Dark Run

Voici un livre que j’ai choisi uniquement sur sa couverture, signée par le vétéran de la SF John Harris : un cube perdu dans l’espace, ou peut-être un océan, et un minuscule vaisseau planant au-dessus. Avant même de retourner l’ouvrage pour en lire le résumé, le lecteur ou la lectrice en espère quelques pages d’« évasion ». Il comptera sur Dark Run pour plonger la tête dans les étoiles et s’échapper de la réalité le temps de quelques pages. Et elle ou il aura parfaitement raison. Le résumé continue sur la lancée en promettant une équipe de chasseurs de primes peu à peu rattrapés par le passé mystérieux de certains d’entre eux.
Disons-le tout de suite : ni la couverture ni le résumé ne mentent. Si vous souhaitez un space opera qui cherche à vous faire réfléchir sur la condition humaine ou l’évolution de la technologie dans la galaxie, passez de suite votre chemin. Ici, on vous vend de l’action, de la sueur, du sang et de la poudre. Rien de plus, rien de moins, mais le plat est joliment préparé et parfaitement assaisonné. Les saveurs y mêlent le classicisme de toute bonne histoire de pirate avec des touches plus exotiques. Vous y retrouverez un capitaine charmeur cachant un sombre passé, une seconde implacable et d’une droiture affolante, une pilote casse-cou, un guerrier effrayant, mais avec un cœur en or, et une novice petite-bourgeoise s’encanaillant dans les bas-fonds. Le tout saupoudré d’une couche cyberpunk intéressante avec des prothèses, des tatouages mouvants et de la bidouille informatique bien menée. Et d’une modernisation bienvenue du genre, avec une galerie de personnages très diversifiée sans surreprésentation du monde anglo-saxon.
Certes Dark Run prend son temps pour s’installer et présenter ses personnages. Mais dès la situation mise en place, le rythme s’accélère. L’action court aux quatre coins de la galaxie en passant par l’espace aérien franco-espagnol et notre bonne vieille Terre. Elle alterne entre courses-poursuites motorisées ou non, fusillades et embuscades, actes de piraterie ou escroquerie de haute volée. Certains personnages, dont L’Homme qui rit ou les jumeaux, sont sous-exploités et trop peu mis en valeur. Mike Brooks les garde-t-il en réserve pour les prochains épisodes de la série ? C’est une possibilité et cela expliquerait également la fin abrupte de Dark Run à laquelle il ne manque qu’un « À suivre… » ou un « Dans notre prochain épisode… », tellement l’envie de donner une suite aux aventures de l’équipage du Keiko est palpable chez l’auteur. D’ailleurs, deux autres romans sont déjà sortis en version originale. Le lecteur voudra-t-il les lire ? Personnellement, ce sera oui. À la façon dont on retrouve un blockbuster estival au cinéma, je suis prête à suivre les aventures d’Ichabod Drift et de son équipe de page en page pour reposer mes neurones une fois par an en me perdant dans la galaxie pour quelques heures.

Dark Run
de Mike Brooks
traduction de Hélène Collon
Éditions Fleuve

(critique initialement parue dans Bifrost n°96)
(confinement oblige, le livre est également disponible en numérique, si vous ne pouvez accéder à votre libraire)

 

En quête de Jake et autres nouvelles

Halloween est la période idéale pour parler de livres fantastiques et de cauchemars. Et, En quête de Jack et autres nouvelles, le recueil de China Miéville, même s’il ne présente aucun ou presque des monstres classiques, est parfait à ce moment si particulier du calendrier. En treize nouvelles et une novella, il vous ouvre la porte vers des univers étranges, souvent dérangeants, parfois drôles et toujours écrits à l’encre des mauvais rêves.
Commençons par la fin avec Le Tain, qui mériterait presque une chronique à lui tout seul. Ce quasi-roman se passe dans un Londres défait par la guerre. Les forces militaires tiennent encore quelques positions stratégiques en attendant des ordres d’une hiérarchie absente, les civils tentent de survivre avec les moyens du bord tout en échappant aux
attaques de « vampires » et d’autres créatures comme les « colombes », des mains volantes enlacées amatrices de charogne. En effet, Londres n’a pas été vaincue par une puissance extérieure, mais par un ennemi bien plus intime : sa propre réflexion dans les différents miroirs de la ville. Raconté à deux voix — un survivant et un « vampire » particulier, Le Tain se situe aux tout derniers jours de cette guerre quand les armes se taisent, les deux camps comptent leurs morts et pansent leurs blessures. Que faire dans ce nouveau Londres ?
Avant cette pure merveille, En quête de Jack et autres nouvelles livre des textes très différents les uns des autres. Familier, Intermédiaire ou Entrée tirée d’une encyclopédie médicale m’ont laissée sur ma faim tout comme Mort à la faim et sa lutte anarchiste contre une certaine forme de charité en ligne. Un autre ciel et Les détails ont cette intrusion insidieuse du fantastique dans le quotidien qui évoque fortement Lovecraft. Aimant beaucoup le cycle de Bas-Lag (Perdido Street Station, Les Scarifiés et Le Concile de fer), j’ai savouré Jacques qui se passe également à La Nouvelle-Crobuzon, mais il me semble que celui qui n’a pas lu au moins l’un des romans précédents ne peut apprécier pleinement la nouvelle. Chacun à sa façon, la BD Sur le chemin du front, l’horrible Fondations et le satirique De saison, sont les textes les plus politiques du recueil. Ils se lisent néanmoins avec délice. Tout comme De certains événements survenus à Londres et En quête de Jake qui, dans deux genres très différents, semblent pourtant se répondre l’une à l’autre. Mais hormis Le Tain, c’est La piscine à balles coécrite avec Emma Birchan et Max Schaefer qui va vous scotcher et vous dissuader de laisser les plus jeunes enfants fréquenter l’espace jeu d’une célèbre grande enseigne suédoise.
Bonne lecture, bons frissons et bonne Halloween !

En quête de Jake et autres nouvelles
De China Miéville
Traduction de Nathalie
Mège
É
ditions Fleuve
(confinement oblige, le livre est également disponible en numérique, si vous ne pouvez accéder à votre libraire)

Rich Larson en trois nouvelles

Certains éditeurs ont la bonne idée de proposer des nouvelles gratuites pour donner envie de lire les livres dont elles sont extraites. C’est le cas de Le Belial’ qui propose jusqu’au 15 novembre, un extrait de son prochain recueil dédié à Rich Larson, La Fabrique des lendemains (en vente le 29 octobre). Ne connaissant pas l’auteur et avant de savoir si j’allais investir dans un autre gros pavé, j’ai donc téléchargé Rentrer par tes propres moyens et je me suis aperçue à la lecture que j’en avais une autre sur ma liseuse (récupérée gratuitement grâce à Tor.com cette fois-ci) Painless, qui sera également traduite dans le recueil précité sous le nom de Indolore et qu’une troisième, un peu plus longue est disponible également sur Tor.com, How Quini the Squid Misplaced His Klobučar.
Né en Afrique, ayant vécu en Europe et en Amérique du Nord, Rich Larson est un auteur particulièrement cosmopolite et ces trois nouvelles en sont la preuve. Chacune d’entre elles se passe sur un continent différent : l’Amérique pour Rentrer par tes propres moyens, l’Afrique pour Painless et l’Europe pour How Quini the Squid Misplaced His Klobučar. Dans ces trois récits, Rich Larson se classe résolument dans un univers cyberpunk. Des consciences sont téléchargées directement dans des puces en attendant d’être clonées dans Rentrer par tes propres moyens, le personnage de Painless est doté d’implant et a subi une manipulation génétique qui en fait un soldat d’un genre très particulier, et les arnaqueurs de How Quini the Squid Misplaced His Klobučar ont plus d’implants et de piratages possibles que dans les rêves les plus fous de Neuromancien et du Samouraï virtuel réunis.
Et pourtant, chacune de ces nouvelles a une tonalité différente : mélancolique parlant du passage du temps et du sens de la vie dans la première, guerrière à la limite de l’horreur pour Painless (avec une histoire de double que ne renierait pas Tade Thompson et sa Molly Southeborne), très rythmée reprenant le déroulé d’une arnaque classique où le plan ne se déroule pas sans accroc dans la troisième. À chaque fois, le style de l’auteur change comme un caméléon pour s’adapter à l’univers de ses personnages.
Et en soi, le suivre d’une nouvelle à l’autre est un exercice de lecture intéressant. Notez ce nom, Rich Larson, vous en entendrez surement parler prochainement.

Rentrer par tes propres moyens
De
Rich Larson
Traduction de Pierre-Paul Durastanti
Éditions L
e Bélial’
Painless
How Quini the Squid Misplaced His Klobučar
De Rich Larson
Éditions Tor

Perles

Bien que très daté temporellement, Membrane, le roman de Chi Ta-wei m’avait laissé une impression forte. Ce nouveau livre à son nom, Perles, n’est pas un roman, mais une collection de six longues nouvelles allant du fantastique à la science-fiction principalement écrites entre 1995 et 1996, sauf celle ouvrant le recueil publiée pour la première fois en 2020. Chacune aborde une facette de l’écriture de l’auteur et de ses obsessions : littéraires, liées à la sexualité et au genre, à la parentalité, à son île, etc.
Celle qui ouvre ce recueil donc, Perles, est à la fois le texte le plus récent et le plus déroutant du livre. Le monde de Gros Ours et de Petit Lapin est tellement différent du nôtre qu’il y a une somme d’informations à ingérer sur une trentaine de pages pour ce qui n’est finalement que le récit d’un adultère plus ou moins accepté par l’autre conjoint. Cette nouvelle donne néanmoins le ton. D’une page à l’autre, ce recueil bousculera sans cesse les préconceptions de l’auteur. Ainsi La Comédie de la sirène est-elle une réécriture d’Andersen, un pastiche de Disney ou une critique des prétentions littéraires de l’auteur en début de carrière ? Et Éclipse dont Chi Ta-wei cite Antonioni ou John Waters comme références avec un double hommage à Kafka et T.S.Eliot joue également avec les apparences et les mots, évoquant fortement pour le coup les dystopies de J.G.Ballard. Au fond de son œil, au creux de ta paume, une rose rouge va bientôt s’ouvrir est, elle, un récit de science-fiction très expérimental également, mais très fort en émotion et dont les nombreux clins d’œil mythologiques fournissent les clés. Finalement, même si elles sont très différentes l’une de l’autre, L’après-midi d’un faune et La Guerre est finie semblent presque des textes classiques par rapport aux quatre autres récits. Cela ne veut pas dire qu’ils sont moins intéressants, en jouant pour l’un sur l’obsession et la culpabilité et pour l’autre sur l’humanité et la prise d’indépendance, mais ils sont d’un abord plus facile que les autres textes.
Dans son ensemble, Perles de Chi Ta-wei demande une certaine collaboration intellectuelle du lecteur et pourra parfois le laisser de marbre comme pour ma part avec Éclipse, mais ce recueil est très riche et je fais le pari que sur les six nouvelles, la majorité saura vous toucher, car parlant finalement de façon très personnelle et par le prisme queer propre au vécu de l’auteur de préoccupations universelles.

Perles
De
Chi Ta-wei
Traductions de Olivier Bialais, Gwennaël Gaffric, Coraline Jortay et Pierrick Rivet
Éditions
L’Asiathèque

Avis d’invité : L’Assasin royal

Ce blog s’ouvre parfois à des invités qui nous font partager leurs coups de coeur. Ici, Jed 31 ans, lecteur aux goûts éclectiques dans l’imaginaire. Celui-ci a choisi de nous parler d’une saga devenue un classique de la fantasy, qui l’a marqué au point qu’il la connaît « presque par cœur » : L’Assassin royal de Robin Hobb. Laissons-lui la plume…

Comment régiriez-vous si, depuis votre plus jeune âge, vous étiez un pion sur un échiquier, incapable de bouger de votre propre volonté, et aveugle à la stratégie des deux joueurs ? Sûrement très mal. C’est pourtant ainsi que notre héros du jour FitzChevalerie Loinvoyant, bâtard du prince-servant Chevalerie Loinvoyant, a vécu une partie de sa vie.
La saga de L’Assassin royal, écrite par Robin Hobb, nous plonge dans les affaires politiques du Royaume des Six-Duchés, et nous fait vivre à travers son personnage principal les crises que la famille royale doit affronter. Complots, guerres, affaires politiques et magie vont rapidement s’insérer dans le quotidien de FitzChevalerie qui s’efforce en parallèle de dissimuler et protéger ses propres secrets.
Ce dilemme d’avoir à constamment choisir entre son devoir familial et sa vie personnelle le mène à des décisions impulsives aux conséquences dramatiques ainsi qu’à de nouveaux problèmes qui permettent de tenir le lecteur en haleine tout le long des romans.
Jeune adolescent, adulte trentenaire, cinquantenaire grisonnant. Entre quinze et vingt ans séparent chacune des trois trilogies qui constituent cette saga. Avec ce format, l’autrice est en mesure d’étendre le récit initiatique du héros sur une longue période, et de nous offrir à chaque nouvelle aventure, un FitzChevalerie plus mature, qui a eu le temps de réfléchir aux conséquences de ses décisions passées et d’apprendre de ses erreurs.
Cela permet également de rafraîchir le contexte social et politique dans lequel les événements ont lieu. Robin Hobb a réussi à créer un univers médiéval fantastique en constante évolution, grâce aux aventures de Fitz. Au centre de ce monde, nous trouvons le Royaume des Six-Duchés gouverné par la famille Loinvoyant dont le rôle est de naviguer à travers un fourbi de politique intérieure et extérieure afin de maintenir la paix et la stabilité de leur domaine. Chaque évolution apporte de nouveaux problèmes menaçant le pouvoir royal, la tranquillité du royaume et la sécurité de la famille régnante.
Un des plus gros vecteurs de changement est sans aucun doute la magie, ou plutôt les magies. Toutes deux basées sur la puissance de l’esprit, l’une est glorifiée par la population en tant que magie des Rois, l’autre vilipendée et considérée comme magie sale, indigne et passable de peine de mort. Elles se trouvent régulièrement au cœur des problèmes traversés par les personnages, et leur importance ne cesse de croître au fur et à mesure que les héros en découvrent les secrets oubliés.
Malgré quelques irritations que l’on peut ressentir à cause du caractère adolescent de FitzChevalerie, la saga de l’Assassin royal arrive à narrer efficacement les aventures poignantes de personnages auquel on s’attache rapidement dans un monde fascinant.

L’Assassin royal
De
Robin Hobb
Traduction de Arnaud Mousnier-Lompré

Éditions
Pygmalion et J’ai Lu

Eriophora

Si le monde d’Eriophora a servi de cadre à trois nouvelles du recueil Au-delà du gouffre de Peter Watts, il est désormais au cœur de cette longue novella, ou de ce court roman suivant votre point de vue. De façon surprenante, c’est l’un des textes les plus faciles et rapides à lire de cet auteur spécialisé dans la SF la plus hard-core qui soit, alors que deux des trois nouvelles précédentes du cycle, L’Île et Géantes, sont parmi les plus perchés de ses écrits. Ici, l’Eriophora est un vaisseau-astéroïde embarqué dans un voyage au long cours à travers la galaxie pour construire des portails de déplacements instantanés entre les étoiles. À son bord se trouvent 30 000 spores, des êtres humains spécialement conçus pour servir d’ouvrier et de petites mains quand Chimp, l’intelligence artificielle du vaisseau, et ses robots se trouveront devant un problème demandant de l’intuition et non de la logique. Chaque spore n’est éveillée que quelques jours par ans avec au grand maximum une dizaine de ses semblables qui formeront sa tribu. Au fil du temps, et sans avoir rencontré jamais personne passant par les portails ou venu de la Terre, les choses déraillent. Et la viande, comprendre la cargaison humaine, commence à devenir paranoïaque. À tort ou à raison ? Et comme le dit très bien l’un des personnages : « Comment fomenter une mutinerie quand on n’est éveillé que quelques jours par siècle, quand votre petite poignée de conjurés est remaniée chaque fois qu’ils sont appelés sur le pont ? Comment conspirer contre un ennemi qui ne dort jamais, qui dispose de toutes ces ères vides pour explorer exhaustivement le moindre recoin, tomber sur le moindre indice que vous auriez pu avoir l’imprudence de laisser traîner ? Un ennemi dont le champ de vision englobe l’intégralité de votre monde, un ennemi qui peut voir par vos yeux et entendre par vos oreilles en haute définition, comme s’il était vous-même ? »
Eriophora est l’histoire de cette rébellion avec une narratrice déjà présente dans les nouvelles de Au-delà du gouffre, partagée entre l’amitié qu’elle éprouve pour l’IA, le rejet de certaines décisions et actions prises par celle-ci durant ses périodes de sommeils, et la solidarité envers les autres spores. Peu fiable aussi bien vis-à-vis des autres voyageurs que vis-à-vis du lecteur, elle n’a qu’une vision partielle de l’action et le retournement final, qui m’a rappelé celui d’Acadie de Dave Hutchinson, en est la preuve. Roman d’ambiance et de hard-SF, à la science pourtant facilement expliquée même pour les novices, Eriophora est une excellente porte d’entrée dans l’univers particulier de Peter Watts. Et une fois que vous avez lu le livre, reprenez le page par page pour chercher le message caché de l’auteur, et poursuivre l’expérience de lecture quelques millénaires plus loin. Ou vous pouvez, si vous ne l’avez déjà lu, lire la nouvelle Éclat présentant une autre facette de la narratrice gratuitement jusqu’au 18 octobre 2020 en la téléchargeant ici.

Eriophora
De Peter Watts
traduction de Gilles Goullet
Éditions Le Bélial’

Lumières noires

Il est des écrivains qui vous plaisent sous tous les formats et d’autres non. Personnellement, j’aime beaucoup la poésie de Victor Hugo, mais je n’arrive pas à lire ses romans. Et quand j’ai tenté de lire la trilogie aux trois Hugo de N.K.Jemisin, Les livres de la Terre fracturée, j’ai lâché le premier tome, La cinquième saison, à mi-parcours bien qu’il soit largement cité comme Incontournable récent de la SFFF selon le bilan de Nevertwhere. Pourtant, un certain chroniqueur m’a convaincue de lui donner une seconde chance. C’est chose faite avec son recueil de nouvelles, Lumières noires qui contient de petits bijoux. Décidément, N.K.Jemisin novelliste me séduit nettement plus que N.K.Jemisin romancière. Et ce, qu’elle écrive dans le genre fantastique, dans différentes déclinaisons de la science-fiction ou de la fantasy pure.
Ce recueil compte vingt-deux nouvelles, toutes très différentes les unes des autres. Certaines m’ont laissé de marbre comme Avide de pierre (dans le même univers que sa trilogie) ou MétrO. D’autres semblent des mises en bouche qui laissent le lecteur sur sa faim, des galops d’essai. C’est le cas de Ceux qui restent et qui luttent, Grandeur naissante ou la Fille de Troie. L’alchimista, Le narcomancien, Cuisine des mémoires et Pécheurs, saints, spectres et dragons — la cité engloutie sous les eaux immobiles ont chacune à leur façon su me toucher par les émotions qu’elles dégagent. La dernière a visiblement été écrite à vif par l’autrice, qui semble y avoir mis beaucoup de sa propre expérience et de son ressenti, tout comme Major de promotion ou La sorcière de la terre rouge.
Le quatrième de couverture parle de « nouvelles sombres et engagées », et il est vrai que N.K.Jemisin est engagée dans son écriture : femme noire vivant aux États-Unis, nombre de ses nouvelles comme Épouses du ciel, Nuages Dragons ou Le moteur à effluents parmi d’autres (y compris des précédentes) parlent de féminisme, de race ou de problème de classe quand ce n’est pas tout à la fois. Mais, elle n’assène jamais de leçon de morale et se contente de proposer une histoire. Au lecteur de réfléchir après coup sur les émotions reçues et de se faire une opinion. En revanche, le qualificatif de nouvelles sombres n’est pas exact. Certes, certaines sont dures ou avec des fins tragiques comme Vigilambule, mais celles optimistes sont
nettement plus nombreuses. Et quelques-unes sont franchement amusantes comme Le moteur à effluent. Que vous l’aimiez en romancière ou non, ou que vous vouliez avoir un bon aperçu de l’étendue de son talent, le recueil Lumières noires est un bon point de départ.

Lumières noires
de
N.K.Jemisin
traduction de Michelle Charrier

Éditions
J’ai Lu

De la légèreté

Qui dit rentrée, dit livre court ou facile à lire. En voici trois très différents les uns des autres lus entre mai dernier et la semaine passée qui ne vous laisseront pas indifférents et qui se glissent facilement dans son sac ou sa liseuse pour les dévorer dans les transports en commun.

Le Regard
Ken Liu est un auteur de science-fiction et de fantasy brillant, mais ses textes même courts, sont rarement d’un abord facile. Et sont plutôt exigeant. Si vous ne le connaissez pas du tout, Le Regard paru comme L’homme qui mit fin à l’histoire dans la collection Une Heure-Lumière du Bélial’ est un bon point d’entrée pour le découvrir. Prenant la forme d’un polar, il raconte une enquête de Ruth Law, détective privée augmentée d’un Régulateur qui efface ses émotions. Elle va se pencher sur la disparition de prostituées ayant remplacé l’un de leurs yeux par une caméra à titre de protection contre leurs clients. Surfant sur la thématique cyberpunk, Le Regard est à la fois un bon polar avec une composante science-fiction suffisamment légère pour plaire à tous et une réflexion sur le deuil et la façon de surmonter ses traumatismes. Sans pour autant être trop lourd dans le pathos pour se dévorer tranquillement en un aller-retour en transport.

Le Regard
de Ken Liu
Traduction de Pierre-Paul Durastanti
Éditions Le Bélial’

Spy x Family
Dans un genre tout différent, la dernière série des éditions Kurokawa, Spy x Family, est une comédie d’espionnage, dont la trame rappelle les comédies d’action des années 80 et 90. Dans un pays européen imaginaire mais ressemblant fortement à l’Allemagne avant la chute du mur de Berlin, Twilight espion aux multiples visages se voit confier une nouvelle mission :
se rapprocher d’un chef de parti politique qui n’est accessible que durant les réunions de parents d’élève de son fils. L’espion en question a donc une semaine pour se trouver une femme et une fille et passer l’examen d’entrée de ladite école. Ses recherches aboutiront à une orpheline télépathe de 6 ans avec un gros problème d’attachement et une jeune femme célibataire, tueuse à gages à ses heures. Si ce premier tome sert avant tout d’introduction aux différents personnages et à la mise en place de l’action, il semble prometteur. Le dessin est classique, mais très agréable à l’œil et l’ensemble ne manque pas d’humour ni de tendresse. Les personnages ne sont pas tout à fait aussi stéréotypés qu’on peut l’attendre. Et ce premier tome se dévore avec grand plaisir. Le second tome arrive en France en novembre et à l’heure où ces lignes sont écrites, cinq tomes sont déjà parus au Japon.

Spy x Family
de Tatsuya Endo
traduction de Sakoto Fujimoto
Éditions Kurokawa

Horizon Vertical
Et finissons sur une relecture avec Horizon Vertical de K W Jeter. Moins « gore » que certains de ces premiers titres de SF comme Dr Adder ou de ses titres fantastiques comme La Source furieuse ou Le Ténébreux, Horizon Vertical est un thriller où un journaliste ayant filmé la mauvaise séquence et sauvé la vie du mauvais sujet, se retrouve traqué par deux gangs de motards. Il va devoir quitter la sécurité, toute relative, de la façade de l’immeuble où il travaillait pour regagner l’intérieur horizontal où l’ennui qu’il avait fuit a laissé la place à d’autres dangers, au fur et à mesure qu’il s’enfonce dans des zones qui ne sont plus habitées. Écrit en 1989, ce livre est très daté notamment dans son traitement de la femme, mais il se lit néanmoins très facilement et offre une réflexion intéressante sur le journalisme et la quête d’image à tout prix.

Horizon Vertical
de K.W.Jeter
traduction de Pierre K. Rey
Éditions J’ai Lu

Un café maison

De Keigo Higashino, je n’avais lu que Les Miracles du Bazar Namiya, mais un certain blogueur grand amateur de littérature japonaise m’avait longuement vanté ses polars. Amatrice de café, je me suis laissée tenter par le titre de celui-ci : Un café maison.
Acte 1 — Scène 1. Un homme, une femme : il lui annonce son intention de la quitter pour une autre. Elle part en voyage. Lui meurt empoisonné d’une tasse de café, seul chez eux durant son absence.
Comme dans un épisode de Columbo, le lecteur se doute de l’identité du coupable dès les premières pages. Le tout reste de savoir comment cela s’est produit, pourquoi et surtout est-ce que les policiers japonais arriveront à l’arrêter ?
De ces trois questions, c’est cette dernière qui m’a le plus inquiétée. En effet, je ne sais si ce que décrit
Keigo Higashino décrit des procédures policières est proche de la réalité, mais c’est à se demander comment les enquêtes peuvent aboutir à un quelconque résultat. Nous avons quand même un fait essentiel à l’affaire, à savoir que l’une des inspectrices a identifié la maîtresse de la victime, et son supérieur hiérarchique lui intime l’ordre de ne pas en communiquer l’information à ses collègues, chargés de la même enquête ! Tandis qu’à côté de ça, avoir un professeur d’université en consultant officieux farfouiller sur la scène de crime semble presque normal ! Certes, c’est l’un des deux personnages récurrents de Keigo Higashino pour ses romans policiers, mais tout de même, le respect des procédures semble largement oublié.
L’histoire en elle-même, toute en non-dits, est terriblement classique et suffisamment tortueuse pour que de pages en pages, de fil en aiguille, et de café en thé, le lecteur se retrouve d’un coup à la fin du roman. Je dois y reconnaître une certaine ténacité et ingéniosité dans la conception du crime. Pour un mobile qui finalement ne correspondait pas à celui
qui semblait prévisible aux premières pages. Réflexion faite, j’ai trouvé ce polar moins magique que l’incursion de Keigo Higashino dans l’imaginaire. Néanmoins, il aura fait le travail que je demande à tout bon roman policier : me captiver d’un bout à l’autre sans que j’aie envie de reposer le livre. Bien joué !

Un café maison
D
e Keigo Higashino
Traduction de Sophie Refle

Éditions
Actes Sud

La Cité de l’orque

Encore une fois, voici un livre qui m’a été chaudement recommandé par différentes connaissances, et que j’ai mis du temps à lire. Et pourtant… La Cité de l’orque de Sam J. Miller joue habilement avec les codes du cyberpunk pour conter une histoire à la fois épique et intimiste, plutôt originale. Jugez-en… Nous sommes au 22siècle, la montée des eaux et la course effrénée à l’immobilier ont entraîné un effondrement des grandes puissances comme les États-Unis au profit d’autres acteurs : pays comme la Chine ou la Suède, compagnies ou mystérieux « actionnaires » anonymes. Pour survivre, l’Humanité s’entasse dans des cités flottantes, dont Qaanaaq au cercle arctique, où se déroule le récit. Dans cette ville cosmopolite dirigée par un conglomérat de logiciels (qui ne sont pas des intelligences artificielles, mais des programmes évolutifs conçus par les architectes de la ville), une femme débarque un jour à dos d’orque accompagnée d’un ours blanc encagé.
La Cité de l’orque est à la fois l’histoire d’une révolution contre un système tout aussi oppressif qu’il est impersonnel, que celle de la réunion d’une famille étrange où chacun de ses membres est ressorti meurtri de la violente séparation qui leur a été imposée. Aux éléments classiques du cyberpunk que sont l’utilisation de drones, de systèmes de surveillance par implants ou de nanites, La Cité de l’orque va ajouter des éléments comme les « failles » une maladie donnant accès aux souvenirs et à la conscience des autres malades, la possibilité de partager sa conscience avec un animal ou divers éléments autour des différents genres humains et de la façon dont ils s’envisagent à cette époque.
Non dénué de défaut
s dont quelques longueurs et un choix étrange du pluriel pour faire parler le seul personnage non-binaire du lot, La Cité de l’Orque surprend par son originalité et la force de ses personnages. L’auteur développe un point de vue intéressant qui fait que je me pencherais volontiers sur ses autres romans.

La Cité de l’orque
de Sam J. Miller
traduction de
Anne-Sylvie Homassel
Éditions Albin Michel Imaginaire