Gnomon t.1

Une couverture bleue avec un requin nageant au-dessus des ruines d’une ville. Avec Gnomon de Nick Harkaway, Albin Michel Imaginaire nous proposerait-il un autre titre post-apocalyptique après La Cité de l’orque ou Le Livre de M ? Eh non ! Si vous deviez absolument rapprocher ce nouvel ouvrage d’un livre déjà présent dans la collection, il faudrait plutôt chercher de Terminus, autre polar d’anticipation, exigeant pour le lecteur.
Du moins c’est ce que la lecture de ce premier tome peut laisser présager. En effet, le roman de Nick Harkaway étant tellement touffu, l’éditeur a choisi de le séparer en deux volumes à un mois d’écart.
Au premier abord donc, Gnomon nous transporte dans un Londres post-Brexit. La vénérable monarchie parlementaire n’est plus, remplacée par une démocratie totale s’appuyant sur une surveillance généralisée de la population : le Système.
Dans ce contexte, lorsqu’une suspecte meurt au cours de son interrogatoire, se plonger dans sa mémoire pour trouver où le processus a dérapé. Sauf que… Elle se trouve confrontée aux souvenirs de trois vies différentes, dont aucune ne peut être celle de la morte : un trader grec obsédé par un requin, une alchimiste ex-amante de Saint Augustin enquêtant sur un meurtre en chambre close et un vieux peintre éthiopien sortant de sa retraite pour prendre la direction artistique d’un jeu massivement multijoueurs. Quel rapport entre ces trois vies ? Et entre ces souvenirs et son enquête ?
Dans Gnomon, Nick Harkaway ne fait aucun cadeau à son lecteur. Et ne prend aucun raccourci. Chaque tranche de souvenir étant à elle seule de la taille d’une petite novella, et chacune aborde des thématiques différentes (excès de la financiarisation à outrance, société de surveillance, libre arbitre contre prédestination, rapport entre le créateur et son œuvre…) avec une personnalité et un ton propre. Les lecteurs du blog ne seront pas surpris d’apprendre qu’Athénaïs l’alchimiste a ma préférence. Et après chaque passage, vous vous retrouverez comme Mielikki Neith étourdie par cette surcharge d’information. Peu à peu des points communs émergent, des signes se répondent. D’un souvenir à l’autre, mais également dans le Londres servant de cadre à cette histoire… Voire encore plus loin dans le temps ou l’espace ? D’autant que Nick Harkaway est aussi très joueur. D’entrée de jeu, il ouvre son roman sur un message codé. Si vous êtes adepte de cryptographie, vous allez vouloir le décrypter, d’autant qu’il parsème son texte d’indices, ou de fausses pistes, sur la façon de le résoudre. Même si cette énigme n’est pas centrale pour comprendre et apprécier l’histoire, c’est un niveau supplémentaire qui en séduira plusieurs. Toujours est-il qu’à la fin du premier volume de Gnomon, vous aurez encore plus de questions qu’au début. Mais surtout une impatience : lire la suite et découvrir comment tout ce puzzle littéraire fascinant s’assemble. En espérant qu’une seule chose : ne pas être déçue par l’image finale. Rendez-vous dans un mois ?

Gnomon t.1
de Nick Harkaway
Traduction de Michelle Charrier
Éditions Albin Michel

My Broken Mariko

Pour la première chronique manga de 2021, penchons-nous sur un titre qui est à la fois un coup de poing violent et un vrai coup de cœur. Et pourtant… A priori, My Broken Mariko de Waka Hirako, en étant ancré dans le réel et en parlant de sentiments n’avait qu’une chose pour me plaire : le fait qu’il se tienne en un seul volume. Malgré tout, reçu en version numérique via un service de presse, je me précipiterai chez mon libraire dès sa sortie pour l’acheter en format papier et le relire.
En quoi consiste My Broken Mariko ? C’est une histoire d’amitié, une histoire de deuil, une histoire de violence, une histoire triste et une histoire pleine de vie.
Tout commence à Tokyo, un midi quand Tomo déjeunant dans un restaurant de nouilles apprend à la télévision la mort de sa meilleure amie, Mariko. Bouleversée, elle décide pour lui rendre hommage de s’emparer de l’urne contenant ses cendres et s’engager dans un voyage improvisé. Direction la mer, et plus particulièrement un lieu où, adolescentes, elles rêvaient toutes deux de se rendre. Au récit de ce voyage se mêlent ses souvenirs de Mariko : depuis leur première rencontre à l’école jusqu’à leurs derniers rendez-vous et SMS, que ceux-ci soient joyeux, tristes ou énervants. Peu à peu, l’histoire de la défunte se dévoile : victime depuis l’enfance de violences, y compris sexuelles, elle n’a jamais réussi à prendre confiance en elle et s’est raccroché tant que possible à la seule relation saine de son entourage, prenant partiellement la place de sa mère : Tomo. Et pourtant, celle-ci a visiblement aussi ses propres failles. Coincée dans un travail qui l’ennuie avec une hiérarchie qu’elle ne respecte pas, Tomo fume comme toute une caserne de pompiers, boit et n’hésite pas à jouer des poings pour protéger Mariko que celle-ci soit vivante ou plus tard morte.
À travers les vies de Mariko et de Tomo, Waka Hirako arrive à dresser deux beaux portraits de femmes, touchants, à l’opposé l’une de l’autre, mais terriblement complémentaires. C’est d’ailleurs l’un des récits d’amitié féminine les plus réalistes que j’ai lus récemment en fiction. En s’interrogeant sur les raisons de la mort de son amie, Tomo va se demander ce qu’elle aurait pu faire pour la sauver, malgré des blessures trop anciennes, trop intimes et beaucoup trop nombreuses. Ce voyage et ses multiples péripéties lui permettront de faire son deuil, mais également de gagner en stabilité intérieure au lieu de ne s’appuyer que sur une assurance de façade.
Malgré la thématique, Waka Hirako ne joue pas la carte larmoyante. Tomo est tellement vive et maladroite, à fleur de peau et en même temps déterminée, qu’elle arrive souvent à faire sourire voire rire le lecteur avec ses aventures. Outre le scenario en lui-même, j’ai particulièrement aimé le style de la mangaka qui est à la fois très fin dans le tracé des visages, plein de peps pour les scènes d’action, et tout en suggestions et évocations pour les passages les plus durs de la vie de Mariko.
En plus de My Broken Mariko, ce recueil comprend également Yiska, la première histoire publiée de Waka Hirako, un western sobre sur l’identité et la transmission de savoir, ainsi qu’une petite vignette revenant sur Tomo et Mariko à la fin de leur adolescence.

My Broken Mariko
de Waka Hirako
Traduction d’Alex Ponthaut
Éditions Ki-Oon

La Maison des voix

En matière de polars, vous le savez déjà, j’aime beaucoup l’écriture de Donato Carrisi. Je ne pouvais que m’intéresser à son dernier titre en date : La Maison des voix. Celui-ci ne s’inscrit ni dans la suite du Chuchoteur, ni dans celle des aventures de Marcus et Sandra, mais est une histoire distincte. Nettement moins sanglante que celles racontées habituellement par l’écrivain italien, mais loin d’être moins alambiquée.
Tout commence avec Pietro Gerber, psychologue pour enfant à Florence qui utilise l’hypnose avec ses patients. Un jour, une collègue australienne l’appelle au téléphone pour qu’il accepte de recevoir une patiente adulte revenue en Italie où elle a grandi, car elle est persuadée d’avoir tué son petit frère. Cette patiente, Hanna Hall, va s’avérer plutôt invasive et son passé tumultueux va se mêler à la vie de famille de Pietro jusqu’à un final… surprenant.
Mais n’en disons pas plus pour ne pas déflorer l’intrigue. Avec La Maison des voix, Donato Carrisi change de style et se fait plus intime. Les chapitres alternent entre le présent raconté du point de vue de Pietro et le passé raconté tantôt par Hanna, tantôt par Pietro. Dans ces derniers cas, il est difficile de savoir ce dont se souvient réellement la narratrice ou le narrateur et ce que son imagination enfantine a réinventé comme explication à des événements qu’elle ou il ne comprenait pas. Par petites touches, Donato Carrisi nous entraîne dans une spirale où chaque protagoniste remet peu à peu en cause sa santé mentale, et la fiabilité de sa mémoire et de ce qu’il sait sur sa vie et son passé. Sans qu’aucun crime n’ait été commis, La Maison des voix est pourtant un polar haletant dont les pages se tournent toutes seules jusqu’au bout de la nuit. Et la fin montre que l’administration bête et méchante peut parfois être nettement plus cruelle que n’importe quel psychopathe. Si vous ne connaissez pas l’auteur, c’est une porte d’entrée idéale dans son œuvre. Et si vous l’avez déjà découvert, n’hésitez pas à vous laisser surprendre par cette nouvelle facette.

La Maison des voix
de Donato Carrisi
Traduction d’Anaïs Bouteille-Bokobza
Éditions Calmann-Lévy

Carnets d’enquête d’un beau gosse nécromant

Ne vous fiez pas au titre ni à la couverture sombre, ce livre ne contient aucun élément fantastique. Carnets d’enquêtes d’un beau gosse nécromant est un polar déjanté, premier roman de Jung Jaehan. Celui-ci nous entraîne à Séoul, capitale de la Corée du Sud, à la suite d’une série de personnages hauts en couleur les uns et les autres.
À commencer par le beau gosse nécromant du titre. Dans une Corée du Sud ultramoderne et à la pointe de la technologie, chamanes et autres devins ont toujours pignon sur rue et sont consultés avant toute décision importante. Nam Han-Jun, autoproclamé Beau gosse, est un dandy escroc qui fait croire à de prétendus
dons surnaturels pour séparer ses clients de grosses liasses de billets. En fait de dons, il s’appuie sur sa sœur hackeuse caractérielle et sur l’agence de détective privé de son meilleur ami pour récolter les renseignements nécessaires à ses prédictions.
Sa clientèle va l’amener à se pencher sur les affaires de Joy Entertainment, une fabrique à girls band et à idols. Il y croise la route de Han Ye-eun dite Han Fantômette, inspectrice enquêtant sur la disparition d’une lycéenne.
Même si les thèmes abordés sont graves (prostitution infantile, corruption, harcèlement, suicide and co), le ton est léger et le rire ou le sourire toujours présents.
Après un début assez décousu, qui plonge le lecteur dans l’ambiance, Carnets d’enquête d’un beau gosse nécromant trouve vite son rythme de croisière et se dévorent rapidement. La fin se révèle assez surprenante et ne donne qu’une envie : continuer à suivre les enquêtes de Nan Han-Jun et de sa bande.

Carnets d’enquête d’un beau gosse nécromant
de Jung Jaehan
traduction de Yumi Han et Hervé Péjaudier
Éditions Matin Calme

These Savage Shores

Il est des livres qui vous attirent irrésistiblement par leur couverture. These Savage Shores de Ram V et Sumit Kumar avec son masque énigmatique est de ceux-là. La critique élogieuse qu’en fit Vladkergan sur son blog acheva de me convaincre. Et voici comment au matin de Noël, je me retrouvais plongée trois siècles en arrière en plein cœur des guerres anglo-indiennes, là où « les jours sont brûlants et les nuits pleines de crocs. »
Au début de These Savage Shores, nous suivons Alain Pierrefont, lord anglais et vampire imprudent qui s’est fait surprendre les crocs dans une lavandière. Condamné à l’exil, il est envoyé à Calicut comme attaché culturel pour La Compagnie des Indes britannique sur une terre peu adaptée à sa condition physique. Il y découvre bien vite que le prince enfant, qu’il doit cajoler pour obtenir des accords commerciaux, et son peuple ne sont pas si innocents et sans défense. Ils sont sous la protection d’une créature ancienne, elle aussi armée de crocs et dotée d’une soif inextinguible.
À partir de cette base, These Savage Shores va conter trois histoires entremêlées : l’affrontement entre vampire occidental et rakshasa indien avec chacun sa vision de l’immortalité, des besoins et des devoirs qu’elle engendre ; la mise au pas et la corruption des différents royaumes indiens par la Compagnie des Indes et sa soif capitaliste ; et une histoire d’amour contrariée.
Visuellement superbe et profondément envoutant, These Savage Shores utilise les variations du mythe vampirique pour apporter un regard différent sur la colonisation de l’Inde, en mêlant dans l’histoire différents points de vue : le passé représenté par Bishan, un royaume indien, un musulman et les Occidentaux (Britanniques principalement). Et le récit nous est conté par un scénariste (Ram V) et un dessinateur (Sumit Kumar), tout deux Indiens et descendants de résultats de cette conquête. La conclusion prouvant que la guerre change les vainqueurs tout autant que les vaincus est douce-amère. L’Inde passée a disparu, il va falloir en construire une nouvelle en s’adaptant aux monstres qu’elle a engendrés.

These Savage Shores
de Ram V (scénario), Sumit Kumar (dessin), Vittorio Astone (couleurs)
Traduction de Maxime le Dain
Éditions HiComics

Dylan Dog – Le point de vue des zombies

Si vous avez connu le personnage de Dylan Dog par un malheureux navet au hasard de vos pérégrinations dans les services de vidéo à la demande, oubliez tout et revenez aux sources : les bandes dessinées originales. En France, celles-ci sont peu à peu éditées par les Éditions Mosquito. Indépendant des autres, Le point de vue des zombies est une bonne porte d’entrée dans l’univers du détective à la chemise rouge.
Scénarisé par Tiziano Sclavi, le créateur du personnage, et magnifiquement mis en image par Gigi Cavenago, cet album est un court recueil d’histoires ou plutôt de vignettes dans l’univers où évolue Dylan Dog. Si celui-ci et Groucho sont bien présents, vous n’aurez pas besoin d’en savoir énormément sur eux pour comprendre l’intrigue. Tout commence le jour où Dylan Dog entre chez un antiquaire pas tout à fait de ce monde et y achète un livre, Les Contes du Lendemain (ce qui est d’ailleurs le titre original de l’album : I raconti di domani). Ces histoires parlent de ce qui arrivera peut-être : un jeune homme paniqué par la normalité du monde extérieur, un autre invoquant le diable sans succès ou un zombie qui décide de lancer sa propre révolution.
Plus que les histoires elles-mêmes, douces-amères et grinçantes à souhait, je vous conseille de vous laisser porter par la beauté des cases et par l’atmosphère qu’elles dégagent. Très coloré et avec un parti pris graphique fort, qui plait ou non, cet album arrive à la fois à dégager l’atmosphère psychédélique du Londres des années 70 et les inquiétudes de ce début de 21siècle. Et après avoir lu et relu cet album, peut être aurez-vous envie d’en découvrir plus ?

Dylan Dog – Le point de vue des zombies
de Tiziano Sclavi (scénario) et Gigi Cavenago (illustration)
Traduction de
Michel Jans
Éditions Mosquito

Le voleur de visages

Même si je l’avais découvert, par hasard, avec une histoire de chats plutôt drôle, Junji Ito est un mangaka spécialisé dans le fantastique, le surréalisme et l’horreur. Pour en savoir plus sur lui, je suis donc retournée à ma bibliothèque de quartier et j’ai emprunté Le Voleur de visages.
Ce recueil comprend six nouvelles étranges, totalement décalées et magnifiquement horrifiques. Avec en point commun, un accent mis sur les visages de ses protagonistes.
Ainsi Le Voleur de visages (ou plutôt la voleuse) est une métamorphe qui ne peut s’empêcher de copier les traits de la personne qui l’attire, jusqu’à ce que son entourage trouve un moyen radical pour s’en débarrasser. Les Épouvantails raconte une histoire de survie de l’âme après la mort plutôt étonnante. Chutes s’intéresse à une épidémie de suicides et des disparitions mystérieuses. Les Fils rouges jouent avec le métier à tisser des Parques d’une façon étrange et animale. Mes Ancêtres réinvente de façon organique le concept de mémoire collective. Et Les ballons aux pendus aborde une version toute personnelle de la notion d’identité.
Avec des traits d’abord épurés, Junji Ito pose rapidement une atmosphère. Peu à peu, l’accumulation de détails monte crescendo avec l’horreur de la situation. Attention toutefois, les peurs sur lesquelles jouent le mangaka — hormis Chutes revisitant le concept des enlèvements d’extra-terrestres ou dans une moindre mesure Les Épouvantails déjà abordé à rebours dans Scary Stories — sont très éloignées de la culture occidentale où le culte des ancêtres est moins présent et où la notion de personnalité publique/personnalité privée moins mise en avant. Certaines histoires pourront donc laisser le lectorat français perplexe comme Les Fils rouges. Mais l’alliance entre le scénario et le dessin fonctionne parfaitement. Au fil des cases, l’angoisse et le malaise passager recherchés par toute personne aimant l’horreur s’instillent goutte d’encre à goutte d’encre.

Le Voleur de visages
de Junji Ito
Traduction de
Jacques Lalloz
Éditions Delcourt Tonkam

Émissaires des morts

Décidément, la collection Albin Michel Imaginaire continue livre après livre, à surprendre son lectorat. Avec Émissaires des morts d’Adam-Troy Castro, cette surprise passe par la forme même du livre. Au lieu de se contenter du roman du même titre (qui fait tout de même ses 400 pages), ce livre y adjoint quatre nouvelles plutôt longues avec la même protagoniste : Andrea Cort, procureure générale des Corps diplomatiques intervenant dans des crimes où plusieurs espèces sentientes sont parties prenantes.
Ces nouvelles sont présentées par ordre chronologique dans la vie de l’héroïne et non par ordre de publication. Andrea Cort est donc procureur, c’est avant tout une rescapée du massacre de Bocaï où deux espèces sentientes vivant jusqu’ici en bonne intelligence se sont horriblement entretuées prises de folie. Même les enfants, comme Andrea à l’époque, n’ont pas échappé à ces pulsions meurtrières. Longtemps considérée comme une criminelle, Andrea est contrainte de travailler pour les Corps diplomatiques pour ne pas être jetée en pâture aux différentes espèces qui veulent sa peau. De son passé, elle garde un dégoût des planètes et des espèces sentientes, en particulier de la variante humaine. Froide et refusant tout contact personnel, elle va d’enquête en enquête s’intéresser aux origines du Mal, comme Mila Vasquez pourtant créée sept ans après elle.
Pour Andrea, ses chuchoteurs prennent la forme de Démons invisibles, le titre d’une des nouvelles. Ceux-ci auraient poussé Humains et Bocaïens à s’entretuer dans son enfance, et convaincu un moins que rien de tuer et démembrer des représentants d’une autre espèce incapables de prendre conscience de sa présence alors même qu’il les met à mort.
Cette question du Mal est également au cœur de Avec du sang sur les mains où une espèce d’herbivores d’apparence pacifique veut absolument mettre la main sur un multirécidiviste sadique pour comprendre ses pulsions, au risque d’embraser la galaxie.
Les deux autres nouvelles, Une défense infaillible et Les lâches n’ont pas de secret, et le roman lui-même, Émissaires des morts, s’intéressent eux aux notions de libre arbitre, d’esclavage et de liberté illusoire ou non. Une défense infaillible présente la particularité de se placer dans un environnement 100 % humain. Elle reste à mon avis, la nouvelle la plus faible du lot. Les lâches n’ont pas de secret implique un châtiment qui n’est pas sans rappeler celui d’Alex dans Orange mécanique et, évidement la façon dont il peut être détourné horriblement par les humains. Ce fut, pour moi, l’histoire la plus terrifiante du recueil. Enfin Émissaires des Morts va reprendre ce thème avec une enquête complexe dans un habitat construit par des intelligences artificielles pour y développer leurs propres espèces sentientes. Attention, à l’instar du film Interstellar qui aurait gagné à être amputé de ses vingt dernières minutes, Adam-Troy Castro n’a pas pu résister à un happy end hollywoodien dans les vingt dernières pages du roman. Ce surcroit de saccharine, à moins qu’il annonce une horreur dans la suite des aventures d’Andrea Cort, gâche la conclusion de ce qui est pourtant un excellent polar spatial rondement mené.

Émissaires des morts
de Adam-Troy Castro
Traduction d
e Benoît Domis
Éditions Albin Michel

Le Jeu du chuchoteur

Vous est-il déjà arrivé d’interrompre un livre en cours pour vous replonger immédiatement dans un autre en raison de la similitude entre les personnages ? Moi oui. Prise dans une enquête spatiale dont je vous parlerais bientôt, j’ai éprouvé soudain l’envie de rouvrir le dossier Mila Vasquez, en reprenant sa dernière aventure en date, Le Jeu du chuchoteur de Donato Carrisi.
Chaque histoire de Mila Vasquez peut se lire de façon indépendante des autres, l’auteur rappelant brièvement les informations passées nécessaires pour ne pas perdre les novices en chemin. Brossons tout de même assez vite le personnage. Mila Vasquez est une enquêtrice des Limbes, le service de police chargé de retrouver les personnes disparues. Une particularité psychologique qu’elle appelle « le gel de l’âme » l’empêche de ressentir pleinement les émotions et de comprendre celles d’autrui. Si cela la handicape dans sa vie privée, cette part d’ombre en elle lui permet de comprendre bourreaux et victimes sans affect et de les retrouver.
Dans Le Jeu du chuchoteur, elle a décidé de quitter cette profession pour protéger sa fille Alice, en partant s’isoler à la campagne. Lorsqu’on retrouve une maison abritant une famille de quatre personnes en plein désordre et avec de nombreuses traces de sang, son ancienne supérieure fait appel à ses dons. Entraînant sans le savoir Mila sur le chemin d’un autre chuchoteur, un pervers qui ne tue pas par lui-même, mais incite les autres à passer à l’acte. Ici cela passera par un univers virtuel, l’Ailleurs, qui lui fera revisiter plusieurs affaires criminelles avec une récompense à la clé. Une récompense empoisonnée ?
Comme dans la majorité de ses thrillers, Donato Carrisi s’interroge une fois de plus sur l’origine du Mal. Est-il inné chez certains ? Peut-il être héréditaire ? Ou chacun de nous porte-t-il une part sombre en lui qui le pousse à basculer dans l’horreur avec le bon stimulus, en entendant les bons mots ? Une fois de plus, il utilise Mila et ses failles pour nous prendre aux tripes et nous entraîne dans une danse infernale jusqu’à la résolution. Finale ?

Le Jeu du chuchoteur
de Donato Carrisi
Traduction d’Anaïs Bouteille-Bokobza
Éditions Livre de Poche

Gunpowder Moon

Le quatrième de couverture de Gunpowder Moon le recommande « pour tous ceux qui ont aimé Seul sur Mars. » Raté, la comparaison est mauvaise. Vous avez adoré À la poursuite d’Octobre rouge ou La Somme de toutes les peurs de Tom Clancy ? Vous allez vous régaler avec Gunpowder Moon. Certes, le livre de David Pedreira est de la science-fiction pure et dure : on parle de mines d’hélium-3 sur la Lune dans un monde où la Terre se relève difficilement d’une catastrophe climatique d’envergure. Mais c’est avant tout une intrigue policière mâtinée d’espionnage politico-commercial comme savaient si bien les écrire Tom Clancy ou John Le Carré.
Sur la Lune, dans une station minière américaine au milieu de la mer de la Sérénité, l’impensable se produit : un homme est assassiné. Tout semble pointer vers les rivaux commerciaux des États-Unis : la Chine et leur base de Nouveau-Beijing 2, mais Caden Dechert, ancien marine qui, lassé par les combats, s’est reconverti dans les activités minières, ne partage pas cet avis. La course contre la montre est lancée pour résoudre ce crime et éviter une nouvelle guerre entre les deux grandes puissances, sur le sol lunaire comme sur Terre.
Écrit par un ancien journaliste, dont il s’agit ici du premier roman, Gunpowder Moon garde les traces d’un style coupé au cordeau, allant à l’essentiel et sachant gérer ses effets pour garder l’attention du lecteur toujours en éveil. En revanche, l’action tarde à se mettre en place : il faut attendre une cinquantaine de pages pour arriver au meurtre proprement dit. Et le narrateur, Caden Dechert, perdu dans ses souvenirs de combattant dans la plaine de la Beeka met un temps fou à se rendre compte de l’évidence : le crime est une affaire interne à la base. Toutefois, même en prenant le temps d’expliquer quelques détails importants dus à l’environnement spatial choisi (le régolithe et les particularités de la poussière lunaire, les points de Lagrange, etc.), David Pedreira ne tombe pas dans le piège fréquent en hard SD et ne noie pas son public sous un monceau de détails. Il signe avec Gunpowder Moon un livre que les amateurs du genre ne lâcheront pas de sitôt. Petit bémol, la lectrice que je suis a trouvé ce roman très testostéroné, même si le poste de responsable de la sécurité échoit à une femme, dotée d’un rôle prééminent. Peut-être parce que l’auteur l’a écrit comme un homme, sauf les rares fois où il insiste assez pataudement sur son genre ? Une maladresse qui ne gâche pas le plaisir pris à parcourir ces pages.

Gunpowder Moon
de David Pedreira
traduction de Jacques Fuentealba
Éditions Bragelonne

(critique initialement parue dans le supplément numérique de  Bifrost n°96)