Sur la route d’Aldébaran

Auteur prolifique, Adrian Tchaikovsky n’est pourtant pas un de mes auteurs de prédilections même si j’ai apprécié Children of Time et Children of Ruin (tous deux parus en français chez Denoël et désormais en poche). Pourtant, quand un de ses textes sort dans la collection Une Heure-Lumière, je suis suffisamment intriguée pour le lire. A priori, comme pour les deux autres livres lus, avec un tel titre, la lecture pourrait s’annoncer comme un space opera d’exploration. Raté ! Certes, le récit est truffé d’extraterrestres aux formes et aux mœurs étranges, mais Sur la route d’Aldébaran est surtout une comédie horrifique drôlement grinçante.
Alors qu’un corps céleste mystérieux a été détecté aux confins du système solaire, une équipe d’astronaute est envoyée en exploration pour découvrir de quoi il retourne. Toute l’histoire nous est contée par Gary Randell, le membre anglais de l’équipage et, nous le découvrons vite, le seul survivant errant à moitié fou dans les Cryptes de l’artefact. Dans son récit, Adrian Tchaikovsky va alterner entre deux époques : un « présent » où Gary Randell s’adresse à Toto, un compagnon imaginaire tandis qu’il arpente à pied les couloirs de l’astéroïde en cherchant la sortie qui le ramènera chez lui, et un passé où Gary raconte comment l’expédition a été montée (avec les différents tiraillements internationaux intraeuropéens ou externes) et comment elle s’est tragiquement terminée. Le tout jusqu’au retournement final. Doté d’un solide sens de l’humour sarcastique lui permettant de surmonter toutes les épreuves, Gary est un narrateur bien sympathique malgré les horreurs qui l’entourent à défaut d’être particulièrement fiable.
Si vous avez le cœur bien accroché — car il est parfois conduit à des extrémités peu ragoutantes — et si vous aimez rire autant que frémir, pourquoi ne pas découvrir Adrian Tchaikovsky avec ce court récit ?

Livre lu dans le cadre du défi Winter short stories of SFFF

Sur la route d’Aldébaran
D’Adrian Tchaikovsky
Traduction d’Henry-Luc Planchat
Éditions Le Bélial’

Le livre de Koli

Après Celle qui a tous les dons et La Part du monstre, M.R. Carey nous replonge dans un Royaume-Uni post-apocalyptique avec Le livre de Koli, le premier volet d’une trilogie en cours de traduction chez L’Atalante. Et comme pour les deux romans précédemment cités, le personnage principal, le Koli du titre est un adolescent qui va se retrouver ostracisé pour partir en périple. Rien de neuf dans l’histoire de l’imaginaire ? Surement, mais Mike Carey sait raconter des histoires et trouver les petits détails qui feront mouche pour entraîner le lecteur à sa suite. Ici, il commence par poser les bases de son histoire dans une communauté retranchée au cœur de la forêt. Suite au dérèglement climatique et aux tentatives de l’humanité de manipuler génétiquement la Nature pour le contrer, celle-ci s’est retournée contre les humains. Animaux géants ou nouveaux, arbres mutants, et même vieille technologie devenue folle tout semble vouloir tuer et se repaître d’eux, y compris certaines communautés de « bannis » recourant au cannibalisme pour diversifier leurs repas. Dans la communauté de Koli, chaque membre est à sa place sous la protection des Remparts, ceux des adultes qui ont su faire fonctionner les anciennes « techs ». Or cette tâche semble toujours incomber à une même famille. Lorsque par dépit amoureux, Koli va transgresser la règle, il va être rejeté hors du village. Survivra-t-il ?
Avant d’aller plus loin, sachez que la lecture de ce roman m’a profondément frustrée. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il se termine quand l’histoire commence ! Plus exactement, lorsque Koli une fois parti et ayant affronté les premiers dangers que son coin de campagne anglaise recèle, se décide à partir pour Londres découvrir s’il reste des vestiges de l’Ancien Monde. Et quand bien même, la description de ce monde et les interactions entre les humains et leurs environnements ou même des différentes sociétés humaines entre elles m’ont fasciné, mon impatience légendaire trépigne de savoir la suite. J’ai également apprécié les interactions entre Koli et Monono, l’IA au cœur de la tech qu’il a volé. Le point de vue de la machine s’entrecoupant à la narration à la première personne de Koli nous éclaire sur l’aspect décalé de ce que comprend Koli de son monde et des restes du XXIe siècle qu’il côtoie.
À suivre donc…

Le livre de Koli
De M.R. Carey
Traduction de Patrick Couton
Éditions L’Atalante

Berserk of Gluttony

Le terme de light novel désigne au Japon un roman plutôt young adult et se caractérisant par des illustrations entre chaque grande partie, sans être assez nombreuses pour lui valoir l’appellation roman graphique ou bande-dessinée. Les thèmes abordés peuvent être parfois durs, ou au contraire le ton être très léger. Berserk of Gluttony de Ichika Isshiki et illustré par Fame se classe résolument dans cette deuxième catégorie. Dans un monde peuplé de monstres, chaque personne a une compétence particulière plus ou moins utile. Les plus puissants deviennent des saints chevaliers chargés de protéger le pays. Le héros de notre histoire, Fate, n’a qu’une compétence plutôt encombrante : la gloutonnerie. Menant une vie misérable de garde, il va un jour arrêter un voleur, découvrir de nouveaux aspects attirants, mais également dangereux à sa faim insatiable et lier son destin à celui de Roxy Hart, la plus jeune des saints chevaliers.
Reprenant le principe des jeux de rôles où le joueur monte en puissance à chaque combat et à chaque monstre tué, et où chaque nouvelle zone à explorer recèle ses propres créatures, Berserk of Gluttony ne surprendra pas par sa trame. En revanche, l’histoire est prenante et le ton suffisamment drôle et enlevé pour que l’on s’attache à son héros, sa naïveté et ses gaffes et que l’on se régale de ses aventures. Ce premier tome n’est qu’une introduction pour présenter les règles du jeu, les enjeux de l’histoire et les protagonistes, mais il remplit parfaitement son objectif : délasser le lecteur et le faire s’évader dans un monde lointain le temps de ses trajets quotidiens. À noter, pour ceux que le format light novel rebute, il existe également une version manga, scénarisée par le même auteur, mais avec Daisuke Takino au dessin. Même si personnellement, j’ai apprécié les illustrations intérieures et la couverture réalisées par Fame pour le light novel, je jetterai surement un œil à cette déclinaison.

Berserk of Gluttony
De Ichika Isshiki
Illustré par Fame
Traduction de Yukio Reuter
Éditions Maho

Aucune femme au monde

Spécialisé avec sa collection Dyschroniques dans la réédition de nouvelles et novellas du patrimoine de la science-fiction, la maison d’édition Le Passager clandestin publie enfin un texte d’une grande dame de l’âge d’or de la SF, Catherine L.Moore. D’elle, je ne connaissais que Shambleau et son héroïne de fantasy Jirel de Joiry. Aucune femme au monde représente une facette encore différente de son style. Écrit en 1944, il évoque à mes yeux de lectrices du XXIe siècle tout autant les mythes de Pygmalion et de Frankenstein (ce dernier étant explicitement mentionné dans le récit) que le manga et les anime Ghost in the Shell.
Aucune femme au monde a pour protagoniste principale Deirdre, artiste et star de télévision gravement brûlée dans un incendie. Elle n’a survécu qu’en s’abandonnant qu’aux bons soins d’un savant audacieux qui en fit un cyborg ravissant. Elle est désormais décrite comme une sorte de chevalier féérique à la peau de métal doré et à la grâce et au charme décuplés. Mais est-elle toujours humaine ? Ou devra-t-elle vivre coupée de ses passions et de son public ?
Même si l’autrice est une femme comme son personnage principal, elle a choisi de nous raconter cette histoire d’un point de vue masculin. Celui-ci, Harris, l’ancien impresario de Deirdre en découvre la nouvelle incarnation au début du récit. Il est celui qui verra la femme derrière le métal, tandis que son médecin verra avant tout la mécanique bien réglée qu’il a contribué à édifier. Si les hommes de l’histoire sont pleins de préjugés, Deirdre parvient à s’imposer. Étant enfin de nouveau autonome, elle n’attend pas qu’on lui prescrive la façon dont se comporter et entend bien mener comme bon lui semble le reste de sa vie. Elle compte surtout affronter à sa façon et avec ses propres atouts ses peurs et incertitudes quant à sa nouvelle identité.
Récit émouvant et sensuel,
Aucune femme au monde ne correspond pas à ce que l’on pourrait attendre d’un texte de science-fiction destiné aux « pulps magazine ». C’est pourtant un texte qui consacre à la fois l’essence même de la science-fiction en nous confrontant à une altérité, tout en restant suffisamment atemporel pour parler au lectorat moderne.

Aucune femme au monde
De Catherine Lucille Moore
Traduction d’Arlette Rosemblum
Éditions Le Passager clandestin

Vision aveugle

Il est des conseils de lecture improbables qui conduisent parfois à des pépites. Lorsqu’il y a moult années, entrant dans une librairie je demande au vendeur un livre avec un « vrai vampire, pas un machin à paillettes » et surtout sans romance, pourquoi celui-ci a choisi Vision aveugle de Peter Watts (en version poche) alors qu’il s’agit de pure SF, et non de fantastique ou autres genres plus couramment fréquentés par les bipèdes hématophages ? Nul autre que lui ne le saura, mais qu’il en soit une fois de plus remercié à l’occasion de la réédition de ce chef-d’oeuvre exigeant, mais ô combien plaisant à relire !
Si vous ne connaissez pas Peter Watts, allez donc relire ce que j’ai déjà dit sur son recueil de nouvelles ou son court roman récemment parus. Si vous cherchez une lecture « feel good » et d’accès facile, passez votre chemin : Vision aveugle n’est pas pour vous. Ce huis-clos spatial et cette histoire de « premier contact » abordent une multitude de thèmes riches et jouent avec des concepts passionnants mais ses personnages terriens sont tous des éclopés de la vie. Que ce soit le narrateur, Siri Keeton qu’une opération cérébrale a rendu inapte à l’empathie (comme la Mila Vasquez de Donato Carrisi), le chef de l’expédition – le vampire demandé – survivance d’un passé rappelé pour ses capacités intellectuelle, la linguiste aux personnalités multiples, la militaire de carrière et le biologiste passant plus de temps conscients dans leurs machines que dans leurs propres enveloppes corporelles), tous sont inadaptés à la vie en commun et pourtant ils vont être confrontés à l’inconnu : une race extra-terrestre au fin fond du système solaire. Sont-ils vivants ? Intelligents ? Conscients ? Menacent-ils l’espèce humaine et la survie sur Terre ? Ils devront répondre à ces questions et se faisant s’interroger sur leurs propres humanités et sur l’(in)intérêt de la conscience dans l’évolution et la survie de l’espèce.
Pour autant Vision aveugle n’est pas un conte philosophique ni une longue introspection. S’il manipule de nombreux concepts (aussi bien en terme d’exploration spatiale, de biologie que de neuroscience ou de religion, mais également l’intelligence artificielle et les différentes variations du transhumanisme), et s’il faut donc présenter les différents concepts pour le lecteur, c’est surtout un roman bourré d’action. De par sa fonction de « chambre chinoise » au sein de l’équipage, Siri Keeton est le mieux placé pour présenter les différents concepts et les expliquer. Mais même ses différentes remémorations sur sa vie avant l’expédition ne coupent pas le fil de la lecture. Et certaines de ses remarques ou des lignes de dialogues sont cyniquement drôles ce qui apporte en plus un peu de légèreté dans un texte dense. Notons que cette nouvelle édition est richement illustrée et propose également une nouvelle, Les Dieux insectes, pendant terrien à certaines des interrogations de l’équipage (même si Echopraxie est le roman racontant les événements qui se sont passés sur Terre durant le voyage du vaisseau et sa rencontre avec l’inconnu). Elle dispose également d’une préface et d’une postface de l’auteur pour celles et ceux qui veulent en savoir plus sur les concepts présentés dans le roman. Et est donc moins aride que ma vieille édition parue à l’époque chez Pocket.
Vision aveugle
d
e Peter Watts
traduction de Gilles Goullet

Éditions
Le Bélial’

Avis d’invité – La Troisième griffe de Dieu

Il a depuis son dernier passage ouvert son propre blog consacré aux livres de poche, mais Jean-Yves revient aujourd’hui nous parler d’un coup de cœur en grand format. Et toujours d’enquête policière, mais cette fois-ci dans un ascenseur spatial ! Découvrons son opinion sur La Troisième griffe de Dieu d’Adam-Troy Castro.

Les lectures grand format représentent, à la louche, moins de 5 à 10% de mes lectures annuelles et je fuis comme la peste les cycles qui ne sont intégralement publiés en VF. Pourtant, après lu et adoré — c’est peu de le direÉmissaires des morts, premier tome du cycle, j’ai acquis et lu dans la foulée cette suite sans attendre une version poche et l’assurance d’une traduction du troisième et dernier volume. Au moment où j’écris ces lignes, j’aurais envie de me contenter de reprendre un laconique « vous aimerez si vous avez du goût », d’autant plus qu’écrire un retour sur un tome deux sans spoiler le premier est une gageure. Pourtant, La troisième griffe de Dieu mérite que je prenne une paire d’heures pour vous convaincre qu’Adam-Troy Castro a réussi à écrire une suite encore plus solide — alors que le livre central est souvent le plus faible des cycles — en approfondissant ses personnages et son univers, servis par un thriller huis-clôt haletant.

Comme pour le premier, Albin Michel Imaginaire a fait le choix de produire un recueil, avec cette fois le roman éponyme suivi d’une nouvelle. À nouveau, nous pouvons suivre l’évolution d’Andrea Cort, qui s’est adoucie un peu, ou du moins qui le prétend, le roman étant écrit à la première personne. Ses relations à autrui sont toujours très compliquées et même si elle supporte davantage les conventions sociales, elle est toujours hantée par ses démons intérieurs et prompte à des crises de colère, voire de violence pour extérioriser sa frustration. La galerie de personnages qui gravite autour d’elle et qui est parfois victime de ces excès est toujours aussi aboutie. En seulement quelques lignes et dialogues, Adam-Troy Castro leur donne beaucoup de profondeur, de complexité et les rend mémorables, dans tous les sens du terme. Fidèle à sa patte, les interactions entre les protagonistes sont l’ossature du livre, mais sans jamais verser dans le manichéisme. En effet, tous sont unis par deux questions communes : la fin justifie-t-elle les moyens ? Qu’est-ce que le bonheur ? Ces thèmes ne sont bien sûr pas nouveaux en littérature, mais la science-fiction imagine des moyens plus performants, des « progrès », notamment technologiques, et donne donc une intensité supplémentaire à ces problématiques. Peut-on contrôler l’esprit — thème déjà abordé dans Émissaires des morts – pour une cause « juste » ? Utiliser une quantité infinie d’argent sale pour améliorer l’univers ? Renoncer à son libre arbitre pour être heureux ? Charge à la lectrice ou au lecteur de répondre.

« Xana appartient aux Bettelhine, une famille dont la fortune dépasse celle de certaines civilisations. La planète est le siège de la Manufacture de munitions Bettelhine, qui détient des implantations sur une centaine de mondes. Sa production se caractérise par un pouvoir de destruction qui a réduit en cendres certains endroits habités par l’humanité ; sa cupidité en a transformé d’autres en taudis ravagés par leurs dettes. »

Adam-Troy Castro prolonge également ses réflexions sur ce que pourrait être un extrême capitalisme. Quand en ce moment même certaines firmes transnationales ou individus sont aussi riches et puissants que des États, la SF permet d’imaginer un changement d’échelle, spatial et temporel, et donc ce que seraient des firmes trans-planétaires, voire trans-civilisationnelles, dirigées par des familles régnant comme des seigneurs entourés de leurs serfs. Les Bettelhine ne sont guère sympathiques – euphémisme – car leur fortune vient de la vente d’armes ; et dans un univers space opera, les clients potentiels, de même que les moyens de tuer ne manquent pas. La question de la destruction est d’ailleurs centrale et donne son titre au roman, la griffe de Dieu étant une arme rituelle. L’auteur montre ainsi l’extrême ingéniosité que peuvent déployer les individus pour s’entretuer, de manière plus ou moins spectaculaire ou douloureuse, depuis l’accès à la conscience. Certains extraits du livre font d’ailleurs froid dans le dos, et c’est sur l’usage d’une de ces armes que notre Procureure extraordinaire va devoir enquêter.

« “Quelqu’un dans cette pièce est un assassin.” Philippe Bettelhine avait blêmi, mais il ne se laissa pas démonter, je dois lui reconnaître au moins ça. “À part vous, vous voulez dire ?” fit-il d’une voix rauque. »

En effet, La troisième griffe de Dieu est un thriller qui marie à merveille des touches modernes et retro. C’est un whodunit dans un ascenseur spatial et dont le petit nombre de personnages rappellera invariablement Le crime de l’orient express d’Agatha Christie. L’hommage est évident et j’affirme sans hésitations qu’Adam-Troy Castro se hisse à la hauteur de la romancière britannique. Il parsème son livre d’indices qui servent à la fois l’intrigue et le world building, sans hésiter à introduire de fausses pistes, et qui forment un ensemble parfaitement cohérent, au point de pester de ne pas avoir deviné plus tôt. J’ai relu quelques extraits pour les besoins de cette chronique et les éléments sont très nombreux : cela donne envie de relire pour les dénicher tous. Là encore, les aspects SF permettent d’introduire de nouveaux mobiles, procédés ou armes du crime. Enfin,l’auteur maitrise totalement le rythme du récit entre un début sur les chapeaux de roue, cliffhangers de fin de chapitres, phases de danger ou de désespoir, et révélations jusqu’aux dernières pages. Ce tome n’est pas qu’une péripétie de plus dans la vie d’Andrea Cort et l’auteur construit son destin avec patience et méthode. Attendre la suite s’annonce difficile.

Vous aimerez si… Vous aimerez !

La Troisième griffe de Dieu
d’Adam-Troy Castro
traduction de Benoît Domis
Éditions Albin Michel Imaginaire

Les Employés

Vous connaissiez les OVNI, voici un OLNI, objet littéraire non identifié, signé Olga Ravn, une poétesse danoise qui s’essaie ici à la prose. De quoi parle Les Employés ? Du travail d’une commission d’enquête au sein du six millième vaisseau. Celui-ci a quitté la Terre pour explorer La Nouvelle-Découverte sans espoir de retour. À son bord d’étranges incidents se produisent après l’observation prolongée de certains « objets » qui ont été trouvés sur la planète. La commission va donc interroger l’ensemble de l’équipage, humains comme ressemblants, pour tenter de comprendre ce qu’il se passe et prendre une décision sur la poursuite ou non de la mission.
L’histoire elle-même des
Employés se dévoile par petites touches, plus par des impressions sensorielles, des rêves, des hallucinations et des réminiscences du passé que par un enchaînement linéaire de faits. Nous ne rencontrons jamais les membres de ladite commission, mais nous ne lisons qu’une série de dépositions numérotées très courtes. Certaines ne font que quelques lignes, la plus grande ne dépasse pas quatre pages. Peut-être certains employés témoignent-ils plusieurs fois, et peut-être que non. Certains sont clairement identifiés comme humains, d’autres comme ressemblants (des androïdes immortels similaires à ceux de la série Äkta människor – Real Humans), d’autres restent dans un entre-deux flou vis-à-vis du lecteur, de la commission et pour certains d’eux-mêmes.
En remontant dans les souvenirs et les sensations des anonymes faisant ces dépositions, Olga Ravn nous dresse le portrait d’une société oppressive et interroge l’humanité de ses employés. Son écriture fluide est également très organique. Sons, images, goûts et odeurs sont convoqués pour montrer son coin d’univers. Les objets, inspirés des installations et sculptures de
Lea Guldditte Hestelund, n’ont qu’un rôle de catalyseur pour les frictions qui vont apparaître au sein de l’équipage. Et pourtant, ils sont si graphiquement restitués que le lecteur les sent presque palpiter au bout des pages.
Ai-je aimé ce livre ? Je ne saurais le dire après une première lecture. Il m’a intrigué, touché et me donne envie de le redécouvrir. Peut-être cette fois-ci en lisant les dépositions par ordre croissant des numéros et non au fil du texte ?


Les Employés
d’Olga Ravn
traduction de Christine Berlioz et Laila Flink Thullesen
Éditions
Pocket Imaginaire

Suivi de mangas

Il y a quelques mois, je vous parlais de premiers tomes de mangas, en me demandant s’ils valaient le coup de continuer plus avant. Pour deux séries, ayant continué ma lecture, j’ai ma réponse. Découvrons donc…

Sarissa of Noctilucent Cloud – tome 4

À la sortie du premier tome, je me demandais si l’histoire saurait gagner en originalité ou si cela resterait celle d’un shonen de bagarre aérienne classique avec des kaïjus. Au sortir de ce quatrième tome, je dirais que Sarissa se situe toujours à mi-chemin entre ces deux tendances. Mais ce titre est surtout diablement addictif. Les personnages sont particulièrement attachants, et leur psyché a plus de profondeur que prévu. Quitte à appuyer là où ça fait mal, comme le passé du pilote français présenté comme un ex-skin raciste qui en dit beaucoup sur l’image de notre pays à l’étranger… Les mystères également s’épaississent et nous ne sommes pas dans la configuration bateau : un volume, un nouvel arpenteur à affronter. Qui sont les Anciens ? Pourquoi Danke et la nouvelle fireball ont-ils une apparence aussi étrange ? Que sont au juste les arpenteurs ? Que veut réellement Mum ?
Vous l’aurez compris, Sarissa est devenu pour moi l’un de ces titres détente que j’attends et que dévore aussitôt acheté. Les explications et notes en fin de volume font également partie de mon plaisir de lecture, en passionnée d’aéronautique.


Sarissa of Noctilucent Cloud
de Miki Matsuda (scénario) et Kome (dessins)
traduction de Akiko Indei et Pierre Fernande
Éditions Panini

Wombs – tome 3

Si les deux premiers volumes m’avaient convaincue de la qualité de cette série (même si son thème sous-jacent peut ne pas plaire à tous les publics), ce troisième tome de Wombs confirme cette impression en étant néanmoins plus classique. Mana Oga et ses collègues des forces de transfert ne voient qu’une partie de la guerre en cours et même leurs supérieurs ne jouent pas franc-jeu avec elles. Rien que de très normal dans une fiction militaire, mais même dans cet épisode de transition Yumiko Shirai arrive à nous captiver. Ici, plus que le changement de poste de Mana Oga, j’ai particulièrement apprécié d’en apprendre plus sur les navis et sur la population autochtone de la planète, les nibas. Si la guerre reste présente, l’action sur le front physique laisse la place à des combats psychiques que ce soit pour conquérir de nouveaux points de transfert ou pour que la protagoniste maîtrise ses nouvelles compétences tout en conservant sa santé mentale. Seul bémol, le style parfois trop précipité de la mangaka qui rend certains passages difficilement lisibles. La suite étant prévue pour janvier 2022, je vais la guetter avec impatience…

Wombs
de Yumiko Shirai
traduction d’Alexandre Goy
Éditions Akata

En guise d’apéritif — Fournaise

Comme son parèdre éditorial, Scylla, l’avait fait avant avec Bienvenue à Sturkeyville, les éditions Dystopia s’apprêtent à publier un recueil de nouvelles de Livia Llewellyn, Fournaise au mois de novembre prochain. Alors que la précommande bat son plein, la nouvelle-titre du recueil est disponible gratuitement en téléchargement, traduite comme toutes les autres par Anne-Sophie Homassel.
L’histoire est racontée par une jeune fille. Elle explique les changements survenus dans sa ville natale. Ceux-ci, délétères et insidieux, s’attaquent aux magasins comme aux habitants jusqu’à ce qu’il n’y a plus qu’elle, sa mère et leurs souvenirs…
Livia Llewellyn est une autrice œuvrant depuis le début du XXIe siècle et écrivant principalement des nouvelles d’horreur « sexuellement explicite » selon ses propres termes et des poèmes. Fournaise n’est pas sexuellement explicite et son horreur est insidieuse, mais elle dépeint quelques scènes proprement effrayantes et, bien que s’adressant à des adultes, son texte n’est pas sans rappeler le Coraline de Neil Gaiman. Si ce texte donne le ton du recueil à venir, je ne vais pas regretter ma précommande.
Si vous souhaitez découvrir d’autres textes de l’autrice en attendant le recueil, son site liste certaines de ses publications à lire en ligne (en anglais).

Fournaise
de 
Livia Llewellyn
traduction d’
Anne-Sophie Homassel
Éditions
Dystopia

Nos mondes i-maginés

De la maison d’édition Akata, je ne connaissais jusqu’ici que les mangas et non la collection de romans. Réparons cette erreur avec Nos Mondes i-maginés de Tetsuya Sano. Ce livre nous raconte l’histoire croisée de Somei, Yoshino et Mashiro. Les deux premiers se rencontrent au collège et se lient d’amitié grâce à un amour commun de la littérature et de l’écriture. Quand Yoshiro publie un best-seller à la fin du collège, Somei rongé par la jalousie, fait un blocage et n’arrive plus à écrire. Quand elle meurt, il s’enfonce dans la dépression et n’arrive plus qu’à envoyer des mails à l’adresse de son amie défunte. Un jour, il reçoit une réponse… Y a-t-il un signe ? Et quelle est la place de la nouvelle du lycée, Mashiro, elle aussi fan de l’œuvre de Yoshino ?
Roman relativement court, Nos Mondes i-maginés est lourd du mal-être de ses personnages. Ceux-ci sont des adolescents en décalage avec les attentes de leur entourage, mais aussi avec leurs envies et leurs sentiments. Du coup, le récit oscille du fantastique au polar ou au récit de sortie de l’enfance classique. D’autant qu’on y suit deux trames temporelles : l’une où Yoshino est morte et où Somei survit en tentant de guérir son rapport à l’écriture, et une où elle est vivante. Jusqu’au bout, le lecteur se plaçant du point de vue de Somei ne sait sur quel pied danser. Et si le jeune homme n’est pas particulièrement sympathique ni populaire, il en est bien conscient. Déjà solitaire avant de rencontrer Yoshino, la mort de cette dernière n’a fait que le renfermer un peu plus dans sa coquille. Et pourtant ce sont ses mots qui lui permettront de s’épanouir.
Proposé dans la collection « Young Novel », Nos mondes i-maginés est effectivement à destination d’un public adolescent (ou de parents d’adolescents). S’il dépeint parfaitement les sentiments d’inadéquation, de déprime ou d’incertitude de cette tranche d’âge chez leurs personnages, il a l’avantage ne de pas plaquer de leçon de morale sur le récit. Certes la fin est plus heureuse, mais elle n’est pas réellement un « happy end ». Comme dans la vie.

Nos mondes i-maginés
de Tetsuya Sano
traduction de Diane Durocher
Éditions Akata