Émissaires des morts

Décidément, la collection Albin Michel Imaginaire continue livre après livre, à surprendre son lectorat. Avec Émissaires des morts d’Adam-Troy Castro, cette surprise passe par la forme même du livre. Au lieu de se contenter du roman du même titre (qui fait tout de même ses 400 pages), ce livre y adjoint quatre nouvelles plutôt longues avec la même protagoniste : Andrea Cort, procureure générale des Corps diplomatiques intervenant dans des crimes où plusieurs espèces sentientes sont parties prenantes.
Ces nouvelles sont présentées par ordre chronologique dans la vie de l’héroïne et non par ordre de publication. Andrea Cort est donc procureur, c’est avant tout une rescapée du massacre de Bocaï où deux espèces sentientes vivant jusqu’ici en bonne intelligence se sont horriblement entretuées prises de folie. Même les enfants, comme Andrea à l’époque, n’ont pas échappé à ces pulsions meurtrières. Longtemps considérée comme une criminelle, Andrea est contrainte de travailler pour les Corps diplomatiques pour ne pas être jetée en pâture aux différentes espèces qui veulent sa peau. De son passé, elle garde un dégoût des planètes et des espèces sentientes, en particulier de la variante humaine. Froide et refusant tout contact personnel, elle va d’enquête en enquête s’intéresser aux origines du Mal, comme Mila Vasquez pourtant créée sept ans après elle.
Pour Andrea, ses chuchoteurs prennent la forme de Démons invisibles, le titre d’une des nouvelles. Ceux-ci auraient poussé Humains et Bocaïens à s’entretuer dans son enfance, et convaincu un moins que rien de tuer et démembrer des représentants d’une autre espèce incapables de prendre conscience de sa présence alors même qu’il les met à mort.
Cette question du Mal est également au cœur de Avec du sang sur les mains où une espèce d’herbivores d’apparence pacifique veut absolument mettre la main sur un multirécidiviste sadique pour comprendre ses pulsions, au risque d’embraser la galaxie.
Les deux autres nouvelles, Une défense infaillible et Les lâches n’ont pas de secret, et le roman lui-même, Émissaires des morts, s’intéressent eux aux notions de libre arbitre, d’esclavage et de liberté illusoire ou non. Une défense infaillible présente la particularité de se placer dans un environnement 100 % humain. Elle reste à mon avis, la nouvelle la plus faible du lot. Les lâches n’ont pas de secret implique un châtiment qui n’est pas sans rappeler celui d’Alex dans Orange mécanique et, évidement la façon dont il peut être détourné horriblement par les humains. Ce fut, pour moi, l’histoire la plus terrifiante du recueil. Enfin Émissaires des Morts va reprendre ce thème avec une enquête complexe dans un habitat construit par des intelligences artificielles pour y développer leurs propres espèces sentientes. Attention, à l’instar du film Interstellar qui aurait gagné à être amputé de ses vingt dernières minutes, Adam-Troy Castro n’a pas pu résister à un happy end hollywoodien dans les vingt dernières pages du roman. Ce surcroit de saccharine, à moins qu’il annonce une horreur dans la suite des aventures d’Andrea Cort, gâche la conclusion de ce qui est pourtant un excellent polar spatial rondement mené.

Émissaires des morts
de Adam-Troy Castro
Traduction d
e Benoît Domis
Éditions Albin Michel

Harrow the Ninth

Après avoir dévoré Gideon the Ninth, le premier roman de Tamsyn Muir, j’attendais avec impatience et crainte sa suite, Harrow the Ninth. En effet, les deuxièmes épisodes d’une trilogie sont toujours des moments délicats où il est si facile de se reposer sur ses lauriers en accentuant les points forts du premier roman et en laissant doucement l’intrigue évoluer vers sa conclusion.
Ce n’est pas du tout la voie choisie par l’autrice bien au contraire. Là où le premier était un mélange entre le huis clos psychologique et l’horreur avec la découverte d’un palais mortel pour ses visiteurs, le second plonge plus clairement dans le space opera, mais également l’étude de caractère et une bonne vieille énigme policière.
Fin du tome un oblige, nous changeons de narratrice. Nous changeons également d’époque et l’histoire commence quelques semaines ou mois après la dernière page du livre précédent, même si elle ne manquera pas de flashbacks vers un passé récent ou nettement plus lointain. Et, pour ajouter à la confusion vécue par la narratrice, certains chapitres sont racontés à la deuxième personne tandis
que s’intercalent d’autres qui semblent revisiter les événements passés le sont à la troisième personne. Et l’histoire y est différente notamment avec un changement important dans le duo cavalier/nécromancienne de la IXe maison. Cette confusion est entretenue pour le lecteur jusqu’au milieu de l’ouvrage où à la fin d’un chapitre, deux petites lettres fournissent un éclairage totalement différent pour comprendre tout ce qui vient de s’écouler : « me ».
Ce qui ne semblait être que le deuil délirant d’une jeune nécromancienne ayant perdu/absorbé son âme sœur et plongée dans une guerre spatiale (avec des fantômes de planètes !) dont elle ne maîtrise pas les règles va alors prendre tout son sens. Il s’agit en réalité d’une arnaque d’une profondeur rarement atteinte pour déjouer les plans de Dieu lui-même, à savoir un empereur nécromant du nom de John Gaius grand amateur de thé et de biscuits au gingembre. Ajoutez y que les plans de notre chère Harrow, la nécromancienne de l’histoire, vont se retrouver mêlés à une intrigue politico-sentimentalo-familiale qui prend ses origines 10 000 ans dans le passé et vous serez sûr d’être accrochés jusqu’à la dernière page tout en allant de surprise en surprise.
Et si Harrow n’a pas la fougue et la verve de Gideon, Tamsyn Muir fait toujours preuve d’une écriture brillante dans ce deuxième tome. Elle mêle intimement les références les plus incongrues, les scènes de la vie ordinaire (comme Harrow s’essayant à la cuisson d’une soupe de légumes) et la débauche d’os, de sang et de revenants qui se justifient pleinement dès que des nécromanciens veulent vider leurs querelles. Elle y fournit également ce qui, à mes yeux, manquait dans le premier : une explication semi-rationnelle sur la façon dont la magie fonctionne dans ce futur galactique avec deux puissances opposées (thanergy et thalergy) q
ui peuvent se compléter et un ancrage génétique à la magie du sang. À dévorer d’urgence en attendant le tome 3 : Alecto the Ninth prévu en 2022.

Harrow the Ninth
de Tamsyn Muir
Éditions Tor

Histoire de la science-fiction en bande dessinée

Écrire une histoire mondiale de la science-fiction est en soi un projet ambitieux. Le faire sous la forme d’un album de bande dessinée est carrément périlleux. C’est pourtant le pari qu’ont relevé Xavier Dollo (au scénario) et Djibril Morissette-Phan (à l’illustration) avec leur Histoire de la science-fiction en bande dessinée. Avec succès ?
Commençons par une évidence. Avec la meilleure volonté du monde, il est impossible de faire tenir toute la science-fiction depuis ses origines dans un seul album, même si celui-ci est un pavé de 218 pages. Les auteurs ont donc fait des choix, privilégiés certains moments clés, certains noms et certaines œuvres. Les puristes y trouveront matière à pinailler sans fin, chacun avançant que son écrivain fétiche aura dû être mieux mis en valeur ou que tel autre personnage n’avait pas besoin d’autant de place, suivant ses préférences. En revanche, pour le simple amateur qui veut se faire une idée du genre, l’essentiel est là : mission accomplie. En revanche, même si les autres origines sont abordées plus particulièrement en fin d’ouvrage, cette histoire se concentre principalement — et depuis les origines — sur ce qu’il se passe dans la littérature anglo-saxonne et francophone, qui sont les sources les plus connues du genre. Précisons que malgré des vignettes en bas de pages sur les films, série TV ou bande dessinée, ce livre a une définition stricte de la littérature : nouvelles, romans, magazine ou fanzine. Du coup, il aurait peut-être mieux valu le renommer Histoire de la littérature de science-fiction…
Un gros pan du livre est d’ailleurs consacré aux éditeurs et directeurs de collection qui seront les véritables sages-femmes du genre. Du coup, cet album est également une découverte des coulisses de la ou les naissances de la SF à ses évolutions les plus récentes. Ouvrage roboratif, ce livre multiplie les inventions pour ne pas perdre le lecteur en route comme une maison de la SF avec sa galerie où les écrivains de l’Âge d’or rencontrent leurs œuvres ou l’idée de rentrer dans certains grands maîtres plus récents (dont deux de mes plumes favorites personnelles) pour mieux découvrir leurs univers. Malgré tout, le lecteur s’égare par fois — pour qui n’a jamais vu Doctor Who, un tournevis sonique ou une cabine bleue ne font aucun sens — et il y a quelques passages longuets suivant les intérêts de chacun. Toutefois, après avoir parcouru une première fois cette BD, vous risquez fortement d’avoir envie d’y revenir pour approfondir telle période, admirer les détails de telle case, râler car vous n’êtes pas d’accord avec tel parti-pris ou simplement prendre en note telle référence et l’ajouter à votre propre pile à lire.

Histoire de la science-fiction en bande dessinée
de Xavier Dollo et Djibril Morrissette-Phan
Éditions Critic et Les Humanoïdes associés

(confinement oblige, le livre est également disponible en numérique, si vous ne pouvez accéder à votre libraire, à partir du 25 novembre.)

 

 

Les lubies lunatiques

De Fritz Leiber, on connaît surtout l’œuvre de fantasy avec Le Cycle des épées régulièrement réédité et même adapté en bande dessinée. C’était également un écrivain de science-fiction et de fantastique de premier ordre comme le prouve Les lubies lunatiques, un recueil dirigé par Alain Dorémieux rassemblant dix-sept de ses nouvelles parues à l’origine entre 1940 et 1974. Toutes très courtes — le recueil lui-même ne fait que 288 pages, préface incluse — ces nouvelles appartiennent à l’un ou l’autre des genres, quand elles n’oscillent pas comme Mariana ou Rêves en tubes entre les deux.
De par les événements évoqués ou les techniques proposées, elles sont souvent datées comme Le Pistolet automatique qui revisite le thème du familier magique sur fond de Prohibition.
Mais même lues quarante-six ans après la plus récente, elles ont toutes une certaine résonance. Certes, Fritz Leiber n’était pas connu pour son féminisme exacerbé (il suffit de lire son roman Ballet de sorcières pour en être convaincue). Dans ces nouvelles, le plus souvent, les femmes y évoquent des pinups hollywoodiennes dangereuses à l’image de La Fille aux yeux avides, la créature de Or, noir et argent ou Bobby dans Je chercher Jeff. Mais, elles ne sont que rarement des potiches sauf peut-être dans Rêves en tubes. Mieux, dans L’Incubation fabuleuse (écrit en 1961 soit près de vingt ans après Ballets de Sorcières), elles arrivent même à retourner un bon partisan du patriarcat tranquille en allié décisif.
Pour autant certains thèmes restent d’actualité : la pollution et la crise économique dans Fantôme de fumée ou La Grande caravane, la folie contagieuse dans Le Porteur de folie, Mariana ou La Treizième marche, l’automatisation avec La Dernière lettre, etc. En ces temps de pandémie et de confinement, La Prison de Cristal écrite en 1966 arrive même à être d’une actualité brûlante. Seule L’Homme qui aimait l’électricité avec l’anticommunisme primaire de son personnage-titre est ancrée dans un monde en pleine Guerre froide. Malgré tout, j’ai pris autant de plaisir à relire ces nouvelles qu’à les découvrir au siècle dernier lors de l’achat de ce recueil. Son style tout en suggestion et en allusion arrive à poser en quelques lignes une atmosphère, et instiller une sensation d’étrangeté sans être outrancièrement descriptif. Du coup, ce petit recueil donne envie de découvrir l’univers de Fritz Leiber bien au-delà du monde de Newhon où errent Fafhrd et le Souricier gris.

Les lubies lunatiques
de Fritz Leiber
traduction de Alain Dorémieux
Éditions Pocket

Lumières noires

Il est des écrivains qui vous plaisent sous tous les formats et d’autres non. Personnellement, j’aime beaucoup la poésie de Victor Hugo, mais je n’arrive pas à lire ses romans. Et quand j’ai tenté de lire la trilogie aux trois Hugo de N.K.Jemisin, Les livres de la Terre fracturée, j’ai lâché le premier tome, La cinquième saison, à mi-parcours bien qu’il soit largement cité comme Incontournable récent de la SFFF selon le bilan de Nevertwhere. Pourtant, un certain chroniqueur m’a convaincue de lui donner une seconde chance. C’est chose faite avec son recueil de nouvelles, Lumières noires qui contient de petits bijoux. Décidément, N.K.Jemisin novelliste me séduit nettement plus que N.K.Jemisin romancière. Et ce, qu’elle écrive dans le genre fantastique, dans différentes déclinaisons de la science-fiction ou de la fantasy pure.
Ce recueil compte vingt-deux nouvelles, toutes très différentes les unes des autres. Certaines m’ont laissé de marbre comme Avide de pierre (dans le même univers que sa trilogie) ou MétrO. D’autres semblent des mises en bouche qui laissent le lecteur sur sa faim, des galops d’essai. C’est le cas de Ceux qui restent et qui luttent, Grandeur naissante ou la Fille de Troie. L’alchimista, Le narcomancien, Cuisine des mémoires et Pécheurs, saints, spectres et dragons — la cité engloutie sous les eaux immobiles ont chacune à leur façon su me toucher par les émotions qu’elles dégagent. La dernière a visiblement été écrite à vif par l’autrice, qui semble y avoir mis beaucoup de sa propre expérience et de son ressenti, tout comme Major de promotion ou La sorcière de la terre rouge.
Le quatrième de couverture parle de « nouvelles sombres et engagées », et il est vrai que N.K.Jemisin est engagée dans son écriture : femme noire vivant aux États-Unis, nombre de ses nouvelles comme Épouses du ciel, Nuages Dragons ou Le moteur à effluents parmi d’autres (y compris des précédentes) parlent de féminisme, de race ou de problème de classe quand ce n’est pas tout à la fois. Mais, elle n’assène jamais de leçon de morale et se contente de proposer une histoire. Au lecteur de réfléchir après coup sur les émotions reçues et de se faire une opinion. En revanche, le qualificatif de nouvelles sombres n’est pas exact. Certes, certaines sont dures ou avec des fins tragiques comme Vigilambule, mais celles optimistes sont
nettement plus nombreuses. Et quelques-unes sont franchement amusantes comme Le moteur à effluent. Que vous l’aimiez en romancière ou non, ou que vous vouliez avoir un bon aperçu de l’étendue de son talent, le recueil Lumières noires est un bon point de départ.

Lumières noires
de
N.K.Jemisin
traduction de Michelle Charrier

Éditions
J’ai Lu

Lovecraft Country

En attendant la mini-série TV du même nom créée par Jordan Peele, dont j’avais aimé Get Out ou US, lisons donc le roman de Matt Ruff, Lovecraft Country, qui lui servira de base. Nous sommes en 1954, Atticus Turner, jeune soldat noir récemment démobilisé de la Guerre de Corée rentre chez lui à Chicago. Là, il partira sur les traces de son père Montrose, avec son oncle créateur du Guide du voyage serein à l’usage des Noirs (inspiré du Negro Motorist Green Book qui indiquait au temps de la ségrégation, les endroits où les Noirs seraient bien accueillis dans leurs voyages à travers les États-Unis), et une amie d’enfance dans un coin perdu de la Nouvelle-Angleterre et tombera sur une loge mystique qui en veut à son sang. De cette aventure, Atticus, sa famille et ses amis vont être pris dans une guerre entre sorciers blancs (les Braithwhite et les Winthrop), qu’ils soient déjà morts ou encore vivants.
Malgré le titre du roman, les allusions à l’œuvre de Lovecraft sont assez peu nombreuses dans les aventures des personnages. En revanche, certains de ses protagonistes étant grands amateurs de ses œuvres et des autres titres de science-fiction de l’époque (dont les John Carter d’Edgard Rice Burroughs), il y a un débat intéressant et vif entre eux sur la possibilité de séparer l’homme de l’artiste. Chaque chapitre s’attache à un personnage principal différent et propose une aventure indépendante où les sorciers voulant utiliser Atticus pour le pouvoir dont il a hérité sont le fil conducteur. Jusqu’à la résolution finale.
Du coup, les points de vue se succèdent : hommes, femmes et même enfant, tous les proches d’Atticus ont droit à leurs lots d’expérience effrayante. Chaque chapitre gagne ainsi sa propre tonalité en s’appuyant sur la personnalité de son protagoniste. Certains relèvent plus de la science-fiction, d’autres de l’horreur pure ou du fantastique comme la maison hantée de Letitia. Et pourtant blindé par l’horreur du quotidien qui consiste à vivre en tant que Noir dans un monde pensé par et pour les Blancs, ils s’en sortent toujours et plutôt bien. Matt Ruff mélange un imaginaire fantastique à la description d’une classe moyenne noire dans les USA des années 50 où les lois Jim Crow étaient encore d’actualité. Il évite la plupart des écueils que rencontrent les auteurs blancs abordant ce thème en jouant notamment de façon intelligente avec le concept de « white savior » et en le détournant avec saveur. Au final, ses héros s’en sortiront sans avoir été sauvés par d’autres personnes qu’eux-mêmes. Et même si le choix de Ruby laisse un goût amer en bouche, il est pleinement compréhensible.
D’un point de vue européen, ce livre se dévore avec beaucoup de plaisir et m’a personnellement ravie par son originalité : tant du thème abordé que de ses choix narratifs et la façon dont tout se boucle à la fin. Une très belle découverte en espérant que la série sera à la hauteur….

Lovecraft Country
de Matt Ruff
traduction de Laurent Philibert-Caillat
Éditions 10/18

En bonus, la bande-annonce de la série attendue pour le 16 août aux USA et le 17 août en France.

Lectures en vrac

En cette période estivale, j’ai, comme souvent, lu et relu, tout ce qui me tombait sous la main. De ma moisson depuis début juillet, voici quatre titres variés :

Contes de la fée verte

J’ai toujours aimé l’écriture de Poppy Z Brite et son horreur gothique teintée de romances. Si je préfère ses romans comme Âmes perdues ou Sang d’encre, ce recueil de nouvelles, Les contes de la fée verte (en VO le bien plus glauque Swamp fœtus) est une bonne introduction à son univers fantastique, très différent de ses œuvres plus récentes. J’ai une certaine tendresse pour des nouvelles comme Anges ou Prise de tête à New York car elles utilisent Ghost et Steve, mes chouchous depuis Âmes perdues. Mais d’autres sont également très belles comme La Sixième sentinelle ou Musique en option pour voix et piano. Toutes ne sont pas particulièrement remarquables : j’avoue ainsi avoir été déçue par Xénophobie, et la bêtise crasse de ses protagonistes. Mais elles ont toutes une petite mélodie macabre et douceâtre en elles qui vous ensorcèle.

Les contes de la fée verte
de Poppy Z Brite
Traduction de Jean-Daniel Brèque
Éditions Denoël

Un océan de rouille

Décidément, entre l’écriture de C. Robert Cargill et moi, le courant ne passe pas. Si j’avais été très déçue par sa nouvelle
Hell Creek, j’ai plus apprécié ce roman, sans pour autant être tombée sous le charme. Il faut dire que l’idée de rejouer Mad Max dans un univers où le Skynet et ses petites sœurs de Terminator ont gagné tourne assez vite au réchauffé. Le postulat de base donc est un monde post-apocalyptique où avec l’avènement des vraies IA et des robots, l’humanité est devenue obsolète et après une guerre de la chair contre la machine, a disparu ainsi que toute forme de vie biologique. Ayant transformé la Terre en gigantesque décharge, les formes de vie électroniques s’affrontent entre elles avec d’un côté les UMI, d’énormes intelligences collectives utilisant des robots de différentes formes comme « facettes » ou terminaux d’exécution, et des robots indépendants n’ayant pas rejoint l’Unité des UMI et survivants tant que leurs différentes pièces mécaniques ne sont pas usées. Nous suivons Fragile, une « aidante » c’est-à-dire un robot dévolu aux soins à la personne, qui depuis la disparition de l’Humanité survit en tuant les « erreurs 404 », les robots trop endommagés pour fonctionner de façon rationnelle, et en cannibalisant leurs pièces pour les revendre. Devenue elle-même une erreur 404, elle cherchera sa survie en accompagnant à travers l’Océan de rouille, des robots investis d’une mission sacrée.
Et… C’est là que le bat blesse. Au final, outre la Fragile franchement peu sympathique et ses flashbacks vers le passé,
cette quête robotico-mystique devient assez indigeste au final. Scénariste de films, C. Robert Cargill écrit ses romans comme des scénarios avec tous les retournements convenus dans un bon blockbuster hollywoodien et avec tous les défauts de ce genre d’œuvre. Si vous avez vu pléthore de films de cyborgs ou de films post-apocalyptiques des années 80 ou 90, Un Océan de rouille ne vous surprendra pas un seul instant. Sinon, jetez-y un œil.

Un océan de rouille
de
C. Robert Cargill
Traduction de Florence Dolisi
Éditions Albin Michel Imaginaire

The Haunting of Tram Car 015

Lu dans le cadre de la sélection pour les Hugo Awards 2020, cette histoire steampunk se distingue par son cadre et par les créatures impliquées. En effet, nous ne sommes pas à Londres ou Paris, mais au Caire en 1912. Devenue grande puissance technico-commerciale depuis que la magie et la collaboration avec les djinns sont devenues des faits reconnus, la métropole égyptienne s’agite alors que le droit de vote des femmes est en débat au Parlement. Pendant ce temps, nous suivons un vieux routard du ministère de l’alchimie, enchantements et entités surnaturelles et le novice sous ses ordres enquêtant sur la hantise d’une voiture de tramway aérien. De fil en aiguille, ils devront demander de l’aide à des sources inhabituelles pour comprendre quelle est la créature dans le Tram 015 et surtout comment s’en débarrasser avant qu’elle ne fasse d’autres victimes.
Si la trame
du récit est très convenue, l’originalité de cette histoire tient en sa localisation et dans la façon dont fonctionnent les différentes magies, ainsi que dans celle où humains, entités surnaturelles et automates coexistent plus ou moins de façon égalitaire dans la ville. Je ne connaissais pas P. Djèlí Clark comme auteur, mais je vais m’y intéresser de plus près.

The Haunting of Tram Car 015
de P. Djèlí Clark
Éditions Tor

Aposimz

Après Biomega et Blame!, j’ai voulu tenter la nouvelle série de Tsumohu Nihei. Quatre volumes plus loin, elle ne m’a pas enchantée. Pourquoi ? Tout simplement parce que c’est une énième déclinaison de sa thématique fétiche : l’interfaçage homme-machine et la survie dans un monde étrange où les règles évoluent constamment. Ici ce n’est pas un bâtiment géant comme dans Blame! mais un planétoïde artificiel où l’humanité aisée vit dans les entrailles du satellite et les plus pauvres sont rejetés à la surface et court le risque d’être transformés en marionnette (comprendre des espèces d’automates plus ou moins puissants suivant le mode de contamination). Lorsque son village de la surface est détruit par les soldats de l’Empire régnant au sous-sol, Essro se transforme volontairement en marionnette et va s’allier avec Titiana, venue d’encore plus en profondeur dans la planète pour se venger. L’histoire est bonne et intéressante, mais elle a un fort côté de déjà vu par rapport aux œuvres précédentes de Tsumohu Nihei qui fait que je n’ai pas accroché plus que ça. Le trait du mangaka est toujours aussi beau, mais l’image très claire (et justifiée par une planète glacée) peut gêner certains lecteurs plus habitués à des mangas plus contrastés.

Aposimz t.1 à 4
de Tsumohu Nihei
traduction de Yohan Leclerc
Éditions Glénat

Les incontournables (récents) en SFFF

Sur son blog, Nevertwhere propose que chacun recense ses classiques récents de la science-fiction, de la fantasy et du fantastique (d’où l’acronyme SFFF)… Vous me connaissez ? J’ai du mal avec les listes ou avec un cadre imposé… Mais je trouve l’idée intéressante. Et donc plutôt que vous proposer une série de livres à lire absolument, je vais vous suggérer une liste d’auteurs et autrices qui m’intriguent et qui ont su renouveler les littératures de l’imaginaire ces dix dernières années :

— John Scalzi

Depuis Le Vieil homme et la mer, John Scalzi a toujours su réinventer les classiques de la science-fiction avec des histoires toujours en lien avec l’actualité, que ce soit du space opera comme la trilogie de l’Interdépendance (cf ici, ici et ici) ou en mode cyberpunk (comme ici). Sarcastique et drôle, il vous garantit un bon moment de lecture.

— Kij Johnson

Découverte grâce à deux titres parus au Belial’, cette autrice américaine a une façon d’écrire le fantastique si naturelle et si contemplative que chaque voyage en sa compagnie est un pur bonheur. Vous pouvez lire mon avis sur chaque titre à cet endroit (avec des illustrations de Nicolas Fructus magnifique) et .

Kim Harrison/Jim Butcher

J’avoue, l’urban fantasy est mon péché mignon alors que je ne suis pas particulièrement friande de fantasy. Et chacun à leurs manières, ces deux auteurs américains ont su me captiver avec leurs séries respectives : The Hollows et The Dresden Files. Chacun sort d’ailleurs de nouveaux romans dans ces séries cette année : American Demon pour Kim Harrison, Peace Talks et Battle Ground pour Jim Butcher

— Liu Cixin

Sa trilogie du Problème à trois corps fut une révélation, car je ne connaissais pas du tout la science-fiction à la chinoise. Sa novella, Terre errante, a de nombreux défauts, mais elle sait capter le lecteur et donner à réfléchir sur ses personnages. À suivre…

— Ken Liu

C’est grâce au précédent que j’ai découvert Ken Liu, car celui-ci fut le traducteur en anglais du premier et du troisième volume du Problème à trois corps (je n’ai pas retenu le nom du traducteur du deuxième, mais il est nettement moins bon). Depuis j’ai lu deux de ses novellas dans la collection Une Heure-Lumière du Bélial’, dont L’Homme qui mit fin à l’histoire et certaines de ses nouvelles en fantasy. Son style est magnifique et ses histoires ne manquent jamais d’originalité…

— Tade Thompson

Continuons par un très gros coup de cœur… Je vous ai parlé des deux novellas horrifiques écrites par ce médecin britannique, je vais bientôt vous entreprendre de sa trilogie de SF, Rosewater, située elle dans un proche futur au cœur du Nigeria. Dans deux styles complètement opposés l’un à l’autre, Tade Thompson arrive à vous mettre dans la peau de ses personnages et à vous surprendre par un récit jamais conventionnel. Un vrai régal.

— Martha Wells/Mary Robinette Kowal

Dans deux genres différents, ces deux autrices américaines ont renouvelé la SF américaine dite classique. L’une avec sa saga Murderbot renouvelle le space opera d’aventure en nous plaçant dans la « peau » d’un androïde de sécurité découvrant la conscience de soi et la difficulté de vivre avec des humains et d’autres « artificiels ». L’autre, avec sa série The Lady Astronaut, dont le troisième volume The Relentless Moon vient de sortir en VO et le premier sera disponible prochainement en VF, propose une dystopie au goût de conquête spatiale qui met des étoiles dans les yeux de tous les astronomes et astronautes amateurs. À noter que ces deux autrices écrivent également de la fantasy et du fantastique, mais je n’ai pas lu ce qu’elles proposent dans ces genres.

Cette liste correspond à mes incontournables à un instant T. Dans un mois, elle pourrait varier. Et d’autres auteurs n’y figurent pas. Ainsi, Tamsyn Muir n’ayant écrit qu’un livre à l’heure où j’écris ces lignes (le deuxième Harrow The Ninth est attendu ces jours-ci), il est trop tôt pour la définir comme incontournable. De même, je n’ai lu qu’un livre de Stephen Graham Jones, c’est un peu court pour me faire une opinion de son œuvre.

L’homme truqué

Assez discrète, l’Opération Bol d’air dévoile de petits bijoux littéraires durant cette période de lecture confinée. Elle proposait notamment la semaine dernière de découvrir un texte historique de la science-fiction française : L’Homme truqué de Maurice Renard. Et pourtant, écrit en 1921, le texte portait sur une thématique qui ne m’attire pas particulièrement : la Première Guerre mondiale et ses « gueules cassées ». Mais je me devais de lire l’un des pionniers de la science-fiction française.
Et je ne fus pas du tout déçue. L’histoire a un style daté proche des feuilletons paraissant alors dans les journaux, mais l’écriture est claire, légère et peu encombrée. À peine ai-je dû jeter un œil dans le dictionnaire pour me faire une idée du son d’une serinette. Courte, l’histoire commence comme un polar par la découverte du corps du narrateur,
visiblement tombé dans un traquenard le long d’une route de campagne. Par miracle, son récit caché dans une poche intérieure de son costume n’a pas disparu.
Et là, le récit entre de plain-pied dans la science-fiction avec le retour miraculeux d’un voisin que l’on croyait mort au front. En réalité, l’homme devenu aveugle lors d’une bataille a été récupéré par les Allemands et envoyé vers l’arrière dans un mystérieux château. Là, on lui greffa des yeux mécaniques d’un genre nouveau. Ayant réussi à s’évader, il est revenu dans son village natal
pour y finir ses jours. En paix ?
Très court, avec à peine 145 pages, L’Homme truqué est un récit pourtant complet avec des bases scientifiques solides (pour l’époque), sans être trop jargonneux, et un équilibre plutôt bon entre l’action, la description des états d’âme des différents personnages et l’aspect scientifique. S’il n’entre pas dans les détails, la honte ressentie par cet aveugle défiguré par la guerre et la science est bien décrite, ainsi que son envie légitime de ne plus servir de cobaye, même vis-à-vis de son ami médecin, pourtant bien intentionné. Tout juste peut-on reprocher à l’auteur un retournement de situation plutôt prévisible, et au narrateur une certaine naïveté ?

L’Homme truqué
de
Maurice Renard
Éditions L’A
rbre vengeur

Nevertheless She Persisted

À l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, le 8 mars dernier, Tor a proposé un court recueil de nouvelles, gratuitement. Intitulé Nevertheless She Persisted, il fait allusion au comportement de la sénatrice américaine Elizabeth Warren qui ne s’est pas laissée faire alors que ses collègues voulaient lui couper la parole en 2017. L’idée de cette anthologie est simple : demander à des autrices d’écrire un très court texte en se basant sur le tweet d’Hillary Clinton commentant l’événement : « She was warned. She was given an explanation. Nevertheless, she persisted. So must we all. », soit en français « Elle a été prévenue. On lui a donné une explication. Néanmoins, elle a continué. Comme nous le devrions toutes. »
Le résultat est onze très courtes nouvelles dans différents genres : fantasy, horreur pour
God Product d’Alyssa Wong, SF ou surréalisme. Onze nouvelles très variées, partant toutes du même point de départ, mais explorant toutes des chemins très différents. Jo Walton propose même avec The Jump Rope Rhyme une poésie fantastique. Pour moi, ce recueil fut l’occasion de retrouver une Kameron Hurley bien plus douce que dans Apocalypse Nyx et lire Seanan McGuire hors de ses sentiers habituels. Ce fut surtout l’occasion de découvrir de nouvelles plumes. Toutes les nouvelles ne m’ont pas plu, mais toutes m’ont touchée. En particulier Astronaut de Maria Dahvana Headley ou Margot and Rosalind de Charlie Jane Anders. Je ne peux que vous encourager à télécharger ce recueil chez votre libraire numérique favori et à le lire.Vous pouvez retrouver l’ensemble des sites où il est disponible sur cette page.

Nevertheless she persisted
collectif (Kameron Hurley, Alyssa Wong, Carrie Vaughn, Seanan McGuire, Charlie Jane Anders, Maria Dahvana Headley, Nisi Shwal, Brooke Bolander, Jo Walton, Amal El-Mohtar, Catherynne M. Valente)
Éditions
Tor