes (tentant, mais un peu indigeste quand même, j’ai eu du mal à faire plus de 50 pages d’affilée sans avoir envie d’un citrate de bétaïne). Le petit point fort de ces livres : le contenu n’est nullement classé par rubrique, chaque nouvelle page est donc une complète surprise, car il n’y a pas d’enchaînement logique. On passe des frites aux fraises, puis aux sardines. « On va déguster » ressemble un peu à la recette du picon-citron dans la trilogie marseillaise de Pagnol : 1/3 Wikipédia, 1/3 livre de recettes, 1/3 livre d’histoire et 1/3 guide gastronomique (oui, ça fait 4 tiers, et alors ?) c
es livres vous feront non seulement saliver, mais vous allez vous cultiver et vous pourrez par la suite briller en société (autour d’un repas préparé grâce aux recettes incluses bien entendu).

On va déguster et On va déguster la France
de François-Régis Gaudry
Éditions Marabout

Le cheese-cake de Caton et autres histoires romaines

Juriste et historienne spécialisée dans le droit antique (grec et romain), Eva Cantarella se passionne pour cette époque dans tous ses aspects. Elle fait notamment partager sa passion aux lecteurs du Corriere della Sera au travers de différentes chroniques. Ce livre, Le cheese-cake de Caton, les rassemble en suivant quatorze thématiques différentes couvrant tous les aspects de la vie quotidienne : l’hygiène, l’amour, la cuisine, les loisirs, les croyances, etc. Contrairement au titre français, Eva Cantarella ne se limite pas à la période romaine, mais raconte également des anecdotes grecques, réelles ou tirées de la mythologie, de la plus haute Antiquité jusqu’à la période byzantine.
Même si j’ai lu ce livre d’une traite, vous pouvez le lire comme les acheteurs du Corriere della Sera, une anecdote par-ci, une par-là. Sachant qu’à chaque fois, Eva Cantarella raccroche celle-ci à des faits de société actuels. C’est ainsi que nous découvrons que la GPA (grossesse pour autrui) était déjà pratiquée par les Romains, et que la propre femme de Caton (le jeune, pas l’amateur de cheese-cake) a rendu ce service à l’un des proches de son mari, sans qu’on lui demande son avis au passage. Vous apprendrez également que les Romains étaient de grands lecteurs avec 28 bibliothèques publiques dans la ville. Chacune contenant entre 10 000 et 30 000 ouvrages disponibles à la consultation ou en prêt !
De la naissance à la mort en passant par les revendications des matrones romaines et les bienfaits d’Homère sur le rythme cardiaque, vous apprendrez une multitude de choses sur les lointains ancêtres de la civilisation européenne. Tout en vous amusant et sans jamais vous ennuyer une seconde.

Le cheese-cake de Caton et autres histoires romaines
de Eva Cantarella
Traduction de Patrizia Sirignano
Éditions Albin Michel

L’homme qui mit fin à l’histoire

Les récits courts se suivent et ne se ressemblent pas. Après la science-fiction joyeuse de Binti, avec L’homme qui mit fin à l’histoire, Ken Liu signe une histoire de voyage temporel glaçante.
Partant du postulat qu’il serait possible de revoir (à l’état de fantôme décorporé) n’importe quel événement du passé, Ken Liu raconte sur la forme d’un documentaire l’une des pires exactions du conflit sino-japonais : l’unité 731. Et s’interroge sur le rapport au passé des différents pays concernés : République populaire de Chine et Taiwan, Japon, mais également les États-Unis. Ce choix du documentaire avec un récit coupé sous forme d’interviews, de témoignage, de débats en commission sénatoriale ou en extraits de coupure de journaux donne un aspect clinique à
L’homme qui mit fin à l’histoire et aide à prendre un peu de recul. Et le fait d’avoir pris comme personnages principaux, un couple composé d’un sino-américain et d’une nippo-américaine solidaire l’un de l’autre jusqu’au bout apporte un certain équilibre au récit, tout en le terminant sur une note encore plus dramatique. En tant que grande lectrice de science-fiction et de voyages temporels en particulier, j’ai trouvé que le procédé mis au point par les personnages principaux, Ewan Wei et Akemi Kirino, assez intéressant. Et je me demande s’il est possible de le voir réutilisé dans un récit Ken Liu pour une autre période historique.
Pour son ton sobre, mais très humain, pour son approche très personnelle sur une période du passé peu connue en Occident et tout simplement pour son histoire qui vous prend aux tripes et ne vous lâche pas avant la dernière page, je ne peux que vous encourager à lire L’homme qui mit fin à l’histoire de Ken Liu.

L’homme qui mit fin à l’histoire
de Ken Liu
Traduction de Pierre-Paul Durastanti
Éditions Le Bélial’

The Five — The untold lives of the women killed by Jack the Ripper

J’avoue, j’avoue. L’histoire de Jack l’Éventreur (ou Jack the Ripper en anglais) m’a toujours fascinée. L’enquête elle-même avec le mystère toujours non résolu 130 ans plus tard sur son identité, les histoires qu’il a inspirées, du From Hell d’Alan Moore au Anno Dracula de Kim Newman, tout m’intrigue. Et pourtant, plus mystérieuses encore que l’identité du tueur est la personnalité des victimes. Polly Nichols, Annie Chapman, Elizabeth Stride, Kate Eddows, Mary Jane Kelly : si leurs noms sont connus, leur vie avant de rencontrer en 1888 le couteau du tueur l’est moins. C’est cette lacune qu’a voulu réparée l’historienne Hallie Rubenhold dans son livre, The Five — The untold lives of the women killed by Jack the Ripper. Extrêmement bien documenté, avec même des photos d’époque, ce livre se lit comme un roman. Ou plutôt comme cinq longues nouvelles retraçant l’histoire de chacune de ses femmes.
Hallie Rubenhold ne s’attarde pas sur les meurtres et ne les décrit même pas. Ce qui l’intéresse c’est le parcours de ses femmes et comment il les a guidés jusqu’à Whitechapel et ses bas-fonds. Vous pensiez que les cinq victimes avaient en commun leurs professions ? Détrompez-vous ! Sur les cinq, seules deux étaient des prostituées avérées (Elizabeth Stride alors qu’elle était encore en Suède, et Mary Jane Kelly) et rien n’indique que les trois autres aient, même occasionnellement, vendu leurs charmes. En revanche, à l’exception de Mary Jane Kelly morte dans son lit, elles avaient toutes la particularité de n’avoir pas d’endroit où dormir ce soir-là. Et toutes, sans exception, n’avaient pas la « protection » d’un homme au moment des faits. Plus qu’une supposée profession ou un mode de vie douteux, ce qui a précipité leur fin se résume en deux choses : elles étaient nées femmes et dans un milieu où le moindre accident de parcours (une maladie, un compagnon qui vous quitte, des grossesses trop nombreuses, un emploi perdu) peut vous entraîner dans une spirale descendante sans possibilité de remonter.
The Five est surtout un témoignage de la vie à l’ère victorienne bien loin des fantasy steampunk, des enquêtes de Sherlock Holmes ou de l’histoire mettant souvent en scène la noblesse ou la haute bourgeoisie. Avec chacune des victimes, Hallie Rubenhold s’intéresse à une nouvelle facette de la vie des classes pauvres et moyennes de la société, qu’elles soient originaires de Londres, menant une vie nomade dans toute la Grande-Bretagne ou issue de l’immigration. Vous y apprendrez énormément de choses sur le mode de vie et les habitudes alimentaires de l’époque, sur le type d’éducation prodigué aux uns et aux autres et même sur la récolte du houblon ! Que vous soyez comme moi fasciné par ces crimes anciens, ou simplement amateur d’histoire intéressé plus par le quotidien que par les grandes dates, ce livre est indispensable. Et une fois entamé, vous ne le lâcherez plus de sitôt.

The Five — The untold lives of the women killed by Jack the Ripper
de Hallie Rubenhold
Editions Doubleday