La Cité de l’orque

Encore une fois, voici un livre qui m’a été chaudement recommandé par différentes connaissances, et que j’ai mis du temps à lire. Et pourtant… La Cité de l’orque de Sam J. Miller joue habilement avec les codes du cyberpunk pour conter une histoire à la fois épique et intimiste, plutôt originale. Jugez-en… Nous sommes au 22siècle, la montée des eaux et la course effrénée à l’immobilier ont entraîné un effondrement des grandes puissances comme les États-Unis au profit d’autres acteurs : pays comme la Chine ou la Suède, compagnies ou mystérieux « actionnaires » anonymes. Pour survivre, l’Humanité s’entasse dans des cités flottantes, dont Qaanaaq au cercle arctique, où se déroule le récit. Dans cette ville cosmopolite dirigée par un conglomérat de logiciels (qui ne sont pas des intelligences artificielles, mais des programmes évolutifs conçus par les architectes de la ville), une femme débarque un jour à dos d’orque accompagnée d’un ours blanc encagé.
La Cité de l’orque est à la fois l’histoire d’une révolution contre un système tout aussi oppressif qu’il est impersonnel, que celle de la réunion d’une famille étrange où chacun de ses membres est ressorti meurtri de la violente séparation qui leur a été imposée. Aux éléments classiques du cyberpunk que sont l’utilisation de drones, de systèmes de surveillance par implants ou de nanites, La Cité de l’orque va ajouter des éléments comme les « failles » une maladie donnant accès aux souvenirs et à la conscience des autres malades, la possibilité de partager sa conscience avec un animal ou divers éléments autour des différents genres humains et de la façon dont ils s’envisagent à cette époque.
Non dénué de défaut
s dont quelques longueurs et un choix étrange du pluriel pour faire parler le seul personnage non-binaire du lot, La Cité de l’Orque surprend par son originalité et la force de ses personnages. L’auteur développe un point de vue intéressant qui fait que je me pencherais volontiers sur ses autres romans.

La Cité de l’orque
de Sam J. Miller
traduction de
Anne-Sylvie Homassel
Éditions Albin Michel Imaginaire

Mascarade

Après Carnaval, Ray Celestin poursuit son City Blues Quartet avec Mascarade. Dix ans après les événements du précédent roman, nous y retrouvons Michael et Ida, les deux détectives de chez Pinkerton et Louis Armstrong. Ayant tous quitté La Nouvelle-Orléans, ils ont refait leurs vies à Chicago.
En reprenant la même formule que le premier opus, Ray Celestin va nous décrire deux enquêtes en parallèle. Dans l’une, Michael et Ida enquêtent sur la disparition d’une riche héritière et de son fiancé. Dans l’autre, un photographe de la police essaie de faire la lumière sur un meurtre sanglant qui lui rappelle une autre affaire. Le tout sur fond de Prohibition et de guerre des gangs entre Al Capone et Bugs Moran.
S’inspirant une fois de plus de faits réels, quitte à en changer légèrement les dates, Ray Celestin mêle avec talent le monde du jazz, la description du Chicago des années 20 et 30 et un polar sommes toutes classique, mais non dénué de rebondissements surprenant. Plus sombre que le précédents, Mascarade laisse ses protagonistes survivants dans une situation plus précaire, mais particulièrement intéressante. Néanmoins, j’ai personnellement regretté le manque d’interaction entre Louis et Ida et le rôle très annexe du jazzman dans l’histoire par rapport au roman précédent.


Mascarade
de Ray Celestin
Éditions 10/18

Lovecraft Country

En attendant la mini-série TV du même nom créée par Jordan Peele, dont j’avais aimé Get Out ou US, lisons donc le roman de Matt Ruff, Lovecraft Country, qui lui servira de base. Nous sommes en 1954, Atticus Turner, jeune soldat noir récemment démobilisé de la Guerre de Corée rentre chez lui à Chicago. Là, il partira sur les traces de son père Montrose, avec son oncle créateur du Guide du voyage serein à l’usage des Noirs (inspiré du Negro Motorist Green Book qui indiquait au temps de la ségrégation, les endroits où les Noirs seraient bien accueillis dans leurs voyages à travers les États-Unis), et une amie d’enfance dans un coin perdu de la Nouvelle-Angleterre et tombera sur une loge mystique qui en veut à son sang. De cette aventure, Atticus, sa famille et ses amis vont être pris dans une guerre entre sorciers blancs (les Braithwhite et les Winthrop), qu’ils soient déjà morts ou encore vivants.
Malgré le titre du roman, les allusions à l’œuvre de Lovecraft sont assez peu nombreuses dans les aventures des personnages. En revanche, certains de ses protagonistes étant grands amateurs de ses œuvres et des autres titres de science-fiction de l’époque (dont les John Carter d’Edgard Rice Burroughs), il y a un débat intéressant et vif entre eux sur la possibilité de séparer l’homme de l’artiste. Chaque chapitre s’attache à un personnage principal différent et propose une aventure indépendante où les sorciers voulant utiliser Atticus pour le pouvoir dont il a hérité sont le fil conducteur. Jusqu’à la résolution finale.
Du coup, les points de vue se succèdent : hommes, femmes et même enfant, tous les proches d’Atticus ont droit à leurs lots d’expérience effrayante. Chaque chapitre gagne ainsi sa propre tonalité en s’appuyant sur la personnalité de son protagoniste. Certains relèvent plus de la science-fiction, d’autres de l’horreur pure ou du fantastique comme la maison hantée de Letitia. Et pourtant blindé par l’horreur du quotidien qui consiste à vivre en tant que Noir dans un monde pensé par et pour les Blancs, ils s’en sortent toujours et plutôt bien. Matt Ruff mélange un imaginaire fantastique à la description d’une classe moyenne noire dans les USA des années 50 où les lois Jim Crow étaient encore d’actualité. Il évite la plupart des écueils que rencontrent les auteurs blancs abordant ce thème en jouant notamment de façon intelligente avec le concept de « white savior » et en le détournant avec saveur. Au final, ses héros s’en sortiront sans avoir été sauvés par d’autres personnes qu’eux-mêmes. Et même si le choix de Ruby laisse un goût amer en bouche, il est pleinement compréhensible.
D’un point de vue européen, ce livre se dévore avec beaucoup de plaisir et m’a personnellement ravie par son originalité : tant du thème abordé que de ses choix narratifs et la façon dont tout se boucle à la fin. Une très belle découverte en espérant que la série sera à la hauteur….

Lovecraft Country
de Matt Ruff
traduction de Laurent Philibert-Caillat
Éditions 10/18

En bonus, la bande-annonce de la série attendue pour le 16 août aux USA et le 17 août en France.

Lectures en vrac

En cette période estivale, j’ai, comme souvent, lu et relu, tout ce qui me tombait sous la main. De ma moisson depuis début juillet, voici quatre titres variés :

Contes de la fée verte

J’ai toujours aimé l’écriture de Poppy Z Brite et son horreur gothique teintée de romances. Si je préfère ses romans comme Âmes perdues ou Sang d’encre, ce recueil de nouvelles, Les contes de la fée verte (en VO le bien plus glauque Swamp fœtus) est une bonne introduction à son univers fantastique, très différent de ses œuvres plus récentes. J’ai une certaine tendresse pour des nouvelles comme Anges ou Prise de tête à New York car elles utilisent Ghost et Steve, mes chouchous depuis Âmes perdues. Mais d’autres sont également très belles comme La Sixième sentinelle ou Musique en option pour voix et piano. Toutes ne sont pas particulièrement remarquables : j’avoue ainsi avoir été déçue par Xénophobie, et la bêtise crasse de ses protagonistes. Mais elles ont toutes une petite mélodie macabre et douceâtre en elles qui vous ensorcèle.

Les contes de la fée verte
de Poppy Z Brite
Traduction de Jean-Daniel Brèque
Éditions Denoël

Un océan de rouille

Décidément, entre l’écriture de C. Robert Cargill et moi, le courant ne passe pas. Si j’avais été très déçue par sa nouvelle
Hell Creek, j’ai plus apprécié ce roman, sans pour autant être tombée sous le charme. Il faut dire que l’idée de rejouer Mad Max dans un univers où le Skynet et ses petites sœurs de Terminator ont gagné tourne assez vite au réchauffé. Le postulat de base donc est un monde post-apocalyptique où avec l’avènement des vraies IA et des robots, l’humanité est devenue obsolète et après une guerre de la chair contre la machine, a disparu ainsi que toute forme de vie biologique. Ayant transformé la Terre en gigantesque décharge, les formes de vie électroniques s’affrontent entre elles avec d’un côté les UMI, d’énormes intelligences collectives utilisant des robots de différentes formes comme « facettes » ou terminaux d’exécution, et des robots indépendants n’ayant pas rejoint l’Unité des UMI et survivants tant que leurs différentes pièces mécaniques ne sont pas usées. Nous suivons Fragile, une « aidante » c’est-à-dire un robot dévolu aux soins à la personne, qui depuis la disparition de l’Humanité survit en tuant les « erreurs 404 », les robots trop endommagés pour fonctionner de façon rationnelle, et en cannibalisant leurs pièces pour les revendre. Devenue elle-même une erreur 404, elle cherchera sa survie en accompagnant à travers l’Océan de rouille, des robots investis d’une mission sacrée.
Et… C’est là que le bat blesse. Au final, outre la Fragile franchement peu sympathique et ses flashbacks vers le passé,
cette quête robotico-mystique devient assez indigeste au final. Scénariste de films, C. Robert Cargill écrit ses romans comme des scénarios avec tous les retournements convenus dans un bon blockbuster hollywoodien et avec tous les défauts de ce genre d’œuvre. Si vous avez vu pléthore de films de cyborgs ou de films post-apocalyptiques des années 80 ou 90, Un Océan de rouille ne vous surprendra pas un seul instant. Sinon, jetez-y un œil.

Un océan de rouille
de
C. Robert Cargill
Traduction de Florence Dolisi
Éditions Albin Michel Imaginaire

The Haunting of Tram Car 015

Lu dans le cadre de la sélection pour les Hugo Awards 2020, cette histoire steampunk se distingue par son cadre et par les créatures impliquées. En effet, nous ne sommes pas à Londres ou Paris, mais au Caire en 1912. Devenue grande puissance technico-commerciale depuis que la magie et la collaboration avec les djinns sont devenues des faits reconnus, la métropole égyptienne s’agite alors que le droit de vote des femmes est en débat au Parlement. Pendant ce temps, nous suivons un vieux routard du ministère de l’alchimie, enchantements et entités surnaturelles et le novice sous ses ordres enquêtant sur la hantise d’une voiture de tramway aérien. De fil en aiguille, ils devront demander de l’aide à des sources inhabituelles pour comprendre quelle est la créature dans le Tram 015 et surtout comment s’en débarrasser avant qu’elle ne fasse d’autres victimes.
Si la trame
du récit est très convenue, l’originalité de cette histoire tient en sa localisation et dans la façon dont fonctionnent les différentes magies, ainsi que dans celle où humains, entités surnaturelles et automates coexistent plus ou moins de façon égalitaire dans la ville. Je ne connaissais pas P. Djèlí Clark comme auteur, mais je vais m’y intéresser de plus près.

The Haunting of Tram Car 015
de P. Djèlí Clark
Éditions Tor

Aposimz

Après Biomega et Blame!, j’ai voulu tenter la nouvelle série de Tsumohu Nihei. Quatre volumes plus loin, elle ne m’a pas enchantée. Pourquoi ? Tout simplement parce que c’est une énième déclinaison de sa thématique fétiche : l’interfaçage homme-machine et la survie dans un monde étrange où les règles évoluent constamment. Ici ce n’est pas un bâtiment géant comme dans Blame! mais un planétoïde artificiel où l’humanité aisée vit dans les entrailles du satellite et les plus pauvres sont rejetés à la surface et court le risque d’être transformés en marionnette (comprendre des espèces d’automates plus ou moins puissants suivant le mode de contamination). Lorsque son village de la surface est détruit par les soldats de l’Empire régnant au sous-sol, Essro se transforme volontairement en marionnette et va s’allier avec Titiana, venue d’encore plus en profondeur dans la planète pour se venger. L’histoire est bonne et intéressante, mais elle a un fort côté de déjà vu par rapport aux œuvres précédentes de Tsumohu Nihei qui fait que je n’ai pas accroché plus que ça. Le trait du mangaka est toujours aussi beau, mais l’image très claire (et justifiée par une planète glacée) peut gêner certains lecteurs plus habitués à des mangas plus contrastés.

Aposimz t.1 à 4
de Tsumohu Nihei
traduction de Yohan Leclerc
Éditions Glénat

Les Anges oubliés

Un peu plus d’un an après Ghost Virus, Graham Masterton revient avec son duo d’inspecteurs spécialiste de l’étrange : le détective Pardoe et le sergent Patel dans ce nouveau roman, Les Anges oubliés. Ceux-ci voient leurs services réquisitionnés, car lors d’une tournée d’évaluation d’un bouchon de graisse, une équipe d’égoutiers se fait agresser par des êtres difformes. Dans le même temps, des femmes ayant interrompu leurs grossesses volontairement ou non, se retrouvent de nouveau enceintes de fœtus étranges et particulièrement tenaces. Vous vous en doutez les deux affaires sont liées et vont finir par se croiser.

Disons le franchement. Si vous trouviez que Ghost Virus était détaillé dans l’horreur, à côté de ce nouveau roman, le précédent est plutôt gentillet. Les nullipares pourront y voir des références à Alien ou autre Lovecraft comme le fit un certain troll chroniqueur, toute personne ayant de près ou de loin vécu une grossesse en aura en revanche des sueurs froides et y regardera à deux fois avant de se glisser sous sa couette. Comme toujours chez Graham Masterton, l’horreur s’inscrit dans le quotidien le plus trivial. Et nos deux enquêteurs casent au milieu de l’enquête un passage au fast-food, une tasse de thé ou une promenade avec le chien de leur ex-femme. C’est cette irruption de l’indicible dans ce qui ressemble à la vie londonienne la plus ordinaire qui soit qui fait toute la saveur de ce livre.

L’histoire et l’explication derrière ces actes monstrueux restent elles des plus classiques. Et feront grincer des dents, celles et ceux qui voudraient réhabiliter la figure de la sorcière. Celle-ci est digne des meilleurs films d’horreur, même si ses motivations sont assez vite expédiées, tout comme la résolution finale. Cette tendance récente à écourter ses romans est d’ailleurs assez dommage alors que les différents points de vue et les multiples rebondissements avaient jusqu’au bout tenu le lecteur en haleine. Une dernière précision, la version francophone de ce livre émane d’une maison d’édition belge, donc vous y trouverez des « nonante » et des « septante » qui pourront vous surprendre et même des lampes DEL, appellation québécoise de nos LED (diodes électroluminescentes). La première fois pour une lectrice française, cela étonne. Mais l’œil s’habitue vite et cela ne freine pas la lecture.

Les Anges oubliés
de Graham Masterton
traduction de Christophe Corthouts-Collins
Éditions Livr’S

La Chasseuse de trolls

Si vous pensiez avoir acheté ou emprunté un livre de fantasy avec La Chasseuse de trolls, reposez-le de suite avant votre passage en caisse. Si vous aimez Henning Mankell, Camilla Läckberg, Jo Nesbo et les autres rois et reines du polar nordique, ce titre est pour vous. En effet, La Chasseuse de trolls est une enquête policière débutant près du cercle polaire et se poursuivant dans toute la Suède.
Tout commence à l’été 1978 : une mère et son fils de quatre ans partent en vacances dans une cabane isolée. La mère revient seule : un géant a enlevé son fils. Vingt-cinq ans plus tard, un autre petit garçon de quatre ans disparaît chez sa grand-mère. Un nain bizarre à l’air pas tout à fait humain a été photographié près de la maison quelques jours auparavant. Il n’en faut pas plus pour que Susso Myrén, cryptozoologue spécialisée dans les trolls, se lance sur la piste des ravisseurs en question… À partir de cet instant, le livre va suivre deux parcours : celui de Susso et celui de Seved, un homme trentenaire vivant dans une communauté isolée et ayant une peur terrible des « grands » qui lui servent de voisins. Peu à peu, leur histoire et le devenir des deux enfants enlevés vont se rapprocher, se croiser et former un tout homogène.
L’approche originale de
La Chasseuse de trolls sur le monde des créatures fantastiques nordiques est particulièrement intéressante. Elle donne certainement envie d’en savoir plus sur cet univers, sachant que les trolls du titre peuvent être des ogres géants comme des lutins semblables à nos nains de jardins et toutes les entités de la féérie suédoise entre les deux. Tellement originale qu’il devient difficile d’identifier exactement quel être se cache derrière quel masque de fourrure. En revanche, le livre a les défauts de ses qualités. Même si des créatures imaginaires sont mêlées à ces disparitions d’enfants, La Chasseuse de trolls reste avant tout un polar. Et scandinave qui plus est. Ce qui signifie que, passé les premiers chapitres narrant la disparition de l’enfant en 1978, l’action démarre lentement. L’auteur ne prend pas son lecteur par la main pour l’entraîner à sa suite. Il peint un tableau pointilliste avec de nombreux détails, dont certains loin d’être essentiel à l’intrigue. Stefan Spjut pose ses personnages et l’atmosphère de son récit avant d’entrer dans le vif du sujet. Et il s’attache principalement aux humains. Si vous rêvez d’action ou de découverte du monde féérique scandinave, passez votre chemin. La Chasseuse de trolls n’est pas pour vous. Le pavé risque même de vous tomber des mains à force d’ennui. En revanche, si vous aimez le genre « polar venu du froid » et qu’une touche de fantastique vous intrigue, le livre de Stefan Spjut est le compagnon idéal pour vos soirées. L’éditeur français annonce qu’il s’agit du premier volume d’un diptyque, j’avoue ne pas savoir de quoi sera fait le second volume. L’intrigue de La Chasseuse de trolls se suffit à elle-même. À moins de raconter l’histoire du côté des créatures peut-être ?

La Chasseuse de trolls
de Stefan Spjut
Traduction de Jean-Baptiste Courtaud
Éditions Actes Sud

(critique initialement parue dans Bifrost n°95)

Shibuya Hell

En cinéma ou en manga, le Japon a une longue histoire avec l’horreur. Soit en revisitant des classiques occidentaux (vampires, goules ou loup-garou), soit en s’inspirant de ses légendes locales. Et parfois en prenant des créatures a priori parfaitement inoffensives pour faire des monstres sanguinaires. C’est le cas avec Shibuya Hell de Hiroumi Aoi. Dans cette série de manga — à ne décidément pas laisser entre les mains de personnes à l’estomac fragile — la source de tous vos cauchemars ne sont ni des géants ni des zombies, mais des poissons rouges. De toutes les formes et de toutes les tailles. Un certain 3 mars, ils envahissent le quartier animé de Shibuya en plein cœur de Tokyo et se mettent allégrement à croquer les passants. Le quartier est vite enfermé comme dans un vieux bocal à poisson. Les animaux de toutes les tailles, des petits alevins à la créature géante capable de ne faire qu’une bouchée d’un hélicoptère de transport, nagent dans l’air et semblent parler.
Le concept de base de Shibuya Hell est donc diablement intrigant, et le dessin est plutôt de très bonne qualité et avec force détails. En revanche, avec seulement deux tomes disponibles en français, et alors que la série est encore en cours au Japon, il est difficile de savoir si le scénario sera à la hauteur. Pour l’instant, le tome 1 sert plus de présentation de la situation vue de l’intérieur de Shibuya par un petit groupe de survivants et le tome 2 s’ouvre sur d’autres survivants et un mystérieux sans-abri. À la fin des deux tomes, on n’a toujours aucun début d’explication sur l’apparition de ces
cyprinidés anthropophages, et le lien commence seulement à se faire entre les protagonistes humains du premier tome et celui du deuxième. Ceux-ci sont jusqu’à présent des stéréotypes de personnages tokyoïtes : les lycéens peu intégrés à leurs groupes, l’idole des jeunes, la fille populaire infecte derrière ses apparences, le troufion yakuza de base, etc. Seul le sans-abri, qui serait ou ne serait pas un monstre lui-même, sort du lot. Et Hiroumi Aoi gagnerait à donner plus de rythme à son histoire. À un moment donné, les belles images et les mises à mort gore ne suffiront plus pour garder le lectorat. Si les deux premiers tomes m’ont intriguée et ouvert l’appétit, j’espère que le troisième sera plus copieux qu’un simple sashimi de carpe, et je me demande comment l’auteur, dont c’est le premier manga, compte tenir sur la longueur avec un tel concept. À suivre ?

Shibuya Hell T1 et 2
de
Hiroumi Aoi
traduction de Yohan Leclerc
Éditions
Pika

 

Sept redditions

Et une demi-teinte… Comme toute suite d’un livre exceptionnel, Sept redditions d’Ada Palmer donne l’impression d’être un cran en dessous de Trop semblable à l’éclair. Principalement parce que l’effet de surprise provoqué par le style très inspiré par la philosophie des Lumières d’Ada Palmer n’agit plus.
D’autant que dans cette seconde partie du rapport de Mycroft Canner sur les sept jours qui mirent fin à l’organisation du monde telle qu’elle perdure depuis trois siècles, le narrateur n’est plus aussi fiable. Et il n’est pas le seul. Les masques tombent de plus en plus vite. Sous le maquillage et les froufrous des lumières, la poudre, le stupre et le sang réapparaissent. Et la lecture implique de sans cesse revoir ses a priori sur les différents personnages.
Les deux missions de Mycroft Canner se sont rejointes. Désormais, il assiste en spectateur à la chute des Ruches plus qu’en acteur de ce qu’il va se passer, du moins pour cette partie. Et là où Ada Palmer avait réussi le tour de force de mêler la SF intimement à la philosophie des Lumières dans le volume précédent, dans Sept redditions le liant est moins solide. Il est vrai que les innovations technologiques de ce monde (celle des Utopistes, le rêve transhumaniste des Brillistes, ou tout simplement les systèmes de traceurs intégrés dans les individus ou les modes de transports) prennent une part plus importante durant ces derniers jours. Et nous retrouvons un roman, certes haletant et plein de rebondissements, de SF plus traditionnel.
Si dans Trop semblable à l’éclair, Ada Palmer avait décrit le monde au bord de l’effondrement par le prisme des mœurs et de la Raison en convoquant les philosophes de son époque fétiches phares sur le sujet, Sept redditions s’attaque plus à la morale, l’éthique et la religion. L’avertissement donné lors du premier tome est toujours plus d’actualité. Si cet aspect là de la ph
ilosophie vous ennuie, vous n’allez pas du tout apprécier ce volume. Personnellement, même si les mythes autour des différentes religions me fascinent, l’adoration mystique de Mycroft Canner et d’autres pour JEDD Maçon et Bridger m’a assez agacée pour avoir plus de sympathie pour Sniper que pour le reste des personnages.
Sept redditions remplit largement son contrat : il clôt le diptyque en apportant des réponses satisfaisantes aux questions nées de la lecture de Trop semblable à l’éclair. Un troisième volume est déjà annoncé (et paru en anglais) pour l’an prochain, mais il s’ouvrira quelques mois plus tard et portera sur la transition entre le monde qui s’est effondré et le suivant. Vous pourrez vous arrêter ici ou poursuivre la découverte du monde Mycroft Canner sans frustration.

Sept redditions
d’
Ada Palmer
traduction de Michelle Charrier

Éditions
Le Bélial’

Le monde selon Garp

L’exemplaire a vécu : acheté neuf, il fut lu et relu tant de fois. Trop pour être comptées. L’histoire a quasiment le même âge que la lectrice. Et pourtant… Le monde selon Garp de John Irving fait partie de ces compagnons de vie que je relis régulièrement (et que visiblement je prête tout autant même si je n’en ai guère le souvenir).
Choisi à l’époque en raison de sa couverture intrigante, Le monde selon Garp servit de déclencheur pour découvrir peu à peu l’ensemble de l’œuvre de John Irving, mais également une porte d’entrée pour découvrir tout un pan de la littérature américaine qui fait toujours d’intéressants petits.
Mais alors, de quoi parle Le monde selon Garp ? De la vie de S.T. Garp (T.S.Garp en VO), américain né en Nouvelle-Angl
eterre en 1943 de sa conception particulière jusqu’à sa mort. Écrivain, lutteur, fils, père, mari, grande gueule : S.T. Garp endossera tous ces rôles et bien d’autres encore. Résumée ainsi, l’histoire pourrait sembler banale. Et pourtant le sens du baroque de John Irving va se révéler par le biais d’une galerie de personnages plus excentriques les uns que les autres et pourtant tellement réalistes. Que ceux-ci ne croisent que brièvement la vie de Garp, comme le trio de prostituées viennoises ou Mrs Ralph,  ou qu’ils y soient plus durablement comme sa mère Jenny Fields, leur amie commune Roberta ou la famille Steering Percy.
Que ce soit dans sa façon de raconter les petites situations du quotidien (la préparation d’une sauce tomate par exemple) ou de raconter les drames et les joies de son héros, John Irving arrive toujours à surprendre son lecteur de page en page et parfois de paragraphe en paragraphe. De plus dans Le monde selon Garp, il décrit un moment particulier de l’histoire américaine de la fin de la Seconde Guerre mondiale au début des années 80, juste avant l’apparition du Sida, sans
pour autant tomber dans les clichés de la littérature de cette époque. Ainsi, John Irving ne parle pas de la guerre du Vietnam (et pour cause, l’auteur a fui la conscription en s’installant au Canada où il vit toujours actuellement) ni de la période hippie ou du maccarthysme. En revanche, de l’essor économique du pays et des choix de vie non conventionnels de Garp et de sa mère à la montée du féminisme et à ses différents courants, sans oublier les différentes facettes de la concupiscence, John Irving aborde de nombreux thèmes avec lucidité, franchise et toujours énormément d’empathie pour ses personnages, même pour ceux qui sont antipathiques comme Michael Milton. De plus, en entrecoupant son récit avec les écrits de la « plume » de son héros, il peut s’essayer à d’autres styles littéraires.
Le résultat est un joli pavé de près de 600 pages qui se dévore de la première à la dernière ligne quasiment d’une traite. Dans Le monde selon Garp, il faut avoir de l’énergie. Dans Le monde selon Garp, « nous sommes tous des Incurables ». En finissant Le monde selon Garp, même très tôt au petit matin après une nuit blanche, on en ressort heureux et plein d’amour pour l’humanité.

Le monde selon Garp
de
John Irving
Traduction de
Maurice Rambaud
Éditions
Points

Le Livre de M

Le moins que l’on puisse dire c’est qu’Albin Michel Imaginaire fait dans le varié. Après un excellent Terminus et un Magicien quantique classique malgré quelques défauts, l’éditeur nous propose avec Le Livre de M de Peng Shepherd un roman inclassable. Imaginez plutôt : le livre commence comme un récit post-apocalyptique assez traditionnel, devient un road-movie sentimental et se termine en une apothéose fantastique et mélancolique. De quoi dérouter non ?
Le Livre de M a pour base un concept plutôt simple : les ombres
dotées de grands pouvoirs magiques sont les dépositaires des souvenirs de l’individu auquel elles sont liées. Là où Roger Zelazny en tire un court roman psychédélique, Peng Shepherd va signer, elle, un gros pavé plus profond où les sentiments ont autant de place que l’action.
Un jour en Inde, un homme perdit son ombre et séduisit le monde entier par ses facéties. Sauf que… après la
perte de son double, l’homme se mit à perdre ses souvenirs puis son identité et parfois à remodeler la réalité en fonction de ses absences. Peu à peu, d’autres un peu partout dans le monde perdent leurs ombres et les sociétés s’effondrent une à une. S’ouvrant aux États-Unis, deux ans après l’apparition du premier cas, Le Livre de M suit quatre personnages différents : Ory et Max, Naz et le mystérieux Celui qui rassemble. Mariés, Ory et Max voient leurs chemins se séparer quand Max perd son ombre et décider de quitter Ory avant d’oublier leur amour. Ory se mettra alors en marche à sa recherche. Naz est une jeune Iranienne championne de tir à l’arc venue à Boston préparer les JO et coincée depuis dans le pays. Enfin, Celui qui rassemble, amnésique suite à un accident, détient peut-être la clé pour guérir les sans-ombres.
D’un chapitre à l’autre, leurs voix s’entremêlent et leurs chemins finissent par se croiser pour donner une vue d’ensemble au lecteur. Le ton introspectif du récit contraste avec les événements plutôt durs et assez mouvementés qu’il décrit. Ceux-ci gagneront en intensité dans le dernier tiers du roman. Une fois que l’on aura pris le temps de connaître les différents personnages, la force de leurs sentiments (amour, amitiés, haine, liens sororaux ou parentaux) et de mesurer la perte que peut représenter leur disparition au fil des oublis. Ou la libération.
En venant tout juste de finir Le Livre de M, il est difficile de dire si je l’ai aimé ou non. Mon côté « fleur bleue » se serait bien passé du tout dernier rebondissement. Mais aimant beaucoup Italo Calvino ou Dino Buzzati et leurs récits partant d’un postulat absurde pour asséner des vérités profondes, j’ai apprécié le propos de Peng Shepherd, ma
lgré une entrée en matière plutôt longuette à mon goût. En tout cas, pour un premier roman, Le Livre de M est une réussite qui plonge droit dans l’âme du lecteur.

Le Livre de M
de
Peng Shepherd
Traduction de Anne-Sylvie Homassel

Éditions
Albin Michel Imaginaire