Nouvelles — tome 1

Excellent romancier de science-fiction, connu pour Dune mais également bien d’autres cycles, Frank Herbert était aussi un fin novelliste. Si certains de ses textes étaient déjà disponibles en recueil ou parfois rassemblés dans un roman comme dans Et l’homme créa un Dieu, ces nouveaux recueils se veulent pour la première fois exhaustifs et publiés par ordre chronologique, avec une traduction remise au goût du jour par Pierre-Paul Durastanti. Si le deuxième tome couvrant la période allant de 1964 à 1979 est attendu pour août 2021, celui-ci s’intéresse aux débuts de la carrière de Frank Herbert avant qu’il ne s’attaque à Dune et couvre la décennie allant de 1952 à 1962.
Les 19 nouvelles ainsi présenté
es montrent à la fois la maturation du style (Opération Musikroon par exemple traîne sacrément en longueur avec des personnages sans grande épaisseur alors que Cessez le feu ou B.E.U.A.R.K. sont nettement plus abouties) mais également de l’évolution de thématiques qui lui sont chères. Nous y retrouvons ainsi l’ensemble des nouvelles qui formeront le roman Et l’homme créa un dieu (La Voie de la Sagesse, Chaînon manquant, Opération Meule de foin et Les Prêtres du psi) qui préfigure l’ensemble des thèmes de Dune. Mais également le langage et les difficultés de communication (Essayez de vous souvenir, Chant nuptial), la mémoire collective et ce qui se cache derrière la réalité consensuelle (Vous cherchez quelque chose ?, Opération Musikroon, l’Oeuf et les cendres, Champ mental), les limites de la toute puissance (Le Rien-du-tout) et elles d’une bureaucratie très stricte comme La Planète des rats porteurs préfigurant à la fois ce qui formera le cycle des Saboteurs et une version spécialisée du Bene Gesserit. Et certaines nouvelles prouvent que l’auteur a aussi un sens fort de l’humour et de l’ironie comme Chiens perdus, Tracer son sillon, Forces d’occupation ou La Dernière maison sur la colline.
Si vous connaissez déjà l’œuvre de Frank Herbert, ces nouvelles sont l’occasion de
vous livrez à un jeu de piste pour retrouver les prémisses de concepts qui seront abordés ultérieurement dans son œuvre, ou tout simplement de vous laissez porter par sa plume comme dans La Course au Rat très « pulp » mais parfaitement menée. Si vous ne la connaissez pas, c’est une excellente porte d’entrée pour vous faire une petite idée de la variété de style et la richesse qu’elle cache.

Nouvelles — tome 1 (1952-1962)
d
e Frank Herbert
traductions de Vincent Boisset, Jean-Michel Boissier, Pierre-Paul Durastanti, Claire Fargeot, Dominique Haas, Jacqueline et Michel Lederer. Révision par Pierre-Paul Durastanti

Éditions
Le Bélial’

Le siège des exilées

Fini en deux tomes, Le Siège des exilées est un OVNI dans les propositions manga actuelles. En effet, il s’agit d’une histoire de science-fiction, écrite et dessinée par une mangaka, Akane Torikai, qui n’est pas connue spécialement pour ce genre. Le tout sans extra-terrestre ni monstre organique ou mécanique dans l’un ou l’autre des camps en présence. Le Siège des exilées nous garde fermement sur Terre. Plus exactement nous sommes dans un pays indéterminé. Il y a de chaque côté d’un bras d’eau, la Ville et le bidonville où s’exilent toutes qui ne trouvent pas leurs places en ville. Dans ce monde, la société est devenue majoritairement matriarcale et surtout pas démocratique. Les hommes, qui y meurent jeunes, sont soit castrés chimiquement, soit utilisés comme étalon pour la reproduction avec les rares femmes encore « porteuses du Sceau », c’est-à-dire encore capables de donner la vie naturellement.
Dans ce monde étrange, nous suivons Sanada et Reihô qui se sont réfugiés dans le bidonville et y vivent d’expédient pour échapper à leurs destins : elle de mère génitrice et nourricière, et lui de reproducteur prisonnier. Nous y suivons également Mirai, jeune lycéenne de la ville qui va peu à peu remettre en question ce qu’on lui a appris.
L’histoire du Siège des exilées n’était pas faite pour s’éterniser, mais à mon avis un tome de plus n’aurait pas été de refus. Akane Torikai lance énormément d’idées dans le premier tome, en développent certaines dans le deuxième tout en y ajoutant des nouvelles. Et du coup, elle laisse des pistes inexplorées qui frustrent son lectorat, comme la raison poussant à octroyer une vie si brève aux garçons alors que la reproduction (tant par voie naturelle qu’artificielle) est de plus en plus hasardeuse et qu’à terme l’espèce dans son ensemble décline. Ou l’histoire de Mirai et de son amie, ou l’origine des jumelles…
Akane Torikai signe avec ce diptyque un ma
nga militant, miroir modernisé de Les Fils de l’homme de P.D. James. Son style de dessin très doux ne l’empêche pas d’être très crue dans son approche et de ne pas dénaturer son propos par des allusions ou des métaphores. Soyez prévenus et ne mettez pas ce manga entre des mains trop jeunes. En revanche, avec sa dystopie poussée à l’extrême, il offre matière à réflexion à un lectorat très large.


Le Siège des exilées
d’A
kane Torikai
Traduction de Gaëlle Ruel

Éditions
Akata

Braises de guerre

Parfois, tout ce que l’on demande à la science-fiction, c’est un peu d’aventures par-delà les étoiles. Et dans ce cas, rien de mieux qu’un bon space opera sans prétention. Cela tombe bien, c’est tout ce que Braises de guerre de Gareth L. Powell prétend, à raison, être : futé, truffé d’actions et parfait pour se détendre quelques heures.
Futé, car, contrairement à d’autres (oui, je pense fortement à Peter F. Hamilton), nous ne sommes pas aux prémisses d’une crise galact
ique, mais après la fin de celle-ci. Trois ans auparavant, le génocide nucléaire d’une planète entière a mis fin à une guerre entre deux factions humaines : le Conglomérat (grosso modo comme le précise l’une des narratrices, les Anglo-saxons capitalistes dans l’espace) et les Extérieurs (tout le reste qui n’hésite pas à se mêler aux autres espèces sentientes). Au début de Braises de guerre, Le Chien à Problèmes, croiseur dégoûté de la guerre, s’est reconverti dans le sauvetage de vaisseaux en détresse. Son équipage et elle (le croiseur a la mentalité d’une ado rebelle et utilise cette apparence comme avatar), vétérans des deux bords de la guerre tombe sur un naufrage pas tout à fait accidentel et doivent donc être éliminés. Par ailleurs, une poétesse arrogante est prise pour cible pour de mystérieuses raisons et des artefacts inertes depuis des millénaires se réveillent soudain.
Vous avez donc tous les éléments pour un bon petit space opera qui se lit très facilement. En effet, Braises de guerre est un roman choral où chaque chapitre est raconté par un personnage différent : le vaisseau, sa jeune commandante, la poétesse, le mécano extraterrestre qui s’exprime en vers libre et un agent de renseignements plutôt médiocre. Aucun des personnages, même si elle ou lui le cache bien aux autres, n’est sûr de ses décisions ni de la place à tenir dans cette histoire. Cette incertitude, ces remords et
ces hésitations rendent les personnages plus proches du lecteur malgré l’univers totalement différent dans lesquels ils évoluent. Au final, comme tout bon roman d’aventures, l’équipe sur laquelle personne n’aurait parié va complètement changer la donne dans la galaxie. À ce sujet, il existe une suite, L’Armada de marbre, à paraître en avril chez Denoël, mais le premier tome peut se lire de façon totalement indépendante. Vous pouvez tranquillement le refermer sans être frustré de ne pas connaître la suite de votre lecture. Quitte à entamer la lecture du second tome plus tard, quand l’occasion fera le larron. Ce que je ferais certainement.

Braises de guerre
de
Gareth L. Powell
traduction de Mathieu Prioux
Éditions
Folio

Un homme d’ombres

Quand on me parle de « New Weird » en littérature, je suis toujours curieuse. Soit le résultat est fascinant, comme presque tous les écrits de China Miéville, soit il me laisse dubitative comme la trilogie de Jeff Vandermeer dont le premier volume, Annihilation, vaut largement plus que les deux suivants. Avec Un homme d’ombre, Jeff Noon y ajouter une couche très alléchante : celle du polar hard-boiled avec privé désabusé et porté sur la bouteille à la clé.
Le point de départ du récit est effectivement très classique. John Nyquist, détective divorcé, miteux et fauché est embauché par le grand patron de la ville pour retrouver sa fille fugueuse de 18 ans. Ville dans laquelle opère Vif-Argent, un tueur en série insaisissable aux motifs mystérieux Sauf que…
Ce n’est pas n’importe quelle ville. Imaginez un peu la Grosse Pomme new-yorkaise revue et corrigée par le lapin perpétuellement en retard et le Chapelier fou d’Alice au pays des merveilles, tous deux vouant un culte aux divinités de la lumière. En effet, l’action se passe dans une mégalopole où le ciel et l’éclairage naturel n’existent plus, cachés derrière un gigantesque dôme couvert de lampes, miroirs, ampoules et autres sources d’éclairage. La Ville se divise en deux grandes sections : Soliade toujours éclairée et étouffante de bruits, d’activité et de chaleur ; et Nocturna où l’obscurité est maîtresse plus dédiée aux quartiers résidentiels et au repos. Entre les deux, le Crépuscule est un no man’s land brumeux réputé hanté et fui par tous. À ces particularités lumineuses, la Ville ajoute une conception particulière du temps. Affranchi des rythmes circadiens traditionnel, chaque citoyen y jongle entre les différentes chronologies en fonction de son humeur ou de ses activités du moment. Cette gestion du temps n’est pas sans risque. Elle génère ses krachs temporels à l’image de nos krachs boursiers, ses maladies (à l’image de la mère de la fugueuse s’efforçant perpétuellement de fixer le temps sur une heure précise) et même sa drogue, le kia, qui brise les frontières entre le passé, le présent et l’avenir. Pourtant natif de la Ville, John Nyquist va en découvrir les dessous et certaines de ses lois à la frontière entre la magie et la science qui la régisse sans que la majorité de ses habitants n’en aient conscience.
Comme souvent dans les deux genres pouvant revendiquer ce livre, l’ambiance fait tout. Dès les premières pages, vous êtes happé dans l’atmosphère étouffante et resplendissante de Soliade, étourdi par son rythme et, comme le protagoniste, parfois estomaqué par ses péripéties.
Malgré tout, jamais Jeff Noon ne vous perd dans son roman si étrange. Il vous tient par la main et vous guide au fil des pages entre clair et obscur sur le chemin menant à une vérité déconcertante. Un homme d’ombres est le premier d’une trilogie de romans centrés autour du personnage de John Nyquist. Espérons que les deux autres, The Body Library et Creeping Jenny, seront eux aussi bientôt traduits à La Volte.

Un homme d’ombres
de
Jeff Noon
traduction de Marie Surgers
Éditions La Volte

Affaires à suivre…

Il est parfois des livres qui après les avoir refermés ne vous permettent pas de juger si l’œuvre finale va vous plaire ou non. C’est le cas classique, en tout cas pour moi, du Seigneur des Anneaux dont le premier tome, La Communauté de l’Anneau qui est certes déjà un beau pavé, ne n’a pas permis de me décider au sujet de ce livre. J’ai dû enchaîner le suivant pour avoir une opinion et finalement finir la trilogie. Et ce fut le cas récemment avec deux lectures différentes : une en catégorie roman et l’autre en manga…

La Prophétie de l’arbre

Présenté comme une réponse francophone au cycle de Malazan et doté d’une couverture surprenante, La Prophétie de l’arbre de Christophe Misraki m’a suffisamment intrigué pour que je me lance dans une histoire de fantasy « classique » (comprenez dans mon cas ni de l’urban fantasy, ni de la fantasy satirique à la Terry Pratchett, ni du grimdark à la Glen Cook). Ce livre est le premier volume de ce qui sera La Trilogie de Pandaemon. Et… C’est une introduction à cet univers, aux différents personnages et à la problématique en cours.
L’univers ? Un monde reconstitué de bric et de broc après un affrontement entre les Forces du Mal et du Bien. Sur ce monde, plusieurs espèces sentientes coexistent tant bien que mal, certains du côté du Bien d’autres du côté du Mal, avec les humains en espèce la plus représentée et fluctuant entre les deux extrémités bien sûr. Les différents royaumes humains, ou Provinces, sont dirigeant qui détient l’Entité et dont la transmission se fait automatiquement à son héritier le jour de ses 23 ans.
Les personnages ? Principalement des humains venus d’une des provinces en question et lancés dans une quête mystérieuse. Certains porteurs de magies, les Utilisateurs, d’autres non. Mais également des créatures amphibies et ambitieuses (à la limite du concessionnaire automobile prêt à tout pour vous vendre son SUV), des Diables et autres.
La problématique ? Le principal est de retrouver le cœur volé d’une princesse qui aurait dû hériter d’une province avant la date fatidique de la Transmission. Pendant ce temps les différentes factions du Mal se lancent à la conquête des terres humaines. Et un singe du désert quitte son foyer pour aller dans une ville retrouver une Sans-Poil…
Vous êtes perdus ? Tout comme moi à la fin de La Prophétie de l’arbre. Le style est fluide et il y a de très bonnes trouvailles (le système de magie, le peuple amphibie et les Diables bureaucratiques à souhait), mais aussi des clichés (Massili, le classique de « la putain au grand cœur », les Tuins ou les Huirts et leurs « Surfacettes ») Et au bout de 593 pages, je n’arrive pas encore à voir où toute cette histoire va nous mener. En l’état, soit nous sommes au bord d’un chef d’œuvre de la fantasy, soit dès le deuxième tome le soufflé retombera et toute cette construction de monde ne servira pas à grand-chose… Il faudra lire la suite donc.

La Prophétie de l’arbre
de
Christophe Miskraki
Éditions Fleuve

Sarissa of Noctilucent Cloud

Ce manga parle de kaïjus et d’aviation. Forcément, il allait retenir mon attention. Dans un univers proche du notre, des créatures mystérieuses,  les arpenteurs célestes sortes de gros lézards volants, habitent les plus hautes couches de l’atmosphère. Ils ne sont habituellement pas dangereux pour les humains sauf… quand ils s’en prennent aux avions de ligne et autres appareils à haute altitude. Pour s’en protéger, les différents pays se sont réunis au sein de l’IOSS et s’appuie sur des adolescents aux pouvoirs mystérieux pour les combattre. Ce tome 1 nous présente la façon dont Shinobu Nabari va être recrutée et ses premiers combats contre les arpenteurs. À la manière de Tem dans Les Futurs mystères de Paris, la jeune fille a le don de transparence. Mais elle peut l’activer à volonté et l’étendre au-delà de sa petite personne. Pour l’instant, ce premier volume est un prélude : il nous présente les différents acteurs, commence à poser certains mystères (comme l’apparence de Danke ou la source des pouvoirs des adolescents), mais c’est tout. En l’état, soit nous aurons une histoire assez originale, soit un shonen classique dans un univers à la Pacific Rim ayant déplacé mechas et kaïjus dans les airs. Même si la dessinatrice n’a pas fait de grands efforts pour l’expression des visages, les avions et les arpenteurs sont eux bien restitués. Le manga vaudra au moins que je lise le tome 2 pour affiner mon opinion.

Sarissa of Noctiluscent Cloud
de Miki Matsuda (scénario) et Kome (dessins)
traduction de Akiko Indei et Pierre Fernande
Éditions Panini

24 vues du Mont Fuji, par Hokusai 

J’ai beau adorer Roger Zelazny, j’aurais mis près de deux ans entre l’achat et la lecture de 24 vues du Mont Fuji, par Hokusai, un court texte paru en 2017 dans la collection Une Heure-Lumière de Le Belial’. Effectivement ce titre tranche par rapport aux textes les plus connus de sa bibliographie car, pas aussi enlevé de d’autres, plus introspectif. Et pourtant, au fur et à mesure, les thématiques de la divinité et de son rapport à l’humain présentes dans nombre de ses œuvres apparaissent.
24 vues du Mont Fuji, par Hokusai nous met dans la peau de Mari, une veuve d’âge indéterminé de retour dans son Japon natal pour un pèlerinage très personnel s’appuyant sur différentes estampes d’Hokusai représentant le mont Fuji. Peu à peu, la lecture nous montre une femme à bout de force, mais également engagée dans une lutte mortelle pour son humanité avec… feu son mari ?
Au départ très contemplative, cette novella est une lecture parfaite pour une fin de soirée ou un après-midi de repos. Se plaçant en permanence du point de vue de Mari, la narration oscille entre l’action, le souvenir et la réflexion. Petit à petit, on comprend que le pèlerinage n’en est pas tout à fait un et que la paranoïa de la protagoniste est pleinement justifiée. Présenté en filigrane, Kit son défunt époux a des motivations moins claires. Mais après tout le monde ne manque pas d’exemple tragique d’hommes ne supportant pas que leurs compagnes aient une vie après eux, même par delà la mort. Kit en est finalement un exemple parmi d’autres. Petite précision, le texte de Roger Zelazny a été écrit en 1985 à l’heure où les réseaux informatiques n’étaient encore pas du tout grand public et pourtant il reste remarquablement d’actualité. La technologie décrite ayant moins vieilli que celle du Samouraï virtuel ou de Neuromancien.


24 vues du Mont Fuji, par Hokusai
de Roger Zelazny
traduction de Laurent Queyssi
Éditions Le Belial’

Le Millénaire vert

Des chats et Fritz Leiber… Il ne fallait pas grand-chose de plus pour que je me penche sur la nouvelle intégrale des éditions Mnémos, Les Chats sont éternels. Et que je découvre par la même occasion un roman complètement déjanté de l’auteur, interrompant ma lecture le temps d’une chronique. De Fritz Leiber, je connaissais évidemment son cycle des Épées, mais également ses textes fantastiques, voire horrifiques, et finalement assez peu sa science-fiction.
Et j’étais complètement passée à côté de ce roman paru aux États-Unis en 1953. Comment expliquer Le Millénaire vert ? Imaginez un roman de science-fiction psychédélique à la Zelazny, Dick ou Sheckley, mais écrit juste après la Seconde Guerre mondiale, dans une Amérique du Nord encore bien puritaine où le Code Hays au cinéma et le Comics Code Authority (mis en place un an après la publication du roman) vont strictement encadrer la fiction pendant longtemps. Dans Le Millénaire vert, Fritz Leiber se projette tout au début d’un XXIe siècle qui ne ressemble pas du tout au nôtre et où la Guerre froide est encore bien présente, contrairement à l’informatique. Dans un monde où la robotisation a poussé au chômage bien des gens, et dans une ville construite en couche successive, Phil Gish rêvasse en contemplant ses voisines lorsqu’un chat vert entre dans son appartement. De déprimé et timoré, l’homme se retrouve joyeux et sûr de lui durant tout le temps où le chat est en sa compagnie. Quitte à affronter une bande de catcheurs et truands et, une fois le chat disparu à se retrouver mêlé à un imbroglio entre la Mafia, le gouvernement américain, une secte étrange et un psychanalyste particulier. Et pourquoi sa voisine ressemble-t-elle à une version femelle d’un faune lorsqu’elle se déshabille ?
Plutôt court, puisqu’il ne fait que 224 pages, plus une trentaine de pages de notes de l’éditeur de cette version, Le Millénaire vert est un roman sans temps mort. Pouvant se lire comme un polar déjanté à la Fredric Brown ou à la Jean-Bernard Pouy (l’aspect politique étant mis en sourdine, époque oblige, mais étant présent), cette histoire mène son lecteur comme son protagoniste par une succession sans fin de situations invraisemblables avant de conclure en apothéose comme dans un film de la séance de minuit. Et le chat ? Vert il est, vert il reste, mais il se porte bien et agit miraculeusement sur tout les. En se lançant à sa poursuite, le lecteur du XXIe fait un plongeon dans la science-fiction du passé dans ce qu’elle a de plus typique, mais également de plus drôle. Et notons que, bien que contraintes par le rôle que l’époque leur assigne, les personnages féminins du Millénaire vert ne manquent pas de punch et sont loin de faire de la figuration.

Le Millénaire vert
de
Fritz Leiber
traduction de C. et L. Meistermann,revisée par Timothée Rey
Éditions
Mnémos

Gnomon T.2

Il y a un mois, je vous parlais d’un puzzle littéraire fascinant. Abordons aujourd’hui la résolution en limitant le plus possible de divulgâcher l’intrigue.
Déjà, si vous cherchez un livre pour vous délasser les neurones et ne pas forcer votre cerveau à cogiter dans tous les sens, mieux vaut éviter entièrement Gnomon. Le livre de Nick Harkaway demande de l’attention et un goût pour les énigmes qui ne convient pas à tous ni à toutes les périodes de leur vie de lecteur. Ensuite, sachez que le tome 2 de Gnomon répondra à toutes les questions en suspens. Il propose en effet une véritable conclusion à l’énigme tissée dans le tome 1. Et, malgré de nombreux indices, celle-ci n’est pas forcément évidente, particulièrement en ce qui concerne Mielikki Neith. De traqueuse, l’inspectrice devient la proie de Diana Hunter (existe-t-il d’autres Dianes que chasseresses ?) avant d’être son outil pour réinitialiser le Système. Enfin, avouons-le, il y a quand même quelques longueurs et l’intrigue aurait gagnée à être élaguée de quelques pages par-ci ou par-là.
Au fond, qu’est-ce que Gnomon ? Nous sommes d’abord dans un roman cyberpunk écrit peu avant le Brexit par un auteur britannique. Celui-ci exploite à merveille les angoisses de ses compatriotes (et de l’ensemble des Européens) sur la société de surveillance, la mort, mais également sur un sentiment d’insécurité grandissant ou la perte de confiance envers l’autre, l’étranger, l’intrus. Nous sommes également dans un livre écrit par le fils d’un ex-espion de Sa Majesté, qui s’amuse brillamment à reprendre les outils de son père pour nous perdre dans de fausses identités, dans une multiplication d’indices avec l’utilisation de mots-clés comme stéganographie ou code. Nick Harkaway finit par construire peu à peu un labyrinthe pour son lecteur sachant que celui-ci, suivant les points qu’il a relevés, s’engagera une fois ou deux dans un cul-de-sac avant la conclusion. Nous sommes enfin dans le roman d’un homme amoureux de la littérature dans son ensemble, des livres et des mythes et de ce qu’ils nous disent de nous.
Alors, comment l’aborder ? Malgré tous les mythes grecs invoqués dans Gnomon, c’est vers celui de Thésée non mentionné qu’il faut se tourner. Ou plus exactement vers le fil d’Ariane et le dédale enfermant le Minotaure, qui correspond en tout cas le plus à l’effet que m’a fait cette lecture. Pour arriver au bout de ces deux tomes, vous allez devoir vous laisser porter, glisser vers le fond et trouver un fil conducteur parmi tous ceux proposés par l’auteur. Tenez-le fermement et gardez-le dans un coin de votre esprit durant toute votre lecture. Vous en ressortirez sans avoir été déchiqueté par le requin monstrueux, mais potentiellement transformé par ce livre. Ne commettez pas l’erreur de Thésée et n’abandonnez pas cette pauvre Ariane/Diana/Athenais en refermant ses pages. Les leçons qu’elle nous a transmises de son futur proche sont plus que jamais d’actualité en 2021.

Gnomon T.2
d
e Nick Harkaway
traduction de Michelle Charrier
Éditions
Albin Michel

Tokyo Vice

Récit autobiographique largement romancé et avec des noms modifiés pour protéger les personnes impliquées, Tokyo Vice de Jake Adelstein est intéressant à plus d’un titre. D’une part, il montre plusieurs versions du Japon méconnu : le monde du travail vu par un gaijin (un étranger), la criminalité organisée de l’archipel loin de toute glamourisation cinématographique et deux visions de la presse quotidienne et de sa relation avec les autorités très éloignées de l’exemple français.
En effet, dans Tokyo Vice, Jake Adelstein raconte sa carrière au sein du Yomiuri Shimbun ou comment un « petit Juif du Missouri » a réussi à devenir le premier Occidental à travailler dans l’édition japonaise du premier quotidien du pays. Et pas à n’importe quel poste ! Aux faits divers et aux affaires criminelles en plein cœur de Tokyo. Ses différentes enquêtes l’emmèneront dans les quartiers chauds de la capitale, le transformant en escort boy l’espace d’une soirée dans un bar à hôte, le menant sur la piste d’un tueur en série éleveur de chiens, sur certains réseaux de traites des blanches ou cherchant à comprendre les liens entre le CHU de l’UCLA et certains yakuzas.
Au fil du temps, Jake nouera des amitiés plus ou moins intéressées
dans tous les milieux : collègues journalistes, policiers à différents échelons de la hiérarchie, patrons de bars, escort girls et même yakuzas. Et sa propre morale en tant que journaliste, mari, ami ou simplement être humain prend une pente glissante jusqu’à ce que le Japon ne soit plus une terre sûre pour lui et sa famille. Saura-t-il s’arrêter avant le drame ?
Même s’il est le héros de sa propre histoire, Jake Adelstein ne cache pas ses défauts ni ses erreurs, et ne nie pas sa responsabilité directe ou indirecte dans des actions dangereuses, et parfois fatales, pour son entourage. Pour autant, passé les toutes premières pages qui ne sont passionnantes que pour d’autres journalistes curieux de découvrir les coutumes de leurs homologues nippons, Tokyo Vice est un livre qui se lit comme un polar de James Ellroy d’une traite et qui ne se lâche pas. Et tout au long des pages, le lecteur s’interrogera pour se dire si lui aurait reconnu le moment où le journaliste a passé les bornes. Que celles-ci soient déontologiques ou qu’elles portent sur sa propre sécurité ou celle des siens.

Tokyo Vice
de Jake Adelstien
Traduction de Cyril Gay
Éditions Points

Station Eleven

Que se passe-t-il après la fin du monde ? Comment des gens ordinaires vivent-ils la fin de tout ce qu’ils connaissaient et s’adaptent à un nouveau monde quitte à s’y recréer une nouvelle vie ? C’est certes l’un des thèmes les plus classiques de la science-fiction, mais dans Station Eleven, Emily St. John Mandel y apporte une réponse originale et chorale sans jamais faire intervenir un scientifique contrairement au film catastrophe de base. Si la station du titre n’est qu’un lieu imaginaire et le titre d’une bande dessinée accompagnant certains de ses personnages, ce roman prend un prisme intéressant pour narrer cette histoire entre Toronto et la Virginie : la création artistique et la culture, maillon « non-essentiel » de la vie et pourtant ô combien indispensable.
Tout commence quelques heures avant la fin du monde proprement dite, sur une scène à Toronto. Là, en pleine représentation du Roi Lear, l’acteur principal fait une crise cardiaque sous les yeux de Kirsten, une toute jeune actrice à qui il vient d’offrir les BD Station Eleven. Ancien paparazz
o et élève infirmier, Jeevan n’arrive pas à le sauver.
Vingt ans plus tard, la catastrophe a eu lieu, une épidémie de grippe foudroyante a éliminé en moins d’une semaine 99 % de la population mondiale. Kirsten a survécu et joue toujours Shakespeare au sein d’une troupe d’acteurs et de musiciens sillonnant la région des Grands Lacs entre le Canada et les États-Unis. Elle va se trouver confrontée à un prophète dangereux, mais avec lequel elle partage de nombreux points communs.
Par petites touches, Emily St.John Mandel dresse le portrait d’un nouveau monde en montrant différents personnages dans leurs vies d’avant, au moment de la catastrophe et pour les survivants, dans leurs vies actuelles. Tous ont un point en commun : elles et ils ont connu Arthur, l’interprète fatigué du Roi Lear. Ex-femmes, meilleur ami, enfants, simples personnes croisées dans sa vie professionnelle, leur rencontre avec Arthur les a marqués, mais a également défini leur vie post-épidémie. Le parcours de Kirsten et de sa troupe pour aussi mouvementé qu’il est ne sert que de fil rouge entre chacun d’entre eux, jusqu’à la conclusion qui permet de comprendre qui est qui.
Bien qu’écrit en 2013 avant la pandémie actuelle, Station Eleven est un roman particulier à lire en 2021. Plein de mélancolie, il fait à chaque fois la comparaison entre le monde d’avant et le monde d’après sans espoir de retour en arrière. Et pourtant, une douce musique imprègne le texte et l’on se retrouve à tourner les pages presque sans en apercevoir. Ce ne sera pas un roman que je relirais, mais j’ai pris plaisir à le découvrir et à en découvrir l’autrice.

Station Eleven
d’Emily St.John Mandel
Traduction de Gérard de Chergé
Éditions Rivages