The Science of Science-Fiction

Les livres mélangeant science réelle et science-fiction ne manquent pas. Que ce soit la série des « Georges et… » de Stephen et Lucy Hawking ou la future collection Parallaxe de Le Belial’ expliquant scientifiquement des concepts utilisés par la science-fiction, ils racontent souvent comment tel ou tel aspect de la science-fiction est ou n’est pas possible en l’état actuel de la science. Avec The Science of Science-fiction, Mark Brake fait l’exercice inverse. Il regarde comment la science elle-même a nourri la science-fiction et comment celle-ci inspire en retour les scientifiques. Plus qu’un livre de science, The Science of Science-Fiction est un livre d’histoire explorant la façon dont fonctionne l’imaginaire humain et un livre de prospective sur l’évolution de nos sociétés, tant au point de vue technologique qu’au point de vue politique et comportemental. Le tout étant découpé en quatre grandes thématiques : l’espace, le temps, la machine et les monstres (les superhéros Marvel et DC étant classés dans cette catégorie). Écrit très récemment, et peut être parfois un peu trop vite, The Science of Science-Fiction a quelques chapitres au contenu assez léger comme Battlestar Galactica and Star Trek: Why Are Wars in Space so Wrong? Ou Dr. Strangelove: From Reagan’s Star Wars to Trump’s Space Force. Mais le plus souvent, il reste très intéressant et truffé d’informations. Saviez-vous que Johannes Kepler en plus d’être un astronome avait écrit un proto-livre de science-fiction ? Ou quelle était la relation entre Charles Darwin et Aldous Huxley, l’auteur du Meilleur des mondes ? Non seulement The Science of Science-Fiction se lit aussi facilement qu’un bon roman, mais en plus il risque de vous donner envie de vous replonger dans de nombreux livres, comics, anime ou films de science-fiction.

The Science of Science-Fiction
de Mark Brake
Éditions Skyhorse

Addict – The Cassie Tam files: One


De nos jours, il est difficile de trouver une bonne série cyberpunk qui n’aligne pas les clichés en permanence. Avec Addict, premier livre d’une série policière The Cassie Tam files, Matt Doyle réussit ce tour de force. À plus d’un titre…
Détective privé d’origine sino-canadienne, Cassie Tam a échoué à New Hopeland, ville perdu du Midwest américain et vitrine technologique des prouesses futuristes où monde virtuel et monde réel sont imbriqués en permanences, où les robots sont dotés d’IA suffisamment avancées pour servir de familiers ou de garde du corps, et où la cybernétique aident surtout à la réalisation de ses fantasmes plus ou moins avouables. Lorsque Lori Redwood vient trouver Cassie pour rouvrir l’enquête sur la mort par overdose de son frère, la face cachée de New Hopeland va remonter à la surface et, ce faisant Cassie Tam va devoir également affronter son passé pour se redonner le droit au bonheur.
Matt Doyle réalise avec ce livre un beau portrait de femme forte sans tomber dans les clichés les plus évidents. La romance est abordée en douceur, ainsi que les différents fétichismes qui sont au cœur de l’intrigue. Sans jugement de valeur dans un sens ou dans l’autre. Et sans non plus tomber dans l’eau de rose. Côté technologie, même si Matt Doyle ne noie pas son lecteur sous les détails, l’ensemble est assez réaliste pour être crédible. Notamment grâce à de petits détails, comme la lenteur du système informatique de Cassie Tam qui n’est plus de première jeunesse. Et l’intrigue elle-même, sous ses dehors très classiques, utilise parfaitement bien les ressorts techniques de ce futur pour arriver à une conclusion plus que satisfaisante. Après avoir découvert Addict grâce à Netgalley, je n’ai qu’une hâte lire la suite à paraître ce jour même, The Fox, the Dog and the King.

Addict
de Matt Doyle
Editions Nine Star Press

The Isle of Gold

Prendre la mer sur un bateau pirate, c’est savoir où commence le voyage, mais rarement où il finira. Et lire un roman autour de la piraterie, surtout The Isle of Gold de Seven Jane, offre peu ou prou la même expérience aventureuse, les dangers des océans en moins. Quand la narratrice de The Isle of Gold commence son récit, le voyage qu’elle entame semble classique. Jeune orpheline sur une île des Caraïbes à l’âge d’or de la piraterie, elle cherche à échapper à sa carrière toute trouvée dans un bordel et s’engage sur un bateau pirate en se faisant passer pour un adolescent. Sauf que… Ce bateau ne navigue pas à la recherche d’or ou de richesse, mais d’une île mystérieuse aux confins de l’océan et de la femme perdue de son capitaine.
Avec The Isle of Gold, Seven Jane crée un roman surprenant glissant peu à peu du roman d’aventures classique à l’épopée mythologique. En effet, la première partie concernant les premiers pas de la narratrice en mer est plutôt bien documentée d’un point de vue historique. Et peu à peu, à mesure que le récit avance et que la narratrice progresse dans sa quête personnelle, des éléments fantastiques apparaissent. Petit à petit, Seven Jane va convoquer toutes les mythologies européennes liées à la mer : Circé, les selkies, le Kraken ou le capitaine Davy Jones et son vaisseau fantôme. Même cette pauvre Mélusine (d’origine pourtant bien terrestre) répond à l’appel et se trouve mêlée à cette histoire de famille fantastique. Comme tout bon récit de voyage en mer, l’aventure dans The Isle of Gold va crescendo jusqu’à l’épilogue final. Seven Jane a même le talent de nous éviter le calme plat, ce moment du voyage ou du récit où rien n’arrive et tout stagne faute de vent ou d’action. Elle passe alors du déroulé des évènements à une galerie de portraits aussi variés les uns que les autres, et loin des clichés classiques de la piraterie. À l’abordage ?

The Isle of Gold
de Seven Jane
Éditions Black Spot Books

Women & Power: A Manifesto

Spécialiste du monde antique, Dame Mary Beard a le don de provoquer la réflexion sur notre époque moderne à partir d’un simple détail du passé. Même si ce n’était pas le propos de SPQR, certains affrontements politiques de la République romaine sonnaient étrangement proches de nos dernières campagnes électorales. Pour Women & Power: A Manifesto, cette corrélation entre passé et présent est au cœur même de l’argumentaire. Mary Beard y prend volontairement position. Elle y démontre pourquoi l’inégalité homme/femme actuelle provient en droite ligne du monde gréco-romain et comment certains schémas comportementaux se perpétuent de nos jours.
Ce très court livre rassemble deux discours, pour l’un fait en 2014 et pour l’autre en 2017, où elle abordait ce sujet sous deux angles différents : d’abord la prise de parole publique, ensuite l’exercice effectif du pouvoir.
Dans les deux cas, les conclusions sont glaçantes. Malgré toutes les avancées faites sur le terrain de l’émancipation, les préjugés et habitudes prises depuis la plus haute Antiquité ont la vie dure et tentent perpétuellement de nous ramener en arrière, y arrivant d’ailleurs parfois. Il suffit de voir comment le simple fait d’avoir la mention « féministe » dans sa biographie, peut susciter des moqueries voire pire sur les réseaux sociaux, même venus de la part d’autres femmes. Comme Télémaque enjoignant à sa propre mère, Pénélope, de se taire en public alors qu’on parle de son sort dans l’Odyssée. Mary Beard y parle de son expérience personnelle
et des attaques violentes sur Twitter qui suivent chacune de ses interventions. Expériences qui ne sont pas limitées au monde anglo-saxon comme le prouve par exemple cette affaire en France.
Dans le deuxième chapitre, Mary Beard démontre les différences de traitements entre deux candidats, deux représentants de pouvoir selon leur genre. Devinez quel genre subit le plus de violence et de menaces ? À ce sujet, les exemples montrant comment le mythe de Persée décapitant la Gorgone a été utilisé en politique contre Hillary Clinton et Angela Merkel sont effarants.
Hélas, même si ce livre très bref suffit pour que Mary Beard pointe du doigt les obstacles issus de notre héritage antique, et
livre quelques stratégies de contournement mises en place par certaines femmes de pouvoir pour s’imposer, elle n’offre que peu de solutions pour lever lesdits obstacles. Juste quelques ébauches de pistes. À charge pour nous, lectrices et lecteurs, de trouver nos propres solutions. En regardant en face nos préjugés et en comprenant comment ceux-ci influencent nos décisions. Et également en ne réservant pas ce livre à un public féminin, mais en encourageant aussi les hommes de notre entourage (pères, fils, amants, amis) à le lire.

Women & Power: A Manifesto
de Mary Beard
Editions Profile Books.

Notes de lectures récentes

Ayant eu des lectures très fragmentées ces derniers jours, voici quelques notes rapides sur mes dernières aventures littéraires :

– Parfois les écrivains profitent de leurs anniversaires pour faire de beaux cadeaux à leurs lecteurs. C’est le cas de John Scalzi qui le 10 mai dernier a publié sur son blog une très courte nouvelle gratuite : Regarding Your Application Status. Très drôle et corrosive, elle a également la note politique et le franc-parler qui caractérisent John Scalzi hors de ses romans (et notamment sur Twitter).

– C’est également le cas de Stephen King qui nous livre avec Laurie une nouvelle à télécharger en PDF qui ne parle pas d’horreur, mais de vieillesse, de deuil et de résilience. Et de chiens. En trente-deux pages, Stephen King pose ses personnages et nous fait entrer dans leur univers, avec beaucoup de douceur et de mélancolie. Un petit bijou !


– J’ai enfin trouvé le temps de lire le tome 2 de Monstress : The Blood, dont j’avais chroniqué le premier volume aux tout débuts de ce blog ici. L’action se déroule quelques semaines ou mois après la fin de Monstress : The Awakening. Maika Halfwolf revient sur ses terres d’origine toujours suivie par Master Ren le chat, et Kippa l’enfant-renard. Elle veut retrouver ses souvenirs et comprendre d’où vient le monstre qu’elle contient. Ses pouvoirs suscitent également bien des convoitises parmi toutes les races en présence : humains, arcaniques de tous poils ou écailles, dieux anciens. Ce tome 2 plus violent que le premier joue entre le passé et le présent pour lever un voile sur les protagonistes de l’histoire et sur l’origine de leurs fêlures. Maika y apparaît plus froide et moins aimable que dans Monstress : The Awakening, mais son attitude s’explique — sans être excusable ! – par son passé. À noter que le dessin de Sana Taneka est encore une fois sublime de précision et de richesse. Le tome 3 devrait paraître en septembre.

– J’ai profité de la collection Une Heure-Lumière de Le Bélial’ pour lire Cookie Monster de Vernor Vinge et traduit par Jean-Daniel Brèque. Peut-être est-ce en raison de ma vie professionnelle en partie truffée d’IA et de simulation ? Peut-être est parce que depuis 2004, la date à laquelle a été écrite cette histoire, l’informatique a évolué et certains usages cités dans cette novella apparaissent comme préhistoriques ? Toujours est-il que même si j’ai pris beaucoup de plaisir à lire Cookie Monster, il ne m’a pas autant bouleversée que Un Pont sur la Brume. L’histoire est tout de même très classique et la chute prévisible assez vite.

– Toutefois, ce livre m’a donné envie de relire Cat le Psion de Joan D.Vinge, ex-femme du précédent auteur, mais puisque leur divorce date de 1979, il y a largement prescription, d’autant que le livre lui est postérieur. La version choisie était parue chez J’ai Lu traduite à l’époque par Michel Deutsch. J’avoue avoir toujours été fascinée par la télépathie et les histoires de télépathes. Et cette histoire d’adolescent issu d’une race télépathe forcé de collaborer avec les gens qui ont quasiment détruit son peuple et qui le haïssent m’avait beaucoup plus à la première lecture. Impression confirmée à la relecture, malgré un démarrage de l’action un peu lent. Un cran au-dessous de L’Oreille interne pour la description des affres du télépathe, mais beaucoup plus rythmé en termes d’aventures.

– Enfin, intriguée par la bande-annonce de Meg, le prochain gros film de bêbêtes monstrueuses avec Jason Statham, j’ai lu le livre écrit par Steve Alten. Résultat des courses, je n’irai pas voir le film. J’ai beau être bon public, les personnages sont une collection de clichés ambulants, entre la bimbo blonde ambitieuse jusqu’au crime, l’ami richissime alcoolique et stupide, et le père et la fille américano-japonais caricaturaux à un niveau quasi raciste. N’oublions pas le personnage principal qui de spécialiste de la plongée sous-marine en grande profondeur se révèle grand connaisseur en tous les domaines. Y compris dans l’anatomie des tissus mous d’un animal préhistorique au point de pouvoir retrouver dans le noir complet l’emplacement du cœur dudit animal en situation plus que stressante. L’écriture ne sauve même pas l’histoire. Fuyez !

Fil rouge 2018 : Dune

En ce mois de juin orageux, la thématique du fil rouge apparaît un peu décalée. Ce n’est pas grave, arpentons le sable pour nous sécher avec une saga mythique de la science-fiction : Dune de Frank Herbert.
Comment parler d’un livre qui vous a fait découvrir un genre littéraire entier ? Comment aborder une série de romans qui vous tient tellement à cœur que vous les avez lu une bonne vingtaine de fois pour les plus anciens ? C’est l’exercice difficile auquel je me livre dans ces lignes, soyez indulgents. Vous l’aurez compris, Dune et ses suites écrites par Frank Herbert (Le Messie de Dune, Les Enfants de Dune, L’Empereur-Dieu de Dune, Les Hérétiques de Dune, La Maison des Mères) occupent une place à part dans ma bibliothèque et dans mon cœur de lectrice. Je l’ai découvert à 10 ans avec la première édition de poche en français. La couverture de Suidmak et ce visage aux yeux bleus sur bleus m’a attirée et je me suis laissée happer par l’écriture. Depuis, je le relis régulièrement, en redécouvrant à chaque fois quelque chose de neuf au creux de ses lignes. Grâce à Dune, j’ai découvert la littérature russe, les tragédies grecques, je me suis sensibilisée à l’écologie et à la politique. Et j’ai surtout entamé avec ce livre ma longue histoire d’amour avec la science-fiction grâce à laquelle vous lisez ces lignes.
Dune, le premier roman, est l’histoire d’une tragédie (un duc trahi sur une planète hostile) et de la vengeance menant son fils adolescent au trône de l’Empire galactique. Le deuxième roman, Le Messie de Dune, narre la fin d’un règne et montre comment lorsqu’on mêle politique et religion, tout s’emballe et mène au désastre. Le tout au milieu d’intrigues de Palais n’ayant rien à envier à Shakespeare. Chaque livre, chaque cycle de cette série aborde des thèmes forts : l’écologie, la survie de l’espèce, l’addiction aussi bien au niveau de l’individu que de la structure économique (il suffit de remplacer « Épice » par « pétrole » ou « nucléaire » pour reconnaître dans les problèmes de l’Empire des échos de notre monde actuel), la prédestination face au libre arbitre, la place de l’éducation, etc. Pour autant, Dune et les autres romans écrits par Frank Herbert ne sont pas des pensums. Les personnages sont tous – à l’exception notable du baron Harkonnen et de Wensicia Fenring – très attachants, même les plus effrayants ou les plus tordus d’entre eux. L’action est également bien présente, même dans le livre le plus intimiste de la série (L’Empereur-Dieu de Dune), au point que je ne m’y ennuie jamais que ce soit en relisant en français ou en anglais. J’aime aussi beaucoup les Appendices (à la fin de Dune et du Messie de Dune) qui expliquent le monde où l’histoire commence : lexique et glossaire des personnages, mais également écologie de Dune et place de la religion dans l’Empire.
Si vous lisez les six romans (sept en français, car Dune a été divisé en deux tomes), vous vous embarquez pour 15 000 ans d’histoire, avec parfois de grands sauts temporels d’un livre à l’autre. Et pourtant, vous ne serez jamais déstabilisés. Mon seul regret est que la mort a interrompu Frank Herbert alors qu’il donnait une nouvelle direction à sa saga. Et les livres écrits par son fils et Kevin Anderson, me direz-vous ? Faites-vous votre propre opinion. Personnellement, j’ai lu les deux premiers, et je n’ai pas reconnu les personnages que Frank Herbert m’avait fait aimer ni retrouvé la puissance évocatrice de la saga originale. Je préfère considérer qu’ils n’existent pas, ce que d’autres font très bien avec les films (déjà sorti ou à venir) et la minisérie.
Dune n’est pas un livre facile à aborder. Soit on entre dedans et on se laisse porter, soit on reste hermétique à la lecture des premiers chapitres. Dans ce deuxième cas, faites l’effort d’aller un peu plus loin. Comme le plus précieux des joyaux, Dune dévoile tout son éclat et sa richesse après quelques efforts.

Dune de Frank Herbert
Éditions Berkley
Traduction de Michel Demuth
Éditions Presse Pocket*

*Il y a de nombreuses autres éditions du livre tant en français qu’en anglais, certaines nettement plus récentes, mais j’ai préféré indiquer celles en ma possession.

Avis d’invitée : Malazan Book of the Fallen

À l’occasion de la sortie aux éditions Leha du Livre des Martyrs : Les Jardins de la Lune de Steven Erikson, j’ai demandé à Laetitia, fine connaisseuse de l’auteur, et ayant lu et relu toute la saga — les dix tomes ! – dans sa version originale de nous en parler. Épopée de fantasy adulte dans tous les sens du terme, les Malazan Book of the Fallen forme une œuvre dense où sous une trame quasi basique : la survie de l’espèce humaine face au retour de races anciennes, Steven Erikson se joue des codes du genre et recréer un récit fourni, acre et flamboyant. Assez discuté, laissons la parole à Laetitia :

J’ai découvert Malazan Book of the Fallen il y a quelques années et ai été conquise par le style et les multiples univers et personnages peuplant cette série. Le mot dantesque n’est pas une exagération quand on le rapporte à cette saga. Je l’ai ensuite fait connaitre à Stéphanie, via Twitter, où la limitation des 140 caractères ne m’a pas empêchée de la convaincre de s’y plonger. Je pense qu’elle n’a pas regretté le voyage, puisque non seulement elle a lu l’intégralité, mais en plus m’a demandé d’en faire ce billet afin de partager avec d’autres ce multivers. Rien que le fait d’écrire ces mots me donne envie de la relire, une quatrième fois….

La seule chose qui me retient est que ladite saga compte dix volumes (les Game of Thrones et autres Wheels of time font pâle figure à côté) et, je vous fais grâce des séquels, préquels et autres livres liés à l’univers Malazan1… Or pendant le temps consacré à cette énième relecture, ma pile à lire continuerait de croître, en partie grâce à ce blog.

Je suis dans l’incapacité de vous résumer les dix volumes principaux, ou même de vous donner un fil conducteur de l’intrigue : les histoires et personnages sont d’une diversité telle et si incroyablement entremêlés que l’exercice est impossible. Revoir dans le tome 5 ce personnage que vous aviez croisé dans le tome 1, alors qu’il n’occupait qu’une place secondaire. Le retrouver en figure majeure de ce volume 5. Puis du 8. Et du 10. Remettre alors en perspective l’ensemble de toutes les histoires à la lueur de ces nouveaux éclairages. Tenter de dénouer les fils des récits, de retisser la tapisserie d’ensemble. Recommencer à nouveau depuis le départ, car tel nouvel évènement/personnage vient modifier entièrement la compréhension que vous aviez.

C’est l’exercice intellectuel jouissif auquel Steven Erikson nous confronte à chaque page, à chaque chapitre, à chaque livre, et pour lequel il est indéniablement doué.

L’univers n’est ni médiéval, ni contemporain, ni futuriste, mais tout cela à la fois. Il se déroule sur des terres qui ressemblent à notre Terre, en mille fois plus vastes. Peut-être s’agit-il de plusieurs planètes d’ailleurs, qui sait ? Il y a de la magie, de la nécromancie, des Dieux et des humains. Des races inconnues, terrifiantes et silencieuses depuis longtemps.

Pourtant, ces races anciennes ne sont pas éteintes. Pour peu que des ascendants tentent de se forger une place dans les nouveaux mondes, Jaghuts, T’lan Imass et Assails mettront tout en œuvre pour réduire leurs efforts à néant tandis que les nouveaux joueurs prendront part à un étrange tarot qui ouvre le chemin des maisons des morts…. Les batailles, très nombreuses, sont un mélange de Clausewitz et de Sun Tzu : des chefs-d’œuvre d’organisation, de planification… Et de chaos. Les récits sont déchirants. Si comme moi vous êtes sensibles, préparez vos mouchoirs : j’ai pleuré abondamment un nombre incalculable de fois à la lecture des mésaventures de tel ou tel personnage auquel je m’étais attachée. Et puis il y a les sapeurs. Au sens militaire du terme.

Je ne vous en dis pas plus et vous laisse savourer cette lecture. Attention, risque d’addiction élevé !

1— Outre les livres de Steven Erikson, l’univers de Malazan est en effet exploré par Ian Cameron Esselmont. Pour l’instant, à ma connaissance rien n’est prévu pour une éventuelle traduction de ses œuvres — Stéphanie.

Malazan Book of the Fallen
(Gardens of the Moon, Deadhouse Gate, Memories of Ice, House of Chaines, Midnight Tides, The Bonehunters, Reaper’s Gate, Toll the Hounds, Dust of Dreams, The Crippled God)
Éditions Tor
Le Livre des Martyrs : Les Jardins de la Lune
Traduction de Emmanuel Chastellière
Editions Leha

 

The Witches of New York

Entre roman historique et urban fantasy, The Witches of New York d’Ami Mc Kay est décidément un livre à part. Il revisite la figure de la bonne sorcière comme étant le symbole d’une femme forte, indépendante et curieuse de son environnement. Mais, au lieu de placer l’action dans un passé lointain, à la campagne ou dans un univers totalement inventé, il l’intègre au New York de 1880. C’est une période charnière où se croisent les miracles de la science, une extrême pauvreté et des vagues d’immigration successives mêlées aux blessures encore bien visibles de la guerre civile américaine. Le tout fait des rues de la métropole où s’activent nos héroïnes un chaudron idéal pour les avancées sociales et la violence, mais également un abri pour les pires formes d’obscurantisme et de ségrégation.
Dans ce New York de 1880 donc, trois femmes « sorcières » vont se trouver et s’épauler pour faire de leurs faiblesses respectives une force. La plus âgée, Eleanor, est celle qui correspond le plus à la sorcière traditionnelle, tour à tour herboriste, gynécologue avant l’heure et confidente avant tout. Enfant de la ville, défigurée au vitriol par une rivale, Adélaïde est néanmoins la séductrice du trio, mais aussi la diseuse de bonne aventure et la plus intrépide. Enfin, tout juste âgée de 17 ans et venue chercher fortune en ville, la douce et curieuse Béatrice parle aux vivants et aux morts. Ensemble, les trois femmes vont triompher d’un mari jaloux, d’un révérend au fanatisme sanglant et d’une misogynie ambiante particulièrement violente par la force de ses interdits.
Attention, ce roman est très dense. Il ne se contente pas d’aligner les péripéties de nos sorcières. Il prend le temps de détailler la psychologie des différents personnages, ainsi que leur environnement. De plus, la magie n’est quasiment jamais flamboyante. À quelques exceptions près, il serait tout à fait possible d’expliquer de façon rationnelle la magie pratiquée dans ce livre. Seules les fées pourvoyeuses de rêve n’ont pas de cause scientifique, mais de toute façon, hormis le lecteur personne ne les voit. The Witches of New York apporte également matière à réflexion sur ce qui définit une sorcière. Ce terme a longtemps été utilisé pour désigner une femme — ou parfois un homme — ne rentrant pas dans le moule de la société dans laquelle elle vit. D’autant plus si la femme en question va procéder à des avortements à une époque où ils sont interdits, refuser le mariage ou encore chercher l’amour dans les bras d’autres femmes. Si, jusqu’au 18e siècle, ces femmes trop libres finissaient mortes au nom de persécutions religieuses ; au 19e siècle, au nom de la science, elles finissaient souvent à l’asile psychiatrique victimes de traitement de chocs barbares ou en prison. Ces risques bien réels pèsent sur Eleanor, Adélaïde et Béatrice. Leurs sorts, tours et potions ne leur suffiront pas à leur sortir de leurs difficultés. En revanche, leurs intelligences, leurs déterminations et surtout la solidarité dont elles font preuve, malgré leurs désaccords, sont leurs meilleures armes.
Vous l’aurez compris, même si l’action est bien présente dans The Witches of New York, ce livre est surtout un magnifique portrait de femmes, et une tranche de vie — forcément incomplète — sur une époque. Révolue ? Hélas, pas obligatoirement.

The Witches of New York
Ami McKay
Editions Orion

Luna New Moon/Luna Wolf Moon

Même si ce sont deux livres indépendants, j’ai acheté Luna New Moon et Luna Wolf Moon d’Ian McDonald en même temps. Et ce fut une très bonne idée, vu le suspense sur lequel termine le premier. Une fois passé le premier quart d’exposition de Luna New Moon, le lecteur se retrouve pris dans l’action et avale le total de près de 700 pages sans même les voir passer.
Souvent présentés comme une version SF Hard de Games of Throne, Luna New Moon et Luna Wolf Moon tiennent plus d’une version spatiale de Dallas ou Dynastie si les aventures des Ewing ou des Carrington avaient eu droit à une diffusion sur le câble sans censure concernant la violence ou le sexe. La Lune est en effet devenue le territoire que se partagent cinq grandes familles qui détiennent également les cinq grandes compagnies industrielles du satellite. Le seul droit qui s’applique est le droit civil des contrats. Tout s’achète et se vend, y compris les quatre denrées indispensables que sont l’eau, l’air, le carbone et les données. Et tout se négocie, quitte à régler les conflits devant une chambre de compensation, voire dans un duel rituel au couteau entre avocats.
S’il y a des impératifs scientifiques qui sous-tendent l’intrigue, comme le fait de vivre dans un environnement confiné pour bannir les armes à feu ou la gravité moindre et ses conséquences sur la physiologie des Luniens de souche, la force de ces livres tient plus à la façon dont les différentes cultures d’origine des familles se sont retrouvées adaptées à la Lune et mêlées entre elles. Est-ce parce que Ian McDonald est britannique ? Pour une fois, nous avons un univers hautement technologique et spatial où ni les États-Unis ni le Japon n’ont un rôle de premier plan à jouer. À peine est-il mentionné qu’un des personnages secondaires est une « Norte », venue d’Amérique du Nord. Les cinq familles elles-mêmes sont d’origines brésilienne, australienne, chinoise, russe et ghanéenne. On retrouve ainsi des références à l’umbanda, religion syncrétique afro-brésilienne, au droit coranique des mariages (le nikah servant d’alliance entre les différentes grandes familles) et à la sous-culture gothique des années 80 et 90.
Loin d’être brouillon, le résultat est un feuilleton spatial dense et haletant, mais plutôt aisé à lire. Même si dans un premier temps, vous passerez beaucoup de temps à regarder à la fin du livre qui est qui par rapport à qui dans la liste des personnages.

Luna New Moon
Luna Wolf Moon
de Ian McDonalds
Éditions Gollancz

Les 2-en-1 surprises de Forbidden Planet

À l’occasion d’un voyage en Écosse, j’ai découvert une excellente pratique du Forbidden Planet local pour écouler ses stocks de comics et faire découvrir de nouveaux titres à ses clients. En effet, la boutique vendait ce jour-là des lots mystères pour 10 livres (alors que chacun valait au moment de sa sortie plutôt 15 livres). Cédant à la curiosité, j’en ai acheté un et me suis retrouvée avec deux romans graphiques que je ne connaissais pas. Dans deux genres particulièrement différents et constituants, chacun, une histoire complète qui peut soit donner envie d’en savoir plus et d’acheter d’autres livres dans la série, ou à défaut ne frustrera pas le lecteur avec une histoire incomplète alors qu’il n’aurait pas été assez accroché pour acheter la suite.

Sir Edward Grey Witchfinder – City of the Dead
Editions Dark Horse
Une nouvelle histoire de Mike Mignola dans l’univers de Hellboy ne pouvait que m’intéresser. D’autant
plus que ce coup-ci, Mike Mignola se contente de coécrire le scénario avec Chris Robinson. Et laisse la partie graphique à Ben Stenbeck et Michelle Madsen. Or si j’adore la mythologie et l’univers autour de Hellboy, je suis moins attirée par le trait de Mike Mignola. Ici, l’histoire change de continent (de l’Amérique à l’Europe) et de siècle (nous sommes dans l’Angleterre de la reine Victoria). Le personnage principal, Sir Edward Grey est une sorte de James Bond avant l’heure spécialisé dans le surnaturel. De façon tout à fait peu originale, il est confronté dans cette histoire à une épidémie de vampirisme frappant Londres. Celle-ci est plus proche de la série Penny Dreadful que du Dracula de Bram Stoker, mais derrière les monstres assoiffés de sang se cache une divinité ancienne sur le point de s’éveiller.
Bien construit et intrigant juste ce qu’il faut, malgré une histoire ultra-classique, cet album a bien rempli son office. Je ne me précipiterai pas pour ajouter ce titre à ma liste déjà trop longue de comics lus régulièrement, mais à l’occasion, je me relaisserais tenter.

SuperZero Volume 1
Editions Aftershock

Pour la deuxième surprise du paquet, je me suis retrouvée avec cette histoire écrite et dessinée par Amanda Conner et Jimmy Palmiotti. Et j’avoue que je suis mitigée. Rien à dire du côté des graphismes : ils ont ce qu’il faut de peps et de couleur pour cette histoire d’adolescente en mal de super-pouvoirs. L’idée de base est aussi plutôt bonne : Dru Dragowski qui lit peut-être un peu trop de BD pour son bien s’est mise en tête de devenir une superhéroïne pour sauver l’Humanité. Et elle va tester toutes les méthodes
possibles pour se doter de super-pouvoirs, quitte à mettre sa vie et celle de son entourage en péril. Pour qui connaît bien l’histoire des comics en général, le volume est truffé de clins d’oeil. Mais il a un je-ne-sais-quoi de trop peu. Les motivations de Dru sont quand même assez fumeuses, et les personnages au final ne sont pas si attachants que ça. Dans le genre, les premiers pas d’une adolescente au pays des super-héros, Ms Marvel ou Hit-Girl, deux titres très différents m’avaient plus intéressée. Pour SuperZero, je ne retenterais pas.