Marmite et micro-ondes : une mise en bouche

La plate-forme de crowdfunding Ulule regorge d’œuvres littéraires ou de magazines cherchant à financer leur publication par leurs lecteurs. Certaines d’entre elles ont attiré mon œil et ma carte bancaire, comme l’anthologie Marmite et micro-ondes qui mêle récits de l’imaginaire et cuisine. En guise d’apéritif, j’ai eu le privilège de lire La Troisième dimension, la nouvelle de Romain Lucazeau figurant parmi les vingt textes de cette anthologie.
Courte, La Troisième dimension mélange habilement des thématiques à mi-chemin entre certains textes de Mark Twain (qui n’a pas écrit que Les aventures de Tom Sawyer) et ceux d’Adrian Tchaïkovsky, avec un style penchant vers le steampunk sauf que… Anthologie oblige, tout se passe à l’intérieur d’un réfrigérateur parisien… Et je ne vous en dirais pas plus pour ne pas divulgâcher toute la saveur de ce texte d’une vingtaine de pages. Elle est tout bonnement alléchante et donne envie de poursuivre sa dégustation par les autres textes de cette anthologie. Et qui sait, si le palier des 8500 € est franchi, avoir droit à une double ration avec une deuxième tome ?

Marmite et micro-ondes
Anthologie coordonnée par Vincent Corlaix et Olivier Gechter
À paraître aux éditions Gephyre

Nos héros sont malades

Attirée par la couverture à l’occasion d’une discussion sur Twitter, j’ai finalement craqué pour ce livre parlant psychiatrie et cinéma. Signé par le Dr Christophe Debien et illustré par Ben Fligans, Nos héros sont malades est à la fois très amusant à lire et très didactique.
Attention, vous ne sortirez pas de ce livre en étant capable de poser un quelconque diagnostic sur l’état mental de vos concitoyens. En revanche, vous aurez appris énormément sur les différentes maladies mentales et découvert les différences, voire les oppositions, entre les représentations classiques telles que nous les montre
nt le cinéma et les séries TV et la réalité du terrain.
Plutôt que d’étudier un personnage ou un film après l’autre, l’auteur s’attache à présenter plusieurs thématiques regroupées en séances, après une introduction sur le développement parallèle du cinéma
et de la psychiatrie. La première séance s’intéresse au stress post-traumatique sous toutes ses formes, la deuxième à la schizophrénie trop souvent présentée dans le monde de la culture comme un trouble de personnalités multiples ou le fait d’entendre des voix, la troisième se penche sur la dépression, la quatrième sur les troubles bipolaires, la cinquième est entièrement consacrée au suicide et à la série 13 reasons why sur Netflix (que je n’ai pas vu), la sixième s’occupe des psychopathes et sociopathes et la dernière s’intéresse aux thérapeutes et aux thérapies telles qu’elles sont montrées à l’écran.
Nos héros sont malades ne se veut pas exhaustif et n’aborde pas tous les troubles possibles : on n’y parle pas des représentations de l’autisme ou des troubles du comportement tels que l’anorexie ou les TOC par exemple, même si ceux-ci sont
aussi représentés à l’écran. En revanche, dans les thèmes abordés, il est passionnant et vous donnera forcément envie de voir ou revoir certains films comme Bringing Out The Dead de Martin Scorsese, Une femme sous influence de John Cassavetes ou Donnie Darko de Richard Kelly. De plus, l’auteur propose à la fin de chaque « séance » une sélection de films et séries illustrant les thèmes abordés. De quoi prolonger votre lecture par quelques heures devant l’écran.

Nos héros sont malades
De
Christophe Debien et Ben Fligans
Editions
Humensciences

The Relentless Moon

À l’heure où l’univers de Lady Astronaut of Mars fait ses premiers pas en version française avec la sortie de Vers les étoiles (The Calculating Stars) chez Denoël et de Lady Astronaute, une collection de nouvelles dans le même univers, chez Folio SF, penchons nous sur le troisième roman de cette série conçu par Mary Robinette Kowal : The Relentless Moon.
L’action débute en 1963 et Elma York, l’héroïne des deux premiers romans est en route pour Mars. Sur la Lune, la base est devenue une véritable colonie avec des résidents permanents, un musée et un restaurant (qui comme tout bon cliché américain qui se respecte s’appelle Le Restaurant et est tenu par un couple de Français)… Sur Terre, le programme spatial se poursuit tant bien que mal malgré des tensions croissantes entre les pays membres et une activité renouvelée des Earth First, terroristes voulant arrêter la course à l’espace au profit des populations terriennes.
Dans The Relentless Moon, nous suivons le point de vue de Nicole Wargin, ancienne WASP et faisant partie des six « astronettes » originales comme Elma York, mais également ancienne espionne durant la Seconde Guerre mondiale et femme du gouverneur du Kansas. C’est également une femme fragile, égoïste et entêtée voulant à tout prix cacher son arthrite et son anorexie pour rester dans le programme spatial. Alors que les sabotages se multiplient sur Terre, elle est chargée d’accompagner de nouveaux colons sur la Lune pour s’assurer qu’Earth First ne s’y est pas implanté également. Évidemment, les sabotages sur la Lune commencent dès l’arrivée et, pour corser le tout, une épidémie de polio se déclenche dans la population. La colonie va-t-elle survivre ?
Si The Relentless Moon se lit tout aussi bien que les deux premiers romans, je lui ai trouvé quelques longueurs par rapport aux autres. Sur Terre, l’action tarde à démarrer et sur la Lune, les sabotages s’enchaînent les uns après les autres avant d’être « miraculeusement » résolus dans les deux derniers chapitres. Et personnellement, je me serais passée de l’épilogue en forme de « happy end » de contes de fées. Pour autant, The Relentless Moon arrive à renouveler la série en s’orientant vers une trame différente. Nous ne sommes plus dans un récit pur de conquête spatiale, mais dans un roman d’espionnage qui se passe pour partie dans un environnement clos à 1/6e de G. En changeant de protagoniste, le ton de l’histoire a changé. Nicole Wargin est nettement moins sympathique qu’Elma York, mais elle est également beaucoup plus nuancée. Si le couple qu’elle forme avec son mari est clairement inspiré par celui de Jackie et John Fitzgerald Kennedy, la femme elle-même n’est pas parfaite. Elle fait des erreurs, peut se laisser aveugler par ses obsessions ou sa colère, mais elle en est consciente et les individus qui l’entourent aussi. Du coup, du point de vue des personnages, ce troisième roman est le plus équilibré des trois et humainement le plus intéressant. Le fait est qu’il présente également la vie de ceux et celles restant à terre pendant que leurs conjoints s’engagent dans des missions longue durée, mais également un moment souvent oublié dans les œuvres de science-fiction : la deuxième et la troisième étape de la colonisation. La Lune n’y est plus simplement un but d’exploration scientifique, mais devient un lieu de vie permanent où il faut commencer à réfléchir à une autosuffisance à long terme par rapport à la planète mère… Sans reproduire les mêmes erreurs. Un quatrième roman, The Derivative Base, est annoncé pour 2022 et nous y verrons peut être la deuxième étape sur Mars, à moins d’explorer une autre partie du système solaire ?

The Relentless Moon
De
Mary Robinette Kowal
Éditions Tor

Rich Larson en trois nouvelles

Certains éditeurs ont la bonne idée de proposer des nouvelles gratuites pour donner envie de lire les livres dont elles sont extraites. C’est le cas de Le Belial’ qui propose jusqu’au 15 novembre, un extrait de son prochain recueil dédié à Rich Larson, La Fabrique des lendemains (en vente le 29 octobre). Ne connaissant pas l’auteur et avant de savoir si j’allais investir dans un autre gros pavé, j’ai donc téléchargé Rentrer par tes propres moyens et je me suis aperçue à la lecture que j’en avais une autre sur ma liseuse (récupérée gratuitement grâce à Tor.com cette fois-ci) Painless, qui sera également traduite dans le recueil précité sous le nom de Indolore et qu’une troisième, un peu plus longue est disponible également sur Tor.com, How Quini the Squid Misplaced His Klobučar.
Né en Afrique, ayant vécu en Europe et en Amérique du Nord, Rich Larson est un auteur particulièrement cosmopolite et ces trois nouvelles en sont la preuve. Chacune d’entre elles se passe sur un continent différent : l’Amérique pour Rentrer par tes propres moyens, l’Afrique pour Painless et l’Europe pour How Quini the Squid Misplaced His Klobučar. Dans ces trois récits, Rich Larson se classe résolument dans un univers cyberpunk. Des consciences sont téléchargées directement dans des puces en attendant d’être clonées dans Rentrer par tes propres moyens, le personnage de Painless est doté d’implant et a subi une manipulation génétique qui en fait un soldat d’un genre très particulier, et les arnaqueurs de How Quini the Squid Misplaced His Klobučar ont plus d’implants et de piratages possibles que dans les rêves les plus fous de Neuromancien et du Samouraï virtuel réunis.
Et pourtant, chacune de ces nouvelles a une tonalité différente : mélancolique parlant du passage du temps et du sens de la vie dans la première, guerrière à la limite de l’horreur pour Painless (avec une histoire de double que ne renierait pas Tade Thompson et sa Molly Southeborne), très rythmée reprenant le déroulé d’une arnaque classique où le plan ne se déroule pas sans accroc dans la troisième. À chaque fois, le style de l’auteur change comme un caméléon pour s’adapter à l’univers de ses personnages.
Et en soi, le suivre d’une nouvelle à l’autre est un exercice de lecture intéressant. Notez ce nom, Rich Larson, vous en entendrez surement parler prochainement.

Rentrer par tes propres moyens
De
Rich Larson
Traduction de Pierre-Paul Durastanti
Éditions L
e Bélial’
Painless
How Quini the Squid Misplaced His Klobučar
De Rich Larson
Éditions Tor

Perles

Bien que très daté temporellement, Membrane, le roman de Chi Ta-wei m’avait laissé une impression forte. Ce nouveau livre à son nom, Perles, n’est pas un roman, mais une collection de six longues nouvelles allant du fantastique à la science-fiction principalement écrites entre 1995 et 1996, sauf celle ouvrant le recueil publiée pour la première fois en 2020. Chacune aborde une facette de l’écriture de l’auteur et de ses obsessions : littéraires, liées à la sexualité et au genre, à la parentalité, à son île, etc.
Celle qui ouvre ce recueil donc, Perles, est à la fois le texte le plus récent et le plus déroutant du livre. Le monde de Gros Ours et de Petit Lapin est tellement différent du nôtre qu’il y a une somme d’informations à ingérer sur une trentaine de pages pour ce qui n’est finalement que le récit d’un adultère plus ou moins accepté par l’autre conjoint. Cette nouvelle donne néanmoins le ton. D’une page à l’autre, ce recueil bousculera sans cesse les préconceptions de l’auteur. Ainsi La Comédie de la sirène est-elle une réécriture d’Andersen, un pastiche de Disney ou une critique des prétentions littéraires de l’auteur en début de carrière ? Et Éclipse dont Chi Ta-wei cite Antonioni ou John Waters comme références avec un double hommage à Kafka et T.S.Eliot joue également avec les apparences et les mots, évoquant fortement pour le coup les dystopies de J.G.Ballard. Au fond de son œil, au creux de ta paume, une rose rouge va bientôt s’ouvrir est, elle, un récit de science-fiction très expérimental également, mais très fort en émotion et dont les nombreux clins d’œil mythologiques fournissent les clés. Finalement, même si elles sont très différentes l’une de l’autre, L’après-midi d’un faune et La Guerre est finie semblent presque des textes classiques par rapport aux quatre autres récits. Cela ne veut pas dire qu’ils sont moins intéressants, en jouant pour l’un sur l’obsession et la culpabilité et pour l’autre sur l’humanité et la prise d’indépendance, mais ils sont d’un abord plus facile que les autres textes.
Dans son ensemble, Perles de Chi Ta-wei demande une certaine collaboration intellectuelle du lecteur et pourra parfois le laisser de marbre comme pour ma part avec Éclipse, mais ce recueil est très riche et je fais le pari que sur les six nouvelles, la majorité saura vous toucher, car parlant finalement de façon très personnelle et par le prisme queer propre au vécu de l’auteur de préoccupations universelles.

Perles
De
Chi Ta-wei
Traductions de Olivier Bialais, Gwennaël Gaffric, Coraline Jortay et Pierrick Rivet
Éditions
L’Asiathèque

The Hollows

En 2020, ce n’est pas une, mais deux de mes séries d’urban fantasy favorites qui ont repris du service. Après vous avoir parlé des Dresden Files de Jim Butcher, examinons désormais la série The Hollows de Kim Harrison. En effet, six ans après ce qui aurait dû être le treizième et dernier livre de la série, The Witch With No Name, l’autrice revient dans cet univers avec un American Demon franchement réussi et a déjà annoncé un prochain roman pour l’été 2021.
Pourquoi parler de The Hollows en octobre ? Parce que c’est la série parfaite pour Halloween ou Samain. L’héroïne principale est une sorcière, travaillant et vivant avec une vampire et un pixie (pensez lutin ailé du même type que la fée Clochette, mais au masculin avec des ailes de dragon et très doué en escrime et manipulation de la vidéosurveillance). Au fil de la série, vous allez y croiser des démons, des elfes, des fantômes, des loups-garous et même des tricksters celtes ou amérindiens et un esprit asiatique manipulateur de rêve. Le tout étant placé dans une dystopie de science-fiction où des tomates génétiquement modifiées ont
causé la mort d’un quart de la population humaine. Les différentes races surnaturelles, les Inderlanders, étant désormais aussi nombreuses que les humains, elles se sont révélées au grand jour, et certaines ayant accumulé puissance et fortune au fil des siècles ont pris les rênes du pouvoir pour éviter de tomber dans le chaos total. Un quart de siècle plus tard, humains et Inderlanders vivent côte à côte. Et à Cincinnati où se passe principalement la série, ils vivent chacun d’un côté du fleuve et ont chacun leur force de police.
Sorcière qui a quitté l’une de ces forces de police, ce qui est l’objet du premier roman De
ad Witch Walking, Rachel Morgan veut gagner sa vie comme chasseuse de prime, garde du corps et détective privé. Sauf que son passé médical d’enfant fragile toujours entre deux hôpitaux va la plonger au cœur de la guerre multimillénaire que se livrent démons et elfes, dans cette réalité et la suivante. De roman en roman, elle a va également démêler les intrigues politico-mafieuses des vampires, bousculer le statu quo des garous et changer la vie d’une banshee et d’une dryade. Le tout avec un mélange de puissance et de maladresse qui fait que chaque livre se dévore très très vite avec de grands éclats de rire. Si la romance est nettement plus présente dans The Hollows que dans The Dresden Files, elle n’est pas le moteur majeur de la série, certes axée sur les relations personnelles entre ses personnages, mais portée principalement par les liens amicaux ou familiaux des uns et des autres. Le tout dans des romans plutôt gros où l’action est suffisamment présente pour vous tenir en haleine jusqu’à la dernière page.
Attention, cette série – comme The Dresden Files –  a commencé à être traduite chez Bragelonne, mais elle a été vite abandonnée depuis. Il ne reste pour l’instant que la possibilité de la suivre en anglais.

The Hollows
De
Kim Harrison
Éditions
Harper-Collins

Avis d’invité : L’Assasin royal

Ce blog s’ouvre parfois à des invités qui nous font partager leurs coups de coeur. Ici, Jed 31 ans, lecteur aux goûts éclectiques dans l’imaginaire. Celui-ci a choisi de nous parler d’une saga devenue un classique de la fantasy, qui l’a marqué au point qu’il la connaît « presque par cœur » : L’Assassin royal de Robin Hobb. Laissons-lui la plume…

Comment régiriez-vous si, depuis votre plus jeune âge, vous étiez un pion sur un échiquier, incapable de bouger de votre propre volonté, et aveugle à la stratégie des deux joueurs ? Sûrement très mal. C’est pourtant ainsi que notre héros du jour FitzChevalerie Loinvoyant, bâtard du prince-servant Chevalerie Loinvoyant, a vécu une partie de sa vie.
La saga de L’Assassin royal, écrite par Robin Hobb, nous plonge dans les affaires politiques du Royaume des Six-Duchés, et nous fait vivre à travers son personnage principal les crises que la famille royale doit affronter. Complots, guerres, affaires politiques et magie vont rapidement s’insérer dans le quotidien de FitzChevalerie qui s’efforce en parallèle de dissimuler et protéger ses propres secrets.
Ce dilemme d’avoir à constamment choisir entre son devoir familial et sa vie personnelle le mène à des décisions impulsives aux conséquences dramatiques ainsi qu’à de nouveaux problèmes qui permettent de tenir le lecteur en haleine tout le long des romans.
Jeune adolescent, adulte trentenaire, cinquantenaire grisonnant. Entre quinze et vingt ans séparent chacune des trois trilogies qui constituent cette saga. Avec ce format, l’autrice est en mesure d’étendre le récit initiatique du héros sur une longue période, et de nous offrir à chaque nouvelle aventure, un FitzChevalerie plus mature, qui a eu le temps de réfléchir aux conséquences de ses décisions passées et d’apprendre de ses erreurs.
Cela permet également de rafraîchir le contexte social et politique dans lequel les événements ont lieu. Robin Hobb a réussi à créer un univers médiéval fantastique en constante évolution, grâce aux aventures de Fitz. Au centre de ce monde, nous trouvons le Royaume des Six-Duchés gouverné par la famille Loinvoyant dont le rôle est de naviguer à travers un fourbi de politique intérieure et extérieure afin de maintenir la paix et la stabilité de leur domaine. Chaque évolution apporte de nouveaux problèmes menaçant le pouvoir royal, la tranquillité du royaume et la sécurité de la famille régnante.
Un des plus gros vecteurs de changement est sans aucun doute la magie, ou plutôt les magies. Toutes deux basées sur la puissance de l’esprit, l’une est glorifiée par la population en tant que magie des Rois, l’autre vilipendée et considérée comme magie sale, indigne et passable de peine de mort. Elles se trouvent régulièrement au cœur des problèmes traversés par les personnages, et leur importance ne cesse de croître au fur et à mesure que les héros en découvrent les secrets oubliés.
Malgré quelques irritations que l’on peut ressentir à cause du caractère adolescent de FitzChevalerie, la saga de l’Assassin royal arrive à narrer efficacement les aventures poignantes de personnages auquel on s’attache rapidement dans un monde fascinant.

L’Assassin royal
De
Robin Hobb
Traduction de Arnaud Mousnier-Lompré

Éditions
Pygmalion et J’ai Lu

Night of the Mannequins

Que l’on l’appelle Samain, Halloween ou Jour des Morts, la fin octobre et le début novembre est une période propice pour les amateurs d’horreur. Du coup, il y a de fortes chances pour que le fantastique, l’étrange et l’horreur s’invitent un peu plus souvent que d’habitude sur ce blog.
En grande amatrice de film de genre, en particulier ceux de slasher
s, je ne pouvais que me laisser tenter par le dernier titre paru de Stephen Graham Jones, Night of the Mannequins. Très court roman, ce titre est une ode aux Michael Myers, Ghostface ou autre Freddy Krueger. Et il a la particularité de nous placer dans la peau… du meurtrier.
Dans une petite ville paumée au fin fond du Texas, quatre amis d’enfance en fin de lycée décident de ressortir l’un de leurs vieux jouets, un mannequin, et de faire une blague à la cinquième de la bande en l’infiltrant dans la salle de cinéma où celle-ci travaille. Sauf qu’en cours de séance, la créature de plastique se lève et sort… Quelque temps plus tard, un camion fou dévaste la maison d’un des membres de la bande, tuant toute la maisonnée, chiens compris. Est-ce la vengeance du mannequin pour avoir été oublié pendant si longtemps ? Et s’il fallait tuer, un à un, les responsables de la blague pour éviter que le mannequin ne fasse encore plus de dommages collatéraux ?
Raconté entièrement à la première personne, Night of the Mannequins nous permet de comprendre comment un adolescent somme toute normal finit par se livrer à un bain de sang et à tuer les personnes qui lui sont les plus proches, tout en pensant agir pour la bonne cause. Tous les moments clés des films d’horreur sont présents dans ce récit, y compris la fameuse « final girl », et feront sourire les amateurs du genre. Et comme pour les bons films d’horreur, cette grosse nouvelle arrive non seulement à détendre le lecteur, mais également à lui donner quelques pistes de réflexion sur le temps qui passe, l’amitié qui se délite, le danger posé par les fous des armes, ou tout simplement l’ennui profond des petites villes… Une courte pépite à lire avant ou après entamer un marathon devant votre série horrible fétiche… Ou dans mon cas, revoir une fois de plus La Cabane dans les bois.

Night of the Mannequins
De
Stephen Graham Jones
Éditions
Tor

Clément Coudpel contre les spectres de la Samain

Connaissant principalement Livr’S à travers les deux plus récents livres de Graham Masterton et un polar futuriste, je me suis laissé tenter par la couverture de celui-ci. Signé Manon d’Ombremont, Clément Coudpel contre les spectres de la Samain a tout d’un roman fantastique jeunesse. Et quoi qu’en dise l’autrice, c’en est un, même si son protagoniste principal, grand amateur de manga et d’anime, dirait qu’il commence comme un shonen pour finir en seinen. Ou plus exactement qu’il ne se termine ni sur un happy end parfait, ni sur une tragédie, mais sur une fin douce-amère comme l’est souvent la vie.
De quoi parle Clément Coudpel contre les spectres de la Samain ? Du jeune Clément C., issu d’une famille de macrales (c’est à dire sorciers en wallon) qui, traumatisé par la mort de sa mère lors d’un rituel, rejette son héritage magique et veut vivre comme n’importe quel autre adolescent de 13 ans : à s’ennuyer en cours, jouer sur son ordinateur et lire des mangas. Sauf que les autres macrales de la région insistent pour qu’il prenne sa place au Cénacle, que sa sœur perd la mémoire, que sa tutrice bien que réduite à l’état de spectre lui mène la vie dure et que l’oncle de la famille est un immortel plus tellement très frais. À l’approche de la Samain, sa rébellion adolescente va libérer d’anciennes rancœurs et avoir des conséquences désastreuses. Y survivra-t-il ?
Après deux livres aussi denses que passionnants, lire
Clément Coudpel contre les spectres de la Samain fut une respiration bienvenue. Très agréable, il se dévore très vite grâce à des chapitres particulièrement courts. Son mélange constant entre différents univers magiques et culture geek est très plaisant. Et l’autrice évite les clichés avec des personnages qui ressemblent à des oignons : chaque couche en cache une autre…

Clément Coudpel contre les spectres de la Samain 
De
Manon d’Ombremont
Éditions L
ivr’S

Eriophora

Si le monde d’Eriophora a servi de cadre à trois nouvelles du recueil Au-delà du gouffre de Peter Watts, il est désormais au cœur de cette longue novella, ou de ce court roman suivant votre point de vue. De façon surprenante, c’est l’un des textes les plus faciles et rapides à lire de cet auteur spécialisé dans la SF la plus hard-core qui soit, alors que deux des trois nouvelles précédentes du cycle, L’Île et Géantes, sont parmi les plus perchés de ses écrits. Ici, l’Eriophora est un vaisseau-astéroïde embarqué dans un voyage au long cours à travers la galaxie pour construire des portails de déplacements instantanés entre les étoiles. À son bord se trouvent 30 000 spores, des êtres humains spécialement conçus pour servir d’ouvrier et de petites mains quand Chimp, l’intelligence artificielle du vaisseau, et ses robots se trouveront devant un problème demandant de l’intuition et non de la logique. Chaque spore n’est éveillée que quelques jours par ans avec au grand maximum une dizaine de ses semblables qui formeront sa tribu. Au fil du temps, et sans avoir rencontré jamais personne passant par les portails ou venu de la Terre, les choses déraillent. Et la viande, comprendre la cargaison humaine, commence à devenir paranoïaque. À tort ou à raison ? Et comme le dit très bien l’un des personnages : « Comment fomenter une mutinerie quand on n’est éveillé que quelques jours par siècle, quand votre petite poignée de conjurés est remaniée chaque fois qu’ils sont appelés sur le pont ? Comment conspirer contre un ennemi qui ne dort jamais, qui dispose de toutes ces ères vides pour explorer exhaustivement le moindre recoin, tomber sur le moindre indice que vous auriez pu avoir l’imprudence de laisser traîner ? Un ennemi dont le champ de vision englobe l’intégralité de votre monde, un ennemi qui peut voir par vos yeux et entendre par vos oreilles en haute définition, comme s’il était vous-même ? »
Eriophora est l’histoire de cette rébellion avec une narratrice déjà présente dans les nouvelles de Au-delà du gouffre, partagée entre l’amitié qu’elle éprouve pour l’IA, le rejet de certaines décisions et actions prises par celle-ci durant ses périodes de sommeils, et la solidarité envers les autres spores. Peu fiable aussi bien vis-à-vis des autres voyageurs que vis-à-vis du lecteur, elle n’a qu’une vision partielle de l’action et le retournement final, qui m’a rappelé celui d’Acadie de Dave Hutchinson, en est la preuve. Roman d’ambiance et de hard-SF, à la science pourtant facilement expliquée même pour les novices, Eriophora est une excellente porte d’entrée dans l’univers particulier de Peter Watts. Et une fois que vous avez lu le livre, reprenez le page par page pour chercher le message caché de l’auteur, et poursuivre l’expérience de lecture quelques millénaires plus loin. Ou vous pouvez, si vous ne l’avez déjà lu, lire la nouvelle Éclat présentant une autre facette de la narratrice gratuitement jusqu’au 18 octobre 2020 en la téléchargeant ici.

Eriophora
De Peter Watts
traduction de Gilles Goullet
Éditions Le Bélial’