Membrane

Même si avec Le Problème à Trois Corps et ses deux suites de Liu Cixin, la science-fiction chinoise a été un des gros succès de 2016, la littérature de genre asiatique reste largement méconnue en France. Pourtant on trouve parfois des perles, au ton très différents des auteurs anglo-saxons et francophones, même sur des thématiques communes. À titre d’exemple, Membrane du romancier et traducteur taïwanais Chi Ta-Wei. Sorti en 1996 et réédité en 2011, il n’a été traduit en France qu’en 2015. Pourtant, c’est un petit bijou de réflexion sur l’identité. Qu’est-ce qu’être humain ? Où est la frontière entre l’homme et la machine ? D’un genre à l’autre ?
Certains éléments sont très datés, comme la mention de Gopher qui a pratiquement disparu au profit du Web classique ou la disparition de la couche d’ozone alors qu’en 2017 cette menace s’est éloignée (contrairement au réchauffement climatique). Et le genre de cyberpunk lui-même est un peu tombé en désuétude. Pourtant, ce récit écrit presque uniquement du point de vue de Momo, narratrice peu fiable s’il en est, reste tout à fait d’actualité. Comme Momo, les lecteurs s’interrogent sur la différence entre l’apparence et la réalité, sur la profondeur des sentiments, familiaux ou autres, et sur le sens de leur vie.
Comme pour Liu Cixin, il faut faire l’effort de rentrer dans le récit de Chi Ta-Wei, même s’il est très court. Cet effort est largement mérité et jusqu’au retournement final, dont on se doute assez rapidement de la teneur, l’histoire de Momo, pauvre en action, est particulièrement riche en sentiment et en réflexion.

Membrane de Chi Ta-Wei
Traduction de Gwennaël Gaffric
Éditions Le livre de poche

Les Vandales du vide

Avec l’été, pourquoi ne pas profiter des heures les plus chaudes pour s’offrir une petite évasion spatiale sans prise de tête ? Parmi mes auteurs favoris en cette saison se trouve l’immense conteur Jack Vance. Que ce soit pour une de ses œuvres majeures (comme la Geste des Princes-Démons) ou pour un texte mineur sans prétention, je ne suis jamais déçue. Son style léger m’entrainera loin dans l’immensité étoilée sans accroc et toujours avec plaisir.
Ce roman, Les Vandales du vide, est l’un de ses premiers. Publié en 1953, il était resté inédit en France jusqu’à sa publication chez Le Bélial. C’est typiquement un des romans « pulps » — nous dirions plutôt romans de gare en France — de l’époque. Un jeune héros va passer de l’enfance à l’âge adulte en ayant vécu moult aventures et ayant sauvé la mise aux adultes. Ici, le héros s’appelle Dick Murdock. Quittant sa Vénus natale pour l’observatoire de Lune, il va se retrouver aux prises avec des pirates spatiaux. À force d’astuce, d’audace et de beaucoup de chances, il arrivera à les mettre en déroute et à intégrer la Marine spatiale, comme « chair à canon », récompense si belle dans la littératures des années 50. Ou pas.
Disons-le tout de suite, ce court roman est très daté. L’homme n’avait pas encore été sur la Lune et l’imaginait couverte de glace et de joyaux. On pouvait encore imaginer Vénus ou Mars comme des endroits habitables à l’air libre. Et ne cherchez pas une femme dans les 228 pages du roman, il n’y en a pas une seule. Ce qui explique peut-être comment un gamin de 14 ans peut être laissé sans surveillance aux commandes d’un radeau nucléaire pour explorer seul la Lune. Comme vous l’aurez compris, il y a aussi bon nombre d’incohérences, mais pas plus que n’importe quel film moyen de super-héros. Pour autant, ne boudez pas votre plaisir. Ne manquant pas de rebondissement, et très bien écrit, il est le mélange d’action et d’humour léger parfait pour se détendre au bord de l’eau ou dans un hamac sous le chant des cigales. Ou même pour s’offrir quelques instants d’évasion dans les transports en commun sur le trajet du travail, ou des études.

Les Vandales du vide de Jack Vance
Traduction de Pierre-Paul Durastanti
Éditions Le Bélial

On n’est jamais bizarre sur Internet (ou presque)

Une fois n’est pas coutume, j’ai lu une autobiographie. Ce genre est pourtant très loin d’être mon préféré. J’ai profité d’une semaine de promotion (500 livres numériques à 0,99 € pièce) pour faire le plein de ma liseuse, sans craquer pour l’ensemble des livres. Du coup, à ce tarif, quand j’ai vu le livre de Felicia Day, je l’ai ajouté dans mon panier.
Plus que le titre, c’est en effet l’auteure qui m’a attirée. Même si je l’ai croisée dans plusieurs séries de genre que j’adore (Eureka, Buffy, Supernatural…), Felicia Day reste pour moi la rouquine chantant « Do you wanna date (my avatar)? », un morceau de nerd pop à faire hurler de rire n’importe quel participant de jeu en ligne.
Finalement cette biographie est à l’image que je me faisais de la personnalité publique de l’actrice : énergique, drôlissime et particulièrement futée. Voici le genre de livre que je ferais lire à un non-mordu (de jeux vidéo, de science-fiction, de livres ou même de chats) pour lui faire comprendre toute la richesse des mondes de passionnés. Et, parfois aussi, leurs relents peu ragoûtants. Ainsi, Felicia consacre un chapitre au GamerGate et à son impact sur sa vie quotidienne en ligne et hors de là. Pour ceux et celles qui n’ont pas suivi, le GamerGate est l’incarnation de la façon dont le pire de la misogynie et du racisme ont pris racine dans une mauvaise rupture pour s’épandre partout sur le Web et finir par menacer physiquement des joueuses, des professionnels et même de tous jeunes enfants, parce qu’ils ou elles ne correspondaient à l’image que se font des jeux vidéo les rétrogrades abrutis derrière leurs écrans.
Heureusement, ce chapitre ne résume pas tout le livre. Au-delà des différentes sous-cultures dans lesquelles navigue Felicia Day (y compris celle des acteurs hollywoodiens de troisième rang), ce livre est également mordant d’ironie par rapport aux propres failles de l’auteure. Celles qu’elle s’imagine, comme son angoisse à la fac. Et celles bien réelles comme ses crises de paniques et de dépression, qui même racontée avec drôlerie, donnait envie de la bercer et de lui servir une tasse de thé chaud, ou un verre de rhum. En revanche, j’ai un peu tiqué sur la mise en page. Ce livre est truffé de photos qui ne passent pas sur une liseuse en noir et blanc et la traduction des légendes et des notes de bas de page en deviennent parfois incompréhensibles. Mieux vaut le lire en version papier.

On n’est jamais bizarre sur Internet (ou presque) de Felicia Day
Traduction de Marie-Aude Matignon
Editions Bragelonne

Et en petit bonus, pour que vous ayez bien l’air en tête pendant quelques heures :

Le moineau de Dieu

Voici un livre que j’ai lu deux fois. Une première fois à sa sortie chez Presse Pocket et une autre fois récemment lorsqu’un ami m’a prêté le livre. Et les deux fois, je me suis laissée happer par l’histoire. N’étant pas particulièrement religieuse, j’ai pourtant toujours été fascinée par l’ordre des Jésuites (et celui des Dominicains, mais là je blâme Valerio Evangelisti et sa série autour de l’inquisiteur Nicolas Eymerich). Du coup, un livre sur une expédition spatiale financée et menée par des jésuites avec la première rencontre extraterrestre ne pouvait que me tenter.
Même si elle annonce assez vite la couleur – l’expédition est un échec et le seul prêtre survivant est revenu brisé, impur et meurtrier d’un enfant – l’écriture de Mary Doria Russell est pleine de douceur et de délicatesse. L’alternance entre « alors » (de la découverte des extra-terrestres au sauvetage du dernier prêtre) et « maintenant » (le débriefing du survivant et sa lente remise en forme) amène lentement vers la déchéance finale et son retournement. Plus que les événements eux-mêmes, ce qui intéresse Mary Doria Russell, et ce qui m’a intriguée en tant que lectrice, c’est l’évolution des différents personnages : humains comme extraterrestres. Les liens entre eux qui se nouent et se dénouent en permanence.
Au début du livre, vous pouvez avoir droit à de vrais fous rires, et le texte se lit très facilement. Ce n’est pas une raison pour le mettre entre toutes les mains. Même sans s’attarder avec moult détails graphiques, les thèmes abordés sont durs. Ils tournent autour d’une thématique centrale, et récurrente en science-fiction comme en religion : comment un Dieu d’amour et de bienveillance peut tolérer l’existence du Mal et de la souffrance, surtout à l’encontre de victimes innocentes. Et comme l’on s’attache aux personnages, même sans description détaillée, ce qu’ils font ou ce qui leur arrive est encore plus violemment ressenti. Sans apporter de réponse formelle à la question, Mary Doria Russell livre ici un roman qui pousse à s’interroger, croyant ou non, sur la définition même du Mal et sur nos a priori.

Le moineau de Dieu par Mary Doria Russel
Traduction de Béatrice Vierne
Editions Presse Pocket

L’herbe du Diable et la petite fumée

À mi-chemin entre le roman et la thèse d’anthropologie, Carlos Castañeda raconte dans L’herbe du Diable et la petite fumée la première étape de son apprentissage auprès de Don Juan, un sorcier Yaqui. Celle-ci était-elle un véritable voyage initiatique ? Ou une blague qu’un vieil Indien joua à un étudiant trop sûr de lui ? Ou, plus simplement en pleine période hippie, une supercherie de l’auteur sachant que tout récit mélangeant drogues hallucinogènes et « sciences » alternatives était alors sûr de trouver son lectorat ? Jamais l’auteur ne tranchera sur la réalité de son expérience. Le livre s’arrête en effet au moment où Carlos Castañeda, poussé par la peur, interrompt son apprentissage après un combat — réel ou simulé — avec une diablera (sorcière utilisant son savoir à des fins personnelles) ennemie de Don Juan.
Quoi qu’il en soit, Carlos Castañeda réussit à accrocher son lecteur en mélangeant épisodes humoristiques comme sa première rencontre avec Mescalito et suspense, notamment lors de ses essais avec la petite fumée. Malheureusement, le lecteur reste sur sa faim lorsque le récit s’achève sans avoir apporté d’explications ni sur les motivations de Don Juan ni sur les conséquences de cet apprentissage dans la vie de Carlos Castañeda. Son style, alliage de naïveté et de sens critique, renforce encore l’aspect vécu de cette narration. Si les neuf épisodes suivants répondent enfin aux questions laissées en suspens à la fin de ce premier livre, il leur manque la fraîcheur et la distanciation de celui-ci.

L’herbe du Diable et la petite fumée de Carlos Castañeda
traduction de Michel Doury
Editions 10/18

La mort des étoiles – Spin




De l’autre côté des livres

Couverture Spin

Des livres de fin du monde et d’extra-terrestres, la science-fiction en a produit des milliers. Des livres où des extra-terrestres anéantissent notre civilisation également, à commencer par le classique « La Guerre des Mondes » d’H.G.Wells. Et pourtant, sur cette trame ultra-classique, Robert Charles Wilson arrive à tisser un roman unique. Le point de départ est simple. Une nuit d’octobre, les étoiles et la lune disparaissent, cachées par une membrane entourant la Terre. Cette membrane met la planète en stase, tandis qu’autour d’elle le temps continue à s’écouler : en une année terrestre, des millénaires s’écoulent à l’extérieur. Et le soleil vieillit, grossit et absorbera d’ici quelques années la planète. Coincé sous cette membrane, les trois protagonistes de l’histoire essaient de vivre au mieux en attendant la catastrophe, de la comprendre et peut être d’en tirer partie. Ce roman oscille entre résignation, espoir et nostalgie du temps qui passe. Et redonne foi en l’humanité : malgré ses défauts et son non-respect de l’environnement (qui a conduit indirectement à la formation de la membrane), elle trouvera elle-même le moyen de se tirer de ce mauvais pas. Même si la sortie finale n’est pas celle prévue par les têtes pensantes. Ce roman a été suivi de deux autres, Axis et Vortex, mais ils n’ont pas la puissance évocatrice du premier.

Spin de Robert-Charles Wilson, traduction de Gilles Goullet