Histoires courtes

Entre deux pavés lus ou relus, j’aime intercaler des nouvelles, soit pour rester dans un univers soit pour découvrir de nouveaux auteurs. Ce fut le cas avec ces trois histoires :

Auberon
Vous le savez désormais si vous avez lu cet article et cet article ou encore cet autre, 
j’aime beaucoup l’univers de The Expanse. Outre tous les romans, j’ai lu presque toutes les histoires courtes (nouvelles et novellas) dans cet univers. Auberon se situe à peu près au même moment que le dernier roman. Et ce coup-ci, James SA Corey nous plonge de l’autre côté de la barrière : chez les envahisseurs venus de Laconia. Ou plus exactement il nous montre l’installation d’un nouveau gouverneur et de sa femme sur Auberon, une planète colonisée depuis suffisamment longtemps pour avoir une population prospère et une économie largement corrompue. En quelques pages, James SA Corey nous montre comment un couple pétri d’idéalisme va devoir composer avec les principes du Général Duarte pour survivre sur ce nouveau monde. Et si l’amour était la meilleure arme pour résister à l’envahisseur ?

Auberon
de James SA Corey
Éditions Orbit

Hell Creek
Parmi d’autres éditeurs, Albin Michel Imaginaire a la bonne idée de proposer des nouvelles gratuites des auteurs dont il publie les romans. Avant de savoir si j’allais acheter Un Océan de rouille, j’ai donc téléchargé Hell Creek de C. Robert Cargill. Une histoire de zombies à la préhistoire avec une tricératops en personnage principal c’est tentant non ? Oui, et pourtant ça tombe un peu à plat. La nouvelle est très courte, et une bonne moitié est consacrée à la mise en situation. Tricératops (oui c’est également son nom) est un personnage attachant, mais l’histoire en elle-même est peu développée. Comme quoi une bonne idée ne suffit pas pour faire une bonne histoire. Autant vous dire que mon intérêt pour l’auteur fut vite refroidi.

Hell Creek
de C. Robert Cargill
traduction de Laurent Philibert Caillat
Éditions Albin Michel

Zeitgeber
Éditeur de l’imaginaire reconnu, mais également site prolixe sur l’actualité des littératures de genre, Tor propose souvent des nouvelles gratuites à lire en ligne. Notamment Zeigeber de Greg Egan. Pour une fois, l’auteur reste très proche de l’humanité. Il imagine un monde où les cycles de sommeil se détraquent, imposant à certains de dormir trop, à d’autres de veiller quand il fait nuit, etc. Là où Les Bras de Morphée en faisant un polar plutôt drôle, Greg Egan imagine une histoire poignante confrontant un père de famille et sa fille atteinte du trouble. Comment réagir face à cette perturbation du rythme familial, et comment réagir si la « malade » ne veut pas guérir ? Tout en pudeur, Greg Egan signe ici un de ses plus beaux textes.

Zeitgeber
de Greg Egan
à lire en ligne sur cette page.

Avis d’invité : Eisenhorn

Pour ce premier avis invité de l’année 2020, je laisse la parole à Olivier qui connaît bien l’univers de Warhammer 40 000 et les fictions écrites autour. Pour une première visite dans les bas-fonds du 41e millénaire, il nous recommande Eisenhorn de Dan Abnett.

« A tout seigneur, tout honneur : je vous propose de démarrer cette nouvelle rubrique dans Outrelivres, consacrée à Warhammer 40000 et à l’Hérésie d’Horus, avec Dan Abnett. D’abord, parce que c’est un auteur talentueux et prolifique — on lui doit des dizaines de livres dans l’univers Warhammer, mais aussi des ouvrages et scénarios de BD chez DC, Marvel et les autres et aussi parce que ce garçon a un talent fou (comment ça, je l’ai déjà dit ?!). Or, il faut bien ça pour inciter celles et ceux qui ne connaissent pas l’univers de Warhammer à s’y plonger, et s’embarquer pour un fabuleux voyage fait de drames, de folie, de violence, de pouvoirs occultes et de démesure.
L’univers de Warhammer 40000 est peu connu en dehors des joueurs de jeux de rôles et de jeux de figurines, or l’ensemble des livres décrivant le cadre de cet univers forme un tableau extrêmement riche, pour un public varié, adolescent à la recherche d’aventures (légions de guerriers supra-humains affrontant des orcs ou des entités démoniaques, vaisseaux de plusieurs kilomètres de long capables d’exterminer la population de toute une planète…), mais aussi adultes appréciant les drames shakespeariens, les space operas, les tourments intérieurs entre loyauté, pureté et efficacité, ou encore la lutte intemporelle entre ordre et chaos.
Eisenhorn regroupe Xenos, Malleus et Hereticus, une trilogie racontant les missions et combats intérieurs de Gregor Eisenhorn, inquisiteur au service de l’Imperium de l’humanité, et de sa suite. En ce 41e millénaire, l’humanité a essaimé à travers les galaxies, a dévasté des planètes entières au nom de l’effort de guerre — contre les autres races, forcément toutes abominables, car différentes — mais la menace se présente aussi sous la forme de cultes déviants (tout ce qui sortirait de l’orthodoxie du culte impérial, en fait) ou bien de démons cherchant à briser le seuil entre l’immatériel et la réalité. La redoutable Inquisition enquête, évalue la menace et l’élimine sans pitié. Sachant que la menace peut provenir d’autres factions de l’Inquisition, plus radicales…
On l’aura compris, l’univers de Warhammer 40000 n’est pas fait pour les âmes sensibles : la vie des hommes y est précaire et c’est un beau terreau pour la cruauté, la luxure et la folie. Cette trilogie est une excellente entrée en matière dans cet univers en ce qu’elle permet de voir, de ressentir tout cela (ai-je déjà dit que Dan Abnett est un conteur hors pair ?), mais aussi de s’interroger sur le bien-fondé de ce régime totalitaire, en pleine stagnation technologique, gangréné par la bureaucratie, où la corruption règne en maître.
Dan Abnett parvient à accrocher le lecteur, le tenir en haleine avec des personnages et des histoires très fouillés, tout en distillant l’essentiel de ce qu’il faut savoir sur cet univers et ses rouages — et en laissant le lecteur juger si la fin justifie les moyens.
On en redemande. Et ça tombe bien, parce qu’il y a une suite, dont je vous parlerai une autre fois ! »

 

Eisenhorn
de Dan Abnett
traduction de Nathalie Huet
Éditions Bibliothèque interdite (Black Library)

Trop semblable à l’éclair

Dans la série rattrapons en 2020 le retard accumulé en 2019, je demande Trop semblable à l’éclair d’Ada Palmer. J’avoue qu’à force d’en entendre parler en bien comme en moins bien, j’étais même assez réticente pour le lire. Puis, ayant récupéré le livre des mains d’un amateur de SF qui l’a abandonné au bout d’une centaine de pages, j’ai tenté l’aventure. Si vous lisez ces lignes, c’est que celle-ci fut suffisamment digne d’intérêt pour être relatée ici.
De quoi parle Trop semblable à l’éclair ? C’est le premier volet d’une série de quatre romans dans un univers cyberpunk ou post-cyberpunk (les spécialistes en débattent encore). Dans un
futur où les États-nations et les familles traditionnelles ne sont plus qu’une coquille vide, les humains se sont regroupés par affinité dans des Ruches (ou vivent à la frange en renonçant à certains droits) et des bash (nouvelles entités familiales/colocations/entreprises). Dans ce monde, nous allons suivre Mycroft Canner, un Servant (c’est-à-dire une personne réduite en esclavage public en raison de son passé criminel) introduit auprès des grands de ce monde autour de deux trames qui vont s’entremêler : protéger un jeune messie de 13 ans capable de donner vie à des objets et enquêter sur le vol d’une liste des personnes les plus influentes du moment. Trop semblable à l’éclair n’est que la première partie de son rapport sur les sept jours qui vont entraîner la chute de la société telle qu’il l’a connaît. La suite arrivera en mars en version française chez l’éditeur. Vous voilà prévenu, Trop semblable à l’éclair se termine sur une fin ouverte qui donne envie d’en savoir plus.
Le style d’Ada Palmer est en revanche, lui, tout sauf moderne. L’autrice s’est inspiré
e des philosophes français du siècle des Lumières (Diderot, Voltaire, Sade ou Rousseau) qui sont d’ailleurs abondamment cités et érigés comme maîtres à penser par ses personnages. La trame même de Trop semblable à l’éclair suit celle de Jacques le fataliste et son maître avec Mycroft Canner dans le rôle de Jacques, narrateur de cette fin d’époque tout sauf fiable. Certains chapitres sont racontés du point de vue d’autres personnes qui soit ont raconté les événements à Mycroft (et donc passé par son filtre), soit les ont insérés plus tard lors de la compilation dudit rapport. Quiconque n’aime pas les philosophes des Lumières ou a tout oublié de ses cours de français et de philosophie au lycée risque donc d’avoir du mal à prendre ses marques dans ce pavé. Et passera certainement à côté de la saveur de nombreux passages (notamment un reprenant un pan entier de La Philosophie dans le Boudoir assez croustillant). Ce sont également les interrogations des Lumières et notamment l’opposition entre la Nature et la Raison, qui sont au cœur de l’intrigue et qui vont secouer le futur imaginé par Ada Palmer. Ce futur avec ses différentes Ruches et les philosophies ou modes de vie qui les parcourent est particulièrement intéressant et riche. Mais Mycroft Canner s’adressant à un lecteur encore plus lointain dans le futur ne s’y attarde pas. Et personnellement, les deux Ruches qui me fascinent le plus — les Brillistes et les Utopistes — n’ont pas une grande importance dans cette partie de Terra Incognita. Cela viendra peut-être dans les tomes suivants.
Du coup, faut-il lire Trop s
emblable à l’éclair ? Si vous êtes hermétiques à la philosophie ou au choix narratif particulier de l’autrice, non. En revanche, si la littérature et les idées du XVIIIe siècle ne vous rebutent pas et si vous avez envie de les voir se mêler à une intrigue de science-fiction de haute volée, foncez. En tout cas, personnellement je serais au moins au rendez-vous de mars 2020 pour suivre la suite du rapport de Mycroft Canner dans Sept Redditions.

Trop semblable à l’éclair
d’Ada Palmer
traduction de Michelle Charrier

É
ditions Le Bélial’

L’incivilité des fantômes

Depuis longtemps, L’incivilité des fantômes de Rivers Salomon me faisait de l’œil. Et pourtant, ayant enchaîné une série de livres assez durs récemment, j’ai pris mon temps avant de le commencer. Une fois lancée, en revanche je me suis retrouvée happée par l’histoire d’Aster et du Chirurgien, tentant chapitre par chapitre de retrouver mon chemin dans cet univers riche et déroutant.
De quoi parle L’incivilité des fantômes ? Il pourrait se résumer très succinctement dans un croisement entre Racines et La Couleur pourpre confinés dans un seul lieu : un vaisseau générationnel. Une catastrophe non précisée a forcé l’Humanité à quitter la Terre et celle-ci vogue depuis des générations dans un vaisseau en ayant presque tout oublié de son lieu d’origine ou du fonctionnement dudit vaisseau. Dans cette société confinée, une ségrégation s’est établie entre les différents ponts : au sommet vit l’élite blanche et patriarcale gouvernant dans une sorte de dictature militaro-religieuse le reste du vaisseau ; dans la soute, les techniciens, ouvriers et autres personnes de couleurs survivent en étant corvéables à merci. Chaque pont va développer son propre langage et ses propres coutumes : sur l’un les enfants seront tous considérés comme neutres de la naissance à l’âge adulte, sur l’autre, les citoyens sont par défaut des femmes à moins d’en décider autrement, etc.
Plongeant au cœur du voyage, L’incivilité des fantômes nous propose de suivre Aster, assignée femme du pont Q, médecin clandestine, polymathe et malheureusement pas de la bonne couleur de peau. Orpheline, elle va tenter de déchiffrer les carnets de sa mère mécanicienne pour savoir ce qui cause la maladie du Souverain actuel et les défaillances du vaisseau.
À travers cette enquête, Rivers Solomon nous dépeint un monde cruel et dur, qui finalement rend malheureux tous les habitants du vaisseau, quel que soit leur étage de naissance ou de vie. Ses personnages, aussi bien les deux protagonistes principaux — Aster et le Chirurgien — que les seconds rôles comme la dangereusement fantasque Giselle ou la tante Mélusine, sont criants de vérité et particulièrement humains. Même le cruel Lieutenant et les gardes avec leur veulerie et leur violence ne sont que les travers d’un système profondément injuste. La résolution de l’intrigue tient également bien la route avec une fin douce-amère qui respecte fidèlement les personnages. En revanche, si vous êtes fan de hard-science-fiction passez votre chemin : les explications scientifiques sur le comment du pourquoi le vaisseau fonctionne et arrive à nourrir toute cette population depuis plus de trois siècles ne sont pas le fort de Rivers Solomon. Son point fort est dans les « soft science ». En effet, ses descriptions des interactions sociales, des différentes coutumes qui se sont établies d’un pont à l’autre et sur la transmission des savoirs sont fascinantes. Tout autant que les différentes approches du genre et de la sexualité de ses personnages, pas forcément réjouissantes en raison de la société dans laquelle ielles évoluent (oui, le pronom non-binaire est volontaire). En raison de certaines scènes dures, ce livre de conviendra pas à tout le lectorat. En revanche, c’est une œuvre de science-fiction particulièrement forte qui vous incitera, j’espère, à réfléchir.

L’incivilité des fantômes
de Rivers Solomon
traduction de Francis Guévremont
Éditions Aux forges de Vulcain

Jenny Finn

Certains auteurs de BD américains m’attirent instantanément. C’est notamment le cas de Mike Mignola, qui hormis sa création de Hellboy, a toujours un regard intéressant sur certains classiques de la littérature. Jenny Finn est une œuvre mineure par rapport au reste de sa bibliographie, mais s’intègre avec brio dans cette tendance.
En effet, dans Jenny Finn, Mike Mignola et Troy Nixey revisitent talentueusement la nouvelle Le Cauchemar d’Innsmouth de H.P. Lovecraft, en la déplaçant dans le Whitechapel victorien où sévissait Jack L’Éventreur. Cette Jenny Finn qui fait tourner les têtes de tous les hommes est-elle l’enfant maudite du Léviathan ou une sainte venue assurer une rédemption écailleuse à ses ouailles ? En suivant Joe, jeune paysan monté à la capitale sur ses traces, nous en apprendrons plus sur elle, sa nature et sur les coulisses de Londres, des bas-fonds au palais de Buckingham…
Si Mike Mignola ne s’est occupé que du scénario et des couvertures, le dessin de Troy Nixey et dans une moindre mesure de Farel Dalrymp
le en rappelle fortement la patte. Les corps, touchés ou non par Jenny, sont difformes. Le jeu de clair/obscur fait partie intégrante de la narration, de même que le manque de détails sur certains personnages. L’histoire elle se termine de façon ouverte, laissant au lecteur le choix de décider si finalement le sacrifice de Jenny sera une bonne chose pour l’Empire britannique ou une atrocité de plus dans cette époque troublée.
Cette bande dessinée, augmentée des explications de Troy Nixey sur sa genèse et de croquis complémentaires, ne révolutionnera pas l’univers des comics. En revanche, une fois lu, elle donne envie de s’attarder sur différentes planches pour en admirer le trait, et voir comme l’horreur peut être suggéré par une écaille ou un petit bout de tentacule dépassant d’une manche.

Jenny Finn
Scénario de Mike Mignola et Troy Nixey
Dessins de Troy Nixey et Farel Dalrymphle
Couleurs de Dave Stewart
Traduction de Hélène Remaud-Dauniol
Éditions Delcourt

Dracula

Lors des dernières Rencontres de l’imaginaire à Sèvres, j’ai assisté à une table ronde sur l’évolution du vampire en 200 ans de littérature. Celle-ci, outre m’avoir donné plein d’idées de lectures, m’a donné envie de revenir aux sources et de relire Dracula. Pour cette version, j’ai choisi l’édition numérique proposée à 0,99 € par Culture Commune sur toutes les libraires en ligne qui regroupe la nouvelle L’invité de Dracula et le roman Dracula, dans l’ordre de lecture pensé par Bram Stoker, c’est-à-dire avec l’une servant d’introduction à l’autre.
Pour celles et ceux qui n’auraient jamais lu Dracula, ou vu le film de Francis Ford Coppola, ce roman n’est pas le premier texte littéraire sur des vampires, mais c’est certainement le plus connu. Il raconte comment le comte Dracula se prépare à envahir le Royaume-Uni avec l’aide, involontaire, d’un jeune notaire, Jonathan Harker, et comment il sera repoussé et finalement défait par ce même notaire, sa femme, un vieux médecin hollandais et trois autres gentlemen. Et je ne vous en dis pas plus pour ne pas tout divulgâcher. Sachez juste que c’est ce roman qui va poser les bases du vampire dans l’imaginaire moderne avec ses pouvoirs (transformation en différentes créatures ou en brume, fascination, télépathie) et ses limites (notamment face aux symboles religieux et aux pieux de bois) et que Dracula et les autres personnages de ce roman (notamment Van Helsing, Mina Harker ou Renfield) seront repris dans de nombreuses autres œuvres parodiques ou non.
Cela faisait plusieurs années que je n’avais pas relu Dracula, et je me souvenais d’un exercice stylistique intéressant mélangeant les journaux des principaux personnages humains (sauf ce pauvre Quincy Morris), des coupures de journaux et différents télégrammes. Il me semblait pourtant que l’entrée en matière était un peu
lente à se mettre en place. Ce fut la bonne surprise de cette édition. Certes le style de L’invité de Dracula est un peu lourd, comme toutes les autres œuvres de Bram Stoker hormis Dracula, mais le texte est court et l’action arrive rapidement. Celle-ci est assez ambiguë pour que le passage dans la foulée au roman, sans séparation dans cette édition, se fasse naturellement.
Finalement, peut-être parce que je connaissais déjà bien l’histoire, cette relecture fut fluide et très agréable. Certes, certains passages montrent les préjugés coloniaux et racistes et l’importance de la religion à l’époque victorienne où a été écrit ce livre (1897). La facilité avec laquelle le titre de Lord anglais permet à Arthur Goldaming d’assurer ce qui n’est pas moins qu’une expédition punitive en terre étrangère est à ce sujet fascinante. Et pourtant par d’autres côtés, Dracula reste moderne. L’horreur n’y est pas que suggérée et les femmes, Mina en tête, mais également Lucy, ne sont pas que des potiches fragiles qui doivent être protégées. En particulier, même si ces messieurs cherchent à la protéger à tout prix, c’est Mina qui par ses réflexions, et ses connaissances mènera à la défaite finale du comte. Je ne peux que vous encourager à le lire ou le relire, en attendant pour début janvier, la nouvelle adaptation de Stephen Moffat pour la BBC et Netflix.


Dracula
de Bram Stoker
traduction de Lucienne Molitor
Éditions Culture commune

(même si le livre est toujours en vente, cet éditeur en particulier ne semble plus actif, la traductrice a été identifiée par Adrien Party de Vampirisme.com Mille mercis.)

En bonus, la bande-annonce du Dracula de Stephen Moffat, à partir du 1er janvier 2020 sur la BBC, et le 4 janvier sur Netflix

 

 

Celui qui dénombrait les hommes

« China Miéville me fait le même effet que David Lynch. Je ne comprends pas tout, mais je me laisse emporter. » Au détour d’une discussion sur le Web, cette connaissance a parfaitement résumé sans l’avoir lu Celui qui dénombrait les hommes de China Miéville. En effet, bien qu’ayant lu plusieurs romans de cet auteur, je dois reconnaître que cette novella fait partie de ses textes les plus obscurs. Et que l’alchimie fonctionne toujours : en quelques lignes, vous êtes happés et vous vous laissez porter par son écriture.
L’histoire commence sur une montagne avec un jeune garçon — ou est-ce un homme se souvenant de sa lointaine enfance ? — grandissant isolé entre son père et sa mère ? Un jour, il s’enfuit vers la ville en contrebas en hurlant qu’un de ses parents a tué l’autre. Vous vous attendez à une enquête policière ? Détrompez-vous. L’enfant n’est pas un narrateur fiable. Nous ne saurons pas si une femme est morte ou non, ni même si celle-ci est réellement sa mère, la compagne de celui se présentant comme son père ou simplement une personne partageant la même maison. De même, la ville et le pays où vit l’enfant ne sont jamais nommés. Sommes-nous dans le passé ? Dans le futur ? Quel âge à l’enfant ? Encore des questions sans réponses. Tout
ce que nous savons tient est que des années auparavant un conflit a ravagé une cité lointaine en bord de mer et détruit l’économie du pays. Ses habitants se sont éparpillés un peu partout, dont le père de l’enfant qui gagne sa vie en faisant des clés particulières. Jusqu’au jour où un recenseur arrive de cette cité…
L’histoire de Celui qui dénombrait les hommes en elle-même importe moins que l’atmosphère du livre qui évoquera tour à tout Kafka, Buzzati ou Cioran à certains lecteurs. Dans la bouche de l’enfant, la frontière entre la réalité et le fantastique est mince. La moindre rencontre, la moindre description des coins et recoins de la ville se pare d’un voile surréaliste. Même si la conclusion du livre reste largement ouverte, le voyage que nous propose China Miéville a la consistance d’un rêve qui reviendra souvent hanter nos nuits.

Celui qui dénombrait les hommes
de China Miéville
Traduction de Nathalie Mège
Éditions Pocket

Le Journal des chats de Junji Ito

Que se passe-t-il quand vous vous retrouvez exfermée dehors parce que vous êtes partie faire une course avec le mauvais jeu de clé ? Dans mon cas, vous vous réfugiez à la bibliothèque de quartier en attendant qu’un autre occupant de la maison rentre pour vous ouvrir. Et c’est ainsi que je suis tombée sur une petite pépite comique : Le Journal des chats de Junji Ito.
L’auteur et narrateur de cet album est un mangaka spécialisé dans l’horreur et, au début de l’histoire un peu ailurophobe sur les bords. Il emménage avec sa nouvelle épouse, qui elle n’imagine pas la vie sans chats, dans une maison neuve. Et Yon, le chat noir et blanc au pelage tête-de-mort, ne tarde pas à les rejoindre, bientôt suivi par Mu, chaton des forêts norvégiennes. Commence alors une longue période d’adaptation entre le
narrateur et ces bêtes démoniaques entre toutes : des félins domestiques.
Le moindre détail ordinaire de la vie de chats (une nuit passée dans la chambre des humains, une litière pleine, une dispute pour le haut de l’arbre à chat, une stérilisation…) devient sous
la plume de Junji Ito, une histoire effrayante. Le fait que l’auteur dessine sa femme sans pupilles visibles et avec un choix vestimentaire évoquant Freddy Krueger aide également à se mettre dans l’ambiance. Ajoutez-y une alternance entre la case montrant ce qui se passe réellement et ce que voit Junji Ito, et vous obtiendrez de quoi éclater de rire à chaque page.
Que les amoureux des chats se rassurent : Yon et Mu ne sont pas des créatures maléfiques. Enfin pas plus que le chat domestique ordinaire. Et Junji Ito ne s’en est pas débarrassé. Bien au contraire, il y est devenu encore plus attaché que sa femme. En revanche, ce manga a un avantage. C’est un one-shot donc le lecteur ne se lasse pas des péripéties.
Ce concentré de drôlerie vous fera plus qu’agréablement passer le temps.

Le Journal des chats de Junji Ito
de
Junji Ito
traduction de Jacque
s Lalloz
Éditions
Delcourt/Tonkam

Un Monde d’azur

Il n’y a pas que des nouveautés dans mes lectures, et parfois j’aime me plonger dans un vieux livre retrouvé au fond de ma bibliothèque. C’est notamment le cas avec Un Monde d’azur de Jack Vance trouvé dans feue la collection Presse Pocket (et depuis retraduit et réédité plusieurs fois). Il faut dire que les planètes océan ont une place à part dans la science-fiction. L’immensité des flots agit sur l’âme humaine… Souvent, comme dans Le Programme conscience de Frank Herbert, une intelligence incompréhensible se cache dans ces eaux étrangères et communique ou se fait révérer par les humains. Il n’est donc pas surprenant qu’un grand conteur comme Jack Vance se soit emparé de ce thème.
Avec Un Monde d’azur, il se sert de ce thème pour mieux dénoncer les travers de son époque (1966 pour la première publication de ce roman) et de la nôtre. Ce monde bleu n’est jamais nommé. C’est une planète marine où s’est échoué, quelques générations auparavant, un vaisseau plein d’exilés fuyant la tyrannie de leur monde natal (ou plus vraisemblablement des forçats en route vers une planète-prison). Leurs descendants ont reconstruit une civilisation rudimentaire, mais où il fait bon vivre, en s’installant sur les îles flottantes de l’équateur, sans métal ni électricité. Un accord avait été trouvé avec l’une des créatures peuplant l’océan, le kragen. En échange de sa protection contre les autres prédateurs, ce kragen vient se nourrir en éponge et en poissons dans les lagons habités. Sauf que le kragen devient de plus en plus gros et de plus en plus gourmand, et que la caste chargée de communiquer avec lui a des illusions de grandeurs. Un jour, un rebelle décide de tuer le kragen… Deux camps vont alors s’affronter et deux modes de vie se développer.
Sous des dehors très simples, et des ressorts scénaristiques classiques, Jack Vance pose avec Un Monde d’azur des questions importantes. Jusqu’à quel point faut-il se conformer aux traditions ? Le changement est-il à tout prix nécessaire ? Comment l’autoritarisme se met-il en place dans l’apathie générale ? La violence est-elle une réponse envisageable ? Si le protagoniste, Sklar Hast, apparaît d’abord comme une tête brûlée, au fur et à mesure de l’aventure, il assouplit ses positions et finit par voir un peu plus loin que le bout de son nez. Un Monde d’azur fait partie de ces romans de science-fiction à l’écriture certes datée, mais qui, à quelques détails près, sont toujours d’actualité aujourd’hui.

Un Monde d’azur
de Jack Vance
traduction de Jacqueline Remillet
Éditions Presse Pocket

Avance rapide

Dans la salve de promotions liées au Mois de l’imaginaire qui vient de se terminer, je me suis laissée tenter par Avance Rapide de Michael Marshall Smith, pour deux raisons : il y a un chat en couverture et l’auteur ne me disait rien. Ce dernier point était faux puisqu’en fait j’ai lu il y a des années La Proie des rêves de lui, mais la couverture de Siudmak m’avait alors plus marquée que le nom de l’auteur.
Et loin d’être décevant, le résultat m’a agréablement surprise. Avance rapide est de ces romans de science-fiction qui semblent vous mener quelque part et au final retournent toutes les idées préconçues de départ. Contrairement à Acadie de Dave Huchintson, ce retournement n’est pas une révélation brutale en fin de livre, mais plus un grand virage entamé à mi-parcours. Vous vous trouvez alors perdu dans votre lecture, mais, porté par une écriture fluide, vous continuez pour comprendre où Michael Marshall Smith veut vous mener.
Dans un lointain futur, Stark vit dans la Cité, une mégapole couvrant presque toute l’Angleterre où chaque quartier joue selon ses propres règles en quasi autarcie par rapport aux autres. Certains quartiers reproduisent « l’âge d’or » d
u milieu du 20e siècle en occultant le reste du monde derrière une fausse catastrophe nucléaire, d’autres bannissent tout bruit entre leurs murs à l’exception d’une heure par jour, et d’autres encore sont dédiés aux formes de criminalité les plus extrêmes. Au début de cette histoire, Stark apparaît comme une sorte de détective privé qui se voit chargé de retrouver un vieux cadre enlevé de son quartier d’affaires. Il va se servir de sa connaissance de la Cité et de sa capacité entre elle et le Jeamland, un monde où se mêlent rêves et souvenir, pour aller jusqu’au bout de son enquête. Sauf que… À la manière d’un bon roman de Philip K. Dick, la réalité est différente de ce que les personnages en perçoivent, et que le passé de Stark le rattrape.
Mélangeant à parts égales l’humour, le polar et l’horreur pure, Avance rapide est un roman
plutôt complexe, mais d’une lecture très facile. Premier roman de Michael Marshall Smith, on y retrouve en germe les thématiques qu’il développera par la suite (les rêves, l’horreur, un certain questionnement de la réalité). Pour autant, il est également plus léger que ses livres suivants. Certains passages, notamment ceux dans le quartier Chat ou les démêlés de Stark avec son électroménager, sont franchement cocasses. Du coup, Avance rapide est une bonne porte d’entrée pour découvrir en douceur cet auteur britannique.

Avance rapide
de Michael Marshall Smith
traduction de Ange
Éditions Bragelonne