Perdido Street Station

Si vous flânez habituellement sur les pages de ce site, vous savez que j’ai une tendresse particulière pour l’écriture de China Miéville. Et au cœur de l’été, l’envie me prit de relire l’œuvre par laquelle je l’ai rencontré : Perdido Street Station. Ce roman est le premier de sa trilogie se déroulant à Bas-Lag et fut couvert de prix lors de sa sortie. Et ? La magie a de nouveau opéré. Une fois de plus, je me suis plongée avec délice dans la Nouvelle-Crobuzon et ses habitants divers et variés. Si vous ne connaissez pas du tout l’œuvre du romancier, ce livre — divisé en deux tomes dans la version française — est un endroit particulièrement riche où commencer.
Nous sommes à La Nouvelle-Crobuzon, cité cosmopolite dominée par la gare de Perdido (qui donne son nom au livre). Dans
la moiteur de l’été, nous y découvrons un couple trans-espèce : Isaac Dan der Grimnebulin, savant fou humain vivant en marge de la fac, et Lin, crachartiste khépri (regardez la couverture du tome 2 pour vous faire une idée de son apparence). Tous deux vont se trouver mêlés à une sombre affaire de trafic de drogue et à une épidémie de cauchemar qui s’abat sur la ville et laisse les victimes physiquement vivantes, mais ayant perdu leurs consciences.
Au fur et à mesure de l’histoire, Perdido Street Station vous fera découvrir l’ensemble de La Nouvelle-Crobuzon avec ses quartiers aux noms évocateurs : Chiure, Bercaille, Crachâtre, Le Marais-aux-Blaireaux, Le Palus-du-Chien, La Serre… Non seulement China Miéville s’est ingénié à la peupler d’une foultitude de races étranges (cactus humanoïde, garuda à tête de rapace, mainmises parasites allant par paire une dextrière et une senestre), mais é
galement d’un tissu social, économique et politique très dense et très riche. La science, propre au monde de Bas-Lag pourrait s’apparenter à certains talents magiques ou parapsychiques, mais elle a ses règles propres et donc ses limitations. Elle se mêle également étroitement à la vie sociale et politique de la ville notamment avec la bio-thaumaturgie et les ReCréations que celle-ci permet et leurs conséquences judiciaires et sur le marché de l’emploi. Et non seulement, China Miéville dévoile couche après couche, personnage par personnage, page après page, un monde fascinant, mais il n’en oublie pas de raconter une histoire qui happe son lecteur ou sa lectrice et l’entraîne jusqu’à la dernière page. Attention toutefois, l’auteur n’est pas amateur des happy ends. Traverser des événements aussi impressionnants et épiques ne sera pas sans traces pour ses protagonistes et tous n’obtiendront pas forcément l’issue espérée. Le voyage les aura changés et pour certains grandis. Et pour qui le lit ? Perdido Street Station est un récit riche, foisonnant et passionnant. À condition d’accepter de se perdre dans l’univers de Bas-Lag et de se laisser surprendre par votre guide China Miéville.

Perdido Street Station
de
China Miéville
traduction de
Nathalie Mège
Éditions
Pocket

Mort dans le jardin de la lune

Acheté sur un coup de tête en raison de sa couverture, Mort dans le jardin de la lune est pourtant une suite. Il s’agit du deuxième volume des mémoires de Pierre Le Noir, membre de la Brigade nocturne de Paris. Heureusement pour moi, même s’il semble se dérouler quelques heures à peine après la fin de Quartorze crocs, le roman de Martín Solares peut se lire indépendamment.
Après l’affaire précédente, Pierre Le noir pensait profiter d’un peu de repos en galante compagnie. Il apprend alors l’assassinat de son collègue Le Rouge (c’est le côté Reservoir Dogs du livre, chaque membre de la brigade a sa couleur) et va devoir en retrouver le meurtrier tout en échappant à un monstre à ses trousses.
Mort dans le jardin de la lune pourrait n’être qu’un roman policier historique de plus (ayant pour cadre Paris et la France de 1927), s’il ne mélangeait pas nombres d’éléments surréalistes au récit. La Brigade nocturne enquête en effet sur des crimes « insolubles », car impliquant des individus particuliers. Fantômes, garous, vampire, gargouilles, dragon, magicienne, mais également statues parlantes et écrivains populaires français d’époques révolues vont se mêler de l’enquête. Celle-ci prendra vite l’aspect d’un conte initiatique à rebondissements alors que Pierre Le Noir, avançant à tâtons entre les différentes règles des « nocturnes » et la malédiction qui le frappe, va découvrir peu à peu les dessous de sa ville, mais aussi de la brigade qui l’emploie.
Au départ assez décousu à la manière des artistes surréalistes et dadaïstes qui y sont des personnages secondaires, le récit de Martín Solares se fait vite captivant. Sautant sans arrêt d’une action à l’autre, il ne cesse de surprendre son lectorat et de l’émerveiller par les différentes associations et clins d’oeil qui en parsèment les pages. Sans toutefois le lasser de tant de frénésie, car le texte est heureusement assez court.


Mort dans le jardin de la lune
de
Martín Solares
traduction de Christilla Vasserot
Éditions
Christian Bourgois

Toi, l’immortel

Premier roman de Roger Zelazny, Toi, l’immortel a remporté un Hugo ex æquo avec Dune de Frank Herbert. Impressionnant pour un début non ? Et pourtant, Toi, l’immortel n’est pas exempt de défauts avec notamment une intrigue finalement assez décousue où les éléments clés se passent en coulisse ou dans les dialogues et non dans les nombreuses scènes d’action. Fouillis et dense, ce n’est pas le roman par lequel aborder l’œuvre de Roger Zelazny, même s’il en contient de nombreux germes…
Après la guerre des Trois Jours, la Terre a été dévastée par les différentes explosions atomiques. Des différents Lieux chauds sont nés des monstres et des mutants. La plupart des habitants de la planète ont fui dans l’espace et migré chez les « Peaux-Bleues », une race ancienne née près de Vega. La Terre, meurtrie, est devenue un musée et un lieu de tourisme pour les Vegans. L’un d’entre eux va faire appel au narrateur, Conrad Nomikos, pour lui servir de guide et de garde du corps. Ils vont donc se lancer dans un voyage dans l’Égypte et la Grèce où les retombées atomiques ont redonné naissance aux monstres des légendes…
Reprenant la trame des odyssées antiques, mais résolument ancré dans la science-fiction, Toi, l’immortel mélange mythologie grecque, littérature classique et considérations sur le nucléaire, les effets de la colonisation même « bénévole », et la façon dont on peut terminer une guerre. Même si un indice nous est donné dès la première phrase, « tu es un kallikanzaros », la nature même de Conrad n’est pas clairement définie : simple mutant, demi-dieu ou divinité ayant perdu la mémoire durant les Trois Jours ? Les trois hypothèses se tiennent et d’une lecture à l’autre, l’avis peut changer. S’il n’est clairement pas mon récit favori de Roger, ce roman annonce le reste de son œuvre. Conrad y est un proto Corwin, et les mythes grecs
revisités préfigurent ce que l’auteur fera des différentes mythologies : égyptienne, indienne, navajo, geste arthurienne, etc. Une fois de plus, le narrateur est un surhomme qui se débat avec les problèmes liés à sa nature et à son inadéquation avec son environnement. J’en conseille la lecture à ceux qui veulent tout lire de Roger Zelazny, mais ce n’est certainement pas le livre qui donnera envie de découvrir le reste de son œuvre. Il aurait même tendance à rebuter les nouveaux lecteurs.

Toi, l’immortel
de
Roger Zelazny
Traduction de Mimi Perrin

Éditions
Présence du futur

Les Agents de Dreamland

Que se passe-t-il si vous mélangez X-Files, mythologie des Grands Anciens telle qu’imaginée par Howard P. Lovecraft et voyage temporel ? L’une des réponses possibles pourrait être Les Agents de Dreamland, et son récit halluciné éclaté en plusieurs parties. D’un côté, nous suivons le Signaleur, un agent fédéral qui pourrait être le frère désabusé de l’Homme à la cigarette de la série créée par Chris Carter ou de ce vieux Dudley Smith cher à James Ellroy. Quelque part dans un coin désertique du sud-ouest des États-Unis, il doit échanger des informations sur une récente tuerie liée à un mouvement sectaire avec une homologue britannique qui le terrifie. De l’autre, nous suivons Chloé, ex-droguée californienne récupérée par le gourou de la secte et, on le comprendra vite, responsable du massacre. Mêlée à ceci, la disparition puis réapparition mystérieuse de la sonde New Horizons et un futur apocalyptique où des créatures insectoïdes ont asservi l’Humanité. Quel est le lien entre tous ces éléments, c’est ce que les histoires croisées de Les Agents de Dreamland veulent reconstituer.
Sauf qu’à trop vouloir bien faire, le lecteur s’y perd. En effet, ce court roman semble plus être une première partie d’une œuvre plus longue en devenir qu’un récit complet en soi. Qui sont les envahisseurs ? Comment passons-nous de la situation actuelle au futur apocalyptique visité par l’une des protagonistes ? Qu’est-ce que le Dreamland au juste ? Autant de questions qui resteront sans réponse. Et pourtant, malgré ce goût d’inachevé, Les Agents de Dreamland offre un prisme différent à la mythologie lovecraftienne, avec l’utilisation de monstres moins visibles que Cthulhu, Nyarlathotep ou les Shoggoths. Elle y mêle cette atmosphère propre aux conspirations gouvernementales qui firent les beaux jours des séries TV et certains films des années 90. Avec une certaine langueur dans l’écriture, magnifiquement restituée par la traductrice, évoquant Bagdad Café et sa bande originale sirupeuse.

Les Agents de Dreamland
de
Caitlin R. Kiernan
Traduction de Mélanie Fazi
Éditions Le Belial’

(critique initialement parue dans Bifrost n°99)

À moi seul bien des personnages

« Ne me fourrez pas dans une catégorie avant même de me connaître ! » Décidément, John Irving ne cesse de me ravir et de me redonner foi en l’humanité. Si À moi seul bien des personnages est bien plus récent que Le Monde selon Garp, ce roman est tout aussi étonnant et bien parti pour être régulièrement relu et prêté. Son narrateur, William Francis Dean Abbott dit Billy, nous parle de ses erreurs d’aiguillage, de ses béguins plus ou moins avouables, et de son adolescence dans une petite ville du Vermont puis de sa vie adulte. Classique non ? Tout à fait, sauf que Billy aime les femmes (celles avec un vagin et celles avec un pénis) et les hommes, sans modération et sans monogamie. Sauf que Billy est né en 1942 (tiens comme l’auteur) des amours éphémères de sa mère et d’un homme bien plus jeune qu’elle qui prendra le large quand il fut surpris à embrasser « une autre personne ». Et que dans sa famille d’acteurs de théâtre amateurs, si les frontières du genre sont floues depuis au moins deux générations avant sa naissance, les non-dits et les jugements de valeur des « femmes Winthrop » règnent en maître. De son adolescence à l’aube de ses soixante-dix ans, Billy nous raconte ses amours et ses amitiés, et la façon dont le fait de grandir dans une petite ville puis dans un internat de garçon lui donnera pour toujours une farouche « intolérance à l’intolérance ». Il y raconte également l’évolution des différentes communautés qui ne sont pas encore LGBTQ(IA) tout au long d’une bonne partie du XXe siècle : de la période où cela se vivait plus ou moins caché dans la Nouvelle-Angleterre puritaine aux premiers États légalisant le mariage homosexuel en passant par la frénésie des années 60 et 70 vite suivies par l’apparition du SIDA et l’horreur des premiers morts de cette maladie. Notamment le personnage magnifique de Miss Frost, bibliothécaire trans de la ville après avoir été dans les années capitaine de l’équipe de lutte du pensionnat de garçons, est l’un des parcours les plus intéressants du livre. Comme souvent chez John Irving, même les antagonistes sont traités avec humanité et compassion. Si Billy, le protagoniste (et par extension l’auteur), ne s’embarrasse pas des termes corrects du XXIe siècle, car ceux-ci n’existaient pas à l’époque des faits ; le récit fait preuve d’un respect et d’un amour égal pour l’ensemble des personnages, même s’il les plonge souvent dans des situations grotesques ou cocasses (le coup de foudre suite à la lecture de Madame Bovary dans les toilettes d’un bateau de guerre en pleine tempête est épique). Que vous soyez homo, bi, hétéro ou rien de tout cela, cis ou trans, faites vous du bien et lisez ce livre. Vous en ressortirez apaisé, le sourire aux lèvres.

À moi seul bien des personnages
d
e John Irving
Traduction de Josée Kamoun et Olivier Greno

Éditions
Points

L’univers en folie

Pourquoi parler en 2021, d’un livre publié pour la première fois en octobre 1949 ? Tout simplement parce qu’il est issu d’une lecture croisée avec Fawn du blog SF Elfette, et que celle-ci avait pour thème : les classiques de la SF. Nous voulions une lecture légère donc Fredric Brown s’est imposé comme une évidence, et étonnamment, je n’avais jamais lu le roman en question : L’univers en folie.
Bonne pioche, il est court, enlevé, drôle et arrive par moment à faire trembler la lectrice du 21
siècle que je suis. Et après avoir lu Histoire de la science-fiction en bande dessinée, et notamment les pages consacrées aux pulps américains, ce roman prend une dimension encore plus savoureuse.
Tout commence lorsque Keith Winston, journaliste dans une revue de science-fiction, se fait désintégrer par la rentrée explosive dans l’atmosphère terrestre de la première fusée envoyée vers la Lune. Plutôt que mourir, il se retrouve dans un univers très proche du sien, mais également très différent. Dans celui-ci, l’Humanité s’est installée sur d’autres mondes du système solaire et a croisé d’autres formes de vie, dont certaines viennent faire du tourisme dans l’état de New-York. Elle est en guerre contre les Acturiens, race d’extra-terrestres xénophobes qui tire surtout ce qui semble de près ou loin intelligents sans sommation. Comment survivre sans un sou en poche dans cet univers, où les gens le prennent pour un espion à la solde des Acturiens et ne rêvent que de lui trouer la peau ? Comment revenir dans un univers plus raisonnable et plus agréable pour lui ? Tel est l’enjeu du livre.
Ayant commencé par écrire des
polars, Fredric Brown s’y connaît pour mener une histoire en multipliant les coups de théâtre, sans temps mort tout en retombant toujours sur ses pattes. Et il maîtrise parfaitement l’humour loufoque et sarcastique : de la façon dont fonctionne le voyage spatial et du fait que les Martiens ne le maîtrisent pas car… ils ne portent pas de vêtements à la raison pour laquelle les cadettes de l’espace sont vêtues de bikinis à l’intérieur de leurs combinaisons transparentes (correspondant aux standards sexistes des couvertures des pulps de l’époque). Et l’ironie mordante de Fredric Brown ne se limite pas à se moquer des pulps, et de la facilité déconcertante avec laquelle nouvelles de tout poil se plaçaient dans leurs pages (il suffit juste de changer quelques éléments de décor pour passer de la science-fiction au récit historique ou à la romance). Il va rappeler les heures sombres de la Prohibition et des bars clandestins ou la façon dont le maccarthysme et les prémisses de la Guerre froide peuvent amener M. Tout-le-Monde à se méfier de son voisin. Sans parler de la façon dont il aborde la notion de multivers et ses conséquences.

L’univers en folie
de
Fredric Brown
traduction d
e Jean Rosenthal, révisée par Thomas Day
Éditions
Folio SF

Wombs

Que vous aimiez ou non les mangas, si vous aimez la science-fiction bourrée d’action et intelligente, après avoir lu les deux premiers tomes de Wombs, je ne peux que vous conseiller ce manga de Yumiko Shirai. Terminé en cinq tomes (le troisième est annoncé en français le 23 septembre prochain), ce titre a valu à son autrice d’être la troisième mangaka seulement à avoir reçu le Nihon SF Taisho Award (grand prix japonais de la SF, équivalent pour ce pays d’un Hugo pour la sphère anglophone) après Katsuhiro Otomo pour Dômu et Moto Hagio pour Barbara Ikai. Dès les premières pages, la justification de ce choix est évidente. Au croisement entre L’Étoffe des Héros et Alien, mâtiné de Full Metal Jacket, Wombs est un pur seinen, d’action et de science-fiction qui plonge son lectorat dans le quotidien de conscrits luttant pour défendre la planète où leurs ancêtres se sont établis. Sauf que… Ces soldates sont de jeunes femmes et qu’on leur implante un pseudo-embryon extra-terrestre, pour leur donner des pouvoirs de téléportation et de clairvoyance. Reprenant les codes du seinen d’action tels que définis par Akira, Yumiko Shirai les applique au cœur de la féminité : la grossesse et l’envie ou non d’avoir des enfants. Elle y aborde également des thèmes sensibles comme la colonisation et les relations avec les populations autochtones, la lutte des classes (la guerre se joue entre la première vague de colons, les « firsts » qui ont voyagé à bas prix, gelés en se trainant moins vite que la lumière ; et la seconde qui, plus aisés financièrement, a bénéficié de moyens techniques plus importants et est arrivé plus vite sur une planète déjà défrichée) ou la place de l’individu face au collectif. En suivant la trame de Full Metal Jacket, le premier tome nous plonge dans le bain en montrant la protagoniste, Mana Oga, fraichement recrutée chez les auxiliaires de transfert, à l’entraînement et découvrant l’armée de l’intérieur. Le suivant nous en dit un peu plus sur les entités implantées dans les soldates et leur pouvoir, mais également les raisons de cette guerre, tout en poussant les lecteurs à s’attacher à Mana Oga et ses coéquipières. Et à la fin ? Vous êtes tellement intrigués par cette histoire que comme moi vous piafferez d’impatience pour découvrir la suite.


Wombs
de
Yumiko Shirai
traduction d’Alexandre Goy
Éditions
Akata

Épées et magie

À l’heure où Conan le Barbare et autres Red Sonja vivent un renouveau aventureux dans la BD américaine, alors que Game of Thrones et The Witcher ont passionné les téléspectateurs du monde entier, vous reprendrez bien un peu de sword and sorcery, non ? En traduisant l’expression mot à mot pour son titre français, cette anthologie parue chez Pygmalion affirme ses ambitions : un condensé de ce que les auteurs et autrices de fantasy modernes font de mieux dans le registre épique. Vous le savez , si j’ai une certaine passion pour Red Sonja et le Cycle des épées de Fritz Leiber,  la fantasy en soi n’est pas mon genre de prédilection dans l’imaginaire.  Seule la curiosité m’a poussée à lire ce livre – curiosité qui ne fut qu’à moitié récompensée. Les grands noms du genre, à savoir Robin Hobb et George R. R. Martin, nous livrent deux nouvelles, respectivement L’Épée de son père et Les Fils du Dragon, situées dans leur univers de prédilection. En ce qui concerne Robin Hobb, FitzChevalerie fait une brève apparition pour prévenir les habitants du village du comportement des « forgisés ». La protagoniste, une enfant gâtée qui prend le parti de son père contre son instinct de survie, s’avère d’un ennui abyssal. George R. R. Martin replonge lui dans le passé du Trône de Fer via un récit sur la rivalité entre deux branches de Targaryen. Si vous avez aimé Game of Thrones, vous y retrouvez ce qui fait la saveur de la chose. Sinon, c’est une longue liste généalogique entrecoupée de meurtres tous plus gore les uns que les autres, de mariages bizarres et, par moment, la mention de différents dragons. Un récit qui clôt l’anthologie sur une impression… d’ennui profond (oui, encore). Pour le reste, hormis La Cascade, une nouvelle de flingue et de sorcellerie, de Lavie Tidhar, trop brouillonne et peu claire pour présenter un quelconque intérêt aux yeux de qui ne connaît pas le reste des aventures du personnage principal, les textes proposés se lisent sans déplaisir. La plupart (L’Épée Tyraste de Cecilia Holland, Que le meilleur gagne de K. J. Parker ou La Fumée de l’or est la gloire de Scott Lynch) s’avèrent même des récits plaisants, très classiques et, parfois, un brin téléphonés.
Pour autant, ce volume renferme quelques perles. Ainsi La Fille cachée de Ken Liu (dont il n’est plus démontrer la variété des styles) est une relecture du genre intrigante bien servie par un figure de voleuse refusant son rôle. Je suis bel homme, dit Apollon Freux de Kate Elliott ravira les amateurs de mythologie grecque et de comédie shakespearienne. Quant à  La Tour moqueuse , de Daniel Abraham, disons qu’elle porte bien son titre… Reste un volume inégal, qu’on réservera aux lecteurs fans et, par définition, motivés.

Épées et magie
Anthologie rassemblée par Gardner Dozois
Traduction de Benjamin Kuntzer
Éditions Pygmalion

(critique initialement parue dans Bifrost n°98)

Toutes les saveurs

Que diriez-vous pour une fois de quitter les rives de l’imaginaire pour un court récit mêlant Orient et Far West ? Même si Toutes les saveurs de Ken Liu se retrouve dans la collection Une Heure-Lumière de Le Belial’, la dimension surnaturelle est à peine esquissée : un soupçon sur l’identité du narrateur, une guérison de blessure un peu trop rapide pour être honnête… En revanche, ce récit intimiste fera largement appel à votre imagination et vous fera voyager de la Chine des Trois Royaumes (correspondant à la période allant de 220 à 280 en Europe) à l’Idaho en pleine ruée vers l’or.
Petite fille, Lily s’ennuie cette été-là dans Idaho City. Les nouveaux locataires de son père, des immigrants chinois chercheurs d’or, la fascinent. En particulier l’un d’entre eux, Logan ou plutôt Lao Guan (
c’est à dire le vieux Guan), un géant débonnaire au teint rougeaud qui la prend sous son aile et lui fait découvrir l’histoire et la culture de son pays d’origine. À charge pour elle et son père, de le guider lui et les siens dans ce Nouveau monde et cette nouvelle culture. Les chapitres alternent ainsi entre le présent de Lily et Lao Guan et les récits qu’il lui fait, que ceux-ci concernent un lointain passé avec l’histoire de Guan Yu, dieu de la guerre chinois, ou plus récent avec la traversée de ses compagnons et leurs premières expériences aux États-Unis pour construire les lignes de chemin de fer.
Par la forme du conte, Ken Liu s’attaque une nouvelle fois à une tranche d’histoire oubliée. Cette fois-ci de son pays d’accueil, les États-Unis (où il s’est installé préadolescent avec ses parents), et la façon dont les premiers migrants asiatiques ont été plus ou moins bien accueillis. Si Toutes les saveurs n’a pas la force de L’homme qui mit fin à l’histoire, il n’en a pas la dureté non plus. Même si le racisme et le quasi-esclavagisme que devaient subir ces travailleurs venus chercher fortune loin de leurs familles ne sont pas passés sous silence, Toutes les saveurs est l’un des récits les plus optimistes et doux que j’ai lu de Ken Liu. Attention, il donne faim, très faim.

Toutes les saveurs
de Ken Liu
traduction de Pierre-Paul Diurastanti
Éditions Le Bélial’

Nijigahara Holograph

Vous avez aimé Twin Peaks ? Vous voulez découvrir un mangaka original sans vous embarquer dans les treize tomes de Bonne nuit Punpun ? Ça tombe bien, le premier récit long d’Inio Asano, Nijigahara Holograph vient d’être réédité en France. Précédemment paru sous le titre Le champ de l’arc-en-ciel, il était épuisé depuis nombre d’années.
Alternant entre passé et présent(s), cette histoire suit un groupe de personnes ayant été dans la même classe de primaire l’année où la mère de l’une d’e
ntre elles a été retrouvée assassinée. Peu à peu en s’attachant à un ou l’autre des enfants (et des adultes qu’ils sont devenus), les noirs secrets des familles de Nijigahara se dévoilent et se mêlent les uns aux autres. Et, comme il aura l’habitude plus tard dans son œuvre, Inio Asano y montre ici une facette peu ragoûtante de la société où il vit : harcèlement scolaire normalisé, violences sexuelles diverses, relations familiales abusives, mais également dépression et suicide pour n’en citer que quelques-uns.
Pour autant, le mangaka ne souligne – à quelques cases près – pas le côté sordide de son histoire par des
images explicites ou choquantes. Il va utiliser la suggestion (quelques bleus dessinés sur l’épaule d’une petite fille qui tourne le visage), et les contrechamps pour cacher les corps martyrisés. Il dit sans trop en montrer et laisse son lectorat remplir les blancs de son histoire. D’autant que celle-ci, outre les sauts temporels incessants d’une décennie à l’autre, va s’attacher tour à tour à des personnages différents. Le lecteur fera alors fréquemment des retours en arrière pour vérifier un détail sur une page quelques chapitres plus tôt. Et l’épilogue propose plusieurs fins possibles apportant une paix plus ou moins définitive aux divers protagonistes.
Au final, Nijigahara Holograph est un polar bien noir avec une touche de surréalisme qui fascine et surprend. Dévoilant encore une autre facette d’Inio Asano…

Nijigahara Holograph
d’
Inio Asano
tra
duction de Thibaud Desbief
Éditions
Kana

PS : Pour découvrir avant d’acheter, Kana met à votre disposition un chapitre entier en numérique, accessible par ici.