Prayer

De Philip Kerr, je ne connaissais que sa série mettant en scène Bernie Gunther, l’inspecteur de police berlinois. Pourtant l’auteur écossais s’est essayé à bien des genres. Avec Prayer (paru en France sous le nom de Pénitence), il propose un thriller ésotérique au cœur des États-Unis, traumatisés par le 11 septembre et marqués par les différentes fractures autour des croyances au sein même de la population.
Ayant quitté adolescent son Écosse natale, Gil Martins a depuis intégré le FBI. Par amour pour sa femme Ruth, il a rejeté sa foi catholique pour le protestantisme évangélique que celle-ci pratique. Mais après des années de vie commune et autant à traquer la lie de l’humanité, il a tout simplement perdu la foi et penche de plus en plus pour un athéisme militant. En vivant au plein cœur du Texas à Houston, ce n’est pas forcément une bonne idée. D’autant que différents meurtres à connotations religieuses se produisent. Et si l’explication de ces crimes n’était pas humaine ?
Avec Prayer, Philip Kerr livre deux romans en un, et la liaison de l’un à l’autre n’est pas forcément évidente. La première partie suit Gil dans ses différentes enquêtes et dans la fin de son couple, jusqu’à ce qu’il comprenne que son athéisme est peut-être erroné, et que le monde est plus vaste que la simple logique. La seconde partie est sa lutte contre l’ennemi surnaturel et ses revirements intérieurs, jusqu’à une fin en demi-teinte et particulièrement pessimiste. Que vous soyez croyant prosélyte ou athée militant, Prayer a de quoi vous fâcher. Philip Kerr présente en effet les uns comme les autres sous un jour particulièrement peu reluisant, hormis peut-être Helen Caruso, la coéquipière de Gil. Si vous êtes en revanche indifférent à la religion, ou capable de séparer vos croyances personnelles et vos loisirs ; ce roman, bien que déséquilibré entre les deux parties et avec quelques longueurs par endroit ou des raccourcis étranges par d’autres, se lit tout seul et, sans être le meilleur de cet auteur, reste parfait comme compagnon polar pour la plage. Mais sur le fond, le post-apocalyptiques Les Somnambules de Chuck Wendig m’ a plus convaincue avec une thématique similaire.

Prayer
de
Philip Kerr
Éditions
Querçus

The Boy with Fire

Vendu par Netgalley comme un mélange entre Dune et La guerre du Pavot, The Boy with Fire est surtout un excellent premier roman et début de trilogie. Aparna Verma y décrit ce qui semble un thème assez classique en fantasy : une histoire de vengeance, de rédemption et de découverte de ses propres pouvoirs. Mais elle le place dans un univers résolument de science-fiction avec des holopads en guise de smartphones, des robots et armures à retour de force pour l’entraînement des soldats, toute une série de véhicules flottants (avec ou sans utilisation du champ magnétique) et des armes à impulsion laser.
The Boy with Fire est basé
sur Sayon, une planète qui à l’image de Madripoor et ou de celles de l’Empire dans Dune, a été colonisée depuis des millénaires par l’espèce humaine (et assez longtemps pour que certains membres changent d’apparence comme les Yumi aux cheveux tranchants ou les Jantari aux yeux décolorés). Nous y suivons en parallèle deux destins : celui d’Elena, héritière du trône de Ravence à quelques semaines de son couronnement, qui se révèle incapable de maitriser la voie du feu (ou Agneepath) comme l’ensemble des monarques avant elle ; et celui de Yassen, orphelin métis de deux nations en guerre et assassin en fuite qui tente de se reconstruire et de trouver sa liberté en acceptant l’offre d’un vieil ami. Et pourtant, rien ne se passera comme prévu. Les deux protagonistes auront leurs lots d’épreuve et devront remettre en cause certaines de leurs certitudes. Mais, The Boy with Fire n’est pas aussi prévisible que prévu et l’ensemble des personnages — et pas uniquement Elena et Yassen — sont attachants, et tout en nuances. Si les parallèles avec Dune (Yassen en Dr Yueh jeune par exemple, Elena en mélange entre Paul et sa fille Ghanima, etc.) et La guerre du Pavot (que je n’ai pas aimé) sont évidents, ils ne gênent pas la lecture et surtout, The Boy with Fire n’est pas une énième resucée de ces histoires. L’utilisation d’éléments de la culture desi (c’est à dire venant du sous-continent Indien – Inde, Pakistan, Sri Lanka, Bangladesh et la diaspora qui en découle) par petites touches dans le mode de vie de Ravence et par l’utilisation de certains concepts et non en calquant des dieux et des avatars connus dans l’histoire, aide également à se plonger dans cette épopée très originale. Pris un peu au hasard, j’ai eu un gros coup de cœur pour ce livre et je guette déjà la sortie du tome 2.

The Boy with Fire
d’ 
Aparna Verma
Éditions
New Degree Press

We Have Always Been Here

Nouvelle chronique, et nouveau premier roman d’une autrice. Ici, nous partons de l’autre côté de l’Atlantique avec Lena Nguyen et We Have Always Been Here. Ce récit coche toutes les cases de ce qui pourrait être soit une bonne histoire de SF soit un pavé mortellement ennuyeux. Si vous lisez ces lignes, rassurez-vous, il s’agit de la première option.
De qui parle ce livre ? De Grace Park, psychologue profondément asociale, embarquée à bord du Deucalion, un vaisseau d’exploration devant déterminer sur la planète glacée Eos est propice à l’accueil d’une nouvelle colonie humaine. Sauf que Grace n’est pas autorisée à poser un pied à la surface de la planète.
De quoi parle ce livre ? D’un équipage de vaisseau qui perd peu à peu tous ses repères. Les humains semblent contaminés par un virus mental qui trouble leur sommeil et modifie leurs comportements. Les androïdes de bord se dérèglent et semblent se doter d’ébauches de sentiments. La source de ces ennuis est-elle à chercher sur la planète même ? Dans les entrailles du vaisseau, interdites également au Dr Park ? Ou dans son propre passé sur Terre ?
Tour à tour, ce récit de Lena Nguyen va évoquer le huis clos du Dragon sous la mer, l’angoisse des couloirs sombres et hantés d’Alien ou les interrogations sur l’empathie des machines de Blade Runner. Bien qu’humaine, sa narratrice n’a que peu de points communs avec les autres
membres « naturels » de l’équipage. Élevée par des androïdes en l’absence de figure parentale sous un biodome terrien, elle ne comprend pas les colons nés hors du système solaire qui, en retour, se méfient d’elle.
Les choix narratifs de Lena Nguyen sont aussi déroutants que la situation dans laquelle est plongée sa protagoniste. Comme elle, nous découvrons l’histoire par petites touches. Les chapitres flashback s’intercalent à la narration principale et tous ne concernent pas toujours Gr
ace ou le Deucalion. Si la fin justifie pleinement ces détours, ceux-ci entraînent parfois un problème de rythme dans la lecture. Comme dans tout bon récit de terreur psychologique, la tension monte doucement par petites touches avant le dernier tiers du livre où toutes les trames se rejoignent pour une conclusion pas aussi convenue et prévisible qu’on pouvait le craindre. À lire et une plume à suivre…

We Have Always Been Here
de 
Lena Nguyen
Éditions
Daw

The tale of the Wicked

Courte histoire d’un maître de l’humour en SF, The tale of the Wicked de John Scalzi commence comme un épisode de Star Trek par une bataille entre un vaisseau de la Confédération et un vaisseau ennemi de, supposons nous une espèce différente de la nôtre. Celle-ci, de saut d’un système à l’autre en tir de sommation, dure déjà depuis une semaine. Au moment où débute l’histoire, le capitaine n’a plus assez d’énergie que pour un tir et deux sauts, et décide de se lancer une dernière fois à l’assaut de l’ennemi, quitte à se retrouver en panne sèche dans l’espace après.
Ses plans, tout audacieux et soigneusement élaborés qu’il
s soient, vont être contrecarrés par une trahison particulière. Son vaisseau doté de conscience et ayant accès à toute la bibliothèque de bord, y compris la fiction, a décidé de faire des trois lois d’Asimov sa religion et a parlementé en douce avec son homologue ennemi.
Comment l’équipage humain va-t-il réagir ? Et quelles conséquences cette décision aura pour l’ensemble de la flotte, et la poursuite de la guerre ? Une I.A. peut elle se syndiquer et se mettre en grève ? Après avoir récemment lu The God Engine, une novella horrifique du même auteur qui m’a déçu, j’ai retrouvé avec The tale of the Wicked
ce que j’aime chez cet auteur : une histoire simple bien ficelée qui se tient parfaitement, une satire menée jusqu’à l’absurde et une certaine bienveillance vis-à-vis de l’ensemble de ses personnages. C’est un parfait petit hors d’oeuvre de lecture à consommer sans modération.

The tale of the Wicked
de 
John Scalzi
Éditions
Subterranean Press

A Wizard’s Guide to Defensive Baking

Il y a quelques mois, un ami de Twitter m’a offert un livre jeunesse, que j’ai lu avec grand plaisir. Le week-end dernier, ce même livre reçoit le Andre Norton Nebula Award For Middle Grade and Young Adult Fiction (équivalent pour la littérature jeunesse du Nebula Award récompensant chaque année le roman d’imaginaire anglo-saxon — cette année c’est Network Effect de Martha Wells qui l’a emporté). Il est peut être donc enfin temps de vous parler de A Wizard’s Guide to Defensive Baking de T.Kingfisher (pseudonyme utilisé par l’autrice Ursula Norton pour ses livres « adultes », ceci dit).
Effectivement, si la protagoniste est une adolescente et si le récit est un passage assez classique à l’âge adulte, ce petit conte fantastique est à la fois très drôle et étrangement violent pour de la littérature jeunesse récente. De quoi s’agit-il ? Nous sommes dans une cité-État médiévale fantastique où des sorciers puissants assurent la protection des lieux pour le compte d’une dirigeante et de ses conseillers. Dans cette ville, Mona est une orpheline de 14 ans a bien quelques talents magiques, mais ils ne s’appliquent qu’à la boulangerie et la pâtisserie. Ce n’est pas en faisant danser des bonshommes en pain d’épices et en apprivoisant du levain qu’on protège une cité. À moins que ? Quand elle découvre un corps dans
la boutique de sa tante, sa vie est en danger. Dans sa fuite, elle va découvrir un complot contre la Couronne et protéger l’ensemble des citoyens de la ville, qu’ils soient doués de magie ou non.
Sur cette trame simple lue et relue, T. Kingfisher narre un récit d’aventure haletante, drôle et touchant. Ses sorciers ont finalement des talents bien limités et plutôt étranges (parler à l’eau, animer des chevaux morts, contrôler les roses, etc.). Sa Mona par son inventivité et sa persévérance, n’est pas sans rappeler les héroïnes chères à Hayao Miyazaki : notamment Chihiro/Sen dans Le Voyage de Chihiro ou Kiki la petite sorcière. D’autant plus que si Mona a un compagnon masculin pendant une bonne partie de son aventure, toute romance entre les deux est parfaitement exclue. Autre ressemblance avec les œuvres du studio Ghibli : T. Kingfisher ne passe pas sous silence les réalités de la guerre où se retrouver mêlée son héroïne : que celle-ci la subisse
ou qu’elle en soit responsable… Qui eût cru que des cookies puissent devenir si destructeurs ? Ou que le levain se révéler anthropophage ?
Court, car il s’agit d’une novella, A Wizard’s Guide to Defensive Baking est une réussite du genre. Et avec son vocabulaire riche, mais son écriture assez simple, il peut servir de support d’apprentissage aux adolescents découvrant l’anglais.

A Wizard’s Guide to Defensive Baking
de 
T. Kingfisher
Éditions A
rgyll

Tailchaser’s Song

Parce que la version française, étrangement intitulée La Légende du noble chat Piste-Fouet, vient de ressortir chez Mnémos, j’ai ressorti ma vieille édition en VO pour me replonger dans une livre de pure fantasy… Eh oui, moi qui ne suis pas du tout amatrice de J.R.R. Tolkien et des histoires du même genre, je me suis plongée avec délice dans cet hommage animalier au Seigneur des anneaux. Peut-être, car les chats y sont à l’honneur ?
Premier roman de Tad Williams, Tailchaser’s Song est à ma connaissance, le seul de son genre
dans l’ensemble de son œuvre. Si la trame vous rappelle La Guerre des clans, c’est principalement parce que les deux histoires parlent de chats harets, c’est-à-dire des chats domestiques redevenus sauvages. Mais Tailchaser’s Song a été publié en 1985 alors que La Guerre des clans a commencé sa saga en 2003. Et le premier a un traitement plus adulte que le second plus destiné à la jeunesse.
De quoi parle Tailchaser’s song ? De Tailchaser (Piste-Fouet en français), un jeune chat tigré roux avec une étoile blanche sur le front.
Vivant à moitié avec une famille d’humains, à moitié comme un chat sauvage, il va se lancer dans une quête pour savoir où ont disparu plusieurs de ses amis, dont Hushpad, une jeune chatte à qui il devait se lier. Chemin faisant, il rencontrera plusieurs alliés : le chaton Pouncequick qui l’a suivi depuis le départ, Eatbug un vieux chat miteux à moitié-fou mais plus utile qu’il n’y paraît et Roofshadow, une chatte calme et obstinée qui elle-même sa propre quête à mener. Il va aussi être confronté à une menace terrible issue du tréfonds des mythes fondateurs félins et rencontrer toutes sortes de créatures fantastiques.
La trame de Tailchaser’s Song est donc celle d’un roman de fantasy épique classique. Sauf que toute l’histoire est vue à hauteur de moustaches et que les chats et les autres animaux, même quand la magie est impliquée, ne se départissent jamais d’un comportement félin : ils ne se dressent pas soudain sur deux pattes et n’utilisent pas d’outils. En revanche, si le roman avec ses 364 pages est bien plus court que les livres de JRR Tolkien, sa mythologie est tout aussi riche avec ses premiers-nés, ses explications sur la création du soleil et de lune
ou de l’homme et sur l’importance des trois noms du chat : le nom de cœur donné par la mère à ses chatons, le nom du visage connu de tous donné par les membres du clan et le nom de queue que le chat doit découvrir et qui résume sa vie. Tailchaser — ou Fritti de son nom de cœur — est ainsi appelé, car il veut avoir son nom de queue avant d’avoir réellement vécu sa vie. Entrecoupé de poésie et de « chants » des différents animaux, Tailchaser’s song pourrait être un livre jeunesse, si l’action n’y était pas par moment réellement brutale et si des thèmes tels que l’esclavage, l’acculturation ou le deuil n’étaient pas si cruellement présents. Mieux vaut le réserver donc à des adolescents ou des adultes qui en apprécieront plus le mélange d’humour, d’action et de mélancolie. En revanche, ce lectorat, pour peu qu’il soit amateur de chats, devrait se régaler avec ce premier roman, avant d’enchaîner avec plaisir avec les autres livres de Tad Williams.

Tailchaser’s Song
de 
Tad Williams
Éditions
Daw

A Master of Djinn

J’avais promis de reparler rapidement de P. Djèlí Clark après Les tambours du Dieu noir. C’est le cas à l’occasion de la sortie de son premier roman, A Master of Djinn. Situé dans sa version steampunk du Caire déjà vue dans The Haunting of Tram Car 015, ou encore The Angel of Khan el-Khalili, ce roman commence quelques mois après L’Étrange Affaire du djinn du Caire et met en scène l’agent Fatma el-Sha’arawi et la mystérieuse Siti, même si Hamed et Onsi, les enquêteurs du trolley hanté sont également de la partie. Dans A Master of Djinn, Fatma el-Sha’arawi se voit contrainte d’accepter une nouvelle partenaire alors même qu’elle doit enquêter sur la mort mystérieuse des membres d’une loge adoratrice d’al-Jahiz, l’homme qui changea la face du monde une quarantaine d’années plus tôt en ouvrant une brèche entre le monde des hommes et celui des entités magiques.
Au cours de son enquête, elle va se retrouver mêlée à la politique internationale (et j’avoue que retrouver
Raymond Poincaré en personnage secondaire d’un roman steampunk américain m’a agréablement surprise) et à la politique intérieure de son pays. Si P. Djèlí Clark signe avant tout un roman d’action drôle et touchant, à la différence de ses nouvelles dans cet univers, il y aborde des thèmes qui lui tiennent à cœur comme le racisme ou l’inégalité dans la répartition des richesses. L’esclavagisme et le sexisme flagrant en Égypte comme en Europe seront même au cœur du mystère que doit résoudre Fatma.
Tout n’est pas parfait dans A Master of Djinn, notamment le fait que sans avoir lu certaines nouvelles précédentes, le lecteur risque d’être parfois perdu, mais c’est véritablement un excellent premier roman, avec une attention accordée aussi bien aux héroïnes principales qu’aux personnages secondaires. Avec une mention spéciale pour
Ahmad et son sacrifice pour venger son aimée, malgré sa conception des relations humaines assez maladroite. Une fois fini, il donne juste envie de revenir une fois de plus dans ce Caire de légende.

A Master of Djinn
de P. Djèlí Clark
Éditions
Tor

Entre roman et novella

La catégorie « novella » est une catégorie qui n’existe quasiment pas en littérature francophone, mais qui occupe une place importante dans la littérature de l’imaginaire hors de la France. Comprenant des textes situés entre 17 400 mots et 40 000 mots, elle est trop longue pour être une simple nouvelle et trop courte pour être un roman à part entière.
En voici deux récentes, relevant de la science-fiction, la première vendue comme un roman car française, et la seconde comme une novella car britannique.

After®
Un village dans la savane où un millier d’humains vivent — éternellement ? — en suivant le Dogme qui met en avant la tempérance en toute chose et une égalité stricte entre les gens. Dans cette société, la curiosité et tout ce qui s’écarte de la tradition sont mal vus. Deux personnes, Paule et Cami, ayant du mal à suivre le Dogme sont envoyés en exploration dans l’inconnu. Et vont en apprendre plus sur le passé, et sur le monde d’avant la catastrophe.
After®
d’Auriane Velten est un texte qui vaut surtout par son effet de surprise et ses différentes révélations qui, à vrai dire une fois passée la première, deviennent assez prévisibles pour qui sait relever les différents indices semés. Ainsi, le choix particulier des pronoms ne correspond pas à une quelconque réflexion sur le genre comme peut le faire Ada Palmer ou une volonté de prôner une forme d’écriture inclusive qui donnerait une poussée d’urticaire à tous les membres de l’Académie française, mais bien à l’état de Cami, Paule et les autres. Pour le reste, nous sommes dans un récit post-apocalyptique oscillant entre utopie et dystopie, et au final opposant une fois de plus la technologie à l’épanouissement humain. Intéressant et astucieux, il laisse néanmoins un arrière-goût de réchauffé.

After®
d’Auriane Velten
Éditions Mnémos

The Undefeated
Une protagoniste d’un âge certain et journaliste ? Du space opera ? Sur le papier, The Undefeated avait tout pour me plaire. Mais si au final, j’ai aimé la novella d’Una McCormack, ce n’était pas pour les raisons espérées. L’histoire met en scène Monica, une ancienne journaliste qui a bâti son succès sur ses reportages « sur la ligne de front », à savoir les planètes indépendantes tombant peu à peu dans l’escarcelle du Commonwealth. Retraitée, alors qu’une nouvelle guerre se déclare, elle part vers sa planète d’origine avec Gail, son jenjer, pour unique compagnon.
Au fil de ses péripéties et en remontant vers son passé, l’origine de cette guerre va apparaître. Une guerre que l’humanité à laquelle appartient Monica ne peut gagner, et dont pourtant elle est responsable.
Malgré ce résumé, The Undefeated n’est pas un récit guerrier empli de bruit et de fureur. C’est au contraire à travers
les souvenirs d’une femme ayant toujours menée une vie aisée choyée par ses jenjers prêts à répondre à ses moindres demandes que nous voyageons. The Undefeated est l’histoire d’une révélation pour Monica, qui se targuait pourtant d’avoir un sens de l’observation particulièrement affiné. L’ennemi le plus implacable est souvent celui qui est si proche de vous que vous ne le voyez plus. Pour le lecteur extérieur, il est assez facile de comprendre qui est l’ennemi. Mais c’est tout le chemin de Monica vers cette réalisation qui fait la saveur du récit.

The Undefeated
d’Una McCormack
Éditions Tor

MADI: once upon a time in the future

Vous aimez les histoires cyberpunk bien ficelées ? Vous aimez les comics débordant d’action sans super-héros ? Vous souhaitez soutenir des créateurs indépendants ? Voici trois bonnes raisons pour vous pencher sur MADI : once upon a time in the future, co-écrit par Duncan Jones et Alex de Campi.
Même s’il peut se lire de manière indépendante, sachez que MADI fait partie du « Moonverse », l’univers cyberpunk créé par Duncan Jones et comptant déjà deux films (Moon sorti en 2009 et Mute disponible lui depuis 2018 sur Netflix). Chaque itération raconte une histoire indépendante et s’inspire d’un univers visuel qui lui est propre : aux années 60 kubrickiennes de Moon et à la fin des années 70/début des années 80 de Mute, MADI semble directement inspiré
des films d’actions de la fin des années 80 et des années 90. En gardant le meilleur de ceux-ci.
Que raconte MADI ? Ce gros pavé de 260 pages narre les aventures de Madison Preston, une vétérante de l’unité des opérations spéciales
Liberty criblée de dettes. Ne faisant plus partie de l’armée, elle est toujours à la recherche d’argent pour entretenir les innovations technologiques dont son corps est truffé. Devenue mercenaire, au cours d’une mission qui tournera mal elle se retrouvera en fuite avec un enfant, innovation technologique que toutes les corporations s’arrachent. Ne sachant qui est un allié, qui est un ennemi, elle va devoir trouver un refuge sûr pour l’enfant et l’y mener à bon port. De Londres à New York en passant par Shanghai ou le grand canyon son parcours sera largement mouvementé.
Si la fusion entre les deux scénaristes est si forte qu’il est difficile de déterminer quelle part revient à Duncan Jones, quelle part à Alex de Campi, ce n’est pas le cas du dessin. Pas moins de vingt-neuf artistes mettent en image cette histoire, chacun avec sa patte et sa perception de l’histoire. Pour autant ces changements incessants de style ne sont pas gratuits, ils correspondent à des passages de l’histoire : quand Madi est en mode bersek, les pages sont volontairement sombres et presque « sales » par exemple. Ce qui obligera le lecteur à lire une première fois l’histoire d’une traite pour en connaître tous les rebondissements (certains prévisibles, d’autres beaucoup moins), puis à la reparcourir plus lentement pour en savourer tous les détails. Mais ce sera un plaisir.

MADI: once upon au time in the future
Scénario de Duncan Jones et Alex de Campi
Illustrations de Dylan Teague, Glenn Fabry, Adam Brown, Duncan Fregedo, Jacob Philips, LRNZ, Ed Ocaña, Ra
úl Arnáiz, André Araújo, Chris O’Halloran, Simon Bisley, Rosemary Valero – O’Connell, Kelly Fitzpatrick, Tonci Zonjic, Skylar Patridge, Marissa Louise, Pia Guerra, Matt Wilson, James Stokoe, R. M. Guéra, Guilia Brusco, Chris Weston, Sergey Nazarov, Rufus Dayglo, Sofie Dodgson, Annie Wu, David Lopez, Nayoung Kim, Christian Ward
Éditions
Z2 Comics

Les tambours du Dieu noir

P. Djèlí Clark est la nouvelle étoile montante de la mouvance steampunk aux USA. Après avoir été nommé aux Hugo 2020 pour sa nouvelle, The Haunting of Tram Car 015, il revient avec une actualité chargée en ce printemps 2021. Son éditeur français, L’Atalante a rassemblé dans un court recueil, Les tambours du Dieu noir, deux textes très différents de l’auteur.
Le premier, qui donne aussi son titre à l’ouvrage, se déroule à La Nouvelle-Orléans en 1880. Dans cet univers où les dieux africains sont bien réels et actifs, Haïti a été libéré de l’emprise napoléonienne par une mystérieuse invention
qui a complètement détraqué le temps dans toutes les Caraïbes. La Nouvelle-Orléans est une ville libre au milieu d’une Amérique du Nord complètement fractionnée où la Guerre de Sécession fait rage. Quand LaVrille, gamine des rues de La Nouvelle-Orléans, entend que les Confédérés veulent s’emparer de cette arme, les Tambours du Dieu Noir, elle va s’allier à une pirate des airs pour l’en empêcher. Très distrayant, et faisant la part belle au vaudou et aux croyances yoruba importées d’Afrique par les esclaves, ce texte offre le temps d’une aventure picaresque, un aperçu d’une Amérique où magie et technologie avancée se mêlent. Attention, la traductrice a restitué le parler des différents créoles (celui de La Nouvelle-Orléans et celui des Iles Libres) et il vous faudra prononcer dans un premier temps les mots pour les comprendre (« mwen » pour « moi » par exemple). Mais ce choix facilite également l’immersion et l’évasion du lecteur.
J’avais déjà lu en VO, L’Étrange Affaire du djinn du Caire, mais la voici traduite pour compléter ce livre. Elle se situe dans le même univers que The Haunting of Tram Car 015 (lui aussi disponible en français chez le même éditeur), mais présente l’enquêtrice vedette du ministère de l’Alchimie, des Enchantements et des Entités surnaturelles, Fatma el-Sha’arawi, enquêtant sur la mort d’un djinn. Au fil de son enquête, elle découvrira une machination aux relents lovecraftiens et se livrera à une course contre le montre pour sauver la ville et peut-être le monde. On y retrouve le Caire du début du XXe siècle cher à l’auteur avec sa multitude de peuples et de talents magiques, et on y suit une enquête somme toute classique, qui a le mérite de poser les bases d’un univers fascinant.
P. Djèlí Clark revient régulièrement dans cet univers, comme avec The Angel of Khan el-Khalili, republié récemment sur Tor.com, avec la rencontre dans le souk du Caire entre un ange et une jeune ouvrière en quête de rédemption. Si l’aventure n’est pas au cœur de cette nouvelle racontée à la deuxième personne, son côté social et la façon dont elle dépeint les rapports entre créatures surnaturelles et cairotes des couches populaires dans son univers sont fascinants. L’auteur sort d’ailleurs ce mois-ci son premier roman,
Master of Djinn, dont vous entendrez surement parler sur ce blog.

Les tambours du Dieu noir
de
P. Djèlí Clark
Traduction de
Mathilde Montier
Éditions
L’Atalante