Avis d’invitée — Omale

Après nous avoir parlé de sa série favorite Malazan, Laetitia revient sur l’un de ses coups de cœur récents, l’auteur Laurent Genefort et plus précisément son livre Omale. Laissons-lui la plume…


Je rédige ce résumé quelques semaines après avoir lu le 1er tome d’Omale, sur la base des notes prises lors de cette lecture. Depuis, j’ai dévoré les autres livres de la trilogie, ainsi que toute la littérature de Genefort. Ça s’appelle un coup de cœur !

À noter que, bien qu’il soit apparemment un membre connu et reconnu de la scène SF française, j’ai découvert Laurent Genefort à cette occasion. Et pour la petite histoire (ceux qui savent…), j’ai hérité de ces livres qui appartenaient à madame la mère de @natouille.

Omale est un univers infini… et plat. Du moins au début de la saga, même si le lecteur apprendra par la suite que ce sont ses dimensions gigantesques qui empêchent de l’appréhender, d’autant plus que la science n’a pas — ou plus — droit au chapitre sur Omale. Trois races, des rehs, y cohabitent difficilement. L’une est d’origine terrestre, tandis que les 2 autres sont totalement extra-terrestres.

Les Chiles sont des guerriers, navigateurs et praticiens d’un « jeu », le fejii, qui pourrait être assimilé à une philosophie, ou une manière de vivre, voire une spiritualité si tant est que ce terme soit applicable à la perception Chile, et qu’ils sont les seuls à pouvoir maîtriser (bien qu’une version dégradée soit accessible aux autres races). Les Hodgqins sont plus contemplatifs, ce sont des linguistes et penseurs fabuleux, mais qui perdent leur langage originel quand ils en apprennent un autre. Enfin, les humains sont partagés entre panslamistes et escopaliens. Il va sans dire que la religion, dans toute son intransigeance et son sectarisme, tient une place prééminente dans la société humaine.

La manière dont les 3 races ont été amenées sur Omale ainsi que toute leur culture technologique ont été perdues au fil des siècles. Seuls quelques rares fragments de leurs savoirs d’antan subsistent.

La xénophobie, les guerres fratricides et les guerres de religion sont le décor de la quête que 6 compagnons improbables vont entreprendre, à la recherche d’un personnage historique, ou mythique, qui sait ? Les voilà réunis à bord d’un aéronef, par le hasard, ou par le fejii, ne se connaissant pas les uns les autres, et voguant pourtant vers une destinée commune. Des fragments d’œuf dont ils sont chacun dépositaires vont leur permettre, une fois leurs différences acceptées, de résoudre le puzzle ou plutôt de suivre un chemin antique dont le tracé les mènera à une révélation improbable.

Omale se déroule dans un environnement steampunk, mais doté d’une technologie agonisante plutôt que d’un grand élan vers le progrès. Nos personnages évoluent sur une terre « remodelée », des étendues maritimes immenses, avec des voyages dont la durée se compte en années plutôt qu’en mois à bord de moyens de transport, qu’il soient terrestre ou aériens, dont le nombre de passagers se chiffre en millier, voire dizaine de milliers.

La flore, la faune et l’environnement xénobiologique sont décrits dans les moindres détails, ce qui contribue à donner une épaisseur et un réalisme impressionnant à l’univers. La narration est une espèce de mélange entre Miéville et Simmons (dans Hypérion), en particulier si on prendre en compte la dimension de quête des personnages, tandis que l’histoire personnelle de chacun vient s’immiscer dans le récit principal, donnant du corps aux personnages et mettant en relief des points de vue sociétaux.

Ce premier tome m’a enthousiasmé au moins autant par la manière d’écrire de Genefort que par l’histoire en elle-même. Une découverte inestimable !

Omale
de Laurent Genefort
Éditions J’ai Lu

En guise d’apéritif — Fournaise

Comme son parèdre éditorial, Scylla, l’avait fait avant avec Bienvenue à Sturkeyville, les éditions Dystopia s’apprêtent à publier un recueil de nouvelles de Livia Llewellyn, Fournaise au mois de novembre prochain. Alors que la précommande bat son plein, la nouvelle-titre du recueil est disponible gratuitement en téléchargement, traduite comme toutes les autres par Anne-Sophie Homassel.
L’histoire est racontée par une jeune fille. Elle explique les changements survenus dans sa ville natale. Ceux-ci, délétères et insidieux, s’attaquent aux magasins comme aux habitants jusqu’à ce qu’il n’y a plus qu’elle, sa mère et leurs souvenirs…
Livia Llewellyn est une autrice œuvrant depuis le début du XXIe siècle et écrivant principalement des nouvelles d’horreur « sexuellement explicite » selon ses propres termes et des poèmes. Fournaise n’est pas sexuellement explicite et son horreur est insidieuse, mais elle dépeint quelques scènes proprement effrayantes et, bien que s’adressant à des adultes, son texte n’est pas sans rappeler le Coraline de Neil Gaiman. Si ce texte donne le ton du recueil à venir, je ne vais pas regretter ma précommande.
Si vous souhaitez découvrir d’autres textes de l’autrice en attendant le recueil, son site liste certaines de ses publications à lire en ligne (en anglais).

Fournaise
de 
Livia Llewellyn
traduction d’
Anne-Sophie Homassel
Éditions
Dystopia

Nos mondes i-maginés

De la maison d’édition Akata, je ne connaissais jusqu’ici que les mangas et non la collection de romans. Réparons cette erreur avec Nos Mondes i-maginés de Tetsuya Sano. Ce livre nous raconte l’histoire croisée de Somei, Yoshino et Mashiro. Les deux premiers se rencontrent au collège et se lient d’amitié grâce à un amour commun de la littérature et de l’écriture. Quand Yoshiro publie un best-seller à la fin du collège, Somei rongé par la jalousie, fait un blocage et n’arrive plus à écrire. Quand elle meurt, il s’enfonce dans la dépression et n’arrive plus qu’à envoyer des mails à l’adresse de son amie défunte. Un jour, il reçoit une réponse… Y a-t-il un signe ? Et quelle est la place de la nouvelle du lycée, Mashiro, elle aussi fan de l’œuvre de Yoshino ?
Roman relativement court, Nos Mondes i-maginés est lourd du mal-être de ses personnages. Ceux-ci sont des adolescents en décalage avec les attentes de leur entourage, mais aussi avec leurs envies et leurs sentiments. Du coup, le récit oscille du fantastique au polar ou au récit de sortie de l’enfance classique. D’autant qu’on y suit deux trames temporelles : l’une où Yoshino est morte et où Somei survit en tentant de guérir son rapport à l’écriture, et une où elle est vivante. Jusqu’au bout, le lecteur se plaçant du point de vue de Somei ne sait sur quel pied danser. Et si le jeune homme n’est pas particulièrement sympathique ni populaire, il en est bien conscient. Déjà solitaire avant de rencontrer Yoshino, la mort de cette dernière n’a fait que le renfermer un peu plus dans sa coquille. Et pourtant ce sont ses mots qui lui permettront de s’épanouir.
Proposé dans la collection « Young Novel », Nos mondes i-maginés est effectivement à destination d’un public adolescent (ou de parents d’adolescents). S’il dépeint parfaitement les sentiments d’inadéquation, de déprime ou d’incertitude de cette tranche d’âge chez leurs personnages, il a l’avantage ne de pas plaquer de leçon de morale sur le récit. Certes la fin est plus heureuse, mais elle n’est pas réellement un « happy end ». Comme dans la vie.

Nos mondes i-maginés
de Tetsuya Sano
traduction de Diane Durocher
Éditions Akata

Cochrane vs Cthulhu

Quel rapport y a-t-il entre le fort Boyard et Champollion ? Que se passerait-il si le marin le plus ingénieux de la marine britannique après l’amiral Nelson s’alliait à son ennemi naturel : la Garde impériale napoléonienne ? Quel adversaire commun pourrait réunir tous ces personnages ? Si ce n’est le Grand Ancien du titre miraculeusement téléporté en Charente — Maritime. À partir de ce qui pourrait servir d’ingrédient à un pari oulipesque ou à une partie de Kamoulox géante, dans Cochrane vs Cthulhu, Gilberto Villarroel dresse une fresque maritime épique. Ici le fort Boyard et la baie qui l’entoure n’ont rien à voir avec une émission de TV estivale. Flambant neuf et armé de tous côtés de son sous-sol jusqu’à son sommet, le fort protège les lieux, mais surtout un mystérieux artefact. Une nuit plusieurs événements se produisent en même temps. Les frères Champollion et un commissaire politique arrivent, mandatés par l’Empereur pour percer le mystère de l’objet. Et Lord Cochrane, marin écossais soi-disant en disgrâce se laisse capturer pour passer la nuit dans le fort. Tandis que des êtres étranges venus de la mer lui donnent l’assaut.


D’une certaine façon, Cochrane vs Cthulhu est un tour de force réussi. Gilberto Villarroel arrive à mêler roman militaire historique et horreur lovecraftienne en faisant, comme il se doit, monter l’angoisse et la terreur de façon insidieuse jusqu’à l’explosion finale. Les amateurs des deux genres devraient donc être ravis et y trouver leur compte. Et pourtant, le roman n’échappe pas à certains défauts qui m’ont plusieurs fois agacé et m’ont sorti de sa lecture. Ainsi Gilberto Villarroel porte une trop grande attention aux détails maritimes ou de l’armement au détriment de l’action. Nul n’a besoin d’avoir un descriptif détaillé sur plusieurs lignes des fusils napoléoniens en pleine bataille ! Le tout au détriment de la profondeur des personnages. Que ce soit le capitaine Eonet qui nous sert de compagnon d’un bout à l’autre du roman, de ses seconds, des frères Champollion ou de Lord Cochrane lui-même, ils sont tous décrits d’un bloc sans réelle zone d’ombre ou de profondeur. À la manière des personnages de théâtre de boulevard que le public doit pouvoir identifier et classer dès la première réplique. De plus, dans la grande tradition du feuilleton romanesque à retrouver tous les jours ou semaines dans son journal favori dont il s’inspire, tout au long du livre, l’auteur revient sur des événements qui se sont déjà passés dans l’histoire. Sans les présenter sous un angle différent, mais comme s’il avait peur que le lecteur oublie ce qu’il s’était passé quelques chapitres plus haut. Le processus rend la lecture du livre aussi laborieuse que si le lecteur avait affronté les tempêtes océaniques et Cthulhu pleinement réveillé aux côtés des personnages. Depuis, le deuxième tome, Lord Cochrane vs l’Ordre des catacombes, est paru en grand format chez Aux Forges de Vulcain.

Cochrane vs Cthulhu
de Gilberto Villarroel
Traduction de Jacques Fuentealba
Edition
s Pocket

(critique initialement parue dans Bifrost n°99)

Melmoth furieux

« Me prend soudain l’envie d’aller brûler Eurodisney. » Dès les premières pages de Melmoth furieux, Sabrina Calvo annonce la couleur. Ou plutôt l’un des tons de son roman, tour à tour rageur, fantasque, drôle, mélancolique, triste, doux, violent, rêveur, sarcastique… À moins que celui-ci ne soit une geste poétique écrite non en vers, mais en prose ?
Toujours est-il que ce livre nous raconte l’histoire de Fi, banlieusarde réfugiée dans la Commune de Belleville après que son frère se soit immolé par le feu lors de l’inauguration du parc d’attractions. Ce geste fut l’un des premiers d’une série aboutissant à la chute des différents gouvernements et au fait que Mickey et consorts tombent le masque.
Dans un monde à la fois proche du nôtre et très éloigné, sur la colline de Belleville, une poche de résistance lutte à coup d’idéal collectif, d’entraide, de jeux vidéo et de mode, de récupération et de sentiments. Dans cet endroit, Fi coud, aime et câline, mais, hantée par son frère, elle rêve de vengeance et de libération. Et se demande qui est Villon ? Comment lui et son canard à trois pattes sont-ils entrés dans sa vie ? Pourquoi ? Et peuvent-ils l’aider contre Melmoth ?
Laissez-vous porter par les mots et ne cherchez pas de linéarité dans ce récit : il n’y en a pas. L’œuvre est comme les tenues et les pensées de Fi : entremêlée et nouée jusqu’à la révélation finale. La protagoniste mélange les temps comme les tissus : son passé avec son frère dans une cité de banlieue, son présent dans un Belleville recrée à l’image de la Commune de 1871 entre peur et utopie joyeuse et un futur possible, celui de sa Croisade des enfants contre Eurodisney.
Alors que l’histoire se dévide, elle passe d’un réalisme fantaisiste au pur féérique en passant par la noirceur de certains assauts évoquant Strange Days. Il y a de la magie à l’œuvre dans ce texte, entretissé de références croisées et détournées, qu’elle soit détournée par des puissances mercantiles ou renouvelée et réemployée par Fi et les autres communards. L’histoire comme la mode ne sont-elles pas une éternelle réinvention du monde ?
Avec Melmoth furieux, laissez-vous surprendre dans les rues de la ville, casque sur les oreilles, à partager ses joies, ses luttes et ses peines tout en contemplant le plus beau panorama de Paris.

Melmoth furieux
de 
Sabrina Calvo
Éditions
La Volte

Les derniers parfaits

Ce texte est issu d’une lecture commune avec Lianne du blog De livres en livres. Celle-ci avait pour thème la fantasy classique (genre que je connais mal) avec deux exigences (un livre ne faisant pas partie d’une série pour moi, un auteur français pour Lianne). Notre choix s’est donc arrêté sur le roman de Paul Beorn, Les derniers parfaits.
Comme son titre l’indique, Les derniers parfaits va revisiter la lutte entre le catharisme et la chrétienté dans un univers aux limites temporelles et géographiques floues. La croisade contre les Albigeois a eu lieu, l’Espagne (ou plutôt ici Hispania) est devenue une ile et Tarbes un port, l’Empire romain s’est effondré dans un cataclysme étrange… Nous y suivons Christo (mi franc, mi occitan) et trois autres prisonniers de guerre des catharis dans leur évasion et leur fuite pour prévenir le roi des Francs du danger. Au fur et à mesure, ils vont découvrir que la dictature cathari n’est pas si homogène que cela et que les Bonnes Dames et les Bons Hommes luttent encore pour revenir aux sources de leur religion dévoyée, et que le royaume Francs n’est pas non plus si parfait. Et bien qu’ils soient tous adepte d’une forme de magie ou d’une autre, ils vont en apprendre un peu plus sur ses origines et ses répercussions dans le monde qui les entoure.
Moi qui trouve un côté répétitif aux romans de fantasy classiques, car ils sont souvent des romans de quêtes et d’apprentissage sur soi, je suis servie avec Les derniers parfaits ! Le plan de Paul Beorn y est fidèle : constitution du groupe, départ à l’aventure, multiples péripéties, séparation des compagnons, découverte d’un guide sage (Dame Félix), retrouvailles, apothéose et combats finaux. Sauf que… l’auteur les détourne habilement et arrive à surprendre. Déjà en choisissant un cadre peu commun, et en mêlant magie aux grandes religions de l’Antiquité et médiévales de l’Europe occidentale. D’autre part, car la quête est avant tout une fuite et que tous les compagnons n’ont pas le même but : l’un veut faire tomber la dictature, l’autre trouver une mythique cité perdue, un autre encore cherche sa femme et le dernier veut protéger sa dulcinée… Enfin, il évite le côte binaire de certains romans de fantasy (y compris chez Tolkien) : tous les catharis ne sont pas d’horribles monstres, tous les compagnons (y compris les protagonistes Christo et Mousse) ne sont pas tout bons et parfaits. Et leurs erreurs ou coups de sang se payent cher. Enfin, l’écriture de Paul Beorn est particulièrement fluide. Elle rend les presque 500 pages du roman très rapides à lire. Seul bémol en numérique, les appels à la note sont assez pénibles pour fonctionner. Heureusement qu’ils étaient là principalement pour traduire les nombreuses phrases en occitan et que je n’en ai guère eu besoin. Si vous ne parlez pas occitan (mais un peu d’espagnol ou d’italien) et que vous rencontrez le même souci technique, lisez à voix haute les phrases en prononçant « o » les « a » de fin de phrase, vous devriez deviner le sens des paroles.

Les derniers parfaits
de 
Paul Beorn
Éditions
Mnémos

Talisman

Décidément Livr’S a un certain talent pour dénicher des thrillers singuliers. Après les deux derniers romans de Graham Masterton et La divine proportion de Céline Saint-Charle, ce Talisman de Gilles Debouverie ne manque pas non plus d’originalité.
De quoi parle-t-il ? De Dorothy, psychopathe passant de corps en corps pour commettre les crimes les plus effroyables, à commencer par le massacre systématique d’une famille entière lovée des mains de la benjamine de 9 ans.
Pourquoi ces sauts ? D’où vient-elle ? Et comment cela se terminera-t-il ? Telles sont les questions que va se poser la lectrice. Ce ne sont pas en revanche les mêmes interrogations pour les protagonistes, en raison même de la structure du livre. En effet, l’histoire est racontée en alternant les points de vue : un chapitre sur deux est du point de vue de la police des habitants de la petite ville de Nouvelle-Angleterre où se situe l’action, en particulier celui de la lieutenante Carla Mendez ; un du point de vue de Dorothy et, comme un bruit d’écho, des corps qu’elle possède successivement. Du coup, même si l’action est bien rythmée, ne vous attendez pas à vous attacher aux personnages ou encore moins à trembler pour leur sort. D’autant que le langage de Dorothy, censée avoir vécu les procès en sorcellerie de Salem, ne correspond pas franchement à celui d’une paysanne du XVIIe siècle, ni même à une femme. Il reste trop « masculin » y compris dans ses préoccupations, et bien trop vulgaire pour être crédible. Néanmoins, j’ai quand même passé un agréable moment de lecture et trouvé dans Talisman, ce que j’attends d’un thriller : être surprise, ne pas savoir où l’histoire va me mener et courir découvrir la fin. Beau boulot !

Talisman
de 
Gilles Debouverie
Éditions
Livr’S

The Scar

Après Perdido Street Station, continuons notre voyage en Bas-Lag en compagnie de China Miéville. Sauf que ne trouvant plus la version française (toujours traduite par Nathalie Mège) Les Scarifiés, j’ai donc lu cette deuxième histoire, The Scar, dans sa version originale.
L’action démarre quelques mois ou semaines après les événements de Perdido Street Station. La milice ayant repris en main la ville, la narratrice fuit de peur d’être interrogée un peu trop durement sur ses accointances passées avec Isaac Dan der Grimnebulin, l’un des protagonistes du roman précédent. Rassurez-vous. À part une ou deux allusions les romans peuvent se lire de façon totalement indépendante l’un de l’autre. Ici, La Nouvelle-Crobuzon n’est que mentionnée. La ville principale y sera l’Armada, la cité flottante pirate qui va capturer le bateau où se trouve notre narratrice Bellis, un zoologue spécialiste d’espèces multidimensionnelles et un lot de ReCréés destinés à être esclave dans les colonies. Une fois éliminé le commandement du bateau, l’Armada ne laisse plus le choix aux passagers et à l’équipage : rejoignez nos citoyens ou bien…
Tout au long du récit qui raconte l’épopée de l’Armada voguant vers le bout du monde, ou The Scar (la Balafre) du titre original, Bellis va être le témoin récalcitrant des événements, refusant de donner sa loyauté à cette nouvelle ville et de rester coincée toute sa vie à son bord. Contrairement à d’autres personnages, comme Tanner Sack qui y trouve enfin un sens à sa vie et une certaine liberté, elle n’est active que sous la contrainte, manipulée par les événements et son entourage. Ce qui donne ainsi au livre un point de vue à la fois extérieur et au cœur de l’histoire qui diffère pleinement de la façon dont Perdido Street Station était construit.

Si le premier volume de la trilogie de Bas-Lag était un thriller urbain dans un monde fantastique, The Scar est une épopée navale. Ce récit contient tous les éléments d’une bonne histoire de pirate : une quête mythique, des batailles navales impressionnantes, des combats à coups de sabre, des iles lointaines peuplées d’êtres étranges (comme les anophelii si tragiquement terrifiants), des coups tordus et des trahisons en cascade. Le tout vu principalement par les yeux d’une ex-universitaire linguiste et citadine jusqu’au bout de sa longue jupe noire. Donc aussi à l’aise dans cet élément qu’un poisson dans les sables du désert.
Dans sa description de l’Armada et de ses différents districts, China Miéville laisse libre cours à sa passion pour la politique dans les différents systèmes de gouvernance qu’il présente (avec une mention spéciale pour l’impôt très concret levé dans le district de Dry Fall). Il montre également un foisonnement de races qui reprennent en partie celles déjà rencontrées à La Nouvelle-Corbuzon et en présente d’autres. Le tout se faisant toujours de façon très imagée et parfaitement cohérente. Le résulta est que, même si Bellis est particulièrement remontée contre ce qui l’entoure, elle nous entraîne dans son sillage dans The Scar et nous donne à rêver un monde fascinant.

The Scar
d
e China Miéville
Éditions
Del Rey

I Keep My Worries in My Teeth

Parfois le titre d’un livre est assez intrigant pour vous donner envie de le lire, même sans regarder le résumé. Le premier roman d’Anna Cox, professeure de photographie par ailleurs, en est l’exemple parfait. Malgré une couverture standard tout droit sortie d’une sitcom des années 80, I Keep My Worries in My Teeth m’a tapé dans l’œil, sans même savoir à quel genre il se raccrochait.
Été 1979,
dans une petite ville de l’Ohio au bord du lac Érié, le principal employeur de la ville est une fabrique de crayons. Quand celle-ci explose dans un accident absurde, le quotidien de tous les habitants s’en trouve bouleversé. Et plus particulièrement celui de trois femmes. Esther, d’abord, est la femme justifiant le titre. Trentenaire célibataire, elle calme ses angoisses en mordant tout et n’importe quoi. Quand, testeuse de crayons, elle se retrouve soudain au chômage technique, elle va devoir trouver un sens à sa vie. Ou peut-être un petit ami ? Frankie l’adolescente, ensuite. Fille de la propriétaire de l’usine. Elle a été privée de voix par l’explosion et va devoir se reconstruire et prendre son indépendance par rapport à sa mère. Ruth, enfin, qui tient le laboratoire photographique juste en face de l’usine. En aidant à sa façon la ville à surmonter ses traumatismes, elle va enfin faire le deuil de son mari mort des années auparavant.
I Keep My Worries in My Teeth est un roman très court, à l’opposé de mes lectures habituelles. Et pourtant, dense et loufoque, il parle de façon douce-amère de sujets graves : le deuil, le handicap, la solitude, l’indépendance des femmes…
Mais il utilise pour ce faire un ton léger et privilégie l’action à la description détaillée des sentiments, avec au passage des explications particulièrement limpides sur l’optique et l’art de la photographie. Comme Ruth, il montre à voir plutôt que dire ce que doit ressentir le lecteur. Chaque chapitre étant raconté à la première personne par l’une des trois héroïnes, le rythme varie en fonction d’elles. Si personnellement je n’ai que moyennement apprécié Esther, la vigueur de Frankie et la sagesse têtue de Ruth m’ont séduite. Plein de fantaisie, ce premier roman est un bonbon feel-good qui ne tombe jamais dans les clichés nostalgiques.

I Keep My Worries in My Teeth
d’
Anna Cox
Éditions
Little A

Vent blanc, noir cavalier

Au Japon à une période indéterminée, deux moines poètes se retrouvent dans un temple abandonné en pleine tempête hivernale. Surgit une femme… Américain voyageur, avec Vent blanc, noir cavalier, Luke Rhinehart a écrit une tragédie purement japonaise, en laissant jusqu’au bout planer le doute sur la réalité historique de ses personnages.
Dans ce roman, il va raconter une histoire d’amour, de mort, d’amitié et d’honneur dévoyé. Les deux poètes errants, Oboko et Izzi sont très différents l’un de l’autre, mais également amis et proche malgré leurs rivalités. Quand Matari arrive fuyant son mari et ses samouraïs, les deux hommes qui ne sont pas des guerriers vont pourtant tout faire pour la protéger et l’aider à sauver sa peau.
Sur l’arrière du livre, le résumé fait un parallèle entre Vent blanc, noir cavalier et Les Sept samouraïs d’Akira Kurokawa. N’ayant pas vu le film, je ne peux juger de la validité de cette comparaison. Simplement si Les Sept samouraïs a inspiré plusieurs films dont au moins deux remakes western, Vent blanc, noir cavalier est de fait lui aussi construit comme un western sauf… que l’action se déroule plein est.
Tout se passe avec une économie de lieu : le temple puis la campagne environnante. Cet environnement est quasiment « clos » : la nuit, la neige, l’orage, ou l’encaissement de la vallée restreignent le monde des personnages et les empêchent de se projeter au-delà du moment présent. Le livre fait également une économie de personnages : Oboko, Izzi, Matari et son mari, et de façon incidente les hommes de ce dernier.
Alternant joutes verbales et poésie, scène contemplative et d’action, Vent blanc, noir cavalier est finalement un livre où l’histoire pourrait se résumer en trois pages, mais il porte son lectorat sur plus de 200 pages. Tenant celui-ci toujours à distance de ses personnages, il ne dira jamais clairement si le seigneur Arishi avait raison de se sentir bafoué par sa femme, si celle-ci est sincère dans ses sentiments ou si seul son besoin de liberté motive ses actions. Et pourtant, ce détachement fait partie du charme de ce roman. Un charme presque entomologique à déguster avec un bon thé.

Vent blanc, noir cavalier
de Luke Rhinehart
traduction de Francis Guévremont
Éditions Aux forges de Vulcain