Les Enfants du passé

Avant ses romans La Débusqueuse de mondes et sa préquelle Le Chant des Fenjicks, Luce Basseterre s’était déjà essayée au space opera avec Les Enfants du passé. Sept ans après sa première parution, le livre ressort dans une version révisée d’abord en livre de poche puis en mai en numérique chez Argyll. Ayant particulièrement apprécié les deux autres romans de l’autrice, je ne pouvais que vouloir lire celui-ci. Et si j’y ai retrouvé énormément de choses que j’avais appréciées dans les deux autres, j’ai trouvé celui-ci plus intimiste et plus chargé en émotions.
Dans Les Enfants du passé, nous retrouvons des éléments qui seront repris plus tard les deux autres livres que j’ai déjà lus : un mélange de races extra-terrestres bariolées, mais encore une fois basées sur les primates, les félins ou les insectes, des voyages dans des vaisseaux improbables (l’Ombre et son passager immatériel valent bien un cybersquale) et toute une galerie de personnages rapidement, mais très finement croqués. Mais la comparaison s’arrête ici. En effet, ce roman adopte déjà un point de vue résolument humain. Même si nous sommes dans un univers pluriespèces, se remettant d’un conflit entre une espèce insectoïde et les autres espèces de la galaxie, les protagonistes sont quasiment tous humains (ou au pire des hybrides d’humain vivant parmi eux). Du coup, nous nous retrouvons dans un univers à la Star Trek où les problèmes du futur font échos à notre monde actuel (racisme, syndrome du survivant des guerres, esclavagisme et exploitation des plus fragiles, éthique médicale) ou jouent sur des classiques de la SF (clonage, manipulation génétique aboutissant à une quasi-immortalité de certains).
Du coup, le ton du roman est plus mélancolique que dans les longs formats suivants de Luce Basseterre. Celle-ci s’y attarde en effet plus sur les sentiments et les relations interpersonnelles de ses personnages. Rassurez-vous, l’action reste au rendez-vous et vous ne verrez pas passer les plus de 500 pages du livre. Si ce blog ne vous a pas encore donné envie de découvrir cette plume, la version révisée de ce roman est un bon endroit pour commencer.

Les Enfants du passé
de Luce Basseterre
Éditions Livre de poche

Les Tentacules

Comme son titre l’indique, Les Tentacules peut être pris par plusieurs bouts. C’est un entrelacs d’histoires, de vies croisées et de temporalités dont la vue d’ensemble et la saveur ne se révèlent finalement que dans les dernières pages. Au tout début, nous avons Alcide, jeune femme au passé de prostituée faisant le ménage chez une vieille prêtresse de la Santéria et attendant d’avoir assez d’argent pour prendre un médicament miracle qui lui permettra enfin d’avoir un corps d’homme. Nous avons aussi Argénis, artiste raté en plein divorce travaillant dans un call-center et confronté aux moqueries de ses collègues. Bien que vivant tous deux en République dominicaine, ils n’y sont pas en même temps. Alcide débute l’histoire en 2027 sur une île ravagée par la pollution et où règne une technologie ultra-développée. Argénis, lui, y vit dans les années 2000 et va se voir enfin proposer une résidence artistique à la hauteur de son talent. Et pourtant, leurs destins vont se croiser, s’entremêler d’un corps à l’autre, d’une époque à l’autre.
Ce qui pourrait paraître jusqu’à mi-parcours comme un roman d’anticipation s’oriente alors vers un roman fantastique où la santéria, adaptation caribéenne du vaudou africain, et les religions indigènes de l’île, s’entremêlent pour tenter de changer le destin sombre de la République dominicaine. À moins que l’amour ne bouscule tout… Inutile de chercher dans ce roman une quelconque linéarité. Le mieux qu’on puisse faire ici est de se laisser porter par les mots, goûter l’envoutement de certaines scènes, l’écœurement de certaines autres, et rester aussi fluide dans son esprit qu’Alcide l’est dans son corps. On découvrira alors chez ces personnage une énergie stupéfiante, un appétit de vie malgré les doutes, la pauvreté, l’identité sexuelle, l’environnement à bout de souffle. On aimera ou on détestera, mais nul ne restera indifférent.

Les Tentacules
de 
Rita Indiana
traduction de François-Michel Durazzo

Éditions
Rue de l’Échiquier

(critique initialement parue dans Bifrost n°100)

Lady Sherlock

Suite à ma chronique sur Lady Helen : Le club des mauvais jours, une amie m’avait prêté les deux premiers tomes de Lady Sherlock (A Study in Scarlet Women devenu en français Une Étude en rose bonbon par je ne sais quel mystère et A Conspiracy in Belgravia). Finalement, ils sont enfin remontés dans ma pile à lire, ont été dévorés en quelques insomnies et ont vite été suivis par le troisième (The Hollow of Fear) et le quatrième (The Art of Theft). À l’heure actuelle, la série écrite par Sherry Thomas compte six volumes en anglais et les deux ont déjà été publiés en français.
De quoi parle Lady Sherlock ? Déjà contrairement à la trilogie de Lady Helen, il ne s’agit pas du tout de fantasy, mais bien d’une fiction historique et d’une énième variation autour du thème de Sherlock Holmes. Nous y suivons les premières enquêtes de Sherlock Holmes depuis son appartement de Baker Street. Ou plutôt les enquêtes de Charlotte Holmes, jeune femme de bonne famille qui n’hésite pas dans A Study in Scarlet Women à employer des moyens radicaux pour échapper au mariage que veulent lui imposer ses parents et la société, et qui va devoir trouver une nouvelle source de revenus. Comme ses capacités de déduction sont son meilleur atout, elle va se retrouver à s’inventer un frère alité (le fameux Sherlock Holmes) et ouvrir un cabinet de détective consultant en son nom.
Là où Sherry Thomas va plus loin qu’un simple décalque ou pastiche de l’œuvre de Sir Arthur Conan Doyle, c’est que celle-ci même si elle joue avec des noms connus (Moriarty, Watson) et des thématiques connues (un vol de lettres compromettantes dans The Art of Theft) arrive à s’éloigner complètement de son modèle pour faire une œuvre originale. La Lady Sherlock qui donne son nom à la série n’est pas un clone féminin du grand détective : Charlotte Holmes a sa propre personnalité, ses propres particularités (la gourmandise et un intérêt soutenu pour la mode et les fanfreluches ne sont pas des traits connus de Sherlock Holmes par exemple), et ses méthodes s’en démarquent également. Les autres personnages sont également bien campés et se révèlent passionnants, allant au-delà des archétypes. Sherry Thomas étant connue d’abord comme une autrice de romance, celle-ci est bien présente sans pour autant écraser le reste. Il s’agit plutôt de construire un récit-cadre englobant toute la série qui fait que, contrairement aux aventures de Sherlock Holmes, chaque livre ne peut se lire de manière indépendante par rapport au précédent. D’une enquête à l’autre, nous voyons comment Charlotte arrive peu à peu à s’émanciper et à aider ses sœurs, les relations amicales et amoureuses de celle-ci et peu à peu en savoir plus sur Moriarty, sa bande et sa propre famille.
Le style de Sherry Thomas très fleuri, n’est pourtant pas surchargé. La romance (qui est, rappelons-le, loin d’être mon genre littéraire favori) est certes présente dans cette série, mais d’une part, elle évite les clichés les plus évidents du genre, et d’autre part sa place est suffisamment légère pour ne pas prendre le pas sur les enquêtes policières ou les intrigues familiales. En résumé, si vous aimez les histoires policières avec un cadre historique, les récits bien rythmés avec des personnages originaux et attachants, cette série est faite pour vous.

Lady Sherlock
(A Study in Scarlet Women t.1, A Conspiracy in Belgravia t.2, The Hollow of Fear t.3, The Art of Theft t.4
)
de Sherry Thomas
Éditions Berkley

Quantum of Nightmares

Suite directe de Dead Lies Dreaming, Quantum of Nightmares se situe toujours du côté civil des histoires de The Laundry Files, mais attention, il est nettement plus saignant et… carné… que le précédent roman.
L’histoire commence comme une parodie de Mary Poppins avec une supervilaine se faisant passer une nounou chargée d’enlever quatre enfants de 10 à 5 ans, pour faire chanter les parents, pense-t-elle. Sauf que les gamins sont particulièrement capricieux, ne tiennent pas en place et sont eux-mêmes dotés de superpouvoirs… Dire que l’enlèvement va mal se passer est un euphémisme, et un tyrannosaure et une authentique momie figureront parmi les victimes des mômes et de leur pseudo-gouvernante. Et pendant ce temps dans un supermarché bien ordinaire, succursale d’une grande chaine de l’île, des choses bien peu ragoûtantes se passent dans les coulisses du rayon boucherie tandis que la responsable des ressources humaines a trouvé une solution radicale pour réduire les charges salariales des employés. Comment ? En retirant le facteur « humain » de l’équation. Les personnages du précédent roman vont se retrouver mêlés à ces deux intrigues tout en se battant eux-mêmes contre un culte particulièrement zélé, pratiquant entre autres la divination boursière dans les entrailles de jeunes vierges.
Si encore une fois, Charles Stross a ici la dent dure vis-à-vis du capitalisme effréné et du traitement des salariés sans qualifications et du personnel de la « gig-économie », l’auteur se lâche aussi dans le trash, et pourtant il y a du niveau quand on crée un univers où son pays est dirigé par l’une des incarnations du Chaos Rampant, et où vampires, sorciers et licornes cannibales sont régulièrement utilisés pour le maintien de l’ordre. Soyez-en averti si vous avez découvert son œuvre avec Dead Lies Dreaming et non les autres romans de The Laundry Files. Moins surprenant que le précédent roman, Quantum of Nightmares est pourtant un très bon cru, avec encore une fois des ajouts très intéressants côté personnage comme Amy qui commence du côté des antagonistes, mais qui finalement se révèle particulièrement attachante, et pas uniquement en raison de ses talents de dessinatrice.

Quantum of Nightmares
de Charles Stross
Éditions Orbit

Collection d’automne

Certains livres errent dans ma pile à lire depuis longtemps puis ressurgissent tout d’un coup. C’est le cas de ce recueil, Collection d’automne de Jonathan Carroll. Acheté un été dans un lot de Pocket Terreur d’occasion, il avait été mis de côté quand il s’est avéré qu’il n’était pas si horrifique et ne correspondait donc pas à mes envies du moment. À tort ! J’ai découvert bien des mois plus tard (ou peut-être des années ?) avec ce petit livre, une plume fine, drôle, mélancolique, dure parcourant toutes les variations possibles entre la parabole philosophique et la fable absurde. Sur les dix-sept nouvelles qui le composent, seule La Main-panique m’a laissé une impression désagréable, en raison de l’âge et de l’action des protagonistes. J’ai au contraire pris beaucoup de plaisir à lire toutes les autres, souvent très courtes, ne dépassant que rarement la dizaine de pages. Seul le premier texte, Le Ménage en grand, est plus étoffé et pourrait surement être qualifié de novella. Dans celui-ci, un universitaire sur le retour voit son quotidien et ses certitudes bouleversées par l’arrivée d’une nouvelle femme de ménage : Dieu elle-même. Douce-amère, cette histoire parle de la culpabilité, et de la différence de perception entre l’image que l’on a de soi et la façon dont les autres nous voient.
La Tristesse du détail va, elle aussi, interroger les relations entre Dieu et les hommes, mais choisir pour se faire une femme au foyer dessinatrice en dilettante. Dans les deux cas, il s’agit pour l’humain d’aider la divinité à remplir son rôle correctement.
À leur manière Collection d’automne, Signe de vie, Florian, Une roue dans le désert, des balançoires au clair de lune ou Coup de foudre parlent tous du deuil, du temps qui passe et de la façon dont on peut faire la paix avec sa vie et sa douleur. Chaque récit a sa propre palette d’émotions, mais ils sont tous aussi touchants.
D’autres comme L’Ange las, L’amour des morts ou La Vie
de mon crime sont nettement moins empathiques. Il s’agit de petits contes cruels où les malfaisants sont punis par où ils et elles ont pêché, bien que le lecteur ne découvre qu’à la chute, la morale de l’histoire.
La Gueule de l’ours, L’Examen de passage ou Apprendre à s’en aller sont de petits contes absurdes délicieusement troussés tandis que Salle Jane Fonda, texte le plus ouvertement comique du recueil, est une mise en garde sur les souhaits qui se réalisent. Finalement, seuls Mon Zoondel et Copains comme Chien relèvent de la science-fiction pure telle que pourrait l’écrire Frédric Brown dans ses nouvelles.
En refermant la dernière page de ce recueil, j’ai été touchée, émue, parfois agacée, mais bien plus souvent séduite par le style de Jonathan Carroll. Je ne connaissais pas du tout l’écrivain, mais ces récits courts oscillant entre réalisme magique et fable absurde telle que pratiqués par Italo Calvino ou Dino Buzzati. Je n’aurais donc aucune réticence à découvrir d’autres œuvres de lui, y compris sous forme de roman.

Collection d’automne
de 
Jonathan Carroll
traduction d
e Hélène Collon
Éditions
Pocket

Les Avides

Guillermo del Toro n’est pas qu’un réalisateur et scénariste, il est également écrivain. En compagnie de Chuck Hogan, il avait déjà écrit La Lignée, une trilogie vampirique adaptée en série TV dans The Strain. Les deux récidivent à présent dans Les Avides, un nouveau thriller horrifique. Ici, point de vampires, mais des entités maléfiques qui s’emparent de corps humains pour semer chaos et destructions autour d’elles.
Les Avides commence alors qu’Odessa Hardwicke, jeune recrue du FBI est entraînée à la poursuite d’un tireur fou avec son partenaire plus âgé. L’affaire tourne mal, l’agente va avoir un geste irréparable et se retrouver mise à pied. Durant sa suspension, elle cherchera à comprendre ce qu’elle a vu ce soir-là. Pour cela, elle rencontrera Earl Salomon, l’un des premiers agents noirs du FBI encore hanté par une vieille affaire de lynchage dans le delta du Mississippi et Hugo Blackwood, un
mystérieux avocat anglais.
Jonglant avec différentes temporalités et partant a priori à chaque fois dans des directions différentes, Les Avides met un peu de temps à s’installer. Ce roman se révèle toutefois une excellente lecture pour les amateurs de fantastique, mêlant les clins d’œil aux précurseurs du genre (comme Arthur Machen ou Algernon Blackwood à qui Guillermo del Toro dédicace l’ouvrage) et le rythme frénétique d’une série d’action américaine. Moins explicitement sanglant que La Lignée, Les Avides n’en réserve pas moins quelques scènes accrocheuses pour les amateurs du genre, mais sans tomber dans le voyeurisme. Le roman n’en est que plus poignant, surtout quand il explore le passé de certains personnages. Les Avides tient parfaitement tout seul, mais certains indices laissent à penser que les auteurs l’envisagent comme le premier d’une série avec
Hugo Blackwood et Odessa Hardwicke. D’ailleurs, le titre en VO est The Hollow Ones — The Blackwood Tapes vol.1 et annonce un volume 2 (non encore disponible à ce jour). Et j’avoue que personnellement, je me replongerais avec intérêt dans de nouvelles aventures d’autant que la dynamique entre les deux personnages à la fin de Les Avides semble assez intrigante. Si vous avez aimé La Lignée, vous retrouverez le talent des deux plumes, sur une échelle moins vaste, puisque dans notre présent le massacre se cantonne à une partie du New Jersey et de New York. Et si vous ne l’avez pas lu ou vu, c’est une bonne introduction à ce que peut faire Guillermo del Toro quand il ne s’affiche pas sur grand écran.

Les Avides
de 
Guillermo del Toro et Chuck Hogan
traduction d’Agnès Espenan

Éditions
J’ai Lu

Warhol Invaders

Et si ? Et si l’informatique était devenue réellement grand public dès la fin des années 60, sous l’égide d’Andy Warhol ? Et si aux tensions entre tenants de l’ordre établi et mouvements hippies et contestataires, se superposaient les tiraillements sur le contrôle de ces ordinateurs entre les grands groupes industriels de l’époque et de nouvelles communautés prônant l’ouverture des réseaux ?
C’
est cette uchronie avec juste ce qu’il faut de décalage avec notre réalité pour intriguer le lecteur que nous propose Nicolas Labarre avec Warhol Invaders. Nous y suivons à quatre moments clés de sa vie, Susan, pionnière de l’informatique. D’abord bricoleuse de génie présentant avec son amant l’objet qu’ils ont conçu à Andy Warhol, puis égérie de la contre-culture dans la campagne tourangelle du début des années 70, éminence grise d’une candidate démocrate à l’investiture pour les présidentielles étasuniennes de 1974 et enfin, grande gourou de l’informatique s’apprêtant à dévoiler le premier système d’exploitation indépendant des machines en novembre 1980.
En commençant ce livre, je ne savais pas à quoi m’attendre. En effet, la première partie commence comme un roman noir, puis la deuxième s’apparente à un polar à la française, la troisième s’oriente
vers un pseudoreportage de terrain, etc. Et, même si elle reste le personnage qui sert de fil rouge entre les différentes époques, Susan n’est que rarement au centre du récit une fois la première partie passée. Pour autant, Warhol Invaders est à classer dans les « pages turners », ces livres qui se lisent tout seuls en se demandant en permanence où l’auteur va vous emmener.
D’autant plus si vous avez quelques connaissances concernant l’histoire de l’informatique et celle de la seconde moitié du XXe siècle. Cette uchronie prend alors toute sa saveur en
remoulinant les débats qui agitent l’informatique depuis des décennies (communautés libres versus solutions propriétaires, impacts sur l’environnement et le libre arbitre, place des femmes dans l’informatique, etc.) avec ce décalage temporel. Il est alors délicieux de rapprocher les événements racontés de ceux qui se sont réellement passés à la même époque ou au même endroit. Si vous n’avez pas d’appétence particulière pour l’informatique, il vous restera une bonne histoire et l’occasion de vous interroger sur les liens que vos machines connectées tissent entre vous et le monde.

Warhol Invaders
de 
Nicolas Labarre
Éditions Les
Moutons électriques

 

Le français est à nous !

Après plus de décennies à travailler professionnellement avec les mots, il était peut-être temps que je m’intéresse aux dessous de mon outil de travail, et à ses évolutions. Parmi les titres qui m’ont été chaudement recommandés, figure Le français est à nous ! de Maria Candea et de Laélia Véron. Ce court texte qui se veut un « petit manuel d’émancipation linguistique » est sorti une première fois en 2019 et cette version chroniquée a été revue en 2021. Écrit par deux spécialistes de la linguistique et de la langue française, ce n’est ni un précis de grammaire, ni un livre d’histoire des langues et encore moins un texte militant pour la sauvegarde de la langue ou au contraire prônant plus particulièrement telle ou telle évolution. C’est tout simplement un essai s’attachant à comprendre ce qu’est le français, tel qu’on le parle et l’écrit au XXIe siècle, d’où il vient et comment il a été un instrument politique à travers les âges et les continents. Il se divise donc en trois grandes parties. La première « Qu’est-ce que la langue ? » s’intéresse à la fabrication d’une langue, et à la façon dont un consensus s’établit — ou non — sur ses règles, au rôle des dictionnaires et à l’(in)utilité de l’Académie française, ainsi qu’aux différences entre un créole, un dialecte et une langue. La deuxième « Au nom de la langue » est à mon avis la plus ardue : elle se penche sur les pouvoirs des mots et la façon dont ceux-ci ont été et sont encore instrumentalisés pour devenir des instruments de domination ou d’émancipation sociale, de genre, coloniale ou économique. La troisième « Langue et débats : promenade dans les histoires de la langue » cherche à démonter certains préjugés sur la langue française et notamment ceux concernant le fait qu’il y aurait eu un âge d’or et que depuis les usages iraient en un appauvrissement de celle-ci.
Vous l’aurez compris, Le français est à nous ! tord le cou à de nombreuses idées reçues sur la langue et sur la façon dont celle-ci évolue au quotidien. Il rappelle au passage que l’écriture inclusive ne se limite pas à l’adoption ou non d’un point médian (·) mais que celle-ci peut prendre plusieurs formes, et certains mots avaient une déclinaison féminine volontairement effacée par cette chère Académie française lors des siècles précédents avant de revenir en force. L’orthographe et sa simplification, la grammaire et ses règles truffées d’exceptions sont également passées en revue. En fin de compte, que vous soyez ou non pour l’accord de proximité, la simplification du participe passé suivant le verbe « avoir » ou l’application de la dernière réforme en date de l’orthographe (de 1990 tout de même !), ce petit essai ludique, souvent très drôle et d’abord très facile ouvre de nombreuses pistes de réflexion sur vos propres façons de manier le français, à l’écrit comme à l’oral. À vous de vous en réapproprier les usages en toute connaissance de cause !

Le français est à nous !
de M
aria Candea et Laélia Véron
Éditions
La Découverte

Daughter of the Deep

Ayant dévoré enfant et adolescente les romans de Jules Verne et ayant apprécié adulte ceux de Rick Riordan mêlant modernité et mythologie, je lorgnais depuis son annonce sur Daughter of the Deep de l’auteur américain. Puis je l’ai oublié lors de sa sortie jusqu’à ce que la version française (sous le titre L’Héritière des abysses) apparaisse dans ma librairie de quartier. Et voici Daughter of the Deep remonté dans ma liseuse et dévoré en deux soirées.
Dans ce nouveau roman, Rick Riordan imagine que Jules Verne a réellement interviewé certains de ses personnages et en a romancé le récit de leurs aventures et de leur rencontre avec le capitaine Nemo dans Vingt
Mille Lieues sous les mers et dans L’Île mystérieuse. Ces personnages ont ensuite fondé deux écoles rivales pour étudier les technologies inventées par le capitaine Nemo et essayer de les comprendre. Au moment où s’ouvre le roman, au XXIe siècle, Ana Dakkar fait partie d’une de ces deux écoles. La guerre avec l’institut rivale dépasse soudain la simple inimitié entre établissements scolaires pour devenir nettement plus violente et mortelle. Ayant échappé au pire en raison d’un voyage d’études, elle va devoir retrouver les secrets de sa famille pour survivre et éviter une catastrophe mondiale.
Si vous avez déjà lu d’autres romans de Rick Riordan, et en particulier le cycle de Percy Jackson, vous vous retrouverez en terrain connu : les dieux de l’Olympe en moins, les dauphins et les orangs-outans
pâtissiers en plus. Et effectivement, en tant que lectrice adulte ayant quasiment tout lu de l’auteur, certains rebondissements m’ont paru prévisibles. Pourtant lire Daughter of the Deep est toujours un régal avec un juste équilibre entre les problèmes d’adolescents (ici une Indo-Américaine orpheline de 15 ans et ses deux meilleures copines) et le « sense of wonder » des récits d’aventures à la Jules Verne. Le tout saupoudré d’humour, mais également de réflexions intéressantes sur le colonialisme, le terrorisme et l’impact des technologies dans la société. Bien entendu, Rick Riordan s’adresse principalement à des lecteurs adolescents et veut avant tout les distraire, non leur asséner un cours d’histoire ou de géopolitique. Mais il ne les prend pas pour autant pour des idiots et si l’ex-professeur de collège qu’il est peut glisser quelques informations au passage, il ne s’en prive pas.
Au final, j’ai particulièrement
apprécié ma lecture pour sa légèreté et sa façon de moderniser l’histoire de Vingt Mille Lieues sous les mers. Je l’ai lu en anglais donc je ne me prononcerais pas sur la version française, mais si vous comptez l’offrir à un adolescent au collège, prenez plutôt cette dernière. L’original est truffé de termes nautiques assez peu courant dans un usage quotidien de la langue.

Daughter of the Deep
de 
Rick Riordan
Éditions
Penguin

Les Temps ultramodernes

Que ce soit en musique ou en littérature, j’avoue avoir un faible pour l’univers steampunk et rétrofuturiste. Cela tombe bien, le premier titre à paraître en 2022 chez Albin Michel Imaginaire se réclame de cette mouvance. Il s’agit de Les Temps ultramodernes de Laurent Genefort. Dans ce livre, nous sommes à la fin de la période habituellement couverte par l’appellation steampunk, puisque l’action se situe dans les années 20 à Paris et sur Mars.
Dans Les Temps ultramodernes, le point de déviance par rapport à notre ligne temporelle se situe en 1895 par la découverte d’un certain Georges H. Cavor d’un élément, la cavorite, ayant la particularité d’émettre un rayonnement contrant la gravité terrestre. Depuis, toute une industrie a prospéré avec notamment des voitures volantes, et des paquebots spatiaux qui ont permis la conquête de Mars. Les grands empires coloniaux européens — à savoir l’Angleterre, l’Allemagne et la France — se battent pour qui étendra ses conquêtes dans le système solaire et qui s’appropriera les mines de cavorite. Las, les quantités disponibles arrivent à épuisement et les propriétés d’antigravité s’estompent plus vite que prévu. Après une guerre éclair en 1912, un krach boursier a exacerbé les tensions sociales et économiques dans la vieille Europe. C’est dans ce contexte que nous suivons plusieurs personnages : Renée, institutrice de province montée à Paris et prête à instruire tout le monde, « indigènes » martiens compris ; Georges, artiste fauché qui se laisse séduire par la violence politique ; Maurice, inspecteur de police proche de la retraite rêvant d’un dernier gros coup et Marthe, journaliste scientifique spécialiste de la cavorite. Leurs destins vont se mêler au sein d’une enquête qui les mènera des bas-fonds de Paris et de sa banlieue aux avant-postes coloniaux martiens.
Avec Les Temps ultramodernes, Laurent Genefort signe donc un roman d’aventures uchronique bourré de rebondissement
s tels les feuilletons qui paraissaient dans les quotidiens du début de ce siècle. Il se livre également à un exercice de style en empruntant le rythme et le ton de son livre à cesdits feuilletons, mais également aux romans de « merveilleux scientifiques » vivaces en ce début de XXe siècle, avec des clins d’œil plus qu’appuyés tant à H.G.Wells qu’à Gustave Le Rouge. Tout en y ajoutant une dimension sociale forte et une critique du colonialisme, de la spéculation capitaliste et de leurs travers modernes (même si celle-ci était déjà présente chez les autrices et auteurs anarchistes dès la fin du XIXe siècle). Le tout forme un roman au style volontairement désuet, mais plein d’actions et aux personnages bien campés. Dommage d’avoir une résolution si rapide, après une mise en place soignée des différents pions en présence.
À noter qu’en complément du roman, l’auteur sous le pseudonyme d’Hippolyte Corégone commet un Abrégé de Cavorologie reprenant le format des vieux manuels scolaires de sciences. Celui-ci retrace l’histoire de ce minerai fictif, en détaille les propriétés et les différents usages possibles ainsi que son influence dans le monde de l’art. Cet abrégé est téléchargeable gratuitement et offre un bon complé
ment à lire avant ou après Les Temps ultramodernes pour mieux en savourer certaines implications.

Les Temps ultramodernes
de Laurent Genefort
Éditions Albin Michel