Space Inc.

À part mineur d’astéroïdes, membre de la Flotte spatiale, ingénieur, détective privé ou quelques autres professions plus ou moins licites, le monde professionnel présenté dans les œuvres de science-fiction est assez pauvre. Soit il s’agit de personnages sans grand intérêt – le patron du bar où se rencontrent les protagonistes, les assistants et fonctionnaires du spatioport, ou quelques commerçants voire agriculteurs. Autant vous dire quand en 2003, l’anthologie Space Inc. édité par Julie E. Czerneda était une rareté. Elle rassemble en effet 14 nouvelles concernant les métiers du futur, dans l’espace, et au contact d’autres civilisations. Drôles ou particulièrement émouvantes, chaque d’entre elles met en scène des professions longtemps oubliée de la science-fiction : le bibliothécaire, le chef de train sous zéro G (bien différent de celui du Galaxy Express 999), la professeur de danse classique confrontée à des adolescentes dotées de beaucoup trop de tentacules ou même le cuisinier. Vous l’avez compris, toutes les nouvelles présentent un point de vue décalé dans le monde de la science-fiction. Si nombre des auteurs sont toujours peu connus en France, d’autres comme Nancy Kress ou Robert J. Sawyer ont trouvé leurs publics. Comme toute anthologie, certaines nouvelles sont meilleures que d’autres. Certaines sont plaisantes, mais oubliables, mais d’autres comme Dancing in the Dark de Nancy Kress ou The Siren Stone de Derwin Mak m’ont fait une impression durable.

Space Inc. édité par Julie E. Czerneda
Editions DAW

The Laundry Files

Alors que je viens de tourner la dernière page de The Delirium Brief, huitième roman de la série The Laundry Files de Charles Stross, un dilemme se pose. Comment le chroniquer pour des gens n’ayant jamais ouvert un de ses prédécesseurs ? Et si la solution était de chroniquer l’ensemble de la série ? Oui ? C’est parti !
Partons déjà d’un postulat simple : la magie existe et elle est intimement liée aux mathématiques et à l’informatique. Jusqu’ici tout va bien. Depuis Ada Lovelace et surtout depuis Alan Turing, les progrès dans ce domaine sont phénoménaux et il suffit de quelques lignes de codes pour obtenir des résultats magiques spectaculaires. Sauf que… La magie est dangereuse. Plus l’on s’en sert, plus le voile entre les différentes réalités s’affaiblit et n’importe quoi peut la traverser, de simples parasites verts fluorescents avec un appétit certain pour le tissu cérébral aux Grands Anciens chers à H.P.Lovecraft. Voilà pourquoi dans l’univers de The Laundry Files, différents gouvernements ont l’équivalent thaumaturgique de services secrets à leurs services, dont les activités sont encore plus camouflées que celles de leurs équivalents traditionnels. Ces services britanniques, collectivement baptisés The Laundry car longtemps abrités derrière une blanchisserie (laundry en VO) chinoise de Londres, ont pris l’habitude de recruter n’importe quel bidouilleur ayant par inadvertance découvert une formule magique dans ses lignes de code. C’est ce qui est arrivé au protagoniste de l’ensemble de ce cycle, Bob Howard, administrateur système de 9 h à 18 h, super-espion magique malgré lui le reste du temps.
Allant crescendo dans l’horreur des situations, chaque roman et nouvelle de The Laundry Files est pourtant un petit bijou d’action et d’humour. A tel point que je déconseille aux non-célibataires de faire comme moi et de le lire en plein milieu de la nuit. Vous ne réveillerez pas la maisonnée par vos hurlements de terreur au moindre bruissement nocturne, mais par vos éclats de rire devant des idées aussi incongrues qu’une présentation PowerPoint transformant l’auditoire en zombies affamés, une bande de traders de la City transformés en vampires assoiffés de sang (mais devant toujours supporter le déjeuner dominical insipide des parents) ou la perruque de Donald Trump comme émanation lovecraftienne plus ou moins tolérée par les Nazguls de la NSA. Avec de solides compétences en informatique, et un sens pointu de l’ironie politique, Charles Stross s’amuse énormément dans ces Laundry Files, à parodier les classiques de la littérature d’espionnage dans les premiers volumes puis à dénoncer les travers de la classe politique et de la population britannique en général. D’ailleurs, si le Brexit s’annonce comme une catastrophe pour la Grande-Bretagne comme pour l’Europe, et un imbroglio indigeste de négociations, il aura eu au moins un avantage. The Delirium Brief, dernier roman en date, est si intimement lié à la politique de la Grande-Bretagne, que l’auteur a dû en réécrire une bonne partie. Ce qui fait que la fin laisse le lecteur aussi choqué que les protagonistes, dont ce pauvre Bob, et impatient de lire la suite (si suite il y a, car l’écriture n’en est toujours pas entamée).
N.B. : Si vous n’avez pas de connaissance particulière en informatique, vous apprécierez tout autant ces romans, l’auteur restant au niveau de l’usage fait par un utilisateur avancé au moment où se passe l’action, sans exiger de connaissance particulièrement en développement ou montage informatique. Et explique les fonctions les plus complexes rencontrées.

The Delirium Brief (part of The Laundry Files) de Charles Stross
Éditions Orbit

The Race

Il suffit parfois de peu de choses pour choisir un livre. Pour que j’achète The Race de Nina Allan, ce fut juste le commentaire en couverture d’Alastair Reynolds le qualifiant de « roman de science-fiction superbement étrange. » Et devinez ? Il a parfaitement raison. The Race est si déroutant et inclassable qu’à la fin du livre, le lecteur se demande exactement ce qu’il a lu. Un roman ? Ou plusieurs nouvelles ? En fait, le livre est conçu comme quatre histoires distinctes : celle de Jenna, celle de Christy, celle d’Alex et enfin celle de Maree. À travers ces personnages, The Race nous entraîne à la frontière entre deux mondes. L’un qui semble être inspiré de notre Grande-Bretagne actuelle, et un — ou deux ? – autre post-apocalyptique dans un monde où la guerre des Malouines s’est prolongée durant des années et où la campagne anglaise a été dévastée par la fracturation hydraulique.
Mettant l’accent sur les personnages et sur leurs sentiments, chaque partie du livre semble s’achever là où le lecteur espère un dénouement proche, et là où les échos d’une vie précédente se font plus fort dans la vie suivante. La clé finale du roman n’est livrée que dans les quarante dernières pages. Ou voire dans la nouvelle en annexe, Brock Island. Celle-ci est soi-disante écrite par l’un des personnages, Christy Peller, et met en scène un autre, Maree. De quoi vous perdre encore plus.
Si vous cherchez des combats contre des civilisations extraterrestres ou des pouvoirs dignes de super-héros, passez votre chemin. Si en revanche vous cherchez un roman plus intimiste à la Gabriel Garcia Marquez mâtinée d’un peu de science-fiction, The Race de Nina Allan est fait pour vous.

The Race de Nina Allan
Éditions Titan Books

Norse Mythology

Qui a lu Sandman ou American Gods (si ce n’est déjà fait, lisez le avant de vous lancer dans la série TV ou au moins avant la saison 2) sait que Neil Gaiman est un amoureux de la mythologie. Imaginez ma réaction quand patientant à l’aéroport de Los Angeles, je découvre un livre avec « Mythology » et Neil Gaiman sur la couverture. Je ne pouvais que plonger. Et le vol de retour vers la France ne m’a jamais paru aussi court.
À la différence des autres titres cités, dans Norse Mythology, Neil Gaiman invente aussi peu que possible. Il s’est plongé aux racines de la religion nordique. Même si ce n’est finalement pas si loin dans le temps, car les seuls textes fondateurs qui nous sont parvenus ont été écrits durant la christianisation de la Scandinavie. De ces textes, poétiques ou en proses, Neil Gaiman se laisse aller à nous narrer treize contes mythologiques. Certains sont déjà bien connus, car déjà développés mille fois en livres, en dessin animés, en bande dessinée, etc. C’est le cas de Ragnarok : the Final Destiny of the Gods ou The Death of Balder. D’autres comme Freya’s unusual wedding ou The story of Gerd and Frey sont plus obscures. Et d’autres proposent d’étranges parallèles avec la mythologie gréco-romaine comme The Master Builder qui rappelle la fondation des murailles de Troie ou The Apples of Immortality qui ressemblent fortement aux fruits du jardin des Hespérides. Le tout est conté avec un style tout simple, mais entrainant. Comme si Neil Gaiman et son lecteur étaient tous deux au coin du feu et échangeaient des nouvelles de cousins lointains. Prenez une bière fraiche, un thé ou un chocolat chaud suivant vos goûts, et entrez dans la conversation.

Norse mythology par Neil Gaiman
Éditions W.W.W Norton & Company

The Dark Tower 1 — The Gunslinger

Maudit Stephen King ! Cet écrivain est un auteur à part dans mes lectures. Autant certains de ses livres (Shining, Salem’s Lot, Ça, Brume, Bag of Bones) me ravissent et je les lis et relis avec plaisir. Autant d’autres, pourtant connus comme ses plus gros succès comme Gerald’s Game, Misery ou From a Buick 8, me rebutent au point — rarissime ! – de les abandonner en cours de lecture. La saga de la Tour sombre faisait partie de ce dernier lot. Et je n’aurais pas pris de plaisir à lire Les Yeux du Dragon où d’ailleurs l’homme en noir fait également une apparition, j’en aurais simplement conclu que la fantasy telle que l’écrit Stephen King ne me convient pas. Mais, j’ai insisté, sinon vous ne liriez pas ce pavé.
Ma première tentative date de la parution en livre de poche de la traduction française. Lasse, je n’ai pas dépassé le tiers du roman avant de le revendre. Des années plus tard, je retente l’aventure, mais en version originale au cas où le problème viendrait de la traduction. Ce coup-ci je pousse jusqu’à mi-chemin, et la rencontre avec Jake avant d’abandonner. Ce n’est donc pas un problème venu du traducteur.
Pourquoi persévérer alors ? Parce que je suis une maniaque qui préfère lire le livre avant de voir le film. Or, sort prochainement une adaptation ciné de la saga, avec deux acteurs que j’aime beaucoup (Idris Elba et Matthew McConaughey), même s’ils ont eux aussi leurs lots de navets au compteur. Profitant d’une promotion — début mai ! – sur le site américain de Kobo, j’achète à nouveau The Dark Tower 1 – The Gunslinger. Ce coup-ci, il s’agit d’une version révisée par Stephen King lui-même, à l’occasion de la sortie du volume 6. Stephen King explique d’ailleurs dans son préambule que la version précédente (celle que j’ai dû avoir entre les mains auparavant) a été écrite à 19 ans, avec un style nettement plus lourd que ses livres suivants.
Fin juin, après l’avoir mis de côté plus d’une fois, j’arrive enfin au bout. Et je hais le sale tour que joue Stephen King à ses lecteurs. En effet, The Gunslinger n’est pas un livre, ni même le premier volume d’une saga de fantasy. C’est une introduction au tout dernier chapitre du volume, qui lance lui-même la saga, et s’annonce lui prometteur. Mais pour en arriver là, que de chemin parcouru ! Tant par Roland (et là, cela aide de mettre un visage sur le nom, même si Idris Elba n’a visiblement pas la « pallid skin » du roman), que pour le lecteur. Les personnages vont et viennent et palabrent beaucoup, l’action se traîne et il n’y a guère de prise pour un semblant d’empathie. Avec deux exceptions, Jake le garçon perdu qui s’attache aux pas de Roland et David son faucon vieillissant. Or, au moment où l’histoire démarre enfin, c’est-à-dire environ trente pages avant la fin, tous les deux sont morts. Pour le moment. Dire que je me suis ennuyée à la lecture de ce livre est un euphémisme. Mais, en raison de ces trente dernières pages, Stephen King m’a suffisamment intrigué pour que je donne sa chance au deuxième volume. Mais s’il retente le même coup pour m’intéresser au trois, ce sera sans moi. Il y a tellement de livres à découvrir que je n’ai pas le temps de me trainer avec des boulets dans un roman !

The Dark Tower 1 – The Gunslinger par Stephen King
Editions Scribner

 

En cadeau, la bande annonce du film attendu en août. Avouez qu’elle donne envie ?

The Collapsing Empire

Après un polar futuriste réussi, Locked In (paru chez L’Atalante sous le nom Les Enfermés), John Scalzi revient avec The Collapsing Empire à ses premières amours : le space opera. Situé dans un univers différent de celui de sa saga entamée avec Le Vieil homme et la guerre, ce roman est le premier d’une longue série (avec le deuxième volume The Last Emperox attendu pour l’an prochain), toute aussi pleine d’humour et de piques bien senties sur notre propre culture économico-politico-religieuse. Ici, dans un futur lointain, l’Humanité a perdu tout contact avec la Terre. Elle a construit un empire galactique en s’appuyant sur un courant spatial permettant de contourner la barrière physique de la vitesse-lumière. Sauf que ce courant est un phénomène naturel que l’Humanité ne maîtrise pas. Quand certaines de ses branches disparaissent coupant ainsi des systèmes stellaires entiers du reste de l’empire, elle ne peut rien faire pour les retrouver. À l’heure où un nouvel Emperox monte sur le trône, c’est l’ensemble du courant qui s’apprête à changer de route, laissant l’humanité à sec sur les bas-côtés spatiaux, chacun dans son système. Comment s’y préparer ? Comment éviter les profiteurs qui chercheront à s’enrichir avec cette catastrophe annoncée ? Comment gérer l’inertie naturelle des bureaucrates et autres tenants de la politique de l’autruche ? Telles sont les questions abordées par The Collapsing Empire. En revanche, les réponses viendront dans un second tome.
J’ai adoré lire The Collapsing Empire. Les personnages sont attachants, particulièrement Lady Kiva et ses manières si raffinées. L’histoire est à la fois prenante et très drôle, avec comme souvent chez John Scalzi une résonance assez forte avec l’actualité du moment. Oui, mais… Le livre s’achève là où tout commence. Et il faudra attendre la suite pour savoir de quoi il retourne exactement. Avouez que c’est particulièrement frustrant.

The Collapsing Empire par John Scalzi
Editions Tor

Monstress

Débutée en 2015 chez Image la série Monstress est l’un de ces comics inclassables. L’histoire oscille entre l’aventure de fantasy et l’horreur pure entre pseudo-cannibalisme et tentacules Lovecraftiens à souhait. Le trait lui est à mi-chemin entre les anime issus du Studio Ghibli et le trait plus affirmé classique des BD américaines. Le tout se situe dans un univers où les mythologies nordiques, asiatiques et égyptiennes se croisent et s’incarne. Ce premier volume Awakening — l’éveil — nous présente un monde après la guerre entre des Humains classiques contrôlés par des sorcières Cumea et des Arcaniques, hybrides entre les Humains et les Anciens dotés de talents et dont les corps sont la source de la magie de Cumea. Dans ce monde abritant d’autres races comme les Chats, les Anciens et les Vieux Dieux, une jeune femme Maika Halfwolf est prête à tout pour comprendre ses origines. Particulièrement savoir d’où vient ce monstre qui se tapie en elle, et comment en contrôler la faim sans détruire son entourage. Ce monde est peut-être en paix, mais il n’est pas apaisé. Les traces de la guerre sont toujours là, les horreurs des batailles encore tapies au creux des cauchemars et des cœurs. Et la haine, la méfiance et la rancœur restent bien présentes d’une race à l’autre, que ce soit entre les ennemis d’hier, ou les alliés d’aujourd’hui. Pour autant, entre les failles, certains moments de tendresse et de confiance arrivent à rapprocher pour un temps les personnages au-delà de leurs différences et de leurs peurs. Les personnages, principalement des femmes à l’exception notable de Master Ren, un matou tigré roux à deux queues et à la langue bien pendue, sont tout en nuances. Un instant capable des pires atrocités, et l’autre faisant preuve d’une infinie douceur. Même celles qui n’ont qu’un rôle transitoire dans l’histoire sont étoffées au-delà d’un simple coup de crayon vite oublié. Acheté sur un coup de tête avant de prendre l’avion, Monstress m’a séduit. Et me frustre, car à l’issue de ce premier tome, je veux en savoir plus sur Maika et sur son univers. À bientôt pour une chronique du second volume ?

Monstress – Volume One Awakening
Ecrit par Marjorie Liu, dessiné par Sana Takeda
Editions Image Comics

Dirty Magic

Pourquoi la majorité des auteurs qui décident de situer leurs histoires de fantasy dans un univers contemporain s’inspirent-ils des polars ? Dans la lignée des Dresden files de Jim Butcher ou de la série Hollows de Kim Harrison, Jaye Wells a choisi cette tradition avec Dirty Magic, premier livre d’une trilogie consacré à Kate Prospero, officier de police d’une bourgade de l’Ohio. Pourtant, si à mon goût, l’histoire n’est pas aussi aboutie que celles des deux auteurs précédemment cités, Jaye Wells s’en sort plutôt bien. Son postulat — assez original — est de considérer la magie comme une addiction tant pour ceux qui la consomme que pour ceux ayant le talent génétique pour la produire. Du coup, dans cette ville, les fournisseurs de drogues et autres barons criminels sont des sorciers, et les cabales magiques remplacent les familles mafieuses. La protagoniste, qui devait être l’héritière du Don local le plus puissant a tourné le dos à son passé magique il y a dix ans, et se retrouve, simple flic, à patrouiller les bas-fonds en arrêtant les petits dealers de potion et les accros au sang. Lors d’un de ses circuits, elle est agressée par un drogué rendu cannibale sous l’effet d’une nouvelle potion. Lors de l’enquête qui s’en suit, elle devra — ô surprise — renouer avec son passé, et affronter les conséquences professionnelles et personnelles de ses décisions. Certes l’intrigue est particulièrement classique, presque autant qu’un bon épisode de New York District ou de Columbo. Même si j’avoue que je ne relirai pas ce livre, je n’ai pas eu l’impression que l’auteure me prenait pour une idiote et j’ai pris du plaisir à la lire. Son style, simple et percutant, et ses personnages attachants qui sont plus étoffés que de vulgaires clichés sur pattes m’ont procuré une belle après-midi de détente. Que demandez de plus ?

Dirty Magic by Jaye Welles