Dômu — Rêves d’enfant

Parfois dans les rayons de ma médiathèque, je trouve des OVNIS comme les trois volumes de Dômu — Rêves d’enfants écrits et dessinés par Katsuhiro Ôtomo. Créé avant son œuvre plus célèbre, Akira, ce manga commence comme une enquête policière avant de basculer dans le fantastique, avec quelques cases qui tiennent plus de l’horreur. Le tout dans un Japon loin des clichés traditionnels de l’archipel. L’action se passe entièrement dans un ensemble de barres d’immeuble HLM déshumanisantes au possible comme on en trouve partout dans le monde depuis la fin des années 60.
Dans cet ensemble impersonnel, et, disons-le franchement propice à la déprime, depuis quelque temps les morts mystérieuses se succèdent : suicides, accidents… La police enquête, mais ne comprend pas les causes de ces morts. D’autant que certaines, comme le premier suicide montré, semblent tout bonnement impossibles. En réalité, elles sont toutes dues à un vieil homme solitaire et sénile qui utilise ses dons psychiques pour éliminer les voisins qui l’importunent ou dont il convoite les biens. Il faudra l’arrivée d’une petite fille aux pouvoirs similaires pour arrêter définitivement le massacre.
Ne cherchez pas dans Dômu — Rêves d’enfants d’explications sur l’origine de ces pouvoirs ni sur les raisons profondes poussant le vieil homme et l’enfant à agir. Ce qui intéresse plus Katsuhiro Ôtomo dans les 240 pages de ce manga, c’est de mettre en scène une série de personnages très ordinaires aux prises avec des événements dépassant leurs compréhensions. Comment leurs failles et leurs secrets vont les mener à leur perte ou leur salut.


Graphiquement, le style du dessin est incroyable par sa richesse et par son réalisme. Certaines planches se laissent admirer durant de longues minutes à la recherche du moindre détail, même si elles ne montrent rien de plus impressionnant qu’un immeuble en contre-plongée. L’utilisation du contrejour renforce également l’impression de vide et de froideur propre à cette cité. Si Dômu – Rêves d’enfants a des thématiques communes avec Akira, et notamment les pouvoirs psychiques, il en est aussi très différent avec sa façon d’être profondément ancré dans le quotidien. Créé entre 1980 et 1981, Dômu — rêves d’enfant n’a pas pris une ride et se lit toujours avec avidité.

Dômu — rêves d’enfant
de Katsuhiro Ôtomo
traduction de Anne-France Reycoquais
Éditions Les Humanoïdes associés.

Moi quand je me réincarne en slime

« Tu aimes les jeu de rôle ? Lis-le, ça va te plaire… » Décidément mes proches trouvent tout et n’importe quel prétexte pour augmenter ma pile de livres à lire pourtant déjà bien assez longue… Mais bon, quand c’est la famille, on se laisse plus facilement tenter. Surtout quand une amie m’en parle en plus et m’en dit du bien. Et me voici donc près de six mois plus tard à prendre Moi, quand je me réincarne en slime en cherchant quelque chose de léger à lire.
Bonne pioche ! Le manga de Taiki Kawakami adapté d’un roman de Fuse est plutôt léger, drôle et bien vu. Comme Koro Quest! il détourne les codes du jeu de rôle et de la fantasy classique, mais ici sans en plus reprendre la trame d’une histoire connue (Assassination Classroom) racontée dans un autre univers. Ici, l’histoire commence par la mort Satoru, salaryman sans réelle vie hors du bureau. Poignardé, il se retrouver réincarné dans une boule de gelée sans autre sens au départ que celui du goût et deux compétences : « prédateur » et « grand sage ». Le voici dans un jeu de rôle non pas comme un personnage joueur, mais comme un monstre de premier niveau : une boule de slime baptisée Limule Tempest. Au fil des tomes, il va découvrir le nouvel univers qui l’entoure, bouleverser quelque peu l’équilibre monstres (pnj pour personnages non joueurs)/joueur, se faire des amis et compagnons, trouver une quête à accomplir, etc..
On y retrouve quelques clichés du manga pour jeunes adolescents, mais Moi, quand je me réincarne en slime n’est pas le pire du genre — loin de là — et convient à un public à partir de 10 ans. En revanche, si les lecteurs ne sont pas joueurs, ils perdront une partie du sel de cette histoire. Limule est l’incarnation idéale du lecteur : sans muscle et avec juste deux capacités attribuées un peu au hasard, il n’aurait même pas dû sortir vivant de la grotte où il s’est réincarné. Et pourtant à force d’intelligence, de gentillesse et d’humour, il va finir par s’imposer à la tête de son coin de forêt. Sa méthode pour acquérir de nouvelles capacités — avaler tout rond l’adversaire — n’est certes pas ragoûtante, mais elle est efficace. Au fur et à mesure des tomes, on se demande même s’il y a quelque chose qu’il ne sait pas faire. Mais l’humour, la variété des espèces représentées — et j’avoue un grand coup de cœur pour les loups-tempêtes — et la qualité des dessins font qu’on s’y attache assez vite pour lire les tomes au fur et à mesure de la sortie.
À l’heure où j’écris ces lignes, la série est toujours en cours au Japon, et en France les six premiers tomes sont sortis. Il existe également une version anime si vraiment vous êtes allergique au format manga. Petit plus, chaque tome comprend un court récit -non illustré – de l’auteur du roman original. Attention, si le manga se lit de droite à gauche, ce récit est écrit dans le sens européen de gauche à droite. Avoir les deux sens de lecture dans un même volume est un peu perturbant au début.

Moi, quand je me réincarne en slime
de Taiki Kawakami d’après Fuse
création des personnages Mitz Vah
Traduction de Erica Moriya
Éditions Kurokawa

 

Fil rouge 2018 : Koro Quest! 1

Si vous êtes passé à côté du phénomène Assassination Classroom de Yusei Matsui, il est temps de rattraper votre retard avec le manga fini depuis 2016 ou l’anime dont les deux saisons sont disponibles sur Netflix. Sinon, vous pourrez lire le fil rouge d’août : Koro Quest! 1 de Kizuku Watanabe et Jo Aoto, mais sans les références à l’œuvre originale vous allez avoir un peu de mal à comprendre.
Dans Koro Quest! 1, nous retrouvons une classe de bras cassés, la 3-E, et leur prof principal si particulier qu’ils ont pour mission de tuer en guise d’examen de fin de passage. Mais dans cette version, la classe 3-E fait partie d’un collège chargé de la formation de héros de RPG (role-playing game – jeux de rôles) qui regroupent tous les élèves atteints de bugs informatiques (un ne pouvant avoir qu’une demi-armure, un autre perdant des points d’intelligence en encaissant des dégâts au combat, etc.) Et leur professeur, qui sera lui aussi surnommé Koro Sensei, est le Roi Démon, un PNJ (personnage non-joueur dans les jeux vidéo) monstrueux lui aussi affligé d’un bug, une vitesse supersonique le rendant résistant à toutes les attaques. L’ensemble des personnages d’Assassination Classroom se retrouvent dans Koro Quest! 1, chacun adapté à ce nouvel univers vidéoludique. Ce premier volume, paru en juillet, comprend cinq quêtes principales à savoir des histoires indépendantes, et des histoires très courtes servant de bonus ou de présentations plus détaillées de certains élèves.
Alors qu’un seul des trois volumes déjà parus au Japon n’est encore traduit en français, il est un peu tôt pour dire si la qualité de Koro Quest! sera au niveau de celle d’Assassination Classroom. Le dessin est lui aussi de bonne facture, et jusqu’à présent l’humour — parfois grivois, mais restant largement dans les normes du manga shonen pour jeunes ados — est assez conforme. Il manque encore un peu de profondeur dans les personnages pour juger si l’émotion sera au rendez-vous de ce spin-off comme elle l’était à celle de l’original. Et notamment savoir pour quelle raison, un Roi démon si atypique s’est décidé à enseigner à des apprentis héros. En attendant, les Champirits ont réussi l’exploit d’être les monstres de premier niveau les plus perturbants depuis les scorpides qu’affrontent les trolls dans leur zone de départ dans World of Warcraft. Et ce n’est pas une mince affaire !

Koro Quest! 1
de Kizuku Watanabe et Jo Aoto
Traduction de Frédéric Mallet
Éditions Kana

Kitaro le repoussant

Au cas où vous découvriez ce site, sachez que la mythologie et l’horreur me fascinent. Sachez également que j’aime beaucoup la bande dessinée. Mais, si je regarde avec plaisir des anime japonais, je n’ai jamais accroché aux mangas. Jusqu’à trouver Kitaro le repoussant de Shigeru Mizuki au détour de l’exposition Enfers et Fantômes d’Asie qui vient de se terminer au Quay Branly. Plus que le sens de lecture inversé, c’était l’absence de couleur qui me gênait pour distinguer les personnages les uns des autres. Dans Kitaro le repoussant, ce noir et blanc est nettement moins gênant. Franchement daté dans le Japon des années 60, le style du manga fait penser aux très vieux films d’horreur des années 50 comme La créature du lac Noir ou The Thing from Outer Space. En nettement plus comique.
Le personnage principal de ces récits, Kitaro est un yôkaï c’est-à-dire une créature surnaturelle japonaise, dernier représentant des morts-vivants dans l’archipel. Recueilli et élevé tant bien que mal par des humains, il parcourt l’archipel et essaie d’apaiser les tensions entre humains et yôkaï, et en croisant parfois des créatures surnaturelles européennes comme un vampire français et le Loup-garou de Londres. Malgré sa thématique liée à l’épouvante ou au fantastique, Kitaro le repoussant est un manga attachant qui utilise souvent les ressorts de l’absurde et de la comédie pour aider Kitaro à se sortir des pires situations. Et les monstres ne sont jamais réellement effrayants tel qu’ils sont ici dessinés. Quoiqu’avoir un œil doté de bras et de jambes pour père pourrait être passablement dégoutant dans la réalité. Le fond de ce manga est plus un appel à la tolérance et au respect des légendes locales qu’une réelle envie de faire peur à son lectorat. Du coup, adultes comme adolescents pourront largement apprécier ce manga. D’autant plus que la série est terminée depuis longtemps et que les onze tomes sont disponibles en français.

Kitaro le repoussant
Shigery Mizuki
Traduction de Sakoto Fujimoto et Eric Cordier
Éditions Cornelius