Lady Sherlock

Suite à ma chronique sur Lady Helen : Le club des mauvais jours, une amie m’avait prêté les deux premiers tomes de Lady Sherlock (A Study in Scarlet Women devenu en français Une Étude en rose bonbon par je ne sais quel mystère et A Conspiracy in Belgravia). Finalement, ils sont enfin remontés dans ma pile à lire, ont été dévorés en quelques insomnies et ont vite été suivis par le troisième (The Hollow of Fear) et le quatrième (The Art of Theft). À l’heure actuelle, la série écrite par Sherry Thomas compte six volumes en anglais et les deux ont déjà été publiés en français.
De quoi parle Lady Sherlock ? Déjà contrairement à la trilogie de Lady Helen, il ne s’agit pas du tout de fantasy, mais bien d’une fiction historique et d’une énième variation autour du thème de Sherlock Holmes. Nous y suivons les premières enquêtes de Sherlock Holmes depuis son appartement de Baker Street. Ou plutôt les enquêtes de Charlotte Holmes, jeune femme de bonne famille qui n’hésite pas dans A Study in Scarlet Women à employer des moyens radicaux pour échapper au mariage que veulent lui imposer ses parents et la société, et qui va devoir trouver une nouvelle source de revenus. Comme ses capacités de déduction sont son meilleur atout, elle va se retrouver à s’inventer un frère alité (le fameux Sherlock Holmes) et ouvrir un cabinet de détective consultant en son nom.
Là où Sherry Thomas va plus loin qu’un simple décalque ou pastiche de l’œuvre de Sir Arthur Conan Doyle, c’est que celle-ci même si elle joue avec des noms connus (Moriarty, Watson) et des thématiques connues (un vol de lettres compromettantes dans The Art of Theft) arrive à s’éloigner complètement de son modèle pour faire une œuvre originale. La Lady Sherlock qui donne son nom à la série n’est pas un clone féminin du grand détective : Charlotte Holmes a sa propre personnalité, ses propres particularités (la gourmandise et un intérêt soutenu pour la mode et les fanfreluches ne sont pas des traits connus de Sherlock Holmes par exemple), et ses méthodes s’en démarquent également. Les autres personnages sont également bien campés et se révèlent passionnants, allant au-delà des archétypes. Sherry Thomas étant connue d’abord comme une autrice de romance, celle-ci est bien présente sans pour autant écraser le reste. Il s’agit plutôt de construire un récit-cadre englobant toute la série qui fait que, contrairement aux aventures de Sherlock Holmes, chaque livre ne peut se lire de manière indépendante par rapport au précédent. D’une enquête à l’autre, nous voyons comment Charlotte arrive peu à peu à s’émanciper et à aider ses sœurs, les relations amicales et amoureuses de celle-ci et peu à peu en savoir plus sur Moriarty, sa bande et sa propre famille.
Le style de Sherry Thomas très fleuri, n’est pourtant pas surchargé. La romance (qui est, rappelons-le, loin d’être mon genre littéraire favori) est certes présente dans cette série, mais d’une part, elle évite les clichés les plus évidents du genre, et d’autre part sa place est suffisamment légère pour ne pas prendre le pas sur les enquêtes policières ou les intrigues familiales. En résumé, si vous aimez les histoires policières avec un cadre historique, les récits bien rythmés avec des personnages originaux et attachants, cette série est faite pour vous.

Lady Sherlock
(A Study in Scarlet Women t.1, A Conspiracy in Belgravia t.2, The Hollow of Fear t.3, The Art of Theft t.4
)
de Sherry Thomas
Éditions Berkley

Quantum of Nightmares

Suite directe de Dead Lies Dreaming, Quantum of Nightmares se situe toujours du côté civil des histoires de The Laundry Files, mais attention, il est nettement plus saignant et… carné… que le précédent roman.
L’histoire commence comme une parodie de Mary Poppins avec une supervilaine se faisant passer une nounou chargée d’enlever quatre enfants de 10 à 5 ans, pour faire chanter les parents, pense-t-elle. Sauf que les gamins sont particulièrement capricieux, ne tiennent pas en place et sont eux-mêmes dotés de superpouvoirs… Dire que l’enlèvement va mal se passer est un euphémisme, et un tyrannosaure et une authentique momie figureront parmi les victimes des mômes et de leur pseudo-gouvernante. Et pendant ce temps dans un supermarché bien ordinaire, succursale d’une grande chaine de l’île, des choses bien peu ragoûtantes se passent dans les coulisses du rayon boucherie tandis que la responsable des ressources humaines a trouvé une solution radicale pour réduire les charges salariales des employés. Comment ? En retirant le facteur « humain » de l’équation. Les personnages du précédent roman vont se retrouver mêlés à ces deux intrigues tout en se battant eux-mêmes contre un culte particulièrement zélé, pratiquant entre autres la divination boursière dans les entrailles de jeunes vierges.
Si encore une fois, Charles Stross a ici la dent dure vis-à-vis du capitalisme effréné et du traitement des salariés sans qualifications et du personnel de la « gig-économie », l’auteur se lâche aussi dans le trash, et pourtant il y a du niveau quand on crée un univers où son pays est dirigé par l’une des incarnations du Chaos Rampant, et où vampires, sorciers et licornes cannibales sont régulièrement utilisés pour le maintien de l’ordre. Soyez-en averti si vous avez découvert son œuvre avec Dead Lies Dreaming et non les autres romans de The Laundry Files. Moins surprenant que le précédent roman, Quantum of Nightmares est pourtant un très bon cru, avec encore une fois des ajouts très intéressants côté personnage comme Amy qui commence du côté des antagonistes, mais qui finalement se révèle particulièrement attachante, et pas uniquement en raison de ses talents de dessinatrice.

Quantum of Nightmares
de Charles Stross
Éditions Orbit

Daughter of the Deep

Ayant dévoré enfant et adolescente les romans de Jules Verne et ayant apprécié adulte ceux de Rick Riordan mêlant modernité et mythologie, je lorgnais depuis son annonce sur Daughter of the Deep de l’auteur américain. Puis je l’ai oublié lors de sa sortie jusqu’à ce que la version française (sous le titre L’Héritière des abysses) apparaisse dans ma librairie de quartier. Et voici Daughter of the Deep remonté dans ma liseuse et dévoré en deux soirées.
Dans ce nouveau roman, Rick Riordan imagine que Jules Verne a réellement interviewé certains de ses personnages et en a romancé le récit de leurs aventures et de leur rencontre avec le capitaine Nemo dans Vingt
Mille Lieues sous les mers et dans L’Île mystérieuse. Ces personnages ont ensuite fondé deux écoles rivales pour étudier les technologies inventées par le capitaine Nemo et essayer de les comprendre. Au moment où s’ouvre le roman, au XXIe siècle, Ana Dakkar fait partie d’une de ces deux écoles. La guerre avec l’institut rivale dépasse soudain la simple inimitié entre établissements scolaires pour devenir nettement plus violente et mortelle. Ayant échappé au pire en raison d’un voyage d’études, elle va devoir retrouver les secrets de sa famille pour survivre et éviter une catastrophe mondiale.
Si vous avez déjà lu d’autres romans de Rick Riordan, et en particulier le cycle de Percy Jackson, vous vous retrouverez en terrain connu : les dieux de l’Olympe en moins, les dauphins et les orangs-outans
pâtissiers en plus. Et effectivement, en tant que lectrice adulte ayant quasiment tout lu de l’auteur, certains rebondissements m’ont paru prévisibles. Pourtant lire Daughter of the Deep est toujours un régal avec un juste équilibre entre les problèmes d’adolescents (ici une Indo-Américaine orpheline de 15 ans et ses deux meilleures copines) et le « sense of wonder » des récits d’aventures à la Jules Verne. Le tout saupoudré d’humour, mais également de réflexions intéressantes sur le colonialisme, le terrorisme et l’impact des technologies dans la société. Bien entendu, Rick Riordan s’adresse principalement à des lecteurs adolescents et veut avant tout les distraire, non leur asséner un cours d’histoire ou de géopolitique. Mais il ne les prend pas pour autant pour des idiots et si l’ex-professeur de collège qu’il est peut glisser quelques informations au passage, il ne s’en prive pas.
Au final, j’ai particulièrement
apprécié ma lecture pour sa légèreté et sa façon de moderniser l’histoire de Vingt Mille Lieues sous les mers. Je l’ai lu en anglais donc je ne me prononcerais pas sur la version française, mais si vous comptez l’offrir à un adolescent au collège, prenez plutôt cette dernière. L’original est truffé de termes nautiques assez peu courant dans un usage quotidien de la langue.

Daughter of the Deep
de 
Rick Riordan
Éditions
Penguin

Later

En voyant la version française (Après chez Albin Michel) apparaître dans une liste de cadeaux pour Noël, je me suis souvenue que j’avais ce court roman de Stephen King en version originale sur ma liseuse. Un réveil nocturne et quelques balades en métro plus tard, il fut lu et dévoré…
Disons-le de suite, Later de Stephen King se classera dans les œuvres mineures de l’auteur américain. Ce n’est pas un récit des plus effrayant
s qu’il ait jamais écrits et l’intrigue est assez mince… Malgré tout, il en profite pour s’essayer à de nouveaux jeux et propose finalement de passer un bon moment en compagnie de son jeune héros, Jamie. Celui-ci a une particularité : il parle aux morts et ceux-ci ne peuvent que répondre la vérité à ses questions. Son talent va lui amener quelques bonnes surprises, l’intérêt parfois trop insistant de certains proches, mais également une bonne dose de cauchemar et de traumatismes.
Roman fantastique en raison du don du protagoniste et de la némésis qui le hantera dans une bonne partie du récit, Later est avant tout un polar noir, dans sa construction comme dans l’atmosphère qu’il dégage. Sauf qu’à la place du détective privé errant dans les bas-fonds ou du comptable usé par son métier et prêt à se laisser corrompre, nous avons un jeune garçon vivant dans les beaux quartiers de New York seul avec sa mère, agente littéraire. Nous y suivons ses pérégrinations en fonction des succès et déboires de la mère (prise dans la tourmente de la crise économique de 2008 en raison de mauvais investissements), et de ses liens avec une policière ripou qui n’hésitera pas à le manipuler pour qu’il l’aide à sauver son poste. Nous avons également un double exercice de style de la part de l’auteur. D’une part, arriver à se glisser dans la peau d’un personnage assez loin de ses créations habituelles, et dans un décor urbain loin du Maine qui lui est cher. D’autre part, jouer avec la redondance et la sonorité des mots, le « later » entre autres. Le résultat ? Hormis une fin qui, pour une fois chez Stephen King, tire un peu à la ligne, Later est une bonne histoire qui tient en haleine son lectorat. De quoi s’occuper agréablement pendant une soirée hivernale.

Later
De
Stephen King
Éditions Hard Case Crime

Leviathan Falls

Voilà, c’est fini ! Après dix ans, neuf romans et bon nombre de récits plus courts, la saga de The Expanse s’achève avec Leviathan Falls.
Si vous n’êtes pas à jour de votre lecture ou si vous voulez savoir pourquoi cette série est une des plus belles réussites récentes du space opera, allez d’abord lire le premier article qui en parlait sur le blog en guise d’introduction puis reportez-vous aux derniers paragraphes de cette chronique. Sinon ? C’est parti…

 

 

Dans Leviathan Falls, nous sommes quelques mois après les événements de Tiamat’s Wrath. Trois trames vont s’entremêler. La première est celle de Tanaka, colonel chargée d’une seule mission : retrouver coûte que coûte Winston Duarte, l’empereur-dieu de Laconia ayant mystérieusement disparu et au passage mettre la main sur son héritière de quinze ans, Teresa Duarte. La deuxième suit le Dr Elvi Okoye et son équipe de scientifiques qui étudient la protomolécule et ses interactions dans notre univers aussi bien pour Laconia que pour la résistance. Et enfin celle de l’équipage du Rocinante, hébergeant Teresa, coordonnant les efforts de la résistance et cherchant à garantir la sécurité des voyages à travers les portes. Les choses ne se dérouleront évidemment pas comme prévu, mais derrière les drames humains se cachent une autre guerre entre entités extra-terrestres : la protomolécule et feux ses créateurs d’un côté et l’autre race qui les a éradiqués et qui maintenant tient à s’en prendre à ses successeurs, l’humanité. Et si pour survivre, celle-ci devait renoncer à ce qui fait son unicité ? Ou à renoncer à ses rêves d’expansion ?
Les auteurs derrière le pseudonyme, James S.A. Corey, ne l’ont jamais caché : Leviathan Falls sera le dernier roman de la série, il n’y aura pas d’autres romans dans cet univers ni après ni avant l’histoire principale. Il reste certes de la place pour des histoires connexes en BD ou en format court, mais ils ne semblent pas décidés à s’y atteler. En tout cas, en finissant Leviathan Falls, la lectrice que je suis en a retiré une sensation d’achèvement. Elle a été entrainée de Leviathan Wakes à Leviathan Falls dans une histoire épique durant toute une vie, mais le voyage est enfin arrivé à destination. Chaque personnage, qu’il meure ou non dans ce récit, va jusqu’au bout de son parcours en restant à la fois fidèle à lui-même, mais également changé par les événements qu’il a vécus. Seul bémol pour les lecteurs qui veulent absolument avoir réponse à tout : les extra-terrestres qui s’affrontent à travers l’humanité restent largement non dévoilés. Ce qui est logique, car ces entités sont largement hors du champ de compréhension des personnages, même de ceux qui ont été changés par elles, et donc du lecteur. Préparez néanmoins vos mouchoirs au moment de quitter un univers et des personnages si attachants.

Retour pour ceux qui n’ont pas lu toute la série… Lisez là !

Certes tous les neuf romans n’ont pas la même puissance (j’avoue ainsi que malgré son importance dans l’histoire, Cibola Run n’est pas mon favori en raison de son rythme différent). Néanmoins cette saga space opera arrive à être cohérente d’un bout à l’autre en mélangeant le « sense of wonder » (ou sens de l’émerveillement en bon français) qui vous promet un récit vous emmenant toujours plus loin dans les étoiles à la rencontre de situations toujours plus étranges et un côté terre-à-terre en s’attachant aux personnages et aux différents conflits auxquels ils sont mêlés (personnels, familiaux, économiques, mais également stratégie sociopolitique des différentes forces en puissance). C’est en effet l’un des rares space operas qui offre à la fois une perspective globale des événements, mais également aussi terriblement proche des individus, quelle que soit leur importance dans l’histoire ou leur classe sociale. C’est également l’un de ceux ayant les personnages les plus touchants, même si au final, à une ou deux exceptions près, aucun n’est foncièrement bon ou profondément mauvais. Alors que la série TV du même nom (mais dont l’intrigue diffère néanmoins des livres) s’achèvera avec la sortie de la sixième saison le 10 décembre prochain, pourquoi ne pas lire ou relire The Expanse ?

Leviathan Falls
D
e James S.A. Corey
Éditions Orbit

Trese

Entre un livre et une adaptation sur grand ou petit écran, j’ai habituellement tendance à commencer par la version papier avant de passer à la version mise en images. Avec Trese, ce fut l’inverse. Netflix m’a d’abord glissé la série animée dans mes recommandations. À la fin de la première saison, ma curiosité a été piquée et j’ai commandé les deux premiers volumes du komik du même nom Murder on Balete Drive et Unreported Murders, scénarisés par Budjette Tan et dessinés par Kajo Baldisimo.
Dans le fond, Trese repose sur une des idées les plus classiques de l’urban fantasy : un enquêteur protège sa ville des menaces surnaturelles. Sauf qu’ici il ne s’agit ni de Harry Dresden ni de Rachel Morgan ou d’autres déclinaisons occidentales, mais d’Alexandra Trese propriétaire d’un night-club à Manille et consultante pour la police locale sur des crimes ayant une composante inhabituelle et hors de portée de la science moderne… Et les créatures surnaturelles qu’elle rencontre (nuno, aswang, duwende, tiyanak, oriol, etc) font toutes parties du folklore philippin assez mal connu dans nos contrées. Contrairement à l’anime, la bande dessinée est entièrement en noir et blanc, et se passe largement de nuit. Et ne contient pour ces huit premières histoires aucun flash-back. À peine le père et le grand-père d’Alexandra Trese sont-ils mentionnés comme tenant un rôle similaire au sien.
Chaque histoire est indépendante l’une de l’autre et se présente comme un épisode de série policière. À quelques variations près, un crime est commis, un élément fait que la police appelle Trese et les Kambals à la rescousse, ceux-ci enquêtent et les coupables sont punis le plus souvent par les créatures de l’autre monde beaucoup moins complaisantes que la justice humaine. Comme toute bonne série policière, car c’en est une également, Trese nous dévoile une partie de la société philippine où elle se déroule, et pour les amateurs de mythologie comme moi, après chaque cas vous retrouverez des fiches explicatives sur les esprits et autres monstres rencontrés dans le cas résolu.
Visuellement, le travail de Kajo Baldisimo évolue d’un cas à l’autre, mais il reste particulièrement bluffant. Qu’il soit plus crayonné comme dans Murder on Balete Drive, ou au contraste plus franc dans The Association Dues of Livewell Village le dernier cas du deuxième volume, il joue avec brio sur le clair-obscur et manie le détail et l’ellipse pour parfois suggérer l’horreur ou au contraire apporter un contraste bienvenu.
Si vous avez aimé le travail de Georges Bess sur Dracula et Frankenstein ou celui de Gou Tanabe autour de l’œuvre de Lovecraft, ou encore si vous aimez la série Hellblazer chez DC, Trese est fait pour vous. N’hésitez pas à marcher dans ses pas…

Trese
Murder on Balete Drive et Unreported Murders
De Budjette Tan (scénario) et Kajo Baldisimo (dessin)
Éditions Ablaze

Far from the Light of Heaven

Je vous ai déjà longuement parlé de Tade Thompson découvert dans une histoire fantastique sanglante, puis passé au premier contact mâtiné de cyberpunk. J’ai tellement apprécié mes lectures qu’il est devenu l’un de ces auteurs dont j’achète les nouveaux livres sans me poser de question. Avec Far from the Light of Heaven il s’essaie au space opera et au « whodunit », avec un meurtre en vase clos. Comme La Troisième griffe de Dieu ? Sur le papier oui, et dans les faits non. Dans Far from the Light of Heaven, nous suivons un vaisseau, le Ragtime dans son premier voyage de la Terre à Bloodroot, dans un autre système solaire. C’est également le premier voyage de Michelle « Shell » Campion, sa capitaine humaine qui ne sert pas à grand-chose d’autre qu’à discuter avec les différents points de contrôle humain. Sauf que quand elle se réveille de son sommeil cryogénique en arrivant à destination, certains de ses passagers ont été découpés en morceaux. Par qui et pourquoi ? C’est ce qu’elle et Rasheed Fin, l’enquêteur envoyé à bord par Bloodroot vont devoir découvrir.
Avec ce roman, Tade Thompson semble vouloir se reposer. Et disons-le clairement, ce roman n’est pas au même niveau de qualité qu’un Rosewater ou que le premier Molly Southborne. L’intrigue est plutôt classique et les motifs des meurtres le sont plus encore, mais l’auteur arrive à rendre l’histoire intéressante par des détails saugrenus (un loup dans l’espace, un enquêteur envoyé dans l’espace souffrant du mal des transports) et par une multiplication des points de vue et des lieux qui évitent le confinement en vase clos. Comme dans Rosewater, il mâtine son récit d’ingrédient venant de sa culture nigériane comme la station Lagos qui sert de point d’entrée à ce nouveau système solaire ou une réinterprétation du culte des ancêtres et de la réincarnation. Franchement, c’est un bon livre à lire pour se reposer et se détendre sans trop se poser de questions. Soit en anglais tout de suite, soit dans sa version française, quand elle sortira en 2022 chez J’ai Lu. La lecture sert aussi à ça, non ?

Far from the Light of Heaven
de Tade Thompson
Éditions Orbit

The Dark Hours

Une fois de plus, retournons à Los Angeles aux heures creuses de la nuit dans les pas de Renée Ballard et d’Harry Bosch avec le dernier roman en date de Michael Connelly, The Dark Hours (notez l’originalité débordante de ce titre !)
L’action commence dans la nuit du 31 décembre 2020 au 1er janvier 2021 alors que Ballard et une collègue venue des Mœurs sont appelées sur ce qui semble être un accident lié à la « pluie de plomb » de la Saint-Sylvestre quand certains habitants tirent en l’air pour fêter la nouvelle année.
The Dark Hours reprend une formule désormais classique mettant en scène les deux détectives récurrents de Michael Connelly, celle toujours en activité et son « mentor » désormais retraité. Deux enquêtes s’ouvrent : le meurtre du Nouvel An qui a un lien avec une ancienne affaire d’Harry Bosch, et une série de viols prémédités par un duo de criminels.
Si la résolution de ses deux affaires avec leurs lots de rebondissements
reste passionnante et pousse à dévorer très vite ce polar, ce qui en fait tout le sel est comme d’habitude ce qu’il nous dit sur notre société. Oui plutôt sur la société américaine divisée par l’ère Trume et pas une pandémie dont on ne voit plus le bout.
Ainsi, Renée Ballard assiste à la démotivation d’une grande partie du LAPD tiraillée par des injonctions contradictoires, en but à la vindicte publique après les émeutes qui ont suivi la mort de George Floyd, mais également celle d’une frange de la population résolument hostile à toute mesure sanitaire. Elle voit ainsi nombre de ses collègues ne plus
faire qu’acte de présence en attendant de faire valoir leurs droits à la pension, quitte à multiplier les négligences et à couvrir les exactions commises par d’autres. De plus en utilisant la personne de Ballard, sa première héroïne récurrente, Michael Connelly en profite à chaque roman pour aborder les relations hommes-femmes. Dans The Dark Hours, il s’y essaie principalement avec la deuxième enquête qui prend ses racines dans le Dark Web et un courant masculiniste prêt à tout par haine des femmes. Autant dire que ce n’est pas son approche la plus subtile, mais elle a le mérite d’être efficace et de ne pas dire trop de bêtises sur le fonctionnement du Dark Web et des outils techniques pour y accéder.
Et comme souvent, au milieu de scènes intenses et de sujets assez sombre, l’auteur ajoute quelques rayons de soleil à The Dark Hours comme Ballard entraînant Bosch se faire vacciner ou l’arrivée de son nouveau chien Pinto. Encore un excellent cru !

The Dark Hours
de 
Michael Connelly
Editions
Little, Brown and Company

Iron Council

Après Perdido Street Station et The Scar (Les Scarifiés pour la version française), notre promenade en Bas-Lag s’achève par Iron Council (ou Le Concile de Fer tel qu’il est paru en France). Même si China Miéville est revenu explicitement dans ce monde dans une nouvelle et plus implicitement dans un autre roman, c’est avec ce texte ô combien politiquement engagé qu’il clôt sa trilogie épique.
Iron Council débute plus de vingt ans après les événements de Perdido Street Station
et suit trois histoires se déroulant à des périodes différentes, mais qui finiront par se recouper. Dans la première nous suivons Cutter et ses amis lancés à la poursuite d’un certain Judah lui-même parti à la rencontre du Concile de Fer, un train itinérant parcourant le continent de Rohagi alors que La Nouvelle-Crobuzon est en guerre contre une autre ville, Tesh. Dans la deuxième, nous suivons Ori dans les rues de La Nouvelle-Crobuzon où, conséquence de la guerre en court et des événements racontés dans Perdido Street Station, la révolte gronde et où les mécontents se radicalisent de plus en plus autour d’une mystérieuse figure, Toro. Enfin, la troisième nous ramène dans le passé, lorsque Judah Low était jeune et employé par la compagnie de chemin de fer voulant poser ses rails dans tout le Rohagi, n’en déplaise aux peuplades déjà installées.
Avec Iron Council, China Miéville
fait référence à plusieurs moments importants de la Révolution industrielle et de ses conséquences sociales. La partie concernant le chemin de fer évoque la Conquête de l’Ouest américaine avec les hotchis et les stiltspears qui prenne la place des Amérindiens décimés et dépossédés de leurs terres par les colons, avec ses villes champignons devenant du jour au lendemain des fantômes, et sa population bigarrées mi-réfugiés, mi-avide de conquêtes et d’or. Celle dans La Nouvelle-Crobuzon évoque les différentes guerres et révoltes qui ont émaillé le 19e siècle et le début du 20e siècle, et en particulier la Commune de Paris aussi tragique que le Collectif qui s’oppose à la milice et s’empare pour un temps de certains quartiers de la ville.
Des trois livres de la trilogie de Bas-Lag, Iron Council est le moins simple d’abord, car c’est certainement le plus dense. Même si l’on connaît déjà l’univers de Bas-Lag, China Miéville y introduit de nouveaux concepts comme la magie liée aux golems de Judah Low, ou les différentes magies étranges venues de Tesh. Le personnage du moine Qurabin qui perd peu à peu de sa substance à chaque fois qu’iel cherche une réponse ou un chemin auprès de sa divinité est particulièrement tragique. L’auteur propose également des images fortes, comme ce train libre qui parcourt le continent en défaisant et refaisant sans cesse son chemin pour échapper à la milice et à sa ville d’origine. Mais il en fait trop, et surtout entraine dans une fin inexorablement tragique ses personnages, au point que la lectrice que je suis ne voulait plus tourner les pages pour ne pas voir souffrir Judah, Cutter,
Ann-Hari et les autres. Des trois livres, ce n’est clairement pas mon favori, mais il reste pourtant un grand texte à lire au moins une fois dans sa vie, ne serait-ce que pour les messages que China Miéville y fait passer et pour certaines images fulgurantes qu’il suscite au détour de certaines paragraphes. Si vous ne voulez pas lire ce roman en anglais, ou si vous n’en avez pas le courage, il est disponible comme les deux précédents chez Pocket et toujours traduit par Nathalie Mège.

Iron Council
de China Miéville
Éditions Del Rey

Perhaps the Stars

Avec son cycle Terra Ignota, commencé dans Trop semblable à l’éclair, Ada Palmer invitait son lecteur dans un récit épique de politique-fiction futuriste mêlant philosophie des Lumières et transhumanisme. En octobre 2021, le voyage s’achève pour les lecteurs anglophones avec la sortie du quatrième tome, Perhaps the Stars (à partir en deux parties l’an prochain chez Le Bélial’ tellement le livre est copieux !)
Les deux premiers tomes nous racontaient l’effondrement d’une civilisation à partir d’une simple liste de noms parus dans le journal. Le troisième convoquant Thomas Hobbes au passage narrait La Volonté de se battre et les prémisses d’un nouveau conflit planétaire. Le quatrième va nous chroniquer ce conflit et ouvrir sur la façon dont l’Humanité et ses Dieux vont voir leurs conceptions de l’univers changer. Pour l’occasion, Ada Palmer bouscule les habitudes de son lectorat. Si Hobbes est bien présent en dialoguistes et commentateurs des péripéties, ce ne plus les œuvres des Philosophes du XVIIIe siècle qui constituent le filigrane de son récit, mais les chants d’un certain aède grec aveugle bien bien plus ancien. Et son narrateur initial, Mycroft Canner, cède sa place à une plume plus jeune, plus naïve, mais pas toujours plus fiable, à moins que…
Certes commencer par Perhaps the Stars pour découvrir Terra Ignota serait une très mauvaise idée. Mais si vous avez lu ne serait-ce que le premier, ou si vous souhaitez savoir avant de vous lancer à l’assaut de cette montagne de pages, si cela vaut le coup, sachez-le : malgré le « coup de mou » à mon goût dans Sept redditions, le deuxième volume, la série se conclut parfaitement bien. Sans intrigue non résolue ni solution bâclée pour tenir dans les dernières pages. Tous les lecteurs ne seront pas satisfaits. Certaines pertes, certains renoncements pourront sembler des choix durs et difficiles à lire pour qui s’est attaché aux personnages et aux concepts de cette Terre du XXVe siècle. Mais ces décisions sont logiques et amènent vers un épilogue plus que satisfaisant. Et petit bonus personnel, les deux personnages au phrasé si exaspérant dans les précédents volumes ont des rôles actifs, mais de second plan et muets, donc ils sont bien moins pénibles à lire. Perhaps the Stars est un final en beauté qui donne envie de repartir du début.

Perhaps The Star
d’Ada Palmer
Éditions Tor