Fil rouge 2018 : Dune

En ce mois de juin orageux, la thématique du fil rouge apparaît un peu décalée. Ce n’est pas grave, arpentons le sable pour nous sécher avec une saga mythique de la science-fiction : Dune de Frank Herbert.
Comment parler d’un livre qui vous a fait découvrir un genre littéraire entier ? Comment aborder une série de romans qui vous tient tellement à cœur que vous les avez lu une bonne vingtaine de fois pour les plus anciens ? C’est l’exercice difficile auquel je me livre dans ces lignes, soyez indulgents. Vous l’aurez compris, Dune et ses suites écrites par Frank Herbert (Le Messie de Dune, Les Enfants de Dune, L’Empereur-Dieu de Dune, Les Hérétiques de Dune, La Maison des Mères) occupent une place à part dans ma bibliothèque et dans mon cœur de lectrice. Je l’ai découvert à 10 ans avec la première édition de poche en français. La couverture de Suidmak et ce visage aux yeux bleus sur bleus m’a attirée et je me suis laissée happer par l’écriture. Depuis, je le relis régulièrement, en redécouvrant à chaque fois quelque chose de neuf au creux de ses lignes. Grâce à Dune, j’ai découvert la littérature russe, les tragédies grecques, je me suis sensibilisée à l’écologie et à la politique. Et j’ai surtout entamé avec ce livre ma longue histoire d’amour avec la science-fiction grâce à laquelle vous lisez ces lignes.
Dune, le premier roman, est l’histoire d’une tragédie (un duc trahi sur une planète hostile) et de la vengeance menant son fils adolescent au trône de l’Empire galactique. Le deuxième roman, Le Messie de Dune, narre la fin d’un règne et montre comment lorsqu’on mêle politique et religion, tout s’emballe et mène au désastre. Le tout au milieu d’intrigues de Palais n’ayant rien à envier à Shakespeare. Chaque livre, chaque cycle de cette série aborde des thèmes forts : l’écologie, la survie de l’espèce, l’addiction aussi bien au niveau de l’individu que de la structure économique (il suffit de remplacer « Épice » par « pétrole » ou « nucléaire » pour reconnaître dans les problèmes de l’Empire des échos de notre monde actuel), la prédestination face au libre arbitre, la place de l’éducation, etc. Pour autant, Dune et les autres romans écrits par Frank Herbert ne sont pas des pensums. Les personnages sont tous – à l’exception notable du baron Harkonnen et de Wensicia Fenring – très attachants, même les plus effrayants ou les plus tordus d’entre eux. L’action est également bien présente, même dans le livre le plus intimiste de la série (L’Empereur-Dieu de Dune), au point que je ne m’y ennuie jamais que ce soit en relisant en français ou en anglais. J’aime aussi beaucoup les Appendices (à la fin de Dune et du Messie de Dune) qui expliquent le monde où l’histoire commence : lexique et glossaire des personnages, mais également écologie de Dune et place de la religion dans l’Empire.
Si vous lisez les six romans (sept en français, car Dune a été divisé en deux tomes), vous vous embarquez pour 15 000 ans d’histoire, avec parfois de grands sauts temporels d’un livre à l’autre. Et pourtant, vous ne serez jamais déstabilisés. Mon seul regret est que la mort a interrompu Frank Herbert alors qu’il donnait une nouvelle direction à sa saga. Et les livres écrits par son fils et Kevin Anderson, me direz-vous ? Faites-vous votre propre opinion. Personnellement, j’ai lu les deux premiers, et je n’ai pas reconnu les personnages que Frank Herbert m’avait fait aimer ni retrouvé la puissance évocatrice de la saga originale. Je préfère considérer qu’ils n’existent pas, ce que d’autres font très bien avec les films (déjà sorti ou à venir) et la minisérie.
Dune n’est pas un livre facile à aborder. Soit on entre dedans et on se laisse porter, soit on reste hermétique à la lecture des premiers chapitres. Dans ce deuxième cas, faites l’effort d’aller un peu plus loin. Comme le plus précieux des joyaux, Dune dévoile tout son éclat et sa richesse après quelques efforts.

Dune de Frank Herbert
Éditions Berkley
Traduction de Michel Demuth
Éditions Presse Pocket*

*Il y a de nombreuses autres éditions du livre tant en français qu’en anglais, certaines nettement plus récentes, mais j’ai préféré indiquer celles en ma possession.

Les Détectives du Yorkshire — Rendez-vous avec le crime

Les premiers beaux jours arrivent, l’été est bientôt là, et l’envie de lectures légères est de retour. Ça tombe bien, NetGalley France propose un concours de lecture avec quelques titres légers. Si tous n’ont pas retenu mon attention, Les Détectives du Yorkshire – Rendez-vous avec le crime de Julia Chapman m’a convaincue. Si vous aimez les histoires policières à la sauce british comme les Agatha Christie ou les aventures de l’inspecteur Barnaby, ce premier volume d’une nouvelle série policière est fait pour vous.
Ici, l’histoire se situe dans la campagne du Yorshire au nord de l’Angleterre. Hormis des fermiers, des moutons, les pubs et du rugby, il n’y a pas grand-chose de neuf à Bruncliff. Et pourtant, deux nouvelles agences viennent d’ouvrir : une agence matrimoniale et une agence de détective privé. Quand les clients de la première meurent peu à peu, la deuxième va devoir résoudre l’énigme. Ajoutez-y à ça des personnalités bien campées, à défaut de prénoms très fins comme Samson et Delilah pour les deux héros, et une bonne dose de loufoquerie dans les personnages secondaires.
L’ensemble fournit un roman assez court (300 pages), léger, mais loin d’être idiot. J’ai particulièrement apprécié de le voir situer dans un coin d’Angleterre souvent oublié des intrigues policières, ce n’est ni le Londres de Cormoran Strike, ni le sud de l’Angleterre cher à Agatha Christie et encore moins l’Écosse, pourtant propice aux auteurs policiers.

 

Les Détectives du Yorkshire tome 1 — Rendez-vous avec le crime
de Julia Chapman
Traduction de Dominique Haas
Éditions Robert Laffont – La Bête noire

Fil rouge 2018 : Le Poids de son regard

En relisant mes choix thématiques pour le Fil rouge de ce mois de mai, j’avoue que je me suis posé une colle à moi-même. Ne lisant quasiment jamais de romances pures, aller trouver un texte parlant d’amour me semblait compliqué. Puis étant professionnellement plongée au milieu des vampires, je me suis souvenue d’un livre de Tim Powers qui m’avait profondément marquée : Le Poids de son regard. Relecture faite, il convient parfaitement dans cette thématique, dans le genre amour contrarié, amour non réciproque.
L’histoire commence de façon classique, comme La Vénus d’Ille, une nouvelle de Prosper Mérimée pour les plus anciens, comme le début de Noces funèbres pour les plus jeunes. Fin saoul à l’occasion de son enterrement de vie de garçon, Michael Cooper, docteur britannique de son état, passe l’anneau nuptial au doigt d’une statue de pierre dans le jardin. Ce qu’il ne savait pas, c’est qu’avec ce simple geste, il avait épousé une créature follement amoureuse, jalouse et terrifiante : une Nephilim. Cette humanité de silice datant d’avant l’avènement de l’humanité de carbone (la nôtre) est dotée d’immenses pouvoirs physiques et psychiques, mais elle a besoin du sang, de l’esprit et de l’âme de ses proies pour survivre et continuer à se mouvoir, sous peine d’être transformée en statut ou en montagne.
La Nephilim amoureuse va, après avoir massacré sauvagement la jeune épouse dans son lit de noce, poursuivre du poids de son regard Michael Cooper en Angleterre, en Suisse et en Italie. Chemin faisant, il croisera d’autres victimes de ces muses de pierres (certaines volontaires, d’autres involontaires comme lui : Percy et Mary Shelley, John Keats, John Polidori, Lord Byron et même François Villon… Au-delà de la simple aventure fantastique et horrifique consistant à se débarrasser de cette vampire, avec Le Poids de son regard, Tim Powers écrit une ode enfiévrée au romantisme anglais du 19e siècle, peuplé de sueur, de sang et de larmes, en incluant des éléments tragiques de la vie réelle des écrivains susmentionnés dans le récit. Et en y apportant une explication imaginaire : les nephilims qui se sont tous entichés d’eux-mêmes sont tellement jaloux que non seulement ils les tuent à petit feu en absorbant leur force vitale, mais ils s’attaquent à tous leurs proches : conjoints, amants, parents, enfants…
Avec Le Poids de son regard, Tim Powers alterne les passages d’action pure et les passages hallucinatoires où le narrateur est sous l’influence de sa lamie, sans oublier une description des bas-fonds des villes européennes et des drogués cherchant l’étreinte de ceux ayant un peu de sang nephilim à n’importe quel prix. L’amour, thème du mois dans notre Fil rouge, est dépeint dans de multiples facettes : il est tantôt la pulsion qui pousse les nephilims et leur arme la plus efficace, ou dans sa composante familiale (l’amour qu’un parent porte à son enfant et vice-versa) leurs plus grandes faiblesses. En menaçant les liens du sang entre les protagonistes de carbone, les créatures de silice précipitent leurs pertes. À noter que l’auteur a écrit une suite en 2012, Parmi les tombes, parue chez Bragelonne. Est-ce le changement de traducteur ? Ou plus surement le fait que l’auteur n’était plus si inspiré par cette période ? Le deuxième livre se lit plutôt bien, mais il est loin d’avoir la puissance évocatrice du premier.

Le Poids de son regard
Tim Powers
Traduction de Pierre-Paul Durastanti
Editions Bragelonne
(lu personnellement chez J’ai lu SF, avec cette magnifique couverture de Caza choisie en illustration)

Qui je suis

Fourni on ne sait trop pour quelle raison par Netgalley, Qui je suis de Mindy Mejia s’est retrouvé dans ma liste de lecture un soir d’insomnie. S’il est vendu comme un polar, ne vous laissez pas abuser. Ce récit a pour trame une tragédie ordinaire du Midwest américain.
Le lieu d’abord : une petite bourgade agricole à quelques heures de route de Minneapolis entourée de champs de maïs et de soja à perte de vue. Les personnages ensuite : la victime, Hattie, est une adolescente manipulatrice et mal dans sa peau qui cherche par tous les moyens à s’échapper de la ferme parentale ; l’enquêteur, Del, est un shérif désabusé marqué par la guerre du Vietnam et meilleur ami du père d’Hattie ; Peter, professeur d’anglais citadin et végétarien venu s’enterrer à la campagne par amour d’une femme qu’il ne reconnaît plus.
A partir de la découverte du corps, Mindy Mejia, sous couvert de raconter une histoire policière nous présente une galerie de portrait avec une succession d’aller et retour entre l’enquête actuelle et le passé récent.
Pour être franche, l’intrigue et sa résolution ne sont guère surprenantes. Un triangle amoureux, un drame de la jalousie et voilà une jeune fille morte poignardée au bord d’un lac. L’intérêt du livre de Mindy Mejia réside surtout dans la façon dont elle présente ses personnages sans particulièrement chercher à rendre sympathiques les plus déplorables, mais en conservant les nuances propres à chaque être humain. Ainsi, pour tout son talent et sa ressource, Hattie m’a juste fait l’effet d’une petite capricieuse et hypocrite qui a grandi sans se donner les moyens de ses ambitions. D’autres lecteurs pourront la trouver très attachante.
Il n’empêche que l’écriture de Mindy Mejia est un vrai piège. D’une page à l’autre de Qui je suis, l’on se laisse prendre au jeu et l’on cherche à comprendre qui a fait quoi jusqu’au dénouement final, étrangement très satisfaisant. Et pour une fois apaisant, car il ne laisse pas libre cours à un déchainement de violence vindicative.

Qui je suis
de Mindy Mejia
Traduction de Jean Esch
Éditions Mazarine

Jim Rook — l’horreur jeunesse à la sauce old school

Certains livres sont comme des plaisirs coupables qu’on lit discrètement sans se dire : « Tiens et si j’en faisais une critique ? » Quand je suis retombée sur la vieille série des Jim Rook de Graham Masterton à l’occasion d’une descente dans le grenier familial, je les ai relus avec plaisir et passé à ma fille qui les dévore également. Et j’en ai trouvé deux de plus non encore traduits en français, également lus aussi vite et avec autant de frissons. Finalement, après huit livres lus en autant de jours, le phénomène mérite peut-être qu’on s’y arrête.
Quand on aime l’horreur et le thriller fantastique, il est de bon ton de citer Stephen King comme auteur de référence, Dean Koontz ou Peter Straub. Mais pour moi, les vrais maîtres modernes de mes cauchemars livresques sont résolument anglais : Clive Barker, James Herbert ou Graham Masterton ont tous écrit des livres délicieusement horribles dont certains m’ont tenu éveillée longtemps après les avoir fini. Souvent présentée comme de l’horreur « jeunesse » au prétexte que le personnage principal est professeur d’anglais de soutien pour adolescents et jeunes adultes (et qu’il est vrai il y a nettement moins de scènes sexuelles que dans d’autres Graham Masterton), la série des Jim Rook éditée en France par Pocket Terreur puis Fleuve noir, est un exemple parfait du genre.
Elle se compose donc de huit épisodes :
Magie vaudou (Rook—1997), Magie indienne (Tooth and Claws—1997), Magie maya (The terror—1998), Magie des neiges (Snowman—1999), Magie des eaux (Swimmer—2001), Magie des flammes (Darkroom—2004), Demon’s Door (2010) et Garden of Evil (2012). À chaque fois la trame est similaire, Jim Rook professeur d’anglais affligé d’un don lui permettant de voir les morts et autres esprits doit protéger les élèves de sa classe contre une menace surnaturelle qui les tue et mutile au fil des pages. À chaque fois la menace prend sa source dans la mythologie (amérindienne par trois fois, africaine, coréenne) ou dans les légendes urbaines, en évitant soigneusement de prendre des figures trop connues des différents mythes abordés. C’est ce mélange d’éléments connus humoristiques (Jim Rook déclamant de la poésie en classe à des élèves plus habitués à la télé-réalité et au gansta rap, Jim Rook interagissant avec ses voisins et son chat) et d’éléments graphiquement horribles (comme une personne se dévorant elle-même, ou un match de foot américain avec un cœur palpitant en guise de balle) qui fait le charme coupable de cette série. Quand bien même, il faut le dire, Graham Masterton la prend lui-même avec plus de légèreté que ses autres œuvres. J’en veux pour preuve les différents avatars de Tibbles, le chat du héros, qui meurent plus souvent qu’un personnage principal de Supernatural, et reviennent toujours sans autre raison que la licence créative de l’auteur, et changent au passage de genre et de robe dans les derniers livres de la série.
Pour autant, si vous aimez frissonner de terreur dans vos lectures en riant parfois follement des situations, ces courts romans de Graham Masterton sont parfaits et se lisent en quelques heures.

 

 

 


Jim Rook de Graham Masterton

– Magie vaudou, Magie indienne, Magie maya, Magie des neiges et Magie des eaux Traduction de François Truchaud
Éditions Pocket
– Magie des flammes
Traduction de Paul Benita
Éditions Fleuve
– Demon’s Door et Garden of Evil
Éditions Severn House

Fil rouge 2018 : Un Pont sur la brume

Après La Quête onirique de Vellit Boe, continuons notre découverte des écrits de Kij Johnson avec Un Pont sur la brume pour le défi de ce mois dans le Fil rouge 2018, consacré à l’écriture féminine.
Ce court livre est à la fois un achat au récent Livre Paris 2018 et l’occasion de découvrir, enfin, la nouvelle collection Une Heure-Lumière de Le Belial’ rassemblant des histoires inédites à mi-chemin entre le roman et la nouvelle, et se lisant en une heure ou à peu près. S’il respecte ce délai en temps de lecture, Un Pont sur la brume laisse une impression forte qui s’étale dans la durée.
L’histoire est simple : un architecte, Kit Meinem, doit construire un pont au-dessus d’un fleuve dangereux pour rassembler enfin les deux parties de l’Empire. Étranger à la région, il construit au fil des années des liens entre les deux côtés du fleuve au-delà de la simple construction. Cet ouvrage gigantesque va lui, peu à peu, modifier la vie de tous, y compris celle de Kit qui ne s’y attendait pas, au fur et à mesure que la distance entre les rives diminue, que certaines activités disparaissent et que d’autres se créent.
Avec Un Pont sur la Brume, Kij Johnson s’éloigne des thèmes spécifiquement féministes de La Quête onirique de Vellit Boe. En revanche, elle explore encore une fois la nostalgie du temps qui passe. Que reste-t-il une fois que l’œuvre d’une vie devient sans objet ? Une fois qu’elle est achevée ? Comment les gens de passage finissent par marquer ceux qui restent, et vice-versa ? Sous couvert de narrer une prouesse architecturale, Kij Johnson raconte encore une fois avec talent l’âme humaine.

Un Pont sur la brume
de Kij Johnson
Traduction de Sylvie Denis
Éditions Le Belial’

Le Maître des ombres

Œuvre mineure de Roger Zelazny, Le Maître des ombres (Jack of Shadows en version originale) m’avait pourtant marquée lors de sa première lecture. Notamment en raison des talents du fameux maître des Ombres qui peut voyager à travers elle ou entendre son nom prononcé dans l’ombre n’importe où sur la planète. L’histoire elle ne m’avait pas marquée. C’est un récit classique de revanche, sur des ennemis redoutables et en partant du plus bas de l’échelle, comme il y en a eu de nombreux à cette période (un jour, rappelez-moi de vous parler de La geste des Princes-Démons de Jack Vance). Plus sombre et plus égoïste que le Corwin de Chronicles of Amber, ce Jack des Ombres obtiendra bien plus qu’espéré avec sa vengeance et bouleversera le statu quo de sa planète. Au péril de sa vie ?
Pur produit de la science-fiction et fantasy des années 70, le récit du Maître des ombres est à la fois grandiloquent et tout en retenue. Il y a peu d’explications sur la façon dont un côté de la planète est soumis à la magie (l’Art) alors que l’autre est dominé par la science, ni sur ce que l’Art est exactement. La même histoire, si elle avait été écrite au XXIe siècle aurait résolument été classée en fantasy, écrite en a minima 600 pages au lieu des 191 pages d’origine lisibles en quelques heures, et noyé le lecteur sous les commentaires et les explications. En 1971, ce texte est plutôt à mi-chemin entre la fantasy avec son Art, ses Puissances et certaines de ses créatures et la science-fiction avec ses machineries et l’importance du temps-ordinateur utilisé par Jack pour calculer au plus juste sa vengeance. Désuet, Le Maître des ombres exerce toujours un charme certain. Il se lit ou relit avec plaisir si vous avez deux ou trois heures à tuer.

Le Maître des ombres
Roger Zelazny
Traduction de Bruno Martin
Éditions Presse Pocket (repris chez Folio SF)

Normal

Depuis sa série phare Transmetropolitan (de 1997 à 2002 chez DC Comics), Warren Ellis porte un regard lucide, cynique et désabusé sur notre société et les évolutions qu’y entraînent la technologie. Son troisième et dernier roman, Normal, n’échappe pas à cette tendance. Amateurs d’optimisme et de personnages au cœur pur, vous êtes prévenus.
En revanche, l’histoire de Normal est très différente des autres récits de Warren Ellis. Ici, point de décor urbain. Comme dans les meilleurs romans d’Agatha Christie, Normal est une enquête policière se déroulant à huis clos : plus exactement dans l’asile de fous de Normal Head. Au beau milieu d’une forêt, cet asile est très spécialisé. Il n’accueille que des hommes et des femmes devenus fous par burn-out. Plus spécifiquement, il rassemble des futurologues devenus fous pour avoir « salement regardé dans l’abîme. » Alors qu’Adam Dearden vient d’arriver à Normal Head au plus profond de sa dépression, un autre patient disparaît un matin de sa chambre, remplacé par 90 kg d’insectes vivants. Que s’est-il passé ? Face à l’inaction du personnel encadrant, les patients vont mener l’enquête.
Disons-le tout de suite, des trois romans parus en français de Warren Ellis (Gun Machine, Artères souterraines et Normal), c’est celui-ci que j’aime le moins. Peut-être parce qu’il est le plus proche de la société de surveillance s’instaurant de plus en plus dans notre quotidien ? Ou plus sûrement parce que la trame est si mince que Warren Ellis la comble avec des envolées délirantes dans la bouche de l’un ou de l’autre de ses personnages. Chacune d’entre elles en soit est un morceau de bravoure, mais elle ne fait pas forcément avancer l’intrigue, ce qui est gênant pour un roman policier. Pour peu que la rhétorique de l’auteur ne corresponde pas à votre disposition d’esprit, vous voilà sorti de l’action pour quelques paragraphes. En revanche, Normal a comme les autres œuvres de Warren Ellis, le don de faire réfléchir son lecteur à deux fois sur la confidentialité de sa vie personnelle, aussi bien sur Internet que hors-ligne.

Normal de Warren Ellis
Traduction de Laurent Quessy
Éditions Au Diable Vauvert

 

Magnus Chase et les dieux d’Asgard : le vaisseau des damnés

Avec Le vaisseau des damnés, Rick Riordan achève sa trilogie liée à la mythologie nordique et centrée autour de Magnus Chase. Pour résumer la situation, celui-ci – jeune SDF orphelin de Boston se découvre à l’occasion de sa mort tout à la fois fils du dieu Freyr, pensionnaire du Walhalla (paradis guerrier devenu hôtel de luxe) et chargé d’empêcher la survenue de Ragnarök, et à la différence du dernier film Marvel sans l’aide d’un géant vert.
Comme pour ses autres séries de romans pour la jeunesse, Rick Riordan reste extrêmement fidèle aux mythes qu’il utilise. Ainsi, les lecteurs de Norse Mythology pourront y retrouver presque tous les mythes contés par Neil Gaiman. Le tout étant mêlé à des préoccupations bien modernes d’adolescents du 21
e siècle. Dans la saga de Magnus Chase, et plus particulièrement dans Le vaisseau des damnés, ce sont surtout les deux filles de Loki, toutes deux du côté du héros contrairement à leur parent divin, qui incarne ces prises de position. La première, Samirah, doit concilier ses obligations de Valkyrie d’Odin avec sa foi musulmane très forte dans une Amérique de plus en plus intolérante au fur et à mesure des tomes. La deuxième, Alex, refuse à la fois de se définir à un genre ou à un autre, mais également de s’enfermer dans une rhétorique non binaire classique. Ainsi plutôt que d’utiliser un pronom neutre pour se désigner, il/elle annonce régulièrement à ses compagnons de quel genre il/elle se sent pour les heures à venir, le tout sans lien avec ses dons de métamorphe hérités de Loki.
Même si j’ai dévoré avec beaucoup de plaisir les trois tomes des aventures de Magnus Chase, Le vaisseau des damnés me laisse un goût — voulu — d’inachevé. En effet, comme le Ragnarök de la mythologie n’est pas une fin mais un renouveau brutal, l’épilogue de cette trilogie renvoie à son début, tant du côté des héros que de celui des dieux. Moralement, les héros ont progressé, les dieux absolument pas.

Magnus Chase et les dieux d’Asgard : le vaisseau des damnés
De Rick Riordan
Traduction de Nathalie Serval
Éditions Albin Michel

Avis d’invité : L’épouvanteur

Ce blog s’ouvre parfois à d’autres lecteurs. Aujourd’hui, c’est le tour de @fleurdebitume qui partage ses impressions sur une saga de fantasy jeunesse qui les a ensorcelé, lui et son neveu. Il s’agit de L’épouvanteur de Joseph Delaney.

Thomas Jason Ward est un adolescent qui à treize ans n’a jamais quitté sa ferme familiale. Il a une particularité, il est le septième de sa fratrie. Sa mère le confie alors à un épouvanteur pour qu’il le forme puisque seul un septième fils peut devenir épouvanteur. Un épouvanteur a pour fonction de protéger le monde contre les forces de l’Obscur, composé de sorcières, de gobelins et de monstres de tous genres qui épouvantent la population du Comté.
C’est le début d’une aventure initiatique pour le jeune Tom qui ne soupçonne pas encore ce qu’il va apprendre et voir. Amitiés et conflits vont accompagner le parcours de Thomas dont le destin semble écrit d’avance.
L’histoire se passe dans le Comté, une région d’Angleterre située sur l’emplacement du Lancashire actuel, mais on voyage également en Grèce, en Irlande, au Pays de Galles et même dans les Enfers, nid des forces de l’Obscur. Si, dans la plupart des treize volumes, Tom est le narrateur, parfois le récit est fait par d’autres personnages quand le héros n’est pas présent.
J’ai été aspiré par cette ambiance qui se lit assez facilement dans l’ensemble, qui fait peur, mais pas trop (enfin, certaines descriptions peuvent heurter les esprits sensibles) d’où l’inscription au dos de tous les volumes « histoire à ne pas lire la nuit ». Cette lecture convient pour les jeunes lecteurs à partir du collège comme pour les moins jeunes…

L’épouvanteur de Joseph Delaney
Traduction de Marie-Hélène Delval
Éditions Bayard Jeunesse