La Machine de Léandre

Alex Evans a deux particularités : elle aime revenir dans un même univers pour en explorer l’évolution, et, à lire La Machine de Léandre, elle déteste se répéter. Ses deux précédents romans, Sorcières associées et sa suite directe L’Échiquier de jade, nous entraînaient dans la frénésie d’une ville-État au climat tropical où l’argent est roi et la magie, un outil de puissance comme un autre — si ce n’est moins fiable.
Dans La Machine de Léandre, l’atmosphère change du tout au tout. Alex Evans nous projette quelques années auparavant, dans une autre ville, plus proche du Paris ou du Londres de la Belle Époque. Ici, nous ne suivons pas deux femmes d’âge mûr dans leur carrière professionnelle de sorcière, mais une jeune professeur d’université ; la magie n’est pas une simple source de revenus, mais une science oubliée qu’il convient de maîtriser et de codifier. La protagoniste, Constance Agdal, cherche à comprendre les principes thaumaturgiques tout en se débattant avec son passé. Réfugiée d’une nation où la magie est taboue, Constance a dû dissimuler ses talents en la matière et n’a jamais pu depuis les développer correctement. Un particularisme qui la servira et la desservira tout à la fois lorsqu’elle se retrouvera mêlée à une guerre économique entre industriels, et face à un incube sorti sans ménagement de sa propre dimension…
L’histoire s’avère assez intrigante pour tenir le lecteur en haleine de bout en bout, et les concepts — notamment une magie fluctuante qu’il faut réapprendre à maîtriser après des années d’oubli — assez originaux pour ce registre de fantasy. Les thèmes abordés en arrière-plan (l’intégration des réfugiés, la place des femmes dans la sphère technique, et dans la société en général) sont parfaitement d’actualité, sans pour autant imposer une leçon de morale aux lecteurs. Ce qui n’empêche pas La Machine de Léandre de souffrir de sa comparaison avec ses prédécesseurs. Constance n’a pas une personnalité aussi affirmée que Tanit ou Padmé, les deux sorcières associées de Jarta. Un travers que le passé de l’héroïne explique, mais qui ne fait pas moins d’elle un personnage spectateur des événements émaillant sa propre vie.
Le livre comprend également une nouvelle : La Chasseuse de livres. Elle sert de jonction entre les deux époques en mettant en scène un personnage mineur de Sorcières associées et de L’Échiquier de jade, dans sa jeunesse. Ce récit démarre quelques années après La Machine de Léandre et se place dans une situation similaire : une jeune doctorante, qui, face au machisme de son environnement, éprouve des difficultés à finir sa thèse et accepte l’offre d’une bienfaitrice pour retrouver un grimoire légendaire dans la ville d’origine de Constance Agdal ; histoire brève avec un côté « pulp » plutôt agréable.
Malgré son apparence soignée, ce livre n’est pas la porte d’entrée idéale pour découvrir l’univers d’Alex Evans. Il fait en effet référence à des événements historiques, magiques ou géopolitiques qui pourraient dérouter les novices. En revanche, pour qui a dévoré les précédents récits de l’autrice, il s’avère un bel addendum.

La Machine de Léandre
d’Alex Evans

Éditions ActuSF

(critique initialement parue dans Bifrost n°97)

Trois polars : deux réussites et un semi-échec

Je ne sais pas vous, mais personnellement je dévore les polars par période, les uns à la suite des autres. Et là, j’en ai enchaîné plusieurs dont ces trois-là très différents les uns des autres. Commençons par le moins bon, avant de continuer deux purs bonheurs de lecture, très différents l’un de l’autre.

Troubled Blood
Cinquième volume des aventures de Cormoran Strike, le détective unijambiste créé par J.K.Rowling sous son pseudonyme de Robert Calbraith, ce Troubled Blood se lit tout aussi facilement que les quatre premiers, sans pour autant apporter autant de satisfaction que Lethal White. D’autant plus que ce que je reprochais au volume précédent est amplifié dans Troubled Blood entre Robin et son divorce et Cormoran Strike, sa famille et son ex. Plus encore, j’ai été gênée par la façon dont l’auteur insère ses obsessions sur sa vision du féminisme aux forceps dans cette histoire quitte à faire régresser la psychologie de ses deux protagonistes. L’affaire principale est ici un « cold case » où une femme leur demande d’enquêter sur la disparition de sa mère 40 ans auparavant et chercher à savoir si celle-ci fut victime d’un tueur en série. Le premier détective chargé de l’affaire en plein burnout a parsemé ses notes de considérations ésotériques et astrologiques rendant son raisonnement encore plus compliqué à comprendre. S’y mêlent des histoires sur la vie de l’agence, de ses différentes affaires et des employés qui y travaillent sous les ordres de Cormoran et Robin. Si le style de Robert Calbraith est toujours aussi fluide et que les pages se tournent toutes seules, la révélation du nom de l’assassin, autre tueur en série jusqu’ici non détecté, tombe comme un cheveu sur la soupe et m’a personnellement laissée dubitative. S’il doit y avoir un sixième volume, j’espère que celui-ci se concentrera plus sur la partie policière et surtout qu’il s’éparpillera moins dans tous les sens.

Troubled Blood (a Strike novel)
de Robert Galbraith
Éditions Sphere

Je m’appelle Requiem et je t’…
Vendu comme le croisement improbable de Don Camillo et de San-Antonio, Je m’appelle Requiem et je t’… fait partie de la longue tradition des polars humoristiques à la française plus ou moins réussie. Ici, le protagoniste est un prêtre exorciste plus armé d’un gros calibre et d’une bouteille de whisky que d’un crucifix et d’un flacon d’eau bénite. Quand l’une de ses paroissiennes, camgirl de profession, vient en confession lui parler de la proposition hautement illicite et immorale qu’elle a reçue, il va l’aider et exorciser à sa façon la lie du Dark Web. Hormis sa qualité de prêtre et son franc-parler, ce Requiem n’a que peu à voir avec Don Camillo. En revanche, il se veut une descendance directe de San Antonio : apparence similaire et trame de récit directement inspirée des aventures littéraires du commissaire. Il dispose juste d’une mise à jour liée à la profession de la paroissienne et de la bonne connaissance technique des tréfonds du Web et des outils adaptés pour s’y aventurer de la part du prêtre. Le tout forme pour le lectorat adepte d’argot, un livre à consommer vite fait bien fait sans bouder son plaisir.

Je m’appelle Requiem et je t’…
de Stanislas Petrosky
Éditions Eaux troubles

The Last Show
Des différents polars de Michael Connelly, mes préférés mettent en scène Harry Bosch, son flic de LA désabusé et amateur de jazz. Via celui-ci, j’ai découvert avec Dark Sacred Night, Renée Ballard. Et je me suis finalement décidé à lire le premier livre où celle-ci apparaît, The Late Show (paru en français chez Calmann-Lévy sous le titre passe-partout de En attendant le jour). Et ? Ce fut un régal. Cette détective à moitié SDF amatrice de surf et cantonnée aux heures nocturnes pour avoir repoussé les avances de son supérieur à la prestigieuse section Homicide me plait décidément. Dans ce livre, elle va au cours d’une même nuit, intervenir sur trois scènes de crime, dont les enquêtes vont s’entrecroiser jusqu’au bout : une vieille femme cambriolée à domicile, une prostituée transgenre laissée pour morte après avoir été longuement torturée et une fusillade dans un night-club. Avec The Late Show, Michael Connelly présente une nouvelle facette de la vie nocturne du LAPD à travers les yeux d’une protagoniste plus jeune que ses personnages habituels, ce qui est assez rafraîchissant. La prochaine histoire mettant en scène Ballard et Bosch, The Dark Hours, est prévue pour le 7 novembre 2021. D’ici là, bonne lecture !

The Late Show
de Michael Connelly
Éditions Orion

Nouvelles — tome 1

Excellent romancier de science-fiction, connu pour Dune mais également bien d’autres cycles, Frank Herbert était aussi un fin novelliste. Si certains de ses textes étaient déjà disponibles en recueil ou parfois rassemblés dans un roman comme dans Et l’homme créa un Dieu, ces nouveaux recueils se veulent pour la première fois exhaustifs et publiés par ordre chronologique, avec une traduction remise au goût du jour par Pierre-Paul Durastanti. Si le deuxième tome couvrant la période allant de 1964 à 1979 est attendu pour août 2021, celui-ci s’intéresse aux débuts de la carrière de Frank Herbert avant qu’il ne s’attaque à Dune et couvre la décennie allant de 1952 à 1962.
Les 19 nouvelles ainsi présenté
es montrent à la fois la maturation du style (Opération Musikroon par exemple traîne sacrément en longueur avec des personnages sans grande épaisseur alors que Cessez le feu ou B.E.U.A.R.K. sont nettement plus abouties) mais également de l’évolution de thématiques qui lui sont chères. Nous y retrouvons ainsi l’ensemble des nouvelles qui formeront le roman Et l’homme créa un dieu (La Voie de la Sagesse, Chaînon manquant, Opération Meule de foin et Les Prêtres du psi) qui préfigure l’ensemble des thèmes de Dune. Mais également le langage et les difficultés de communication (Essayez de vous souvenir, Chant nuptial), la mémoire collective et ce qui se cache derrière la réalité consensuelle (Vous cherchez quelque chose ?, Opération Musikroon, l’Oeuf et les cendres, Champ mental), les limites de la toute puissance (Le Rien-du-tout) et elles d’une bureaucratie très stricte comme La Planète des rats porteurs préfigurant à la fois ce qui formera le cycle des Saboteurs et une version spécialisée du Bene Gesserit. Et certaines nouvelles prouvent que l’auteur a aussi un sens fort de l’humour et de l’ironie comme Chiens perdus, Tracer son sillon, Forces d’occupation ou La Dernière maison sur la colline.
Si vous connaissez déjà l’œuvre de Frank Herbert, ces nouvelles sont l’occasion de
vous livrez à un jeu de piste pour retrouver les prémisses de concepts qui seront abordés ultérieurement dans son œuvre, ou tout simplement de vous laissez porter par sa plume comme dans La Course au Rat très « pulp » mais parfaitement menée. Si vous ne la connaissez pas, c’est une excellente porte d’entrée pour vous faire une petite idée de la variété de style et la richesse qu’elle cache.

Nouvelles — tome 1 (1952-1962)
d
e Frank Herbert
traductions de Vincent Boisset, Jean-Michel Boissier, Pierre-Paul Durastanti, Claire Fargeot, Dominique Haas, Jacqueline et Michel Lederer. Révision par Pierre-Paul Durastanti

Éditions
Le Bélial’

Aquaal, le secret de l’île Originelle

Décidément, Livr’S a une sélection assez variée : après l’horreur version Graham Masterton, le fantastique jeunesse ou le cyberpunk, voici qu’avec Aquaal, le secret de l’île originelle, l’éditeur nous propose un roman jeunesse mélangeant piraterie et magie.
Dans Aquaal, nous suivons Eléanore dite La Mouette à deux époques distinctes. L’une, son présent, la voit naufragée sur une île mystérieuse peuplée de monstres aux yeux rouges ; et l’autre, son passé, nous raconte comme la jeune fille de bonne famille est devenue une pirate redoutée. Dans son univers, les habitants de l’Archipel sont connus pour leur maîtrise de l’océan qui est due à leur « aquaal », des variantes de la magie en rapport avec la mer. Or, Eléanore est née sans cette magie et ne peut donc selon les coutumes de son pays prendre la mer.
Décidée, elle embarque clandestinement sur le navire de son père et découvre que celui-ci n’est pas le riche négociant qu’elle croit. Avant de remonter aux sources d’une magie qui la fuit.
Destiné à un public d’enfants et d’adolescents,
Aquaal, le secret de l’île originelle n’est pas exempt de défauts, avec notamment une fin un peu trop précipitée à mon goût et une explication rapide sur cette fameuse île originelle. Il évite en revanche d’autres écueils du genre. L’héroïne se définit par elle-même, sans avoir besoin d’une romance pour la faire progresser. Elle n’est pas non plus parfaite et, que ce soit dans le passé ou le présent, multiplie les erreurs durant sa progression. La magie elle-même reste plutôt discrète et ne sert pas de prétexte à un concours de puissance entre les différents personnages. C’est un outil parmi d’autres, et Eléanore prouve que l’on peut très bien s’en passer. Dès les premiers chapitres, l’autrice nous attache à son héroïne et nous incite à vouloir en savoir plus. Du coup, les pages s’enchaînent à toute vitesse pour un moment de détente picaresque plus qu’agréable. Une belle surprise.

Aquaal, le secret de l’île Originelle
d’
Aurélie Genêt
Éditions L
ivr’S

Célestopol 1922

Après un premier livre paru chez Libretto, Emmanuel Chastellière revisite la cité lunaire qu’il a inventée dans Célestopol 1922. À la différence du précédent, ce nouveau recueil de 13 nouvelles se concentre sur une période resserrée de sa dystopie (où rappelons Napoléon a été battu, la Russie est toujours un empire où la Révolution d’octobre n’a pas eu lieu et où le fils de l’impératrice rivalise avec la puissance de sa mère depuis la Lune) à savoir de janvier 1922 à janvier 1923.
Comme dans le précédent, Célestopol 1922 nous entraîne dans un
e ville steampunk où humains, automates, chats et autres créatures plus ou moins surnaturelles. De même, s’il est toujours aussi agréable de se promener le long des canaux de sélénium au fil des mots, les différentes nouvelles composant cet ouvrage sont fortement empreintes de mélancolie et si certaines sont porteuses d’espoirs, d’autres ont une fin tragique. Nous y retrouverons certains personnages comme le duc, son majordome automate et sa maîtresse, le couple de mercenaire femme et ours ou un voleur toujours fourré là où il ne faut pas ou un certain casino flottant. Et nous croisons de nouvelles têtes : une adolescente coupable, une jeune épouse éprise de son peintre, de mots et d’indépendance, une pilote de l’Aéropostale ou une femme trahie une fois de plus par son ancien amant.
D’un texte à l’autre, nous passons donc à travers les différentes strates de la société lunaire : des prolétaires et enfants perdus des sous-sols à la noblesse amatrice de peinture et de grande musique. Et parfois l’action se déplace sur un globe bleu voisin comme dans Toung
ouska et sa menace nucléaire, La Malédiction du Pharaon débutant au Caire ou Katarzyna et sa boucle temporelle (à ce sujet, bien qu’elle mette en scène une pilote de l’Aéropostale, c’est à mon avis l’histoire la plus malaisante et la moins réussie du recueil). Certains récits comme Mon Rossignol, Memento Mori ou Danse avec le chaos sont de véritables crève-cœurs, tandis que La Fille de l’hiver ou Un Visage de cendres fleurtent ouvertement avec l’horreur ou le fantastique. Si Paint Pastel Princess m’a laissée indifférente, j’ai en revanche grandement apprécié le côté vif de Le Revers de la médaille ou l’ironie mordante du Correcteur de fortune ou d’Une nuit à l’opéra Romanova (disponible gratuitement sur le site de l’éditeur). Mais la plus symbolique et la plus fidèle à l’atmosphère fantasque et douce-amère de Célestopol est Sur la glace. Un pur moment de douceur entre automate et humains. Et un recueil à dévorer ou à picorer, encore plus réussi que le premier.

Célestopol 1922
d’
Emmanuel Chastellière
Éditions
L’Homme sans nom

Le siège des exilées

Fini en deux tomes, Le Siège des exilées est un OVNI dans les propositions manga actuelles. En effet, il s’agit d’une histoire de science-fiction, écrite et dessinée par une mangaka, Akane Torikai, qui n’est pas connue spécialement pour ce genre. Le tout sans extra-terrestre ni monstre organique ou mécanique dans l’un ou l’autre des camps en présence. Le Siège des exilées nous garde fermement sur Terre. Plus exactement nous sommes dans un pays indéterminé. Il y a de chaque côté d’un bras d’eau, la Ville et le bidonville où s’exilent toutes qui ne trouvent pas leurs places en ville. Dans ce monde, la société est devenue majoritairement matriarcale et surtout pas démocratique. Les hommes, qui y meurent jeunes, sont soit castrés chimiquement, soit utilisés comme étalon pour la reproduction avec les rares femmes encore « porteuses du Sceau », c’est-à-dire encore capables de donner la vie naturellement.
Dans ce monde étrange, nous suivons Sanada et Reihô qui se sont réfugiés dans le bidonville et y vivent d’expédient pour échapper à leurs destins : elle de mère génitrice et nourricière, et lui de reproducteur prisonnier. Nous y suivons également Mirai, jeune lycéenne de la ville qui va peu à peu remettre en question ce qu’on lui a appris.
L’histoire du Siège des exilées n’était pas faite pour s’éterniser, mais à mon avis un tome de plus n’aurait pas été de refus. Akane Torikai lance énormément d’idées dans le premier tome, en développent certaines dans le deuxième tout en y ajoutant des nouvelles. Et du coup, elle laisse des pistes inexplorées qui frustrent son lectorat, comme la raison poussant à octroyer une vie si brève aux garçons alors que la reproduction (tant par voie naturelle qu’artificielle) est de plus en plus hasardeuse et qu’à terme l’espèce dans son ensemble décline. Ou l’histoire de Mirai et de son amie, ou l’origine des jumelles…
Akane Torikai signe avec ce diptyque un ma
nga militant, miroir modernisé de Les Fils de l’homme de P.D. James. Son style de dessin très doux ne l’empêche pas d’être très crue dans son approche et de ne pas dénaturer son propos par des allusions ou des métaphores. Soyez prévenus et ne mettez pas ce manga entre des mains trop jeunes. En revanche, avec sa dystopie poussée à l’extrême, il offre matière à réflexion à un lectorat très large.


Le Siège des exilées
d’A
kane Torikai
Traduction de Gaëlle Ruel

Éditions
Akata

Folklorn

Quand j’ai choisi ce livre, je pensais lire un livre de science-fiction ou de fantasy contemporaine, surtout venant d’une maison d’édition nommée Erewhon. Raté ! Si parfois l’imaginaire se cache dans la littérature blanche, quitte à être primé, Folklorn d’Angela Mi Young Hur prouve que l’inverse est également possible.
Tout commence pourtant comme dans The Thing et moult récits d’horreurs. Sur une base scientifique en Antarctique, Elsa Park, physicienne américaine d’origine coréenne finit son séjour de six mois passés à y chasser les neutrinos. Souffran
t d’insomnie en raison de l’absence de nuit véritable, elle revoit son amie d’enfance imaginaire qui lui rappelle les contes de sa mère remplis de filles et de sœurs aux destins tragiques. Et si ce n’était pas que de la fiction ? Et si ces contes étaient d’une certaine façon sa propre histoire familiale répétée depuis des générations de mère en fille ?
Entre l’Antarctique, la Suède et la Californie, Angela Mi Young Hur dresse un portrait de femme torturée cherchant sa place dans le monde en perçant peu à peu les secrets de son passé. Fille de deux immigrants coréens traumatisés dans leurs adolescences par la guerre qui a coupé en deux leur pays, Elsa ne s’est jamais sentie à sa place dans cette famille entre un père abusif, une mère manipulatrice et un grand frère trop rêveur. À tel point qu’elle ne fait que la fuir, d’abord en obtenant une bourse pour
une école prestigieuse à l’autre bout du pays, puis pour un doctorat sur deux continents différents. Mais cette amie d’enfance et la mort de sa mère vont la replonger en plein dedans.
J’avoue avoir eu du mal à entrer dans Folklorn pour deux raisons principales. D’une part, parce que je ne m’attendais pas à ce genre de récit où dans un même chapitre l’autrice mêle les époques et où elle entrecoupe la narration de sa protagoniste par des contes folkloriques et des messages qui sont destinés à Elsa. Et d’autre part, parce que, contrairement à la plupart des héroïnes, Elsa n’est pas franchement aimable. Venue d’une famille dysfonctionnelle, elle apparaît froide, arrogante, prompte à se positionner en victime et surtout suprêmement égoïste. À se demander comment Oskar, Jester ou Linnea peuvent supporter aussi facilement ses caprices et ses sautes d’humeur, sans jamais la remettre à sa place…
Pourtant, le style de l’autrice m’a retenu au fil des pages, malgré des pauses fréquentes et en y intercalant d’autres lectures. L’animosité ressentie à la lecture envers Elsa n’est que le reflet de la piètre estime que celle-ci a d’elle-même. Et au fur et à mesure qu’elle dénoue les fils des récits de sa mère, elle fait la paix avec son passé et sa famille, et devient elle-même plus aimable.
Finalement, dans Folklorn, Angela Mi Young Hur donne la parole à ceux qu’on n’entend peu ou presque pas : les « secondes générations » perpétuellement tiraillées entre le pays d’où viennent leurs parents et celui où elles vivent et sont parfois nées comme Elsa.
Angela Mi Young Hur y parle également d’une forme de racisme plus insidieux, car n’étant pas forcément composés d’actes malveillants, et des préjugés liés à l’apparence physique. La narratrice y succombe d’ailleurs en rencontrant Oskar, coréen d’apparence comme elle, mais adopté et ayant grandi toute sa vie en Suède et donc bien plus européen de comportement et d’attente que l’Américaine sans filtre qu’elle est. En résumé, Folklorn est un texte bien plus fort que les premières pages ne le laissaient supposer.

Folklorn
d’
Angela Mi Young Hur
Éditions
Erewhorn

Braises de guerre

Parfois, tout ce que l’on demande à la science-fiction, c’est un peu d’aventures par-delà les étoiles. Et dans ce cas, rien de mieux qu’un bon space opera sans prétention. Cela tombe bien, c’est tout ce que Braises de guerre de Gareth L. Powell prétend, à raison, être : futé, truffé d’actions et parfait pour se détendre quelques heures.
Futé, car, contrairement à d’autres (oui, je pense fortement à Peter F. Hamilton), nous ne sommes pas aux prémisses d’une crise galact
ique, mais après la fin de celle-ci. Trois ans auparavant, le génocide nucléaire d’une planète entière a mis fin à une guerre entre deux factions humaines : le Conglomérat (grosso modo comme le précise l’une des narratrices, les Anglo-saxons capitalistes dans l’espace) et les Extérieurs (tout le reste qui n’hésite pas à se mêler aux autres espèces sentientes). Au début de Braises de guerre, Le Chien à Problèmes, croiseur dégoûté de la guerre, s’est reconverti dans le sauvetage de vaisseaux en détresse. Son équipage et elle (le croiseur a la mentalité d’une ado rebelle et utilise cette apparence comme avatar), vétérans des deux bords de la guerre tombe sur un naufrage pas tout à fait accidentel et doivent donc être éliminés. Par ailleurs, une poétesse arrogante est prise pour cible pour de mystérieuses raisons et des artefacts inertes depuis des millénaires se réveillent soudain.
Vous avez donc tous les éléments pour un bon petit space opera qui se lit très facilement. En effet, Braises de guerre est un roman choral où chaque chapitre est raconté par un personnage différent : le vaisseau, sa jeune commandante, la poétesse, le mécano extraterrestre qui s’exprime en vers libre et un agent de renseignements plutôt médiocre. Aucun des personnages, même si elle ou lui le cache bien aux autres, n’est sûr de ses décisions ni de la place à tenir dans cette histoire. Cette incertitude, ces remords et
ces hésitations rendent les personnages plus proches du lecteur malgré l’univers totalement différent dans lesquels ils évoluent. Au final, comme tout bon roman d’aventures, l’équipe sur laquelle personne n’aurait parié va complètement changer la donne dans la galaxie. À ce sujet, il existe une suite, L’Armada de marbre, à paraître en avril chez Denoël, mais le premier tome peut se lire de façon totalement indépendante. Vous pouvez tranquillement le refermer sans être frustré de ne pas connaître la suite de votre lecture. Quitte à entamer la lecture du second tome plus tard, quand l’occasion fera le larron. Ce que je ferais certainement.

Braises de guerre
de
Gareth L. Powell
traduction de Mathieu Prioux
Éditions
Folio

Un homme d’ombres

Quand on me parle de « New Weird » en littérature, je suis toujours curieuse. Soit le résultat est fascinant, comme presque tous les écrits de China Miéville, soit il me laisse dubitative comme la trilogie de Jeff Vandermeer dont le premier volume, Annihilation, vaut largement plus que les deux suivants. Avec Un homme d’ombre, Jeff Noon y ajouter une couche très alléchante : celle du polar hard-boiled avec privé désabusé et porté sur la bouteille à la clé.
Le point de départ du récit est effectivement très classique. John Nyquist, détective divorcé, miteux et fauché est embauché par le grand patron de la ville pour retrouver sa fille fugueuse de 18 ans. Ville dans laquelle opère Vif-Argent, un tueur en série insaisissable aux motifs mystérieux Sauf que…
Ce n’est pas n’importe quelle ville. Imaginez un peu la Grosse Pomme new-yorkaise revue et corrigée par le lapin perpétuellement en retard et le Chapelier fou d’Alice au pays des merveilles, tous deux vouant un culte aux divinités de la lumière. En effet, l’action se passe dans une mégalopole où le ciel et l’éclairage naturel n’existent plus, cachés derrière un gigantesque dôme couvert de lampes, miroirs, ampoules et autres sources d’éclairage. La Ville se divise en deux grandes sections : Soliade toujours éclairée et étouffante de bruits, d’activité et de chaleur ; et Nocturna où l’obscurité est maîtresse plus dédiée aux quartiers résidentiels et au repos. Entre les deux, le Crépuscule est un no man’s land brumeux réputé hanté et fui par tous. À ces particularités lumineuses, la Ville ajoute une conception particulière du temps. Affranchi des rythmes circadiens traditionnel, chaque citoyen y jongle entre les différentes chronologies en fonction de son humeur ou de ses activités du moment. Cette gestion du temps n’est pas sans risque. Elle génère ses krachs temporels à l’image de nos krachs boursiers, ses maladies (à l’image de la mère de la fugueuse s’efforçant perpétuellement de fixer le temps sur une heure précise) et même sa drogue, le kia, qui brise les frontières entre le passé, le présent et l’avenir. Pourtant natif de la Ville, John Nyquist va en découvrir les dessous et certaines de ses lois à la frontière entre la magie et la science qui la régisse sans que la majorité de ses habitants n’en aient conscience.
Comme souvent dans les deux genres pouvant revendiquer ce livre, l’ambiance fait tout. Dès les premières pages, vous êtes happé dans l’atmosphère étouffante et resplendissante de Soliade, étourdi par son rythme et, comme le protagoniste, parfois estomaqué par ses péripéties.
Malgré tout, jamais Jeff Noon ne vous perd dans son roman si étrange. Il vous tient par la main et vous guide au fil des pages entre clair et obscur sur le chemin menant à une vérité déconcertante. Un homme d’ombres est le premier d’une trilogie de romans centrés autour du personnage de John Nyquist. Espérons que les deux autres, The Body Library et Creeping Jenny, seront eux aussi bientôt traduits à La Volte.

Un homme d’ombres
de
Jeff Noon
traduction de Marie Surgers
Éditions La Volte

Affaires à suivre…

Il est parfois des livres qui après les avoir refermés ne vous permettent pas de juger si l’œuvre finale va vous plaire ou non. C’est le cas classique, en tout cas pour moi, du Seigneur des Anneaux dont le premier tome, La Communauté de l’Anneau qui est certes déjà un beau pavé, ne n’a pas permis de me décider au sujet de ce livre. J’ai dû enchaîner le suivant pour avoir une opinion et finalement finir la trilogie. Et ce fut le cas récemment avec deux lectures différentes : une en catégorie roman et l’autre en manga…

La Prophétie de l’arbre

Présenté comme une réponse francophone au cycle de Malazan et doté d’une couverture surprenante, La Prophétie de l’arbre de Christophe Misraki m’a suffisamment intrigué pour que je me lance dans une histoire de fantasy « classique » (comprenez dans mon cas ni de l’urban fantasy, ni de la fantasy satirique à la Terry Pratchett, ni du grimdark à la Glen Cook). Ce livre est le premier volume de ce qui sera La Trilogie de Pandaemon. Et… C’est une introduction à cet univers, aux différents personnages et à la problématique en cours.
L’univers ? Un monde reconstitué de bric et de broc après un affrontement entre les Forces du Mal et du Bien. Sur ce monde, plusieurs espèces sentientes coexistent tant bien que mal, certains du côté du Bien d’autres du côté du Mal, avec les humains en espèce la plus représentée et fluctuant entre les deux extrémités bien sûr. Les différents royaumes humains, ou Provinces, sont dirigeant qui détient l’Entité et dont la transmission se fait automatiquement à son héritier le jour de ses 23 ans.
Les personnages ? Principalement des humains venus d’une des provinces en question et lancés dans une quête mystérieuse. Certains porteurs de magies, les Utilisateurs, d’autres non. Mais également des créatures amphibies et ambitieuses (à la limite du concessionnaire automobile prêt à tout pour vous vendre son SUV), des Diables et autres.
La problématique ? Le principal est de retrouver le cœur volé d’une princesse qui aurait dû hériter d’une province avant la date fatidique de la Transmission. Pendant ce temps les différentes factions du Mal se lancent à la conquête des terres humaines. Et un singe du désert quitte son foyer pour aller dans une ville retrouver une Sans-Poil…
Vous êtes perdus ? Tout comme moi à la fin de La Prophétie de l’arbre. Le style est fluide et il y a de très bonnes trouvailles (le système de magie, le peuple amphibie et les Diables bureaucratiques à souhait), mais aussi des clichés (Massili, le classique de « la putain au grand cœur », les Tuins ou les Huirts et leurs « Surfacettes ») Et au bout de 593 pages, je n’arrive pas encore à voir où toute cette histoire va nous mener. En l’état, soit nous sommes au bord d’un chef d’œuvre de la fantasy, soit dès le deuxième tome le soufflé retombera et toute cette construction de monde ne servira pas à grand-chose… Il faudra lire la suite donc.

La Prophétie de l’arbre
de
Christophe Miskraki
Éditions Fleuve

Sarissa of Noctilucent Cloud

Ce manga parle de kaïjus et d’aviation. Forcément, il allait retenir mon attention. Dans un univers proche du notre, des créatures mystérieuses,  les arpenteurs célestes sortes de gros lézards volants, habitent les plus hautes couches de l’atmosphère. Ils ne sont habituellement pas dangereux pour les humains sauf… quand ils s’en prennent aux avions de ligne et autres appareils à haute altitude. Pour s’en protéger, les différents pays se sont réunis au sein de l’IOSS et s’appuie sur des adolescents aux pouvoirs mystérieux pour les combattre. Ce tome 1 nous présente la façon dont Shinobu Nabari va être recrutée et ses premiers combats contre les arpenteurs. À la manière de Tem dans Les Futurs mystères de Paris, la jeune fille a le don de transparence. Mais elle peut l’activer à volonté et l’étendre au-delà de sa petite personne. Pour l’instant, ce premier volume est un prélude : il nous présente les différents acteurs, commence à poser certains mystères (comme l’apparence de Danke ou la source des pouvoirs des adolescents), mais c’est tout. En l’état, soit nous aurons une histoire assez originale, soit un shonen classique dans un univers à la Pacific Rim ayant déplacé mechas et kaïjus dans les airs. Même si la dessinatrice n’a pas fait de grands efforts pour l’expression des visages, les avions et les arpenteurs sont eux bien restitués. Le manga vaudra au moins que je lise le tome 2 pour affiner mon opinion.

Sarissa of Noctiluscent Cloud
de Miki Matsuda (scénario) et Kome (dessins)
traduction de Akiko Indei et Pierre Fernande
Éditions Panini