Et l’homme créa un dieu

Exemplaire de l’autrice qui préfère de loin cette couverture à la nouvelle.

« Les dieux sont fabriqués, pas engendrés ! » Voilà un programme philosophique important et vaste. D’ailleurs l’auteur de ses lignes y consacrera pas moins de deux cycles pour y répondre (entre autres) : celui de Dune dont je vous ai déjà parlé, et celui du Programme conscience dont je vous parlerais surement un jour. Pourtant ici, Frank Herbert apporte encore un autre début de réponse dans ce très court roman Et l’homme créa un dieu, paru en 1972, mais amalgame de nouvelles antérieures à Dune. Ce qui vaut à son édition française d’avoir été vendue comme un « Prélude à Dune ». Et, vous l’aurez compris, il aborde des thématiques similaires de façon peut être simplifiée ou plus pédagogiques.
L’histoire elle reprend une trame classique de l’Âge d’or de la science-fiction états-unienne. Lewis Orne, fraichement émoulu de l’École de la Paix est envoyé dans une mission de reconnaissance sur une planète redécouverte. Il y voit des signes de guerre dans une population agraire a priori paisible. De missions en mission, il arrive miraculeusement à chaque fois à comprendre les situations et à les débloquer sans effusion de sang. Pour autant, est-il réellement libre de son destin ? Pourra-t-il s’affranchir de son entourage ? Faudra-t-il qu’il devienne un dieu pour y parvenir ? Mais au fait, qu’est-ce qu’un dieu ?

La nouvelle couverture. Nettement moins parlante, non ?

Rassurez-vous et ne reposez pas ce livre. Et l’homme créa un dieu n’est pas un traité de mysticisme. La vie de Lewis Orne est suffisamment mouvementée pour que lire ses aventures n’ait que peu de rapport avec écouter un cours de philosophie tel que dispensé au lycée ou sur les bancs de la fac. Vous y trouverez votre compte d’action, de dialogues piquants et même d’humour. Plus exactement Et l’homme créa un dieu peut se lire comme un pont entre la série du Bureau des sabotages (dont l’intégrale vient de sortir chez Mnémos) et Dune. Reprenant certains éléments de la première (l’aspect physique de Lewis Orne, certaines structures bureaucratiques et administratives), il présente des concepts qui seront au cœur de la seconde (la religion et sa place dans la psyché humaine, la politique et même une société secrète féminine adepte de la manipulation génétique comme le Bene Gesserit). Si vous avez lu l’une ou l’autre de ces séries, ce livre est un complément intéressant. Si ce n’est pas le cas, Et l’homme créa un dieu peut servir de point d’entrée plus abordable au reste de l’œuvre de Frank Herbert.

Et l’homme créa un dieu
 de Frank Herbert
traduction de Michel et Jacqueline Lederer

Éditions
Pocket

Biomega

De Tsutomu Nihei, en manga je n’avais lu que Blame! pour des raisons professionnelles, et si j’avais apprécié son style graphique, l’histoire était bien trop confuse à mon goût pour rentrer réellement dans son œuvre. Puis j’ai entendu parler de Biomega. Un homme, une moto intelligente ? Cela ressemblait tellement à Tonnerre mécanique que je ne pouvais que tenter l’expérience. Résultat ? Les six volumes de cette série ont été dévorés une première fois en quelques heures, et ont entraîné une relecture dans la foulée.
Biomega se situe approximativement 1000 ans dans le futur : Mars a été colonisé puis oublié, et
une équipe scientifique est partie sur place voir ce qu’il en restait. Elle revient sur Terre porteuse d’un mystérieux virus, le N5S qui transforme la population humaine en drones, comprendre des zombies sans fringale de cervelle avérée, sauf quelques spécimens immunisés. L’homme à la moto, c’est-à-dire Zoichi Kanoe, est chargé de sauver ces immunisés. Il va au fil des tomes découvrir toute une galerie de personnages attachants et intrigants, mais également découvrir que ce virus n’est finalement pas arrivé sur Terre par accident. Plusieurs factions comptent s’en servir pour accéder à l’immortalité et remodeler le monde à leur image.
Mélangeant des thèmes post-apocalyptiques avec une contagion ravageant peu à peu l’humanité et la remodelant de façon grotesque, et du cyberpunk avec des êtres de synthèses, des intelligences artificielles et des transferts de conscience, Biomega rebrasse de nombreux thèmes ch
ers à Tsutomu Nihei et déjà abordés dans Blame! Sauf que cette fois-ci, il les enrobe dans une intrigue nettement plus claire et avec des personnages beaucoup plus attachants. La fin, très ouverte, peut sembler obscure ou libre à l’interprétation du lecteur, mais le parcours est plus que haletant. Graphiquement, on retrouve les envolées architecturales de Tsutomu Nihei, avec un côté plus organique et dans certains plans plus européens. Comme le bâtiment où Ion Green habite au début de l’histoire ou certains villages sur la fin. On y trouve également un code assez claire : cheveux sombres ce sont des entités plutôt organiques, cheveux clairs ce sont des entités majoritairement électroniques. Et mine de rien, ce genre d’indice visuel devient bien pratique.

Biomega
(6 volumes
)
 de Tsutomu Nihei
traduction de
Olivier Neimari
Éditions
Glénat

Galeux

Même s’ils sont souvent sous-exploités dans l’urban fantasy et la bit-lit, j’ai un faible pour les loups-garous. Aussi bien au cinéma qu’en littérature… Alors quand, à la faveur d’une discussion sur un réseau social, on me propose de lire en avant-première un livre centré sur ces créatures, je ne pouvais que dire oui. Et ce fut donc Galeux de Stephen Graham Jones, auteur que je ne connaissais pas du tout.
Annonçons de suite : même si je ne l’ai pas dévoré d’une traite, mais picoré chapitre par chapitre, ce livre est un vrai coup de cœur. Plus que de l’horreur, malgré des scènes bien sanglantes, c’est un livre décrivant une certaine frange de la société américaine comme l’a fait récemment Hannah Tinti, au ras du bitume.
Nous y suivons un narrateur anonyme errant sur les routes du Sud des États-Unis entre Arkansas, Texas et Floride, avec son oncle, Darren, et sa tante, Libby, les jumeaux de
sa défunte mère. Cette errance commence à la mort de son grand-père, un homme prématurément vieilli et aux histoires fantastiques. Et si celles-ci étaient en fait parfaitement réelles ? Au fil des chapitres et des souvenirs du narrateur, on s’aperçoit que cette famille passe presque autant de temps à quatre pattes à courir la truffe au vent que sur ses deux jambes à trimer pour un peu de tranquillité et de liberté. Et que les histoires, les contes et les paraboles de son grand-père et de son oncle ne sont que des moyens de lui apprendre la survie quand on est un loup-garou dans la société moderne des humains. Pour le moment où il connaîtra sa première transformation, si jamais celle-ci survient un jour…
Si l’on n’apprend pas grand-chose sur l’origine des loups-garous, ceux-ci forment une société
en marge de la population américaine, avec leurs codes, leurs règles et leur vie faite de petits boulots des deux côtés de la loi, de subsistance sur les rebuts de la société principale, de scolarité chaotique et d’éducation morcelée. L’avenir dans ces conditions est plus qu’incertain, le passé un vieux souvenir pas toujours très fiable ; et seul compte le présent. Nous allons suivre le narrateur durant la fin de son enfance et son adolescence, alors qu’il se demande où est sa place — loup ou humain — et quelle voie choisir : rester à la frange ou rejoindre le gros du troupeau avec une vie plus facile, mais également plus terne.
Outre une description réaliste de la société, avec Galeux,
Stephen Graham Jones nous présente des personnages mémorables (comme le vieux fondeur de balles d’argent et sa petite-fille) et attachants malgré leurs faiblesses, ou plutôt grâce à elles. Plutôt que le narrateur, j’ai personnellement adoré son oncle, Darren, à la fois chien fou et pilier de la famille, grand frère protecteur et source d’ennuis à répétitions. Je ne peux que vous recommander cette lecture si vous voulez une autre vision des loups-garous. Et moi je me laisserais bien tenter par les polars de l’auteur. À suivre ?

Galeux
 de Stephen Graham Jones
traduction de Mathilde Montier

Éditions
La Volte

Gravité à la manque

Dans le cadre de lecture en duo sur un groupe Facebook d’amateurs de l’imaginaire, je me suis plongée dans Gravité à la manque de Georges-Alec Effinger. Ou plutôt replongée vu l’antiquité de mon livre. Si vous préférez l’acheter neuf, la trilogie complète et les nouvelles liées ont été rééditées par Mnémos dans le recueil, Les Nuits du Boudayin.
Mais revenons sur Gravité à la manque. Il s’agit donc du premier tome d’une trilogie de polar cyberpunk, mettant en scène Marîd Audran, privé dans le Boudayin, le quartier rouge d’une cité moyenne orientale jamais nommé au bord du désert. Dans ce lieu de perdition, il navigue entre les petits truands, les bars et les prostituées de tout genre sans arme à feu ni augmentation cybernétique. En effet, dans ce Moyen-Orient futuriste, les gens sont presque tous câblés avec une prise directe dans le cerveau où brancher des « papies » et des « mamies ». Les « papies » sont des assistants — connaissance instantanée et temporaire d’une langue étrangère, d’une compétence ou suppression temporaire de la fatigue par exemple ; les « mamies » sont des modules qui plongent le porteur dans une personnalité artificielle qu’elle soit enregistrée à partir d’un être vivant ou reconstituant un personnage imaginaire (comme Scarlett O’Hara d’Autant en emporte le vent).
Quand un soir, un de ses clients potentiels est tué par un individu se prenant pour James Bond, il va devoir enquêter, aller à l’encontre de ses principes et bouleverser sa vie.
Écrit trois ans après Neuromancien, Gravité à la manque est un classique du genre cyberpunk. C’est surtout un excellent polar pour qui aime les Série Noire ou les romans de Raymond Chandler ou Dashiel Hammett. Marîd Audran a tout du détective privé désabusé hollywoodien.
À quelques détails prêts, il vit dans un futur biomécanique, et est un Algérien de culture musulmane (à défaut d’être pratiquant) dans une ville cosmopolite plongée dans cette même culture. Comme le définit Jean, mon compagnon de lecture : « Georges Alec Effinger rend le genre abordable, mais sans en tomber dans ses travers. » Et en effet, les explications techniques sont limitées au strict nécessaire, et la narration tient plus du genre policier qu’autre chose. Outre Marîd, Gravité à la manque dépeint une ville peuplée de personnages hauts en couleur et d’origine plus que variée. En quelques lignes, l’auteur en fait un portrait croqué sur le vif de la plupart d’entre eux. Si les digressions peuvent perdre le lecteur dans les premiers chapitres le temps que l’enquête se cristallise, elles donnent également le temps à l’histoire de prendre son rythme : nonchalant au début, frénétique en plein cœur de l’action, avant de revenir à un calme mélancolique en guise de conclusion. Le choix de la traduction des proverbes arabes ou swahilis, ou des extraits du Yi-King et la ritournelle incessante du Boudayin — « Les affaires sont les affaires… L’action, c’est l’action. » – font également partie de la musicalité propre de ce roman qui vous entraîne jusqu’au bout. Et qui ravira tout autant les amateurs de science-fiction que ceux de polars classiques.

Gravité à la manque
d
e Georges Alec Effinger
traduction
de Jean Bonnefoy
Éditions
Denoël

Les Ferrailleurs du Cosmos

Profitant de l’Opération Bol d’Air pour récupérer en numérique un livre resté à quelques centaines de kilomètres de la maison et estampillé « lecture de vacances », je me suis plongée dans Les Ferrailleurs du Cosmos d’Eric Brown. Intégré à la collection Pulp de Le Bélial’, il a ce côté rétro de l’âge d’or de la science-fiction bien qu’ayant été publié pour la première fois en version originale en 2013. À quoi vous attendre ? À un récit léger, sans prise de tête, ce qui est le propre d’une « lecture de vacances ». Plus concrètement, comme son titre l’indique, Les Ferrailleurs du Cosmos se passe dans l’espace. Dans un univers rétrofuturiste où l’Humanité a conquis une partie de la galaxie qu’elle partage avec des extra-terrestres chitineux, globuleux ou tentaculaires à souhait, tout en gardant un mode de vie bien anglo-saxon, verres de whisky et jus d’orange accessible dans les bars de l’autre côté de la galaxie à l’appui. Nous y suivons les pérégrinations du Loin de chez soi et de son équipage à partir d’un moment où une jeune fugueuse en fuite s’impose comme copilote à un tandem de vieux routards de l’espace. Sauf que la fugueuse en question, dont les charmes nubiles ne laissent pas le pilote indifférent, n’est pas humaine. C’est une intelligence artificielle dotée d’un paradigme de conscience de soi dans un corps biologique conçu artificiellement. Au contact du pilote et de sa mécanicienne, elle va découvrir les émotions humaines et leurs illogismes. Du côté pulps à l’ancienne, nous retiendrons une certaine pruderie, même si l’IA est habituellement légère et court vêtue. Sans rien divulgâcher, le pilote ne cédera jamais à ses pulsions libidineuses, le côté paternaliste devant un jeune être conscient prendra le pas sur ses bas instincts. Et son ingénieure veille au grain pour lui rappeler sans cesse le ridicule d’une telle union homme/machine. Retenons aussi une certaine suspension de l’incrédulité nécessaire pour accepter aussi bien les méthodes permettant le voyage spatial ou la compréhension entre les différentes espèces biologiques ou cybernétiques, sans parler tout simplement de la physique élémentaire.
Les Ferrailleurs du Cosmos est moins un roman qu’un recueil de douze nouvelles qui se suivent dans le temps et qui forment donc les différents chapitres de ce livre. Toutes n’ont pas la même richesse ni le même charme. Et surtout, certaines astuces se retrouvent calquées d’un chapitre à l’autre : l’IA qui se duplique dans un autre corps pour tromper l’adversaire, un dieu qui n’existe que pour piéger ses fidèles, ou une vie virtuelle après la mort… Du coup, si vous le lisez d’une traite, vous aurez parfois une impression de déjà-vu. Mieux vaut picorer ces nouvelles une à un
e, au gré de vos envies. Tout en sachant qu’à la fin de ce volume, la ballade d’Ed et d’Ella est achevée.

Les Ferrailleurs du Cosmos
d’
Eric Brown
traduction d’Erwann Perchoc et Alise Ponsero

Éditions
Le Belial’

Clandestin

Avez vous déjà rencontré des auteurs dont le rythme vous emporte, vous berce, même si le fond est dur ? Pour moi, James Ellroy est l’un de ceux-là. Si j’ai du mal avec son nouveau quatuor de Los Angeles, ses romans plus anciens me fascinent et m’horrifient à chaque lecture ou relecture. Et là, entre deux poussées de fièvre, j’ai choisi Clandestin, son second roman pour accompagner ma convalescence.
Ici, malgré la présence ponctuelle de Dudley Smith l’Irlandais, nous suivons la destinée de Freddy
Underhill durant les quatre dernières années de sa jeunesse. Agent de police orphelin et ambitieux, sa vie va prendre un tournant radical lorsqu’une de ses conquêtes d’un soir est retrouvée étranglée chez elle. Pourquoi ? De fausses pistes en dérive en Californie et dans le Wisconsin, il démêlera au fur et à mesure les affaires clandestines des différentes personnes impliquées et changera le cours de sa propre vie. Si Clandestin n’est pas un polar aussi cadré que les autres livres de l’auteur, c’est parce qu’il semble s’éparpiller dans tous les sens en s’attardant parfois sur la vie privée de Freddy Underhill et parfois sur celle des différents suspects et victimes. Et pourtant, parmi toutes ses errances, alors qu’Underhill cherche les « merveilles » qui l’attirent tant dans les bas-fonds de LA ou les recoins cachés de l’âme des personnes qu’il rencontre, l’histoire se tisse peu à peu. Si vous n’avez jamais lu de livres de James Ellroy, Clandestin peut paraître une introduction brouillonne, mais séduisante dans son univers. Si vous l’avez déjà lu, et surtout si vous avez lu son autobiographie, Ma Part d’Ombre, vous y découvrirez un nouveau niveau de lecture, et vous retrouverez que James Ellroy a mis beaucoup de lui-même, aussi bien dans son personnage principal, Freddy Underhill que dans certains des personnages secondaires, comme le jeune Michael. Le tout avec un rythme alternant entre frénésie et nonchalance, et se terminant pour une fois heureusement.

PS : Confinement lecture oblige, le roman est disponible en numérique.

Clandestin
de 
James Ellroy
traduction de Freddy Michalsky

Éditions
Rivages

Lee Winters, shérif de l’étrange

Toujours dans le cadre des lectures confinées, j’ai récupéré ce livre étonnant chez Les Moutons électriques. Amatrice de pulps, je connaissais plutôt ceux qui comme les vieux « penny dreadful » tiennent de l’horreur gothique, soit ceux très orientés science-fiction avec tenue spatiale argentée et monstres extraterrestres. Jusqu’à présent, je n’avais pas eu l’occasion d’en lire dans le genre western. Jusqu’à Lee Winters, shérif de l’étrange. Cet ouvrage regroupe onze nouvelles de Lon T. Williams parues dans des magazines spécialisés au cours des années 50.
Elles mettent en scène le même protagoniste, le shérif adjoint Lee Winters (Note au traducteur : Winters est le nom de famille — ou surname en version originale —, pas le prénom comme indiqué dans les premières nouvelles), et les alentours de Forlon Gap où il est en poste. Dans cette ville de l’Ouest américain, après le passage de la Ruée vers l’or, les maisons se vident et les alentours se peuplent de créatures étranges. À chaque nouvelle, le surnaturel tient un rôle. Parfois sous couvert de fantômes et de monstres, ce sont des bandits en chair et en os
qui effectuent leurs méfaits. Parfois, les fantômes cherchent à se venger et guident le shérif pour obtenir réparation. D’autres fois encore, il se retrouve plongé au milieu d’événements réinterprétant les mythes amérindiens, grecs ou bibliques, voire des pans d’histoire lointains, sans réellement comprendre ce qu’il fait là. À chaque fois, son entêtement, son bon sens et son six-coups lui permettront de se tirer des plus mauvais pas.
Alignées les unes derrière les autres, et non étalées dans différents magazines sur plus de huit ans, ces onze histoires ont une structure assez répétitive avec des passages obligés dans le salon de Doc juste avant la fermeture par exemple. Malgré tout, leur style suranné, mais restant parfaitement lisible et le choix assez original des thématiques leur donnent un côté rafraichissant.
Une excellente découverte…

Lee Winters, shérif de l’étrange
d
e Lon T. Williams
traduction de Stéphan Lambadaris

Éditions
Les Moutons électriques

Harrison Harrison

Un livre jeunesse chez Le Bélial’ ? Et oui, c’est possible ! La preuve avec Harrison Harrison de Daryl Gregory. Ce roman revisitant, une fois de plus, les mythes lovecraftiens, met en scène le fameux Harrison Harrison ou H2. Ce lycéen suit sa mère scientifique à Dunnsmouth, petite ville de la côte de la Nouvelle-Angleterre où le temps semble s’être arrêté. Essayant de s’adapter dans un nouveau lycée et de survivre avec son aquaphobie dans un environnement tout entier tourné vers la mer, H2 va bientôt être confronté à une autre catastrophe. Sa mère disparaît et les habitants de Dunnsmouth ne sont pas si humains que ça…
Le moins que l’on puisse dire est que Daryl Gregory connaît bien le mythe autour des Grands Anciens de H.P. Lovecraft, qu’il ait été décliné en livre
s ou en BD ou bien en films. Et l’illustrateur choisi pour l’édition française, Nicolas Fructus également. Même si son infirmière évoque plus Resident Evil que Re-animator. Si le lecteur dispose des mêmes références, les clins d’œil plus ou moins appuyés aux différents aspects du mythe seront savoureux. Et sinon ? Sinon il reste un roman solide à destination des plus jeunes. Mélangeant humour, enquête et horreur, Harrison Harrison est accrocheur. J’ai personnellement eu du mal avec les tout premiers chapitres, le temps que tous les personnages prennent place et qu’on nous présente le lycée et la ville. J’ai été réellement emportée par l’histoire avec l’enlèvement de la mère et surtout l’apparition de la tante de H2, personnalité fantasque et attachante s’il en est. La rencontre avec Lub vaut également le détour. En revanche, mais le reproche est également valable pour les œuvres de Lovecraft, les motivations des antagonistes sont peu claires. Et la plupart d’entre eux n’ont pas de réelles profondeurs. Seul le Scrimshander avec sa façon si particulière de disposer de ses victimes sort du lot.
Au final, Harrison Harrison ne correspond pas tout à fait à ce que j’en attendais, mais j’ai apprécié cette lecture, nettement plus légère que celles auxquelles m’avait habituée cette maison d’éditions. Et j’ai des envies de homards… Comme en a le héros de l’histoire.

Harrison Harrison
de Daryl Gregory
traduction de Laurent Philibert-Caillat

Éditions
Le Belial’

Les Miracles du bazar Namiya

Grande banlieue de Tokyo, une nuit de 2012, trois voleurs fuient la police et s’enferment dans un bazar abandonné depuis des années. Une lettre anonyme arrive, glissée sous le rideau de fer du magasin. Est-ce le début d’une histoire horrifique ou d’un polar glaçant comme en écrit d’habitude Keigo Higashino ? Rien de tout cela. S’il appartient bien au genre fantastique, Les Miracles du bazar Namiya n’est pas du style à vous faire frémir ou à vous flanquer des cauchemars. Il s’approche plus des récits à la manière de Au Carrefour des étoiles de Clifford D. Simak, les extra-terrestres en moins.
Ici, le bazar du titre est un nexus entre le passé et le présent. Du temps où il était ouvert, son propriétaire y avait installé une « boîte à soucis ». Quiconque lui écrivait le soir recevait une réponse le lendemain matin dans la boîte à lait à l’arrière. Les lettres ont continué à arriver après sa mort. Et à recevoir des réponses.
Basculant sans cesse entre le 21
siècle et les différentes périodes où ont vécu les correspondants du bazar, Keigo Higashino retrace le chemin de certains d’entre eux : une sportive hésitant entre les Jeux olympiques et son amour, un jeune fan des Beatles… Et peu à peu, les destins se croisent et s’entremêlent autour du bazar, mais également d’un vieil orphelinat des environs.
Le début du livre n’offre que peu d’intérêt. Il faut bien reconnaître que les trois voleurs pleurnicheurs, égoïstes ou arrogants ne sont guère sympathiques de prime abord. Au fur et à mesure que les tranches de vie racontées dans les lettres se dévoilent, ils vont, comme les lecteurs, évoluer et gagner en humanité. De plus, Keigo Higashino
nous montre un Japon loin des clichés et proche du quotidien avec des vies à tous les échelons de la société. Une très belle découverte, conseillée par Post Tenebras Lire, qui se lit avec beaucoup de facilité.

Les Miracles du bazar Namiya
de
Keigo Higashino
traduction de Sophie Refle
Éditions
Actes Sud

Le Magicien quantique

L’Arnaque, Ocean’s Eleven ou encore Insaisissables… J’ai toujours aimé les bons récits d’arnaque flamboyante et bien menée. Adolescente, je me plongeais avec délice dans les aventures du Rat en acier inox de Harry Harrison. Logiquement, lorsque le 4e de couverture me vend Le Magicien quantique de Derek Künsken comme un équivalent SF de Ocean’s Eleven forcément je suis intriguée.
Déjà, situons-nous. Nous sommes dans un futur lointain où l’humanité a
conquis les étoiles en utilisant un réseau de trous de vers préinstallé par une espèce non définie. Aux côtés des humains de base se trouvent des versions OGM de l’espèce : les Bâtards, espèces de requins-baleines à bras et au caractère mal embouché ; les Fantôches poupées vivantes rappelant pourquoi Chucky et Annabelle sont des créatures de cauchemar ; les Épouvantails, cyborgs spécialistes de l’espionnage et les Hommes quantiques dont fait partie le Magicien du titre. Ceux-ci d’apparence classique ont vu leurs capacités mathématiques développées et une modification neuronale capable de les faire passer à volonté dans un mode de pure objectivité et d’observation de l’univers au niveau quantique. Pour une raison peu claire, Belsarius Arjona est un homme quantique défectueux. Au lieu de rêver à de pures spéculations comme ses congénères, il a mis son talent au service de différentes arnaques. Là, une troupe perdue va lui demander de faire passer en douce une douzaine de vaisseaux de guerre à travers l’axe de transport le plus surveillé de la galaxie ou presque.
Au départ, Le Magicien quantique reprend tous les codes d’une histoire d’arnaque. Nous voyons le héros à l’œuvre sur un petit coup, l’arrivée du commanditaire et de la mission, le recrutement des spécialistes et le déroulé de la mission. Sauf que… tout ne se passe pas comme prévu et ce n’est pas un, mais deux traîtres qui se trouvent dans l’équipe. Et on le découvre à mi-chemin… De là, la lecture s’apparente à la vision au ralenti d’une catastrophe en devenir. J’avoue que les passages de William au milieu des Fantôches ont été particulièrement éprouvants à lire. Et pourtant… Tout à la fin,
un retournement complet de situation vous fait comprendre qu’au lieu de lire Ocean’s Eleven vous étiez plongé dans Usual Suspects avec Belsarius Arjona dans le rôle de Kayser Söze. En revanche, Le Magicien quantique manque d’un « je ne sais quoi » pour s’attacher réellement aux personnages qu’il présente. Le lecteur est toujours en position extérieure par rapport à l’intrigue et va parfois s’agacer d’un début d’explication jargono-scientifique qui encombre certaines pages. Malgré ces quelques défauts, la lecture de ce roman satisfera les personnes aimant décortiquer de belles arnaques, d’autant que pour une fois, la motivation des personnages n’est ni l’argent ni la vengeance…

Le Magicien quantique
de
Derek Künsken
traduction de
Gilles Goullet
Éditions
Albin Michel