Avance rapide

Dans la salve de promotions liées au Mois de l’imaginaire qui vient de se terminer, je me suis laissée tenter par Avance Rapide de Michael Marshall Smith, pour deux raisons : il y a un chat en couverture et l’auteur ne me disait rien. Ce dernier point était faux puisqu’en fait j’ai lu il y a des années La Proie des rêves de lui, mais la couverture de Siudmak m’avait alors plus marquée que le nom de l’auteur.
Et loin d’être décevant, le résultat m’a agréablement surprise. Avance rapide est de ces romans de science-fiction qui semblent vous mener quelque part et au final retournent toutes les idées préconçues de départ. Contrairement à Acadie de Dave Huchintson, ce retournement n’est pas une révélation brutale en fin de livre, mais plus un grand virage entamé à mi-parcours. Vous vous trouvez alors perdu dans votre lecture, mais, porté par une écriture fluide, vous continuez pour comprendre où Michael Marshall Smith veut vous mener.
Dans un lointain futur, Stark vit dans la Cité, une mégapole couvrant presque toute l’Angleterre où chaque quartier joue selon ses propres règles en quasi autarcie par rapport aux autres. Certains quartiers reproduisent « l’âge d’or » d
u milieu du 20e siècle en occultant le reste du monde derrière une fausse catastrophe nucléaire, d’autres bannissent tout bruit entre leurs murs à l’exception d’une heure par jour, et d’autres encore sont dédiés aux formes de criminalité les plus extrêmes. Au début de cette histoire, Stark apparaît comme une sorte de détective privé qui se voit chargé de retrouver un vieux cadre enlevé de son quartier d’affaires. Il va se servir de sa connaissance de la Cité et de sa capacité entre elle et le Jeamland, un monde où se mêlent rêves et souvenir, pour aller jusqu’au bout de son enquête. Sauf que… À la manière d’un bon roman de Philip K. Dick, la réalité est différente de ce que les personnages en perçoivent, et que le passé de Stark le rattrape.
Mélangeant à parts égales l’humour, le polar et l’horreur pure, Avance rapide est un roman
plutôt complexe, mais d’une lecture très facile. Premier roman de Michael Marshall Smith, on y retrouve en germe les thématiques qu’il développera par la suite (les rêves, l’horreur, un certain questionnement de la réalité). Pour autant, il est également plus léger que ses livres suivants. Certains passages, notamment ceux dans le quartier Chat ou les démêlés de Stark avec son électroménager, sont franchement cocasses. Du coup, Avance rapide est une bonne porte d’entrée pour découvrir en douceur cet auteur britannique.

Avance rapide
de Michael Marshall Smith
traduction de Ange
Éditions Bragelonne

Gideon the Ninth

Premier roman d’une autrice néo-zélandaise, Tamsyn Muir, Gideon the Ninth est un coup de maître. Où le classer ? Est de l’horreur fantastique comme la série de jeu vidéo Dead Space avec ce palais planétaire empli de chausse-trappes mortelles toutes plus épouvantables les unes que le autres ? De la fantasy noire avec ces huit duos d’escrimeurs et de nécromanciens entrés dans une compétition pour atteindre les plus hautes fonctions de l’Empire ? Ou un bon vieux space opéra avec un Empire galactique vieillissant qui a trouvé de nouvelles sources d’énergie ? Tamsyn Muir mélange tous ces genres et produit un livre de 450 pages que vous ne lâcherez pas.
Dès le début, Gideon the Ninth plonge son lecteur au coeur de l’action alors que Gideon, la narratrice principale, cherche à tout prix à quitter la planète sombre et glaciale où elle a grandi. Si, comme la protagoniste, nous sommes souvent perdus au cours des pages jusqu’au dénouement final, la plume de Tamsyn Muir et les fantaisies qu’elle s’autorise accrochent durablement le regard. Moi qui adore le sarcasme finement amené, ce livre en est rempli. Est-ce parce que les personnages sont à la fin d’une époque ? Ils s’affrontent tout autant à coup d’épée ou de nécromancie qu’à coup de répliques bien senties et de dialogue
empoisonnés. Même les personnages secondaires, voire les objets inertes (si,si) ont cette pointe d’acerbité et d’humour au pire moment qui produit un mélange savoureux. Sans ce talent d’écriture, avouons-le, Gideon the Ninth ne serait qu’une succession de scènes sanglantes et osseuses entrecoupées de passages assez oiseux. Avec, Tamsyn Muir nous dépeint des personnages attachants ou odieux, mais toujours avec de multiples facettes. Elle nous donne envie de poursuivre notre lecture jusqu’au bout. Et à la fin d’attendre avec impatience la suite. Belle réussite !

Gideon the Ninth
de Tamsyn Muir
Éditions
Tor

Le Troqueur d’âmes

Roger Zelazny fait partie des auteurs qui m’intriguent. Que ce soit dans ses longues sagas ou dans ses romans plus mineurs, généralement je ne m’ennuie jamais en lisant. En revanche, j’avoue ne conserver aucun souvenir d’Alfred Bester même si je suis quasiment certaine de l’avoir déjà lu. Au hasard d’une visite à un nouveau bouquiniste, je suis tombée sur ce livre réunissant leurs deux signatures : Le Troqueur d’âmes.
Je l’ai littéralement dévoré en une bonne sieste. Pourtant je serais bien en peine de vous le résumer simplement. Tout commence lorsqu’un journaliste américain, Alf, est envoyé à Rome en reportage dans une étrange boutique. Là, dans le Lieu Noir du Troqueur d’âmes, le tenancier et son assistante échangent traits de caractère et personnalités au gré des rencontres et au fil du temps. Dans cet endroit, rien n’est ce qu’il semble être au premier abord : ni la boutique et ses occupants, ni les visiteurs, ni même
le journaliste chargé de l’enquête…
Fruit d’une collaboration post-mortem, Le Troqueur d’âmes est un cadavre exquis foisonnant de mille idées à la minute et où seuls les personnages principaux et leurs variations font le lieu entre les différentes scènes. Il faut dire que l’histoire a été entamée par Alfred Bester, et qu’à la mort de celui-ci en 1987 le manuscrit a été repris par Roger Zelazny. La version finale ne sera publiée aux États-Unis qu’en 1998 soit trois ans après la propre mort de Zelazny. Dans la préface de cette édition, Greg Bear compare ce texte à une improvisation de free jazz entre deux grands auteurs de SF. Effectivement, cela semble l’idée générale, même si à la différence d’une improvisation entre deux musiciens ou même d’une écriture à quatre mains comme De bons présages, ici il n’y a pas de dialogues entre les auteurs. Les obsessions de l’un suivent celles de l’au
tre en s’y raccrochant, mais sans réelle fusion entre les deux. Et les erreurs de traduction, comme « œil privé » pour « private eye » là où un « détective » semblait pourtant évident, n’aident pas à bien amalgamer le tout.
Le résultat donne néanmoins un livre plaisant, très riche, échevelé et parfois très drôle, facile à lire, mais impossible à résumer. Ce n’est certainement pas le meilleur de ce que pouvaient écrire seuls Alfred Bester et Roger Zelazny, mais il se laisse découvrir.

Le Troqueur d’âmes
d’Alfred Bester et Roger Zelazny
traduction de Bernadette Emerich et Pierre Bayart
Éditions J’ai Lu

Eymerich ressuscité

S’il est une série de science-fiction étrange, c’est bien Le cycle de Nicolas Eymerich de Valerio Evangelisti. Alors que le onzième roman, Eymerich ressuscité, est sorti il y a quelques semaines chez La Volte, penchons-nous sur cet ensemble de livres qui fascinent les amateurs du genre tout comme ceux qui y sont farouchement réfractaires.
Au départ du cycle, il y a Nicolas Eymerich, inquisiteur catalan. Le personnage historique a réellement existé et n’était pas un tendre. Il est en effet surtout connu pour avoir écrit le Directorium Inquisitorium, le manuel du parfait inquisiteur qui sera utilisé du 14
e siècle à la fin de l’Inquisition. Son éponyme de fiction s’inspire de sa vie et arrive à être encore plus sanglant et austère. Les romans de Valerio Evangelisti suivent la trame de la vie de Nicolas Eymerich. Mais l’inquisiteur se retrouve à démêler des intrigues politiques souvent entrelacées d’un élément fantastique ou même horrifique, tandis qu’à deux époques ultérieures (l’une qui pourrait passer au début pour notre présent, et l’autre étant un lointain futur), des événements étranges viennent éclairer ce qu’affronte Nicolas Eymerich dans l’histoire principale. Et au fur et à mesure des romans, la trame globale des intrigues secondaires se poursuit.
Dans Eymerich ressuscité, l’enquête principale porte sur l’apparition soudaine d’un agitateur politique en Provence liée à des phénomènes inexpliqués (incendie d’églises, apparitions lumineuses dans le ciel, personnages tantôt vieux tantôt jeunes, etc.), celle dans une variante de notre présent se déroule en Arizona et suit l’arrivée de Marcus Frullifer (un autre personnage récurrent des romans) dans un observatoire bâti sur un cimetière indien. Et celle dans le lointain futur porte sur une mystérieuse expérience scientifico-religieuse dans un laboratoire sur la Lune. Comme d’habitude, les
trois intrigues se rejoignent, et le lecteur aura revisité au passage un moment de l’histoire médiévale, aussi bien dans sa complexité politique et religieuse que dans les détails de la vie quotidienne. Si le Nicolas Eymerich du roman est ascétique, intransigeant et glacial dans ses relations avec ses semblables, des petits détails comme sa peur phobique des insectes ou ses accès de compassion inopinés le rendent humain et donnent envie de connaître toujours plus son histoire. Pour guetter les failles dans son armure inquisitoriale ?

Eymerich ressuscité
de Valerio
Evangelisti
Traduction de Jacques Barberi
(les premiers romans ont été traduits par
Serge Quadruppani)
Éditions La Volte

Tremblement de temps

Parmi les histoires de science-fiction les plus alambiquées et sarcastiques que j’ai lues avec délice figurent Abattoir 5 et Le Berceau du chat de Kurt Vonnegut. Sans surprise quand Netgalley m’a proposé de lire Tremblement de temps, j’ai accepté. Et il est encore plus étrange et décousu que les romans précédemment cités. Et pourtant ? Pourtant il se dévore en un rien de temps que vous connaissiez bien Kurt Vonnegut et son œuvre ou non.
Tremblement de temps
est l’histoire d’un roman que finalement Kurt Vonnegut n’écrira pas et les digressions de l’auteur sur sa vie passée, sur sa famille, sur la vie de son personnage fictif favori Kilgore Trout, et sur la science, la religion, l’histoire et le cosmos en général.
Écrit en 1997, Tremblement de temps part du principe qu’en février 2001, l’univers a eu un hoquet et a renvoyé tout le monde dix ans plus tôt en 1991. Et tout le monde doit vivre cette décennie une deuxième fois à l’identique. C’est du moins le postulat qu’aurait dû contenir le roman du même nom. En pratique, Kurt Vonnegut raconte les conversations qui ont lieu au cours d’un pique-nique en bord de mer fictif organisé après la rediffusion de la décennie 1991-2001 en l’honneur de celui qui aurait dû être le personnage principal du roman Kilgore Trout. Il y explique comment celui-ci, les autres personnages fictifs du roman, mais également lui-même et les autres membres de sa famille ont vécu cette répétition temporelle. Le tout en passant sans cesse du coq à l’âne. Un événement vécu par Kilgore le revoit sur une anecdote concernant un de ses amis de lycée qui renvoie elle-même à une considération sur le peu d’intérêts des histoires de Germano-Américains dans la littérature générale. Avant de raconter le plaisir qu’il éprouve à sortir acheter une seule enveloppe et à patienter au bureau de poste pour écouter les conversations de ses semblables.
S’il est décousu, Tremblement de temps n’en est pas moins très plaisant à lire. Il est également parfois très émouvant. Sous couvert d’une conversation avec son lectorat, Tremblement de temps est un autoportrait impressionniste de l’auteur et une porte ouverte sur son monde intérieur.

Tremblement de temps
de Kurt Vonnegut
Traduction de Aude Pasquier
Éditions Super 8

The Consuming Fire

S’il y a bien une chose que j’apprécie dans l’œuvre de John Scalzi, c’est la façon dont celui-ci arrive à surprendre son lecteur dans des paramètres convenus. Le dernier exemple en date The Consuming Fire en est un exemple flagrant. Reprenant l’intrigue quelques jours après la fin de The Collapsing Empire, nous y retrouvons nos personnages favoris — dont cette chère Lady Kiva aux manières tout aussi exquises en privé qu’en public — et un problème crucial pour l’empire : les routes spatiales d’un système à l’autre vont se fermer peu à peu. Comment Grayland II, nouvellement nommée à la tête de cet empire pourra-t-elle convaincre le Parlement, l’Église et les autres grandes factions de l’empire de se préparer à la catastrophe annoncée ? Par la raison ou en jouant la carte d’une foi étatique ? Les forces conservatrices de l’empire arriveront-elles à l’évincer pour maintenir le statu quo si profitable pour leur business ? Et si la solution venait de l’extérieur ?
Comme souvent dans les œuvres les plus récentes de John Scalzi, l’actualité du 21e siècle et le point de vue de l’auteur sur cette dernière sont profondément mêlés à l’intrigue de ce qui reste un space opera épique. En effet, la disparition des routes spatiales et l’incrédulité générale des membres de l’empire, fait notoirement pensé aux débats agitant les classes politiques et économiques sur le changement climatique que connaît actuellement la planète et sur la façon dont nous devrons y faire face. Et un élément – qui j’avoue m’a surprise, car je ne m’y attendais pas du tout sous cette forme remet sur le tapis la question des migrations.
Si toutefois, vous ne voulez absolument pas vous appesantir sur des considérations trop réalistes, The Consuming Fire est également fait pour vous. Son premier niveau de lecture ne manque pas d’action — entre une évasion dans une prison spatiale de haute sécurité et la découverte d’un système spatial oublié depuis 800 ans — d’humour avec notre Grayland II toujours aussi peu protocolaire, et plus assurée dans son rôle d’emperox que dans son rôle de séductrice, et de variété. Le seul reproche que je lui ferais est le même que j’ai fait à son prédécesseur : The Consuming Fire est trop court et s’achève alors que l’on voudrait en savoir plus.

The Consuming Fire
de John Scalzi
Editions Tor

Le château

L’Alchimiste est une nouvelle maison d’édition qui veut relier l’imaginaire à l’humain. Et donc qui publiera de la science-fiction, de la fantasy et du fantastique. Autant de genres qui m’intéressent, et quand l’attachée de presse m’a confié quelques titres à lire, j’avoue ne pas avoir refusé. Et pour le premier critiqué, j’ai choisi celui dont le titre m’inspirait le plus sur le moment, sans même en lire le résumé : un véritable OVNI. Découvrons ensemble Le Château de Laurent Hellot, dont je ne sais trop s’il est une bonne piste pour comprendre la ligne éditoriale de cette nouvelle maison, pour nous faire une opinion.
Déjà, il faut définir ce qu’est Le Château. Est-ce une fiction ? Est-ce un long poème ? Pour moi, le livre de Laurent Helliot est à mi-chemin entre les deux genres. Ce n’est pas un roman, mais plutôt une longue nouvelle divisée en plusieurs chapitres. L’histoire en elle-même n’est pas captivante : un homme seul garde l’entrée d’un mystérieux château à l’intérieur duquel il n’a jamais mis les pieds. Au fil du récit, il fera des rencontres étranges : une belle dame, une météorite, un vaisseau pirate fantôme… Et chaque rencontre le changera peu à peu, jusqu’au retournement final.
En revanche, plus que la trame en elle-même, le rythme du récit m’a séduite. Sa musicalité proche de la berceuse est intéressante. Certains personnages évoquent les légendes celtiques, d’autres sont plus proches de la science-fiction traditionnelle ou même de l’imaginaire hollywoodien. Il y a en donc pour tous les goûts et l’auteur passe d’un style à l’autre de façon fluide.  Que vous le picoriez chapitre par chapitre, ou que vous le lisiez d’une traite, ce beau texte vous laissera rêveur…

Le Château
de Laurent Hellot
Éditions L’Alchimiste

The Soldier

J’ai souvent vu passer le nom de Neal Asher en science-fiction, mais hormis Grindlinked, lu au moment de sa sortie et oublié depuis, je ne m’étais jamais plongée dans son œuvre. Quand Netgalley proposa The Soldier en lecture avancée, je fus suffisamment intriguée pour tenter l’aventure.
Comme Grindlinked, et d’après Wikipédia quatorze autres romans et de multiples nouvelles, The Soldier se situe dans l’univers de Polity. Si vous le connaissez bien, vous y trouverez vite vos marques, même si Ian Cormac n’est plus du tout présent dans ce livre. Si vous n’avez lu aucun livre dans cet univers, ou si comme moi vous avez quasiment tout oublié, pas de panique. The Soldier est le premier volume d’une nouvelle série, Rise of the Jain, et semble se situer quelques siècles après les autres. Les différents protagonistes (humains, IA, extra-terrestres ou mélange de deux ou trois catégories) sont présentés en préambule du roman, juste avant un lexique expliquant certains concepts. De plus, tout au long du livre, les explications d’une particularité ou d’un point d’histoire arrivent pour mettre au courant tel ou tel personnage de ce qu’il s’est passé en son absence sans que cela ne soit fait de manière trop lourde. Une phrase bien placée suffit parfois à comprendre un élément présenté trois pages auparavant.
Et l’histoire de The Soldier ? Accrocheuse est le seul mot qui me vient à l’esprit. Je ne suis pas particulièrement friande de science-fiction militaire et pourtant cette histoire narrant les préparations d’une guerre spatiale d’une ampleur encore non mesurée m’a séduite. Même si je dois reconnaître avoir survolé les descriptifs de combats stellaires quitte à revenir quelques pages en arrière si besoin.
La variété des points de vue m’a plu. Nous avons des humains (Cog, Trike, Ruth, Orlandine), des IA (Earth Central, Angel, Pragus, The Wheel), des extraterrestres (Dragon, The Client, les Pradors). Chacun a son propre agenda, ses propres peurs et ambitions, ses propres sentiments. Et étrangement, ce ne sont pas forcément les humains les plus proches des lecteurs. J’avoue avoir eu un petit coup de cœur pour Bludgeon et Cutter, deux drones de combats vétérans reconvertis dans la construction de mégastructures stellaires. L’histoire concentrée sur quelques mois trouve son origine cinq milliards d’années auparavant lorsque les Jains, race d’extraterrestres si belliqueux que même leurs reliques abandonnées peuvent détruire des civilisations, ont disparu. Sauf que… de vieilles IA se réveillent et des armes antiques refont leurs apparitions.
Malgré l’ampleur épique du récit, le changement permanent de points de vue dans The Soldier apporte la touche personnelle qui permet au lecteur de s’attacher à l’histoire et à ses personnages. Que ce soit Trike au bord de la folie cherchant sa femme Ruth ou The Client seule survivante de sa race à la poursuite de ses origines, tous aident le lecteur à s’ancrer dans cet univers si loin du nôtre.
Et du coup, je vais peut-être relire Grindlinked et d’autres histoires du Polity.

The Soldier
de Neal Asher
Éditions Skyhorse

Fil rouge 2018 : Chroniques des Années noires

Dans notre fil rouge 2018, septembre est placé sous le signe de l’uchronie. Étrangement, celle qui m’a le plus marqué récemment est signé de Kim Stanley Robinson, un auteur que je connais mieux pour ses œuvres se passant outre-Terre.
Dans ses Chroniques des Années noires, il réimagine l’histoire mondiale à partir du Moyen-âge. Il prend en effet comme date de changement, l’année 1347 et le début de l’épidémie de peste noire en Europe. Celle-ci au lieu de tuer 30 à 60 % de la population européenne comme dans notre réalité, en détruit 75 à 90 %. Du coup, les royaumes occidentaux ne peuvent imposer leurs dominations économiques et culturelles sur le reste du monde, et l’histoire change complètement de visages. Pour Kim Stanley Robinson (et le titre en anglais du livre — The Years of Rice and Salt — est beaucoup plus explicite), ce sont les empires chinois, indiens et ottomans qui vont marquer de leurs dominations le monde en se livrant au fil des siècles une guerre tantôt larvée, tantôt bien active.
Chroniques des Années noires est découpé en dix périodes et dix lieux différents, de l’Europe centrale de 1347 au 21e siècle, en passant par l’invasion du Japon par la Chine conduisant à la conquête des Amériques par la face ouest, ou Samarcande et le renouveau scientifique des Lumières. Dans chaque période, des personnages vont nous servir de guide, réincarnation des personnages précédents repérables par les initiales de leur nom.
J’ai beaucoup aimé Chroniques des Années noires pour plusieurs raisons. Déjà, c’est une uchronie qui reste résolument tournée vers la science-fiction et qui ne part pas dans un monde steampunk (même si j’adore également le genre) ou fantastique où la science et la magie ne se distinguent pas l’un de l’autre. D’autre part, parce que celle-ci prend un point de départ original : ce n’est ni la non-chute de Rome, ni la vie de Napoléon, ni la Seconde Guerre mondiale. Et le fil choisi poursuit une certaine vraisemblance, si l’on écarte le mysticisme impliqué par les différentes réincarnations, dont une en tigre. Quelle que soit l’époque, le récit se lit très bien et les petites histoires mettent en avant la grande. Quitte à donner envie de se plonger dans la vie de personnages historiques réels méconnus en Europe comme le marin Zheng He.

Chroniques des années noires
de Kim Stanley Robinson
Traduction de David Camus et Dominique Haas
Éditions Pocket

Le Terminateur

Les nouvelles ont ceci de pratique qu’elles donnent souvent l’occasion de découvrir de nouveaux talents. Ou dans le cas du recueil, Le Terminateur, d’avoir une idée de la diversité des styles de Laurence Suhner. J’ai choisi ce livre en passant sur le stand de son éditeur, L’Atalante, lors du dernier Livre Paris, principalement attirée par la couverture de Vincent Laîk et sans n’avoir rien lui de la dame. Des semaines plus tard, je l’ai attrapé, ne voulant ni me replonger de suite dans un gros roman après le précédent ni me contenter d’un format trop court. Et Le Terminateur fut une très bonne surprise.
Dans ce recueil, Laurence Suhner oscille entre la science-fiction pure (dont la nouvelle qui donne son titre au recueil et sa suite,
Au-delà du terminateur) et le fantastique (La chose du lac, La valise noire) avec des passages comiques (La fouine) ou plus tristes (Homéostasie). Pourtant, toutes ces nouvelles ont une petite musique, une trace et un rythme qui leur donne une identité commune. Les seules qui à mes yeux s’en écartent sont celles que j’ai le moins aimées (Différent et L’accord parfait). Plus distants, les protagonistes n’y ont pas la même profondeur que dans les autres. Et étrangement la nouvelle, Thimka, qui est liée aux romans déjà parus de Laurence Suhner peut se lire seule sans problème, mais sans forcément donner envie d’en savoir plus. Si je lis les romans de Laurence Suhner, ce sera parce que son style général m’a plu et non parce que j’ai envie de mieux connaître les personnages de cette nouvelle en particulier.

Le Terminateur
de Laurence Suhner
Éditions L’Atalante