Histoires courtes

Entre deux pavés lus ou relus, j’aime intercaler des nouvelles, soit pour rester dans un univers soit pour découvrir de nouveaux auteurs. Ce fut le cas avec ces trois histoires :

Auberon
Vous le savez désormais si vous avez lu cet article et cet article ou encore cet autre, 
j’aime beaucoup l’univers de The Expanse. Outre tous les romans, j’ai lu presque toutes les histoires courtes (nouvelles et novellas) dans cet univers. Auberon se situe à peu près au même moment que le dernier roman. Et ce coup-ci, James SA Corey nous plonge de l’autre côté de la barrière : chez les envahisseurs venus de Laconia. Ou plus exactement il nous montre l’installation d’un nouveau gouverneur et de sa femme sur Auberon, une planète colonisée depuis suffisamment longtemps pour avoir une population prospère et une économie largement corrompue. En quelques pages, James SA Corey nous montre comment un couple pétri d’idéalisme va devoir composer avec les principes du Général Duarte pour survivre sur ce nouveau monde. Et si l’amour était la meilleure arme pour résister à l’envahisseur ?

Auberon
de James SA Corey
Éditions Orbit

Hell Creek
Parmi d’autres éditeurs, Albin Michel Imaginaire a la bonne idée de proposer des nouvelles gratuites des auteurs dont il publie les romans. Avant de savoir si j’allais acheter Un Océan de rouille, j’ai donc téléchargé Hell Creek de C. Robert Cargill. Une histoire de zombies à la préhistoire avec une tricératops en personnage principal c’est tentant non ? Oui, et pourtant ça tombe un peu à plat. La nouvelle est très courte, et une bonne moitié est consacrée à la mise en situation. Tricératops (oui c’est également son nom) est un personnage attachant, mais l’histoire en elle-même est peu développée. Comme quoi une bonne idée ne suffit pas pour faire une bonne histoire. Autant vous dire que mon intérêt pour l’auteur fut vite refroidi.

Hell Creek
de C. Robert Cargill
traduction de Laurent Philibert Caillat
Éditions Albin Michel

Zeitgeber
Éditeur de l’imaginaire reconnu, mais également site prolixe sur l’actualité des littératures de genre, Tor propose souvent des nouvelles gratuites à lire en ligne. Notamment Zeigeber de Greg Egan. Pour une fois, l’auteur reste très proche de l’humanité. Il imagine un monde où les cycles de sommeil se détraquent, imposant à certains de dormir trop, à d’autres de veiller quand il fait nuit, etc. Là où Les Bras de Morphée en faisant un polar plutôt drôle, Greg Egan imagine une histoire poignante confrontant un père de famille et sa fille atteinte du trouble. Comment réagir face à cette perturbation du rythme familial, et comment réagir si la « malade » ne veut pas guérir ? Tout en pudeur, Greg Egan signe ici un de ses plus beaux textes.

Zeitgeber
de Greg Egan
à lire en ligne sur cette page.

Time enough for love

S’il est bien un auteur que je dévore avec plaisir alors que politiquement il me hérisse le poil, sans conteste Robert Heinlein remporte la palme. Si nous avons en commun l’amour des chats, des avions et de la liberté, son côté militariste à tout crin et libertarien (au sens politique états-unien du terme) et sa volonté de choquer le bon peuple en jouant sur les tabous sexuels de son époque (tout en restant bien trop sage par rapport à Philip José Farmer ou d’autres) sont parfois irritants. Et pourtant, cela fait partie de son charme : comme ce vieil oncle bougon réactionnaire à qui vous vous retenez de sortir « OK boomer » à chaque repas de famille, tout en sachant qu’il se pliera en quatre si vous ou un de vos amis a besoin de son aide.
Et parmi les multiples livres de Robert Heinlein qui ornent ma bibliothèque, mon favori reste également le plus crispant, à savoir Time enough for love – The lives of Lazarus Long. En effet, ce livre se présente comme une biographie de Lazarus Long aka Woodrow Wilson Smith aka le plus le doyen de l’Humanité dans le futur imaginé par Robert Heinlein dans son ensemble de romans et nouvelles rassemblées sous le nom Histoire du futur. Cet homme né en 1912 est doté d’une longévité exceptionnelle qui le rend bien vivant plus de 2 000 ans plus tard. Sauf qu’il a perdu le goût de vivre. Son lointain descendant va décider de lui redonner le moral et de lui faire subir un énième rajeunissement pour ne pas que ses connaissances disparaissent. Comment ? En inversant le principe des Mille et une nuits avec Lazarus dans le rôle de Shéhérazade et en trouvant au moins une expérience à faire qu’il n’a pas déjà vécu. À partir de cette trame-là, Robert Heinlein va nous raconter des récits s’enchâssant les uns dans les autres : le sauvetage de Lazarus Long et ses aventures dans le futur et le passé, mais également des épisodes, plus ou moins modifiés par le narrateur de sa vie passée.
Clairement Lazarus Long est la version idéalisée de l’homme parfait selon Robert Heinlein. Mais idéalisée comme un adolescent pourrait s’imaginer un surhomme, et tournant parfois à la caricature. Sauf que Lazarus Long ne se prend tellement pas au sérieux et est tellement prompte à se mettre en colère ou à s’émerveiller qu’on rit souvent avec lui (et parfois de lui). Certains passages comme l’histoire de Dora sont même plutôt émouvants et l’action ne manque pas au fil des pages.
Les aphorismes tirés des carnets de Lazarus Long valent aussi le détour. Certains sont pleins de bon sens : « Never try to outstubborn a cat. » (N’essayez pas d’être plus têtu qu’un chat). D’autres nettement moins, voire sont complètement obscurs : « Little girls, like butterflies, need no excuse. » (Les petites filles, comme les papillons. n’ont pas besoin d’excuses). Tous vous apporteront un sourire aux lèvres, que ce soit parce que vous serez d’accord avec ces citations, ou parce que leurs naïvetés intrinsèques vous feront sourire.
Dans l’ensemble Time enough for love est un récit de science-fiction old school et décalé qui se lit, ou se relit, avec grand plaisir. Attention toutefois aux éclats de rire qu’il provoque.

Time enough for love
de Robert Heinlein
Éditions Ace

Avis d’invité : Eisenhorn

Pour ce premier avis invité de l’année 2020, je laisse la parole à Olivier qui connaît bien l’univers de Warhammer 40 000 et les fictions écrites autour. Pour une première visite dans les bas-fonds du 41e millénaire, il nous recommande Eisenhorn de Dan Abnett.

« A tout seigneur, tout honneur : je vous propose de démarrer cette nouvelle rubrique dans Outrelivres, consacrée à Warhammer 40000 et à l’Hérésie d’Horus, avec Dan Abnett. D’abord, parce que c’est un auteur talentueux et prolifique — on lui doit des dizaines de livres dans l’univers Warhammer, mais aussi des ouvrages et scénarios de BD chez DC, Marvel et les autres et aussi parce que ce garçon a un talent fou (comment ça, je l’ai déjà dit ?!). Or, il faut bien ça pour inciter celles et ceux qui ne connaissent pas l’univers de Warhammer à s’y plonger, et s’embarquer pour un fabuleux voyage fait de drames, de folie, de violence, de pouvoirs occultes et de démesure.
L’univers de Warhammer 40000 est peu connu en dehors des joueurs de jeux de rôles et de jeux de figurines, or l’ensemble des livres décrivant le cadre de cet univers forme un tableau extrêmement riche, pour un public varié, adolescent à la recherche d’aventures (légions de guerriers supra-humains affrontant des orcs ou des entités démoniaques, vaisseaux de plusieurs kilomètres de long capables d’exterminer la population de toute une planète…), mais aussi adultes appréciant les drames shakespeariens, les space operas, les tourments intérieurs entre loyauté, pureté et efficacité, ou encore la lutte intemporelle entre ordre et chaos.
Eisenhorn regroupe Xenos, Malleus et Hereticus, une trilogie racontant les missions et combats intérieurs de Gregor Eisenhorn, inquisiteur au service de l’Imperium de l’humanité, et de sa suite. En ce 41e millénaire, l’humanité a essaimé à travers les galaxies, a dévasté des planètes entières au nom de l’effort de guerre — contre les autres races, forcément toutes abominables, car différentes — mais la menace se présente aussi sous la forme de cultes déviants (tout ce qui sortirait de l’orthodoxie du culte impérial, en fait) ou bien de démons cherchant à briser le seuil entre l’immatériel et la réalité. La redoutable Inquisition enquête, évalue la menace et l’élimine sans pitié. Sachant que la menace peut provenir d’autres factions de l’Inquisition, plus radicales…
On l’aura compris, l’univers de Warhammer 40000 n’est pas fait pour les âmes sensibles : la vie des hommes y est précaire et c’est un beau terreau pour la cruauté, la luxure et la folie. Cette trilogie est une excellente entrée en matière dans cet univers en ce qu’elle permet de voir, de ressentir tout cela (ai-je déjà dit que Dan Abnett est un conteur hors pair ?), mais aussi de s’interroger sur le bien-fondé de ce régime totalitaire, en pleine stagnation technologique, gangréné par la bureaucratie, où la corruption règne en maître.
Dan Abnett parvient à accrocher le lecteur, le tenir en haleine avec des personnages et des histoires très fouillés, tout en distillant l’essentiel de ce qu’il faut savoir sur cet univers et ses rouages — et en laissant le lecteur juger si la fin justifie les moyens.
On en redemande. Et ça tombe bien, parce qu’il y a une suite, dont je vous parlerai une autre fois ! »

 

Eisenhorn
de Dan Abnett
traduction de Nathalie Huet
Éditions Bibliothèque interdite (Black Library)

Trop semblable à l’éclair

Dans la série rattrapons en 2020 le retard accumulé en 2019, je demande Trop semblable à l’éclair d’Ada Palmer. J’avoue qu’à force d’en entendre parler en bien comme en moins bien, j’étais même assez réticente pour le lire. Puis, ayant récupéré le livre des mains d’un amateur de SF qui l’a abandonné au bout d’une centaine de pages, j’ai tenté l’aventure. Si vous lisez ces lignes, c’est que celle-ci fut suffisamment digne d’intérêt pour être relatée ici.
De quoi parle Trop semblable à l’éclair ? C’est le premier volet d’une série de quatre romans dans un univers cyberpunk ou post-cyberpunk (les spécialistes en débattent encore). Dans un
futur où les États-nations et les familles traditionnelles ne sont plus qu’une coquille vide, les humains se sont regroupés par affinité dans des Ruches (ou vivent à la frange en renonçant à certains droits) et des bash (nouvelles entités familiales/colocations/entreprises). Dans ce monde, nous allons suivre Mycroft Canner, un Servant (c’est-à-dire une personne réduite en esclavage public en raison de son passé criminel) introduit auprès des grands de ce monde autour de deux trames qui vont s’entremêler : protéger un jeune messie de 13 ans capable de donner vie à des objets et enquêter sur le vol d’une liste des personnes les plus influentes du moment. Trop semblable à l’éclair n’est que la première partie de son rapport sur les sept jours qui vont entraîner la chute de la société telle qu’il l’a connaît. La suite arrivera en mars en version française chez l’éditeur. Vous voilà prévenu, Trop semblable à l’éclair se termine sur une fin ouverte qui donne envie d’en savoir plus.
Le style d’Ada Palmer est en revanche, lui, tout sauf moderne. L’autrice s’est inspiré
e des philosophes français du siècle des Lumières (Diderot, Voltaire, Sade ou Rousseau) qui sont d’ailleurs abondamment cités et érigés comme maîtres à penser par ses personnages. La trame même de Trop semblable à l’éclair suit celle de Jacques le fataliste et son maître avec Mycroft Canner dans le rôle de Jacques, narrateur de cette fin d’époque tout sauf fiable. Certains chapitres sont racontés du point de vue d’autres personnes qui soit ont raconté les événements à Mycroft (et donc passé par son filtre), soit les ont insérés plus tard lors de la compilation dudit rapport. Quiconque n’aime pas les philosophes des Lumières ou a tout oublié de ses cours de français et de philosophie au lycée risque donc d’avoir du mal à prendre ses marques dans ce pavé. Et passera certainement à côté de la saveur de nombreux passages (notamment un reprenant un pan entier de La Philosophie dans le Boudoir assez croustillant). Ce sont également les interrogations des Lumières et notamment l’opposition entre la Nature et la Raison, qui sont au cœur de l’intrigue et qui vont secouer le futur imaginé par Ada Palmer. Ce futur avec ses différentes Ruches et les philosophies ou modes de vie qui les parcourent est particulièrement intéressant et riche. Mais Mycroft Canner s’adressant à un lecteur encore plus lointain dans le futur ne s’y attarde pas. Et personnellement, les deux Ruches qui me fascinent le plus — les Brillistes et les Utopistes — n’ont pas une grande importance dans cette partie de Terra Incognita. Cela viendra peut-être dans les tomes suivants.
Du coup, faut-il lire Trop s
emblable à l’éclair ? Si vous êtes hermétiques à la philosophie ou au choix narratif particulier de l’autrice, non. En revanche, si la littérature et les idées du XVIIIe siècle ne vous rebutent pas et si vous avez envie de les voir se mêler à une intrigue de science-fiction de haute volée, foncez. En tout cas, personnellement je serais au moins au rendez-vous de mars 2020 pour suivre la suite du rapport de Mycroft Canner dans Sept Redditions.

Trop semblable à l’éclair
d’Ada Palmer
traduction de Michelle Charrier

É
ditions Le Bélial’

A Key, an Egg, an Unfortunate Remark

Après une lecture aussi exigeante que la dernière chronique, j’avais besoin de quelque chose de plus léger. Et pourquoi pas un « whodunit » policier à la Agatha Christie ? En y ajoutant de la magie, des vampires et des loups-garous ? Bonne idée. Et c’est ainsi que suite à un article publié sur Tor.com, A key, an Egg, an Unfortunate Remark d’Harry Connolly a atterri dans ma liseuse.
Ce roman policier d’urban fantasy diffère du reste du genre par sa protagoniste principale. Marley Jacobs est en effet une vieille femme riche et excentrique. Refusant d’ouvrir elle-même les portes, elle est connue pour ses bonnes œuvres et ses soirées extravagantes. Quand l’un de ses neveux est retrouvé la gorge tranchée, semble-t-il, suite à une attaque de vampire, elle va mener sa propre enquête avec l’aide de son autre neveu. Et retrouver au passage ses talents de sorcière et de négociatrice au sein du demi-monde surnaturel de Seattle.
Comme dans les romans d’Agatha Christie, nous allons suivre son enquête dans les pas de son assistant de neveu. Celui-ci va découvrir le vrai visage de sa tante et du monde qui l’entoure à cette occasion. Toutefois le fait d’avoir une vieille dame devenue adepte de la non-violence comme personnage principal n’empêche pas A key, an Egg, an Unfortunate Remark d’être bourré d’action et de péripétie. J’avoue ne pas m’être ennuyée une seule seconde durant les 416 pages de ce livre. Même si certains personnages, comme Nora et Audrey, pêchent par l’incohérence de leurs réactions, l’histoire est très agréable. Certaines des explications sur les phénomènes surnaturels que sont les fantômes ou les dragons ne sont pas inintéressantes du tout. Et j’ai apprécié d’avoir enfin une histoire d’urban fantasy sans une once de romance dedans. Le parfait intermède entre deux lectures denses.

A key, an Egg, an Unfortunate Remark
d’Harry Connolly
http://harryjconnolly.com

L’incivilité des fantômes

Depuis longtemps, L’incivilité des fantômes de Rivers Salomon me faisait de l’œil. Et pourtant, ayant enchaîné une série de livres assez durs récemment, j’ai pris mon temps avant de le commencer. Une fois lancée, en revanche je me suis retrouvée happée par l’histoire d’Aster et du Chirurgien, tentant chapitre par chapitre de retrouver mon chemin dans cet univers riche et déroutant.
De quoi parle L’incivilité des fantômes ? Il pourrait se résumer très succinctement dans un croisement entre Racines et La Couleur pourpre confinés dans un seul lieu : un vaisseau générationnel. Une catastrophe non précisée a forcé l’Humanité à quitter la Terre et celle-ci vogue depuis des générations dans un vaisseau en ayant presque tout oublié de son lieu d’origine ou du fonctionnement dudit vaisseau. Dans cette société confinée, une ségrégation s’est établie entre les différents ponts : au sommet vit l’élite blanche et patriarcale gouvernant dans une sorte de dictature militaro-religieuse le reste du vaisseau ; dans la soute, les techniciens, ouvriers et autres personnes de couleurs survivent en étant corvéables à merci. Chaque pont va développer son propre langage et ses propres coutumes : sur l’un les enfants seront tous considérés comme neutres de la naissance à l’âge adulte, sur l’autre, les citoyens sont par défaut des femmes à moins d’en décider autrement, etc.
Plongeant au cœur du voyage, L’incivilité des fantômes nous propose de suivre Aster, assignée femme du pont Q, médecin clandestine, polymathe et malheureusement pas de la bonne couleur de peau. Orpheline, elle va tenter de déchiffrer les carnets de sa mère mécanicienne pour savoir ce qui cause la maladie du Souverain actuel et les défaillances du vaisseau.
À travers cette enquête, Rivers Solomon nous dépeint un monde cruel et dur, qui finalement rend malheureux tous les habitants du vaisseau, quel que soit leur étage de naissance ou de vie. Ses personnages, aussi bien les deux protagonistes principaux — Aster et le Chirurgien — que les seconds rôles comme la dangereusement fantasque Giselle ou la tante Mélusine, sont criants de vérité et particulièrement humains. Même le cruel Lieutenant et les gardes avec leur veulerie et leur violence ne sont que les travers d’un système profondément injuste. La résolution de l’intrigue tient également bien la route avec une fin douce-amère qui respecte fidèlement les personnages. En revanche, si vous êtes fan de hard-science-fiction passez votre chemin : les explications scientifiques sur le comment du pourquoi le vaisseau fonctionne et arrive à nourrir toute cette population depuis plus de trois siècles ne sont pas le fort de Rivers Solomon. Son point fort est dans les « soft science ». En effet, ses descriptions des interactions sociales, des différentes coutumes qui se sont établies d’un pont à l’autre et sur la transmission des savoirs sont fascinantes. Tout autant que les différentes approches du genre et de la sexualité de ses personnages, pas forcément réjouissantes en raison de la société dans laquelle ielles évoluent (oui, le pronom non-binaire est volontaire). En raison de certaines scènes dures, ce livre de conviendra pas à tout le lectorat. En revanche, c’est une œuvre de science-fiction particulièrement forte qui vous incitera, j’espère, à réfléchir.

L’incivilité des fantômes
de Rivers Solomon
traduction de Francis Guévremont
Éditions Aux forges de Vulcain

Children of Ruin

En reprenant son histoire quelques mois à peine après la fin de Children of Time, Adrian Tchaikovsky réussit l’exploit d’écrire avec Children of Ruin, un roman prenant sans se répéter. Et pourtant…
Le départ est similaire. Nous suivons un autre voyage de colonisation comme celui accompli par Avrana Kern au début de Children of Time. Ici, ce ne sont ni des singes ni des araignées qui accèderont à la civilisation mais des poulpes sur l’un des deux mondes terraformables du système où est arrivé le vaisseau. L’autre monde abrite lui déjà la vie.
Les humains qui y atterrissent vont d’ailleurs y faire une bien mauvaise rencontre.
Des millénaires plus tard, le vaisseau lancé à la fin de Children of Time arrive dans ce système solaire. Ce qui commence comme une confrontation entre araignées et humains d’un côté et poulpes de l’autre finira par une alliance difficile pour
affronter la menace réellement extraterrestre.
Divisé entre le passé et le présent avec des intermèdes poétiques venus d’on ne sait où dans un premier temps, Children of Ruin n’est pas d’un abord facile. J’ai d’ailleurs eu plus de mal à rentrer dedans que pour le précédent. D’autant plus que le mode de pensée des poulpes, même si fortement inspiré des découvertes scientifiques exposées dans Le Prince des profondeurs, est encore plus déroutant pour les lecteurs humains que nous sommes que celui des araignées. Et même, et c’est peut être là le point faible du livre, plus étrange que celui de la seule espèce non liée à la Terre de l’histoire qui, elle, avec son «
We’re going on an adventure » sera au contraire familière à tout amateur de Tolkien. En revanche, pour ce qui est de l’intrigue, l’auteur réussit brillamment son coup. Jusqu’aux dernières pages, il est impossible de deviner la fin de l’histoire. Dans ce tome, l’accent est mis sur les problèmes de communication entre toutes les parties : humains et araignées, humains et poulpes, entité extraterrestre et les autres, poulpes et araignées avec, dans le lot, la version simulée d’Avrana Kern. À chaque fois une question se pose : qu’est-ce qu’être conscient d’exister ? De faire partie d’une société ? Et comment reconnaître un autre être sentient et s’en faire comprendre ?
Pourtant malgré l’épilogue ouvert, et malgré le grand plaisir que j’ai pris à retrouver une fois de plus, Portia et les autres, j’espère qu’Adrian Tchaikovsky résistera à l’envie de donner une suite à Children of Ruin. Ou alors qu’il partira dans une direction totalement différente sans chercher à intégrer une autre espèce animale terrestre dans son cortège de civilisation. Pour moi, les deux romans sont se suffisent à eux-mêmes en l’état.

Children of Ruin
d’Adrian Tchaikovsky
Éditions Tor

Jenny Finn

Certains auteurs de BD américains m’attirent instantanément. C’est notamment le cas de Mike Mignola, qui hormis sa création de Hellboy, a toujours un regard intéressant sur certains classiques de la littérature. Jenny Finn est une œuvre mineure par rapport au reste de sa bibliographie, mais s’intègre avec brio dans cette tendance.
En effet, dans Jenny Finn, Mike Mignola et Troy Nixey revisitent talentueusement la nouvelle Le Cauchemar d’Innsmouth de H.P. Lovecraft, en la déplaçant dans le Whitechapel victorien où sévissait Jack L’Éventreur. Cette Jenny Finn qui fait tourner les têtes de tous les hommes est-elle l’enfant maudite du Léviathan ou une sainte venue assurer une rédemption écailleuse à ses ouailles ? En suivant Joe, jeune paysan monté à la capitale sur ses traces, nous en apprendrons plus sur elle, sa nature et sur les coulisses de Londres, des bas-fonds au palais de Buckingham…
Si Mike Mignola ne s’est occupé que du scénario et des couvertures, le dessin de Troy Nixey et dans une moindre mesure de Farel Dalrymp
le en rappelle fortement la patte. Les corps, touchés ou non par Jenny, sont difformes. Le jeu de clair/obscur fait partie intégrante de la narration, de même que le manque de détails sur certains personnages. L’histoire elle se termine de façon ouverte, laissant au lecteur le choix de décider si finalement le sacrifice de Jenny sera une bonne chose pour l’Empire britannique ou une atrocité de plus dans cette époque troublée.
Cette bande dessinée, augmentée des explications de Troy Nixey sur sa genèse et de croquis complémentaires, ne révolutionnera pas l’univers des comics. En revanche, une fois lu, elle donne envie de s’attarder sur différentes planches pour en admirer le trait, et voir comme l’horreur peut être suggéré par une écaille ou un petit bout de tentacule dépassant d’une manche.

Jenny Finn
Scénario de Mike Mignola et Troy Nixey
Dessins de Troy Nixey et Farel Dalrymphle
Couleurs de Dave Stewart
Traduction de Hélène Remaud-Dauniol
Éditions Delcourt

Banlieue Est

Il est des polars qui vous prennent aux tripes par leur sujet et par l’action qui dégouline de leurs pages. Il en est d’autres qui fascinent par leur style et l’inventivité linguistique de leur auteur. Avec Banlieue Est, Jean-Baptiste Ferrero s’essaye au double exercice. Ce livre, qui m’a été recommandé par PostTenebrasLire, est le premier de la série des Thomas Fiera que je lis, mais surement pas le dernier.
Son héros, Thomas Fiera est un paumé désabusé recyclé en détective privé. Sa méthode d’enquête principale consiste à cogner sur tous les arbres de la forêt pour énerver les frelons qui s’y nichent puis à les éliminer. Ici, dans Banlieue est, il se retrouve sur les lieux de son enfance, dans une banlieue sans âme de Seine–Saint-Denis entre barres HLM crapoteuses et petits pavillons où la façade proprette dissimule la vie sordide de ses habitants. Il devra enquêter sur la mort d’un vieux copain de cour d’école. Et découvrir peu à peu l’ensemble des magouilles qui lient entre eux politiciens locaux, truands du grand banditisme et malfrats des cités, mais également les responsables religieux locaux, quelles que soit leurs obédiences. Et cela se terminera par un grand nettoyage façon écuries d’Augias.
Le Thomas Fiera en question et sa fine équipe ne font pas dans la dentelle. Le style de Jean-Baptiste Ferrero non plus. Ses personnages sont hauts en couleurs, son écriture varie entre la fulgurance argotique, le reportage au cordeau et la verve à la Balzac. Le résultat ? Un pavé de plus de 500 pages qui se dévore à toute vitesse. Et qui commence dans les rires avant de se terminer dans un flot de bile face à l’atrocité et au cynisme des gens impliqués. Je n’ai que quelques bémols à reprocher à ce texte : une fin moins cathartique qu’annoncé et de trop grosses similitudes entre ce Thomas Fiera et mon cher Gabriel Lecouvreur dit Le Poulpe.

Banlieue Est
de Jean-Baptiste Ferrero
Éditions Lajouanie

Dracula

Lors des dernières Rencontres de l’imaginaire à Sèvres, j’ai assisté à une table ronde sur l’évolution du vampire en 200 ans de littérature. Celle-ci, outre m’avoir donné plein d’idées de lectures, m’a donné envie de revenir aux sources et de relire Dracula. Pour cette version, j’ai choisi l’édition numérique proposée à 0,99 € par Culture Commune sur toutes les libraires en ligne qui regroupe la nouvelle L’invité de Dracula et le roman Dracula, dans l’ordre de lecture pensé par Bram Stoker, c’est-à-dire avec l’une servant d’introduction à l’autre.
Pour celles et ceux qui n’auraient jamais lu Dracula, ou vu le film de Francis Ford Coppola, ce roman n’est pas le premier texte littéraire sur des vampires, mais c’est certainement le plus connu. Il raconte comment le comte Dracula se prépare à envahir le Royaume-Uni avec l’aide, involontaire, d’un jeune notaire, Jonathan Harker, et comment il sera repoussé et finalement défait par ce même notaire, sa femme, un vieux médecin hollandais et trois autres gentlemen. Et je ne vous en dis pas plus pour ne pas tout divulgâcher. Sachez juste que c’est ce roman qui va poser les bases du vampire dans l’imaginaire moderne avec ses pouvoirs (transformation en différentes créatures ou en brume, fascination, télépathie) et ses limites (notamment face aux symboles religieux et aux pieux de bois) et que Dracula et les autres personnages de ce roman (notamment Van Helsing, Mina Harker ou Renfield) seront repris dans de nombreuses autres œuvres parodiques ou non.
Cela faisait plusieurs années que je n’avais pas relu Dracula, et je me souvenais d’un exercice stylistique intéressant mélangeant les journaux des principaux personnages humains (sauf ce pauvre Quincy Morris), des coupures de journaux et différents télégrammes. Il me semblait pourtant que l’entrée en matière était un peu
lente à se mettre en place. Ce fut la bonne surprise de cette édition. Certes le style de L’invité de Dracula est un peu lourd, comme toutes les autres œuvres de Bram Stoker hormis Dracula, mais le texte est court et l’action arrive rapidement. Celle-ci est assez ambiguë pour que le passage dans la foulée au roman, sans séparation dans cette édition, se fasse naturellement.
Finalement, peut-être parce que je connaissais déjà bien l’histoire, cette relecture fut fluide et très agréable. Certes, certains passages montrent les préjugés coloniaux et racistes et l’importance de la religion à l’époque victorienne où a été écrit ce livre (1897). La facilité avec laquelle le titre de Lord anglais permet à Arthur Goldaming d’assurer ce qui n’est pas moins qu’une expédition punitive en terre étrangère est à ce sujet fascinante. Et pourtant par d’autres côtés, Dracula reste moderne. L’horreur n’y est pas que suggérée et les femmes, Mina en tête, mais également Lucy, ne sont pas que des potiches fragiles qui doivent être protégées. En particulier, même si ces messieurs cherchent à la protéger à tout prix, c’est Mina qui par ses réflexions, et ses connaissances mènera à la défaite finale du comte. Je ne peux que vous encourager à le lire ou le relire, en attendant pour début janvier, la nouvelle adaptation de Stephen Moffat pour la BBC et Netflix.


Dracula
de Bram Stoker
traduction de Lucienne Molitor
Éditions Culture commune

(même si le livre est toujours en vente, cet éditeur en particulier ne semble plus actif, la traductrice a été identifiée par Adrien Party de Vampirisme.com Mille mercis.)

En bonus, la bande-annonce du Dracula de Stephen Moffat, à partir du 1er janvier 2020 sur la BBC, et le 4 janvier sur Netflix