Les Artilleuses

Depuis mars 2020, Le Paris des Merveilles imaginé par Pierre Pevel se décline également en bande dessinée. Pourquoi en parler seulement maintenant ? Tout simplement, car j’attendais d’avoir les trois tomes constituant tout le premier arc à lire et relire ensemble pour me faire une idée complète. Après le tome 1, Le Vol de la Sigillaire, le tome 2 Le Portrait de l’antiquaire, le tome 3 Le Secret de l’Elfe clôt enfin cette aventure en compagnie des Artilleuses qui donnent leur nom à cette BD. De qui s’agit-il ? De trois bandits en jupon haut en couleur à savoir Lady Remington, magicienne anglaise de son état, Miss Winchester, fine gâchette américaine au tatouage particulier et Mam’zelle Gatling, petite fée de Paname n’aimant rien d’autre que les explosions. Ce trio s’est spécialisé dans les cambriolages et tombe sur un os quand elles s’emparent de la Sigillaire un bijou précieux qui attirent la convoitise des nations terrestres comme venues d’Ambremer.
Au fil des trois tomes, elles devront résoudre les différents mystères qui entourent l’objet tout en échappant aux services secrets français, allemand, féérique et elfique. Elles seront aidées par toute une ribambelle de personnages
tous plus étonnants et attachants les uns que les autres, Tiboulon chien mécanique de son état en tête.
Si vous avez aimé l’univers du Paris des Merveilles ne boudez pas votre plaisir ! Là où le tome 1 et le tome 2 lus seuls se révélaient frustrants avec cette manie de s’arrêter en plein chemin, Le Secret de l’Elfe termine élégamment cette première aventure tout en laissant la porte ouverte à
d’autres péripéties. Et Pierre Pevel étant lui-même au scénario des BD, vous pouvez être sûrs que l’histoire sera sans fausse note par rapport à la trilogie de romans initiale. Au dessin, le style d’Etienne Willem a juste ce qu’il faut de pétillance et de précision pour donner vie à cette version fantasmagorique de Paris, le tout admirablement mis en couleur par Tanja Wenisch. Et si vous ne connaissez pas du tout le Paris des Merveilles ou que vous souhaitez le faire découvrir à un proche, c’est une excellente porte d’entrée dans l’univers qui peut plaire même aux plus réfractaires à la lecture.

Les Artilleuses
de 
Pierre Pevel (scénario) et Etienne Willem (dessin)
Éditions
Drakoo

Le Pacte des esclavagistes

Avant de commencer à parler du livre précisément, rappelons que Le Pacte des esclavagistes est d’abord paru aux Éditions de la Baleine dans la collection Macno, le pendant SF de sa collection Le Poulpe où plusieurs auteurs s’essayaient à écrire un polar avec des personnages récurrents prédéfinis et une certaine charte à suivre. Et pour compliquer le tout, Le Pacte des esclavagistes n’est pas le premier de la série, mais… le quatorzième. Donc si vous trouvez que certains concepts passent rapidement, c’est peut-être, car ils ont été évoqués et expliqués dans les romans précédents. Cette version a été remaniée, réactualisée et augmentée par rapport à l’édition originale de 2000 (que je n’ai pas lu), mais elle en garde les traces.
Pour qui connaît l’œuvre de Roland C. Wagner et en particulier Les Futurs mystères de Paris, Le Pacte des esclavagistes ne surprend pas : nous avons une IA autonome hantant ce qui reste du Net et n’en faisant qu’à sa tête,
une secte prônant la non-violence (ou presque) dont certains membres sont dotés de pouvoirs psy, des corporations transnationales qui ont largement remplacé les États, etc. Sauf que… Nous ne suivons pas une enquête d’un détective affublé d’un chapeau improbable. Le Pacte des esclavagistes est en effet un roman choral qui suit plusieurs lignes d’intrigues : celle de Yalmiz le ridicule, sociologue de son état qui cherche à en savoir plus sur le mouvement mysthiques qui se répand comme une traînée de poudre dans la population mondiale et annonce l’Ultime Communion, celle de Fred Russell, policier qui enquête sur la mort de gens s’étant intéressé d’un peu trop près à ces mysthiques, celle d’un nouveau venu dans la secte et celle, ailleurs, d’un magnat de la finance pervers et corrompu qui n’est pas sans rappeler un certain Donald T., ex-président des États-Unis. Évidemment, les différentes intrigues vont se rejoindre et le Macno qui donne son nom à la collection se mêler à cette histoire. Même s’il n’est pas mon préféré de Roland C. Wagner, ce roman se lit, comme toujours avec ses œuvres, tout seul. Si parfois certaines traîtrises se voient venir de loin, l’ensemble est très addictif et les rebondissements ne manquent pas. Il manque peut-être une touche d’humour à mon goût, mais je n’ai pas du tout regretté ma lecture. Bien au contraire…


Le Pacte des esclavagistes
de 
Rémy Gallart et Roland C. Wagner
Éditions
Les Moutons électriques

Collisions par temps calme

Un matin, un homme s’extirpe de son lit pour aller boire tranquillement son café puis se promener sur la plage. Il attend et craint l’arrivée de sa jumelle. Rien de bien palpitant ? Effectivement Collisions par temps calme de Stéphane Beauverger ne remportera pas le prix de la novella d’action. Et pourtant, ce court roman se révèle très immersif. Par petites touches, en intercalant les récits de Sylas et de sa sœur Calie, l’auteur nous dresse le portrait d’une utopie où sur une Terre enfin apaisée et en cours de dépollution, les humains vivent heureux épaulés et guidés par Simri, une intelligence artificielle aussi omniprésente que bienveillante. Malgré tout, certains, dont Calie, refusent ce bonheur idéal et ne se satisfont pas de cette protection permanente. Arrivera-t-elle à convaincre son frère de la laisser quitter le monde de Simri et le reste de l’humanité ?
Une fois de plus, ce texte aborde la question de la liberté par rapport à la sécurité, mais également de la place de l’humanité une fois que celle-ci a été dépassée par sa création. Mais Stéphane Beauverger sait s’éloigner des clichés les plus attendus. Ainsi, à la différence de SHODAN ou Skynet, Simri se satisfait de servir les humains et accepte même que ceux-ci puissent surveiller et étudier ses processus cognitifs. L’artificiel et le naturel ne s’opposent donc pas, mais en cherchant à quitter ce cadre rassurant, Calie va découvrir l’envers du décor et s’interroger sur la réalité de son propre monde. Et qui de ceux qui restent comme son frère ou qui partent comme elle, font le bon choix ?
En restreignant le cadre de son récit à un quasi-huis clos (une île) et à un nombre restreint de personnages (quatre humains et Simri), et en privilégiant les dialogues quitte à montrer la même scène de deux points de vue différents, l’auteur nous offre un récit fluide et philosophique à deux mugs de café ou thé. Un à savourer en lisant ce texte et l’autre à déguster en repensant à sa lecture.

Collisions par temps calme
De Stéphane Beauverger
Éditions La Volte

Les mondes extraordinaires de Jules Verne

Vingt Mille Lieues sous les mers, De la Terre à la Lune, Voyage au centre de la Terre : avec ses romans d’aventures, Jules Verne a fasciné des générations de lecteurs, dont l’autrice de ces lignes. Pour beaucoup, l’écrivain est même l’un des pères de la science-fiction française. Pour Nicolas Allard, l’auteur de Les mondes extraordinaires de Jules Verne, il est surtout l’inventeur de la pop culture. À la manière de ses précédents essais (dont Dune : un chef d’œuvre de la science-fiction qui passera dans ces pages un samedi prochain), l’auteur y parle non seulement de l’œuvre de Jules Verne, mais fait aussi de nombreux parallèles avec d’autres productions de fiction, quel qu’en soit le support (jeu vidéo, bande dessinée, film, etc.) que ce soit en Europe, au Japon ou aux États-Unis. Il n’oublie pas non plus de citer les explorateurs et aventuriers du monde réel qui ont été inspirés par l’écrivain.
Son ouvrage se divise en dix grandes parties. Les quatre premières (Une vie pleine d’aventure, Le superflu une chose nécessaire, Le monde est petit et Jules n’est prophète en son pays) se concentrent sur l’écrivain nantais et montre outre une biographie succincte comment ont été pensés, conçus et reçus les différents romans des Voyages extraordinaires. Le chapitre sur l’univerne fait la liaison avec les suivants consacrés à la postérité du romancier. Il y montre comment consciemment et inconsciemment, celui-ci, avec son éditeur, a conçu une œuvre unique où les romans se répondent entre eux et où d’autres œuvres (pièces de théâtre, jouets, films, etc.) viennent s’y insérer et le décliner sur différents supports du vivant même de l’artiste. Ce qui fait de son œuvre des « fandoms » chers à la pop culture : héros Marvel et DC décliné en dessins animés, films, série TV et jeux, univers Star Wars, univers Harry Potter, univers Pokemon, etc.
Les cinq parties suivantes (Jules Verne au pays de la bande dessinée, Jules Verne au Japon, Jules Verne à Hollywood, Jules Verne et la science-fiction, Jules Verne est partout !) montre comment ses livres, mais également l’écrivain lui-même ont inspiré créateurs, artistes et spécialistes du marketing dans le monde entier.
Que vous connaissiez sur le bout des doigts la bibliographie de Jules Verne ou non, si vous vous intéressez à la pop culture, ce livre est une mine d’information présentée de façon particulièrement ludique et richement illustrée. À avoir dans sa bibliothèque ou à offrir à tout Vernophile !

Les mondes extraordinaires de Jules Verne
de
Nicolas Allard
Éditions Armand Collin

La tarentule bègue – Les aventures extraordinaire de Ravinger et Ward

Toujours fidèle à une alternance entre lectures intenses et ouvrage plus léger, après ma relecture du pavé Vision aveugle, je me suis offerte une petite balade dans le Londynia de Céline Badaroux avec le troisième tome des aventures de ses détectives animorphes, le blaireau Ravinger et le renard Ward. Si j’avais été emballée par le premier tome, La licorne assassinée, le deuxième (La sirène bipolaire) m’avait fait passer une bon moment mais m’avait laissé sur ma faim. Heureusement, le troisième tome tout juste sorti, La tarentule bègue est un retour plein de fantaisie à ce qui m’avait séduit dans le premier volume.
Nous sommes désormais un an après les événements du premier roman en pleine célébration de Samain (correspondant à ce qui est plus généralement connu sous son appellation commerciale Halloween dans le monde humain). Ravinger et Ward sont désormais bien installés dans leur cohabitation et leur collaboration. La nouvelle affaire, qui leur est apporté par la tarentule du titre par ailleurs en charge de la pinacothèque royale concerne des déplacements incompréhensibles des œuvres d’art dans la galerie. S’agit-il d’esprits frappeurs malicieux ou d’un faussaire ingénieux ?
Duranr leur enquête, parmi une multitude de personnages nouveaux comme anciens plutôt hauts en couleurs, nos enquêteurs vont croiser le chemin d’une société spécialiste du paranormal, Ghost Unlimited dirigée par une marmotte nommée… Bill Murray.
Dans ce tome,Céline Badaroux se sert toujours d’une trame inspirée des aventures de Sherlock Holmes (en espérant que Wren ne subisse pas le sort de Mary Morstan). Mais elle y entrelace de nombreuses références à la pop-culture, mais également à la littérature plus récente ou au monde de l’Art de manière générale, tant ancien que moderne. Son Lee Onardo est ainsi un mélange savoureux de Tortue ninja, de Leonard de Vinci et de Jeff Koons. Le tout au service d’une action soutenue et toujours accessible aux plus jeunes comme aux plus grands. Personnellement j’abaisserais sans souci le 15 ans et plus de la couverture à un 12 ans et plus. Le seul défaut de ce livre ? Il est trop court et l’on ne voit pas les pages passer !

La tarentule bègue
Les aventures extraordinaires de Ravinger et Ward tome 3
de
Céline Badaroux

Symposium Inc.

Décidément depuis quelques titres, les personnages des récits d’Une Heure-Lumière sont tous sauf sympathiques. Le dernier en date avec deux protagonistes attachants devait être Toutes les saveurs de Ken Liu. Dans Symposium Inc., nous avons une collection d’individus tous plus clichés sortis d’une fiction estivale de télévision française et plus détestables les uns que les autres : l’avocate nymphomane et alcoolique, le capitaine d’entreprise froid et dédaigneux, la mère effacée qui a abandonné sa brillante carrière pour sa famille, la fille criminelle au sang-froid, etc. Et pourtant Oliver Caruso arrive avec ce polar mâtiné de neurosciences et de nanotechnologie à accrocher le lecteur et à nous pousser à continuer notre lecture…
A la base de Symposium Inc, il y a un crime sordide : une mère de famille assassinée alors qu’elle fête les 18 ans de sa fille. Le tout dans une maison ultra-surveillée où non seulement les caméras ont tout filmé, mais où les capteurs ont mesuré les différents taux de neurotransmetteurs dans le sang des personnes présentes pour retracer leurs émotions et
déterminer leurs culpabilités. Le mari de la victime et père de la meurtrière engage alors une ténor du barreau pour faire libérer sa descendance. Mais… le passé et l’appât du gain et du pouvoir s’en mêlent, et l’histoire se complique peu à peu…
Vendu comme un mélange de droit et de neuroscience, Symposium Inc. est léger en terme
s de droit. Il s’agit plus d’une critique sur la culpabilité médiatique avant procès et retournement de l’opinion publique qu’un exemple d’application futuriste du Code de procédure pénale. En revanche, sur l’interrogation entre culpabilité et maladie, il est intéressant et offre un dénouement, largement divulgâché par le titre au passage, bien amené. Une bonne lecture de plus dans cette collection qui n’en finit pas de dénicher des petites perles d’imaginaire.

Symposium Inc.
d’
Olivier Caruso
Éditions
Le Bélial’

Widjigo

1793. Un jeune lieutenant de la toute nouvelle République française est chargé d’arrêter un vieux noble breton. Coincé par la tempête avec lui dans la tour où ce dernier s’est réfugié, il va écouter toute la nuit son histoire en échange de sa reddition. Et plus particulièrement les événements qui ont suivi en 1754 son naufrage à Terre-Neuve…
Avec Widjigo, Estelle Faye revisite l’un des mythes les plus connus d’Amérique du Nord : le Wendigo (Wìdjigò étant le nom algonquin de cette créature). Au lieu de faire de son récit, un simple polar horrifique où la créature tiendrait le rôle d’un slasher et cherchant à savoir si le monstre poursuivant les survivants est bien extérieur au groupe et d’origine surnaturelle, Estelle Faye nous raconte avant tout une histoire de vengeance, de culpabilité et de recherche de rédemption bien humaine. À travers le personnage de Justinien de Salers, jeune noble ayant fui la Bretagne et l’emprise paternelle pour s’étourdir de plaisir à Paris avant de finir ivrogne prêt à tout en Acadie, elle propose un regard décalé aussi bien sur les prémisses de la Révolution française que sur la vie dans les colonies américaines. Les différents naufragés (coureurs des bois, pasteur puritain et sa fille adolescente, matelot, officier anglais ou noble déchu) ont tous quelque chose à cacher, une vengeance à exercer ou un secret honteux à se faire pardonner. Et un à un, ils seront éliminés de façon aussi originale que sanglante.
Longtemps, malgré son titre, le livre laisse planer le doute : sommes-nous dans un récit fantastique ou non ? Tout comme les meilleures histoires de fantômes du Nouveau Monde telles que pouvaient les conter Washington Irving, Edgar Allan Poe ou Ambrose Bierce, dans Widjigo, le voile se lève dans le dernier quart. Et la résolution qui par certains côtés aurait pu se prévoir s’avère finalement une belle pirouette renvoyant dos à dos la justice des hommes et les forces de la Nature. Parfaite lecture pour un soir pluvieux d’automne, Widjigo est un conte horrifique et philosophique envoutant.

Widjigo
d’Estelle Faye
Éditions Albin Michel

Avis d’invitée — Omale

Après nous avoir parlé de sa série favorite Malazan, Laetitia revient sur l’un de ses coups de cœur récents, l’auteur Laurent Genefort et plus précisément son livre Omale. Laissons-lui la plume…


Je rédige ce résumé quelques semaines après avoir lu le 1er tome d’Omale, sur la base des notes prises lors de cette lecture. Depuis, j’ai dévoré les autres livres de la trilogie, ainsi que toute la littérature de Genefort. Ça s’appelle un coup de cœur !

À noter que, bien qu’il soit apparemment un membre connu et reconnu de la scène SF française, j’ai découvert Laurent Genefort à cette occasion. Et pour la petite histoire (ceux qui savent…), j’ai hérité de ces livres qui appartenaient à madame la mère de @natouille.

Omale est un univers infini… et plat. Du moins au début de la saga, même si le lecteur apprendra par la suite que ce sont ses dimensions gigantesques qui empêchent de l’appréhender, d’autant plus que la science n’a pas — ou plus — droit au chapitre sur Omale. Trois races, des rehs, y cohabitent difficilement. L’une est d’origine terrestre, tandis que les 2 autres sont totalement extra-terrestres.

Les Chiles sont des guerriers, navigateurs et praticiens d’un « jeu », le fejii, qui pourrait être assimilé à une philosophie, ou une manière de vivre, voire une spiritualité si tant est que ce terme soit applicable à la perception Chile, et qu’ils sont les seuls à pouvoir maîtriser (bien qu’une version dégradée soit accessible aux autres races). Les Hodgqins sont plus contemplatifs, ce sont des linguistes et penseurs fabuleux, mais qui perdent leur langage originel quand ils en apprennent un autre. Enfin, les humains sont partagés entre panslamistes et escopaliens. Il va sans dire que la religion, dans toute son intransigeance et son sectarisme, tient une place prééminente dans la société humaine.

La manière dont les 3 races ont été amenées sur Omale ainsi que toute leur culture technologique ont été perdues au fil des siècles. Seuls quelques rares fragments de leurs savoirs d’antan subsistent.

La xénophobie, les guerres fratricides et les guerres de religion sont le décor de la quête que 6 compagnons improbables vont entreprendre, à la recherche d’un personnage historique, ou mythique, qui sait ? Les voilà réunis à bord d’un aéronef, par le hasard, ou par le fejii, ne se connaissant pas les uns les autres, et voguant pourtant vers une destinée commune. Des fragments d’œuf dont ils sont chacun dépositaires vont leur permettre, une fois leurs différences acceptées, de résoudre le puzzle ou plutôt de suivre un chemin antique dont le tracé les mènera à une révélation improbable.

Omale se déroule dans un environnement steampunk, mais doté d’une technologie agonisante plutôt que d’un grand élan vers le progrès. Nos personnages évoluent sur une terre « remodelée », des étendues maritimes immenses, avec des voyages dont la durée se compte en années plutôt qu’en mois à bord de moyens de transport, qu’il soient terrestre ou aériens, dont le nombre de passagers se chiffre en millier, voire dizaine de milliers.

La flore, la faune et l’environnement xénobiologique sont décrits dans les moindres détails, ce qui contribue à donner une épaisseur et un réalisme impressionnant à l’univers. La narration est une espèce de mélange entre Miéville et Simmons (dans Hypérion), en particulier si on prendre en compte la dimension de quête des personnages, tandis que l’histoire personnelle de chacun vient s’immiscer dans le récit principal, donnant du corps aux personnages et mettant en relief des points de vue sociétaux.

Ce premier tome m’a enthousiasmé au moins autant par la manière d’écrire de Genefort que par l’histoire en elle-même. Une découverte inestimable !

Omale
de Laurent Genefort
Éditions J’ai Lu

Melmoth furieux

« Me prend soudain l’envie d’aller brûler Eurodisney. » Dès les premières pages de Melmoth furieux, Sabrina Calvo annonce la couleur. Ou plutôt l’un des tons de son roman, tour à tour rageur, fantasque, drôle, mélancolique, triste, doux, violent, rêveur, sarcastique… À moins que celui-ci ne soit une geste poétique écrite non en vers, mais en prose ?
Toujours est-il que ce livre nous raconte l’histoire de Fi, banlieusarde réfugiée dans la Commune de Belleville après que son frère se soit immolé par le feu lors de l’inauguration du parc d’attractions. Ce geste fut l’un des premiers d’une série aboutissant à la chute des différents gouvernements et au fait que Mickey et consorts tombent le masque.
Dans un monde à la fois proche du nôtre et très éloigné, sur la colline de Belleville, une poche de résistance lutte à coup d’idéal collectif, d’entraide, de jeux vidéo et de mode, de récupération et de sentiments. Dans cet endroit, Fi coud, aime et câline, mais, hantée par son frère, elle rêve de vengeance et de libération. Et se demande qui est Villon ? Comment lui et son canard à trois pattes sont-ils entrés dans sa vie ? Pourquoi ? Et peuvent-ils l’aider contre Melmoth ?
Laissez-vous porter par les mots et ne cherchez pas de linéarité dans ce récit : il n’y en a pas. L’œuvre est comme les tenues et les pensées de Fi : entremêlée et nouée jusqu’à la révélation finale. La protagoniste mélange les temps comme les tissus : son passé avec son frère dans une cité de banlieue, son présent dans un Belleville recrée à l’image de la Commune de 1871 entre peur et utopie joyeuse et un futur possible, celui de sa Croisade des enfants contre Eurodisney.
Alors que l’histoire se dévide, elle passe d’un réalisme fantaisiste au pur féérique en passant par la noirceur de certains assauts évoquant Strange Days. Il y a de la magie à l’œuvre dans ce texte, entretissé de références croisées et détournées, qu’elle soit détournée par des puissances mercantiles ou renouvelée et réemployée par Fi et les autres communards. L’histoire comme la mode ne sont-elles pas une éternelle réinvention du monde ?
Avec Melmoth furieux, laissez-vous surprendre dans les rues de la ville, casque sur les oreilles, à partager ses joies, ses luttes et ses peines tout en contemplant le plus beau panorama de Paris.

Melmoth furieux
de 
Sabrina Calvo
Éditions
La Volte

Les derniers parfaits

Ce texte est issu d’une lecture commune avec Lianne du blog De livres en livres. Celle-ci avait pour thème la fantasy classique (genre que je connais mal) avec deux exigences (un livre ne faisant pas partie d’une série pour moi, un auteur français pour Lianne). Notre choix s’est donc arrêté sur le roman de Paul Beorn, Les derniers parfaits.
Comme son titre l’indique, Les derniers parfaits va revisiter la lutte entre le catharisme et la chrétienté dans un univers aux limites temporelles et géographiques floues. La croisade contre les Albigeois a eu lieu, l’Espagne (ou plutôt ici Hispania) est devenue une ile et Tarbes un port, l’Empire romain s’est effondré dans un cataclysme étrange… Nous y suivons Christo (mi franc, mi occitan) et trois autres prisonniers de guerre des catharis dans leur évasion et leur fuite pour prévenir le roi des Francs du danger. Au fur et à mesure, ils vont découvrir que la dictature cathari n’est pas si homogène que cela et que les Bonnes Dames et les Bons Hommes luttent encore pour revenir aux sources de leur religion dévoyée, et que le royaume Francs n’est pas non plus si parfait. Et bien qu’ils soient tous adepte d’une forme de magie ou d’une autre, ils vont en apprendre un peu plus sur ses origines et ses répercussions dans le monde qui les entoure.
Moi qui trouve un côté répétitif aux romans de fantasy classiques, car ils sont souvent des romans de quêtes et d’apprentissage sur soi, je suis servie avec Les derniers parfaits ! Le plan de Paul Beorn y est fidèle : constitution du groupe, départ à l’aventure, multiples péripéties, séparation des compagnons, découverte d’un guide sage (Dame Félix), retrouvailles, apothéose et combats finaux. Sauf que… l’auteur les détourne habilement et arrive à surprendre. Déjà en choisissant un cadre peu commun, et en mêlant magie aux grandes religions de l’Antiquité et médiévales de l’Europe occidentale. D’autre part, car la quête est avant tout une fuite et que tous les compagnons n’ont pas le même but : l’un veut faire tomber la dictature, l’autre trouver une mythique cité perdue, un autre encore cherche sa femme et le dernier veut protéger sa dulcinée… Enfin, il évite le côte binaire de certains romans de fantasy (y compris chez Tolkien) : tous les catharis ne sont pas d’horribles monstres, tous les compagnons (y compris les protagonistes Christo et Mousse) ne sont pas tout bons et parfaits. Et leurs erreurs ou coups de sang se payent cher. Enfin, l’écriture de Paul Beorn est particulièrement fluide. Elle rend les presque 500 pages du roman très rapides à lire. Seul bémol en numérique, les appels à la note sont assez pénibles pour fonctionner. Heureusement qu’ils étaient là principalement pour traduire les nombreuses phrases en occitan et que je n’en ai guère eu besoin. Si vous ne parlez pas occitan (mais un peu d’espagnol ou d’italien) et que vous rencontrez le même souci technique, lisez à voix haute les phrases en prononçant « o » les « a » de fin de phrase, vous devriez deviner le sens des paroles.

Les derniers parfaits
de 
Paul Beorn
Éditions
Mnémos