Nijigahara Holograph

Vous avez aimé Twin Peaks ? Vous voulez découvrir un mangaka original sans vous embarquer dans les treize tomes de Bonne nuit Punpun ? Ça tombe bien, le premier récit long d’Inio Asano, Nijigahara Holograph vient d’être réédité en France. Précédemment paru sous le titre Le champ de l’arc-en-ciel, il était épuisé depuis nombre d’années.
Alternant entre passé et présent(s), cette histoire suit un groupe de personnes ayant été dans la même classe de primaire l’année où la mère de l’une d’e
ntre elles a été retrouvée assassinée. Peu à peu en s’attachant à un ou l’autre des enfants (et des adultes qu’ils sont devenus), les noirs secrets des familles de Nijigahara se dévoilent et se mêlent les uns aux autres. Et, comme il aura l’habitude plus tard dans son œuvre, Inio Asano y montre ici une facette peu ragoûtante de la société où il vit : harcèlement scolaire normalisé, violences sexuelles diverses, relations familiales abusives, mais également dépression et suicide pour n’en citer que quelques-uns.
Pour autant, le mangaka ne souligne – à quelques cases près – pas le côté sordide de son histoire par des
images explicites ou choquantes. Il va utiliser la suggestion (quelques bleus dessinés sur l’épaule d’une petite fille qui tourne le visage), et les contrechamps pour cacher les corps martyrisés. Il dit sans trop en montrer et laisse son lectorat remplir les blancs de son histoire. D’autant que celle-ci, outre les sauts temporels incessants d’une décennie à l’autre, va s’attacher tour à tour à des personnages différents. Le lecteur fera alors fréquemment des retours en arrière pour vérifier un détail sur une page quelques chapitres plus tôt. Et l’épilogue propose plusieurs fins possibles apportant une paix plus ou moins définitive aux divers protagonistes.
Au final, Nijigahara Holograph est un polar bien noir avec une touche de surréalisme qui fascine et surprend. Dévoilant encore une autre facette d’Inio Asano…

Nijigahara Holograph
d’
Inio Asano
tra
duction de Thibaud Desbief
Éditions
Kana

PS : Pour découvrir avant d’acheter, Kana met à votre disposition un chapitre entier en numérique, accessible par ici.

Boys of the Dead

Parlons manga, mais parlons d’un titre qui n’est pas tout public – loin de là – et qui est diffusé de manière originale, au compte-goutte. Si vous n’êtes pas allergique au splatterpunk de Poppy Z Brite ou de Clive Barker, si vous aimez les histoires troubles et un graphisme proche des comics, alors Boys of the Dead de Douji Tomita peut vous intéresser.
De quoi s’agit-il ? D’histoires d’amour –  ou de quelque chose qui s’en rapproche peu ou prou –  au fin fond des États-Unis ravagés par une apocalypse zombie. Le manga lui-même se présente comme une anthologie d
e courts récits mettant en scène des humains normaux et des « infectés » à un stade plus ou moins avancé. Malgré des appétits divergents et une montée de la violence, les protagonistes vont essayer d’aller au-delà de la simple survie, en laissant vivre également leurs sentiments. Et en se laissant guider par eux.
Petite particularité technique, ce manga n’est – pour l’instant – disponible qu’en numérique à raison d’un chapitre par mois vendu à l’unité pour moins d’un euro : le premier est sorti le 29 avril dernier, le second le 29 mai et il en restera trois autres pour compléter le manga.
N’étant pas plus amatrice que ça de « boys’ love » (comprenez, je n’en lis pour ainsi dire jamais, je laisse ce plaisir à mon amie Last Eve), j’ai été intriguée par l’aspect horreur de Boys of the Dead. Et de ce côté là, je fus servie. Cela semble aller crescendo d’un chapitre à l’autre pour l’instant. J’y suis restée, car le trait de Douji Tomita est particulièrement envoû
tant et que, malgré le malaise profond qu’elles suscitent (notamment le chapitre 1), les histoires laissent toujours une place à de multiples interprétations à travers leurs sous-entendus et leurs non-dits. Le tout propose une version assez rare du zombie, pas toujours si décérébré qu’il n’y paraît. Aurez-vous le cœur suffisamment bien accroché pour vous laisser séduire ?

Boys of the Dead
de 
Douji Tomita
traduction d’
Alexandre Fournier
Éditions A
kata

Le siège des exilées

Fini en deux tomes, Le Siège des exilées est un OVNI dans les propositions manga actuelles. En effet, il s’agit d’une histoire de science-fiction, écrite et dessinée par une mangaka, Akane Torikai, qui n’est pas connue spécialement pour ce genre. Le tout sans extra-terrestre ni monstre organique ou mécanique dans l’un ou l’autre des camps en présence. Le Siège des exilées nous garde fermement sur Terre. Plus exactement nous sommes dans un pays indéterminé. Il y a de chaque côté d’un bras d’eau, la Ville et le bidonville où s’exilent toutes qui ne trouvent pas leurs places en ville. Dans ce monde, la société est devenue majoritairement matriarcale et surtout pas démocratique. Les hommes, qui y meurent jeunes, sont soit castrés chimiquement, soit utilisés comme étalon pour la reproduction avec les rares femmes encore « porteuses du Sceau », c’est-à-dire encore capables de donner la vie naturellement.
Dans ce monde étrange, nous suivons Sanada et Reihô qui se sont réfugiés dans le bidonville et y vivent d’expédient pour échapper à leurs destins : elle de mère génitrice et nourricière, et lui de reproducteur prisonnier. Nous y suivons également Mirai, jeune lycéenne de la ville qui va peu à peu remettre en question ce qu’on lui a appris.
L’histoire du Siège des exilées n’était pas faite pour s’éterniser, mais à mon avis un tome de plus n’aurait pas été de refus. Akane Torikai lance énormément d’idées dans le premier tome, en développent certaines dans le deuxième tout en y ajoutant des nouvelles. Et du coup, elle laisse des pistes inexplorées qui frustrent son lectorat, comme la raison poussant à octroyer une vie si brève aux garçons alors que la reproduction (tant par voie naturelle qu’artificielle) est de plus en plus hasardeuse et qu’à terme l’espèce dans son ensemble décline. Ou l’histoire de Mirai et de son amie, ou l’origine des jumelles…
Akane Torikai signe avec ce diptyque un ma
nga militant, miroir modernisé de Les Fils de l’homme de P.D. James. Son style de dessin très doux ne l’empêche pas d’être très crue dans son approche et de ne pas dénaturer son propos par des allusions ou des métaphores. Soyez prévenus et ne mettez pas ce manga entre des mains trop jeunes. En revanche, avec sa dystopie poussée à l’extrême, il offre matière à réflexion à un lectorat très large.


Le Siège des exilées
d’A
kane Torikai
Traduction de Gaëlle Ruel

Éditions
Akata

Affaires à suivre…

Il est parfois des livres qui après les avoir refermés ne vous permettent pas de juger si l’œuvre finale va vous plaire ou non. C’est le cas classique, en tout cas pour moi, du Seigneur des Anneaux dont le premier tome, La Communauté de l’Anneau qui est certes déjà un beau pavé, ne n’a pas permis de me décider au sujet de ce livre. J’ai dû enchaîner le suivant pour avoir une opinion et finalement finir la trilogie. Et ce fut le cas récemment avec deux lectures différentes : une en catégorie roman et l’autre en manga…

La Prophétie de l’arbre

Présenté comme une réponse francophone au cycle de Malazan et doté d’une couverture surprenante, La Prophétie de l’arbre de Christophe Misraki m’a suffisamment intrigué pour que je me lance dans une histoire de fantasy « classique » (comprenez dans mon cas ni de l’urban fantasy, ni de la fantasy satirique à la Terry Pratchett, ni du grimdark à la Glen Cook). Ce livre est le premier volume de ce qui sera La Trilogie de Pandaemon. Et… C’est une introduction à cet univers, aux différents personnages et à la problématique en cours.
L’univers ? Un monde reconstitué de bric et de broc après un affrontement entre les Forces du Mal et du Bien. Sur ce monde, plusieurs espèces sentientes coexistent tant bien que mal, certains du côté du Bien d’autres du côté du Mal, avec les humains en espèce la plus représentée et fluctuant entre les deux extrémités bien sûr. Les différents royaumes humains, ou Provinces, sont dirigeant qui détient l’Entité et dont la transmission se fait automatiquement à son héritier le jour de ses 23 ans.
Les personnages ? Principalement des humains venus d’une des provinces en question et lancés dans une quête mystérieuse. Certains porteurs de magies, les Utilisateurs, d’autres non. Mais également des créatures amphibies et ambitieuses (à la limite du concessionnaire automobile prêt à tout pour vous vendre son SUV), des Diables et autres.
La problématique ? Le principal est de retrouver le cœur volé d’une princesse qui aurait dû hériter d’une province avant la date fatidique de la Transmission. Pendant ce temps les différentes factions du Mal se lancent à la conquête des terres humaines. Et un singe du désert quitte son foyer pour aller dans une ville retrouver une Sans-Poil…
Vous êtes perdus ? Tout comme moi à la fin de La Prophétie de l’arbre. Le style est fluide et il y a de très bonnes trouvailles (le système de magie, le peuple amphibie et les Diables bureaucratiques à souhait), mais aussi des clichés (Massili, le classique de « la putain au grand cœur », les Tuins ou les Huirts et leurs « Surfacettes ») Et au bout de 593 pages, je n’arrive pas encore à voir où toute cette histoire va nous mener. En l’état, soit nous sommes au bord d’un chef d’œuvre de la fantasy, soit dès le deuxième tome le soufflé retombera et toute cette construction de monde ne servira pas à grand-chose… Il faudra lire la suite donc.

La Prophétie de l’arbre
de
Christophe Miskraki
Éditions Fleuve

Sarissa of Noctilucent Cloud

Ce manga parle de kaïjus et d’aviation. Forcément, il allait retenir mon attention. Dans un univers proche du notre, des créatures mystérieuses,  les arpenteurs célestes sortes de gros lézards volants, habitent les plus hautes couches de l’atmosphère. Ils ne sont habituellement pas dangereux pour les humains sauf… quand ils s’en prennent aux avions de ligne et autres appareils à haute altitude. Pour s’en protéger, les différents pays se sont réunis au sein de l’IOSS et s’appuie sur des adolescents aux pouvoirs mystérieux pour les combattre. Ce tome 1 nous présente la façon dont Shinobu Nabari va être recrutée et ses premiers combats contre les arpenteurs. À la manière de Tem dans Les Futurs mystères de Paris, la jeune fille a le don de transparence. Mais elle peut l’activer à volonté et l’étendre au-delà de sa petite personne. Pour l’instant, ce premier volume est un prélude : il nous présente les différents acteurs, commence à poser certains mystères (comme l’apparence de Danke ou la source des pouvoirs des adolescents), mais c’est tout. En l’état, soit nous aurons une histoire assez originale, soit un shonen classique dans un univers à la Pacific Rim ayant déplacé mechas et kaïjus dans les airs. Même si la dessinatrice n’a pas fait de grands efforts pour l’expression des visages, les avions et les arpenteurs sont eux bien restitués. Le manga vaudra au moins que je lise le tome 2 pour affiner mon opinion.

Sarissa of Noctiluscent Cloud
de Miki Matsuda (scénario) et Kome (dessins)
traduction de Akiko Indei et Pierre Fernande
Éditions Panini

My Broken Mariko

Pour la première chronique manga de 2021, penchons-nous sur un titre qui est à la fois un coup de poing violent et un vrai coup de cœur. Et pourtant… A priori, My Broken Mariko de Waka Hirako, en étant ancré dans le réel et en parlant de sentiments n’avait qu’une chose pour me plaire : le fait qu’il se tienne en un seul volume. Malgré tout, reçu en version numérique via un service de presse, je me précipiterai chez mon libraire dès sa sortie pour l’acheter en format papier et le relire.
En quoi consiste My Broken Mariko ? C’est une histoire d’amitié, une histoire de deuil, une histoire de violence, une histoire triste et une histoire pleine de vie.
Tout commence à Tokyo, un midi quand Tomo déjeunant dans un restaurant de nouilles apprend à la télévision la mort de sa meilleure amie, Mariko. Bouleversée, elle décide pour lui rendre hommage de s’emparer de l’urne contenant ses cendres et s’engager dans un voyage improvisé. Direction la mer, et plus particulièrement un lieu où, adolescentes, elles rêvaient toutes deux de se rendre. Au récit de ce voyage se mêlent ses souvenirs de Mariko : depuis leur première rencontre à l’école jusqu’à leurs derniers rendez-vous et SMS, que ceux-ci soient joyeux, tristes ou énervants. Peu à peu, l’histoire de la défunte se dévoile : victime depuis l’enfance de violences, y compris sexuelles, elle n’a jamais réussi à prendre confiance en elle et s’est raccroché tant que possible à la seule relation saine de son entourage, prenant partiellement la place de sa mère : Tomo. Et pourtant, celle-ci a visiblement aussi ses propres failles. Coincée dans un travail qui l’ennuie avec une hiérarchie qu’elle ne respecte pas, Tomo fume comme toute une caserne de pompiers, boit et n’hésite pas à jouer des poings pour protéger Mariko que celle-ci soit vivante ou plus tard morte.
À travers les vies de Mariko et de Tomo, Waka Hirako arrive à dresser deux beaux portraits de femmes, touchants, à l’opposé l’une de l’autre, mais terriblement complémentaires. C’est d’ailleurs l’un des récits d’amitié féminine les plus réalistes que j’ai lus récemment en fiction. En s’interrogeant sur les raisons de la mort de son amie, Tomo va se demander ce qu’elle aurait pu faire pour la sauver, malgré des blessures trop anciennes, trop intimes et beaucoup trop nombreuses. Ce voyage et ses multiples péripéties lui permettront de faire son deuil, mais également de gagner en stabilité intérieure au lieu de ne s’appuyer que sur une assurance de façade.
Malgré la thématique, Waka Hirako ne joue pas la carte larmoyante. Tomo est tellement vive et maladroite, à fleur de peau et en même temps déterminée, qu’elle arrive souvent à faire sourire voire rire le lecteur avec ses aventures. Outre le scenario en lui-même, j’ai particulièrement aimé le style de la mangaka qui est à la fois très fin dans le tracé des visages, plein de peps pour les scènes d’action, et tout en suggestions et évocations pour les passages les plus durs de la vie de Mariko.
En plus de My Broken Mariko, ce recueil comprend également Yiska, la première histoire publiée de Waka Hirako, un western sobre sur l’identité et la transmission de savoir, ainsi qu’une petite vignette revenant sur Tomo et Mariko à la fin de leur adolescence.

My Broken Mariko
de Waka Hirako
Traduction d’Alex Ponthaut
Éditions Ki-Oon

Le voleur de visages

Même si je l’avais découvert, par hasard, avec une histoire de chats plutôt drôle, Junji Ito est un mangaka spécialisé dans le fantastique, le surréalisme et l’horreur. Pour en savoir plus sur lui, je suis donc retournée à ma bibliothèque de quartier et j’ai emprunté Le Voleur de visages.
Ce recueil comprend six nouvelles étranges, totalement décalées et magnifiquement horrifiques. Avec en point commun, un accent mis sur les visages de ses protagonistes.
Ainsi Le Voleur de visages (ou plutôt la voleuse) est une métamorphe qui ne peut s’empêcher de copier les traits de la personne qui l’attire, jusqu’à ce que son entourage trouve un moyen radical pour s’en débarrasser. Les Épouvantails raconte une histoire de survie de l’âme après la mort plutôt étonnante. Chutes s’intéresse à une épidémie de suicides et des disparitions mystérieuses. Les Fils rouges jouent avec le métier à tisser des Parques d’une façon étrange et animale. Mes Ancêtres réinvente de façon organique le concept de mémoire collective. Et Les ballons aux pendus aborde une version toute personnelle de la notion d’identité.
Avec des traits d’abord épurés, Junji Ito pose rapidement une atmosphère. Peu à peu, l’accumulation de détails monte crescendo avec l’horreur de la situation. Attention toutefois, les peurs sur lesquelles jouent le mangaka — hormis Chutes revisitant le concept des enlèvements d’extra-terrestres ou dans une moindre mesure Les Épouvantails déjà abordé à rebours dans Scary Stories — sont très éloignées de la culture occidentale où le culte des ancêtres est moins présent et où la notion de personnalité publique/personnalité privée moins mise en avant. Certaines histoires pourront donc laisser le lectorat français perplexe comme Les Fils rouges. Mais l’alliance entre le scénario et le dessin fonctionne parfaitement. Au fil des cases, l’angoisse et le malaise passager recherchés par toute personne aimant l’horreur s’instillent goutte d’encre à goutte d’encre.

Le Voleur de visages
de Junji Ito
Traduction de
Jacques Lalloz
Éditions Delcourt Tonkam

Clément Coudpel contre les spectres de la Samain

Connaissant principalement Livr’S à travers les deux plus récents livres de Graham Masterton et un polar futuriste, je me suis laissé tenter par la couverture de celui-ci. Signé Manon d’Ombremont, Clément Coudpel contre les spectres de la Samain a tout d’un roman fantastique jeunesse. Et quoi qu’en dise l’autrice, c’en est un, même si son protagoniste principal, grand amateur de manga et d’anime, dirait qu’il commence comme un shonen pour finir en seinen. Ou plus exactement qu’il ne se termine ni sur un happy end parfait, ni sur une tragédie, mais sur une fin douce-amère comme l’est souvent la vie.
De quoi parle Clément Coudpel contre les spectres de la Samain ? Du jeune Clément C., issu d’une famille de macrales (c’est à dire sorciers en wallon) qui, traumatisé par la mort de sa mère lors d’un rituel, rejette son héritage magique et veut vivre comme n’importe quel autre adolescent de 13 ans : à s’ennuyer en cours, jouer sur son ordinateur et lire des mangas. Sauf que les autres macrales de la région insistent pour qu’il prenne sa place au Cénacle, que sa sœur perd la mémoire, que sa tutrice bien que réduite à l’état de spectre lui mène la vie dure et que l’oncle de la famille est un immortel plus tellement très frais. À l’approche de la Samain, sa rébellion adolescente va libérer d’anciennes rancœurs et avoir des conséquences désastreuses. Y survivra-t-il ?
Après deux livres aussi denses que passionnants, lire
Clément Coudpel contre les spectres de la Samain fut une respiration bienvenue. Très agréable, il se dévore très vite grâce à des chapitres particulièrement courts. Son mélange constant entre différents univers magiques et culture geek est très plaisant. Et l’autrice évite les clichés avec des personnages qui ressemblent à des oignons : chaque couche en cache une autre…

Clément Coudpel contre les spectres de la Samain 
De
Manon d’Ombremont
Éditions L
ivr’S

De la légèreté

Qui dit rentrée, dit livre court ou facile à lire. En voici trois très différents les uns des autres lus entre mai dernier et la semaine passée qui ne vous laisseront pas indifférents et qui se glissent facilement dans son sac ou sa liseuse pour les dévorer dans les transports en commun.

Le Regard
Ken Liu est un auteur de science-fiction et de fantasy brillant, mais ses textes même courts, sont rarement d’un abord facile. Et sont plutôt exigeant. Si vous ne le connaissez pas du tout, Le Regard paru comme L’homme qui mit fin à l’histoire dans la collection Une Heure-Lumière du Bélial’ est un bon point d’entrée pour le découvrir. Prenant la forme d’un polar, il raconte une enquête de Ruth Law, détective privée augmentée d’un Régulateur qui efface ses émotions. Elle va se pencher sur la disparition de prostituées ayant remplacé l’un de leurs yeux par une caméra à titre de protection contre leurs clients. Surfant sur la thématique cyberpunk, Le Regard est à la fois un bon polar avec une composante science-fiction suffisamment légère pour plaire à tous et une réflexion sur le deuil et la façon de surmonter ses traumatismes. Sans pour autant être trop lourd dans le pathos pour se dévorer tranquillement en un aller-retour en transport.

Le Regard
de Ken Liu
Traduction de Pierre-Paul Durastanti
Éditions Le Bélial’

Spy x Family
Dans un genre tout différent, la dernière série des éditions Kurokawa, Spy x Family, est une comédie d’espionnage, dont la trame rappelle les comédies d’action des années 80 et 90. Dans un pays européen imaginaire mais ressemblant fortement à l’Allemagne avant la chute du mur de Berlin, Twilight espion aux multiples visages se voit confier une nouvelle mission :
se rapprocher d’un chef de parti politique qui n’est accessible que durant les réunions de parents d’élève de son fils. L’espion en question a donc une semaine pour se trouver une femme et une fille et passer l’examen d’entrée de ladite école. Ses recherches aboutiront à une orpheline télépathe de 6 ans avec un gros problème d’attachement et une jeune femme célibataire, tueuse à gages à ses heures. Si ce premier tome sert avant tout d’introduction aux différents personnages et à la mise en place de l’action, il semble prometteur. Le dessin est classique, mais très agréable à l’œil et l’ensemble ne manque pas d’humour ni de tendresse. Les personnages ne sont pas tout à fait aussi stéréotypés qu’on peut l’attendre. Et ce premier tome se dévore avec grand plaisir. Le second tome arrive en France en novembre et à l’heure où ces lignes sont écrites, cinq tomes sont déjà parus au Japon.

Spy x Family
de Tatsuya Endo
traduction de Sakoto Fujimoto
Éditions Kurokawa

Horizon Vertical
Et finissons sur une relecture avec Horizon Vertical de K W Jeter. Moins « gore » que certains de ces premiers titres de SF comme Dr Adder ou de ses titres fantastiques comme La Source furieuse ou Le Ténébreux, Horizon Vertical est un thriller où un journaliste ayant filmé la mauvaise séquence et sauvé la vie du mauvais sujet, se retrouve traqué par deux gangs de motards. Il va devoir quitter la sécurité, toute relative, de la façade de l’immeuble où il travaillait pour regagner l’intérieur horizontal où l’ennui qu’il avait fuit a laissé la place à d’autres dangers, au fur et à mesure qu’il s’enfonce dans des zones qui ne sont plus habitées. Écrit en 1989, ce livre est très daté notamment dans son traitement de la femme, mais il se lit néanmoins très facilement et offre une réflexion intéressante sur le journalisme et la quête d’image à tout prix.

Horizon Vertical
de K.W.Jeter
traduction de Pierre K. Rey
Éditions J’ai Lu

Shibuya Hell

En cinéma ou en manga, le Japon a une longue histoire avec l’horreur. Soit en revisitant des classiques occidentaux (vampires, goules ou loup-garou), soit en s’inspirant de ses légendes locales. Et parfois en prenant des créatures a priori parfaitement inoffensives pour faire des monstres sanguinaires. C’est le cas avec Shibuya Hell de Hiroumi Aoi. Dans cette série de manga — à ne décidément pas laisser entre les mains de personnes à l’estomac fragile — la source de tous vos cauchemars ne sont ni des géants ni des zombies, mais des poissons rouges. De toutes les formes et de toutes les tailles. Un certain 3 mars, ils envahissent le quartier animé de Shibuya en plein cœur de Tokyo et se mettent allégrement à croquer les passants. Le quartier est vite enfermé comme dans un vieux bocal à poisson. Les animaux de toutes les tailles, des petits alevins à la créature géante capable de ne faire qu’une bouchée d’un hélicoptère de transport, nagent dans l’air et semblent parler.
Le concept de base de Shibuya Hell est donc diablement intrigant, et le dessin est plutôt de très bonne qualité et avec force détails. En revanche, avec seulement deux tomes disponibles en français, et alors que la série est encore en cours au Japon, il est difficile de savoir si le scénario sera à la hauteur. Pour l’instant, le tome 1 sert plus de présentation de la situation vue de l’intérieur de Shibuya par un petit groupe de survivants et le tome 2 s’ouvre sur d’autres survivants et un mystérieux sans-abri. À la fin des deux tomes, on n’a toujours aucun début d’explication sur l’apparition de ces
cyprinidés anthropophages, et le lien commence seulement à se faire entre les protagonistes humains du premier tome et celui du deuxième. Ceux-ci sont jusqu’à présent des stéréotypes de personnages tokyoïtes : les lycéens peu intégrés à leurs groupes, l’idole des jeunes, la fille populaire infecte derrière ses apparences, le troufion yakuza de base, etc. Seul le sans-abri, qui serait ou ne serait pas un monstre lui-même, sort du lot. Et Hiroumi Aoi gagnerait à donner plus de rythme à son histoire. À un moment donné, les belles images et les mises à mort gore ne suffiront plus pour garder le lectorat. Si les deux premiers tomes m’ont intriguée et ouvert l’appétit, j’espère que le troisième sera plus copieux qu’un simple sashimi de carpe, et je me demande comment l’auteur, dont c’est le premier manga, compte tenir sur la longueur avec un tel concept. À suivre ?

Shibuya Hell T1 et 2
de
Hiroumi Aoi
traduction de Yohan Leclerc
Éditions
Pika

 

Biomega

De Tsutomu Nihei, en manga je n’avais lu que Blame! pour des raisons professionnelles, et si j’avais apprécié son style graphique, l’histoire était bien trop confuse à mon goût pour rentrer réellement dans son œuvre. Puis j’ai entendu parler de Biomega. Un homme, une moto intelligente ? Cela ressemblait tellement à Tonnerre mécanique que je ne pouvais que tenter l’expérience. Résultat ? Les six volumes de cette série ont été dévorés une première fois en quelques heures, et ont entraîné une relecture dans la foulée.
Biomega se situe approximativement 1000 ans dans le futur : Mars a été colonisé puis oublié, et
une équipe scientifique est partie sur place voir ce qu’il en restait. Elle revient sur Terre porteuse d’un mystérieux virus, le N5S qui transforme la population humaine en drones, comprendre des zombies sans fringale de cervelle avérée, sauf quelques spécimens immunisés. L’homme à la moto, c’est-à-dire Zoichi Kanoe, est chargé de sauver ces immunisés. Il va au fil des tomes découvrir toute une galerie de personnages attachants et intrigants, mais également découvrir que ce virus n’est finalement pas arrivé sur Terre par accident. Plusieurs factions comptent s’en servir pour accéder à l’immortalité et remodeler le monde à leur image.
Mélangeant des thèmes post-apocalyptiques avec une contagion ravageant peu à peu l’humanité et la remodelant de façon grotesque, et du cyberpunk avec des êtres de synthèses, des intelligences artificielles et des transferts de conscience, Biomega rebrasse de nombreux thèmes ch
ers à Tsutomu Nihei et déjà abordés dans Blame! Sauf que cette fois-ci, il les enrobe dans une intrigue nettement plus claire et avec des personnages beaucoup plus attachants. La fin, très ouverte, peut sembler obscure ou libre à l’interprétation du lecteur, mais le parcours est plus que haletant. Graphiquement, on retrouve les envolées architecturales de Tsutomu Nihei, avec un côté plus organique et dans certains plans plus européens. Comme le bâtiment où Ion Green habite au début de l’histoire ou certains villages sur la fin. On y trouve également un code assez claire : cheveux sombres ce sont des entités plutôt organiques, cheveux clairs ce sont des entités majoritairement électroniques. Et mine de rien, ce genre d’indice visuel devient bien pratique.

Biomega
(6 volumes
)
 de Tsutomu Nihei
traduction de
Olivier Neimari
Éditions
Glénat