Nicnevin et la reine de sang

À l’époque où Locke & Key est plus ou moins bien adapté sur Netflix, il est bon de se replonger dans des BD horrifiques. Bonne nouvelle, sous son label H1 original, Les Humanoïdes associés vient d’en sortir une assez étonnante : Nicnevin et la reine de sang. L’histoire se passe dans une Angleterre moderne et pourtant elle oscille en permanence entre l’époque actuelle et celle préconquête romaine où les fées et autres habitants de l’autre monde côtoyaient les humains.
Nous y trouvons Nicnevin, jeune londonienne à problèmes de 15 ans, condamnée à passer l’été avec sa mère et son petit frère dans le village perdu où vivait sa grand-mère. Là,
alors que des meurtres rituels ensanglantent la campagne, elle tombe sous le charme de son voisin le plus proche, bien plus âgé qu’elle. Et si pourtant la voix du sang était la plus forte et que pour sa protection, elle trouvait la clé de l’énigme dans son passé familial ?
Si j’ai trouvé le dessin de Dom Reardon souvent trop anguleux et parfois trop sombre pour suivre précisément l’action dans certaines cases, d’autres, plus calmes, sont de toute beauté. En revanche, j’avoue que l’histoire d’Helen Mullane m’a happée. Reprenant la trilogie classique des mythes païens avec la vieille femme, la mère et la vierge ou la Chasse fantastique, elle signe une histoire contemporaine mélangeant habilement série policière de la BBC et fantastique horrifique. Le comportement d’adolescente particulièrement agaçante de Nicnevin aide en particulier à bien ancrer l’histoire dans son époque évitant le piège d’un récit atemporel sans accroche émotionnelle. La fin n’appelle pas de suite, mais reste suffisamment ouverte pour en permettre une. Avec une Nicnevin devenue adulte peut-être ou son frère essayant de comprendre ce qu’il s’est passé ?

Nicnevin et la reine de sang
Scénario d’Helen Mullane
Dessin de Dom Reardon
traduction de Jéremy Manesse et Cédric Calas
Éditions Les Humanoïdes associés

Bienvenue à Sturkeyville

Vous aimez La Quatrième dimension ou Les Contes de la Crypte ? Vous vous délectez de l’atmosphère d’horreur campagnarde qui règne dans la Castle Rock de Stephen King ou dans les différentes Scary Stories ? Alors, jetez-vous sur Bienvenue à Sturkeyville de Bob Leman. Ce recueil rassemble six des quinze nouvelles que cet auteur américain du 20e siècle a jamais écrites. Ayant toutes ont la particularité de se dérouler dans la bourgade fictive de Sturkeyville, elles ont des thématiques a priori classiques pour de l’horreur : maison hantée, vampire, malédiction familiale, voyage temporel ou mutation incontrôlée. Et pourtant, elles proposent à chaque fois une variante suffisamment originale pour accrocher le lecteur, même le plus érudit en matière de fantastique et d’horreur.
La saison du ver et Viens là où mon amour repose et rêve qui ouvre et ferme respectivement ce recueil ne dépareilleraient dans un épisode de la nouvelle saison de Creepshow, avec juste ce qu’il faut de prévisibilité pour se réjouir avec anticipation de tourner la page suivante. Si Odila et Les Créatures du lac sont nettement plus conventionnelles, elles ont su par le choix d’un narrateur à la fois extérieur et proche de l’affaire m’intriguer jusqu’au bout.
Des six nouvelles du recueil, seule Loob, pourtant la plus orientée science-fiction, m’a déçue par le côté décousu de sa narration. J’ai même peiné à la finir. En revanche La Quête de Clifford M. est une réécriture grotesque et délicieuse du mythe du vampire que je recommande à tout fan de Dracula. Attention, ici nous sommes loin du suceur de sang séducteur.
Au final, ce petit recueil très sobrement, mais très agréablement illustré est un
régal à lire confortablement installé au creux de son fauteuil préféré, ou à le relire un soir d’orage. En effet, le talent de Bob Leman est tel que dans des récits aussi courts, il arrive à concentrer plusieurs niveaux de lecture.

Bienvenue à Sturkeyville
de Bob Leman
traduction de Nathalie Serval
Éditions
Scylla

Les Sœurs de Blackwater

Soit un coin de campagne américaine se remettant difficilement d’une guerre et d’une épidémie. Est-ce à cause de la guerre de Sécession ou une dystopie où le gouvernement de Washington est tombé ? Nous ne le saurons pas. Soit une femme vivant seule dans une ferme et échangeant ses talents de scribe contre ce dont elle a besoin avec son voisinage. Soit un vagabond insistant pour qu’elle lui écrive une lettre et entreprenne un voyage pour la lire à sa destinataire. Voici les trois postulats de départ du livre d’Alyson Hagy, Les Sœurs de Blackwater. Sur cette trame, l’autrice va écrire un roman plutôt court, mais extrêmement riche en sentiments. Des sœurs du titre français, nous n’en croiserons qu’une : la narratrice principale, anonyme jusqu’au bout. Celle-ci est rongée de culpabilité : d’avoir survécu à une enfance heureuse, à une expérience effroyable, à la guerre et la maladie, et à sa sœur. Celle de ne pas pouvoir comme sa sœur être celle qui guérit, celle qui soulage, celle qui aime, la quasi-déesse vénérée par les parias qui passent la saison froide sur ses terres. Celle d’avoir été responsable plus ou moins directement de sa mort, et de ne plus rien ressentir pour qui que ce soit.
L’arrivée du vagabond va la bousculer et la forcer à sortir de sa réclusion avec des conséquences dramatiques pour l’ensemble de la région. Nous ne saurons guère ce que contient cette lettre, hormis qu’il s’agit d’une espèce de confession, ni comment fonctionnent exactement les talents de la narratrice. Est-elle simplement la dernière femme capable d’écrire des histoires ? A-t-elle, comme sa sœur avant elle, certains dons occultes ? À la frontière entre le fantastique et le « réalisme magique » d’un Gabriel Garcia Marquez, Les Sœurs de Blackwater, laisse planer le doute. Y compris dans la séquence finale qui peut se lire soit comme une hallucination due à la fièvre, soit comme un voyage temporel. En revanche, à la différence des livres d
e l’écrivain colombien, Les Sœurs de Blackwater, n’est pas un roman optimiste. La vie de la narratrice et la conclusion de son voyage ne sont pas des plus heureuses. Je vous déconseille donc de le lire si vous souffrez déjà d’idées noires. C’est néanmoins une ode magnifique à la puissance des mots et à leurs pouvoirs apaisants sur les âmes tourmentées.

Les Sœurs de Blackwater
d’Alyson Hagy
traduction de David Fauquemberg
Éditions Zulma

Histoires illustrées de la Chine

Reçu à Noël dernier, Histoires illustrées de la Chine fait partie de ces beaux livres qui se dégustent petit à petit. Un conte par-ci, une légende par-là en prenant le temps d’en admirer les illustrations. C’est en effet un court recueil de treize histoires traditionnelles chinoises. Celles-ci sont souvent comiques comme La renarde et le tigre ou Il n’y a pas d’argent enterré ici, ou plus poétique comme Le rêve du papillon D’autres sont nettement plus connues comme Le roi Singe. Celle-ci, la plus longue de ce recueil, est en effet une énième version de la saga bouddhiste de Hanuman adapté à la cosmogonie chinoise. En Europe, tous ceux qui ont vu ou lu Dragon Ball étant enfant y retrouveront beaucoup d’éléments communs, puisque le manga puise à la même source.
Conçu par ses créateurs, Rosie Dickins et Andrew Prentice, comme une façon de découvrir la culture chinoise à travers ses récits les plus iconiques, ce livre propose certes des histoires très éloignées de ce qui nous est familier. C’est notamment le cas de La perle qui brillait dans la nuit ou du Mariage de la souris. Et d’autres qui sont au contraire très proches des contes traditionnels européens. La grand-tante tigre évoque furieusement Le Petit chaperon rouge et Les pantoufles d’or rappelle fortement Cendrillon. Sauf que dans ces deux cas-là, l’histoire est nettement moins sanglante que dans la version de Charles Perrault.
Outre les textes eux-mêmes, ce livre se distingue par des illustrations reproduction de peintures dans le style traditionnel chinois. C’est d’ailleurs la couverture du livre qui avait d’abord attiré mon regard. Et du coup, l’histoire Le Peintre et les dragons prend une autre saveur en regardant les illustrations qui y sont liées.
Que vous connaissiez ou non la Chine et sa culture, ce livre est un bon point de départ pour tous les amateurs de contes, quelque soit leur âge.

Histoires illustrées de la Chine
de
Rosie Dickins et Andrew Prentice
Traduction de Nathalie Chaput
É
ditions Usborne

 

Terre errante

Je connaissais déjà Liu Cixin ayant lu, bien avant la création de ce blog, la traduction du Problème à trois corps et de ses suites en anglais suite à une virée dans une librairie américaine. Quand Netflix a annoncé avoir les droits de The Wandering Earth, le film adapté de sa nouvelle, je fus assez curieuse pour regarder le film et l’apprécier. C’était un bon blockbuster avec de l’action et des effets spéciaux qui en mettent plein la vue. Mais le concept qui fleure bon le Cosmos 1999 à l’échelle planétaire sans plus de base scientifique que la vieille série TV m’avait dissuadée de trouver une version de l’histoire.
Et puis, je suis tombée sur Terre errante en fouinant chez l’un de mes libraires de quartier. Le traducteur étant le même que celui qui avait traduit Membrane, j’ai acheté le petit ouvrage.
Disons-le de suite, entre Terre errante, la nouvelle de Liu Cixin et The Wandering Earth, le film de
Frant Gwo, il n’y a rien à voir, hormis le concept de faire sortir la Terre de son orbite et le nom de certains personnages. Dans les deux cas, le départ est le même : le soleil va se transformer en géante rouge et, pour éviter que la Terre ne soit vaporisée par l’héliosphère, la Coalition planétaire la dote de milliers de propulseurs géants. Ainsi transformée en vaisseau générationnel, elle doit partir pour Proxima du Centaure.
Dans la nouvelle, le narrateur est né après la construction de ces propulseurs. Il raconte de son point de vue de citoyen lambda de ce qui fut la Chine, le départ et la sortie du système solaire. Pour une aventure spatiale, Terre errante reste au ras du sol. De l’incrédulité des populations à l’impact sur leur moral des différents aléas du voyage, le narrateur reste fixé sur l’humain. Certaines scènes sont spectaculaires : la course en traîneau sur le Pacifique gelé, la pluie de météorites qui accompagne la traversée de la ceinture d’astéroïde ou le virage autour de Jupiter. Et pourtant, Liu Cixin nous entraîne dans les pas d’un homme dont les sentiments ont tiédi face aux difficultés de sa vie et à la nécessité impérieuse de la survie du groupe. En acceptant de faire un très gros effort de suspension de l’incrédulité dans les aspects scientifiques et la plausibilité d’un tel voyage, Terre errante se révèle une nouvelle poétique sur le destin extraordinaire d’un homme bien ordinaire embarqué dans un voyage sans fin.

Terre errante
de Liu Cixin

Traduction de Gwennaël Gaffric
É
ditions Actes Sud

Histoires de cuisine

Histoires de cuisine

Depuis Les nourritures extraterrestres, je savais déjà que livres de cuisine et bonnes histoires pouvaient se mélanger. J’en ai eu récemment la preuve avec deux ouvrages ci dessous. Et comme toute bonne recette est un mélange d’ingrédient, Natouille m’a parlé de sa dernière trouvaille dénichée chez Ombres Blanches. Du coup, nous allons parler cuisine !

La Cantine de Minuit — le livre de cuisine
À l’origine La Cantine de Minuit est un manga de Yaro Abe qui a été adapté en série TV et en film (disponible sur Netflix). Cette histoire d’un restaurant du quartier de Shinjuku à Tokyo, de ses clients et de son chef est publiée au Japon depuis 2006 et en France depuis 2017 et a déjà dépassé la vingtaine de volumes. Chaque histoire, tant dans le manga que la série TV, est centrée sur un client, sa situation et un plat qu’il ou elle affectionne particulièrement. Au fil du temps, un livre de recettes dédié a été écrit par Yaro Abe et la styliste culinaire Nami Ijima. Vous y découvrirez de nombreuses recettes de plats et d’amuse-gueule, avec les astuces de Master, le chef de la Cantine de Minuit. Et également quelques histoires, soit tirées des mangas soit dessinées pour l’occasion. Si vous aimez la cuisine japonaise ou si vous voulez découvrir ce qu’elle peut vous proposer au-delà des classiques sushi/brochettes, La Cantine de Minuit — le livre de cuisine est un excellent point de départ. Amuse-gueules, plats, desserts, issu de la tradition japonaise ou adaptation de plats internationaux (comme les spaghetti Napolitan), il y en a pour tous les goûts et pour toutes les bourses. En effet, c’est une cuisine de bistrot dont les ingrédients sont de consommation courante au Japon. Et en France ? La plupart se trouvent assez facilement dans les épiceries asiatiques de quartier ou en ligne, et ne sont pas couteux. Et certaines recettes se font même sans ingrédients particuliers. Côté ustensiles, vous devriez avoir tout ce qu’il faut dans votre cuisine.

La Cantine de Minuit
de Yaro Abe et Nami Ijima
traduction de Miyako Slocombe
Éditions Le Lézard noir

Mon chat, ma cuisine et moi
Ne connaissant pas du tout l’univers des manhwa (nom en coréen de la bande dessinée), je suis partie sans a priori aucun sur Mon chat, ma cuisine et moi de Han Hye Yeon. Et j’y ai découvert un livre de pâtisserie doublé d’une tranche de vie qui parlera à toutes les citadines. La partie « tranche de vie » raconte l’histoire de Jeanne, célibataire partageant un appartement avec ses trois chats, de son licenciement à sa reconversion et à l’ouverture de son propre commerce. Chaque épisode est rythmé par une recette de pâtisserie (ce qui calme la narratrice et lui sert d’antidépresseur) qui soit s’intercale entre les cases de l’histoire, soit est détaillée en fin de chapitre. Ce découpage n’est pas toujours pratique si vous souhaitez reproduire la recette, mais il fonctionne particulièrement bien pour suivre l’histoire de Jeanne. Le trait est minimaliste, et l’on s’attache bien vite à la vie de Jeanne et de sa petite tribu féline. Côté recettes, celles présentées dans le roman, à une exception près, sont plutôt d’inspiration occidentale, même si revisitées pour plaire aux goûts coréens. Vous devriez donc trouver sans mal les ingrédients et ustentiles nécessaires pour les reproduire chez vous. Elles sont relativement faciles à faire, et plutôt bonnes, mais elles demandent un certain investissement en temps et en doigté pour être réussies à la perfection.

Mon chat, ma cuisine et moi
de Han Hye Yeon
Traduction de Yeong-Lee Lim et Françoise Nagel
Éditions Kana

On va déguster
Ici je laisse la parole à mon invitée, Natouille.
S’il y a bien une chose à ne pas faire avec moi, c’est bien de m’emmener au rayon culinaire d’une librairie, car c’est un coup à faire fumer ma CB. La preuve  il y a peu, où, en recherche d’un livre de cuisine alsacienne, je partis en visite à Ombres Blanches où je tombai malencontreusement sur un piège : en tête de gondole, les deux livres On va déguster et On va déguster la France issus de l’émission éponyme de France Inter animée par François-Régis Gaudry. Je ne suis pas une assidue de l’émission, mais j’ai toujours apprécié la découverte qu’elle propose tous les dimanches. Hésitant environ 30 secondes entre la raison (n’en prendre qu’un) et le plaisir (prendre les deux), me voilà finalement repartie avec 6 kilos à déguster sous le bras. Et quel plaisir ce fut. Là où la plupart des livres de cuisine sont thématiques, On va déguster passe en revue et en vrac tout ce qui constitue l’art culinaire (ou presque), avec des contenus très variés, comme des adresses, des recettes, des anecdotes ou des points d’histoire. Vous saurez également comment cuisiner le parfait poulet rôti (3 heures au four, sachez-le), mais également où manger le pire plat junkfood du monde (la Crown Crust Pizza, improbable combo de pizza et de cheeseburger, 2800 calories, une abominable invention de Pizza Hut, uniquement disponible au Moyen-Orient).
Chaque thème comportant de 1 à 4 pages, vous pourrez, selon votre humeur et votre appétit, picorer quelques pages de-ci de-là ou bien dévorer les deux volumes (tentant, mais un peu indigeste quand même, j’ai eu du mal à faire plus de 50 pages d’affilée sans avoir envie d’un citrate de bétaïne). Le petit point fort de ces livres : le contenu n’est nullement classé par rubrique, chaque nouvelle page est donc une complète surprise, car il n’y a pas d’enchaînement logique. On passe des frites aux fraises, puis aux sardines. « On va déguster » ressemble un peu à la recette du picon-citron dans la trilogie marseillaise de Pagnol : 1/3 Wikipédia, 1/3 livre de recettes, 1/3 livre d’histoire et 1/3 guide gastronomique (oui, ça fait 4 tiers, et alors ?) c
es livres vous feront non seulement saliver, mais vous allez vous cultiver et vous pourrez par la suite briller en société (autour d’un repas préparé grâce aux recettes incluses bien entendu).

On va déguster et On va déguster la France
de François-Régis Gaudry
Éditions Marabout

Histoires courtes

Entre deux pavés lus ou relus, j’aime intercaler des nouvelles, soit pour rester dans un univers soit pour découvrir de nouveaux auteurs. Ce fut le cas avec ces trois histoires :

Auberon
Vous le savez désormais si vous avez lu cet article et cet article ou encore cet autre, 
j’aime beaucoup l’univers de The Expanse. Outre tous les romans, j’ai lu presque toutes les histoires courtes (nouvelles et novellas) dans cet univers. Auberon se situe à peu près au même moment que le dernier roman. Et ce coup-ci, James SA Corey nous plonge de l’autre côté de la barrière : chez les envahisseurs venus de Laconia. Ou plus exactement il nous montre l’installation d’un nouveau gouverneur et de sa femme sur Auberon, une planète colonisée depuis suffisamment longtemps pour avoir une population prospère et une économie largement corrompue. En quelques pages, James SA Corey nous montre comment un couple pétri d’idéalisme va devoir composer avec les principes du Général Duarte pour survivre sur ce nouveau monde. Et si l’amour était la meilleure arme pour résister à l’envahisseur ?

Auberon
de James SA Corey
Éditions Orbit

Hell Creek
Parmi d’autres éditeurs, Albin Michel Imaginaire a la bonne idée de proposer des nouvelles gratuites des auteurs dont il publie les romans. Avant de savoir si j’allais acheter Un Océan de rouille, j’ai donc téléchargé Hell Creek de C. Robert Cargill. Une histoire de zombies à la préhistoire avec une tricératops en personnage principal c’est tentant non ? Oui, et pourtant ça tombe un peu à plat. La nouvelle est très courte, et une bonne moitié est consacrée à la mise en situation. Tricératops (oui c’est également son nom) est un personnage attachant, mais l’histoire en elle-même est peu développée. Comme quoi une bonne idée ne suffit pas pour faire une bonne histoire. Autant vous dire que mon intérêt pour l’auteur fut vite refroidi.

Hell Creek
de C. Robert Cargill
traduction de Laurent Philibert Caillat
Éditions Albin Michel

Zeitgeber
Éditeur de l’imaginaire reconnu, mais également site prolixe sur l’actualité des littératures de genre, Tor propose souvent des nouvelles gratuites à lire en ligne. Notamment Zeigeber de Greg Egan. Pour une fois, l’auteur reste très proche de l’humanité. Il imagine un monde où les cycles de sommeil se détraquent, imposant à certains de dormir trop, à d’autres de veiller quand il fait nuit, etc. Là où Les Bras de Morphée en faisant un polar plutôt drôle, Greg Egan imagine une histoire poignante confrontant un père de famille et sa fille atteinte du trouble. Comment réagir face à cette perturbation du rythme familial, et comment réagir si la « malade » ne veut pas guérir ? Tout en pudeur, Greg Egan signe ici un de ses plus beaux textes.

Zeitgeber
de Greg Egan
à lire en ligne sur cette page.

Avis d’invité : Eisenhorn

Pour ce premier avis invité de l’année 2020, je laisse la parole à Olivier qui connaît bien l’univers de Warhammer 40 000 et les fictions écrites autour. Pour une première visite dans les bas-fonds du 41e millénaire, il nous recommande Eisenhorn de Dan Abnett.

« A tout seigneur, tout honneur : je vous propose de démarrer cette nouvelle rubrique dans Outrelivres, consacrée à Warhammer 40000 et à l’Hérésie d’Horus, avec Dan Abnett. D’abord, parce que c’est un auteur talentueux et prolifique — on lui doit des dizaines de livres dans l’univers Warhammer, mais aussi des ouvrages et scénarios de BD chez DC, Marvel et les autres et aussi parce que ce garçon a un talent fou (comment ça, je l’ai déjà dit ?!). Or, il faut bien ça pour inciter celles et ceux qui ne connaissent pas l’univers de Warhammer à s’y plonger, et s’embarquer pour un fabuleux voyage fait de drames, de folie, de violence, de pouvoirs occultes et de démesure.
L’univers de Warhammer 40000 est peu connu en dehors des joueurs de jeux de rôles et de jeux de figurines, or l’ensemble des livres décrivant le cadre de cet univers forme un tableau extrêmement riche, pour un public varié, adolescent à la recherche d’aventures (légions de guerriers supra-humains affrontant des orcs ou des entités démoniaques, vaisseaux de plusieurs kilomètres de long capables d’exterminer la population de toute une planète…), mais aussi adultes appréciant les drames shakespeariens, les space operas, les tourments intérieurs entre loyauté, pureté et efficacité, ou encore la lutte intemporelle entre ordre et chaos.
Eisenhorn regroupe Xenos, Malleus et Hereticus, une trilogie racontant les missions et combats intérieurs de Gregor Eisenhorn, inquisiteur au service de l’Imperium de l’humanité, et de sa suite. En ce 41e millénaire, l’humanité a essaimé à travers les galaxies, a dévasté des planètes entières au nom de l’effort de guerre — contre les autres races, forcément toutes abominables, car différentes — mais la menace se présente aussi sous la forme de cultes déviants (tout ce qui sortirait de l’orthodoxie du culte impérial, en fait) ou bien de démons cherchant à briser le seuil entre l’immatériel et la réalité. La redoutable Inquisition enquête, évalue la menace et l’élimine sans pitié. Sachant que la menace peut provenir d’autres factions de l’Inquisition, plus radicales…
On l’aura compris, l’univers de Warhammer 40000 n’est pas fait pour les âmes sensibles : la vie des hommes y est précaire et c’est un beau terreau pour la cruauté, la luxure et la folie. Cette trilogie est une excellente entrée en matière dans cet univers en ce qu’elle permet de voir, de ressentir tout cela (ai-je déjà dit que Dan Abnett est un conteur hors pair ?), mais aussi de s’interroger sur le bien-fondé de ce régime totalitaire, en pleine stagnation technologique, gangréné par la bureaucratie, où la corruption règne en maître.
Dan Abnett parvient à accrocher le lecteur, le tenir en haleine avec des personnages et des histoires très fouillés, tout en distillant l’essentiel de ce qu’il faut savoir sur cet univers et ses rouages — et en laissant le lecteur juger si la fin justifie les moyens.
On en redemande. Et ça tombe bien, parce qu’il y a une suite, dont je vous parlerai une autre fois ! »

 

Eisenhorn
de Dan Abnett
traduction de Nathalie Huet
Éditions Bibliothèque interdite (Black Library)

Trop semblable à l’éclair

Dans la série rattrapons en 2020 le retard accumulé en 2019, je demande Trop semblable à l’éclair d’Ada Palmer. J’avoue qu’à force d’en entendre parler en bien comme en moins bien, j’étais même assez réticente pour le lire. Puis, ayant récupéré le livre des mains d’un amateur de SF qui l’a abandonné au bout d’une centaine de pages, j’ai tenté l’aventure. Si vous lisez ces lignes, c’est que celle-ci fut suffisamment digne d’intérêt pour être relatée ici.
De quoi parle Trop semblable à l’éclair ? C’est le premier volet d’une série de quatre romans dans un univers cyberpunk ou post-cyberpunk (les spécialistes en débattent encore). Dans un
futur où les États-nations et les familles traditionnelles ne sont plus qu’une coquille vide, les humains se sont regroupés par affinité dans des Ruches (ou vivent à la frange en renonçant à certains droits) et des bash (nouvelles entités familiales/colocations/entreprises). Dans ce monde, nous allons suivre Mycroft Canner, un Servant (c’est-à-dire une personne réduite en esclavage public en raison de son passé criminel) introduit auprès des grands de ce monde autour de deux trames qui vont s’entremêler : protéger un jeune messie de 13 ans capable de donner vie à des objets et enquêter sur le vol d’une liste des personnes les plus influentes du moment. Trop semblable à l’éclair n’est que la première partie de son rapport sur les sept jours qui vont entraîner la chute de la société telle qu’il l’a connaît. La suite arrivera en mars en version française chez l’éditeur. Vous voilà prévenu, Trop semblable à l’éclair se termine sur une fin ouverte qui donne envie d’en savoir plus.
Le style d’Ada Palmer est en revanche, lui, tout sauf moderne. L’autrice s’est inspiré
e des philosophes français du siècle des Lumières (Diderot, Voltaire, Sade ou Rousseau) qui sont d’ailleurs abondamment cités et érigés comme maîtres à penser par ses personnages. La trame même de Trop semblable à l’éclair suit celle de Jacques le fataliste et son maître avec Mycroft Canner dans le rôle de Jacques, narrateur de cette fin d’époque tout sauf fiable. Certains chapitres sont racontés du point de vue d’autres personnes qui soit ont raconté les événements à Mycroft (et donc passé par son filtre), soit les ont insérés plus tard lors de la compilation dudit rapport. Quiconque n’aime pas les philosophes des Lumières ou a tout oublié de ses cours de français et de philosophie au lycée risque donc d’avoir du mal à prendre ses marques dans ce pavé. Et passera certainement à côté de la saveur de nombreux passages (notamment un reprenant un pan entier de La Philosophie dans le Boudoir assez croustillant). Ce sont également les interrogations des Lumières et notamment l’opposition entre la Nature et la Raison, qui sont au cœur de l’intrigue et qui vont secouer le futur imaginé par Ada Palmer. Ce futur avec ses différentes Ruches et les philosophies ou modes de vie qui les parcourent est particulièrement intéressant et riche. Mais Mycroft Canner s’adressant à un lecteur encore plus lointain dans le futur ne s’y attarde pas. Et personnellement, les deux Ruches qui me fascinent le plus — les Brillistes et les Utopistes — n’ont pas une grande importance dans cette partie de Terra Incognita. Cela viendra peut-être dans les tomes suivants.
Du coup, faut-il lire Trop s
emblable à l’éclair ? Si vous êtes hermétiques à la philosophie ou au choix narratif particulier de l’autrice, non. En revanche, si la littérature et les idées du XVIIIe siècle ne vous rebutent pas et si vous avez envie de les voir se mêler à une intrigue de science-fiction de haute volée, foncez. En tout cas, personnellement je serais au moins au rendez-vous de mars 2020 pour suivre la suite du rapport de Mycroft Canner dans Sept Redditions.

Trop semblable à l’éclair
d’Ada Palmer
traduction de Michelle Charrier

É
ditions Le Bélial’

L’incivilité des fantômes

Depuis longtemps, L’incivilité des fantômes de Rivers Salomon me faisait de l’œil. Et pourtant, ayant enchaîné une série de livres assez durs récemment, j’ai pris mon temps avant de le commencer. Une fois lancée, en revanche je me suis retrouvée happée par l’histoire d’Aster et du Chirurgien, tentant chapitre par chapitre de retrouver mon chemin dans cet univers riche et déroutant.
De quoi parle L’incivilité des fantômes ? Il pourrait se résumer très succinctement dans un croisement entre Racines et La Couleur pourpre confinés dans un seul lieu : un vaisseau générationnel. Une catastrophe non précisée a forcé l’Humanité à quitter la Terre et celle-ci vogue depuis des générations dans un vaisseau en ayant presque tout oublié de son lieu d’origine ou du fonctionnement dudit vaisseau. Dans cette société confinée, une ségrégation s’est établie entre les différents ponts : au sommet vit l’élite blanche et patriarcale gouvernant dans une sorte de dictature militaro-religieuse le reste du vaisseau ; dans la soute, les techniciens, ouvriers et autres personnes de couleurs survivent en étant corvéables à merci. Chaque pont va développer son propre langage et ses propres coutumes : sur l’un les enfants seront tous considérés comme neutres de la naissance à l’âge adulte, sur l’autre, les citoyens sont par défaut des femmes à moins d’en décider autrement, etc.
Plongeant au cœur du voyage, L’incivilité des fantômes nous propose de suivre Aster, assignée femme du pont Q, médecin clandestine, polymathe et malheureusement pas de la bonne couleur de peau. Orpheline, elle va tenter de déchiffrer les carnets de sa mère mécanicienne pour savoir ce qui cause la maladie du Souverain actuel et les défaillances du vaisseau.
À travers cette enquête, Rivers Solomon nous dépeint un monde cruel et dur, qui finalement rend malheureux tous les habitants du vaisseau, quel que soit leur étage de naissance ou de vie. Ses personnages, aussi bien les deux protagonistes principaux — Aster et le Chirurgien — que les seconds rôles comme la dangereusement fantasque Giselle ou la tante Mélusine, sont criants de vérité et particulièrement humains. Même le cruel Lieutenant et les gardes avec leur veulerie et leur violence ne sont que les travers d’un système profondément injuste. La résolution de l’intrigue tient également bien la route avec une fin douce-amère qui respecte fidèlement les personnages. En revanche, si vous êtes fan de hard-science-fiction passez votre chemin : les explications scientifiques sur le comment du pourquoi le vaisseau fonctionne et arrive à nourrir toute cette population depuis plus de trois siècles ne sont pas le fort de Rivers Solomon. Son point fort est dans les « soft science ». En effet, ses descriptions des interactions sociales, des différentes coutumes qui se sont établies d’un pont à l’autre et sur la transmission des savoirs sont fascinantes. Tout autant que les différentes approches du genre et de la sexualité de ses personnages, pas forcément réjouissantes en raison de la société dans laquelle ielles évoluent (oui, le pronom non-binaire est volontaire). En raison de certaines scènes dures, ce livre de conviendra pas à tout le lectorat. En revanche, c’est une œuvre de science-fiction particulièrement forte qui vous incitera, j’espère, à réfléchir.

L’incivilité des fantômes
de Rivers Solomon
traduction de Francis Guévremont
Éditions Aux forges de Vulcain