The MurderBot Diaries – Fugitive Telemetry

MurderBot est de retour. Et dans cette novella, sa créatrice Martha Wells le plonge dans une intrigue digne des séries télévisées que l’androïde aime tant. Fugitive Telemetry se situe entre la dernière des quatre novellas, Exit Strategy, et son roman, Network Effect.
MurderBot
a ramené ses clients à bon port et se retrouve pour la première fois libre de ses mouvements. Et tombe sur un corps mort, qui n’est pas de son fait. Et voici, un synthétique de sécurité qui va devoir jouer les détectives pour retrouver le coupable et assurer les humains (augmentés ou non) que leurs vies n’est pas en danger par sa faute. Dialogue et quiproquo entre partenaires d’un jour qui se détestent avant de s’apprécier, savant mélange entre déductions, scènes d’action à la Mission Impossible ou l’Arme fatale dans l’espace et moments plus légers, Fugitive Telemetry s’empare de tous les clichés des films d’action et des séries policières pour les intégrer dans un cadre spatial et montrer les difficultés d’intégration de notre MurderBot sarcastique et dépressif favori qui cherche toujours sa place entre vie organique et robots. Et la résolution de l’affaire criminelle et ses différentes ramifications vont également une fois de plus le forcer à réévaluer ses positions. L’enquête est comme dans All Systems Red au cœur du sujet, mais ici MurderBot ne peut se reposer que sur ses cellules grises et devra composer avec des individus et des systèmes qui lui sont totalement étrangers.
Formellement, en renouant avec un format plus court, Martha Wells gagne en efficacité sur les MurderBot Diaries. Contrairement à Network Effect, elle ne permet pas de temps à rée
xpliquer ce qu’est MurderBot et quelles sont ses capacités. Du coup, qui n’a pas lu les premières histoires manquera peut-être un peu de contexte pour comprendre les relations entre MurderBot et les personnages venus de Preservation, mais cela n’empêchera pas d’apprécier cette histoire. Et les habitués des saillies de MurderBot retrouveront avec plaisir une SecUnit bougonne et finalement plus aimable qu’elle ne veut le croire elle-même. Si vous ne lisez pas en anglais, patience, L’Atalante a déjà prévu une traduction en français.

Fugitive Telemetry
de
Martha Wells
Éditions
Tor

Garth Nix

J’avais déjà vu passer le nom de Garth Nix, mais dans mon esprit celui-ci était associé à de la fantasy jeunesse classique, genre que je goûte peu. Puis un article sur Tor.com m’a donné envie de lire son dernier roman et du coup de lire l’une de ses nouvelles qui dormait dans un coin de ma liseuse. Deux œuvres différentes…

The Left-Handed Booksellers of London

Dernier roman en date de l’auteur, il s’agit d’un livre dit « young adult » (catégorie marketing fourre-tout pour grands adolescents et jeunes adultes quel que soit le genre avec parfois du gore, mais rarement des scènes explicites) d’urban fantasy de la variété britannique (bien que l’auteur soit australien avec une bonne connaissance de l’Angleterre). A priori, la trame en est on ne peut plus classique. Arrivant à l’âge adulte, une jeune fille part à la ville en quête du père qu’elle n’a jamais connu. Elle y rencontrera une famille de libraires magiciens gardiens de la frontière entre l’Ancien et le Nouveau Monde. Et elle est le nouvel enjeu d’une très vieille lutte. Sauf que… Nous sommes en 1983, que la jeune fille en question est une petite punkette qui ne se laisse pas facilement démonter, et que la famille de libraire est assez loufoque et peut-être plus dangereuse que protectrice. Ajoutez-y un système de magie bien pensé, une utilisation d’un patchwork de créatures issues des mythes britanniques, celtes et nordiques et d’autres créations originales, un soupçon de romance, de l’action à revendre et vous obtiendrez un livre très agréable à lire à défaut d’être inoubliable.

The Left-Handed Book
de 
Garth Nix
Éditions Katherine Tegen Books

Dislocation Space

Cette nouvelle s’adresse, elle, à un public adulte et relève de la science-fiction. Elle est disponible gratuitement sur le site de Tor.com. Nous sommes dans l’URSS, quelques années après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Staline a fait déporter dans un camp en Sibérie son ex-sniper privée. Devenue la prisonnière KH112, elle va être rappelée pour une mission scientifique où ses talents loin des armes à feu seront nécessaires.
À travers cette courte histoire à la chute légèrement optimiste, Garth Nix arrive en peu de mots, et aussi peu de personnages, à dresser un portrait terrifiant du stalinisme et de ses pires errements. KH112 est une
femme blessée et usée jusqu’à perdre quasiment toute émotion. Et pourtant, au fond du trou, elle saura trouver une minuscule porte de sortie. Ce Dislocation Space me marquera plus que le roman précédent. Bien joué !

Dislocation Space
de Garth Nix
Disponible sur Tor.com

Trois polars : deux réussites et un semi-échec

Je ne sais pas vous, mais personnellement je dévore les polars par période, les uns à la suite des autres. Et là, j’en ai enchaîné plusieurs dont ces trois-là très différents les uns des autres. Commençons par le moins bon, avant de continuer deux purs bonheurs de lecture, très différents l’un de l’autre.

Troubled Blood
Cinquième volume des aventures de Cormoran Strike, le détective unijambiste créé par J.K.Rowling sous son pseudonyme de Robert Calbraith, ce Troubled Blood se lit tout aussi facilement que les quatre premiers, sans pour autant apporter autant de satisfaction que Lethal White. D’autant plus que ce que je reprochais au volume précédent est amplifié dans Troubled Blood entre Robin et son divorce et Cormoran Strike, sa famille et son ex. Plus encore, j’ai été gênée par la façon dont l’auteur insère ses obsessions sur sa vision du féminisme aux forceps dans cette histoire quitte à faire régresser la psychologie de ses deux protagonistes. L’affaire principale est ici un « cold case » où une femme leur demande d’enquêter sur la disparition de sa mère 40 ans auparavant et chercher à savoir si celle-ci fut victime d’un tueur en série. Le premier détective chargé de l’affaire en plein burnout a parsemé ses notes de considérations ésotériques et astrologiques rendant son raisonnement encore plus compliqué à comprendre. S’y mêlent des histoires sur la vie de l’agence, de ses différentes affaires et des employés qui y travaillent sous les ordres de Cormoran et Robin. Si le style de Robert Calbraith est toujours aussi fluide et que les pages se tournent toutes seules, la révélation du nom de l’assassin, autre tueur en série jusqu’ici non détecté, tombe comme un cheveu sur la soupe et m’a personnellement laissée dubitative. S’il doit y avoir un sixième volume, j’espère que celui-ci se concentrera plus sur la partie policière et surtout qu’il s’éparpillera moins dans tous les sens.

Troubled Blood (a Strike novel)
de Robert Galbraith
Éditions Sphere

Je m’appelle Requiem et je t’…
Vendu comme le croisement improbable de Don Camillo et de San-Antonio, Je m’appelle Requiem et je t’… fait partie de la longue tradition des polars humoristiques à la française plus ou moins réussie. Ici, le protagoniste est un prêtre exorciste plus armé d’un gros calibre et d’une bouteille de whisky que d’un crucifix et d’un flacon d’eau bénite. Quand l’une de ses paroissiennes, camgirl de profession, vient en confession lui parler de la proposition hautement illicite et immorale qu’elle a reçue, il va l’aider et exorciser à sa façon la lie du Dark Web. Hormis sa qualité de prêtre et son franc-parler, ce Requiem n’a que peu à voir avec Don Camillo. En revanche, il se veut une descendance directe de San Antonio : apparence similaire et trame de récit directement inspirée des aventures littéraires du commissaire. Il dispose juste d’une mise à jour liée à la profession de la paroissienne et de la bonne connaissance technique des tréfonds du Web et des outils adaptés pour s’y aventurer de la part du prêtre. Le tout forme pour le lectorat adepte d’argot, un livre à consommer vite fait bien fait sans bouder son plaisir.

Je m’appelle Requiem et je t’…
de Stanislas Petrosky
Éditions Eaux troubles

The Last Show
Des différents polars de Michael Connelly, mes préférés mettent en scène Harry Bosch, son flic de LA désabusé et amateur de jazz. Via celui-ci, j’ai découvert avec Dark Sacred Night, Renée Ballard. Et je me suis finalement décidé à lire le premier livre où celle-ci apparaît, The Late Show (paru en français chez Calmann-Lévy sous le titre passe-partout de En attendant le jour). Et ? Ce fut un régal. Cette détective à moitié SDF amatrice de surf et cantonnée aux heures nocturnes pour avoir repoussé les avances de son supérieur à la prestigieuse section Homicide me plait décidément. Dans ce livre, elle va au cours d’une même nuit, intervenir sur trois scènes de crime, dont les enquêtes vont s’entrecroiser jusqu’au bout : une vieille femme cambriolée à domicile, une prostituée transgenre laissée pour morte après avoir été longuement torturée et une fusillade dans un night-club. Avec The Late Show, Michael Connelly présente une nouvelle facette de la vie nocturne du LAPD à travers les yeux d’une protagoniste plus jeune que ses personnages habituels, ce qui est assez rafraîchissant. La prochaine histoire mettant en scène Ballard et Bosch, The Dark Hours, est prévue pour le 7 novembre 2021. D’ici là, bonne lecture !

The Late Show
de Michael Connelly
Éditions Orion

Folklorn

Quand j’ai choisi ce livre, je pensais lire un livre de science-fiction ou de fantasy contemporaine, surtout venant d’une maison d’édition nommée Erewhon. Raté ! Si parfois l’imaginaire se cache dans la littérature blanche, quitte à être primé, Folklorn d’Angela Mi Young Hur prouve que l’inverse est également possible.
Tout commence pourtant comme dans The Thing et moult récits d’horreurs. Sur une base scientifique en Antarctique, Elsa Park, physicienne américaine d’origine coréenne finit son séjour de six mois passés à y chasser les neutrinos. Souffran
t d’insomnie en raison de l’absence de nuit véritable, elle revoit son amie d’enfance imaginaire qui lui rappelle les contes de sa mère remplis de filles et de sœurs aux destins tragiques. Et si ce n’était pas que de la fiction ? Et si ces contes étaient d’une certaine façon sa propre histoire familiale répétée depuis des générations de mère en fille ?
Entre l’Antarctique, la Suède et la Californie, Angela Mi Young Hur dresse un portrait de femme torturée cherchant sa place dans le monde en perçant peu à peu les secrets de son passé. Fille de deux immigrants coréens traumatisés dans leurs adolescences par la guerre qui a coupé en deux leur pays, Elsa ne s’est jamais sentie à sa place dans cette famille entre un père abusif, une mère manipulatrice et un grand frère trop rêveur. À tel point qu’elle ne fait que la fuir, d’abord en obtenant une bourse pour
une école prestigieuse à l’autre bout du pays, puis pour un doctorat sur deux continents différents. Mais cette amie d’enfance et la mort de sa mère vont la replonger en plein dedans.
J’avoue avoir eu du mal à entrer dans Folklorn pour deux raisons principales. D’une part, parce que je ne m’attendais pas à ce genre de récit où dans un même chapitre l’autrice mêle les époques et où elle entrecoupe la narration de sa protagoniste par des contes folkloriques et des messages qui sont destinés à Elsa. Et d’autre part, parce que, contrairement à la plupart des héroïnes, Elsa n’est pas franchement aimable. Venue d’une famille dysfonctionnelle, elle apparaît froide, arrogante, prompte à se positionner en victime et surtout suprêmement égoïste. À se demander comment Oskar, Jester ou Linnea peuvent supporter aussi facilement ses caprices et ses sautes d’humeur, sans jamais la remettre à sa place…
Pourtant, le style de l’autrice m’a retenu au fil des pages, malgré des pauses fréquentes et en y intercalant d’autres lectures. L’animosité ressentie à la lecture envers Elsa n’est que le reflet de la piètre estime que celle-ci a d’elle-même. Et au fur et à mesure qu’elle dénoue les fils des récits de sa mère, elle fait la paix avec son passé et sa famille, et devient elle-même plus aimable.
Finalement, dans Folklorn, Angela Mi Young Hur donne la parole à ceux qu’on n’entend peu ou presque pas : les « secondes générations » perpétuellement tiraillées entre le pays d’où viennent leurs parents et celui où elles vivent et sont parfois nées comme Elsa.
Angela Mi Young Hur y parle également d’une forme de racisme plus insidieux, car n’étant pas forcément composés d’actes malveillants, et des préjugés liés à l’apparence physique. La narratrice y succombe d’ailleurs en rencontrant Oskar, coréen d’apparence comme elle, mais adopté et ayant grandi toute sa vie en Suède et donc bien plus européen de comportement et d’attente que l’Américaine sans filtre qu’elle est. En résumé, Folklorn est un texte bien plus fort que les premières pages ne le laissaient supposer.

Folklorn
d’
Angela Mi Young Hur
Éditions
Erewhorn

Roma Eterna

Et si nous venions de fêter la nouvelle année 2774 ? Et si l’Empire romain ne s’était pas effondré, mais avait perduré au moins jusqu’au XXe siècle ? C’est le postulat que Robert Silverberg utilise pour son uchronie, Roma Eterna (ou Roma Æterna dans la traduction française), une collection de nouvelles sur ce thème écrites au film des ans et rassemblées dans un même recueil en 2003. Chacune d’entre elles s’intéresse à une période différente de l’Histoire et souvent à une partie différente de l’Empire même si tous les regards se tournent toujours inévitablement vers l’éternelle Rome. Le prologue, simple discussion entre érudits, nous montre le point de divergence choisi : Moïse n’a pas réussi à traverser la Mer rouge et les Hébreux ne sont qu’une peuplade parmi d’autres de l’Égypte. Le monothéisme ne s’est pas développé hors de leur rang et donc plus tard, le christianisme n’a pas envahi l’Empire. Et la morale judéo-chrétienne n’aura jamais cours. Ce qui dans les histoires à venir apparaît clairement dans les relations des personnages entre eux.
With Caesar in the Underworld s’intéresse sur le ton du polar aux bas-fonds de Rome alors que la division entre Empire de l’Ouest (avec Rome pour capitale) et Empire de l’Est (avec Byzance) est déjà actée, mais où les deux moitiés s’entendent encore suffisamment pour que les Romains de l’Est aident ceux de l’Ouest à repousser définitivement les barbares.
A Hero of the Empire change de ton. Sous forme d’une longue lettre à mi-chemin entre le récit de voyage et la plaidoirie, cette nouvelle raconte comment un homme à la vie trop dissolue pour la cour de l’Empereur se retrouve en exil à La Mecque. Là, il se lie avec les notables locaux pour éliminer un jeune marchand charismatique un peu trop zélé dans son prosélytisme du monothéisme. Et qui, selon lui, à terme menacerait la stabilité de l’Empire. The Second Wave nous fait faire un bond de cinq siècles et traverser un océan. À travers les yeux d’un jeune légat, nous assistons à la deuxième tentative de conquête dans un univers hostile et totalement étranger aux habitudes de la légion. Entre récit de voyage et histoire militaire, ce court texte est celui qui offre le plus de dépaysement à son lecteur.
Waiting for the End est le récit mélancolique des derniers jours de l’Empire romain d’Occident. Épuisé par les conquêtes du précédent texte, et en proie à une guerre fratricide entre Grecs et Romains, l’Empire s’effondre sous les yeux d’un secrétaire de l’Empereur pris entre plusieurs loyautés.
Trois siècles plus tard, An Outpost of the Realm nous offre pour la première fois le point de vue d’une femme. Nous sommes dans la peau d’une noble veuve vénitienne (longtemps sous la partie byzantine de l’Empire) qui doit se faire à l’hégémonie de Rome dans l’Empire alors que le nouveau proconsul envoyé dans sa ville est si séduisant. Ici, c’est par petites touches que l’uchronie se fait sentir : la liberté de ton et d’action de la veuve, les différents cadeaux et récits de voyages du proconsul… Un intermède plus calme, mais très agréable. Contrairement à Getting to know the Dragon qui est, à mon goût, la nouvelle la moins intéressante du récit. Elle n’a pour seul mérite que de nous faire passer l’équivalent dans cette trame temporelle des Grandes découvertes et des Lumières d’un seul coup, sans oublier une description clinique des horreurs commises durant la rencontre avec les « bons sauvages ». The Reign of Terror est lui un texte haletant et dur sur la façon dont l’Empire doit se maintenir coûte que coûte malgré la folie de ceux qui le dirigent. Via Roma, écrit comme le journal de voyage d’un jeune lord britannique, en est le pendant. En nous mettant dans le rôle d’un ingénu découvrant l’Italie et les mœurs de la haute société romaine, il nous fait vivre les derniers jours de l’Empire et l’instauration de la Seconde République. Tales from the Venia Woods en prend la suite avec un conte de fées crépusculaire au plus profond de la forêt autrichienne et la fin de celui qui fut le dernier Empereur. Enfin To The Promised Land nous ramène aux Hébreux d’Égypte et à leur rêve de nouvel exode dans les étoiles.
À chaque nouvelle ou presque de Roma Eterna correspond une période historique identifiable dans notre ligne temporelle. Et chaque récit est écrit dans le style en vogue à cette période (mais dans un anglais moderne). Certains se dévorent plus vite que d’autres, mais tous captivent par l’attention accordée aux petits détails, et la psychologie de leurs personnages à la fois si proche et si différente de la nôtre. Les Romains sont tour à tour présentés avec un mélange de stoïcisme et d’hédonisme tout en ayant conscience du poids de leur histoire et des responsabilités et de l’immobilisme qu’elle entraine.


Roma Eterna
de Robert Silverberg
Éditions Harper Voyager

The Only Good Indians

J’en ai lu des histoires de fantômes et de possession. J’en ai lu des histoires de vengeance. Mais je dois dire que The Only Good Indians est la première du style où le monstre est un grand herbivore peu connu pour son caractère offensif au naturel : le wapiti. Et on ne parle pas d’un vieux mâle voulant protéger sa harde, non. Mais d’une jeune femelle tuée avant même sa première mise bas.
En résumé, le dernier roman en date de Stephen Graham Jones n’a rien d’impressionnant : quatre Indiens Blackfeet ont braconné le dernier samedi avant Thanksgiving
sur les terres des Anciens. Ils ont fait un carton sur un troupeau de wapitis, tuant neuf bêtes avant d’être rattrapés par le garde-chasse. Dix ans plus tard, les wapitis tués et en particulier l’une d’entre eux, se vengent…
À la lecture, The Only Good Indians est un mélange détonnant entre l’horreur gothique de Shirley Jackson ou d’Henry James, du sens du détail et du grotesque du quotidien de John Irving et d’une plongée dans la vie d’Indiens Blackfeet (et Crow pour partie) au 21
siècle, qu’ils soient encore dans la réserve ou non.
Le roman ne se lit pas d’une traite, et il met du temps à se dévoiler. La mort du premier chasseur, Ricky,
peut paraître comme un banal fait divers dû à une consommation excessive d’alcool. Lorsqu’on passe à Lewis, les premiers indices sont posés, mais une fois de plus : tout est ambiguë. Est-il hanté par un fantôme animal ? Ou sa culpabilité le fait-elle halluciner ? Il n’y a qu’une fois de retour dans la réserve que le voile est levé. Même si pour vengeresse qu’elle soit, l’âme du wapiti reste une cervidé dans sa tactique. Elle ne se révèle au grand jour que rarement et n’agit le plus souvent que dans l’ombre, soit quand aucun témoin ne sortira vivant de la scène soit en manipulant ses victimes.
Attention cependant, ayez le cœur bien accroché. Pour un livre de genre, The Only Good Indians ne contient que peu de scènes horribles. Cependant, quand elles sont présentes, l’auteur ne prend pas de gants et, sans rajouter de l’hémoglobine à outrance, ne lésine pas sur les détails. Quant à l’atmosphère du roman,
elle varie d’un chapitre à l’autre suivant les personnages suivis, mais offre à chaque fois une plongée dans la vie et l’âme de l’intéressé passionnante. J’avoue avoir eu un gros coup de cœur pour Denorah et son père. Et, à la différence de Galeux, j’ai aimé mettre un nom sur les narrateurs.
Si vous ne lisez pas en anglais, patientez quelques mois, il semblerait qu’un éditeur français le publie prochainement. À suivre ?

The Only Good Indians
de Stephen Graham Jones
Éditions Simon and Schuster

Harrow the Ninth

Après avoir dévoré Gideon the Ninth, le premier roman de Tamsyn Muir, j’attendais avec impatience et crainte sa suite, Harrow the Ninth. En effet, les deuxièmes épisodes d’une trilogie sont toujours des moments délicats où il est si facile de se reposer sur ses lauriers en accentuant les points forts du premier roman et en laissant doucement l’intrigue évoluer vers sa conclusion.
Ce n’est pas du tout la voie choisie par l’autrice bien au contraire. Là où le premier était un mélange entre le huis clos psychologique et l’horreur avec la découverte d’un palais mortel pour ses visiteurs, le second plonge plus clairement dans le space opera, mais également l’étude de caractère et une bonne vieille énigme policière.
Fin du tome un oblige, nous changeons de narratrice. Nous changeons également d’époque et l’histoire commence quelques semaines ou mois après la dernière page du livre précédent, même si elle ne manquera pas de flashbacks vers un passé récent ou nettement plus lointain. Et, pour ajouter à la confusion vécue par la narratrice, certains chapitres sont racontés à la deuxième personne tandis
que s’intercalent d’autres qui semblent revisiter les événements passés le sont à la troisième personne. Et l’histoire y est différente notamment avec un changement important dans le duo cavalier/nécromancienne de la IXe maison. Cette confusion est entretenue pour le lecteur jusqu’au milieu de l’ouvrage où à la fin d’un chapitre, deux petites lettres fournissent un éclairage totalement différent pour comprendre tout ce qui vient de s’écouler : « me ».
Ce qui ne semblait être que le deuil délirant d’une jeune nécromancienne ayant perdu/absorbé son âme sœur et plongée dans une guerre spatiale (avec des fantômes de planètes !) dont elle ne maîtrise pas les règles va alors prendre tout son sens. Il s’agit en réalité d’une arnaque d’une profondeur rarement atteinte pour déjouer les plans de Dieu lui-même, à savoir un empereur nécromant du nom de John Gaius grand amateur de thé et de biscuits au gingembre. Ajoutez y que les plans de notre chère Harrow, la nécromancienne de l’histoire, vont se retrouver mêlés à une intrigue politico-sentimentalo-familiale qui prend ses origines 10 000 ans dans le passé et vous serez sûr d’être accrochés jusqu’à la dernière page tout en allant de surprise en surprise.
Et si Harrow n’a pas la fougue et la verve de Gideon, Tamsyn Muir fait toujours preuve d’une écriture brillante dans ce deuxième tome. Elle mêle intimement les références les plus incongrues, les scènes de la vie ordinaire (comme Harrow s’essayant à la cuisson d’une soupe de légumes) et la débauche d’os, de sang et de revenants qui se justifient pleinement dès que des nécromanciens veulent vider leurs querelles. Elle y fournit également ce qui, à mes yeux, manquait dans le premier : une explication semi-rationnelle sur la façon dont la magie fonctionne dans ce futur galactique avec deux puissances opposées (thanergy et thalergy) q
ui peuvent se compléter et un ancrage génétique à la magie du sang. À dévorer d’urgence en attendant le tome 3 : Alecto the Ninth prévu en 2022.

Harrow the Ninth
de Tamsyn Muir
Éditions Tor

Judge Dee and the Limits of the Law

©Red Nose Studio

Les histoires de vampires se suivent et ne se ressemblent pas sur le blog. Après une vision particulière du voyage du Demeter dans Dracula, voici Judge Dee and the Limits of the Law, une vignette vampirique préparée par Lavie Thidar. Loin du cyberpunk de son roman Central Station, l’auteur joue ici avec des figures mythiques et littéraires venues d’un peu partout.
Commençons par le Judge Dee du titre calqué sur un détective de fiction chinois connu tant en littérature qu’au cinéma. Il est accompagné par Jonathan, un jeune anglais qui lui sert de greffier. Dans un rôle similaire à celui de Jonathan Harker dans Dracula. Tous les deux parcourent l’Italie du Nord à la manière d’un certain Guillaume de Baskerville dans Le Nom de la rose.
Sauf que… ce Judge Dee est un vampire et sert à la fois d’enquêteur, de juge et d’exécuteur (comme un certain Judge Dredd en passant) pour les crimes de ses semblables contre la loi vampirique. Dans cette histoire, il va être amené à régler de manière sanglante un conflit de territoires entre deux barons vampiriques. À moins qu’on ne se soit joué de lui ?
Même si l’univers est à l’opposé de Central Station, Lavie Tidhar traite ses personnages, même les plus rustres, avec délicatesse et humanité. L’histoire nous est d’ailleurs rapportée par Jonathan, un être humain. Et contée comme un récit de veillée au coin du feu… Pour rire aux dépens des vampires, ou avec eux ? Cette courte nouvelle est disponible gratuitement en ligne sur le site de l’éditeur.

Judge Dee and the Limits of the Law
de Lavie Thidar
Éditions Tor

Dead Lies Dreaming

Actualité britannique oblige, le dernier volume de la série The Laundry Files de Charles Stross n’est pas une suite à The Labyrinth Index, mais un épisode concomitant aux événements racontés dans les derniers livres. Dans Dead Lies Dreaming en effet, nous ne suivons plus les aléas d’espions au service de l’administration qu’elle soit ancienne ou nouvelle aux ordres du Pharaon Noir, mais de citoyens presque ordinaires de Londres qu’ils soient voleurs à la petite semaine, ancienne inspectrice de police recyclée dans le secteur privé ou bras droit d’un multimillionnaire aux ambitions démesurées.
Sauf que… Ces citadins ordinaires n’en sont pas et ont des superpouvoirs liés à la résurgence de la magie. Certains en sont conscients et savent les risques encourus à trop l’utiliser (à savoir une forme particulièrement sévère de démence précoce) et les autres non et se révèle très créatifs avec. Partant de trois directions différentes, ils vont se lancer dans une quête pour mettre la main non pas sur le Necronomicon, mais sur son index tout aussi redoutable, croisant au passage la route de Jack L’Éventreur, de Peter Pan et de la Fée Clochette et d’une version de 007 qui ne brille pas par son intelligence.
Même si l’on n’y retrouve pas Bob Howard ni aucun des personnages habituels de la série, Dead Lies Dreaming reprend le cocktail qui fait le succès de The Laundry Files : de l’action, une critique de la société britannique assez féroce, un mélange improbable entre informatique, comptabilité et magie (avec l’une des démonstrations les plus claires qui soient du moteur de recherche Shodan et des dangers des outils connectés non sécurisés) et des personnages qui sont loin d’être parfaits, mais qui sont tous très attachants. Le jeune Game Boy avec sa passion pour les jeux vidéos, sa façon de chercher l’affection de sa famille choisie pour oublier les exigences de sa famille d’origine en particulier m’a émue et fait trembler alors qu’il est loin d’être l’un des moteurs de l’action. Sans oublier, comme souvent avec Charles Stross, une bonne dose de sarcasme, d’ironie et de comique de situation qui fait que même en plein cœur d’un roman fantastique tirant sur l’horreur, vous allez éclater de rire au milieu d’une page ou de la nuit…

Dead Lies Dreaming
De
Charles Stross
Éditions
Orbit

The Relentless Moon

À l’heure où l’univers de Lady Astronaut of Mars fait ses premiers pas en version française avec la sortie de Vers les étoiles (The Calculating Stars) chez Denoël et de Lady Astronaute, une collection de nouvelles dans le même univers, chez Folio SF, penchons nous sur le troisième roman de cette série conçu par Mary Robinette Kowal : The Relentless Moon.
L’action débute en 1963 et Elma York, l’héroïne des deux premiers romans est en route pour Mars. Sur la Lune, la base est devenue une véritable colonie avec des résidents permanents, un musée et un restaurant (qui comme tout bon cliché américain qui se respecte s’appelle Le Restaurant et est tenu par un couple de Français)… Sur Terre, le programme spatial se poursuit tant bien que mal malgré des tensions croissantes entre les pays membres et une activité renouvelée des Earth First, terroristes voulant arrêter la course à l’espace au profit des populations terriennes.
Dans The Relentless Moon, nous suivons le point de vue de Nicole Wargin, ancienne WASP et faisant partie des six « astronettes » originales comme Elma York, mais également ancienne espionne durant la Seconde Guerre mondiale et femme du gouverneur du Kansas. C’est également une femme fragile, égoïste et entêtée voulant à tout prix cacher son arthrite et son anorexie pour rester dans le programme spatial. Alors que les sabotages se multiplient sur Terre, elle est chargée d’accompagner de nouveaux colons sur la Lune pour s’assurer qu’Earth First ne s’y est pas implanté également. Évidemment, les sabotages sur la Lune commencent dès l’arrivée et, pour corser le tout, une épidémie de polio se déclenche dans la population. La colonie va-t-elle survivre ?
Si The Relentless Moon se lit tout aussi bien que les deux premiers romans, je lui ai trouvé quelques longueurs par rapport aux autres. Sur Terre, l’action tarde à démarrer et sur la Lune, les sabotages s’enchaînent les uns après les autres avant d’être « miraculeusement » résolus dans les deux derniers chapitres. Et personnellement, je me serais passée de l’épilogue en forme de « happy end » de contes de fées. Pour autant, The Relentless Moon arrive à renouveler la série en s’orientant vers une trame différente. Nous ne sommes plus dans un récit pur de conquête spatiale, mais dans un roman d’espionnage qui se passe pour partie dans un environnement clos à 1/6e de G. En changeant de protagoniste, le ton de l’histoire a changé. Nicole Wargin est nettement moins sympathique qu’Elma York, mais elle est également beaucoup plus nuancée. Si le couple qu’elle forme avec son mari est clairement inspiré par celui de Jackie et John Fitzgerald Kennedy, la femme elle-même n’est pas parfaite. Elle fait des erreurs, peut se laisser aveugler par ses obsessions ou sa colère, mais elle en est consciente et les individus qui l’entourent aussi. Du coup, du point de vue des personnages, ce troisième roman est le plus équilibré des trois et humainement le plus intéressant. Le fait est qu’il présente également la vie de ceux et celles restant à terre pendant que leurs conjoints s’engagent dans des missions longue durée, mais également un moment souvent oublié dans les œuvres de science-fiction : la deuxième et la troisième étape de la colonisation. La Lune n’y est plus simplement un but d’exploration scientifique, mais devient un lieu de vie permanent où il faut commencer à réfléchir à une autosuffisance à long terme par rapport à la planète mère… Sans reproduire les mêmes erreurs. Un quatrième roman, The Derivative Base, est annoncé pour 2022 et nous y verrons peut être la deuxième étape sur Mars, à moins d’explorer une autre partie du système solaire ?

The Relentless Moon
De
Mary Robinette Kowal
Éditions Tor