Le Journal des chats de Junji Ito

Que se passe-t-il quand vous vous retrouvez exfermée dehors parce que vous êtes partie faire une course avec le mauvais jeu de clé ? Dans mon cas, vous vous réfugiez à la bibliothèque de quartier en attendant qu’un autre occupant de la maison rentre pour vous ouvrir. Et c’est ainsi que je suis tombée sur une petite pépite comique : Le Journal des chats de Junji Ito.
L’auteur et narrateur de cet album est un mangaka spécialisé dans l’horreur et, au début de l’histoire un peu ailurophobe sur les bords. Il emménage avec sa nouvelle épouse, qui elle n’imagine pas la vie sans chats, dans une maison neuve. Et Yon, le chat noir et blanc au pelage tête-de-mort, ne tarde pas à les rejoindre, bientôt suivi par Mu, chaton des forêts norvégiennes. Commence alors une longue période d’adaptation entre le
narrateur et ces bêtes démoniaques entre toutes : des félins domestiques.
Le moindre détail ordinaire de la vie de chats (une nuit passée dans la chambre des humains, une litière pleine, une dispute pour le haut de l’arbre à chat, une stérilisation…) devient sous
la plume de Junji Ito, une histoire effrayante. Le fait que l’auteur dessine sa femme sans pupilles visibles et avec un choix vestimentaire évoquant Freddy Krueger aide également à se mettre dans l’ambiance. Ajoutez-y une alternance entre la case montrant ce qui se passe réellement et ce que voit Junji Ito, et vous obtiendrez de quoi éclater de rire à chaque page.
Que les amoureux des chats se rassurent : Yon et Mu ne sont pas des créatures maléfiques. Enfin pas plus que le chat domestique ordinaire. Et Junji Ito ne s’en est pas débarrassé. Bien au contraire, il y est devenu encore plus attaché que sa femme. En revanche, ce manga a un avantage. C’est un one-shot donc le lecteur ne se lasse pas des péripéties.
Ce concentré de drôlerie vous fera plus qu’agréablement passer le temps.

Le Journal des chats de Junji Ito
de
Junji Ito
traduction de Jacque
s Lalloz
Éditions
Delcourt/Tonkam

Avance rapide

Dans la salve de promotions liées au Mois de l’imaginaire qui vient de se terminer, je me suis laissée tenter par Avance Rapide de Michael Marshall Smith, pour deux raisons : il y a un chat en couverture et l’auteur ne me disait rien. Ce dernier point était faux puisqu’en fait j’ai lu il y a des années La Proie des rêves de lui, mais la couverture de Siudmak m’avait alors plus marquée que le nom de l’auteur.
Et loin d’être décevant, le résultat m’a agréablement surprise. Avance rapide est de ces romans de science-fiction qui semblent vous mener quelque part et au final retournent toutes les idées préconçues de départ. Contrairement à Acadie de Dave Huchintson, ce retournement n’est pas une révélation brutale en fin de livre, mais plus un grand virage entamé à mi-parcours. Vous vous trouvez alors perdu dans votre lecture, mais, porté par une écriture fluide, vous continuez pour comprendre où Michael Marshall Smith veut vous mener.
Dans un lointain futur, Stark vit dans la Cité, une mégapole couvrant presque toute l’Angleterre où chaque quartier joue selon ses propres règles en quasi autarcie par rapport aux autres. Certains quartiers reproduisent « l’âge d’or » d
u milieu du 20e siècle en occultant le reste du monde derrière une fausse catastrophe nucléaire, d’autres bannissent tout bruit entre leurs murs à l’exception d’une heure par jour, et d’autres encore sont dédiés aux formes de criminalité les plus extrêmes. Au début de cette histoire, Stark apparaît comme une sorte de détective privé qui se voit chargé de retrouver un vieux cadre enlevé de son quartier d’affaires. Il va se servir de sa connaissance de la Cité et de sa capacité entre elle et le Jeamland, un monde où se mêlent rêves et souvenir, pour aller jusqu’au bout de son enquête. Sauf que… À la manière d’un bon roman de Philip K. Dick, la réalité est différente de ce que les personnages en perçoivent, et que le passé de Stark le rattrape.
Mélangeant à parts égales l’humour, le polar et l’horreur pure, Avance rapide est un roman
plutôt complexe, mais d’une lecture très facile. Premier roman de Michael Marshall Smith, on y retrouve en germe les thématiques qu’il développera par la suite (les rêves, l’horreur, un certain questionnement de la réalité). Pour autant, il est également plus léger que ses livres suivants. Certains passages, notamment ceux dans le quartier Chat ou les démêlés de Stark avec son électroménager, sont franchement cocasses. Du coup, Avance rapide est une bonne porte d’entrée pour découvrir en douceur cet auteur britannique.

Avance rapide
de Michael Marshall Smith
traduction de Ange
Éditions Bragelonne

Mois de l’imaginaire : lus en passant

Avec la combinaison de la rentrée littéraire et du Mois de l’imaginaire, j’ai reçu et acheté pas mal de livres. Certains sont toujours en cours de lectures, mais deux d’entre eux ont déjà été lus.

I am vampire

Celui-ci m’a été remis en main propre par l’auteur lui-même. Je l’ai donc lu en priorité, le temps d’un aller-retour en transport entre Paris et Brétigny-sur-Orge, soit pour les non-Parisiens grosso modo un peu plus de deux heures. L’auteur explique lui-même écrire en consommant énormément de vodka, peut être que la lecture devrait être elle aussi alcoolisée pour particulièrement apprécier le texte ? I am vampire raconte l’histoire de Bert, artiste « maudit » sans le sou ivrogne et parasite de la société, alors qu’il se rend compte qu’il devient peu à peu vampire. L’individu en question n’est pas particulièrement ni sympathique (mais aucun des personnages ne l’est) ni intelligent. En revanche, il a un égo surdimensionné et ne souffre visiblement pas du syndrome de l’imposteur. Même si j’ai lu I am vampire sobre, la lecture en fut rapide et plutôt agréable dans l’ensemble. L’action n’arrête pas une seconde et part dans tous les sens. C’est enlevé, le style est populaire et oui, j’ai ri devant le grotesque de certaines scènes. Pour autant, l’histoire est très, très décousue et donne l’impression que l’auteur raccroche les fils au fur et à mesure, avec quelques ratés (l’histoire se passe à Paris ou dans une petite ville de province ?), et la fin tombe franchement à plat. Si vous attendez à une histoire de vampirisme solide, passer votre chemin. Si vous aimez ce genre de livre déjanté, foncez.

I am vampire
de Romain
Ternaux
Éditions Aux Forges de Vulcain

La forêt des araignées tristes

Voici un gâchis de 610 pages. L’univers steampunk décrit par Colin Heine est particulièrement intéressant, avec des villes construites à la verticale pour émerger d’une brume couvrant le monde d’où sortent d’étranges et dangereuses créatures. La société qui s’est formée, pompée sur la Révolution industrielle montre bien le contraste entre la classe aisée bourgeoise, ses gargouilles, et ses dirigeables, et les classes populaires industrieuses reléguées au bas des piliers au plus près de la « vape » et de ses dangers. Ajoutez-y une touche d’exploration lointaine et une intrigue policière et vous auriez de quoi faire un excellent roman.
En fait, non. Les personnages sont plats au possible, sauf Agathe la gouvernante, et les diverses intrigues sont inintéressantes. Même le serial killer est fade et sans intérêt. Et les araignées dans tout ça ? Elles apparaissent sans rime ni raison. Et n’ont aucun rapport avec le reste de l’intrigue, si ce n’est sauver la vie du personnage principal à chaque fois qu’il se met tout seul dans un mauvais pas en lui flaquant systématiquement une belle frousse à lui casser les cordes vocales. Du coup, la fin, une version dirigeable du naufrage du Titanic, devient confuse et ne résout même pas l’intrigue principale. Même si l’achat en numérique de ce livre ne m’a coûté que 2,99 € avec la promotion Mois de l’imaginaire, j’avoue songer à demander un remboursement.

La forêt des araignées tristes
de Colin Heine
Éditions ActuSF

Gideon the Ninth

Premier roman d’une autrice néo-zélandaise, Tamsyn Muir, Gideon the Ninth est un coup de maître. Où le classer ? Est de l’horreur fantastique comme la série de jeu vidéo Dead Space avec ce palais planétaire empli de chausse-trappes mortelles toutes plus épouvantables les unes que le autres ? De la fantasy noire avec ces huit duos d’escrimeurs et de nécromanciens entrés dans une compétition pour atteindre les plus hautes fonctions de l’Empire ? Ou un bon vieux space opéra avec un Empire galactique vieillissant qui a trouvé de nouvelles sources d’énergie ? Tamsyn Muir mélange tous ces genres et produit un livre de 450 pages que vous ne lâcherez pas.
Dès le début, Gideon the Ninth plonge son lecteur au coeur de l’action alors que Gideon, la narratrice principale, cherche à tout prix à quitter la planète sombre et glaciale où elle a grandi. Si, comme la protagoniste, nous sommes souvent perdus au cours des pages jusqu’au dénouement final, la plume de Tamsyn Muir et les fantaisies qu’elle s’autorise accrochent durablement le regard. Moi qui adore le sarcasme finement amené, ce livre en est rempli. Est-ce parce que les personnages sont à la fin d’une époque ? Ils s’affrontent tout autant à coup d’épée ou de nécromancie qu’à coup de répliques bien senties et de dialogue
empoisonnés. Même les personnages secondaires, voire les objets inertes (si,si) ont cette pointe d’acerbité et d’humour au pire moment qui produit un mélange savoureux. Sans ce talent d’écriture, avouons-le, Gideon the Ninth ne serait qu’une succession de scènes sanglantes et osseuses entrecoupées de passages assez oiseux. Avec, Tamsyn Muir nous dépeint des personnages attachants ou odieux, mais toujours avec de multiples facettes. Elle nous donne envie de poursuivre notre lecture jusqu’au bout. Et à la fin d’attendre avec impatience la suite. Belle réussite !

Gideon the Ninth
de Tamsyn Muir
Éditions
Tor

Notes de lectures estivales

Les vacances sont également le temps de lire ou relire des livres. Tous ne méritent pas une chronique dédiée, par leur qualité, leur sujet ou par le fait qu’ils se rattachent à d’autres livres. Voici néanmoins un aperçu de mes dernières lectures

Lies Sleeping

Je vous ai parlé de Rivers of London, n’est-ce pas ? Depuis les deux premiers livres de la série lus et chroniqués, j’ai continué les aventures de Peter Grant (en romans uniquement je n’ai pas plongé dans les comics). Cette dernière histoire, Lies Sleeping, marque la fin de l’affrontement de Peter Grant avec Mr Punch d’un côté et avec The Faceless Man de l’autre, en attendant l’entrée dans un nouveau cycle d’aventure à l’automne. Ici, le jeune homme se débrouille de mieux en mieux avec la magie et la psychologie des créatures surnaturelles. Il a tout de même quelques difficultés pour effectuer correctement son travail de policier et gérer sa vie de famille, et surtout sa belle-famille. Passé l’effet de surprises de Rivers of London, le reste de la saga de Peter Grant constitue une série d’urban fantasy plaisante à lire et solide. Même si chaque volume se distingue peu des précédents. À lire pour les amateurs du genre.
Lies Sleeping
de Ben Aaronovitch
Éditions Gollancz

Noire Magie

En été, je consomme beaucoup de livres d’horreur. Et la vieille collection Pocket Terreur reste l’une de mes sources favorites. Ce Noire Magie de Tom Tryon est un cas à part. Entamé dans la plus haute antiquité égyptienne, il se déroule ensuite dans une version moderne de New York avec la rencontre entre un magicien de rue et un sorcier hors d’âge. Plaisant à lire avec des tournures de phrases virevoltantes, le rythme est en revanche plutôt lent et l’action tarde à décoller. Ce qui est dommage pour ce type d’ouvrage. Attention si le texte a été écrit à la fin du 20e siècle, il y a dans certaines descriptions des relents racistes assez désagréables.
Noire Magie
de Tom Tryon
traduction de
Elisabeth Vonaburg
Éditions
Pocket

Moi, Lucifer

Voici un livre que j’aurais aimé aimer. Hélas, le texte est tellement décousu et répétitif que je l’ai abandonnée en cours de route sans la moindre envie de le reprendre. L’histoire se veut une autobiographie de Lucifer lui-même, coincé dans le corps d’un écrivain raté pour un mois avant de potentiellement regagner sa place au Paradis. N’est pas John Milton qui veut, et Glen Duncan est loin d’avoir le talent de son prédécesseur. L’accumulation d’allusions grossières pour choquer le lectorat ne fait que le lasser sans être justifiée par une vraie intrigue. À éviter !
Moi, Lucifer
de Glen Duncan
traduction de Michelle Charrier
Éditions Folio SF

C’est dans la poche !

En lectrice de science-fiction de longue date, le nom de Sadoul ne m’était pas inconnu que ce soit par la fille, Barbara, spécialiste des vampires ou par le père, Jacques, grâce à qui bien des noms de la science-fiction anglo-saxonne ont été découverts en France. Ce livre de souvenirs raconte les aventures professionnelles du père de ses débuts à la faculté à Paris à son départ à la retraite. Le tout est traité par année en mettant face à face la grande actualité et le quotidien de Jacques Sadoul. Que le personnage vous soit sympathique ou non (et vous changerez plusieurs fois d’
avis au cours de ces pages), cette autobiographie se lit avec grand plaisir. Elle fourmille d’anecdotes non seulement sur le monde de la science-fiction, mais également sur celui de la BD et le milieu de l’édition et de la presse en général. À charge pour le lecteur de démêler la réalité des enjolivements.
C’est dans la poche !
de Jacques Sadoul
Éditions
J’ai Lu

Literary Life

Si vous travaillez de près ou de loin dans le monde du livre, ou si vous avez des personnes de cet univers dans votre entourage, cette BD est un petit bijou. Elle vous fera sourire, rire, mais également grincer des dents au fil des pages. À travers de différentes chroniques, la caricaturiste Posy Simmonds se moque des travers des auteurs, des éditeurs, des chroniques, des libraires, bref de tout le petit microcosme littéraire. Mais toujours avec une certaine tendresse, mélangeant douceur et acidité à la manière des meilleures marmelades britanniques.
Literary Life
de Posy Simmonds
traduction de Lili Sztajn et Corinne Julve
Éditions Denoël

Ghost Virus

Cela faisait quelques années qu’un livre d’horreur de Graham Masterton n’avait pas été traduit en français (d’ailleurs les deux derniers de la série des Jim Rook ne le sont toujours pas). Pour Ghost Virus, c’est un éditeur belge, Livr’S, qui s’est lancé dans l’aventure, avec un roman dans un style plus que classique pour l’auteur : de la terreur pure et dure échappée de la banalité du quotidien.
Ici l’action se passe à Tooting dans la banlieue de Londres. Des gens à priori sans histoire se suicident ou commettent des crimes horribles. Interrogés, les survivants déclarent que c’est une autre personne en eux qui a agi à leur place. Leur seul point commun ? Porter au moment des faits un vêtement d’occasion. Peu à peu, les deux inspecteurs chargés de l’enquête, Jerry et sa supérieure hiérarchique, Jamila, doivent se rendre à l’évidence. Les vêtements sont hantés, et contagieux en prime. Comment arrêter ce qui n’est pas vivant ?
Jamais je n’aurais imaginé avant Ghost Virus, qu’un pull tricoté main ou surtout une petite veste bleue doublée de satin (dont j’ai un modèle très semblable dans un placard) puisse être aussi effrayants ? C’est sans compte sur Graham Masterton qui arrive à transformer l’objet le plus insignifiant en prestataire de mauvais rêves en tout genre.
Ici les deux policiers, Jerry et Jamila, sont dissemblables, mais complémentaires. On sent très vite un potentiel pour faire de cette paire, de nouveaux héros récurrents. Je lirais d’ailleurs avec plaisir une histoire basée sur la mythologie pakistanaise où Jamila utiliserait le savoir transmis par les histoires de sa fameuse grand-mère.
Ghost Virus n’est pas exempt de défaut, notamment une accumulation de crimes et de personnages après l’entrée en matière qui ne font pas forcément avancer l’intrigue, et une explication un peu trop rapide du virus en question. Il se lit néanmoins avec grand plaisir. Comme d’habitude, dès les premières lignes, Graham Masterton nous projette au cœur de son cauchemar et ne nous lâche pas jusqu’à la dernière page. Voire au-delà…

Ghost Virus
de Graham Masterton
traduction de Quentin Daniel
Editions Livr’S

Celle qui a tous les dons – La part du monstre

N’en déplaise aux amateurs de Walking dead et autres films de Georges Romero, la majorité des histoires de zombies m’ennuient profondément. Pourtant lors de sa sortie en en 2016, The Girl with All The Gifts m’intriguait. Mais comme à mon habitude, j’ai préféré attendre d’avoir lu le livre avant de le voir. Et comme en passant sur le stand de L’Atalante à Livre Paris, j’ai trouvé non seulement Celle qui a tous les dons de M.R.Carey, mais également La part du monstre, son prequel, je les ai pris et lus dans l’ordre préconisé correspondant à l’ordre de parution et non l’ordre chronologique des événements. Vous pouvez faire l’inverse ou lire les deux livres de façon séparée, mais ce choix a certainement influencé l’opinion que vous allez lire.
Celle qui a tous les dons nous place quelques décennies après la contagion. Les affams (comme M.R.Carey appelle ses zombies) ont envahi la Grande-Bretagne. Il ne reste plus qu’eux, des humains revenus à la barbarie en mode Mad Max et quelques ilots de civilisation. Une base militaire fait partie de ces ilots, et l’on y étudie des enfants particuliers. Physiquement ce sont des affams, mais ils ont suffisamment d’intellect pour ne pas se laisser régir que par leur seul instinct les poussant à manger de la viande fraiche.
C’est dans cette base que l’on trouve Mélanie, la fille du titre qui a donc tous les dons. Et si justement ces dons faisait d’elle la clé pour comprendre la maladie à l’origine des affams et sauver l’humanité ? Encore faudra-t-il faire comprendre aux adultes qui l’entourent qu’elle est humaine et qu’elle « ne va pas les mordre ».
De M.R.Carey, je connaissais surtout son œuvre dans les comics (Lucifer et Hellblazer chez DC/Vertigo, X-Men chez Marvel et Vampirella chez Dynamite). Et sa série d’urban fantasy autour de Felix Castor ne m’avait pas laissé un souvenir impérissable. Autant dire que Celle qui a tous les dons m’a surpris et en bien. Même si l’on retrouve l’attirance de Mike Carey pour la mythologie dans le titre même du livre et dans les goûts de certains de ses personnages, l’histoire elle-même ne s’y attache pas. Elle est plutôt solide et bien ancrée dans une époque moderne et scientifique. Le ton évoque énormément 28 jours plus tard, et les scènes les plus violentes — cannibalisme zombie oblige — ne sont ni esquivées, ni volontairement trop descriptives. Mais un simple détail mentionné est souvent plus effroyable qu’une scène largement décrite. Si le début est un peu lent à se mettre en place, une fois l’action lancée, le livre ne se lâche plus et la fin reste imprévisible jusqu’au bout.

La part du monstre se situe donc dans le même univers, mais commence une dizaine d’années auparavant. Mike Carey y applique la même recette : un huis clos, un enfant étrange et des adultes qui s’entredéchirent au lieu d’assurer leurs propres survies. Sauf qu’ici au lieu d’être un affam, l’enfant est un jeune surdoué de 14 ans dont on ne sait trop s’il est autiste ou s’il souffre de stress post-traumatique sévère. Les adultes sont une troupe hétéroclite de scientifiques et militaires entassés dans un camping-car cuirassé à la recherche d’indices pour comprendre l’épidémie qui ravage la planète.
Dans ce deuxième roman, écrit quelques années après Celle qui a tous les dons, l’effet de surprise ne fonctionne plus. Étant un prequel au précédent, l’on se doute que la fin de La part du monstre ne sera pas heureuse. Et il est fort probable que si je l’avais lu en premier ou seul, je ne l’aurais pas chroniqué, car la partie « militaires contre scientifiques » a un côté mille fois vu et lu, sans être aussi drôle que Rampage. En réalité, La part du monstre fonctionne comme la face B d’un 45 tours qui aurait Celle qui a tous les dons comme face A. Il s’apprécie donc par contraste avec le premier. Et par les réponses que ce livre apporte aux questions du précédent : qu’est devenue l’humanité 1.0, que sait-on sur les affams 1.0 et 2.0, et pourquoi Beacon ne répond plus dans le premier récit.
Malgré son côté fin inéluctable, La part du monstre arrive au fil des pages à surprendre le lecteur. Qui va s’attacher à des personnages a priori peu sympathiques, quitte à pleurer leurs disparitions avant la fin de l’ouvrage.
Avec ses deux romans, Mike Carey aura réussi un tour de force personnel. Me faire avaler près de 900 pages de récit post-apocalyptique, ou des zombies font partie des personnages principaux, et non simplement les monstres du jour pour faire avancer l’action. Le tout sans m’ennuyer un seul instant. Chapeau bas !

Celle qui a tous les dons
La part du monstre
de M.R.Carey
Traduction de Nathalie Mège
Éditions L’Atalante.

Parasite

Depuis 1974, l’amour d’Arnaud Codeville pour Stephen King n’est plus à présenter. Et son dernier roman, Parasite, est une ode aux Stephen King de la grande période et plus particulièrement à IT (Ça en VF). Une ode et non un plagiat. Parasite se passe en effet en partie dans les années 80 avec un groupe d’adolescents et en partie de nos jours avec l’un d’entre eux devenu adulte, mais ce n’est pas un décalque du roman de Stephen King.
Déjà parce que Parasite est pleinement ancré dans son terroir (le nord de la France) et son époque (la fin de la grande industrie minière dans la région et ses conséquences sur les familles). Mais également parce que le parasite du titre n’a pas les mêmes motivations, les mêmes cibles ni même les mêmes moyens d’action que Pennywise ou plus récemment que L’Outsider.
Plus court que 1974, Parasite n’en est pas moins dense. Alternant d’une époque à l’autre au fil des chapitres, ce livre raconte une histoire de possession démoniaque particulièrement horrible aussi bien par les victimes que le démon fait que par celles qu’il choisit comme véhicule pour exister dans ce monde. Ben, le personnage principal, est nettement plus sympathique à mes yeux que celui de 1974. Du coup, ce qui lui arrive enfant comme adulte, se révèle plus touchant et encore plus angoissant. Et, même si vous y croiserez des personnages du roman précédent dans celui-ci, vous pourrez lire les deux de façon indépendante et dans l’ordre que vous voulez. Sachez juste une chose : une fois entamé, vous ne lâcherez plus Parasite avant la dernière page.

Parasite
d’Arnaud Codeville
Autoédition

Clean Room

Et si X-Files, Project Blue Book, V et autres histoires d’enlèvements par des extraterrestres n’étaient que de gentilles fables destinées à nous rassurer sur ce que veulent réellement les « aliens » ? Avec Clean Room, une série écrite pour DC Vertigo, Gail Simone au scénario et Jon Davis-Hunt puis Walter Geovani au dessin, lèvent le voile sur ces entités : démons, anges, extraterrestres ou créatures extradimensionnelles ? Celles-ci s’attachent à l’humanité depuis des millénaires, attirées par la mort et la douleur. Elles s’infiltrent parmi nous en possédant des corps, les remodèlent et s’en servent pour infliger encore plus de peine autour d’elle. Invisibles pour les humains, sauf pour les personnes ayant vécu une expérience de mort imminente, elles vont trouver Astrid Mueller sur leurs routes. Sous couvert d’une organisation quasi sectaire de développement personnel, celle-ci a mis au point une façon de les combattre et de sauver une partie de l’humanité.
Quand Philip, le fiancé de Chloé Pierce se suicide après avoir suivi les enseignements d’Astrid, la journaliste enquête prête à faire tomber toute l’organisation. À moins que…
Clean Room fait partie des séries sacrifiées lors de la remise à plat de Vertigo, la collection adulte de DC Comics. Du coup, la série s’est arrêtée au bout de 18 numéros (soit trois grands formats). Heureusement, Gail Simone a eu le temps de conclure de façon satisfaisante l’histoire qu’elle voulait raconter, même s’il reste des questions annexes sans réponse.
Si vous avez aimé X-Files et La Malédiction, si pour vous l’horreur en BD ou ailleurs ne se limite pas à l’accumulation de scènes gore, n’hésitez pas à vous jeter sur Clean Room. Les différentes protagonistes sont fortes, têtues et prêtes à tout pour arriver à leurs fins. Sauveuse de l’humanité, Astrid Mueller est tout sauf une sainte. De mon côté je peux même dire que les deux seules choses bonnes en elle sont sa préférence pour le thé Earl Grey et sa passion pour les échecs. Les entités monstrueuses ne ressemblent à rien de connu et se révèlent pourtant effroyables. Notons quelques clins d’œil de leur part, comme la pire d’entre elle, le Chirurgien, qui adopte comme apparence humaine, un corps très proche de L’Homme à la Cigarette dans X-Files.
Attention, Clean Room est libellée comme une série « suggested for mature readers » c’est-à-dire « à réserver aux adultes ». Ou je dirais plutôt à réserver aux personnes ayant l’estomac bien accroché. L’avertissement est largement justifié. Certaines images vous hanteront longtemps, comme le Ponyman pour moi. Et la thématique sous-jacente a de quoi faire frémir. Malgré tout si vous commencez, vous ne pourrez plus arrêter de le lire. Et vous refermerez la dernière page avec un mélange de soulagement pour les personnages survivants et de satisfaction. Celle d’avoir lu une excellente histoire d’épouvante moderne, originale, humaine et horriblement terrifiante.


Clean Room
Scénario de Gail Simone
Dessins de Jon Davis-Hunt et Walter Geovani
Éditions DC/Vertigo

L’Outsider

Impossible de passer à côté du dernier livre de Stephen King. Entre la publicité sur les bus et dans les couloirs du métro et les commentaires sur les réseaux sociaux, L’Outsider est partout. Autant faire alors comme Oscar Wilde et céder à la tentation pour mieux y résister et éviter d’avoir l’intrigue divulguée avant de l’avoir ouvert.
Si Stephen King fait partie des écrivains qui j’achète facilement, car je sais que son histoire me distraira, il m’a également apporté son lot de déception y compris avec certains de ses romans les plus connus.
Heureusement L’Outsider ne fait pas partie de cette dernière catégorie. Il reprend les classiques qui font la force des Stephen King : une petite bourgade, un mal mystérieux, des victimes enfantines. Et il joue sur les deux registres que maîtrise à la perfection l’écrivain : l’horreur bien sûr, mais également le polar.
La première partie débutant avec l’arrestation de Terry Maitland pour le meurtre atroce du jeune Franck P. n’est qu’un pur thriller. Est-il innocent ou coupable alors que des preuves solides plaident en faveur d’un côté ou de l’autre de la balance. Du jour de la mise en accusation, le récit bascule peu à peu dans le fantastique tout en gardant de solides bases policière. Qui est derrière la mort de l’enfant ? Fera-t-il d’autres victimes ? Comment l’arrêter.
Les connaisseurs de Stephen King pourront s’amuser à trouver les références plus ou moins importantes au reste de son œuvre littéraire. Et elles sont nombreuses. À mon avis, le parallèle entre Ça et L’Outsider est tellement évident qu’on devine la confrontation finale arriver à des kilomètres… À se demander si les deux créatures ne sont pas apparentées.
En revanche, si vous aimez le Stephen King auteur de polar, finissez la trilogie de Mr Mercedes avant de lire ce livre. Reposez immédiatement L’Outsider et allez vous procurer les suites : Carnets noirs et Fin de ronde. L’un des personnages de ces livres joue un rôle majeur dans la seconde moitié de L’Outsider et dévoile des éléments clés sur la trilogie et le destin des personnages. Revenez à L’Outsider quand vous serez à jour.
Dans mon palmarès personnel, L’Outsider ne sera pas un grand Stephen King : il reprend trop les vieilles recettes de ses livres plus anciens, et si je trouve la créature dégoutante, elle n’est pas si terrifiante que Ça. Peut-être parce qu’à la différence du clown tueur, les enfants n’ont qu’un rôle négligeable dans l’histoire. Ce sont des adultes expérimentés, et souvent entrainés qui affrontent cet Outsider. Une fois passée l’incrédulité, l’issue de l’affrontement est prévisible. En revanche, Stephen King reste un maître de l’écriture qui happe sa lectrice de la première ligne à la dernière. Et j’avoue que quitter le Maine pour l’Oklahoma est un changement bienvenu. À noter qu’à l’occasion de la sortie de ce livre, Albin Michel a fait traduire Laurie, la nouvelle écrite par Stephen King pour son anniversaire, et l’a mise à disposition gratuitement sur les e-librairies.

L’Outsider
de Stephen King
Traduction de Jean Esch
Éditions Albin Michel