Avis d’invitée — Omale

Après nous avoir parlé de sa série favorite Malazan, Laetitia revient sur l’un de ses coups de cœur récents, l’auteur Laurent Genefort et plus précisément son livre Omale. Laissons-lui la plume…


Je rédige ce résumé quelques semaines après avoir lu le 1er tome d’Omale, sur la base des notes prises lors de cette lecture. Depuis, j’ai dévoré les autres livres de la trilogie, ainsi que toute la littérature de Genefort. Ça s’appelle un coup de cœur !

À noter que, bien qu’il soit apparemment un membre connu et reconnu de la scène SF française, j’ai découvert Laurent Genefort à cette occasion. Et pour la petite histoire (ceux qui savent…), j’ai hérité de ces livres qui appartenaient à madame la mère de @natouille.

Omale est un univers infini… et plat. Du moins au début de la saga, même si le lecteur apprendra par la suite que ce sont ses dimensions gigantesques qui empêchent de l’appréhender, d’autant plus que la science n’a pas — ou plus — droit au chapitre sur Omale. Trois races, des rehs, y cohabitent difficilement. L’une est d’origine terrestre, tandis que les 2 autres sont totalement extra-terrestres.

Les Chiles sont des guerriers, navigateurs et praticiens d’un « jeu », le fejii, qui pourrait être assimilé à une philosophie, ou une manière de vivre, voire une spiritualité si tant est que ce terme soit applicable à la perception Chile, et qu’ils sont les seuls à pouvoir maîtriser (bien qu’une version dégradée soit accessible aux autres races). Les Hodgqins sont plus contemplatifs, ce sont des linguistes et penseurs fabuleux, mais qui perdent leur langage originel quand ils en apprennent un autre. Enfin, les humains sont partagés entre panslamistes et escopaliens. Il va sans dire que la religion, dans toute son intransigeance et son sectarisme, tient une place prééminente dans la société humaine.

La manière dont les 3 races ont été amenées sur Omale ainsi que toute leur culture technologique ont été perdues au fil des siècles. Seuls quelques rares fragments de leurs savoirs d’antan subsistent.

La xénophobie, les guerres fratricides et les guerres de religion sont le décor de la quête que 6 compagnons improbables vont entreprendre, à la recherche d’un personnage historique, ou mythique, qui sait ? Les voilà réunis à bord d’un aéronef, par le hasard, ou par le fejii, ne se connaissant pas les uns les autres, et voguant pourtant vers une destinée commune. Des fragments d’œuf dont ils sont chacun dépositaires vont leur permettre, une fois leurs différences acceptées, de résoudre le puzzle ou plutôt de suivre un chemin antique dont le tracé les mènera à une révélation improbable.

Omale se déroule dans un environnement steampunk, mais doté d’une technologie agonisante plutôt que d’un grand élan vers le progrès. Nos personnages évoluent sur une terre « remodelée », des étendues maritimes immenses, avec des voyages dont la durée se compte en années plutôt qu’en mois à bord de moyens de transport, qu’il soient terrestre ou aériens, dont le nombre de passagers se chiffre en millier, voire dizaine de milliers.

La flore, la faune et l’environnement xénobiologique sont décrits dans les moindres détails, ce qui contribue à donner une épaisseur et un réalisme impressionnant à l’univers. La narration est une espèce de mélange entre Miéville et Simmons (dans Hypérion), en particulier si on prendre en compte la dimension de quête des personnages, tandis que l’histoire personnelle de chacun vient s’immiscer dans le récit principal, donnant du corps aux personnages et mettant en relief des points de vue sociétaux.

Ce premier tome m’a enthousiasmé au moins autant par la manière d’écrire de Genefort que par l’histoire en elle-même. Une découverte inestimable !

Omale
de Laurent Genefort
Éditions J’ai Lu

Melmoth furieux

« Me prend soudain l’envie d’aller brûler Eurodisney. » Dès les premières pages de Melmoth furieux, Sabrina Calvo annonce la couleur. Ou plutôt l’un des tons de son roman, tour à tour rageur, fantasque, drôle, mélancolique, triste, doux, violent, rêveur, sarcastique… À moins que celui-ci ne soit une geste poétique écrite non en vers, mais en prose ?
Toujours est-il que ce livre nous raconte l’histoire de Fi, banlieusarde réfugiée dans la Commune de Belleville après que son frère se soit immolé par le feu lors de l’inauguration du parc d’attractions. Ce geste fut l’un des premiers d’une série aboutissant à la chute des différents gouvernements et au fait que Mickey et consorts tombent le masque.
Dans un monde à la fois proche du nôtre et très éloigné, sur la colline de Belleville, une poche de résistance lutte à coup d’idéal collectif, d’entraide, de jeux vidéo et de mode, de récupération et de sentiments. Dans cet endroit, Fi coud, aime et câline, mais, hantée par son frère, elle rêve de vengeance et de libération. Et se demande qui est Villon ? Comment lui et son canard à trois pattes sont-ils entrés dans sa vie ? Pourquoi ? Et peuvent-ils l’aider contre Melmoth ?
Laissez-vous porter par les mots et ne cherchez pas de linéarité dans ce récit : il n’y en a pas. L’œuvre est comme les tenues et les pensées de Fi : entremêlée et nouée jusqu’à la révélation finale. La protagoniste mélange les temps comme les tissus : son passé avec son frère dans une cité de banlieue, son présent dans un Belleville recrée à l’image de la Commune de 1871 entre peur et utopie joyeuse et un futur possible, celui de sa Croisade des enfants contre Eurodisney.
Alors que l’histoire se dévide, elle passe d’un réalisme fantaisiste au pur féérique en passant par la noirceur de certains assauts évoquant Strange Days. Il y a de la magie à l’œuvre dans ce texte, entretissé de références croisées et détournées, qu’elle soit détournée par des puissances mercantiles ou renouvelée et réemployée par Fi et les autres communards. L’histoire comme la mode ne sont-elles pas une éternelle réinvention du monde ?
Avec Melmoth furieux, laissez-vous surprendre dans les rues de la ville, casque sur les oreilles, à partager ses joies, ses luttes et ses peines tout en contemplant le plus beau panorama de Paris.

Melmoth furieux
de 
Sabrina Calvo
Éditions
La Volte

Les derniers parfaits

Ce texte est issu d’une lecture commune avec Lianne du blog De livres en livres. Celle-ci avait pour thème la fantasy classique (genre que je connais mal) avec deux exigences (un livre ne faisant pas partie d’une série pour moi, un auteur français pour Lianne). Notre choix s’est donc arrêté sur le roman de Paul Beorn, Les derniers parfaits.
Comme son titre l’indique, Les derniers parfaits va revisiter la lutte entre le catharisme et la chrétienté dans un univers aux limites temporelles et géographiques floues. La croisade contre les Albigeois a eu lieu, l’Espagne (ou plutôt ici Hispania) est devenue une ile et Tarbes un port, l’Empire romain s’est effondré dans un cataclysme étrange… Nous y suivons Christo (mi franc, mi occitan) et trois autres prisonniers de guerre des catharis dans leur évasion et leur fuite pour prévenir le roi des Francs du danger. Au fur et à mesure, ils vont découvrir que la dictature cathari n’est pas si homogène que cela et que les Bonnes Dames et les Bons Hommes luttent encore pour revenir aux sources de leur religion dévoyée, et que le royaume Francs n’est pas non plus si parfait. Et bien qu’ils soient tous adepte d’une forme de magie ou d’une autre, ils vont en apprendre un peu plus sur ses origines et ses répercussions dans le monde qui les entoure.
Moi qui trouve un côté répétitif aux romans de fantasy classiques, car ils sont souvent des romans de quêtes et d’apprentissage sur soi, je suis servie avec Les derniers parfaits ! Le plan de Paul Beorn y est fidèle : constitution du groupe, départ à l’aventure, multiples péripéties, séparation des compagnons, découverte d’un guide sage (Dame Félix), retrouvailles, apothéose et combats finaux. Sauf que… l’auteur les détourne habilement et arrive à surprendre. Déjà en choisissant un cadre peu commun, et en mêlant magie aux grandes religions de l’Antiquité et médiévales de l’Europe occidentale. D’autre part, car la quête est avant tout une fuite et que tous les compagnons n’ont pas le même but : l’un veut faire tomber la dictature, l’autre trouver une mythique cité perdue, un autre encore cherche sa femme et le dernier veut protéger sa dulcinée… Enfin, il évite le côte binaire de certains romans de fantasy (y compris chez Tolkien) : tous les catharis ne sont pas d’horribles monstres, tous les compagnons (y compris les protagonistes Christo et Mousse) ne sont pas tout bons et parfaits. Et leurs erreurs ou coups de sang se payent cher. Enfin, l’écriture de Paul Beorn est particulièrement fluide. Elle rend les presque 500 pages du roman très rapides à lire. Seul bémol en numérique, les appels à la note sont assez pénibles pour fonctionner. Heureusement qu’ils étaient là principalement pour traduire les nombreuses phrases en occitan et que je n’en ai guère eu besoin. Si vous ne parlez pas occitan (mais un peu d’espagnol ou d’italien) et que vous rencontrez le même souci technique, lisez à voix haute les phrases en prononçant « o » les « a » de fin de phrase, vous devriez deviner le sens des paroles.

Les derniers parfaits
de 
Paul Beorn
Éditions
Mnémos

Talisman

Décidément Livr’S a un certain talent pour dénicher des thrillers singuliers. Après les deux derniers romans de Graham Masterton et La divine proportion de Céline Saint-Charle, ce Talisman de Gilles Debouverie ne manque pas non plus d’originalité.
De quoi parle-t-il ? De Dorothy, psychopathe passant de corps en corps pour commettre les crimes les plus effroyables, à commencer par le massacre systématique d’une famille entière lovée des mains de la benjamine de 9 ans.
Pourquoi ces sauts ? D’où vient-elle ? Et comment cela se terminera-t-il ? Telles sont les questions que va se poser la lectrice. Ce ne sont pas en revanche les mêmes interrogations pour les protagonistes, en raison même de la structure du livre. En effet, l’histoire est racontée en alternant les points de vue : un chapitre sur deux est du point de vue de la police des habitants de la petite ville de Nouvelle-Angleterre où se situe l’action, en particulier celui de la lieutenante Carla Mendez ; un du point de vue de Dorothy et, comme un bruit d’écho, des corps qu’elle possède successivement. Du coup, même si l’action est bien rythmée, ne vous attendez pas à vous attacher aux personnages ou encore moins à trembler pour leur sort. D’autant que le langage de Dorothy, censée avoir vécu les procès en sorcellerie de Salem, ne correspond pas franchement à celui d’une paysanne du XVIIe siècle, ni même à une femme. Il reste trop « masculin » y compris dans ses préoccupations, et bien trop vulgaire pour être crédible. Néanmoins, j’ai quand même passé un agréable moment de lecture et trouvé dans Talisman, ce que j’attends d’un thriller : être surprise, ne pas savoir où l’histoire va me mener et courir découvrir la fin. Beau boulot !

Talisman
de 
Gilles Debouverie
Éditions
Livr’S

Quand la science explore l’histoire

Au croisement du monde criminel judiciaire et de l’anthropologie, il y a la médecine légale. C’est sous cet angle que Philippe Charlier, avec l’aide de David Alliot, balaie l’histoire de l’espèce humaine, du paléolithique à Louis XVIII. Principalement confiné à l’Europe, car s’appuyant sur les différents travaux de recherche et voyages menés par l’auteur, ce livre se découpe en quatre époques (Préhistoire, Antiquité, Moyen Âge, Renaissance et époque moderne) et une quarantaine de vignettes. Qu’il s’agisse d’examiner le dossier de patients célèbres comme Robespierre ou Jeanne d’Arc ou d’anonymes comme l’amputé de Buthiers-Boulancourt, chaque chapitre nous présente l’Histoire sous un jour différent. Vous y apprendrez comme la solidarité jouait envers les infirmes de l’époque préhistorique à la Renaissance, vous verrez comment on a déterminé comment sont mortes les favorites des rois, et identifié leurs restes ou encore comment authentifier le masque mortuaire de Robespierre. Les exemples sont nombreux et plus que variés. Et les morts anonymes comme la jeune Romaine souffrant de calculs sont tout aussi passionnants et presque plus touchants que les célébrités de l’histoire. Et l’étude du passé permet d’en réparer les erreurs (comme restituer aux bons descendants certaines reliques se trouvant dans des musées occidentaux) ou d’apprendre des éléments qui pourront servir dans des enquêtes modernes (sur la combustion des corps accidentelle ou criminelle par exemple).
Les textes sont truffés d’anecdotes variées (telle que comment déterminer le statut d’homme libre romain ou grec en regardant une statue nue) et les auteurs tiennent en haleine leur public. Le tout en insistant particulièrement sur le respect dû aux morts, patients du médecin légiste ou de l’anthropologue qui les étudie, que ceux-ci soient relativement récents ou bien plus vieux. Pour peu que vous vous intéressiez au passé, c’est un livre à vous procurer sans attendre.

Quand la science explore l’histoire
d
e Philippe Charlier et David Alliot
Éditions
Tallandier

Avant 7 jours

Quand une autrice aussi fan de films d’horreur que moi écrit un roman reprenant nombre des classiques du genre, et y mêle des mythes celtes, je ne pouvais que me pencher sur l’ouvrage en question. Celui-ci, Avant 7 jours est donc le dernier livre de Nelly Chadour. Il vous propose un huis clos sur Unscilly, une petite île au large de l’Irlande. Là, la communauté qui s’y trouve se limite strictement à 999 membres (nourrissons et vieillards compris). Tout changement dans le nombre des habitants doit être rectifié par l’éviction ou l’ajout de nouveaux habitants en provenance « des grandes iles » dans un délai de sept jours sous peine d’une catastrophe… Laquelle ? Pour Siofra, Agnès, et les autres ados coincés sur l’île, le mystère reste entier. Cette catastrophe et les autres rituels que les adultes leur imposent comme passer la nuit de la Samain enfermés tous ensemble dans le gymnase, ne leur seront expliqués qu’à leur majorité, mais ils seront alors coincés sur l’île et forcés de prendre la relève de leurs parents. Quand la fille du Fossoyeur revient sur l’île, les forces en présence vont être déséquilibrées et les ados devront passer outre les mensonges et omissions des adultes pour garantir leurs propres survies.
Croisement improbable entre The Demon-Bear Saga de Chris Claremont et Bill Sienkiewicz et de n’importe quel film d’horreur mettant en scène une communauté religieuse refermée sur elle-même (comme Midsommar, Apostle ou The Wicker Man), Avant 7 jours est un pur livre fantastique. Raconté principalement du point de vue de Siofra, adolescente extrêmement émotive de 16 ans et souffre-douleur des autres gamins de l’île en raison — croit-elle — de son hypersensibilité, Avant 7 jours nous dévoile peu à peu les éléments surnaturels de l’île, jusqu’au crescendo final. Et à l’épilogue qui rebat les cartes et renverse finalement les points de vue sur le rôle des uns et des autres dans l’histoire. En « final girl », Siofra semble un choix totalement improbable au début du livre avec ses phobies et ses crises de larmes. Pourtant, au fil des pages (comme dans un bon film d’horreur), elle s’affirme. Et même si elle commet des erreurs et en découvre plus que prévu sur l’île, ses habitants et son propre passé, elle sera l’un des atouts majeurs pour la survie et l’élimination des monstres… J’avoue, j’ai eu du mal à m’attacher à elle au départ, lui préférant la punkette de service, Jodie. Mais à peu près à mi-parcours, l’intérêt pour les deux protagonistes s’est inversé. Et le livre s’est lu d’une traite, jusqu’à la dernière page. Qui, comme toute bonne œuvre d’horreur, laisse la porte ouverte à une suite…

Avant 7 jours
de
Nelly Chadour
Éditions
Les Moutons électriques

Replis

« Abandonne tout espoir toi qui entre ici… » Cette phrase qui selon Dante Alighieri dans sa Divine Comédie est inscrite au fronton de l’Enfer pourrait parfaitement convenir à Replis, le roman d’Emmanuel Quentin. Mélangeant cyberpunk et post-apocalyptique climatique (plus si éloigné que ça), ce livre est d’un rare pessimisme, rehaussé par le fait qu’aucun des personnages n’est particulièrement sympathique. À commencer par Daniel, le narrateur lâche, égoïste, violent et tout sauf fiable. Exerçant la profession de « monteur menteur », il modifie vidéos et fichiers numériques suivant le bon vouloir du gouvernement français, ou plutôt des 1 % qui contrôlent ce dernier en coulisse. Dans un monde dévasté par les catastrophes climatiques, et où la majorité des terres sont empoisonnées, les pays se sont repliés sur leurs frontières. Et à l’intérieur des pays, les villes elles-mêmes vivent à l’abri coupée de leurs banlieues et des laissés-pour-compte qui s’y accrochent à la vie. Chacun survit comme il peut, prêt à tout pour une bouffée d’air frais. Et les parents cannibalisent leurs propres enfants grâce à l’Assimilation, une procédure permettant de transférer sa conscience et ses souvenirs dans le corps de ses descendants. Quand Daniel se voit convoquer pour une Assimilation avec son géniteur qu’il déteste, il va fuir et découvrir peu à peu une réalité encore moins reluisante que celle qu’il modifiait à longueur de journée.
Se lisant très vite, et monté comme un polar français des années 80, Replis est une lecture intéressante, mais pas franchement agréable. Le miroir qu’elle nous tend sur notre époque est
crasseux au possible, tant dans l’environnement que dans la façon dont les masses (et Daniel aussi) sont manipulées. De couche en couche, le complot semble ne plus finir jusqu’à ce que l’explication finale devienne tellement grosse qu’elle passe difficilement. Et que l’espoir d’une autre planète pour accueillir la vie (même des 1 % privilégiés) semble dérisoire.
Pour autant, le roman est une excellente lecture. Daniel est à la fois au cœur du système corrompu, sait qu’il est manipulable et manipulé et pourtant il se fait avoir comme un bleu et n’a pas mesuré l’ampleur des mensonges qui l’entourent. Si vous avez envie d’un polar bien noir aux accents cyberpunk cet été, c’est le livre qu’il vous faut.

Replis
d’
Emmanuel Quentin
Éditions Presse Pocket

Le cartel de sang

Nous sommes bientôt à la mi-juillet et l’heure est à la lecture légère… Comme un match de catch, ou plutôt de lucha libre, tout en flamboyance, effets de styles, surjeux et acrobaties des lutteurs. Ça tombe bien, c’est exactement tout ce que promet Le cartel de sang de Julien Heylbroeck.
Son court roman nous plonge au cœur de Mexico City. Pas le côté touristique, mais plutôt celui des bidonvilles, de la débrouille, des petits combats de lucha libre et des cartels de la drogue… Nous y suivons Eusébio Gutiérrez, qui tente de marcher dans les traces de son luchador de père, en reprenant son masque et en montant sur le ring sous le nom de El Hijo del Hierofante, tout en rassurant sa mère et en protégeant sa sœur promise à un brillant avenir étudiant aux États-Unis. Nous y suivons également les membres du cartel des 5 P, qui mettent en circulation une nouvelle drogue très addictive et aux effets secondaires étranges.
Les deux histoires vont s’entremêler et aboutir à une confrontation entre le lutteur et des démons vampiriques aztèques, parfaitement corruptibles
et avides de sang, d’immortalité et de dollars. Le tout avec force effet de style, descriptions détaillées de Mexico, de ses plats, de sa musique et de la lucha libre… Attention, Le cartel de sang est un livre qui n’hésite pas à en rajouter deux ou trois couches dans l’exagération : les monstres y ont des bouches aux coudes et aux genoux en plus du visage ; Eusébio est bon et fonce tête baissée comme les stars de la lucha libre et du cinéma bis mexicain des années 60 ; les cartels sont d’une violence incroyable, même quand les procédés mis en œuvre sont largement trop compliqués pour faire passer un simple message, et les policiers sont tous corrompus jusqu’à la moelle sauf un… près à se sacrifier à la cause. Si vous aimez le côté pulps dans vos lectures, ou si vous désespérez de voir un jour la suite de la série Diablero sur Netflix, foncez sur Le cartel de sang, c’est un succédané plus que convaincant. Et cerise sur le gâteau, normalement la suite devrait être disponible à la fin de l’année.

Le Cartel de Sang
de 
Julien Heylbroeck
Éditions Les moutons électriques

Un long voyage

Premier roman, Un long voyage de Claire Duvivier est un double récit. C’est à la fois l’histoire de deux vies, et l’histoire de la fin d’une époque et l’émergence d’une autre.
L’histoire de Liesse d’abord, le narrateur. Insulaire orphelin, il va être abandonné comme esclave aux colons venus du continent. De fil en aiguille, il deviendra le secrétaire d’une de leurs hautes fonctionnaires et la suivra jusqu’à la ville lointaine où elle finira sa carrière. L’histoire de Malvine ensuite, l’administratrice en question, guère plus vieille que l’orphelin, mais issue des plus vieilles familles de l’Empire. Intelligente et vive, elle a parfois besoin qu’on lui rappelle les conditions de vie, n’ayant pas eu la même expérience que la sienne. L’histoire de la fin d’une époque : celle de l’Empire, même si elle est vue des provinces lointaines et non de la capitale ; et celle de la ville où Liesse et Malvine ont échoué, trop confiante, trop égoïste et brutalement rattrapée par son passé.
Un long voyage est un récit épistolaire, comme une longue lettre adressée à une destinataire dont nous ne saurons finalement que très peu de choses. Linéaire, il contient néanmoins des méandres et des ellipses à la manière dont des grands-parents peuvent raconter à leurs descendants l’histoire de la famille. C’est un long récit crépusculaire : Liesse est plus souvent un spectateur privilégié qu’un acteur clé de la grande histoire. Et dans son propre récit personnel, il est l’éternel déraciné : « tabou » dans son Archipel natal, trop insulaire pour être pleinement sujet de l’Empire auquel il a consacré sa carrière, et trop étranger — même aux yeux de ses propres enfants — pour s’intégrer pleinement à la ville où il finira ses jours.
Classé en fantasy, comme À la pointe de l’épée d’Ellen Kushner, car  il se déroule certes dans un monde fictif (qui m’a souvent rappelé la Rome Éternelle de Robert Silverberg), Un long voyage pourrait avoir sa place en littérature générale. Seul un passage, véritable dislocation temporelle, relève du fantastique ou de la science-fiction selon votre interprétation. En tout cas, même si l’action ne manque pas, ce récit contemplatif invite à l’errance dans les pas de son conteur. Une découverte très belle et une plume à suivre.

Un long voyage
de 
Claire Duvivier
Éditions Aux forges de Vulcain

Les Naufragés de Velloa

Dès qu’il fait chaud, j’ai généralement envie de lecture détente et d’évasion. Quoi de mieux qu’un space opera me direz-vous ? Ça tombe bien, un nouveau titre de Romain Benassaya, présenté comme « l’une des nouvelles voix françaises » du genre est disponible au format poche : Les Naufragés de Velloa. Une bonne occasion de tester cet auteur, non ?
Dans ce livre, nous nous situons dans un futur où la Terre n’est plus habitable. Mars et Vénus ont bien été terraformés, mais les deux planètes n’accueillent qu’une portion minuscule de l’humanité. Le reste, les Naufragés ou les Blattes, s’entassent dans des habitats et vaisseaux de fortune aux quatre coins du système solaire. Sauf l’un d’entre eux qui a mystérieusement atteint une autre étoile. Comment ? Pourquoi ? Mars et Vénus doivent collaborer pour s’emparer de la mystérieuse technologie ayant permis ce tour de force. Sauf que…
Sauf que, 80 % du temps, Les Naufragés de Velloa n’est pas du space opera, mais du planet opera. Même si de nombreux flash-back nous promènent un peu partout autour de notre Soleil, passé la première partie, l’essentiel de l’action se situe sur Velloa. C’est sur cette planète hostile aux saisons marquées et aux coefficients de marée cauchemardesques que les naufragés du titre ont échoué quelques siècles auparavant et qu’ils tentent de survivre sous la coupe d’une étrange entité. Du coup, toute la seconde partie donne brutalement l’impression d’avoir atterri dans un roman de fantasy. Heureusement, l’action revient assez vite sur le terrain de la SF pour ne plus la lâcher.
Et de l’action, vous en aurez à
foison. Chaque chapitre se termine par un cliffhanger à l’américaine et les protagonistes volent de surprises en révélations… Suspendez votre incrédulité, notamment face aux prouesses des IA quantiques (et des virus traversant la barrière informatique des espèces à la manière d’Independence Day, mais sans ordinateur Apple pour l’aider), et laissez-vous porter. Si vous arrivez à supporter jusqu’au bout une Dayani égocentrique et sans nuance, qui est censée être la locale de l’étape dans l’équipe de héros, vous passerez un excellent moment de lecture plaisir.

Les Naufragés de Velloa
d
e Romain Benassaya
Éditions
Pocket