Rich Larson en trois nouvelles

Certains éditeurs ont la bonne idée de proposer des nouvelles gratuites pour donner envie de lire les livres dont elles sont extraites. C’est le cas de Le Belial’ qui propose jusqu’au 15 novembre, un extrait de son prochain recueil dédié à Rich Larson, La Fabrique des lendemains (en vente le 29 octobre). Ne connaissant pas l’auteur et avant de savoir si j’allais investir dans un autre gros pavé, j’ai donc téléchargé Rentrer par tes propres moyens et je me suis aperçue à la lecture que j’en avais une autre sur ma liseuse (récupérée gratuitement grâce à Tor.com cette fois-ci) Painless, qui sera également traduite dans le recueil précité sous le nom de Indolore et qu’une troisième, un peu plus longue est disponible également sur Tor.com, How Quini the Squid Misplaced His Klobučar.
Né en Afrique, ayant vécu en Europe et en Amérique du Nord, Rich Larson est un auteur particulièrement cosmopolite et ces trois nouvelles en sont la preuve. Chacune d’entre elles se passe sur un continent différent : l’Amérique pour Rentrer par tes propres moyens, l’Afrique pour Painless et l’Europe pour How Quini the Squid Misplaced His Klobučar. Dans ces trois récits, Rich Larson se classe résolument dans un univers cyberpunk. Des consciences sont téléchargées directement dans des puces en attendant d’être clonées dans Rentrer par tes propres moyens, le personnage de Painless est doté d’implant et a subi une manipulation génétique qui en fait un soldat d’un genre très particulier, et les arnaqueurs de How Quini the Squid Misplaced His Klobučar ont plus d’implants et de piratages possibles que dans les rêves les plus fous de Neuromancien et du Samouraï virtuel réunis.
Et pourtant, chacune de ces nouvelles a une tonalité différente : mélancolique parlant du passage du temps et du sens de la vie dans la première, guerrière à la limite de l’horreur pour Painless (avec une histoire de double que ne renierait pas Tade Thompson et sa Molly Southeborne), très rythmée reprenant le déroulé d’une arnaque classique où le plan ne se déroule pas sans accroc dans la troisième. À chaque fois, le style de l’auteur change comme un caméléon pour s’adapter à l’univers de ses personnages.
Et en soi, le suivre d’une nouvelle à l’autre est un exercice de lecture intéressant. Notez ce nom, Rich Larson, vous en entendrez surement parler prochainement.

Rentrer par tes propres moyens
De
Rich Larson
Traduction de Pierre-Paul Durastanti
Éditions L
e Bélial’
Painless
How Quini the Squid Misplaced His Klobučar
De Rich Larson
Éditions Tor

Night of the Mannequins

Que l’on l’appelle Samain, Halloween ou Jour des Morts, la fin octobre et le début novembre est une période propice pour les amateurs d’horreur. Du coup, il y a de fortes chances pour que le fantastique, l’étrange et l’horreur s’invitent un peu plus souvent que d’habitude sur ce blog.
En grande amatrice de film de genre, en particulier ceux de slasher
s, je ne pouvais que me laisser tenter par le dernier titre paru de Stephen Graham Jones, Night of the Mannequins. Très court roman, ce titre est une ode aux Michael Myers, Ghostface ou autre Freddy Krueger. Et il a la particularité de nous placer dans la peau… du meurtrier.
Dans une petite ville paumée au fin fond du Texas, quatre amis d’enfance en fin de lycée décident de ressortir l’un de leurs vieux jouets, un mannequin, et de faire une blague à la cinquième de la bande en l’infiltrant dans la salle de cinéma où celle-ci travaille. Sauf qu’en cours de séance, la créature de plastique se lève et sort… Quelque temps plus tard, un camion fou dévaste la maison d’un des membres de la bande, tuant toute la maisonnée, chiens compris. Est-ce la vengeance du mannequin pour avoir été oublié pendant si longtemps ? Et s’il fallait tuer, un à un, les responsables de la blague pour éviter que le mannequin ne fasse encore plus de dommages collatéraux ?
Raconté entièrement à la première personne, Night of the Mannequins nous permet de comprendre comment un adolescent somme toute normal finit par se livrer à un bain de sang et à tuer les personnes qui lui sont les plus proches, tout en pensant agir pour la bonne cause. Tous les moments clés des films d’horreur sont présents dans ce récit, y compris la fameuse « final girl », et feront sourire les amateurs du genre. Et comme pour les bons films d’horreur, cette grosse nouvelle arrive non seulement à détendre le lecteur, mais également à lui donner quelques pistes de réflexion sur le temps qui passe, l’amitié qui se délite, le danger posé par les fous des armes, ou tout simplement l’ennui profond des petites villes… Une courte pépite à lire avant ou après entamer un marathon devant votre série horrible fétiche… Ou dans mon cas, revoir une fois de plus La Cabane dans les bois.

Night of the Mannequins
De
Stephen Graham Jones
Éditions
Tor

Lovecraft Country

En attendant la mini-série TV du même nom créée par Jordan Peele, dont j’avais aimé Get Out ou US, lisons donc le roman de Matt Ruff, Lovecraft Country, qui lui servira de base. Nous sommes en 1954, Atticus Turner, jeune soldat noir récemment démobilisé de la Guerre de Corée rentre chez lui à Chicago. Là, il partira sur les traces de son père Montrose, avec son oncle créateur du Guide du voyage serein à l’usage des Noirs (inspiré du Negro Motorist Green Book qui indiquait au temps de la ségrégation, les endroits où les Noirs seraient bien accueillis dans leurs voyages à travers les États-Unis), et une amie d’enfance dans un coin perdu de la Nouvelle-Angleterre et tombera sur une loge mystique qui en veut à son sang. De cette aventure, Atticus, sa famille et ses amis vont être pris dans une guerre entre sorciers blancs (les Braithwhite et les Winthrop), qu’ils soient déjà morts ou encore vivants.
Malgré le titre du roman, les allusions à l’œuvre de Lovecraft sont assez peu nombreuses dans les aventures des personnages. En revanche, certains de ses protagonistes étant grands amateurs de ses œuvres et des autres titres de science-fiction de l’époque (dont les John Carter d’Edgard Rice Burroughs), il y a un débat intéressant et vif entre eux sur la possibilité de séparer l’homme de l’artiste. Chaque chapitre s’attache à un personnage principal différent et propose une aventure indépendante où les sorciers voulant utiliser Atticus pour le pouvoir dont il a hérité sont le fil conducteur. Jusqu’à la résolution finale.
Du coup, les points de vue se succèdent : hommes, femmes et même enfant, tous les proches d’Atticus ont droit à leurs lots d’expérience effrayante. Chaque chapitre gagne ainsi sa propre tonalité en s’appuyant sur la personnalité de son protagoniste. Certains relèvent plus de la science-fiction, d’autres de l’horreur pure ou du fantastique comme la maison hantée de Letitia. Et pourtant blindé par l’horreur du quotidien qui consiste à vivre en tant que Noir dans un monde pensé par et pour les Blancs, ils s’en sortent toujours et plutôt bien. Matt Ruff mélange un imaginaire fantastique à la description d’une classe moyenne noire dans les USA des années 50 où les lois Jim Crow étaient encore d’actualité. Il évite la plupart des écueils que rencontrent les auteurs blancs abordant ce thème en jouant notamment de façon intelligente avec le concept de « white savior » et en le détournant avec saveur. Au final, ses héros s’en sortiront sans avoir été sauvés par d’autres personnes qu’eux-mêmes. Et même si le choix de Ruby laisse un goût amer en bouche, il est pleinement compréhensible.
D’un point de vue européen, ce livre se dévore avec beaucoup de plaisir et m’a personnellement ravie par son originalité : tant du thème abordé que de ses choix narratifs et la façon dont tout se boucle à la fin. Une très belle découverte en espérant que la série sera à la hauteur….

Lovecraft Country
de Matt Ruff
traduction de Laurent Philibert-Caillat
Éditions 10/18

En bonus, la bande-annonce de la série attendue pour le 16 août aux USA et le 17 août en France.

Lectures en vrac

En cette période estivale, j’ai, comme souvent, lu et relu, tout ce qui me tombait sous la main. De ma moisson depuis début juillet, voici quatre titres variés :

Contes de la fée verte

J’ai toujours aimé l’écriture de Poppy Z Brite et son horreur gothique teintée de romances. Si je préfère ses romans comme Âmes perdues ou Sang d’encre, ce recueil de nouvelles, Les contes de la fée verte (en VO le bien plus glauque Swamp fœtus) est une bonne introduction à son univers fantastique, très différent de ses œuvres plus récentes. J’ai une certaine tendresse pour des nouvelles comme Anges ou Prise de tête à New York car elles utilisent Ghost et Steve, mes chouchous depuis Âmes perdues. Mais d’autres sont également très belles comme La Sixième sentinelle ou Musique en option pour voix et piano. Toutes ne sont pas particulièrement remarquables : j’avoue ainsi avoir été déçue par Xénophobie, et la bêtise crasse de ses protagonistes. Mais elles ont toutes une petite mélodie macabre et douceâtre en elles qui vous ensorcèle.

Les contes de la fée verte
de Poppy Z Brite
Traduction de Jean-Daniel Brèque
Éditions Denoël

Un océan de rouille

Décidément, entre l’écriture de C. Robert Cargill et moi, le courant ne passe pas. Si j’avais été très déçue par sa nouvelle
Hell Creek, j’ai plus apprécié ce roman, sans pour autant être tombée sous le charme. Il faut dire que l’idée de rejouer Mad Max dans un univers où le Skynet et ses petites sœurs de Terminator ont gagné tourne assez vite au réchauffé. Le postulat de base donc est un monde post-apocalyptique où avec l’avènement des vraies IA et des robots, l’humanité est devenue obsolète et après une guerre de la chair contre la machine, a disparu ainsi que toute forme de vie biologique. Ayant transformé la Terre en gigantesque décharge, les formes de vie électroniques s’affrontent entre elles avec d’un côté les UMI, d’énormes intelligences collectives utilisant des robots de différentes formes comme « facettes » ou terminaux d’exécution, et des robots indépendants n’ayant pas rejoint l’Unité des UMI et survivants tant que leurs différentes pièces mécaniques ne sont pas usées. Nous suivons Fragile, une « aidante » c’est-à-dire un robot dévolu aux soins à la personne, qui depuis la disparition de l’Humanité survit en tuant les « erreurs 404 », les robots trop endommagés pour fonctionner de façon rationnelle, et en cannibalisant leurs pièces pour les revendre. Devenue elle-même une erreur 404, elle cherchera sa survie en accompagnant à travers l’Océan de rouille, des robots investis d’une mission sacrée.
Et… C’est là que le bat blesse. Au final, outre la Fragile franchement peu sympathique et ses flashbacks vers le passé,
cette quête robotico-mystique devient assez indigeste au final. Scénariste de films, C. Robert Cargill écrit ses romans comme des scénarios avec tous les retournements convenus dans un bon blockbuster hollywoodien et avec tous les défauts de ce genre d’œuvre. Si vous avez vu pléthore de films de cyborgs ou de films post-apocalyptiques des années 80 ou 90, Un Océan de rouille ne vous surprendra pas un seul instant. Sinon, jetez-y un œil.

Un océan de rouille
de
C. Robert Cargill
Traduction de Florence Dolisi
Éditions Albin Michel Imaginaire

The Haunting of Tram Car 015

Lu dans le cadre de la sélection pour les Hugo Awards 2020, cette histoire steampunk se distingue par son cadre et par les créatures impliquées. En effet, nous ne sommes pas à Londres ou Paris, mais au Caire en 1912. Devenue grande puissance technico-commerciale depuis que la magie et la collaboration avec les djinns sont devenues des faits reconnus, la métropole égyptienne s’agite alors que le droit de vote des femmes est en débat au Parlement. Pendant ce temps, nous suivons un vieux routard du ministère de l’alchimie, enchantements et entités surnaturelles et le novice sous ses ordres enquêtant sur la hantise d’une voiture de tramway aérien. De fil en aiguille, ils devront demander de l’aide à des sources inhabituelles pour comprendre quelle est la créature dans le Tram 015 et surtout comment s’en débarrasser avant qu’elle ne fasse d’autres victimes.
Si la trame
du récit est très convenue, l’originalité de cette histoire tient en sa localisation et dans la façon dont fonctionnent les différentes magies, ainsi que dans celle où humains, entités surnaturelles et automates coexistent plus ou moins de façon égalitaire dans la ville. Je ne connaissais pas P. Djèlí Clark comme auteur, mais je vais m’y intéresser de plus près.

The Haunting of Tram Car 015
de P. Djèlí Clark
Éditions Tor

Aposimz

Après Biomega et Blame!, j’ai voulu tenter la nouvelle série de Tsumohu Nihei. Quatre volumes plus loin, elle ne m’a pas enchantée. Pourquoi ? Tout simplement parce que c’est une énième déclinaison de sa thématique fétiche : l’interfaçage homme-machine et la survie dans un monde étrange où les règles évoluent constamment. Ici ce n’est pas un bâtiment géant comme dans Blame! mais un planétoïde artificiel où l’humanité aisée vit dans les entrailles du satellite et les plus pauvres sont rejetés à la surface et court le risque d’être transformés en marionnette (comprendre des espèces d’automates plus ou moins puissants suivant le mode de contamination). Lorsque son village de la surface est détruit par les soldats de l’Empire régnant au sous-sol, Essro se transforme volontairement en marionnette et va s’allier avec Titiana, venue d’encore plus en profondeur dans la planète pour se venger. L’histoire est bonne et intéressante, mais elle a un fort côté de déjà vu par rapport aux œuvres précédentes de Tsumohu Nihei qui fait que je n’ai pas accroché plus que ça. Le trait du mangaka est toujours aussi beau, mais l’image très claire (et justifiée par une planète glacée) peut gêner certains lecteurs plus habitués à des mangas plus contrastés.

Aposimz t.1 à 4
de Tsumohu Nihei
traduction de Yohan Leclerc
Éditions Glénat

Les Anges oubliés

Un peu plus d’un an après Ghost Virus, Graham Masterton revient avec son duo d’inspecteurs spécialiste de l’étrange : le détective Pardoe et le sergent Patel dans ce nouveau roman, Les Anges oubliés. Ceux-ci voient leurs services réquisitionnés, car lors d’une tournée d’évaluation d’un bouchon de graisse, une équipe d’égoutiers se fait agresser par des êtres difformes. Dans le même temps, des femmes ayant interrompu leurs grossesses volontairement ou non, se retrouvent de nouveau enceintes de fœtus étranges et particulièrement tenaces. Vous vous en doutez les deux affaires sont liées et vont finir par se croiser.

Disons le franchement. Si vous trouviez que Ghost Virus était détaillé dans l’horreur, à côté de ce nouveau roman, le précédent est plutôt gentillet. Les nullipares pourront y voir des références à Alien ou autre Lovecraft comme le fit un certain troll chroniqueur, toute personne ayant de près ou de loin vécu une grossesse en aura en revanche des sueurs froides et y regardera à deux fois avant de se glisser sous sa couette. Comme toujours chez Graham Masterton, l’horreur s’inscrit dans le quotidien le plus trivial. Et nos deux enquêteurs casent au milieu de l’enquête un passage au fast-food, une tasse de thé ou une promenade avec le chien de leur ex-femme. C’est cette irruption de l’indicible dans ce qui ressemble à la vie londonienne la plus ordinaire qui soit qui fait toute la saveur de ce livre.

L’histoire et l’explication derrière ces actes monstrueux restent elles des plus classiques. Et feront grincer des dents, celles et ceux qui voudraient réhabiliter la figure de la sorcière. Celle-ci est digne des meilleurs films d’horreur, même si ses motivations sont assez vite expédiées, tout comme la résolution finale. Cette tendance récente à écourter ses romans est d’ailleurs assez dommage alors que les différents points de vue et les multiples rebondissements avaient jusqu’au bout tenu le lecteur en haleine. Une dernière précision, la version francophone de ce livre émane d’une maison d’édition belge, donc vous y trouverez des « nonante » et des « septante » qui pourront vous surprendre et même des lampes DEL, appellation québécoise de nos LED (diodes électroluminescentes). La première fois pour une lectrice française, cela étonne. Mais l’œil s’habitue vite et cela ne freine pas la lecture.

Les Anges oubliés
de Graham Masterton
traduction de Christophe Corthouts-Collins
Éditions Livr’S

Les incontournables (récents) en SFFF

Sur son blog, Nevertwhere propose que chacun recense ses classiques récents de la science-fiction, de la fantasy et du fantastique (d’où l’acronyme SFFF)… Vous me connaissez ? J’ai du mal avec les listes ou avec un cadre imposé… Mais je trouve l’idée intéressante. Et donc plutôt que vous proposer une série de livres à lire absolument, je vais vous suggérer une liste d’auteurs et autrices qui m’intriguent et qui ont su renouveler les littératures de l’imaginaire ces dix dernières années :

— John Scalzi

Depuis Le Vieil homme et la mer, John Scalzi a toujours su réinventer les classiques de la science-fiction avec des histoires toujours en lien avec l’actualité, que ce soit du space opera comme la trilogie de l’Interdépendance (cf ici, ici et ici) ou en mode cyberpunk (comme ici). Sarcastique et drôle, il vous garantit un bon moment de lecture.

— Kij Johnson

Découverte grâce à deux titres parus au Belial’, cette autrice américaine a une façon d’écrire le fantastique si naturelle et si contemplative que chaque voyage en sa compagnie est un pur bonheur. Vous pouvez lire mon avis sur chaque titre à cet endroit (avec des illustrations de Nicolas Fructus magnifique) et .

Kim Harrison/Jim Butcher

J’avoue, l’urban fantasy est mon péché mignon alors que je ne suis pas particulièrement friande de fantasy. Et chacun à leurs manières, ces deux auteurs américains ont su me captiver avec leurs séries respectives : The Hollows et The Dresden Files. Chacun sort d’ailleurs de nouveaux romans dans ces séries cette année : American Demon pour Kim Harrison, Peace Talks et Battle Ground pour Jim Butcher

— Liu Cixin

Sa trilogie du Problème à trois corps fut une révélation, car je ne connaissais pas du tout la science-fiction à la chinoise. Sa novella, Terre errante, a de nombreux défauts, mais elle sait capter le lecteur et donner à réfléchir sur ses personnages. À suivre…

— Ken Liu

C’est grâce au précédent que j’ai découvert Ken Liu, car celui-ci fut le traducteur en anglais du premier et du troisième volume du Problème à trois corps (je n’ai pas retenu le nom du traducteur du deuxième, mais il est nettement moins bon). Depuis j’ai lu deux de ses novellas dans la collection Une Heure-Lumière du Bélial’, dont L’Homme qui mit fin à l’histoire et certaines de ses nouvelles en fantasy. Son style est magnifique et ses histoires ne manquent jamais d’originalité…

— Tade Thompson

Continuons par un très gros coup de cœur… Je vous ai parlé des deux novellas horrifiques écrites par ce médecin britannique, je vais bientôt vous entreprendre de sa trilogie de SF, Rosewater, située elle dans un proche futur au cœur du Nigeria. Dans deux styles complètement opposés l’un à l’autre, Tade Thompson arrive à vous mettre dans la peau de ses personnages et à vous surprendre par un récit jamais conventionnel. Un vrai régal.

— Martha Wells/Mary Robinette Kowal

Dans deux genres différents, ces deux autrices américaines ont renouvelé la SF américaine dite classique. L’une avec sa saga Murderbot renouvelle le space opera d’aventure en nous plaçant dans la « peau » d’un androïde de sécurité découvrant la conscience de soi et la difficulté de vivre avec des humains et d’autres « artificiels ». L’autre, avec sa série The Lady Astronaut, dont le troisième volume The Relentless Moon vient de sortir en VO et le premier sera disponible prochainement en VF, propose une dystopie au goût de conquête spatiale qui met des étoiles dans les yeux de tous les astronomes et astronautes amateurs. À noter que ces deux autrices écrivent également de la fantasy et du fantastique, mais je n’ai pas lu ce qu’elles proposent dans ces genres.

Cette liste correspond à mes incontournables à un instant T. Dans un mois, elle pourrait varier. Et d’autres auteurs n’y figurent pas. Ainsi, Tamsyn Muir n’ayant écrit qu’un livre à l’heure où j’écris ces lignes (le deuxième Harrow The Ninth est attendu ces jours-ci), il est trop tôt pour la définir comme incontournable. De même, je n’ai lu qu’un livre de Stephen Graham Jones, c’est un peu court pour me faire une opinion de son œuvre.

Shibuya Hell

En cinéma ou en manga, le Japon a une longue histoire avec l’horreur. Soit en revisitant des classiques occidentaux (vampires, goules ou loup-garou), soit en s’inspirant de ses légendes locales. Et parfois en prenant des créatures a priori parfaitement inoffensives pour faire des monstres sanguinaires. C’est le cas avec Shibuya Hell de Hiroumi Aoi. Dans cette série de manga — à ne décidément pas laisser entre les mains de personnes à l’estomac fragile — la source de tous vos cauchemars ne sont ni des géants ni des zombies, mais des poissons rouges. De toutes les formes et de toutes les tailles. Un certain 3 mars, ils envahissent le quartier animé de Shibuya en plein cœur de Tokyo et se mettent allégrement à croquer les passants. Le quartier est vite enfermé comme dans un vieux bocal à poisson. Les animaux de toutes les tailles, des petits alevins à la créature géante capable de ne faire qu’une bouchée d’un hélicoptère de transport, nagent dans l’air et semblent parler.
Le concept de base de Shibuya Hell est donc diablement intrigant, et le dessin est plutôt de très bonne qualité et avec force détails. En revanche, avec seulement deux tomes disponibles en français, et alors que la série est encore en cours au Japon, il est difficile de savoir si le scénario sera à la hauteur. Pour l’instant, le tome 1 sert plus de présentation de la situation vue de l’intérieur de Shibuya par un petit groupe de survivants et le tome 2 s’ouvre sur d’autres survivants et un mystérieux sans-abri. À la fin des deux tomes, on n’a toujours aucun début d’explication sur l’apparition de ces
cyprinidés anthropophages, et le lien commence seulement à se faire entre les protagonistes humains du premier tome et celui du deuxième. Ceux-ci sont jusqu’à présent des stéréotypes de personnages tokyoïtes : les lycéens peu intégrés à leurs groupes, l’idole des jeunes, la fille populaire infecte derrière ses apparences, le troufion yakuza de base, etc. Seul le sans-abri, qui serait ou ne serait pas un monstre lui-même, sort du lot. Et Hiroumi Aoi gagnerait à donner plus de rythme à son histoire. À un moment donné, les belles images et les mises à mort gore ne suffiront plus pour garder le lectorat. Si les deux premiers tomes m’ont intriguée et ouvert l’appétit, j’espère que le troisième sera plus copieux qu’un simple sashimi de carpe, et je me demande comment l’auteur, dont c’est le premier manga, compte tenir sur la longueur avec un tel concept. À suivre ?

Shibuya Hell T1 et 2
de
Hiroumi Aoi
traduction de Yohan Leclerc
Éditions
Pika

 

Alice au pays des morts-vivants

C’est curieux… Je ne suis pas particulièrement fan de Lewis Carroll même si Alice au pays des merveilles fait partie des rares films Disney que j’apprécie. De même, les zombies ne sont pas mes monstres favoris, contrairement aux vampires ou aux loups-garous. Alors, pourquoi diable lire un livre intitulé Alice au pays des morts-vivants ? Et surtout en parler ? Tout simplement parce qu’il m’a intriguée. En effet, j’ai lu de l’imaginaire venu d’un peu partout dans le monde, mais hormis les anciens récits mythologiques, jamais venu d’Inde.
Or l’auteur de ce roman qui n’est que le premier tome d’une trilogie (suivron
t De l’autre côté du mouroir et Qu’on leur coupe la tête pour des titres filant la métaphore tout en finesse) est indien. Fils d’un écrivain célèbre dans son pays et cadre dirigeant le jour dans une grande société, il mène une double vie en écrivant ce que d’aucuns appellent de la littérature de gare ou du « mauvais genre » : technothriller, science-fiction ou comme ici horreur principalement. Parfait pour une lecture détente non ?
Que vaut donc cet Alice au pays des morts-vivants ? Déjà, sachez que vous n’échapperez pas à certains clichés de la littérature marquetée « young adult ». L’héroïne est une tête brûlée avec un défaut majeur (elle ne sait pas lire correctement) et une capacité quasi surnaturelle pour son âge. En effet, à 15 ans, c’est déjà une tireuse d’élite et tacticienne hors pair capable d’affronter des troupes d’élite et des militaires de carrière. Elle fait l’objet d’une prophétie en rapport avec le livre de Lewis Carroll (qu’elle n’a pas lu donc),
et les retournements de situations sont assez classiques dans ce genre d’ouvrage. Notons également que même si l’action se passe en plein milieu de l’Inde (et une bonne partie du temps à Delhi et sa banlieue), l’héroïne est blonde comme les blés et… Américaine !
Oui mais l’histoire ? Alice au
pays des morts-vivants nous projette dans ce qu’il reste de l’Inde, désormais appelée Pays des morts, quelques années après le Réveil. Une arme bactériologique a échappé au contrôle de l’armée américaine. Celle-ci transforme par morsures ses victimes en morts-vivants. Pour tenter d’éradiquer la propagation, la Chine et les USA se sont livrés à une guerre nucléaire. Dans les ruines du monde où grandit Alice, un mystérieux Comité Central dirige le monde. En suivant un jour dans son terrier un « mordeur », Alice va découvrir l’envers de son monde déjà pas très rose, et la prophétie qui la concerne…
Et côté plaisir de lecture ? Mainak Dhar ne m’a pas franchement impressionnée par son style. Il ne s’embarrasse pas franchement de subtilité ni dans les péripéties de ses personnages ni dans ses descriptions. Mais il est efficace. Les pages se tournent rapidement et l’histoire se termine sur un twist hollywoodien bienvenu. Ou plutôt Bollywoodien vue la débauche de figurants et de matériels utilisés dans la scène finale. J’avoue d’ailleurs me demander dans un monde en ruine comme celui-ci où le Comité central trouve l’argent et la maintenance nécessaires pour sacrifier autant d’hélicoptères et de drones… Pour autant, Alice
au pays des morts-vivants n’est pas qu’une dystopie de zombie comme il en sort chaque année beaucoup trop. La critique en filigrane sur les excès du capitalisme et la façon dont les tensions politiques, avant et après le Réveil, sont montrées sont intéressantes. D’autant plus qu’elles abordent un point de vue radicalement différent de celui habituellement présenté par les auteurs occidentaux. Au final, Alice au pays des morts-vivants est une lecture sans prétention, mais plus fine qu’il n’y paraît de prime abord et plutôt plaisante. Pour amateur de zombies.

Alice au pays des morts-vivants
de
Mainak Dhar
traduction de
Sophie Bernar-Léger
Éditions
Fleuve

Harrison Harrison

Un livre jeunesse chez Le Bélial’ ? Et oui, c’est possible ! La preuve avec Harrison Harrison de Daryl Gregory. Ce roman revisitant, une fois de plus, les mythes lovecraftiens, met en scène le fameux Harrison Harrison ou H2. Ce lycéen suit sa mère scientifique à Dunnsmouth, petite ville de la côte de la Nouvelle-Angleterre où le temps semble s’être arrêté. Essayant de s’adapter dans un nouveau lycée et de survivre avec son aquaphobie dans un environnement tout entier tourné vers la mer, H2 va bientôt être confronté à une autre catastrophe. Sa mère disparaît et les habitants de Dunnsmouth ne sont pas si humains que ça…
Le moins que l’on puisse dire est que Daryl Gregory connaît bien le mythe autour des Grands Anciens de H.P. Lovecraft, qu’il ait été décliné en livre
s ou en BD ou bien en films. Et l’illustrateur choisi pour l’édition française, Nicolas Fructus également. Même si son infirmière évoque plus Resident Evil que Re-animator. Si le lecteur dispose des mêmes références, les clins d’œil plus ou moins appuyés aux différents aspects du mythe seront savoureux. Et sinon ? Sinon il reste un roman solide à destination des plus jeunes. Mélangeant humour, enquête et horreur, Harrison Harrison est accrocheur. J’ai personnellement eu du mal avec les tout premiers chapitres, le temps que tous les personnages prennent place et qu’on nous présente le lycée et la ville. J’ai été réellement emportée par l’histoire avec l’enlèvement de la mère et surtout l’apparition de la tante de H2, personnalité fantasque et attachante s’il en est. La rencontre avec Lub vaut également le détour. En revanche, mais le reproche est également valable pour les œuvres de Lovecraft, les motivations des antagonistes sont peu claires. Et la plupart d’entre eux n’ont pas de réelles profondeurs. Seul le Scrimshander avec sa façon si particulière de disposer de ses victimes sort du lot.
Au final, Harrison Harrison ne correspond pas tout à fait à ce que j’en attendais, mais j’ai apprécié cette lecture, nettement plus légère que celles auxquelles m’avait habituée cette maison d’éditions. Et j’ai des envies de homards… Comme en a le héros de l’histoire.

Harrison Harrison
de Daryl Gregory
traduction de Laurent Philibert-Caillat

Éditions
Le Belial’

Nevertheless She Persisted

À l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, le 8 mars dernier, Tor a proposé un court recueil de nouvelles, gratuitement. Intitulé Nevertheless She Persisted, il fait allusion au comportement de la sénatrice américaine Elizabeth Warren qui ne s’est pas laissée faire alors que ses collègues voulaient lui couper la parole en 2017. L’idée de cette anthologie est simple : demander à des autrices d’écrire un très court texte en se basant sur le tweet d’Hillary Clinton commentant l’événement : « She was warned. She was given an explanation. Nevertheless, she persisted. So must we all. », soit en français « Elle a été prévenue. On lui a donné une explication. Néanmoins, elle a continué. Comme nous le devrions toutes. »
Le résultat est onze très courtes nouvelles dans différents genres : fantasy, horreur pour
God Product d’Alyssa Wong, SF ou surréalisme. Onze nouvelles très variées, partant toutes du même point de départ, mais explorant toutes des chemins très différents. Jo Walton propose même avec The Jump Rope Rhyme une poésie fantastique. Pour moi, ce recueil fut l’occasion de retrouver une Kameron Hurley bien plus douce que dans Apocalypse Nyx et lire Seanan McGuire hors de ses sentiers habituels. Ce fut surtout l’occasion de découvrir de nouvelles plumes. Toutes les nouvelles ne m’ont pas plu, mais toutes m’ont touchée. En particulier Astronaut de Maria Dahvana Headley ou Margot and Rosalind de Charlie Jane Anders. Je ne peux que vous encourager à télécharger ce recueil chez votre libraire numérique favori et à le lire.Vous pouvez retrouver l’ensemble des sites où il est disponible sur cette page.

Nevertheless she persisted
collectif (Kameron Hurley, Alyssa Wong, Carrie Vaughn, Seanan McGuire, Charlie Jane Anders, Maria Dahvana Headley, Nisi Shwal, Brooke Bolander, Jo Walton, Amal El-Mohtar, Catherynne M. Valente)
Éditions
Tor