Tremblement de temps

Parmi les histoires de science-fiction les plus alambiquées et sarcastiques que j’ai lues avec délice figurent Abattoir 5 et Le Berceau du chat de Kurt Vonnegut. Sans surprise quand Netgalley m’a proposé de lire Tremblement de temps, j’ai accepté. Et il est encore plus étrange et décousu que les romans précédemment cités. Et pourtant ? Pourtant il se dévore en un rien de temps que vous connaissiez bien Kurt Vonnegut et son œuvre ou non.
Tremblement de temps
est l’histoire d’un roman que finalement Kurt Vonnegut n’écrira pas et les digressions de l’auteur sur sa vie passée, sur sa famille, sur la vie de son personnage fictif favori Kilgore Trout, et sur la science, la religion, l’histoire et le cosmos en général.
Écrit en 1997, Tremblement de temps part du principe qu’en février 2001, l’univers a eu un hoquet et a renvoyé tout le monde dix ans plutôt en 1991. Et tout le monde doit vivre cette décennie une deuxième fois à l’identique. C’est du moins le postulat qu’aurait dû contenir le roman du même nom. En pratique, Kurt Vonnegut raconte les conversations qui ont lieu au cours d’un pique-nique en bord de mer fictif organisé après la rediffusion de la décennie 1991-2001 en l’honneur de celui qui aurait dû être le personnage principal du roman Kilgore Trout. Il y explique comment celui-ci, les autres personnages fictifs du roman, mais également lui-même et les autres membres de sa famille ont vécu cette répétition temporelle. Le tout en passant sans cesse du coq à l’âne. Un événement vécu par Kilgore le revoit sur une anecdote concernant un de ses amis de lycée qui renvoie elle-même à une considération sur le peu d’intérêts des histoires de Germano-Américains dans la littérature générale. Avant de raconter le plaisir qu’il éprouve à sortir acheter une seule enveloppe et à patienter au bureau de poste pour écouter les conversations de ses semblables.
S’il est décousu, Tremblement de temps n’en est pas moins très plaisant à lire. Il est également parfois très émouvant. Sous couvert d’une conversation avec son lectorat, Tremblement de temps est un autoportrait impressionniste de l’auteur et une porte ouverte sur son monde intérieur.

Tremblement de temps
de Kurt Vonnegut
Traduction de Aude Pasquier
Éditions Super 8

Le Fini des mers

La collection Une heure-lumière de Le Belial’ est plutôt pratique pour qui veut découvrir des auteurs, récents ou non, sans investir trop d’argent ni espérer passer en premier pour emprunter les nouveautés à sa bibliothèque de quartier. Ainsi, Le Fini des mers fut pour moi l’occasion de découvrir le travail d’auteur de Gardner Dozois en une soirée.
Le résultat est délicieusement rétro. Il faut dire que s’il n’a été traduit que récemment, Le Fini des mers est un texte de 1971 où les angoisses liées à la Guerre froide sont particulièrement prégnantes en fond dans le texte. De quoi s’agit-il ? D’une invasion extraterrestre et de ses conséquences pour l’humanité en général. Et pour Tommy Nolan, un garçon de 10 ans rêveur vivant dans une famille malheureuse de Nouvelle-Angleterre.
D’un chapitre à l’autre, le texte alterne. D’un côté, il traite la situation au niveau mondial : comment les différents gouvernements et les intelligences artificielles qui les soutiennent traitent l’arrivée de ces quatre vaisseaux. De l’autre, il parle du quotidien de Tommy, de ses difficultés à l’école et avec ses parents, et de sa relation avec les Autres. Seulement à la toute fin, le lien entre les deux se fait.
Le Fini des mers fait partie de ces histoires d’invasion extraterrestre où l’Humanité est un facteur négligeable pour les envahisseurs. Ici, elle est impuissante et, à l’exception de Tommy, totalement inconsciente des négociations qui s’engagent entre les nouveaux arrivants, les IA et les Autres (à savoir le Petit peuple ou le monde féérique). C’est d’ailleurs ce mélange de fantasy — plus à la Lord Dunsany ou Arthur Madchen qu’aux auteurs modernes du genre — et de science-fiction « old school » qui fait le charme de ce livre. Le rythme, assez lent, s’accélère aux moments où l’on s’y attend le moins, comme la scène entre Tommy et son père dans le grenier. Une bonne surprise.

Le Fini des mers
de Gardner Dozois
Traduction de Pierre-Paul Durastanti
Éditions Le Bélial’

Franny et Zooey

Après quelques livres assez noirs, j’avais besoin d’un peu de légèreté et de me retrouver en terrain connu. En clair, j’avais une envie de relecture. Partie à la recherche d’un John Irving dans ma bibliothèque, je suis tombée sur un J.D.Salinger. Non pas le plus célèbre, L’Attrape-Coeurs, mais un petit roman en deux parties, Franny et Zooey, que j’avais nettement préféré aux aventures d’Holden Caufield à l’époque.
Écrit entre 1955 et 1957, ce très court texte résonne encore avec une belle actualité plus de cinquante ans plus tard. Et pourtant, Franny et Zooey n’a presque pas d’histoire et quasiment aucun rebondissement. Au départ, Frances Glass (dite Franny) est invitée par son petit ami à un week-end autour du premier match universitaire de l’année. Elle fait une crise d’angoisse existentielle mémorable et se réfugie dans l’appartement familial dans les hauteurs de Manhattan. Le gros du roman sera constitué par un dialogue et le plus jeune de ses frères ainés pour la sortir de sa dépression, Zachary Glass (dit Zooey).
Plus que l’histoire elle-même, tout le charme de ce livre réside dans l’écriture de J.D.Salinger et son don pour les dialogues et les descriptions. Cette plongée dans l’univers de la famille Glass est un pur délice pour qui aime les personnages loufoques. Celle-ci est composée d’un couple d’anciennes vedettes de music-hall, Les et Bessis, et de leurs sept enfants, tous d’anciens petits prodiges ayant tour à tour connu la gloire avec l’équivalent radiophonique de Questions pour un Champion.
Cette famille apparaît dans d’autres livres de Salinger comme Seymour, une introduction et Dressez haut la poutre maîtresse, charpentiers. Mais Franny et Zooey se concentre sur trois personnages, les deux plus jeunes enfants et leur mère, Bessie. Le mode de vie et les méthodes peu conventionnelles que la mère et le fils vont déployer pour sortir Franny de sa dépression sont tour à tour tendres, pathétiques, violents ou désopilants, mais ils fonctionnent parfaitement. Au passage, sous couvert de parler de littérature, de vie universitaire américaine ou de mysticisme, J.D.Salinger met dans la bouche de ses personnages quelques réflexions intéressantes sur la perception que l’on a de soi et des autres, la place dans la société et la façon dont on peut ou non faire changer le monde. Si vous avez aimé Daria lorsqu’elle passait sur MTV, ou si vous aimez les comédies acerbes et tendres avec un sens de la répartie affiné, penchez-vous sur Franny et Zooey, vous vous offrirez quelques heures de bonheur.

Avouez que cette réflexion reste largement d’actualité en cette fin d’année 2018, en France comme ailleurs dans le monde.

Franny et Zooey
de J.D.Salinger
Traduction de Bernard Willerval
Éditions Robert Laffont

La Mort selon Turner

En général, quand je lis un polar, j’aime l’enquête. Explorer les bas-fonds de l’âme humaine oui, mais surtout décortiquer les mécanismes qui ont amené au crime et à sa résolution. Avec La Mort selon Turner de Tim Willocks c’est raté. Dès le début, tout le monde sait qui a tué, sauf étrangement le tueur lui-même. Et on sait presque comment l’histoire se finira.
Vendu comme un polar ou un thriller, La Mort selon Turner est en réalité un western moderne noir, âpre, dur et sec comme le désert sud-africain où il se déroule en grande partie. D’un côté nous avons Turner, un flic noir aux yeux verts du Cap amateur de tai chi et d’un sang-froid à toute épreuve. De l’autre, nous avons presque toute une petite ville minière perdue dans au milieu du Cap Nord sous la coupe de Margot Le Roux, la milliardaire propriétaire de la mine.
Un samedi soir dans un township du Cap, un jeune Afrikaner ivre écrase une jeune SDF noire et rentre chez lui. Une affaire banale sauf que Turner est le policier chargé de l’enquête sur cet homicide et qu’il ne veut pas le laisser impuni. Sauf que l’Afrikaner en question est Dirk Le Roux, le fils de Margot, promis à un brillant avenir comme avocat et qui ne peut donc se permettre d’avoir un casier judiciaire. Margot et son entourage (amant, policiers locaux, homme de main) vont s’appliquer à cacher la vérité à Dirk mais également à empêcher son arrestation. Resserré sur trois jours, l’affrontement entre Turner et Margot est sanglant et impitoyable. Toutes les corruptions, toutes les compromissions sont permises pourvu que chacun des duellistes obtienne la victoire et le prix qu’il ou elle y attache. Les cadavres pleuvent. La nature comme les hommes font preuve d’une violence rare. Même si, à leurs yeux, elle est toujours justifiée par l’amour de la justice, de la paix, de sa famille ou d’une femme. Chaque protagoniste est persuadé de son bon droit, quitte à dépasser – et de très loin – les limites de sa conscience et de sa décence. Le tout dans le contexte d’une Afrique du Sud post-apartheid où les divisions raciales n’ont pas disparu, mais où d’autres divisions de caste, de genre ou de classe sociale s’en mêlent et changent les rapports de force.
Attention, quand je compare La Mort selon Turner à un western, ce n’est pas la version gentillette du genre à la Danse avec les loups, mais bien la plus rude qui soit (Django Unchained de Quentin Tarentino, La Horde Sauvage, etc.). Si Tim Willocks vous embarque dès les premières pages et ne vous lâche plus jusqu’à la fin, certains passages vous demanderont d’avoir le cœur bien accroché, notamment pour savoir comment récupérer de l’eau en plein désert. Néanmoins, ce livre est magistralement écrit. À dévorer si vous aimez le genre, ou l’Afrique du Sud. Ou si vous voulez vous offrir une virée dans les tréfonds d’âmes humaines bien ordinaires mais sans concession.

La Mort selon Turner
de Tim Willocks
Traduction de Benjamin Legrand
Éditions
Sonatine

L’Égarée

Hormis les littératures de l’imaginaire, j’ai un très gros faible pour les polars et thrillers. Et depuis que j’avais découvert par hasard Le Chuchoteur, Donato Carrisi figure dans mes écrivains de référence du genre. Il faut dire que, en dehors de La fille dans le brouillard que je n’ai pas fini perdue dans les brumes d’une enquête trop lente à démarrer, ses livres ne m’ont jamais déçue. Autant vous dire que quand j’ai aperçu L’Égarée dans une librairie, j’ai complètement craqué. Acheté le mardi en fin d’après-midi, il fut terminé le jeudi vers 4 h du matin. À la différence du précédent, Tenebra Roma, L’Égarée se situe dans la série entamée avec Le Chuchoteur, même si l’héroïne de la série, Mila Vasquez, n’a qu’un lien indirect avec l’intrigue principale et sa résolution ;
Ici tout commence lorsqu’une qu’une jeune femme de 28 ans est retrouvée nue et amnésique avec une jambe cassée dans les marécages. Elle avait été enlevée lors de ses 13 ans et plus personne n’avait de ses nouvelles. Où était-elle ? Qui était son ravisseur ? Bruno Genko, détective privé dont le cœur en sursis peut le lâcher d’un moment à l’autre décide de reprendre cette vieille affaire alors qu’à l’époque il n’avait pas su aider les parents. En parallèle de son enquête, Sandra Andreotti, la jeune femme en question, est à l’hôpital débriefée par un profileur et raconte peu à peu son histoire.
Comme souvent dans les livres de Donato Carrisi, l’histoire est loin d’être aussi simple. Ici le tourmenteur a lui aussi été victime puis initié dans son nouveau cercle de violence, quitte à faire de ses propres victimes d’autres bourreaux. Si l’on croise certains personnages des deux épisodes précédents de la saga de Mila Vasquez — Le Chuchoteur et L’Écorchée — ils ne font qu’une apparition assez brève. Vous pouvez donc lire L’Égarée sans avoir lu les deux livres précédents. Et si la toute fin en mettant enfin en scène ladite Mila Vasquez touchera celles et ceux qui ont lu les deux autres livres, elle sera également un choc pour les novices découvrant l’univers de Donato Carrisi. Autant vous prévenir de suite, s’il n’est pas particulièrement amateur des descriptions sanglantes, Donato Carrisi n’est pas un tendre. S’il doit décrire une scène crue, les détails seront là. Et même si le meurtrier est arrêté à la fin, le mal a largement eu le temps de se distiller et de répandre son poison. Et derrière l’horreur principale se révèle une autre encore plus grande.

L’Egarée
de Donato Carrisi
Traduction de Anaïs Bouteille-Bokobza
Éditions Calmann-Lévy

L’Étrange Vie de Nobody Owens

À l’approche de la Toussaint, d’Halloween ou du jour des Morts mexicain (faites votre choix en matière de relation traditionnelle avec l’au-delà), replongeons-nous dans une histoire pour enfant pas si sage que ça : L’Étrange vie de Nobody Owens de Neil Gaiman. Et plus précisément, non pas dans le livre original, mais dans l’adaptation en BD qui en a été faite avec P.Craig Russell au scénario comme au dessin (même si sur cette dernière partie de nombreux autres illustrateurs comme Galen Showman, David Lafuente, Stephen Scott, Kevin Nowlan, Tony Harris, Scott Hampton ou Jill Thomson ont participé).
Que vous ayez lu le roman original ou que vous le découvriez totalement, cette BD parue en deux tomes est un pur délice d’horreur gothique. L’histoire est fidèle au roman et commence par la mort de toute la famille de notre héros, Nobody Owens, des mains du Jack. Nobody encore bébé est épargné parce que jeune bébé sachant à peine marcher, il s’était aventuré hors de son berceau et dans le cimetière à côté de sa maison. Là, devenu orphelin, il va être adopté et élevé par tous les fantômes du cimetière avec comme figure paternelle, Silas le vampire. Au long des différentes aventures de son enfance et de son début d’adolescence, il va rencontrer toutes sortes de créatures fantastiques, comme une préceptrice particulière faisant office de garde du corps loup-garou, un fantôme de sorcière, une petite fille trop curieuse et bien trop humaine, une momie… Il aura de
nombreuses aventures. Son voyage — bien involontaire — dans le monde des goules est d’ailleurs l’un des passages les plus spectaculaires du tome 1. Mais comme dans le livre, le Jack et sa société secrète n’auront de cesse de retrouver Nobody Owens pour achever le travail. Y réussiront-ils ? Si vous avez lu le roman, vous le savez déjà. Pour les autres, rendez-vous à la fin du tome 2.


Plus condensée que le roman, cette adaptation en BD
apporte une autre vision de l’œuvre. Le trait tout à tour très rond, extrêmement détaillé ou proche de l’aquarelle s’adapte à chaque chapitre. Subjectivement, j’ai trouvé qu’il suit presque la croissance de Nobody. Hormis dans le chapitre d’introduction où Nobody est plus objet à protéger que véritable sujet de l’histoire, le style du dessin s’approche assez du style de dessin des BD destinées à la tranche d’âge où il se situe plus ou moins. Attention, comme souvent avec Neil Gaiman, même les histoires qu’il destine aux enfants, à l’image des contes de fées avant leurs édulcorations par Disney, sont parfois sanglantes. Ici, en plus des mots, vous avez les images. Si vous destinez ces deux albums à un jeune public, tenez compte de sa sensibilité avant. Certaines pourront s’y plonger avec délice dès 9 ans, d’autres attendront un peu.

L’Étrange vie de Nobody Owens T.1 et 2.
Scénario de
P. Craig Russel adapté du roman de Neil Gaiman
Dessin de P. Craig Russel, Galen Showman, David Lafuente, Stephen B. Scott, Kevin Nowlan, Tony Harris, Scott Hampton ou Jill Thomson
Traduction de Jacques Colin
Éditions Delcourt

Fil rouge 2018 : Le dragon ne dort jamais

Avec comme thème du Fil rouge 2018 pour octobre, le dragon, et comme auteur choisi, Glen Cook, vous auriez pu vous attendre à une histoire de fantasy comme celles que l’auteur narre dans La Compagnie noire ou Les Instrumentalités de la nuit. Eh non… Le dragon ne dort jamais est un pur roman de space opera. Assez étonnant d’ailleurs dans la bibliographie de Glen Cook.
Le dragon du titre est le nom donné par Tortue, alias Kez Mafaele un guerrier Kieu, à l’empire humain qui a étendu sa domination dans tout l’espace Canon à travers ses Vaisseaux-Gardiens qui traquent leurs ennemis sans pitié sur l’ensemble du Réseau.
Bien que ce soit du space opera, la partie science de la science-fiction n’est pas ce qui intéresse Glen Cook. Comment et pourquoi certains Vaisseaux-Gardiens accèdent à la conscience, puis très vite à la folie ? Comment des espèces respirant du méthane et d’autres respirant de l’oxygène peuvent communiquer entre elles et simplement s’identifier mutuellement comme des êtres vivants ? Mystère pour le lecteur. D’où vient l’humanité ? Qu’est-ce que le Réseau qui permet de se déplacer plus vite que la Lumière ? Tel est le mystère pour les personnages du livre que ceux-ci soit des humains, des copies d’humains, des artificielles créés en laboratoire, des intelligences artificielles ou des extra-terrestres (dont le fameux Tortue). Quand un métamorphe d’une espèce censément disparue depuis belle lurette se balade sur le Réseau, les Vaisseaux le prennent en chasse et tombe dans un piège avec un niveau de complexité jamais atteint en quatre mille ans.
Comme souvent chez Glen Cook, l’histoire n’est pas simple à suivre. On passe d’un personnage à l’autre, d’un environnement à l’autre en se demandant où l’auteur va nous emmener. Comme dans La Compagnie noire, dans Le dragon ne dort jamais il n’y a pas d’innocent — sauf peut-être Dame Minuit et Placidia, pourtant certains personnages sont attachants. Les doutes de Tortue le rendent plus humain que la plupart des humains qu’il côtoie et combat. Le Belligérant forcé de remettre peu à peu en cause ses certitudes et de lutter contre la folie qui s’insinue dans son Vaisseau m’a aussi émue sur la fin. Et d’un bout à l’autre, la pugnacité et la rage du lieutenant Jo Klass m’a particulièrement plu.
En revanche, à la différence des autres livres de Glen Cook parus en France, Le dragon ne dort jamais ne fait pas parti d’une série. Du coup, il est trop dense, il y a trop d’action condensée dans moins de 500 pages que les concepts peuvent paraître nébuleux à qui n’est pas habitué au space opera ou qui est trop fatigué par une journée de travail pour se concentrer et se souvenir de qui est qui par rapport à qui. Prenez le temps de le lire ou de le relire. Je vous assure qu’une fois fini, vous vous surprendrez à y repenser longtemps après.

Le dragon ne dort jamais
de Glen Cook
Traduction de Frank Reichert
Éditions L’Atalante

L’insondable profondeur de la solitude

Une couverture légèrement décalée, un titre qui évoque Gabriel Garcia Marquez et Milan Kundera, il suffit parfois de peu de choses pour choisir un livre. Et voici comment L’Insondable profondeur de la solitude de Hao Jingfang a rejoint ma bibliothèque.
L’autrice est elle-même consciente de ses lacunes. Elle précise elle-même dès l’introduction que son écriture est plus fondée sur des concepts que sur une intrigue étoffée. Plus exactement, elle affirme : «
 je me passionne parfois pour des idées abstraites […], et il m’est difficile de ne pas négliger quelque peu l’intrigue dans ce processus. »
Cette mise en garde en tête, le lecteur peut parcourir ces onze nouvelles et y découvrir deux ou trois purs bijoux parmi des textes nettement plus bancals, mais comme le dit Hao Jingfang elle-même, avec des concepts intéressants. Avant toutes choses, suivez mon conseil et sautez les deux derniers récits. La Chambre des malades n’a aucun intérêt et son histoire semble lue et relue plusieurs fois par ailleurs ; Le Procrastinateur n’a lui ni queue ni tête comme s’il manque deux ou trois pages de texte entre l’introduction et la conclusion.
En revanche,
L’insondable profondeur de la solitude contient trois petits bijoux du genre nouvelles qui justifient son achat. Le premier, Pékin Origami, mérite bien son prix Hugo 2016. Cette dystopie où une ville se replie sur elle-même pour permettre à chaque couche sociale d’avoir son temps d’exposition à la lumière a un côté à la Dino Buzzati ou à la Brazil qui m’a beaucoup plus. La deuxième petite merveille, L’envol de Cérès, est la seule nouvelle d’outre-planète de ce recueil. Ce qui lui permet de mêler un côté très hard science sur la conquête spatiale à un côté extrêmement poétique sur la force des rêves d’enfance. Enfin, Le Palais Efang, avec son mélange de légendes chinoises et d’absurdité dans la quête d’immortalité, m’a également beaucoup plus avec son ton désabusé mais souriant. Même si la statue de l’empereur m’a immanquablement fait penser au Cœur perdu des automates.
Pour les autres nouvelles de ce recueil, mon avis est nettement plus mitigé. Pour certaines, le concept est bon et la chute percutante, mais le chemin pour y arriver est plutôt quelconque et insipide. C’est le cas pour
Le Dernier des braves ou Le Théâtre de l’univers. Dans d’autres cas, comme dans Question de vie ou de mort, l’histoire est bien trop délayée à mon goût. Le record étant les deux nouvelles en miroir, Au Centre de la prospérité et Le Chant des cordes, qui sont bien trop longues pour réellement captiver le lecteur malgré une variation intéressante sur les harmoniques célestes. D’autant qu’elles sont l’une derrière l’autre dans le recueil et que du coup, la lecture donne l’impression de bégayer.
Espérons que Hao JingFang progressera dans le domaine de l’intrigue, et donnera un style un peu plus vif à son écriture, ses idées valent qu’on s’y penche.


L’insondable profondeur de la solitude
de Hao Jingfang
Traduction de Michel Vallet

Éditions Fleuve

Fil rouge 2018 : Chroniques des Années noires

Dans notre fil rouge 2018, septembre est placé sous le signe de l’uchronie. Étrangement, celle qui m’a le plus marqué récemment est signé de Kim Stanley Robinson, un auteur que je connais mieux pour ses œuvres se passant outre-Terre.
Dans ses Chroniques des Années noires, il réimagine l’histoire mondiale à partir du Moyen-âge. Il prend en effet comme date de changement, l’année 1347 et le début de l’épidémie de peste noire en Europe. Celle-ci au lieu de tuer 30 à 60 % de la population européenne comme dans notre réalité, en détruit 75 à 90 %. Du coup, les royaumes occidentaux ne peuvent imposer leurs dominations économiques et culturelles sur le reste du monde, et l’histoire change complètement de visages. Pour Kim Stanley Robinson (et le titre en anglais du livre — The Years of Rice and Salt — est beaucoup plus explicite), ce sont les empires chinois, indiens et ottomans qui vont marquer de leurs dominations le monde en se livrant au fil des siècles une guerre tantôt larvée, tantôt bien active.
Chroniques des Années noires est découpé en dix périodes et dix lieux différents, de l’Europe centrale de 1347 au 21e siècle, en passant par l’invasion du Japon par la Chine conduisant à la conquête des Amériques par la face ouest, ou Samarcande et le renouveau scientifique des Lumières. Dans chaque période, des personnages vont nous servir de guide, réincarnation des personnages précédents repérables par les initiales de leur nom.
J’ai beaucoup aimé Chroniques des Années noires pour plusieurs raisons. Déjà, c’est une uchronie qui reste résolument tournée vers la science-fiction et qui ne part pas dans un monde steampunk (même si j’adore également le genre) ou fantastique où la science et la magie ne se distinguent pas l’un de l’autre. D’autre part, parce que celle-ci prend un point de départ original : ce n’est ni la non-chute de Rome, ni la vie de Napoléon, ni la Seconde Guerre mondiale. Et le fil choisi poursuit une certaine vraisemblance, si l’on écarte le mysticisme impliqué par les différentes réincarnations, dont une en tigre. Quelle que soit l’époque, le récit se lit très bien et les petites histoires mettent en avant la grande. Quitte à donner envie de se plonger dans la vie de personnages historiques réels méconnus en Europe comme le marin Zheng He.

Chroniques des années noires
de Kim Stanley Robinson
Traduction de David Camus et Dominique Haas
Éditions Pocket

Deux variations autour de Sherlock Holmes

Avouons-le d’entrée de jeu, Sir Arthur Conan Doyle m’ennuie comme écrivain. Je trouve son style souvent trop maniéré pour me séduire. Pourtant, son personnage le plus connu me fascine. Que ce soit en anime, au cinéma ou dans ses différentes incarnations télévisuelles, Sherlock Holmes en prototype du détective britannique distant et abrupt, mais efficace m’attire. Du coup, à défaut de lire les romans et nouvelles de son créateur, j’aime assez découvrir ce qu’en ont fait d’autres auteurs. Voici deux variations de l’univers molmesien intéressantes.
La première est signé Caleb Carr. Connu pour les enquêtes policières du Dr Laszlo Kreizler (L’Aliéniste, L’ange des ténèbres) qui se situent à la même période que celles d’Holmes et Watson (fin 19e
début 20e) mais de l’autre côté de l’Atlantique, Caleb Carr est a son aise pour bâtir une intrigue policière. Le roman qui nous occupe, Le Secrétaire italien, pourrait tout à fait s’intégrer à l’œuvre de Conan Doyle sans trop dépareiller. Petit bonus pour moi, il fait apparaître l’un de mes personnages secondaires favoris, Mycroft Holmes. Le résultat est une intrigue solide au sein du palais royal d’Holyrood (à Édimbourg en Écosse) et bien ficelée. Malgré l’utilisation ingénieuse d’armes médiévales, elle reste à mon goût trop classique et trop proche du modèle original. Mais elle a au moins le mérite de confronter Holmes et Watson au surnaturel, comme dans Le Chien des Baskerville.

La deuxième variation est signée Kim Newman que je connaissais principalement pour sa trilogie Anno Dracula, Le Baron rouge sang et Dracula Cha Cha Cha où il imagine un monde où Dracula sort vainqueur de son affrontement avec Jonathan Harker, et vampirise cette chère reine Victoria pour s’emparer du trône anglais. Un tel auteur ne pouvait donc pas faire dans le classique avec le mythe holmesien. Et pour preuve, avec Moriarty, le chien des d’Urberville, Kim Newman prend le contrepied du cadre établi par Arthur Conan Doyle et choisi de s’intéresser aux deux principaux antagonistes d’Holmes : le professeur Moriarty et le colonel Moran. Il imagine que les deux se sont associés dans une agence du crime pendante parfaite de l’agence de détectives de Sherlock Holmes. Le colonel Moran tenant ici le rôle du docteur Watson, c’est lui le narrateur des septs affaires rassemblées dans ce recueil. Chacune étant le pendant obscur d’une affaire connue de Sherlock Holmes. Sauf qu’il ne s’agit pas ici de résoudre une énigme, mais bien pour Moriarty et ses acolytes d’arriver à leurs fins criminelles de façon la plus astucieuse possible. Et si certaines de ces aventures ne se terminent pas toujours bien pour nos « héros », elles ne manquent jamais de piquant et se savourent avec plaisir.
Et vous quelles sont vos variations autour de Sherlock Holmes préférées ? 

Le Secrétaire italien
de Caleb Carr
traduction de Jacques Martinache
Éditions Pocket

Moriarty – le chien des d’Urberville
de Kim Newman
traduction de Leslie Damant-Jeandel
Éditions Le livre de poche