L’Étrange cabaret des fées désenchantées

Les frimas de décembre incitent à se réfugier dans un fauteuil profond avec un bon livre et une boisson chaude pour y lire des histoires magiques. Pour cette saison, notre quête mythologique nous porte vers L’Étrange cabaret des fées désenchantées écrit et illustré par Hélène Larbaigt.
Dans ce cabaret fondé en 1884 par la fée galloise Morte Vanité et sa fille demi-humaine, Guinevra Applewood, les fées des quatre coins du monde et de tous les âges de l’humanité trouvent un refuge. Un endroit pour y retrouver un peu de leur lustre magique d’antan, quitte à ensorceler et gober l’âme de quelques spectateurs. De la Baba Yaga russe à la Circé grecque en passant par une fille de Gorgone, une déesse féline et son ami crocodile, une banshie adepte du vaudou ou 3 Nornes ayant troqué fils et runes contre des cartes de tarot et des chouettes pour lire le destin des visiteurs, ce bel ouvrage nous présente les particularités de chacune des membres de la troupe et nous conte son histoire. Cha
que récit est indépendant, mais il s’intègre tel un maillon dans la longue chaîne de la destinée de L’Étrange Cabaret et ses liens avec l’existence même de ses fondatrices.
Les différents récits sont tous richement illustrés. Ma préférence va au portrait de Morte Vanité et à la double page représentant Memory et les Jackrabbits dansant sur le pont de Prague. Des affiches de spectacles, des billets, des programmes ou des menus issus de l’Étrange cabaret accompagnent les différentes parties. Ils rythment la progression de la lecture à la manière des respirations du conteur lors d’une veillée ou de l’alternance des différents numéros dans un spectacle de music-hall. Ajoutez-y une préface de Claudine Glot et une postface de Pierre Dubois en Mme et M.Loyal de cet
Étrange Cabaret des fées désenchantées et vous obtiendrez le cadeau idéal à offrir à toutes les amoureuses et tous les rêveurs de Féérie.

L’Étrange Cabaret des fées désenchantées
de Hélène La
rbaigt
Éditions Mnémos

Cartographie du désastre

Continuons notre découverte des éditions L’Alchimiste avec un autre recueil de nouvelles dans le genre science-fiction/fantastique cette fois : Cartographie du désastre de Cyril Amourette. Recueil très court de nouvelles, elles-mêmes plutôt brèves même pour ce genre de récit, Cartographie du désastre présente neuf version de la fin du monde ou de la fin d’un monde. Ou plutôt huit, puisque le dernier texte Le jour où Ballard est mort est plus un compte-rendu de l’état du monde et de l’auteur le jour où J.G.Ballard est mort, à savoir le 19 avril 2009 qu’une véritable histoire.
Des huit désastres présentés, comme souvent dans les recueils il y en a pour tous les goûts. Commençons par d’habitude par celles que je n’ai pas aimées, Sans-Pattes et Bienvenue au centre commercial, que j’ai trouvé inutilement choquantes sans être réellement originales. Et franchement Bienvenue au centre commercial m’a fait l’effet d’une resucée du Jour des morts-vivants, zombification et Georges Romero en moins. Avec un style d’écriture nettement en deçà des autres textes du livre. Le dernier voyage, premier récit assez classique donne bien le ton de ce recueil en racontant un homme qui vient d’expédier le dernier vaisseau de colons humains hors de la terre et se retrouve seul sur la planète. Eva, Nicolina et La nuit où le sommeil s’en est allé sont aussi de bonnes nouvelles à lire avec plaisir, mais qui ne resteront pas marquées dans mon esprit. En revanche dans deux genres différents, La Guerre des arbres et Sainte Maggie des Acides, sont deux petits bijoux que je relirais avec grand plaisir. Même si la trame de La Guerre des arbres fait évidemment songer à JG Ballard (encore lui !) et à Brian Aldiss, j’y ai trouvé des échos d’Italo Calvino et une certaine fin poétique. Quant à Sainte Maggie des Acides, n’importe quel lecteur ayant grandi dans les années 80 et se souvenant de la politique intransigeante de Margaret Thatcher ne peut que glousser en imaginant la Dame de fer plonger dans un grand trip sous acide. Et en voyant Alan Moore lui succéder au poste de Premier ministre anglais, j’avoue avoir eu un très grand éclat de rire. Mission accomplie ?

Cartographie du désastre
de Cyril Amourette
Éditions l’Alchimiste

Rouille

Encore un livre que j’ai choisi uniquement sur sa couverture. La demoiselle mécanique embrumée de Rouille de Floriane Soulas me faisait de l’œil depuis longtemps. J’ai profité des 15e Rencontres de l’imaginaire pour craquer. Et le moins que l’on puisse dire est que j’ai bien fait. Il a suffi d’une après-midi pluvieuse pour le dévorer.
Encore une enquête steampunk me direz vous ? Eh oui, Rouille se déroule dans un Paris de la fin du 19e siècle où la Lune et ses ressources minières ont été conquises, et où une série de meurtres assez répugnants met la police sur les dents. Pour autant, le roman ne manque pas d’originalité. Là où généralement, le personnage principal est une personne de la bonne société qui se mêle volontairement ou non aux bas-fonds, dans Rouille, le personnage est une prostituée amnésique. Alors qu’elle s’échappe régulièrement de sa maison close à la recherche de sa mémoire, sa meilleure amie se fait massacrer. Elle va décider de mener l’enquête auprès de ses clients, mais également en faisant du chantage à son souteneur.
Dans Rouille point de magie, juste des métaux lunaires aux propriétés étranges et des bricolages biomécaniques franchement peu ragoûtants. Étrangement les chats et les pigeons, pourtant légions à Paris, échappent aux expériences des uns et des autres. Même si la résolution finale de l’enquête se laisse deviner aux deux tiers du roman, l’histoire est suffisamment originale pour accrocher la lectrice que je suis jusqu’au bout. J’apprécie notamment, la fin ouverte qui pousse l’héroïne vers d’autres horizons. Et certaines idées me semblent particulièrement intéressantes, comme le dôme enserrant les beaux quartiers de Paris ou la façon dont la symbiose entre le métal et la chair est utilisée tout au long du roman. Malgré le métier de sa protagoniste principale, Rouille est vendue par son éditeur comme un roman pour jeunes adultes. Vous n’y trouverez donc pas de présentation explicite de son travail. En revanche, suivant un aphorisme cher aux séries TV, aux films et aux jeux vidéo, la violence semble moins choquante que le sexe. Et les descriptions des cadavres et des différentes bagarres sont elles très détaillées, sanglantes et assez violentes. Je ne suis pas sure du bien fondé de cet aphorisme, mais soit. Soyez donc prévenus que la rouille n’est pas la seule matière rouge à couler dans ce roman. Et régalez-vous de cette balade dans les bas-fonds de Paris.

Rouille
de Floriane Soulas
Éditions Scrineo

Tremblement de temps

Parmi les histoires de science-fiction les plus alambiquées et sarcastiques que j’ai lues avec délice figurent Abattoir 5 et Le Berceau du chat de Kurt Vonnegut. Sans surprise quand Netgalley m’a proposé de lire Tremblement de temps, j’ai accepté. Et il est encore plus étrange et décousu que les romans précédemment cités. Et pourtant ? Pourtant il se dévore en un rien de temps que vous connaissiez bien Kurt Vonnegut et son œuvre ou non.
Tremblement de temps
est l’histoire d’un roman que finalement Kurt Vonnegut n’écrira pas et les digressions de l’auteur sur sa vie passée, sur sa famille, sur la vie de son personnage fictif favori Kilgore Trout, et sur la science, la religion, l’histoire et le cosmos en général.
Écrit en 1997, Tremblement de temps part du principe qu’en février 2001, l’univers a eu un hoquet et a renvoyé tout le monde dix ans plutôt en 1991. Et tout le monde doit vivre cette décennie une deuxième fois à l’identique. C’est du moins le postulat qu’aurait dû contenir le roman du même nom. En pratique, Kurt Vonnegut raconte les conversations qui ont lieu au cours d’un pique-nique en bord de mer fictif organisé après la rediffusion de la décennie 1991-2001 en l’honneur de celui qui aurait dû être le personnage principal du roman Kilgore Trout. Il y explique comment celui-ci, les autres personnages fictifs du roman, mais également lui-même et les autres membres de sa famille ont vécu cette répétition temporelle. Le tout en passant sans cesse du coq à l’âne. Un événement vécu par Kilgore le revoit sur une anecdote concernant un de ses amis de lycée qui renvoie elle-même à une considération sur le peu d’intérêts des histoires de Germano-Américains dans la littérature générale. Avant de raconter le plaisir qu’il éprouve à sortir acheter une seule enveloppe et à patienter au bureau de poste pour écouter les conversations de ses semblables.
S’il est décousu, Tremblement de temps n’en est pas moins très plaisant à lire. Il est également parfois très émouvant. Sous couvert d’une conversation avec son lectorat, Tremblement de temps est un autoportrait impressionniste de l’auteur et une porte ouverte sur son monde intérieur.

Tremblement de temps
de Kurt Vonnegut
Traduction de Aude Pasquier
Éditions Super 8

Le Fini des mers

La collection Une heure-lumière de Le Belial’ est plutôt pratique pour qui veut découvrir des auteurs, récents ou non, sans investir trop d’argent ni espérer passer en premier pour emprunter les nouveautés à sa bibliothèque de quartier. Ainsi, Le Fini des mers fut pour moi l’occasion de découvrir le travail d’auteur de Gardner Dozois en une soirée.
Le résultat est délicieusement rétro. Il faut dire que s’il n’a été traduit que récemment, Le Fini des mers est un texte de 1971 où les angoisses liées à la Guerre froide sont particulièrement prégnantes en fond dans le texte. De quoi s’agit-il ? D’une invasion extraterrestre et de ses conséquences pour l’humanité en général. Et pour Tommy Nolan, un garçon de 10 ans rêveur vivant dans une famille malheureuse de Nouvelle-Angleterre.
D’un chapitre à l’autre, le texte alterne. D’un côté, il traite la situation au niveau mondial : comment les différents gouvernements et les intelligences artificielles qui les soutiennent traitent l’arrivée de ces quatre vaisseaux. De l’autre, il parle du quotidien de Tommy, de ses difficultés à l’école et avec ses parents, et de sa relation avec les Autres. Seulement à la toute fin, le lien entre les deux se fait.
Le Fini des mers fait partie de ces histoires d’invasion extraterrestre où l’Humanité est un facteur négligeable pour les envahisseurs. Ici, elle est impuissante et, à l’exception de Tommy, totalement inconsciente des négociations qui s’engagent entre les nouveaux arrivants, les IA et les Autres (à savoir le Petit peuple ou le monde féérique). C’est d’ailleurs ce mélange de fantasy — plus à la Lord Dunsany ou Arthur Madchen qu’aux auteurs modernes du genre — et de science-fiction « old school » qui fait le charme de ce livre. Le rythme, assez lent, s’accélère aux moments où l’on s’y attend le moins, comme la scène entre Tommy et son père dans le grenier. Une bonne surprise.

Le Fini des mers
de Gardner Dozois
Traduction de Pierre-Paul Durastanti
Éditions Le Bélial’

The Frighteners

Netgalley a un avantage certain pour les lecteurs voraces. On y trouve toute sorte de livres, même certains qui pourraient largement échapper à notre perspicacité. The Frighteners de Peter Laws est de ceux-là. Ni roman, ni essai scientifique, ce livre est entre la découverte d’un genre, un plaidoyer pour l’art macabre et une ode à ses appréciateurs, lecteurs, joueurs ou spectateurs.
Il ne vous a pas échappé en lisant ces pages que je n’aie rien contre une bonne histoire de fantôme ou d’horreur pure. Je sais ce que j’y trouve, mais pourquoi ces histoires sanglantes fascinent tant de monde ? C’est la question à laquelle tente de répondre dans The Frighteners, Peter Laws, révérend de son état, obnubilé par l’horreur depuis l’enfance et auteur de thrillers. En dix chapitres, il explore différentes thématiques : les monstres classiques (vampires, loups-garous, démons), les revenants, les zombies, l’envoutement qu’exerce les faits des serial killers ou l’intérêt des jeux et histoires violentes dans le développement des jeunes enfants.
À travers sa propre expérience, mais également ses rencontres aussi diverses que des furs en convention, un guide touristique spécialisé dans les fantômes anglais ou un couple ayant une boutique très spécialisée, Peter Laws présente les différentes raisons qui peuvent se cacher derrière cette passion pour le macabre dans son ensemble, ou pour certains de ses aspects. Et pourquoi d’une certaine façon, cette fascination, cathartique, est saine pour la construction de notre personnalité, mais également de notre société.
Loin d’être un pensum, The Frighteners se lit très facilement. C’est en quelque sort le pendant de Danse Macabre (Anatomie de l’Horreur) de Stephen King. Là où l’écrivain américain avait un point de vue avant tout de créateur d’histoires à faire peur, Peter Laws se place résolument du côté des consommateurs de tels récits. Il parsème son propos d’anecdotes souvent très drôles et aussi parfois surprenantes. Ainsi, Peter Laws a entendu l’appel de la religion en regardant L’Exorciste !

The Frighteners
de Peter Laws
Editions Skyhorse

Franny et Zooey

Après quelques livres assez noirs, j’avais besoin d’un peu de légèreté et de me retrouver en terrain connu. En clair, j’avais une envie de relecture. Partie à la recherche d’un John Irving dans ma bibliothèque, je suis tombée sur un J.D.Salinger. Non pas le plus célèbre, L’Attrape-Coeurs, mais un petit roman en deux parties, Franny et Zooey, que j’avais nettement préféré aux aventures d’Holden Caufield à l’époque.
Écrit entre 1955 et 1957, ce très court texte résonne encore avec une belle actualité plus de cinquante ans plus tard. Et pourtant, Franny et Zooey n’a presque pas d’histoire et quasiment aucun rebondissement. Au départ, Frances Glass (dite Franny) est invitée par son petit ami à un week-end autour du premier match universitaire de l’année. Elle fait une crise d’angoisse existentielle mémorable et se réfugie dans l’appartement familial dans les hauteurs de Manhattan. Le gros du roman sera constitué par un dialogue et le plus jeune de ses frères ainés pour la sortir de sa dépression, Zachary Glass (dit Zooey).
Plus que l’histoire elle-même, tout le charme de ce livre réside dans l’écriture de J.D.Salinger et son don pour les dialogues et les descriptions. Cette plongée dans l’univers de la famille Glass est un pur délice pour qui aime les personnages loufoques. Celle-ci est composée d’un couple d’anciennes vedettes de music-hall, Les et Bessis, et de leurs sept enfants, tous d’anciens petits prodiges ayant tour à tour connu la gloire avec l’équivalent radiophonique de Questions pour un Champion.
Cette famille apparaît dans d’autres livres de Salinger comme Seymour, une introduction et Dressez haut la poutre maîtresse, charpentiers. Mais Franny et Zooey se concentre sur trois personnages, les deux plus jeunes enfants et leur mère, Bessie. Le mode de vie et les méthodes peu conventionnelles que la mère et le fils vont déployer pour sortir Franny de sa dépression sont tour à tour tendres, pathétiques, violents ou désopilants, mais ils fonctionnent parfaitement. Au passage, sous couvert de parler de littérature, de vie universitaire américaine ou de mysticisme, J.D.Salinger met dans la bouche de ses personnages quelques réflexions intéressantes sur la perception que l’on a de soi et des autres, la place dans la société et la façon dont on peut ou non faire changer le monde. Si vous avez aimé Daria lorsqu’elle passait sur MTV, ou si vous aimez les comédies acerbes et tendres avec un sens de la répartie affiné, penchez-vous sur Franny et Zooey, vous vous offrirez quelques heures de bonheur.

Avouez que cette réflexion reste largement d’actualité en cette fin d’année 2018, en France comme ailleurs dans le monde.

Franny et Zooey
de J.D.Salinger
Traduction de Bernard Willerval
Éditions Robert Laffont

Sorcière de Chair

Si vous aimez les thrillers bien noirs et si le fantastique ne vous rebute pas, notez le nom de Sarah Buschmann. Sa Sorcière de Chair a de quoi donner des cauchemars à Maxime Chattam ou Jean-Christophe Grangé sans aucun souci.
Lors de notre rencontre au Salon fantastique, l’autrice m’avait prévenue que son livre était sombre. En effet, il l’est, très noir même, mais également très prenant. Sous couvert d’une réinterprétation originale de la sorcellerie, elle signe ici une vengeance familiale implacable.
Le point de départ ? Des meurtres sanglants où seul un type bien particulier de sorcellerie a pu être utilisé comme arme secouent Melbourne. Pour le lieutenant Arabella Malvo de la police criminelle, ces tueries sont encore plus choquantes, car elles lui rappellent un autre massacre par sorcellerie dans lequel elle fut personnellement impliquée sept ans auparavant à l’autre bout du pays.
De flashback en scène de crime, Arabella Malvo va devoir chercher dans son passé la réponse aux crimes du présent, sans pour autant ni dévoiler son secret à ses collègues, ni perdre pied en affrontant ses fantômes.
Dès les premières pages, le lecteur se doute que la fin sera tragique, et que l’héroïne n’est peut-être pas si incorruptible que ça. Tout l’intérêt de la lecture réside dans le cheminement vers la chute finale. Trouver quelle sera cette chute, qui trahira qui. Et deviner qui se cache réellement derrière ces meurtres. Et là, j’avoue que Sorcière de Chair m’a surprise, même si en reprenant l’histoire depuis le début, les indices étaient présents dès les premières pages. Après un démarrage assez lent, mais bien sanglant pour les amateurs du genre, je me suis prise au jeu et ai dévoré la suite de ce roman en quelques heures. Bonne lecture !

Sorcière de Chair
de Sarah Buschmann
Éditions Noir d’absinthe

Fil rouge 2018 : The Labyrinth Index

Le thème du Fil rouge de novembre était les vampires. Coïncidence ou non, le dernier épisode des Laundry Files de Charles Stross, The Labyrinth Index sorti le 31 octobre dernier, a pour narratrice Mhari Murphy, une vampire. Voici donc le candidat idéal pour notre lecture de ce mois-ci.
The Labyrinth Index reprend le fil de l’action quelques mois après la fin de The Delirium Brief. Et nous propose une histoire d’espionnage en territoire ennemi avec exfiltration d’un acteur clé et sabotage d’une opération en cours. Le tout fait par sept agents assez novices et totalement dispensables. Imaginez un instant un roman de John Le Carré ou de Tom Clancy mâtiné d’Absolutely Fabulous et de Pied nickelés. Propulsez tout ce beau monde au 21e siècle pour vous faire une idée de ce que vous allez découvrir au fil des pages.
Le territoire ennemi en question est les États-Unis passés depuis trois mois sous la coupe d’une agence occulte. L’acteur à exfiltrer n’est rien moins que le Président des États-Unis magiquement disparu de la mémoire collective de son peuple avec toute la branche exécutive du gouvernement. Et l’opération à saboter n’est rien de moins que le réveil de Cthulhu (réalisé entre autres à coup de minage de bitcoins).
Et les vampires dans tout ça ? Il y en a au moins trois dans l’équipe de bras cassés chargés d’accomplir cette tâche : Mhari Murphy, ex-employée des ressources humaines de la Laverie et ex-petite amie infernale de Bob Howard le narrateur habituel, devenue une PHANG –
Person of Hemophagic Autocombusting Nocturnal Glamour, acronyme politiquement correct du jour pour désigner un vampire – depuis un passage dans une grande banque, Janice sa collègue asociale au sein de cette même banque (voir The Rhesus Chart) et Yarisol, une mage elfe autiste arrivée dans notre dimension dans The Nightmare Stacks). Il y en a aussi d’autres en territoire ennemi camouflés en tenue de ninja argentée. Et les vampires ne sont que les moins dangereux des personnages que vous croiserez ici. Outre Cthulhu, Nyarlathotep tient un rôle majeur dans l’histoire. Un maître de jeu avec un set de dés bien particuliers également. Et comme souvent la bureaucratie et la technologie elle-même sont encore pires que toutes les atrocités vivantes croisées auparavant.
Entre deux fous rires, vous y apprendrez comment Amazon et AliExpress sont devenus les meilleurs alliés des espions pour contourner les contrôles aux aéroports, la vraie raison de l’incendie de la Maison-Blanche en 1814, pourquoi le Concorde aurait fait un parfait avion de combat et mille autres petits détails ingénieux. La technologie et les différents grands noms de l’IT sont bien entendus bien présents dans ce roman. De quoi faire se plier de rire les lecteurs travaillant dans le secteur (ou leur donner des sueurs froides ?), tout en restant largement accessible pour ceux qui n’y connaissent rien de plus que savoir allumer son téléphone et faire un selfie avec. Si vous n’avez pas encore cédé aux charmes de The Laundry Files, c’est peut-être le moment de craquer ? Même si avoir lu les huit romans précédents peut aider, celui-ci reste tout de même assez indépendant pour se lire seul sans grand inconvénient.

NB : pour les lecteurs utilisant un PC sous Windows ou un émulateur de type Wine, vous trouverez dans la version numérique un lien vers un jeu vidéo. Lancez le à vos risques et périls.

The Labyrinth Index
de Charles Stross
Editions Orbit

La Mort selon Turner

En général, quand je lis un polar, j’aime l’enquête. Explorer les bas-fonds de l’âme humaine oui, mais surtout décortiquer les mécanismes qui ont amené au crime et à sa résolution. Avec La Mort selon Turner de Tim Willocks c’est raté. Dès le début, tout le monde sait qui a tué, sauf étrangement le tueur lui-même. Et on sait presque comment l’histoire se finira.
Vendu comme un polar ou un thriller, La Mort selon Turner est en réalité un western moderne noir, âpre, dur et sec comme le désert sud-africain où il se déroule en grande partie. D’un côté nous avons Turner, un flic noir aux yeux verts du Cap amateur de tai chi et d’un sang-froid à toute épreuve. De l’autre, nous avons presque toute une petite ville minière perdue dans au milieu du Cap Nord sous la coupe de Margot Le Roux, la milliardaire propriétaire de la mine.
Un samedi soir dans un township du Cap, un jeune Afrikaner ivre écrase une jeune SDF noire et rentre chez lui. Une affaire banale sauf que Turner est le policier chargé de l’enquête sur cet homicide et qu’il ne veut pas le laisser impuni. Sauf que l’Afrikaner en question est Dirk Le Roux, le fils de Margot, promis à un brillant avenir comme avocat et qui ne peut donc se permettre d’avoir un casier judiciaire. Margot et son entourage (amant, policiers locaux, homme de main) vont s’appliquer à cacher la vérité à Dirk mais également à empêcher son arrestation. Resserré sur trois jours, l’affrontement entre Turner et Margot est sanglant et impitoyable. Toutes les corruptions, toutes les compromissions sont permises pourvu que chacun des duellistes obtienne la victoire et le prix qu’il ou elle y attache. Les cadavres pleuvent. La nature comme les hommes font preuve d’une violence rare. Même si, à leurs yeux, elle est toujours justifiée par l’amour de la justice, de la paix, de sa famille ou d’une femme. Chaque protagoniste est persuadé de son bon droit, quitte à dépasser – et de très loin – les limites de sa conscience et de sa décence. Le tout dans le contexte d’une Afrique du Sud post-apartheid où les divisions raciales n’ont pas disparu, mais où d’autres divisions de caste, de genre ou de classe sociale s’en mêlent et changent les rapports de force.
Attention, quand je compare La Mort selon Turner à un western, ce n’est pas la version gentillette du genre à la Danse avec les loups, mais bien la plus rude qui soit (Django Unchained de Quentin Tarentino, La Horde Sauvage, etc.). Si Tim Willocks vous embarque dès les premières pages et ne vous lâche plus jusqu’à la fin, certains passages vous demanderont d’avoir le cœur bien accroché, notamment pour savoir comment récupérer de l’eau en plein désert. Néanmoins, ce livre est magistralement écrit. À dévorer si vous aimez le genre, ou l’Afrique du Sud. Ou si vous voulez vous offrir une virée dans les tréfonds d’âmes humaines bien ordinaires mais sans concession.

La Mort selon Turner
de Tim Willocks
Traduction de Benjamin Legrand
Éditions
Sonatine