Semiosis

Il est des livres qui ne vous intriguent pas assez pour vous convaincre de les acheter la première fois que vous les croisez. Puis, des mois ou des années plus tard, vous y revenez par hasard ou pour une raison futile. Dans le cas de Semiosis de Sue Burke, sa couverture à dominante verte était parfaite pour remplir l’un des défis de l’imaginaire 2022 tel que lancé par Mondes de Poche et Navigatrice de l’imaginaire. Et avouons-le, après plusieurs livres entre fantastique et fantasy, j’avais envie d’un retour à la science-fiction plus classique.
Quoi de mieux qu’un « récit de premier contact » pour cela, comme le souligne le sous-titre du livre ?
Semiosis s’ouvre donc quelque temps après l’arrivée d’un vaisseau de peuplement terrien sur Pax. Celui-ci comprenait cinquante volontaires ayant choisi de quitter la Terre, sa violence et son effondrement écologique pour fonder parmi les étoiles une société plus juste, plus écologique et pacifique. Évidemment, l’humanité étant ce qu’elle est et l’autrice devant remplir les plus de 500 pages de son roman, tout ne se passera pas comme prévu. En effet, ils ne sont pas la seule espèce intelligente de Pax : certaines des formes de vie locales — tant animales que végétales — font preuve de talents pour la communication, la collaboration interespèce et la domestication. L’une d’entre elles en particulier, un genre de bambou, avait déjà été en contact quelques siècles plutôt avec d’autres visiteurs interstellaires. Elle y avait gagné en intelligence, mais également en désir de compagnie ou de domination.
Semiosis raconte comment tout ce petit monde va se découvrir, s’affronter et s’apprivoiser à travers plusieurs générations d’individus. En gros, et suivant l’indice du titre, à faire sens de la présence des autres. La première génération représente les humains venus de la Terre et les suivantes ceux qui sont nés sur Pax. Si la relation des humains avec leur environnement occupe une part importante du récit, ce sont surtout les relations des humains entre eux et leur capacité à éviter ou reproduire les erreurs de leurs ancêtres qui font tout le sel de ce roman. Il faut néanmoins suspendre grandement son incrédulité pour accepter la violence avec laquelle la génération « zéro » cache aux suivantes des informations essentielles pour la survie de tous sur la planète, quitte à aller à l’encontre des principes qui ont motivé le voyage et sans que l’on comprenne pourquoi une telle panique s’empare d’eux. À chaque chapitre, la narration est assurée par une ou plusieurs membres de la génération mis en avant. Et la façon dont chaque protagoniste raconte les événements vous attira plus ou moins. Personnellement, les récits de Sylvia et de Lucille m’ont passablement ennuyé l’un par les incohérences des personnages et l’autre par ses trop nombreuses longueurs. En revanche, j’ai trouvé les récits d’Higgins et de Tatiana très justes et l’évolution du ton de celui de Bartolomé est une conclusion parfaite à ce roman.
Si Semiosis ne révolutionnera pas le genre de l’interaction homme/végétal déjà abordé avec brio par les quatre tomes du Programme conscience de Frank Herbert ou même par le cycle de Jarvis de Christian Léourier, Sue Burke y ajoute des interrogations supplémentaires sur l’éthique intrahumaine qui fait de ce premier roman, une œuvre intéressante et plaisante à lire.

Semiosis
de Sue Burke
Traduction de Florence Bury
Éditions Livre de Poche

Wombs, suite et fin ?

Couverture du dernier tome de Wombs paru chez AkataJe vous ai déjà largement parlé de Wombs, le manga de science-fiction militaire de Yumiko Shirai. Disponible depuis juin dernier, il s’est achevé sur un cinquième tome le 28 avril dernier. Si vous hésitiez encore à lire la série par peur de rester sur votre faim, ne craignez rien. La guerre entre les First et les Seconds arrive à sa conclusion avec son lot de trahison et de revirements, et les nibas, ces créatures étranges dont les auxiliaires de transfert porte des fœtus pour accéder à leurs pouvoirs psychiques, interviennent à leur tour dans la bataille.
Plus mystiques et s’éloignant du récit de guerre vu de la ligne de front, ces deux derniers tomes s’oriente plus vers un récit d’espionnage et un morcellement des luttes. En effet, la force brute et la stratégie ne suffiront pas à mettre fin au conflit. Non plus que d’envisager le contrôle global des populations sans tenir compte de leurs individualités. C’est d’ailleurs l’individualisme de Mana Oga et de la sergente instructrice Almare qui vont trouver chacune à leur façon le bon moyen pour arrêter les hostilités, quitte à se replonger dans des épisodes douloureux de leur passé respectif. Et les nibas ? À la différence des récits classiques du genre, ces entités non humaines endémiques à Jasperia ne sont pas les ennemis. Au contraire, pacifiques et étant guidées par les émotions, elles vont montrer aux humains que la voie vers la paix passe par l’expression des sentiments.
Est-ce la fin de l’aventure ? Pour les protagonistes de Wombs, c’est tout à fait possible. Pour les lectrices et les lecteurs, non. La mangaka a écrit un
e préquelle en deux volumes, Wombs Cradle, centrée sur Almare. Nous sommes quelques années après le début du premier conflit entre les First et les Seconds, et la technologie permettant d’implanter un embryon extra-terrestre dans un corps humain en est à ses débuts. Alors qu’une trêve fragile existe, les Wombs sont qualifiées de terroristes à tel point que toute femme enceinte doit en permanence porter une tenue identifiant sa grossesse comme autorisée au risque d’être éliminée à vue par les droïdes. Ancienne militaire, Almare est devenue résistante et poursuit un but qui lui est propre.
Notons que l’éditeur français, Akata a choisi de suivre la même voie que pour Boys of the Dead. En attendant une sortie papier prévue courant 2023, il prépublie en numérique un chapitre par mois environ soit à l’achat, soit avec l’abonnement sur la plate-forme Manga.io.

Premier chapitre de Wombs Cradle

Wombs
Wombs Cradle chapitre 1

de Yumiko Shirai

traduction d’Alexandre Goy
Éditions Akata

La Boîte lumineuse

La couverture évoque celle de Les Miracles du bazar Namiya, le lieu de l’action est similaire (une supérette dans l’un contre un ancien bazar dans l’autre) et au final, les deux œuvres apportent un certain apaisement et une lueur d’espoir. Pourtant La Boîte lumineuse, manga de Seiko Erisawa, ne pouvait être plus dissemblable du roman de Keigo Higashino.
La boîte lumineuse du titre est un konbini, supérette que l’on retrouve un peu partout au Japon ouverte souvent 24 h/24 et 7 j/7 où l’on trouve des biens et services les plus divers (distributeurs de billets, services postaux, réservation de spectacle, paiements de facture, mais également petite restauration froide ou chaude). Celle-ci pourtant semble encore plus variée : des ombres gloutonnes s’y transforment en chat-nuit, la gérante est une créature maléfique qui marchande l’âme de ses employés et les marques et l’un des vendeurs est un extra-terrestre qui observe les humains comme des fourmis dans un terrarium. Elle sert également de cadre à six tranches de vie mâtinées de fantastique au fur et à mesure que les clients entrent et sortent. En effet, la boutique se situe à la frontière entre ce monde et le suivant : elle attire les gens qui s’apprêtent à passer de vie à trépas. Suivant ce qu’ils feront et diront dans ses allées, et parfois si la gérante s’intéresse à leur sort, ils reprendront le cours de leur vie normale à la sortie ou non.
Chaque chapitre a sa propre morale, qui n’est pas toujours la plus évidente qui soit, et peut se lire indépendamment des autres. Et pourtant peu à peu, chacun fait avancer l’histoire commune et l’on se prend d’attachement pour Kokura, le chat-nuit et les autres… Tantôt mélancoliques, tantôt bourrées d’action et souvent non dénuées d’humour, ces histoires poussent mine de rien la lectrice ou le lecteur sur le sens de la vie et l’attachement à accorder à certaines activités ou certains biens.
Comme souvent chez cet éditeur, La Boîte lumineuse est une fois de plus une œuvre à part dans la production de manga actuelle, de par son format et son trait graphique comme de par son traitement de l’histoire. Je ne connaissais pas cette mangaka, mais je vais surement me pencher sur le reste de son travail.

La Boîte lumineuse
de Seiko Erisawa
traduction de Miyako Slocombe
Éditions Le Lézard noir

Sorrowland

Une forêt quelque part dans le Sud des États-Unis, une personne albino court seule et accouche d’un enfant noir, Hurlant, puis d’un autre aussi blanc qu’elle, Farouche. Le tout au milieu de loups et poursuivie par un démon. Dès les premières pages de Sorrowland, Rivers Solomon donne le ton : fantastique, horrifique, gothique, mais également bourré d’action, de scènes drôlissimes, de poésie et parfois de féerie. Avec son troisième roman, Rivers Solomon nous raconte l’histoire de Vern, analphabète ayant vécu toute sa vie sous l’emprise d’un culte séparatiste, ayant subi de multiples manipulations, tortures et horreurs comme tous les autres occupants du Domaine de Caïn et qui, mariée trop jeune a préféré s’enfuir à 15 ans pour y vivre dans les bois avec ses petits.
Au fil des mois, son corps changeant
ne lui permet plus de rester loin de la civilisation et le démon veut la ramener au Domaine. Dans leur fuite, Vern et ses enfants vont comprendre peu à peu ce qui se cachait derrière l’apparente rigueur religieuse du domaine. Et du fantastique gothique, le roman bascule dans une science-fiction à la X-Files. En effet, avec Sorrowland, Rivers Solomon écrit une fois de plus un livre oscillant entre les genres, mais qui touche son lectorat droit au cœur et le prend aux tripes. Même s’il est relativement court (moins de 300 pages), vous ne le lirez pas d’une traite tellement ce texte est riche de sensations, d’informations et de sentiments.
Comme dans L’Incivilité des fantômes, Rivers Solomon à travers ses personnages interroge le genre, l’orientation sexuelle et la religion. Comme dans Les Abysses, le texte explore l’histoire des Noirs aux États-Unis, le racisme à leur encontre et certaines de
leurs légendes (comme les docteurs de la nuit). Mais ce livre aborde également les différents mouvements de lutte qu’ils ont menés ainsi que la lutte des Premières Nations pour préserver leurs terres, et conserver leurs langues et leurs héritages. Le tout dans un monde très proche du nôtre, mais où certaines divergences se sont produites au cours du 20siècle même si elles ne sont jamais clairement signalées. Pour autant, ce roman n’est pas un pensum militant. C’est avant tout un roman où la fuite et la quête de Vern laissent peu à peu place à de l’action et à un final dignes de Neon Genesis Evangelion. À la frontière entre Le Tour d’écrou d’Henry James, Charlie de Stephen King et Ring Shout de P. Djèlí Clark, Sorrowland vous marquera longtemps. Et avec ce troisième roman, Rivers Solomon confirme que son talent va crescendo.

Sorrowland
de
 Rivers Solomon
Traduction de Francis
Guévremont
Éditions
Aux Forges de Vulcain

Destination Outreterres

Un inédit de Robert Heinlein plus de trente ans après sa mort ? C’est tellement rare qu’il était tentant de découvrir Destination Outreterres d’autant que c’était l’occasion de tester la nouvelle collection d’Hachette Heroes, le Rayon Imaginaire, consacré à… l’imaginaire. Au fur et à mesure de l’histoire, je me suis aperçue que j’avais déjà lu ce récit il y a fort longtemps avec un exemplaire de poche en VO oublié par un autre touriste au fin fond de l’Asie. Il s’agit en effet de Tunnel in the Sky, un roman écrit en 1955 à destination de la jeunesse.
Et la trame correspond parfaitement à une histoire de passage de l’enfance à l’âge adulte. Dans Destination Outreterres, nous sommes dans un futur où notre planète est un monde surpeuplé qui ne doit sa survie qu’à la découverte de portails instantanés vers d’autres planètes où exporter des colons et d’où importer nourritures et matériaux épuisés chez elle. Dans ce futur, l’une des épreuves de fin de lycée est un stage de survie sur l’une de ces planètes non encore ouvertes à la colonisation. Mais le stage de Rod et de sa classe se passe mal et le portail de sortie n’apparait jamais. Il ne s’agit plus de vivre quelques jours en terre inconnue, mais d’y bâtir une nouvelle civilisation avec ses luttes de pouvoirs, ses conflits moraux et ses aléas divers et variés de la cuisine à l’élaboration d’un programme de loisirs.
Si vous avez déjà lu des livres de Robert Heinlein, vous retrouverez de nombreux éléments chers à l’auteur : la liberté et la responsabilité individuelle avant tout, le dégoût d’une spécialisation à outrance, une méfiance envers toute forme d’autorité, et des kilts. Et si le pitch de départ — et la présentation de l’éditeur insistant bien sur ce point — rappelle Sa Majesté des mouches de William Golding parue un an auparavant, l’histoire est nettement plus optimiste. Les adolescents et jeunes adultes de Heinlein (où se mêlent garçons et filles) ne descendent pas tous dans la barbarie et finissent au contraire par reconstruire une vraie ville avec maire, mariages, bébés, forge, etc.
En revanche, même si à partir des années 80 ce livre a été réédité dans des collections pour adultes, il a d’abord été pensé comme un livre pour la jeunesse. Ce qui dans l’esprit de ce cher Robert Anson Heinlein passe par un côté pédagogique fort sur des sujets aussi divers que pourquoi un couteau de chasse est plus intéressant pour la survie qu’un fusil ou l’importance du papier dans la civilisation, mais également par une forte coloration idéologique moins « poil à gratter » que dans ses romans pour adultes, mais pas nécessairement plus légère.
J’ai néanmoins pris beaucoup de plaisir à relire ce roman, et j’avoue que l’édition française est particulièrement soignée avec une couverture séduisante, même si j’étais au départ assez sceptique sur le choix d’un fond blanc en couverture.

Destination Outreterres
de
Robert Heinlein
traduction de Patrick Imbert

Éditions
Hachette

Le Serpent – La Maison des Jeux t.1

Après la saga des Molly Southborne, la collection Une-Heure-Lumière s’essaie de nouveau à la publication d’une série. Ce coup-ci, l’affaire est clairement indiquée en couverture avec un tome publié par an jusqu’en 2024.
Rassurez-vous, si La Maison des Jeux de Claire North forme un ensemble cohérent, à chaque volume correspond une période particulière. Et le premier, Le Serpent, peut se lire comme une histoire indépendante.
Le récit se situe donc à Venise en 1610. Guidés par un narrateur similaire à la voix off des documentaires animaliers, nous y suivons le parcours de Thene. Mal mariée trop jeune à un homme plus vieux, violent et flambeur, elle le suit nuit après nuit dans la Maison des Jeux où il la force à le regarder dilapider sa dot. Thene se met alors à jouer à son tour, mais elle gagne plus souvent qu’elle ne perd. Elle est repérée par les dirigeants de la Maison, qui lui propose d’intégrer un cercle privé où les parties se jouent avec des pions humains et où les enjeux sont le pouvoir, la liberté et la vie elle-même.
Ce parti-pris de raconter à distance l’histoire peut soit rebuter soit séduire le lectorat. Personnellement, j’ai apprécié ce regard extérieur et ce recul qui correspondent à l’image que je me fais des intrigues vénitiennes camouflées derrière des masques, comme des pièces de théâtre.
Le jeu en lui-même est une sorte de partie de cartes géantes à quatre joueurs (avec des pions nommés comme le tarot de Marseille). Il a pour but de placer quelqu’un à l’une des plus hautes magistratures de la ville. Tous les coups sont permis sauf attenter directement à la vie des autres joueurs. Et il est fortement déconseillé de tricher. Pour nous, c’est surtout l’occasion de suivre l’évolution de Thene, femme meurtrie obligée de cacher ses sentiments, se battant pour obtenir une liberté où elle ne sera pas « fille de… » ou « femme de… » Mais sera-t-elle toujours elle-même ? Sera-t-elle prête à aller jusqu’au bout de la partie ? De manipulatrice, n’est-elle pas non plus manipulée ? Parce que la Maison des Jeux s’ouvre à différentes époques et différents lieux à la fois, les parties qu’elle réserve à l’élite de ses joueurs ont souvent des conséquences fantastiques sur eux qu’ils gagnent ou que, perdants, ils soient relégués à l’état de simples pions.
Et pour la lectrice ? J’ai particulièrement apprécié cette première manche, et je me suis laissée happer par la musicalité du texte et la mécanique de précision de sa narration. Je serai présente pour la partie suivante.

Le Serpent
La Maison des Jeux t.1
de Claire North
traduction de Michel Pagel
Éditions Le B
élial’

Saturn Return

Akane Torikai est une mangaka à ne pas mettre entre toutes les mains. Si graphiquement son style précis et doux captive et séduit, ses thématiques sont souvent dures et son propos souvent sans concession. Si je l’ai découverte avec son incursion dans la SF avec Le Siège des exilées, j’ai depuis dû lire tout ce qui est paru d’elle en français. Et j’avoue qu’avec sa nouvelle série en cours, Saturn Return, elle a encore réussi à me surprendre.
Saturn Return commence pourtant classiquement pour l’autrice, avec une protagoniste mal dans sa peau : Ritsuko Kaji, 30 ans. Après un premier roman à succès, elle n’arrive plus à écrire et s’enlise dans un mariage et une vie de femme au foyer qui ne lui conviennent pas. Quand elle apprend le suicide de l’ami qui lui a inspiré son roman, elle va enquêter sur les raisons de son acte avec son nouvel éditeur. Et ce faisant, va rouvrir des blessures anciennes et en créer de nouvelles.
Avec Saturn Return, Akane Torikai adopte les codes du polar. De prime abord, moins viscéralement émotionnelle que En proie au silence, cette nouvelle série cache bien son jeu et avance crescendo. J’avais trouvé le premier tome suffisamment intéressant pour réserver la suite en librairie, mais pas assez pour en parler de suite ici. Il faut dire qu’il posait les différents personnages et le début de l’intrigue, mais qu’il ne débordait pas forcément d’action. Avec le deuxième volume, Akane Torikai nous envoie dans une direction totalement différente et le rythme est nettement plus soutenu jusqu’à la fin et le « Quoi ? Mais ça ne peut pas s’arrêter là ? Je veux savoir ! » provoqué par les dernières pages.
Nous y découvrons que
Ritsuko Kaji est une narratrice bien peu fiable, tout comme le sont tous les autres personnages de l’histoire. De son nouvel éditeur prêt à toutes les compromissions, quitte à donner son corps contre une idée, pour obtenir un nouveau roman à l’ami disparu adepte des comportements limite, en passant par les ex et le mari actuel et son obsession pour la mettre enceinte, aucun d’entre eux n’est sans reproche. Tous ont des secrets empilés sur d’autres secrets et tout l’art de la mangaka est de nous donner envie de les découvrir peu à peu. En alternant les styles graphiques (notamment pour distinguer les souvenirs et les passages rêvés) et avec quelques cases extrêmement puissantes qui restent longtemps en tête, Akane Torikai signe encore une fois une histoire forte et passionnante qui en dit long sur les femmes et le mal-être dans la société japonaise en général. Attention, elle ne prend pas de gants et certains thèmes abordés peuvent heurter la sensibilité d’une partie du lectorat. Personnellement je signe direct pour le tome 3.

Saturn Return
d’
Akane Torikai
traduction de
Gaeëlle Ruel
Éditions
Akata

Lord Cochrane vs l’Ordre des Catacombes

Après une rencontre catastrophique face à Cthulhu devant fort Boyard, Lord Cochrane revient et investit désormais les Catacombes de Paris. Reprenant son héros du précédent roman, Gilberto Villarroel s’intéresse à une autre partie charnière de sa vie dans Lord Cochrane vs l’Ordre des Catacombes. Ici, nous sommes en 1826, après avoir aidé certains pays d’Amérique du Sud à conquérir leur indépendance, le marin écossais est de retour en Europe. De passage à Paris, avant de rejoindre les Grecs voulant se libérer du joug de l’Empire ottoman, il est convoqué au Louvre par l’un des frères Champollion et part sur la piste d’un très vieux papyrus prouvant que les créatures croisées dans le volume précédent n’étaient pas le fruit de son imagination. Se faisant, il va se heurter à une confrérie d’adorateurs de Cthulhu…
Si le premier livre était un roman en quasi-huis clos dans et autour de Fort Boyard, dans celui-ci l’action bouge sans cesse de Paris à… la Charente-Maritime. Avec de nouveau des inventions, des créatures mystérieuses et des sauts dans le temps qui nous propulsent à l’époque de César et de Vercingétorix. Rassurez-vous, comme les aventures de Jack Aubrey, récits maritimes figurant parmi les sources d’inspiration de Gilberto Villarroel, celles fictives de Lord Cochrane peuvent se lire indépendamment les unes des autres sans problème. Et d’ailleurs si ce roman fait référence au précédent (en expliquant au passage certains points obscurs du récit), il parle également d’une autre rencontre fictive entre Cochrane et les créatures issus de l’imagination en Antarctique cette fois-ci, faisant ainsi allusion au troisième roman qui devrait paraître prochainement en grand format. Personnellement, j’ai préféré ce roman, car nombre des lourdeurs stylistiques (attention trop importante aux détails au détriment de l’intrigue, rappels trop fréquents des événements qui viennent de se passer) ont été gommées dans ce livre, ce qui en facilite la lecture. Reste une répétition de « marin audacieux » particulièrement fréquente et assez agaçante dans la bataille finale, mais rien qui ne gâche réellement le plaisir de lecture. En avant pour le tome 3 ?

Lord Cochrane vs l’Ordre des Catacombes
de Gilberto Villarroel
traduction de Jacques Fuentealba
Éditions Pocket

La Ballade de Bêta-2 / Empire Star

Couverture orange avec une femme au visage blanc et au cheveux roux dans un manteau rouge regardant vers le bas.Ceci n’est pas un roman avec un double titre, mais bien deux courts romans réunis dans un seul petit livre. Et l’occasion de découvrir deux facettes très différentes de Samuel R. Delany, poète, romancier et critique littéraire américaine, toutes deux écrites avant ses textes plus connus comme Nova ou Babel-17.
Le premier texte, La Ballade de Bêta-2 date de 1965. C’est une variation spatiale sur le thème du vaisseau fantôme et du premier contact. Dans un futur où l’Humanité a conquis les étoiles, un anthropologue va à la rencontre des descendants d’une flotte de vaisseaux générationnels pour déchiffrer le sens d’une vieille chanson. À travers celle-ci, il découvrira le sort funeste de l’expédition et des deux vaisseaux perdus.
Le second récit, Empire Star a été écrit un an plus tard. Il commence comme le voyage initiatique de Comet Jo, de son chaton-diable et d’un joyau conscient. Partis d’une lune arriérée du système de Tau Ceti, Jo va devoir grandir très vite pour délivrer son message au cœur de l’Empire. Et l’histoire elle-même va se retourner, faire des boucles et des détours pour finalement prendre une tout autre signification à la fin de la nouvelle.
Des deux textes qui composent ce livre, La Ballade de Bêta-2 est le plus triste, mais également le plus facile d’accès avec sa narration quasi linéaire. Empire Star en jouant sur les lignes temporelles et les noms de ses personnages tient plus du poème en prose.
Tous deux jouent avec les mots et avec leurs significations changeantes au cours du temps. Mais également avec la façon dont le langage façonne la pensée humaine et la façon de percevoir la réalité.

La Ballade de Bêta-2 / Empire Star
de Samuel R. Delany
traduction d’Eric Chedaille
Éditions Le Livre de poche

La Chose

Approchez… Plus près… Installez-vous confortablement au coin du feu et venez lire cette histoire terrifiante… Laquelle ? Vous la connaissez, voyons… Celle de l’expédition partie au pôle Sud et qui n’est jamais revenue : hommes et chiens confrontés à l’inconnue, à l’horreur radicale. John Carpenter vous l’a déjà racontée en 1982 dans The Thing, à moins que ce ne soit la version de 1951 de Christian Nyby, The Thing from Another World… Ici, revenez à la source et découvrez la toute première version de l’histoire : La Chose, signée par John W. Campbell sous le pseudonyme de Don A. Stuart en 1938 dans les pages de son magazine, Astounding. Un récit culte. Séminale s’il en est. Une pierre de touche dans l’histoire de la SF mondiale.

Délicieusement rétro avec ses grands gaillards adultes parlant de « zoziaux  » ou son poêle à charbon pour chauffer la base, La Chose est finalement très moderne dans son histoire. Et si la lecture superpose les images des films aux mots du texte (l’adaptation de Carpenter s’avérant très fidèle), elle apporte également sa propre scénographie. L’origine extraterrestre de la chose est détaillée, son vaisseau localisé, et son apparence initiale présentée. Le tour de force opère : que le lecteur connaisse par cœur l’histoire qui va se dérouler au fil des pages ou qu’il la découvre complètement, la tension montera petit à petit, jusqu’au climax final. Même si celui-ci est, par une belle pirouette, plus optimiste que les films, et finit par un beau cadeau scientifique pour l’humanité. Si un récit a mérité le nom de la collection qui le publie, c’est bien celui-ci : dès les trois premiers mots, impossible de le lâcher. D’autant que le texte est suffisamment ancien et court pour que l’auteur n’ait pas eu le temps d’exposer ses théories les plus nauséabondes sur l’esclavage, le racisme, les femmes ou la sexualité. Autant en profiter sans remords ni mauvaise conscience, donc.

Le livre terminé, il reste tout de même une question : comment diable des vaches ont-elles été acheminées dans le sous-sol de l’Antarctique pour répondre aux besoins en viande et en lait des scientifiques américains ? Ce à quoi le traducteur précisa : « Par bateau, comme tout le reste, ainsi que l’a fait l’amiral Byrd en 1933 avec trois têtes de bétail qui seront même ramenées aux États-Unis en 1935, ce dont Campbell, curieux et documenté, avait forcément connaissance. »

La Chose
de John W. Campbell
traduction de Pierre-Paul Durastanti
Éditions Le Bélial’

(critique initialement parue dans Bifrost n°101)