L’insondable profondeur de la solitude

Une couverture légèrement décalée, un titre qui évoque Gabriel Garcia Marquez et Milan Kundera, il suffit parfois de peu de choses pour choisir un livre. Et voici comment L’Insondable profondeur de la solitude de Hao Jingfang a rejoint ma bibliothèque.
L’autrice est elle-même consciente de ses lacunes. Elle précise elle-même dès l’introduction que son écriture est plus fondée sur des concepts que sur une intrigue étoffée. Plus exactement, elle affirme : «
 je me passionne parfois pour des idées abstraites […], et il m’est difficile de ne pas négliger quelque peu l’intrigue dans ce processus. »
Cette mise en garde en tête, le lecteur peut parcourir ces onze nouvelles et y découvrir deux ou trois purs bijoux parmi des textes nettement plus bancals, mais comme le dit Hao Jingfang elle-même, avec des concepts intéressants. Avant toutes choses, suivez mon conseil et sautez les deux derniers récits. La Chambre des malades n’a aucun intérêt et son histoire semble lue et relue plusieurs fois par ailleurs ; Le Procrastinateur n’a lui ni queue ni tête comme s’il manque deux ou trois pages de texte entre l’introduction et la conclusion.
En revanche,
L’insondable profondeur de la solitude contient trois petits bijoux du genre nouvelles qui justifient son achat. Le premier, Pékin Origami, mérite bien son prix Hugo 2016. Cette dystopie où une ville se replie sur elle-même pour permettre à chaque couche sociale d’avoir son temps d’exposition à la lumière a un côté à la Dino Buzzati ou à la Brazil qui m’a beaucoup plus. La deuxième petite merveille, L’envol de Cérès, est la seule nouvelle d’outre-planète de ce recueil. Ce qui lui permet de mêler un côté très hard science sur la conquête spatiale à un côté extrêmement poétique sur la force des rêves d’enfance. Enfin, Le Palais Efang, avec son mélange de légendes chinoises et d’absurdité dans la quête d’immortalité, m’a également beaucoup plus avec son ton désabusé mais souriant. Même si la statue de l’empereur m’a immanquablement fait penser au Cœur perdu des automates.
Pour les autres nouvelles de ce recueil, mon avis est nettement plus mitigé. Pour certaines, le concept est bon et la chute percutante, mais le chemin pour y arriver est plutôt quelconque et insipide. C’est le cas pour
Le Dernier des braves ou Le Théâtre de l’univers. Dans d’autres cas, comme dans Question de vie ou de mort, l’histoire est bien trop délayée à mon goût. Le record étant les deux nouvelles en miroir, Au Centre de la prospérité et Le Chant des cordes, qui sont bien trop longues pour réellement captiver le lecteur malgré une variation intéressante sur les harmoniques célestes. D’autant qu’elles sont l’une derrière l’autre dans le recueil et que du coup, la lecture donne l’impression de bégayer.
Espérons que Hao JingFang progressera dans le domaine de l’intrigue, et donnera un style un peu plus vif à son écriture, ses idées valent qu’on s’y penche.


L’insondable profondeur de la solitude
de Hao Jingfang
Traduction de Michel Vallet

Éditions Fleuve

Shades of Magic

Quand plusieurs personnes de votre entourage vous parlent d’un livre ou d’une série de livres en bien, qu’ils vous disent, connaissant vos goûts littéraires, qu’elle va vous plaire, vous feriez quoi ? Généralement, moi je les écoute. Parfois, j’ai effectivement de très belles surprises comme Children of the Time d’Adrian Tchaikovsky. Et parfois de très grandes déceptions comme The Dark Tower de Stephen King. Ici, la trilogie Shades of Magic de V.E.Schwab est entre les deux. Alors que le troisième tome est sorti depuis peu en français aux éditions Lumen, un ami m’a prêté les trois livres en version originale : A Darker Shade of Magic, A Gathering of Shadows et A Conjuring of Light.
Disons-le tout de suite, si j’avais dû dépenser de l’argent pour lire ces livres, je ne l’aurais pas fait ou tout du moins je n’aurais pas dépassé le premier tome. Là, puisqu’ils étaient prêtés, j’ai lu les trois. Et bien m’en a pris.
Si les deux personnages principaux, Kell et Lila, restent des têtes à claques d’un bout à l’autre de la trilogie, ils deviennent
nettement plus supportables dans les deux derniers tomes. Et surtout V.E.Schwab étoffe ses personnages secondaires et en ajoute des nouveaux dans A Gathering of Shadows et A Conjuring of Light, nettement plus intéressants. Le postulat de base de A Darker Shade of Magic est intéressant en soi : une ville – Londres et quatre mondes différents (certains sans magie, d’autres avec) normalement étanches entre eux sauf à quelques rares initiés qui ne se connaissent pas, mais où les actions dans l’un vont avoir des conséquences funestes pour tous les autres. Sauf que… Comme dans toute bonne trilogie, A Darker Shade of Magic commence par un volume qui fonctionne surtout comme une longue introduction de trois des différents Londres et de leurs particularités. L’intrique à proprement parler ne commence doucement qu’au deuxième tiers du roman et tout se précipite et s’enchaine dans le dernier tiers avant une fin particulièrement abrupte. Bien dans la manière de Lila Bard, mais en tant que lectrice, j’ai très moyennement apprécié.
A Gathering of Shadows, le deuxième volume, nous plonge lui directement dans l’action. Et s’il se passe quatre mois après la fin de A Darker Shade of Magic, son action est resserrée en l’espace de quelques jours et presque entièrement dans l’un des Londres. De plus, certains personnages comme mon favori, Alucard Emery, apparaissent enfin. Et la magie qui donne son titre à la trilogie est nettement plus explorée, montrée et expliquée. Si je me suis traînée pour lire A Darker Shade of Magic, j’ai littéralement dévoré A Gathering of Shadows en riant parfois aux éclats. Et toujours en me demandant comment une fille aussi imbuvable et imbue d’elle-même que Lila Bard a pu survivre aussi longtemps. Si vous n’aimez pas les Mary-Sue, passez votre chemin, elle en est un parfait exemple avec toujours le don approprié au bon moment pour faire avancer l’intrigue.
Mais des trois, je crois qu’
A Conjuring of Light est mon favori. L’heure est grave, le Londres principal risque d’être englouti dans l’ombre, les personnages ont muri et doivent — enfin ! – faire face à leurs responsabilités ou gagner leurs indépendances quitte à en payer le prix. L’action est moins resserrée, mais mieux construite et j’ai apprécié de découvrir le monde « rouge » au-delà de la ville de Londres. En revanche, je cherche encore l’intérêt des passages dans le monde « gris » (le notre au début du 19e siècle) qui n’apportent quasiment rien à l’intrigue. Et la conclusion est une vraie conclusion. Suffisamment ouverte sur le devenir de certains personnages pour laisser place à l’imagination, mais pas trop pour se sentir frustrée par la fin du livre.
Si votre genre de prédilection est la fantasy classique légère et que vous cherchez quelque chose sans elfe, troll ou gobelin, n’hésitez pas :
Shades of Magic est calibré à la perfection pour vous plaire. Sinon, ce n’est peut-être pas la trilogie à mettre en priorité de pile de livres à lire.

Shades of Magic
(A Darker Shade of Magic, A Gathering of Shadows et A Conjuring of Light)
de V.E.Schwab
Éditions Titan Books
(disponibles en français chez Lumen)

Fil rouge 2018 : Chroniques des Années noires

Dans notre fil rouge 2018, septembre est placé sous le signe de l’uchronie. Étrangement, celle qui m’a le plus marqué récemment est signé de Kim Stanley Robinson, un auteur que je connais mieux pour ses œuvres se passant outre-Terre.
Dans ses Chroniques des Années noires, il réimagine l’histoire mondiale à partir du Moyen-âge. Il prend en effet comme date de changement, l’année 1347 et le début de l’épidémie de peste noire en Europe. Celle-ci au lieu de tuer 30 à 60 % de la population européenne comme dans notre réalité, en détruit 75 à 90 %. Du coup, les royaumes occidentaux ne peuvent imposer leurs dominations économiques et culturelles sur le reste du monde, et l’histoire change complètement de visages. Pour Kim Stanley Robinson (et le titre en anglais du livre — The Years of Rice and Salt — est beaucoup plus explicite), ce sont les empires chinois, indiens et ottomans qui vont marquer de leurs dominations le monde en se livrant au fil des siècles une guerre tantôt larvée, tantôt bien active.
Chroniques des Années noires est découpé en dix périodes et dix lieux différents, de l’Europe centrale de 1347 au 21e siècle, en passant par l’invasion du Japon par la Chine conduisant à la conquête des Amériques par la face ouest, ou Samarcande et le renouveau scientifique des Lumières. Dans chaque période, des personnages vont nous servir de guide, réincarnation des personnages précédents repérables par les initiales de leur nom.
J’ai beaucoup aimé Chroniques des Années noires pour plusieurs raisons. Déjà, c’est une uchronie qui reste résolument tournée vers la science-fiction et qui ne part pas dans un monde steampunk (même si j’adore également le genre) ou fantastique où la science et la magie ne se distinguent pas l’un de l’autre. D’autre part, parce que celle-ci prend un point de départ original : ce n’est ni la non-chute de Rome, ni la vie de Napoléon, ni la Seconde Guerre mondiale. Et le fil choisi poursuit une certaine vraisemblance, si l’on écarte le mysticisme impliqué par les différentes réincarnations, dont une en tigre. Quelle que soit l’époque, le récit se lit très bien et les petites histoires mettent en avant la grande. Quitte à donner envie de se plonger dans la vie de personnages historiques réels méconnus en Europe comme le marin Zheng He.

Chroniques des années noires
de Kim Stanley Robinson
Traduction de David Camus et Dominique Haas
Éditions Pocket

Working Class Heroic Fantasy

S’il est bien un livre où le bouche-à-oreille sur les réseaux sociaux marche, c’est Working Class Heroic Fantasy. À force de voir circuler par épisodes les chapitres sur Mastodon, un réseau social pourtant réputé opaque, j’ai fini par craquer. Et maintenant que le roman de Simon « Gee » Giraudot est enfin terminé, je l’ai chargé sur ma liseuse et vogue la galère…
Moins de vingt-quatre heures plus tard, mon voyage s’est achevé sur un franc sourire. Même si comme son titre l’indique clairement, Working Class Heroic Fantasy, relève de la fantasy pure et dure qui n’est pas mon genre de prédilection, j’ai pris énormément de plaisir à lire ce livre révolutionnaire. Dans un monde moderne pas si éloigné du monde, les races classiques de la fantasy — elfes, orques, gobelins, gnomes, nains, humains, fées, etc. — vivent en paix et a priori classiquement. Sauf que…
Sauf que la classe politique est aux mains de morts-vivants, que le pouvoir économique est aux mains des orques et des gobelins, et que ceux-ci, cédant aux clichés du genre à une exception près, sont détestables et n’hésitent pas à opprimer les classes subalternes. Et sauf que le spécisme est bien présent entre les races magiques (elfes, fées et magiciens) et les races dites « inertes » qui ne peuvent naturellement pas utiliser la magie et se sont tournées vers la science et la technologie pour compenser, et suivant la taille moyenne des différentes tailles (les orques frôlant les 3 m au sommet de la pyramide et les individus à la verticalité plus vacillante comme les nains et gnomes se retrouvent tout en bas). Quand Brane Mustii, humain employé de bureau de base, se fait une fois de plus humilier par son supérieur gobelin, il se décide à franchir la porte de son syndicat. Et se retrouve en moins de deux embarqué dans une quête qui de minutes de jurisprudence en épée mystique aboutira à rien moins que la révolution, et peut-être l’émergence d’une nouvelle forme de société autogérée et plus égalitaire. Vous l’aurez compris, mais ici aussi le titre est assez clair, Working Class Heroic Fantasy met la politique au cœur de son histoire. Avec une analyse assez fine et toujours hilarante des différents courants de pensée en vigueur. Les postures syndicalistes de Carmalière et ses contradictions internes après huit siècles de lutte valent notamment le détour… Et comme toute quête, l’action ne manque pas avec un dragon et des Valkyries à affronter, et des caractères bien trempés à concilier.
Si sur le fond, Working Class Heroic Fantasy vaut déjà le détour, sa forme de distribution est également originale. En effet, non seulement le livre est autoédité, mais il est disponible sous Creative Commons (CC BY-SA 3.0 FR plus exactement), ce qui donne le droit à tout à chacun de remanier ce livre pour le diffuser sous un autre format, en utiliser une partie ou le réarranger à sa sauce à condition de ne pas appliquer de restrictions légales ou techniques à votre version. Si vous voulez lire simplement le livre, vous pouvez le télécharger ici ou ici gratuitement, ou le commander ici en version papier pour 15 €. Bonne découverte !

Working Class Heroic Fantasy
de
Simon “Gee” Giraudot
É
ditions Framabooks

Deux variations autour de Sherlock Holmes

Avouons-le d’entrée de jeu, Sir Arthur Conan Doyle m’ennuie comme écrivain. Je trouve son style souvent trop maniéré pour me séduire. Pourtant, son personnage le plus connu me fascine. Que ce soit en anime, au cinéma ou dans ses différentes incarnations télévisuelles, Sherlock Holmes en prototype du détective britannique distant et abrupt, mais efficace m’attire. Du coup, à défaut de lire les romans et nouvelles de son créateur, j’aime assez découvrir ce qu’en ont fait d’autres auteurs. Voici deux variations de l’univers molmesien intéressantes.
La première est signé Caleb Carr. Connu pour les enquêtes policières du Dr Laszlo Kreizler (L’Aliéniste, L’ange des ténèbres) qui se situent à la même période que celles d’Holmes et Watson (fin 19e
début 20e) mais de l’autre côté de l’Atlantique, Caleb Carr est a son aise pour bâtir une intrigue policière. Le roman qui nous occupe, Le Secrétaire italien, pourrait tout à fait s’intégrer à l’œuvre de Conan Doyle sans trop dépareiller. Petit bonus pour moi, il fait apparaître l’un de mes personnages secondaires favoris, Mycroft Holmes. Le résultat est une intrigue solide au sein du palais royal d’Holyrood (à Édimbourg en Écosse) et bien ficelée. Malgré l’utilisation ingénieuse d’armes médiévales, elle reste à mon goût trop classique et trop proche du modèle original. Mais elle a au moins le mérite de confronter Holmes et Watson au surnaturel, comme dans Le Chien des Baskerville.

La deuxième variation est signée Kim Newman que je connaissais principalement pour sa trilogie Anno Dracula, Le Baron rouge sang et Dracula Cha Cha Cha où il imagine un monde où Dracula sort vainqueur de son affrontement avec Jonathan Harker, et vampirise cette chère reine Victoria pour s’emparer du trône anglais. Un tel auteur ne pouvait donc pas faire dans le classique avec le mythe holmesien. Et pour preuve, avec Moriarty, le chien des d’Urberville, Kim Newman prend le contrepied du cadre établi par Arthur Conan Doyle et choisi de s’intéresser aux deux principaux antagonistes d’Holmes : le professeur Moriarty et le colonel Moran. Il imagine que les deux se sont associés dans une agence du crime pendante parfaite de l’agence de détectives de Sherlock Holmes. Le colonel Moran tenant ici le rôle du docteur Watson, c’est lui le narrateur des septs affaires rassemblées dans ce recueil. Chacune étant le pendant obscur d’une affaire connue de Sherlock Holmes. Sauf qu’il ne s’agit pas ici de résoudre une énigme, mais bien pour Moriarty et ses acolytes d’arriver à leurs fins criminelles de façon la plus astucieuse possible. Et si certaines de ces aventures ne se terminent pas toujours bien pour nos « héros », elles ne manquent jamais de piquant et se savourent avec plaisir.
Et vous quelles sont vos variations autour de Sherlock Holmes préférées ? 

Le Secrétaire italien
de Caleb Carr
traduction de Jacques Martinache
Éditions Pocket

Moriarty – le chien des d’Urberville
de Kim Newman
traduction de Leslie Damant-Jeandel
Éditions Le livre de poche

Le Terminateur

Les nouvelles ont ceci de pratique qu’elles donnent souvent l’occasion de découvrir de nouveaux talents. Ou dans le cas du recueil, Le Terminateur, d’avoir une idée de la diversité des styles de Laurence Suhner. J’ai choisi ce livre en passant sur le stand de son éditeur, L’Atalante, lors du dernier Livre Paris, principalement attirée par la couverture de Vincent Laîk et sans n’avoir rien lui de la dame. Des semaines plus tard, je l’ai attrapé, ne voulant ni me replonger de suite dans un gros roman après le précédent ni me contenter d’un format trop court. Et Le Terminateur fut une très bonne surprise.
Dans ce recueil, Laurence Suhner oscille entre la science-fiction pure (dont la nouvelle qui donne son titre au recueil et sa suite,
Au-delà du terminateur) et le fantastique (La chose du lac, La valise noire) avec des passages comiques (La fouine) ou plus tristes (Homéostasie). Pourtant, toutes ces nouvelles ont une petite musique, une trace et un rythme qui leur donne une identité commune. Les seules qui à mes yeux s’en écartent sont celles que j’ai le moins aimées (Différent et L’accord parfait). Plus distants, les protagonistes n’y ont pas la même profondeur que dans les autres. Et étrangement la nouvelle, Thimka, qui est liée aux romans déjà parus de Laurence Suhner peut se lire seule sans problème, mais sans forcément donner envie d’en savoir plus. Si je lis les romans de Laurence Suhner, ce sera parce que son style général m’a plu et non parce que j’ai envie de mieux connaître les personnages de cette nouvelle en particulier.

Le Terminateur
de Laurence Suhner
Éditions L’Atalante

Le Cœur perdu des automates

Il est des livres dont le résumé annonce une histoire somme toute classique, et qui se révèlent de pures petites merveilles de déconstruction. L’exemple parfait le plus récent est Le Cœur perdu des automates de Daniel H Wilson (à paraître le 13 septembre). S’il est connu comme roboticien, Daniel H Wilson s’intéresse ici aux ancêtres des robots conçus avant l’apparition de l’informatique, les automates.
Vivant depuis l’aube des temps au milieu de l’humanité, ceux-ci sont toujours à la recherche de leurs concepteurs originaux, ceux qui ont conçu l’anima qui leur donne une conscience et les distingue des jouets mécaniques classiques. Faute d’entretien régulier, leur nombre diminue et une guerre interne ravage leurs rangs. June, chercheuse spécialisée dans l’histoire de la mécanique, se retrouve sans le vouloir mêlée à l’acte final de cette tragédie, et pourrait être la clé de la survie des automates, voire de leurs renaissances. Si la courte-vie qu’elle est arrive à s’imposer face aux préjugés des longues-vies.
Chaque chapitre de ce roman est situé à une époque différente : Stalingrad en pleine Seconde guerre mondiale, l’Oregon du XXe siècle, la Chine antique ou la Russie des Tsars… Les narrateurs également alternent. On passe de June à son grand-père ou à Pierre, un automate amnésique qui retrouve au fil des décennies son passé. Si le titre français choisi, Le Cœur perdu des automates, peut faire penser à une romance (eh non) ou à un livre nostalgique (ce qu’il est d’une certaine façon), le titre originel — The clockwork dynasty — a un côté steampunk inexistant, mais également un côté grande saga qui correspond mieux à l’histoire.
Quel que soit le point de vue, quelle que soit l’époque, le lecteur s’attache aux personnages de chair et de sang, comme ceux de laiton et d’engrenage. Si l’action commence lentement et permet de prendre son temps pour savourer ce roman, elle prend vite du rythme et la fin, malgré les sauts temporels très étendus, se dévore d’une traite. Je crois que j’ai trouvé mon coup de cœur de la rentrée.

Le Cœur perdu des automates
de Daniel H Wilson
Traduction de Patrick Imbert
Éditions Fleuve

Journal des années de poudre

Certains auteurs sont connus pour un genre littéraire particulier et du coup se retrouvent systématiquement classés dans les collections dédiées à ce genre, même lorsque l’ouvrage n’y correspond pas du tout. Le dernier exemple en date est Journal des années de poudre de Richard Matheson. Auteur et scénariste américain connu pour ses récits de science-fiction ou fantastique (Je suis une légende, L’Homme qui rétrécit, Le Jeune homme, la Mort et le Temps…), il a également écrit de la littérature généraliste dont ce Journal des années de poudre qui se retrouve dans la collection Lunes d’encre des éditions Denoël, spécialisée dans la SF et la fantasy. Et pourtant, malgré la couverture avec peu de rapport avec l’histoire, Journal des années de poudre est un western pur et dur. De la tendance désabusée que produisait le cinéma hollywoodien dans les années 1970. Richard Matheson y dresse le portrait de Clay Halser, jeune homme démobilisé à la suite de la Guerre de Sécession et qui s’ennuyant dans sa petite ville de l’Est décide de tenter sa chance dans l’Ouest sauvage. De garçon de salle dans un saloon à marshall et pistolero légendaire en quelques années, en passant par gibier de potence et évidemment cow-boy, Richard Matheson nous narre la gloire et la déchéance de Clay Halser avec ses propres mots. En effet, il choisit de présenter l’histoire de Clay Halser à travers ses journaux intimes de 1864 à 1876, assemblés, commentés et édités par un journaliste ami du pistolero. Et comme dans tout bon western, l’histoire se termine de façon tragique dans le sang et le bourbon, ce que nous savons depuis les premières pages du livre. Si comme moi, vous avez été bercé aux vieux westerns qu’ils soient Américains ou spaghetti version Sergio Leone, vous y retrouverez l’ambiance, la poussière et la violence pratique des films. Loin d’un Ouest idéalisé à La Petite maison dans la Prairie, Richard Matheson nous présente à travers les yeux d’un adolescent trop vite grandi comment l’Ouest américain s’est construit en forgeant ses propres lois au gré des circonstances et des hommes. À lire absolument, même s’il n’est pas habituellement dans votre genre de prédilection.

Journal des années de poudre de Richard Matheson Traduction de Brigitte Mariot Éditions Denoël

Fil rouge 2018 : Le regard des Furies

En farfouillant dans l’une de mes librairies favorites, je suis tombée sur Le regard des Furies de Javier Negrete. Je me suis dit que ce roman espagnol de science-fiction serait parfait comme entrée pour la sélection d’août du fil rouge (après le coup de cœur manga de mardi), d’autant que j’ai une totale méconnaissance de cette branche de la science-fiction. Après lecture, ce roman écrit en 1997 m’est apparu comme un OVNI, à la fois très visionnaire par certains côtés, et très old school tendance machiste pour le traitement de ses personnages. De quoi s’agit-il ? Dans Le regard des Furies, l’Humanité a atteint l’espace, mais elle dépend pour ses déplacements interstellaires du bon vouloir d’une autre espèce, les Tritons, jaloux du secret de ses compétences. Quand un vaisseau Triton s’échoue sur une colonie pénitentiaire terrienne, la sentence tombe : l’Humanité a 13 jours pour le rendre ou elle sera annihilée. S’engage alors une course contre la montre entre multinationales pour s’emparer de l’objet avant le délai imparti. Le tout se faisant à coup d’armes illégales depuis une vingtaine d’années : les génètes, des humains génétiquement modifiés. Et c’est là que commence la partie « old school »/« OSS117 ne répond plus » du roman avec l’apparition du personnage principal. Celui-ci, Eremos, est l’un de ces génètes, employé comme tueur sur gage par l’une des multinationale qui s’affrontent et croisement improbable entre Superman et James Bond. Manipulateur, il utilisera tous les moyens mis à sa disposition, y compris un sex-appeal au regard froid ravageur (sic) pour accomplir sa mission. Il croisera la route de deux « Eremos girls » qui l’aideront et d’une assassine sadique et vénéneuse, elle aussi génétiquement modifiée. L’originalité du roman vient de l’imbrication entre la mythologie et la linguistique, et l’intrigue de SF pure et dure du roman (comment réussir à aller plus vite que la lumière). Ce sont ces connaissances remontant à l’Antiquité humaine qui montreront au « héros » la voie pour comprendre le mystérieux objet échoué et sauver l’humanité. Au final, Le regard des Furies est un livre plaisant à lire pour se distraire et trouver une version assez James Bondienne des aventures spatiales. En revanche, il ne fera pas partie des titres que je relirai, de peur que ses faiblesses n’en deviennent encore plus visibles.

Le regard des Furies de Javier Negrete
Traduction de Christophe Josse
Éditions L’Atalante

Fil rouge 2018 : Koro Quest! 1

Si vous êtes passé à côté du phénomène Assassination Classroom de Yusei Matsui, il est temps de rattraper votre retard avec le manga fini depuis 2016 ou l’anime dont les deux saisons sont disponibles sur Netflix. Sinon, vous pourrez lire le fil rouge d’août : Koro Quest! 1 de Kizuku Watanabe et Jo Aoto, mais sans les références à l’œuvre originale vous allez avoir un peu de mal à comprendre.
Dans Koro Quest! 1, nous retrouvons une classe de bras cassés, la 3-E, et leur prof principal si particulier qu’ils ont pour mission de tuer en guise d’examen de fin de passage. Mais dans cette version, la classe 3-E fait partie d’un collège chargé de la formation de héros de RPG (role-playing game – jeux de rôles) qui regroupent tous les élèves atteints de bugs informatiques (un ne pouvant avoir qu’une demi-armure, un autre perdant des points d’intelligence en encaissant des dégâts au combat, etc.) Et leur professeur, qui sera lui aussi surnommé Koro Sensei, est le Roi Démon, un PNJ (personnage non-joueur dans les jeux vidéo) monstrueux lui aussi affligé d’un bug, une vitesse supersonique le rendant résistant à toutes les attaques. L’ensemble des personnages d’Assassination Classroom se retrouvent dans Koro Quest! 1, chacun adapté à ce nouvel univers vidéoludique. Ce premier volume, paru en juillet, comprend cinq quêtes principales à savoir des histoires indépendantes, et des histoires très courtes servant de bonus ou de présentations plus détaillées de certains élèves.
Alors qu’un seul des trois volumes déjà parus au Japon n’est encore traduit en français, il est un peu tôt pour dire si la qualité de Koro Quest! sera au niveau de celle d’Assassination Classroom. Le dessin est lui aussi de bonne facture, et jusqu’à présent l’humour — parfois grivois, mais restant largement dans les normes du manga shonen pour jeunes ados — est assez conforme. Il manque encore un peu de profondeur dans les personnages pour juger si l’émotion sera au rendez-vous de ce spin-off comme elle l’était à celle de l’original. Et notamment savoir pour quelle raison, un Roi démon si atypique s’est décidé à enseigner à des apprentis héros. En attendant, les Champirits ont réussi l’exploit d’être les monstres de premier niveau les plus perturbants depuis les scorpides qu’affrontent les trolls dans leur zone de départ dans World of Warcraft. Et ce n’est pas une mince affaire !

Koro Quest! 1
de Kizuku Watanabe et Jo Aoto
Traduction de Frédéric Mallet
Éditions Kana