En guise d’apéritif — Fournaise

Comme son parèdre éditorial, Scylla, l’avait fait avant avec Bienvenue à Sturkeyville, les éditions Dystopia s’apprêtent à publier un recueil de nouvelles de Livia Llewellyn, Fournaise au mois de novembre prochain. Alors que la précommande bat son plein, la nouvelle-titre du recueil est disponible gratuitement en téléchargement, traduite comme toutes les autres par Anne-Sophie Homassel.
L’histoire est racontée par une jeune fille. Elle explique les changements survenus dans sa ville natale. Ceux-ci, délétères et insidieux, s’attaquent aux magasins comme aux habitants jusqu’à ce qu’il n’y a plus qu’elle, sa mère et leurs souvenirs…
Livia Llewellyn est une autrice œuvrant depuis le début du XXIe siècle et écrivant principalement des nouvelles d’horreur « sexuellement explicite » selon ses propres termes et des poèmes. Fournaise n’est pas sexuellement explicite et son horreur est insidieuse, mais elle dépeint quelques scènes proprement effrayantes et, bien que s’adressant à des adultes, son texte n’est pas sans rappeler le Coraline de Neil Gaiman. Si ce texte donne le ton du recueil à venir, je ne vais pas regretter ma précommande.
Si vous souhaitez découvrir d’autres textes de l’autrice en attendant le recueil, son site liste certaines de ses publications à lire en ligne (en anglais).

Fournaise
de 
Livia Llewellyn
traduction d’
Anne-Sophie Homassel
Éditions
Dystopia

Nos mondes i-maginés

De la maison d’édition Akata, je ne connaissais jusqu’ici que les mangas et non la collection de romans. Réparons cette erreur avec Nos Mondes i-maginés de Tetsuya Sano. Ce livre nous raconte l’histoire croisée de Somei, Yoshino et Mashiro. Les deux premiers se rencontrent au collège et se lient d’amitié grâce à un amour commun de la littérature et de l’écriture. Quand Yoshiro publie un best-seller à la fin du collège, Somei rongé par la jalousie, fait un blocage et n’arrive plus à écrire. Quand elle meurt, il s’enfonce dans la dépression et n’arrive plus qu’à envoyer des mails à l’adresse de son amie défunte. Un jour, il reçoit une réponse… Y a-t-il un signe ? Et quelle est la place de la nouvelle du lycée, Mashiro, elle aussi fan de l’œuvre de Yoshino ?
Roman relativement court, Nos Mondes i-maginés est lourd du mal-être de ses personnages. Ceux-ci sont des adolescents en décalage avec les attentes de leur entourage, mais aussi avec leurs envies et leurs sentiments. Du coup, le récit oscille du fantastique au polar ou au récit de sortie de l’enfance classique. D’autant qu’on y suit deux trames temporelles : l’une où Yoshino est morte et où Somei survit en tentant de guérir son rapport à l’écriture, et une où elle est vivante. Jusqu’au bout, le lecteur se plaçant du point de vue de Somei ne sait sur quel pied danser. Et si le jeune homme n’est pas particulièrement sympathique ni populaire, il en est bien conscient. Déjà solitaire avant de rencontrer Yoshino, la mort de cette dernière n’a fait que le renfermer un peu plus dans sa coquille. Et pourtant ce sont ses mots qui lui permettront de s’épanouir.
Proposé dans la collection « Young Novel », Nos mondes i-maginés est effectivement à destination d’un public adolescent (ou de parents d’adolescents). S’il dépeint parfaitement les sentiments d’inadéquation, de déprime ou d’incertitude de cette tranche d’âge chez leurs personnages, il a l’avantage ne de pas plaquer de leçon de morale sur le récit. Certes la fin est plus heureuse, mais elle n’est pas réellement un « happy end ». Comme dans la vie.

Nos mondes i-maginés
de Tetsuya Sano
traduction de Diane Durocher
Éditions Akata

Cochrane vs Cthulhu

Quel rapport y a-t-il entre le fort Boyard et Champollion ? Que se passerait-il si le marin le plus ingénieux de la marine britannique après l’amiral Nelson s’alliait à son ennemi naturel : la Garde impériale napoléonienne ? Quel adversaire commun pourrait réunir tous ces personnages ? Si ce n’est le Grand Ancien du titre miraculeusement téléporté en Charente — Maritime. À partir de ce qui pourrait servir d’ingrédient à un pari oulipesque ou à une partie de Kamoulox géante, dans Cochrane vs Cthulhu, Gilberto Villarroel dresse une fresque maritime épique. Ici le fort Boyard et la baie qui l’entoure n’ont rien à voir avec une émission de TV estivale. Flambant neuf et armé de tous côtés de son sous-sol jusqu’à son sommet, le fort protège les lieux, mais surtout un mystérieux artefact. Une nuit plusieurs événements se produisent en même temps. Les frères Champollion et un commissaire politique arrivent, mandatés par l’Empereur pour percer le mystère de l’objet. Et Lord Cochrane, marin écossais soi-disant en disgrâce se laisse capturer pour passer la nuit dans le fort. Tandis que des êtres étranges venus de la mer lui donnent l’assaut.


D’une certaine façon, Cochrane vs Cthulhu est un tour de force réussi. Gilberto Villarroel arrive à mêler roman militaire historique et horreur lovecraftienne en faisant, comme il se doit, monter l’angoisse et la terreur de façon insidieuse jusqu’à l’explosion finale. Les amateurs des deux genres devraient donc être ravis et y trouver leur compte. Et pourtant, le roman n’échappe pas à certains défauts qui m’ont plusieurs fois agacé et m’ont sorti de sa lecture. Ainsi Gilberto Villarroel porte une trop grande attention aux détails maritimes ou de l’armement au détriment de l’action. Nul n’a besoin d’avoir un descriptif détaillé sur plusieurs lignes des fusils napoléoniens en pleine bataille ! Le tout au détriment de la profondeur des personnages. Que ce soit le capitaine Eonet qui nous sert de compagnon d’un bout à l’autre du roman, de ses seconds, des frères Champollion ou de Lord Cochrane lui-même, ils sont tous décrits d’un bloc sans réelle zone d’ombre ou de profondeur. À la manière des personnages de théâtre de boulevard que le public doit pouvoir identifier et classer dès la première réplique. De plus, dans la grande tradition du feuilleton romanesque à retrouver tous les jours ou semaines dans son journal favori dont il s’inspire, tout au long du livre, l’auteur revient sur des événements qui se sont déjà passés dans l’histoire. Sans les présenter sous un angle différent, mais comme s’il avait peur que le lecteur oublie ce qu’il s’était passé quelques chapitres plus haut. Le processus rend la lecture du livre aussi laborieuse que si le lecteur avait affronté les tempêtes océaniques et Cthulhu pleinement réveillé aux côtés des personnages. Depuis, le deuxième tome, Lord Cochrane vs l’Ordre des catacombes, est paru en grand format chez Aux Forges de Vulcain.

Cochrane vs Cthulhu
de Gilberto Villarroel
Traduction de Jacques Fuentealba
Edition
s Pocket

(critique initialement parue dans Bifrost n°99)

Vent blanc, noir cavalier

Au Japon à une période indéterminée, deux moines poètes se retrouvent dans un temple abandonné en pleine tempête hivernale. Surgit une femme… Américain voyageur, avec Vent blanc, noir cavalier, Luke Rhinehart a écrit une tragédie purement japonaise, en laissant jusqu’au bout planer le doute sur la réalité historique de ses personnages.
Dans ce roman, il va raconter une histoire d’amour, de mort, d’amitié et d’honneur dévoyé. Les deux poètes errants, Oboko et Izzi sont très différents l’un de l’autre, mais également amis et proche malgré leurs rivalités. Quand Matari arrive fuyant son mari et ses samouraïs, les deux hommes qui ne sont pas des guerriers vont pourtant tout faire pour la protéger et l’aider à sauver sa peau.
Sur l’arrière du livre, le résumé fait un parallèle entre Vent blanc, noir cavalier et Les Sept samouraïs d’Akira Kurokawa. N’ayant pas vu le film, je ne peux juger de la validité de cette comparaison. Simplement si Les Sept samouraïs a inspiré plusieurs films dont au moins deux remakes western, Vent blanc, noir cavalier est de fait lui aussi construit comme un western sauf… que l’action se déroule plein est.
Tout se passe avec une économie de lieu : le temple puis la campagne environnante. Cet environnement est quasiment « clos » : la nuit, la neige, l’orage, ou l’encaissement de la vallée restreignent le monde des personnages et les empêchent de se projeter au-delà du moment présent. Le livre fait également une économie de personnages : Oboko, Izzi, Matari et son mari, et de façon incidente les hommes de ce dernier.
Alternant joutes verbales et poésie, scène contemplative et d’action, Vent blanc, noir cavalier est finalement un livre où l’histoire pourrait se résumer en trois pages, mais il porte son lectorat sur plus de 200 pages. Tenant celui-ci toujours à distance de ses personnages, il ne dira jamais clairement si le seigneur Arishi avait raison de se sentir bafoué par sa femme, si celle-ci est sincère dans ses sentiments ou si seul son besoin de liberté motive ses actions. Et pourtant, ce détachement fait partie du charme de ce roman. Un charme presque entomologique à déguster avec un bon thé.

Vent blanc, noir cavalier
de Luke Rhinehart
traduction de Francis Guévremont
Éditions Aux forges de Vulcain

Avis d’invité : Un gars et son chien à la fin du monde

Ce blog s’ouvre parfois à d’autres lecteurs. Aujourd’hui, c’est Nicolas dit Bakaniko, ayant un âge réel de 39 ans mais ressenti de 8 ans, qui vient nous parler d’un récit post-apocalyptique qui l’a touché. Laissons lui la parole…

Un gars et son chien à la fin du monde est un roman écrit par C.A. Fletcher, un auteur écossais. Ce roman post-apo a été publié en 2019 en anglais sous le titre A Boy and his Dog at the End of the World aux éditions Orbit. Il a été traduit en 2020 par les éditions J’ai lu dans la collection Nouveaux Millénaires.
Que dire d’abord ? Parlons de son titre. A Boy and his Dog at the End of the World Il peut paraître plat comme ça, mais il y avait comme une certaine résonance avec ma situation au moment où j’en ai entendu parlé. Je vis seul avec son chien au milieu d’une pandémie de COVID-19. Ce genre de résonance.
Pour la petite histoire, c’est une amie qui l’a trouvé dans un magasin de livres d’occasion et m’a demandé si le livre m’intéressait. J’ai dit banco ! Sans aller plus loin. Il faut parfois prendre des risques dans la vie.
Alors ça raconte quoi ? L’Humanité a subi la Castration, un phénomène inexpliqué qui rend les humains majoritairement infertiles. Près de 150 ans après le début de celle-ci, il resterait moins de 10 000 humains au monde. Autant vous dire que les infrastructures se sont cassées la gueule et que les gens sont passés en mode survie rapidement. Ils vivent maintenant en petites communautés. C’est le cas de Griz, qui vit avec sa famille sur une île au large de l’actuelle Écosse. Griz a deux chiens, un mâle et une femelle. La population de nos fidèles compagnons est aussi fortement réduite. Devenus rares alors que tellement précieux dans ce monde redevenu sauvage et hostile. L’histoire, telle que la raconte Griz dans le journal de ses péripéties, commence quand un inconnu s’enfuit avec sa chienne Jess. Griz part donc à sa poursuite avec Jip, son deuxième chien. Le journal relate les rencontres et les embûches de Griz dans un monde dévasté et vidé de sa population. Nous découvrons à travers ses yeux les restes de notre civilisation où se battent pour leur survie des communautés humaines éparses. Contrairement à Mad Max, l’humanité a appris à se passer du pétrole et de l’électricité. Comme tout bon récit post-apo, la vie est difficile et les rencontres souvent périlleuses. C’est dingue comme la disparition de la civilisation fait ressortir le mauvais côté des gens.
Le style de C.A. Fletcher est simple et on s’attache rapidement à Griz et Jip. Le rythme alterne temps forts et temps plus calmes. Les rebondissements s’enchaînent bien et suscitent l’envie de savoir ce qui se passe la page d’après, le chapitre d’après. Avec toujours cette question : est-ce que Griz va finalement récupérer son cabot ? Ne vous attendez pas à un récit épique à la Dune, Griz ne part pas à la conquête du monde connu, mais à la recherche de son chien. Toutefois, l’histoire nous tient en haleine et le récit contient des rebondissements pas piqués des hannetons. Si vous aimez le post-apo, les chiens, ou les trois, achetez ce livre. Volez-le à une famille de survivants, empruntez-le à la bibliothèque ou à un ami, mais lisez-le. Vous passerez un bon moment en compagnie de Griz et Jip.

Un gars et son chien à la fin du monde
de C.A. Fletcher
traduction de Pierre-Paul Durastanti
Éditions J’ai Lu

Trois livres légers pour la plage

Parmi mes lectures de vacances, voici trois livres plus ou moins récents qui m’ont occupé le temps d’un séjour au bord de l’eau.

Des chrétiens et des Maures

Longue nouvelle de Daniel Pennac, ce récit nous entraîne une fois de plus au sein de la famille Malaussène (Au bonheur des ogres, La fée Carabine, etc.). Il se savoure plus si vous connaissez déjà Benjamin Malaussène et sa fratrie haute en couleur, mais peut s’apprécier également seul. Ici, il s’agit de retrouver le géniteur du dernier-né, le Petit. Et au terme d’une histoire rocambolesque mêlant gangsters, gastronomie et médecine, le récit tend un miroir littéraire à Jerome Charyn, romancier new-yorkais. Un régal qui se dévore le temps d’un bronzage.

Des chrétiens et des Maures
de
Daniel Pennac
Éditions
Folio

Blues pour Irontown

Changement de décor pour cette pseudo-enquête policière au cœur de la Lune. Avec Blues pour Irontown, John Varley revient dans son univers des Huit Mondes (Le canal Ophite, Gens de la Lune, Le système Valentine). Vous n’avez pas besoin d’avoir lu les autres livres pour comprendre celui-ci. Sachez juste que les Humains ont été éjectés de la Terre par des extra-terrestres. Sur Luna, Chris et son chien Sherlock travaillent comme détectives privés. Une mystérieuse cliente va les forcer à pénétrer dans le quartier le plus dangereux de la ville. Oscillant entre parodie de roman noir et cyberpunk, se voulant humoristique, Blues pour Irontown est un hommage un peu trop appuyé aux romans de Robert Heinlein. Vous raterez de nombreux clins d’œil si vous ne connaissez pas bien l’auteur, et au contraire l’action vous semblera bien trop prévisible si avez déjà lu un ou deux livres de lui. Seule l’alternance des chapitre entre le point de vue du maître et celui du chien apporte de l’originalité à un livre qui se lit très vite, mais s’oublie tout aussi vite.

Blues pour Irontown
de John Varley
traduction de Patrick Marcel
Éditions Folio

A Big Ship at the Edge of the Universe

Space opera léger, ce premier volet de la trilogie The Salvagers d’Alex White se distingue par l’intégration de la magie à un univers de SF plutôt technologique. Nous y suivons deux femmes (une pilote de course gâtée et m’as-tu-vu, et une vétérane devenue arnaqueuse) alors qu’elles vont se retrouver à devoir chasser un navire mythique tout en échappant à une cabale meurtrière surpuissante. L’ensemble des personnages est plutôt attachant et l’intégration de la magie à la technologie ne manque pas de piment. La quête reste en revanche très classique. L’histoire ravira les fans de Star Wars et Firefly ou les personnes cherchant à s’évader quelques heures.

A Big Ship at the Edge of the Universe
d’Alex White
Editions Orbit

Perdido Street Station

Si vous flânez habituellement sur les pages de ce site, vous savez que j’ai une tendresse particulière pour l’écriture de China Miéville. Et au cœur de l’été, l’envie me prit de relire l’œuvre par laquelle je l’ai rencontré : Perdido Street Station. Ce roman est le premier de sa trilogie se déroulant à Bas-Lag et fut couvert de prix lors de sa sortie. Et ? La magie a de nouveau opéré. Une fois de plus, je me suis plongée avec délice dans la Nouvelle-Crobuzon et ses habitants divers et variés. Si vous ne connaissez pas du tout l’œuvre du romancier, ce livre — divisé en deux tomes dans la version française — est un endroit particulièrement riche où commencer.
Nous sommes à La Nouvelle-Crobuzon, cité cosmopolite dominée par la gare de Perdido (qui donne son nom au livre). Dans
la moiteur de l’été, nous y découvrons un couple trans-espèce : Isaac Dan der Grimnebulin, savant fou humain vivant en marge de la fac, et Lin, crachartiste khépri (regardez la couverture du tome 2 pour vous faire une idée de son apparence). Tous deux vont se trouver mêlés à une sombre affaire de trafic de drogue et à une épidémie de cauchemar qui s’abat sur la ville et laisse les victimes physiquement vivantes, mais ayant perdu leurs consciences.
Au fur et à mesure de l’histoire, Perdido Street Station vous fera découvrir l’ensemble de La Nouvelle-Crobuzon avec ses quartiers aux noms évocateurs : Chiure, Bercaille, Crachâtre, Le Marais-aux-Blaireaux, Le Palus-du-Chien, La Serre… Non seulement China Miéville s’est ingénié à la peupler d’une foultitude de races étranges (cactus humanoïde, garuda à tête de rapace, mainmises parasites allant par paire une dextrière et une senestre), mais é
galement d’un tissu social, économique et politique très dense et très riche. La science, propre au monde de Bas-Lag pourrait s’apparenter à certains talents magiques ou parapsychiques, mais elle a ses règles propres et donc ses limitations. Elle se mêle également étroitement à la vie sociale et politique de la ville notamment avec la bio-thaumaturgie et les ReCréations que celle-ci permet et leurs conséquences judiciaires et sur le marché de l’emploi. Et non seulement, China Miéville dévoile couche après couche, personnage par personnage, page après page, un monde fascinant, mais il n’en oublie pas de raconter une histoire qui happe son lecteur ou sa lectrice et l’entraîne jusqu’à la dernière page. Attention toutefois, l’auteur n’est pas amateur des happy ends. Traverser des événements aussi impressionnants et épiques ne sera pas sans traces pour ses protagonistes et tous n’obtiendront pas forcément l’issue espérée. Le voyage les aura changés et pour certains grandis. Et pour qui le lit ? Perdido Street Station est un récit riche, foisonnant et passionnant. À condition d’accepter de se perdre dans l’univers de Bas-Lag et de se laisser surprendre par votre guide China Miéville.

Perdido Street Station
de
China Miéville
traduction de
Nathalie Mège
Éditions
Pocket

Mort dans le jardin de la lune

Acheté sur un coup de tête en raison de sa couverture, Mort dans le jardin de la lune est pourtant une suite. Il s’agit du deuxième volume des mémoires de Pierre Le Noir, membre de la Brigade nocturne de Paris. Heureusement pour moi, même s’il semble se dérouler quelques heures à peine après la fin de Quartorze crocs, le roman de Martín Solares peut se lire indépendamment.
Après l’affaire précédente, Pierre Le noir pensait profiter d’un peu de repos en galante compagnie. Il apprend alors l’assassinat de son collègue Le Rouge (c’est le côté Reservoir Dogs du livre, chaque membre de la brigade a sa couleur) et va devoir en retrouver le meurtrier tout en échappant à un monstre à ses trousses.
Mort dans le jardin de la lune pourrait n’être qu’un roman policier historique de plus (ayant pour cadre Paris et la France de 1927), s’il ne mélangeait pas nombres d’éléments surréalistes au récit. La Brigade nocturne enquête en effet sur des crimes « insolubles », car impliquant des individus particuliers. Fantômes, garous, vampire, gargouilles, dragon, magicienne, mais également statues parlantes et écrivains populaires français d’époques révolues vont se mêler de l’enquête. Celle-ci prendra vite l’aspect d’un conte initiatique à rebondissements alors que Pierre Le Noir, avançant à tâtons entre les différentes règles des « nocturnes » et la malédiction qui le frappe, va découvrir peu à peu les dessous de sa ville, mais aussi de la brigade qui l’emploie.
Au départ assez décousu à la manière des artistes surréalistes et dadaïstes qui y sont des personnages secondaires, le récit de Martín Solares se fait vite captivant. Sautant sans arrêt d’une action à l’autre, il ne cesse de surprendre son lectorat et de l’émerveiller par les différentes associations et clins d’oeil qui en parsèment les pages. Sans toutefois le lasser de tant de frénésie, car le texte est heureusement assez court.


Mort dans le jardin de la lune
de
Martín Solares
traduction de Christilla Vasserot
Éditions
Christian Bourgois

Toi, l’immortel

Premier roman de Roger Zelazny, Toi, l’immortel a remporté un Hugo ex æquo avec Dune de Frank Herbert. Impressionnant pour un début non ? Et pourtant, Toi, l’immortel n’est pas exempt de défauts avec notamment une intrigue finalement assez décousue où les éléments clés se passent en coulisse ou dans les dialogues et non dans les nombreuses scènes d’action. Fouillis et dense, ce n’est pas le roman par lequel aborder l’œuvre de Roger Zelazny, même s’il en contient de nombreux germes…
Après la guerre des Trois Jours, la Terre a été dévastée par les différentes explosions atomiques. Des différents Lieux chauds sont nés des monstres et des mutants. La plupart des habitants de la planète ont fui dans l’espace et migré chez les « Peaux-Bleues », une race ancienne née près de Vega. La Terre, meurtrie, est devenue un musée et un lieu de tourisme pour les Vegans. L’un d’entre eux va faire appel au narrateur, Conrad Nomikos, pour lui servir de guide et de garde du corps. Ils vont donc se lancer dans un voyage dans l’Égypte et la Grèce où les retombées atomiques ont redonné naissance aux monstres des légendes…
Reprenant la trame des odyssées antiques, mais résolument ancré dans la science-fiction, Toi, l’immortel mélange mythologie grecque, littérature classique et considérations sur le nucléaire, les effets de la colonisation même « bénévole », et la façon dont on peut terminer une guerre. Même si un indice nous est donné dès la première phrase, « tu es un kallikanzaros », la nature même de Conrad n’est pas clairement définie : simple mutant, demi-dieu ou divinité ayant perdu la mémoire durant les Trois Jours ? Les trois hypothèses se tiennent et d’une lecture à l’autre, l’avis peut changer. S’il n’est clairement pas mon récit favori de Roger, ce roman annonce le reste de son œuvre. Conrad y est un proto Corwin, et les mythes grecs
revisités préfigurent ce que l’auteur fera des différentes mythologies : égyptienne, indienne, navajo, geste arthurienne, etc. Une fois de plus, le narrateur est un surhomme qui se débat avec les problèmes liés à sa nature et à son inadéquation avec son environnement. J’en conseille la lecture à ceux qui veulent tout lire de Roger Zelazny, mais ce n’est certainement pas le livre qui donnera envie de découvrir le reste de son œuvre. Il aurait même tendance à rebuter les nouveaux lecteurs.

Toi, l’immortel
de
Roger Zelazny
Traduction de Mimi Perrin

Éditions
Présence du futur

Les Agents de Dreamland

Que se passe-t-il si vous mélangez X-Files, mythologie des Grands Anciens telle qu’imaginée par Howard P. Lovecraft et voyage temporel ? L’une des réponses possibles pourrait être Les Agents de Dreamland, et son récit halluciné éclaté en plusieurs parties. D’un côté, nous suivons le Signaleur, un agent fédéral qui pourrait être le frère désabusé de l’Homme à la cigarette de la série créée par Chris Carter ou de ce vieux Dudley Smith cher à James Ellroy. Quelque part dans un coin désertique du sud-ouest des États-Unis, il doit échanger des informations sur une récente tuerie liée à un mouvement sectaire avec une homologue britannique qui le terrifie. De l’autre, nous suivons Chloé, ex-droguée californienne récupérée par le gourou de la secte et, on le comprendra vite, responsable du massacre. Mêlée à ceci, la disparition puis réapparition mystérieuse de la sonde New Horizons et un futur apocalyptique où des créatures insectoïdes ont asservi l’Humanité. Quel est le lien entre tous ces éléments, c’est ce que les histoires croisées de Les Agents de Dreamland veulent reconstituer.
Sauf qu’à trop vouloir bien faire, le lecteur s’y perd. En effet, ce court roman semble plus être une première partie d’une œuvre plus longue en devenir qu’un récit complet en soi. Qui sont les envahisseurs ? Comment passons-nous de la situation actuelle au futur apocalyptique visité par l’une des protagonistes ? Qu’est-ce que le Dreamland au juste ? Autant de questions qui resteront sans réponse. Et pourtant, malgré ce goût d’inachevé, Les Agents de Dreamland offre un prisme différent à la mythologie lovecraftienne, avec l’utilisation de monstres moins visibles que Cthulhu, Nyarlathotep ou les Shoggoths. Elle y mêle cette atmosphère propre aux conspirations gouvernementales qui firent les beaux jours des séries TV et certains films des années 90. Avec une certaine langueur dans l’écriture, magnifiquement restituée par la traductrice, évoquant Bagdad Café et sa bande originale sirupeuse.

Les Agents de Dreamland
de
Caitlin R. Kiernan
Traduction de Mélanie Fazi
Éditions Le Belial’

(critique initialement parue dans Bifrost n°99)