Les Naufragés de Velloa

Dès qu’il fait chaud, j’ai généralement envie de lecture détente et d’évasion. Quoi de mieux qu’un space opera me direz-vous ? Ça tombe bien, un nouveau titre de Romain Benassaya, présenté comme « l’une des nouvelles voix françaises » du genre est disponible au format poche : Les Naufragés de Velloa. Une bonne occasion de tester cet auteur, non ?
Dans ce livre, nous nous situons dans un futur où la Terre n’est plus habitable. Mars et Vénus ont bien été terraformés, mais les deux planètes n’accueillent qu’une portion minuscule de l’humanité. Le reste, les Naufragés ou les Blattes, s’entassent dans des habitats et vaisseaux de fortune aux quatre coins du système solaire. Sauf l’un d’entre eux qui a mystérieusement atteint une autre étoile. Comment ? Pourquoi ? Mars et Vénus doivent collaborer pour s’emparer de la mystérieuse technologie ayant permis ce tour de force. Sauf que…
Sauf que, 80 % du temps, Les Naufragés de Velloa n’est pas du space opera, mais du planet opera. Même si de nombreux flash-back nous promènent un peu partout autour de notre Soleil, passé la première partie, l’essentiel de l’action se situe sur Velloa. C’est sur cette planète hostile aux saisons marquées et aux coefficients de marée cauchemardesques que les naufragés du titre ont échoué quelques siècles auparavant et qu’ils tentent de survivre sous la coupe d’une étrange entité. Du coup, toute la seconde partie donne brutalement l’impression d’avoir atterri dans un roman de fantasy. Heureusement, l’action revient assez vite sur le terrain de la SF pour ne plus la lâcher.
Et de l’action, vous en aurez à
foison. Chaque chapitre se termine par un cliffhanger à l’américaine et les protagonistes volent de surprises en révélations… Suspendez votre incrédulité, notamment face aux prouesses des IA quantiques (et des virus traversant la barrière informatique des espèces à la manière d’Independence Day, mais sans ordinateur Apple pour l’aider), et laissez-vous porter. Si vous arrivez à supporter jusqu’au bout une Dayani égocentrique et sans nuance, qui est censée être la locale de l’étape dans l’équipe de héros, vous passerez un excellent moment de lecture plaisir.

Les Naufragés de Velloa
d
e Romain Benassaya
Éditions
Pocket

Entre roman et novella

La catégorie « novella » est une catégorie qui n’existe quasiment pas en littérature francophone, mais qui occupe une place importante dans la littérature de l’imaginaire hors de la France. Comprenant des textes situés entre 17 400 mots et 40 000 mots, elle est trop longue pour être une simple nouvelle et trop courte pour être un roman à part entière.
En voici deux récentes, relevant de la science-fiction, la première vendue comme un roman car française, et la seconde comme une novella car britannique.

After®
Un village dans la savane où un millier d’humains vivent — éternellement ? — en suivant le Dogme qui met en avant la tempérance en toute chose et une égalité stricte entre les gens. Dans cette société, la curiosité et tout ce qui s’écarte de la tradition sont mal vus. Deux personnes, Paule et Cami, ayant du mal à suivre le Dogme sont envoyés en exploration dans l’inconnu. Et vont en apprendre plus sur le passé, et sur le monde d’avant la catastrophe.
After®
d’Auriane Velten est un texte qui vaut surtout par son effet de surprise et ses différentes révélations qui, à vrai dire une fois passée la première, deviennent assez prévisibles pour qui sait relever les différents indices semés. Ainsi, le choix particulier des pronoms ne correspond pas à une quelconque réflexion sur le genre comme peut le faire Ada Palmer ou une volonté de prôner une forme d’écriture inclusive qui donnerait une poussée d’urticaire à tous les membres de l’Académie française, mais bien à l’état de Cami, Paule et les autres. Pour le reste, nous sommes dans un récit post-apocalyptique oscillant entre utopie et dystopie, et au final opposant une fois de plus la technologie à l’épanouissement humain. Intéressant et astucieux, il laisse néanmoins un arrière-goût de réchauffé.

After®
d’Auriane Velten
Éditions Mnémos

The Undefeated
Une protagoniste d’un âge certain et journaliste ? Du space opera ? Sur le papier, The Undefeated avait tout pour me plaire. Mais si au final, j’ai aimé la novella d’Una McCormack, ce n’était pas pour les raisons espérées. L’histoire met en scène Monica, une ancienne journaliste qui a bâti son succès sur ses reportages « sur la ligne de front », à savoir les planètes indépendantes tombant peu à peu dans l’escarcelle du Commonwealth. Retraitée, alors qu’une nouvelle guerre se déclare, elle part vers sa planète d’origine avec Gail, son jenjer, pour unique compagnon.
Au fil de ses péripéties et en remontant vers son passé, l’origine de cette guerre va apparaître. Une guerre que l’humanité à laquelle appartient Monica ne peut gagner, et dont pourtant elle est responsable.
Malgré ce résumé, The Undefeated n’est pas un récit guerrier empli de bruit et de fureur. C’est au contraire à travers
les souvenirs d’une femme ayant toujours menée une vie aisée choyée par ses jenjers prêts à répondre à ses moindres demandes que nous voyageons. The Undefeated est l’histoire d’une révélation pour Monica, qui se targuait pourtant d’avoir un sens de l’observation particulièrement affiné. L’ennemi le plus implacable est souvent celui qui est si proche de vous que vous ne le voyez plus. Pour le lecteur extérieur, il est assez facile de comprendre qui est l’ennemi. Mais c’est tout le chemin de Monica vers cette réalisation qui fait la saveur du récit.

The Undefeated
d’Una McCormack
Éditions Tor

Eurydice déchaînée

Le plus souvent, le roman graphique est une sous-division de la bande dessinée indiquant que le volume entre vos mains a un début et une fin indépendants, y compris de la série dans lequel il s’inscrit éventuellement. Le plus souvent, mais pas toujours… Tout au milieu du monde , déjà édité par Les moutons électriques, défiait les conventions en mêlant textes et dessins pour construire une histoire en soi. L’un de ses auteurs, Melchior Ascaride, récidive avec Eurydice déchaînée en se chargeant seul de l’histoire, de l’illustration, de la mise en page et même du café ! Et pour l’occasion, il revisite la mythologie grecque et sème la zizanie des Enfers au sommet de l’Olympe.
Tout commence par le mythe d’Orphée et d’Eurydice. Petit rappel des faits : la belle dryade ayant été empoisonnée par une vipère, elle est précipitée aux Enfers. Son époux Orphée, aède à la voix mélodieuse, descend vivant dans le royaume d’Hadès pour y rechercher sa douce. Mission accomplie à une condition : Eurydice le suivra mais il ne devra pas se retourner avant d’être sorti des Enfers pour qu’elle regagne également le monde des vivants. Or… Alors que la lumière du jour commence à réchauffer le fantôme d’Eurydice, le poète se retourne, condamnant son épouse au trépas définitif et accédant, lui, à la gloire d’une belle chanson triste narrant ses exploits.
Sauf que Eurydice n’est pas dupe. Elle est même furieuse de s’être ainsi fait roulée. Et elle n’aura de cesse que de s’être vengée de son époux, des dieux et de la destinée qui condamne toujours dans les femmes, qu’elles soient déesses ou mortelles, pour les fautes des hommes. Et Eurydice déchaînée sera le récit de la traversée des Enfers et de la vengeance de la dryade. Et de ses divers rencontres entre ennemis (comme le méconnu Eurynomos) et alliés étonnants (Tirésias et Styx par exemple). Au passage l’auteur règle ses comptes avec la mysoginie profonde de la mythologie grecque où, comme dans les lutes actuelles du féminisme, certaines déesses, par lâcheté ou ambition, se rangent à la cause des mâles. Il n’oublie pas au passage que cette force du destin patriarcale fait également des victimes masculines, son Persée culpabilisant pour son rôle dans le meurtre de Méduse en étant le parfait exemple. En alternant texte et dessins, en jouant avec les couleurs et la mise en page, Melchior Ascaride met son lectorat dans la peau de la dryade : tour à tour furieuse, épuisée, inquiète voire heureuse. Attention, pour savourer pleinement ce livre, il vaut mieux avoir de solides connaissances en mythologie grecque, et ne pas avoir peur du mélange entre les différents vocabulaires. La nymphe n’a pas la langue dans sa poche !

Eurydice déchaînée
de Melchior Ascaride
Éditions Les moutons électriques

La Machine de Léandre

Alex Evans a deux particularités : elle aime revenir dans un même univers pour en explorer l’évolution, et, à lire La Machine de Léandre, elle déteste se répéter. Ses deux précédents romans, Sorcières associées et sa suite directe L’Échiquier de jade, nous entraînaient dans la frénésie d’une ville-État au climat tropical où l’argent est roi et la magie, un outil de puissance comme un autre — si ce n’est moins fiable.
Dans La Machine de Léandre, l’atmosphère change du tout au tout. Alex Evans nous projette quelques années auparavant, dans une autre ville, plus proche du Paris ou du Londres de la Belle Époque. Ici, nous ne suivons pas deux femmes d’âge mûr dans leur carrière professionnelle de sorcière, mais une jeune professeur d’université ; la magie n’est pas une simple source de revenus, mais une science oubliée qu’il convient de maîtriser et de codifier. La protagoniste, Constance Agdal, cherche à comprendre les principes thaumaturgiques tout en se débattant avec son passé. Réfugiée d’une nation où la magie est taboue, Constance a dû dissimuler ses talents en la matière et n’a jamais pu depuis les développer correctement. Un particularisme qui la servira et la desservira tout à la fois lorsqu’elle se retrouvera mêlée à une guerre économique entre industriels, et face à un incube sorti sans ménagement de sa propre dimension…
L’histoire s’avère assez intrigante pour tenir le lecteur en haleine de bout en bout, et les concepts — notamment une magie fluctuante qu’il faut réapprendre à maîtriser après des années d’oubli — assez originaux pour ce registre de fantasy. Les thèmes abordés en arrière-plan (l’intégration des réfugiés, la place des femmes dans la sphère technique, et dans la société en général) sont parfaitement d’actualité, sans pour autant imposer une leçon de morale aux lecteurs. Ce qui n’empêche pas La Machine de Léandre de souffrir de sa comparaison avec ses prédécesseurs. Constance n’a pas une personnalité aussi affirmée que Tanit ou Padmé, les deux sorcières associées de Jarta. Un travers que le passé de l’héroïne explique, mais qui ne fait pas moins d’elle un personnage spectateur des événements émaillant sa propre vie.
Le livre comprend également une nouvelle : La Chasseuse de livres. Elle sert de jonction entre les deux époques en mettant en scène un personnage mineur de Sorcières associées et de L’Échiquier de jade, dans sa jeunesse. Ce récit démarre quelques années après La Machine de Léandre et se place dans une situation similaire : une jeune doctorante, qui, face au machisme de son environnement, éprouve des difficultés à finir sa thèse et accepte l’offre d’une bienfaitrice pour retrouver un grimoire légendaire dans la ville d’origine de Constance Agdal ; histoire brève avec un côté « pulp » plutôt agréable.
Malgré son apparence soignée, ce livre n’est pas la porte d’entrée idéale pour découvrir l’univers d’Alex Evans. Il fait en effet référence à des événements historiques, magiques ou géopolitiques qui pourraient dérouter les novices. En revanche, pour qui a dévoré les précédents récits de l’autrice, il s’avère un bel addendum.

La Machine de Léandre
d’Alex Evans

Éditions ActuSF

(critique initialement parue dans Bifrost n°97)

Trois polars : deux réussites et un semi-échec

Je ne sais pas vous, mais personnellement je dévore les polars par période, les uns à la suite des autres. Et là, j’en ai enchaîné plusieurs dont ces trois-là très différents les uns des autres. Commençons par le moins bon, avant de continuer deux purs bonheurs de lecture, très différents l’un de l’autre.

Troubled Blood
Cinquième volume des aventures de Cormoran Strike, le détective unijambiste créé par J.K.Rowling sous son pseudonyme de Robert Calbraith, ce Troubled Blood se lit tout aussi facilement que les quatre premiers, sans pour autant apporter autant de satisfaction que Lethal White. D’autant plus que ce que je reprochais au volume précédent est amplifié dans Troubled Blood entre Robin et son divorce et Cormoran Strike, sa famille et son ex. Plus encore, j’ai été gênée par la façon dont l’auteur insère ses obsessions sur sa vision du féminisme aux forceps dans cette histoire quitte à faire régresser la psychologie de ses deux protagonistes. L’affaire principale est ici un « cold case » où une femme leur demande d’enquêter sur la disparition de sa mère 40 ans auparavant et chercher à savoir si celle-ci fut victime d’un tueur en série. Le premier détective chargé de l’affaire en plein burnout a parsemé ses notes de considérations ésotériques et astrologiques rendant son raisonnement encore plus compliqué à comprendre. S’y mêlent des histoires sur la vie de l’agence, de ses différentes affaires et des employés qui y travaillent sous les ordres de Cormoran et Robin. Si le style de Robert Calbraith est toujours aussi fluide et que les pages se tournent toutes seules, la révélation du nom de l’assassin, autre tueur en série jusqu’ici non détecté, tombe comme un cheveu sur la soupe et m’a personnellement laissée dubitative. S’il doit y avoir un sixième volume, j’espère que celui-ci se concentrera plus sur la partie policière et surtout qu’il s’éparpillera moins dans tous les sens.

Troubled Blood (a Strike novel)
de Robert Galbraith
Éditions Sphere

Je m’appelle Requiem et je t’…
Vendu comme le croisement improbable de Don Camillo et de San-Antonio, Je m’appelle Requiem et je t’… fait partie de la longue tradition des polars humoristiques à la française plus ou moins réussie. Ici, le protagoniste est un prêtre exorciste plus armé d’un gros calibre et d’une bouteille de whisky que d’un crucifix et d’un flacon d’eau bénite. Quand l’une de ses paroissiennes, camgirl de profession, vient en confession lui parler de la proposition hautement illicite et immorale qu’elle a reçue, il va l’aider et exorciser à sa façon la lie du Dark Web. Hormis sa qualité de prêtre et son franc-parler, ce Requiem n’a que peu à voir avec Don Camillo. En revanche, il se veut une descendance directe de San Antonio : apparence similaire et trame de récit directement inspirée des aventures littéraires du commissaire. Il dispose juste d’une mise à jour liée à la profession de la paroissienne et de la bonne connaissance technique des tréfonds du Web et des outils adaptés pour s’y aventurer de la part du prêtre. Le tout forme pour le lectorat adepte d’argot, un livre à consommer vite fait bien fait sans bouder son plaisir.

Je m’appelle Requiem et je t’…
de Stanislas Petrosky
Éditions Eaux troubles

The Last Show
Des différents polars de Michael Connelly, mes préférés mettent en scène Harry Bosch, son flic de LA désabusé et amateur de jazz. Via celui-ci, j’ai découvert avec Dark Sacred Night, Renée Ballard. Et je me suis finalement décidé à lire le premier livre où celle-ci apparaît, The Late Show (paru en français chez Calmann-Lévy sous le titre passe-partout de En attendant le jour). Et ? Ce fut un régal. Cette détective à moitié SDF amatrice de surf et cantonnée aux heures nocturnes pour avoir repoussé les avances de son supérieur à la prestigieuse section Homicide me plait décidément. Dans ce livre, elle va au cours d’une même nuit, intervenir sur trois scènes de crime, dont les enquêtes vont s’entrecroiser jusqu’au bout : une vieille femme cambriolée à domicile, une prostituée transgenre laissée pour morte après avoir été longuement torturée et une fusillade dans un night-club. Avec The Late Show, Michael Connelly présente une nouvelle facette de la vie nocturne du LAPD à travers les yeux d’une protagoniste plus jeune que ses personnages habituels, ce qui est assez rafraîchissant. La prochaine histoire mettant en scène Ballard et Bosch, The Dark Hours, est prévue pour le 7 novembre 2021. D’ici là, bonne lecture !

The Late Show
de Michael Connelly
Éditions Orion

Aquaal, le secret de l’île Originelle

Décidément, Livr’S a une sélection assez variée : après l’horreur version Graham Masterton, le fantastique jeunesse ou le cyberpunk, voici qu’avec Aquaal, le secret de l’île originelle, l’éditeur nous propose un roman jeunesse mélangeant piraterie et magie.
Dans Aquaal, nous suivons Eléanore dite La Mouette à deux époques distinctes. L’une, son présent, la voit naufragée sur une île mystérieuse peuplée de monstres aux yeux rouges ; et l’autre, son passé, nous raconte comme la jeune fille de bonne famille est devenue une pirate redoutée. Dans son univers, les habitants de l’Archipel sont connus pour leur maîtrise de l’océan qui est due à leur « aquaal », des variantes de la magie en rapport avec la mer. Or, Eléanore est née sans cette magie et ne peut donc selon les coutumes de son pays prendre la mer.
Décidée, elle embarque clandestinement sur le navire de son père et découvre que celui-ci n’est pas le riche négociant qu’elle croit. Avant de remonter aux sources d’une magie qui la fuit.
Destiné à un public d’enfants et d’adolescents,
Aquaal, le secret de l’île originelle n’est pas exempt de défauts, avec notamment une fin un peu trop précipitée à mon goût et une explication rapide sur cette fameuse île originelle. Il évite en revanche d’autres écueils du genre. L’héroïne se définit par elle-même, sans avoir besoin d’une romance pour la faire progresser. Elle n’est pas non plus parfaite et, que ce soit dans le passé ou le présent, multiplie les erreurs durant sa progression. La magie elle-même reste plutôt discrète et ne sert pas de prétexte à un concours de puissance entre les différents personnages. C’est un outil parmi d’autres, et Eléanore prouve que l’on peut très bien s’en passer. Dès les premiers chapitres, l’autrice nous attache à son héroïne et nous incite à vouloir en savoir plus. Du coup, les pages s’enchaînent à toute vitesse pour un moment de détente picaresque plus qu’agréable. Une belle surprise.

Aquaal, le secret de l’île Originelle
d’
Aurélie Genêt
Éditions L
ivr’S

Célestopol 1922

Après un premier livre paru chez Libretto, Emmanuel Chastellière revisite la cité lunaire qu’il a inventée dans Célestopol 1922. À la différence du précédent, ce nouveau recueil de 13 nouvelles se concentre sur une période resserrée de sa dystopie (où rappelons Napoléon a été battu, la Russie est toujours un empire où la Révolution d’octobre n’a pas eu lieu et où le fils de l’impératrice rivalise avec la puissance de sa mère depuis la Lune) à savoir de janvier 1922 à janvier 1923.
Comme dans le précédent, Célestopol 1922 nous entraîne dans un
e ville steampunk où humains, automates, chats et autres créatures plus ou moins surnaturelles. De même, s’il est toujours aussi agréable de se promener le long des canaux de sélénium au fil des mots, les différentes nouvelles composant cet ouvrage sont fortement empreintes de mélancolie et si certaines sont porteuses d’espoirs, d’autres ont une fin tragique. Nous y retrouverons certains personnages comme le duc, son majordome automate et sa maîtresse, le couple de mercenaire femme et ours ou un voleur toujours fourré là où il ne faut pas ou un certain casino flottant. Et nous croisons de nouvelles têtes : une adolescente coupable, une jeune épouse éprise de son peintre, de mots et d’indépendance, une pilote de l’Aéropostale ou une femme trahie une fois de plus par son ancien amant.
D’un texte à l’autre, nous passons donc à travers les différentes strates de la société lunaire : des prolétaires et enfants perdus des sous-sols à la noblesse amatrice de peinture et de grande musique. Et parfois l’action se déplace sur un globe bleu voisin comme dans Toung
ouska et sa menace nucléaire, La Malédiction du Pharaon débutant au Caire ou Katarzyna et sa boucle temporelle (à ce sujet, bien qu’elle mette en scène une pilote de l’Aéropostale, c’est à mon avis l’histoire la plus malaisante et la moins réussie du recueil). Certains récits comme Mon Rossignol, Memento Mori ou Danse avec le chaos sont de véritables crève-cœurs, tandis que La Fille de l’hiver ou Un Visage de cendres fleurtent ouvertement avec l’horreur ou le fantastique. Si Paint Pastel Princess m’a laissée indifférente, j’ai en revanche grandement apprécié le côté vif de Le Revers de la médaille ou l’ironie mordante du Correcteur de fortune ou d’Une nuit à l’opéra Romanova (disponible gratuitement sur le site de l’éditeur). Mais la plus symbolique et la plus fidèle à l’atmosphère fantasque et douce-amère de Célestopol est Sur la glace. Un pur moment de douceur entre automate et humains. Et un recueil à dévorer ou à picorer, encore plus réussi que le premier.

Célestopol 1922
d’
Emmanuel Chastellière
Éditions
L’Homme sans nom

Affaires à suivre…

Il est parfois des livres qui après les avoir refermés ne vous permettent pas de juger si l’œuvre finale va vous plaire ou non. C’est le cas classique, en tout cas pour moi, du Seigneur des Anneaux dont le premier tome, La Communauté de l’Anneau qui est certes déjà un beau pavé, ne n’a pas permis de me décider au sujet de ce livre. J’ai dû enchaîner le suivant pour avoir une opinion et finalement finir la trilogie. Et ce fut le cas récemment avec deux lectures différentes : une en catégorie roman et l’autre en manga…

La Prophétie de l’arbre

Présenté comme une réponse francophone au cycle de Malazan et doté d’une couverture surprenante, La Prophétie de l’arbre de Christophe Misraki m’a suffisamment intrigué pour que je me lance dans une histoire de fantasy « classique » (comprenez dans mon cas ni de l’urban fantasy, ni de la fantasy satirique à la Terry Pratchett, ni du grimdark à la Glen Cook). Ce livre est le premier volume de ce qui sera La Trilogie de Pandaemon. Et… C’est une introduction à cet univers, aux différents personnages et à la problématique en cours.
L’univers ? Un monde reconstitué de bric et de broc après un affrontement entre les Forces du Mal et du Bien. Sur ce monde, plusieurs espèces sentientes coexistent tant bien que mal, certains du côté du Bien d’autres du côté du Mal, avec les humains en espèce la plus représentée et fluctuant entre les deux extrémités bien sûr. Les différents royaumes humains, ou Provinces, sont dirigeant qui détient l’Entité et dont la transmission se fait automatiquement à son héritier le jour de ses 23 ans.
Les personnages ? Principalement des humains venus d’une des provinces en question et lancés dans une quête mystérieuse. Certains porteurs de magies, les Utilisateurs, d’autres non. Mais également des créatures amphibies et ambitieuses (à la limite du concessionnaire automobile prêt à tout pour vous vendre son SUV), des Diables et autres.
La problématique ? Le principal est de retrouver le cœur volé d’une princesse qui aurait dû hériter d’une province avant la date fatidique de la Transmission. Pendant ce temps les différentes factions du Mal se lancent à la conquête des terres humaines. Et un singe du désert quitte son foyer pour aller dans une ville retrouver une Sans-Poil…
Vous êtes perdus ? Tout comme moi à la fin de La Prophétie de l’arbre. Le style est fluide et il y a de très bonnes trouvailles (le système de magie, le peuple amphibie et les Diables bureaucratiques à souhait), mais aussi des clichés (Massili, le classique de « la putain au grand cœur », les Tuins ou les Huirts et leurs « Surfacettes ») Et au bout de 593 pages, je n’arrive pas encore à voir où toute cette histoire va nous mener. En l’état, soit nous sommes au bord d’un chef d’œuvre de la fantasy, soit dès le deuxième tome le soufflé retombera et toute cette construction de monde ne servira pas à grand-chose… Il faudra lire la suite donc.

La Prophétie de l’arbre
de
Christophe Miskraki
Éditions Fleuve

Sarissa of Noctilucent Cloud

Ce manga parle de kaïjus et d’aviation. Forcément, il allait retenir mon attention. Dans un univers proche du notre, des créatures mystérieuses,  les arpenteurs célestes sortes de gros lézards volants, habitent les plus hautes couches de l’atmosphère. Ils ne sont habituellement pas dangereux pour les humains sauf… quand ils s’en prennent aux avions de ligne et autres appareils à haute altitude. Pour s’en protéger, les différents pays se sont réunis au sein de l’IOSS et s’appuie sur des adolescents aux pouvoirs mystérieux pour les combattre. Ce tome 1 nous présente la façon dont Shinobu Nabari va être recrutée et ses premiers combats contre les arpenteurs. À la manière de Tem dans Les Futurs mystères de Paris, la jeune fille a le don de transparence. Mais elle peut l’activer à volonté et l’étendre au-delà de sa petite personne. Pour l’instant, ce premier volume est un prélude : il nous présente les différents acteurs, commence à poser certains mystères (comme l’apparence de Danke ou la source des pouvoirs des adolescents), mais c’est tout. En l’état, soit nous aurons une histoire assez originale, soit un shonen classique dans un univers à la Pacific Rim ayant déplacé mechas et kaïjus dans les airs. Même si la dessinatrice n’a pas fait de grands efforts pour l’expression des visages, les avions et les arpenteurs sont eux bien restitués. Le manga vaudra au moins que je lise le tome 2 pour affiner mon opinion.

Sarissa of Noctiluscent Cloud
de Miki Matsuda (scénario) et Kome (dessins)
traduction de Akiko Indei et Pierre Fernande
Éditions Panini

Demain, la Commune !

La science-fiction et l’uchronie ne sont pas des genres récents. En France, le « merveilleux scientifique » et l’anticipation se portaient déjà bien au XIXe siècle. Avec Demain, la Commune !, ArcheoSF et Publie.net le prouve une fois de plus. À l’occasion des cent cinquante ans de la Commune de Paris et de sa répression sanglante, cette anthologie rassemble huit textes écrits dans les années qui ont suivi les événements et qui imaginent tous le monde d’après si la Commune avait plus ou moins réussi. Certains le sont par des communards et des anarchistes, d’autres par des anticommunards et d’autres encore par des gens plus modérés et moins impliqués politiquement. En revanche, tous peuvent sembler étranges à l’amateur de SF moderne en raison de leurs structures, mais ils ont tous un intérêt certain pour qui aime la littérature ou l’histoire de cette période.
Le premier texte, Les escargots sympathiques d’Alphonse Allais est une nouvelle loufoque sur une expérience scientifique de communication imaginée lors de la Commune.
Jules Bailly (Un Mariage en 1886) et René de Maricourt (Au bout du fossé ! La commune de l’an 2073) livrent tous deux leurs angoisses liées à la réussite de la Commune : l’un sous la forme d’une courte pièce de théâtre pompeuse, l’autre sous forme d’une dystopie finalement assez proche des plus récents Hunger Games ou Divergente qui ont la côte dans les rayons Young Adult. Et qui figure parmi les textes les plus modernes de l’ouvrage.
Eugène Pottier met lui ses rêves en chansons avec Elle n’est pas morte et Olivier Souëtre avec La Cité de l’Égalité en imagine un tableau détaillé et précis de ce que pourrait être un Paris où l’anarcho-syndicalisme est le principe de fonctionnement à 50 ans d’écart. Tandis que Michel Zévaco dresse un compte-rendu aux règlementations près d’une réussite dans Le Triomphe de la Révolution enlevé, mais hélas marqué par un relent antisémite que je ne soupçonnais pas chez l’auteur de la série des Pardaillan.
Très équilibré et très orienté histoire alternative, Émile Second imagine dans Histoire de la Décadence d’un Peuple les conséquences à partir des événements réels d’un Adolphe Thiers se maintenant indéfiniment au pouvoir, après avoir écrasé dans le sang la révolte, en flattant toutes les forces en présence.
Mon texte préféré du recueil est de l’autrice André Léo (pseudonyme de Victoire Léodile Béra) : La Commune de Malenpis. C’est un joli conte expliquant que les bienfaits d’une révolution ne sont jamais acquis et qu’il est très facile de replonger dans les travers de l’autoritarisme et du fanatisme par paresse intellectuelle et appât du gain.
Au final, Demain, la Commune ! rassemble des textes assez déroutants pour le lecteur actuel, car d’un genre peu lu, même à l’école et dans un style qui n’a pas, ou peu, été modernisé, mais il apporte des éclairages intéressants, y compris sur notre époque actuelle. Il est chaudement recommandé à quiconque s’intéresse à cette période de l’histoire de France ou aux différentes formes de créations littéraires dans l’imaginaire.

Demain, la Commune !
anthologie préfacée par Jean-Guillaume Lanuque
Éditions ArchéoSF/Publie.net

Dragons et Mécanismes

Du steampunk, un climat tropical, des dragons… Le tout garanti sans G.R.R.Martin. Plutôt alléchant comme programme, non ? Ayant dévoré Engrenages et Sortilèges l’an dernier, j’ai replongé dans l’univers conçu par Adrien Tomas avec Dragons et Mécanismes. Ne vous inquiétez pas, les deux romans sont indépendants l’un de l’autre et peuvent être lus dans n’importe quel sens. À part une courte apparition de Cyrus et Grise du premier livre dans l’épilogue du second en guise de clin d’œil, les histoires et les systèmes de magie présentés n’ont que peu de liens.
En revanche, elles ont une structure similaire : deux adolescents vont se retrouver avec tout un continent à leurs trousses. Ici, il s’agit de Dragomira dite Mira, mécanomage de seize ans et archiduchesse des Cités Franches en fuite suite à un coup d’État et de Dague, voleur et espion du même âge vivant en Xamorée et ayant la particularité d’avoir le fantôme de la femme qui l’a élevé en guise de conscience mal embouchée. Dans l’univers d’Adrien Tomas, la Xamorée est le continent (fortement inspiré d’une Afrique idéalisée comme le Wakanda de l’univers Marvel) où se trouve l’arcanium, le minerai servant à alimenter et la magie et l’industrie de ce monde. Or son efficacité est fluctuante et semble liée à l’activité sismique du lieu. En fuyant ses poursuivants, accompagnée de Dague, Mira va s’enfoncer au cœur de la jungle et trouver la source du problème…
Certaines des faiblesses relevées dans le premier volume restent présentes, notamment un enchaînement de péripéties assez prévisible et une fin au bout de 600 pages plutôt abrupte. Comment ça, la grande terreur ouvre un œil avant de se rendormir ? Feignasse primordiale, oui ! En revanche, même si l’on reste dans le cadre d’un roman destiné avant tout à un public de collégiens et de lycéens, il ne manque pas de profondeur. En particulier, il présente différents systèmes politiques (géniocratie des Cités Franches, isocratie, oligarchie, etc.) et s’interroge sur les avantages et surtout les inconvénients de chacun, mais également sur les erreurs commises par leurs dirigeants et comment les éviter. Un point toutefois vient atténuer cette réflexion : les antagonistes principaux sont aussi manichéens que des « méchants » de Disney. Pour autant, j’ai encore une fois passé un excellent moment de lecture ponctué d’éclats de rire face à certains commentaires de Kimba ou de Cuthbert.


Dragons et Mécanismes
d’
Adrien Tomas
Éditions
Rageot