Talisman

Décidément Livr’S a un certain talent pour dénicher des thrillers singuliers. Après les deux derniers romans de Graham Masterton et La divine proportion de Céline Saint-Charle, ce Talisman de Gilles Debouverie ne manque pas non plus d’originalité.
De quoi parle-t-il ? De Dorothy, psychopathe passant de corps en corps pour commettre les crimes les plus effroyables, à commencer par le massacre systématique d’une famille entière lovée des mains de la benjamine de 9 ans.
Pourquoi ces sauts ? D’où vient-elle ? Et comment cela se terminera-t-il ? Telles sont les questions que va se poser la lectrice. Ce ne sont pas en revanche les mêmes interrogations pour les protagonistes, en raison même de la structure du livre. En effet, l’histoire est racontée en alternant les points de vue : un chapitre sur deux est du point de vue de la police des habitants de la petite ville de Nouvelle-Angleterre où se situe l’action, en particulier celui de la lieutenante Carla Mendez ; un du point de vue de Dorothy et, comme un bruit d’écho, des corps qu’elle possède successivement. Du coup, même si l’action est bien rythmée, ne vous attendez pas à vous attacher aux personnages ou encore moins à trembler pour leur sort. D’autant que le langage de Dorothy, censée avoir vécu les procès en sorcellerie de Salem, ne correspond pas franchement à celui d’une paysanne du XVIIe siècle, ni même à une femme. Il reste trop « masculin » y compris dans ses préoccupations, et bien trop vulgaire pour être crédible. Néanmoins, j’ai quand même passé un agréable moment de lecture et trouvé dans Talisman, ce que j’attends d’un thriller : être surprise, ne pas savoir où l’histoire va me mener et courir découvrir la fin. Beau boulot !

Talisman
de 
Gilles Debouverie
Éditions
Livr’S

Quand la science explore l’histoire

Au croisement du monde criminel judiciaire et de l’anthropologie, il y a la médecine légale. C’est sous cet angle que Philippe Charlier, avec l’aide de David Alliot, balaie l’histoire de l’espèce humaine, du paléolithique à Louis XVIII. Principalement confiné à l’Europe, car s’appuyant sur les différents travaux de recherche et voyages menés par l’auteur, ce livre se découpe en quatre époques (Préhistoire, Antiquité, Moyen Âge, Renaissance et époque moderne) et une quarantaine de vignettes. Qu’il s’agisse d’examiner le dossier de patients célèbres comme Robespierre ou Jeanne d’Arc ou d’anonymes comme l’amputé de Buthiers-Boulancourt, chaque chapitre nous présente l’Histoire sous un jour différent. Vous y apprendrez comme la solidarité jouait envers les infirmes de l’époque préhistorique à la Renaissance, vous verrez comment on a déterminé comment sont mortes les favorites des rois, et identifié leurs restes ou encore comment authentifier le masque mortuaire de Robespierre. Les exemples sont nombreux et plus que variés. Et les morts anonymes comme la jeune Romaine souffrant de calculs sont tout aussi passionnants et presque plus touchants que les célébrités de l’histoire. Et l’étude du passé permet d’en réparer les erreurs (comme restituer aux bons descendants certaines reliques se trouvant dans des musées occidentaux) ou d’apprendre des éléments qui pourront servir dans des enquêtes modernes (sur la combustion des corps accidentelle ou criminelle par exemple).
Les textes sont truffés d’anecdotes variées (telle que comment déterminer le statut d’homme libre romain ou grec en regardant une statue nue) et les auteurs tiennent en haleine leur public. Le tout en insistant particulièrement sur le respect dû aux morts, patients du médecin légiste ou de l’anthropologue qui les étudie, que ceux-ci soient relativement récents ou bien plus vieux. Pour peu que vous vous intéressiez au passé, c’est un livre à vous procurer sans attendre.

Quand la science explore l’histoire
d
e Philippe Charlier et David Alliot
Éditions
Tallandier

Avant 7 jours

Quand une autrice aussi fan de films d’horreur que moi écrit un roman reprenant nombre des classiques du genre, et y mêle des mythes celtes, je ne pouvais que me pencher sur l’ouvrage en question. Celui-ci, Avant 7 jours est donc le dernier livre de Nelly Chadour. Il vous propose un huis clos sur Unscilly, une petite île au large de l’Irlande. Là, la communauté qui s’y trouve se limite strictement à 999 membres (nourrissons et vieillards compris). Tout changement dans le nombre des habitants doit être rectifié par l’éviction ou l’ajout de nouveaux habitants en provenance « des grandes iles » dans un délai de sept jours sous peine d’une catastrophe… Laquelle ? Pour Siofra, Agnès, et les autres ados coincés sur l’île, le mystère reste entier. Cette catastrophe et les autres rituels que les adultes leur imposent comme passer la nuit de la Samain enfermés tous ensemble dans le gymnase, ne leur seront expliqués qu’à leur majorité, mais ils seront alors coincés sur l’île et forcés de prendre la relève de leurs parents. Quand la fille du Fossoyeur revient sur l’île, les forces en présence vont être déséquilibrées et les ados devront passer outre les mensonges et omissions des adultes pour garantir leurs propres survies.
Croisement improbable entre The Demon-Bear Saga de Chris Claremont et Bill Sienkiewicz et de n’importe quel film d’horreur mettant en scène une communauté religieuse refermée sur elle-même (comme Midsommar, Apostle ou The Wicker Man), Avant 7 jours est un pur livre fantastique. Raconté principalement du point de vue de Siofra, adolescente extrêmement émotive de 16 ans et souffre-douleur des autres gamins de l’île en raison — croit-elle — de son hypersensibilité, Avant 7 jours nous dévoile peu à peu les éléments surnaturels de l’île, jusqu’au crescendo final. Et à l’épilogue qui rebat les cartes et renverse finalement les points de vue sur le rôle des uns et des autres dans l’histoire. En « final girl », Siofra semble un choix totalement improbable au début du livre avec ses phobies et ses crises de larmes. Pourtant, au fil des pages (comme dans un bon film d’horreur), elle s’affirme. Et même si elle commet des erreurs et en découvre plus que prévu sur l’île, ses habitants et son propre passé, elle sera l’un des atouts majeurs pour la survie et l’élimination des monstres… J’avoue, j’ai eu du mal à m’attacher à elle au départ, lui préférant la punkette de service, Jodie. Mais à peu près à mi-parcours, l’intérêt pour les deux protagonistes s’est inversé. Et le livre s’est lu d’une traite, jusqu’à la dernière page. Qui, comme toute bonne œuvre d’horreur, laisse la porte ouverte à une suite…

Avant 7 jours
de
Nelly Chadour
Éditions
Les Moutons électriques

Replis

« Abandonne tout espoir toi qui entre ici… » Cette phrase qui selon Dante Alighieri dans sa Divine Comédie est inscrite au fronton de l’Enfer pourrait parfaitement convenir à Replis, le roman d’Emmanuel Quentin. Mélangeant cyberpunk et post-apocalyptique climatique (plus si éloigné que ça), ce livre est d’un rare pessimisme, rehaussé par le fait qu’aucun des personnages n’est particulièrement sympathique. À commencer par Daniel, le narrateur lâche, égoïste, violent et tout sauf fiable. Exerçant la profession de « monteur menteur », il modifie vidéos et fichiers numériques suivant le bon vouloir du gouvernement français, ou plutôt des 1 % qui contrôlent ce dernier en coulisse. Dans un monde dévasté par les catastrophes climatiques, et où la majorité des terres sont empoisonnées, les pays se sont repliés sur leurs frontières. Et à l’intérieur des pays, les villes elles-mêmes vivent à l’abri coupée de leurs banlieues et des laissés-pour-compte qui s’y accrochent à la vie. Chacun survit comme il peut, prêt à tout pour une bouffée d’air frais. Et les parents cannibalisent leurs propres enfants grâce à l’Assimilation, une procédure permettant de transférer sa conscience et ses souvenirs dans le corps de ses descendants. Quand Daniel se voit convoquer pour une Assimilation avec son géniteur qu’il déteste, il va fuir et découvrir peu à peu une réalité encore moins reluisante que celle qu’il modifiait à longueur de journée.
Se lisant très vite, et monté comme un polar français des années 80, Replis est une lecture intéressante, mais pas franchement agréable. Le miroir qu’elle nous tend sur notre époque est
crasseux au possible, tant dans l’environnement que dans la façon dont les masses (et Daniel aussi) sont manipulées. De couche en couche, le complot semble ne plus finir jusqu’à ce que l’explication finale devienne tellement grosse qu’elle passe difficilement. Et que l’espoir d’une autre planète pour accueillir la vie (même des 1 % privilégiés) semble dérisoire.
Pour autant, le roman est une excellente lecture. Daniel est à la fois au cœur du système corrompu, sait qu’il est manipulable et manipulé et pourtant il se fait avoir comme un bleu et n’a pas mesuré l’ampleur des mensonges qui l’entourent. Si vous avez envie d’un polar bien noir aux accents cyberpunk cet été, c’est le livre qu’il vous faut.

Replis
d’
Emmanuel Quentin
Éditions Presse Pocket

Le cartel de sang

Nous sommes bientôt à la mi-juillet et l’heure est à la lecture légère… Comme un match de catch, ou plutôt de lucha libre, tout en flamboyance, effets de styles, surjeux et acrobaties des lutteurs. Ça tombe bien, c’est exactement tout ce que promet Le cartel de sang de Julien Heylbroeck.
Son court roman nous plonge au cœur de Mexico City. Pas le côté touristique, mais plutôt celui des bidonvilles, de la débrouille, des petits combats de lucha libre et des cartels de la drogue… Nous y suivons Eusébio Gutiérrez, qui tente de marcher dans les traces de son luchador de père, en reprenant son masque et en montant sur le ring sous le nom de El Hijo del Hierofante, tout en rassurant sa mère et en protégeant sa sœur promise à un brillant avenir étudiant aux États-Unis. Nous y suivons également les membres du cartel des 5 P, qui mettent en circulation une nouvelle drogue très addictive et aux effets secondaires étranges.
Les deux histoires vont s’entremêler et aboutir à une confrontation entre le lutteur et des démons vampiriques aztèques, parfaitement corruptibles
et avides de sang, d’immortalité et de dollars. Le tout avec force effet de style, descriptions détaillées de Mexico, de ses plats, de sa musique et de la lucha libre… Attention, Le cartel de sang est un livre qui n’hésite pas à en rajouter deux ou trois couches dans l’exagération : les monstres y ont des bouches aux coudes et aux genoux en plus du visage ; Eusébio est bon et fonce tête baissée comme les stars de la lucha libre et du cinéma bis mexicain des années 60 ; les cartels sont d’une violence incroyable, même quand les procédés mis en œuvre sont largement trop compliqués pour faire passer un simple message, et les policiers sont tous corrompus jusqu’à la moelle sauf un… près à se sacrifier à la cause. Si vous aimez le côté pulps dans vos lectures, ou si vous désespérez de voir un jour la suite de la série Diablero sur Netflix, foncez sur Le cartel de sang, c’est un succédané plus que convaincant. Et cerise sur le gâteau, normalement la suite devrait être disponible à la fin de l’année.

Le Cartel de Sang
de 
Julien Heylbroeck
Éditions Les moutons électriques

Un long voyage

Premier roman, Un long voyage de Claire Duvivier est un double récit. C’est à la fois l’histoire de deux vies, et l’histoire de la fin d’une époque et l’émergence d’une autre.
L’histoire de Liesse d’abord, le narrateur. Insulaire orphelin, il va être abandonné comme esclave aux colons venus du continent. De fil en aiguille, il deviendra le secrétaire d’une de leurs hautes fonctionnaires et la suivra jusqu’à la ville lointaine où elle finira sa carrière. L’histoire de Malvine ensuite, l’administratrice en question, guère plus vieille que l’orphelin, mais issue des plus vieilles familles de l’Empire. Intelligente et vive, elle a parfois besoin qu’on lui rappelle les conditions de vie, n’ayant pas eu la même expérience que la sienne. L’histoire de la fin d’une époque : celle de l’Empire, même si elle est vue des provinces lointaines et non de la capitale ; et celle de la ville où Liesse et Malvine ont échoué, trop confiante, trop égoïste et brutalement rattrapée par son passé.
Un long voyage est un récit épistolaire, comme une longue lettre adressée à une destinataire dont nous ne saurons finalement que très peu de choses. Linéaire, il contient néanmoins des méandres et des ellipses à la manière dont des grands-parents peuvent raconter à leurs descendants l’histoire de la famille. C’est un long récit crépusculaire : Liesse est plus souvent un spectateur privilégié qu’un acteur clé de la grande histoire. Et dans son propre récit personnel, il est l’éternel déraciné : « tabou » dans son Archipel natal, trop insulaire pour être pleinement sujet de l’Empire auquel il a consacré sa carrière, et trop étranger — même aux yeux de ses propres enfants — pour s’intégrer pleinement à la ville où il finira ses jours.
Classé en fantasy, comme À la pointe de l’épée d’Ellen Kushner, car  il se déroule certes dans un monde fictif (qui m’a souvent rappelé la Rome Éternelle de Robert Silverberg), Un long voyage pourrait avoir sa place en littérature générale. Seul un passage, véritable dislocation temporelle, relève du fantastique ou de la science-fiction selon votre interprétation. En tout cas, même si l’action ne manque pas, ce récit contemplatif invite à l’errance dans les pas de son conteur. Une découverte très belle et une plume à suivre.

Un long voyage
de 
Claire Duvivier
Éditions Aux forges de Vulcain

Les Naufragés de Velloa

Dès qu’il fait chaud, j’ai généralement envie de lecture détente et d’évasion. Quoi de mieux qu’un space opera me direz-vous ? Ça tombe bien, un nouveau titre de Romain Benassaya, présenté comme « l’une des nouvelles voix françaises » du genre est disponible au format poche : Les Naufragés de Velloa. Une bonne occasion de tester cet auteur, non ?
Dans ce livre, nous nous situons dans un futur où la Terre n’est plus habitable. Mars et Vénus ont bien été terraformés, mais les deux planètes n’accueillent qu’une portion minuscule de l’humanité. Le reste, les Naufragés ou les Blattes, s’entassent dans des habitats et vaisseaux de fortune aux quatre coins du système solaire. Sauf l’un d’entre eux qui a mystérieusement atteint une autre étoile. Comment ? Pourquoi ? Mars et Vénus doivent collaborer pour s’emparer de la mystérieuse technologie ayant permis ce tour de force. Sauf que…
Sauf que, 80 % du temps, Les Naufragés de Velloa n’est pas du space opera, mais du planet opera. Même si de nombreux flash-back nous promènent un peu partout autour de notre Soleil, passé la première partie, l’essentiel de l’action se situe sur Velloa. C’est sur cette planète hostile aux saisons marquées et aux coefficients de marée cauchemardesques que les naufragés du titre ont échoué quelques siècles auparavant et qu’ils tentent de survivre sous la coupe d’une étrange entité. Du coup, toute la seconde partie donne brutalement l’impression d’avoir atterri dans un roman de fantasy. Heureusement, l’action revient assez vite sur le terrain de la SF pour ne plus la lâcher.
Et de l’action, vous en aurez à
foison. Chaque chapitre se termine par un cliffhanger à l’américaine et les protagonistes volent de surprises en révélations… Suspendez votre incrédulité, notamment face aux prouesses des IA quantiques (et des virus traversant la barrière informatique des espèces à la manière d’Independence Day, mais sans ordinateur Apple pour l’aider), et laissez-vous porter. Si vous arrivez à supporter jusqu’au bout une Dayani égocentrique et sans nuance, qui est censée être la locale de l’étape dans l’équipe de héros, vous passerez un excellent moment de lecture plaisir.

Les Naufragés de Velloa
d
e Romain Benassaya
Éditions
Pocket

Entre roman et novella

La catégorie « novella » est une catégorie qui n’existe quasiment pas en littérature francophone, mais qui occupe une place importante dans la littérature de l’imaginaire hors de la France. Comprenant des textes situés entre 17 400 mots et 40 000 mots, elle est trop longue pour être une simple nouvelle et trop courte pour être un roman à part entière.
En voici deux récentes, relevant de la science-fiction, la première vendue comme un roman car française, et la seconde comme une novella car britannique.

After®
Un village dans la savane où un millier d’humains vivent — éternellement ? — en suivant le Dogme qui met en avant la tempérance en toute chose et une égalité stricte entre les gens. Dans cette société, la curiosité et tout ce qui s’écarte de la tradition sont mal vus. Deux personnes, Paule et Cami, ayant du mal à suivre le Dogme sont envoyés en exploration dans l’inconnu. Et vont en apprendre plus sur le passé, et sur le monde d’avant la catastrophe.
After®
d’Auriane Velten est un texte qui vaut surtout par son effet de surprise et ses différentes révélations qui, à vrai dire une fois passée la première, deviennent assez prévisibles pour qui sait relever les différents indices semés. Ainsi, le choix particulier des pronoms ne correspond pas à une quelconque réflexion sur le genre comme peut le faire Ada Palmer ou une volonté de prôner une forme d’écriture inclusive qui donnerait une poussée d’urticaire à tous les membres de l’Académie française, mais bien à l’état de Cami, Paule et les autres. Pour le reste, nous sommes dans un récit post-apocalyptique oscillant entre utopie et dystopie, et au final opposant une fois de plus la technologie à l’épanouissement humain. Intéressant et astucieux, il laisse néanmoins un arrière-goût de réchauffé.

After®
d’Auriane Velten
Éditions Mnémos

The Undefeated
Une protagoniste d’un âge certain et journaliste ? Du space opera ? Sur le papier, The Undefeated avait tout pour me plaire. Mais si au final, j’ai aimé la novella d’Una McCormack, ce n’était pas pour les raisons espérées. L’histoire met en scène Monica, une ancienne journaliste qui a bâti son succès sur ses reportages « sur la ligne de front », à savoir les planètes indépendantes tombant peu à peu dans l’escarcelle du Commonwealth. Retraitée, alors qu’une nouvelle guerre se déclare, elle part vers sa planète d’origine avec Gail, son jenjer, pour unique compagnon.
Au fil de ses péripéties et en remontant vers son passé, l’origine de cette guerre va apparaître. Une guerre que l’humanité à laquelle appartient Monica ne peut gagner, et dont pourtant elle est responsable.
Malgré ce résumé, The Undefeated n’est pas un récit guerrier empli de bruit et de fureur. C’est au contraire à travers
les souvenirs d’une femme ayant toujours menée une vie aisée choyée par ses jenjers prêts à répondre à ses moindres demandes que nous voyageons. The Undefeated est l’histoire d’une révélation pour Monica, qui se targuait pourtant d’avoir un sens de l’observation particulièrement affiné. L’ennemi le plus implacable est souvent celui qui est si proche de vous que vous ne le voyez plus. Pour le lecteur extérieur, il est assez facile de comprendre qui est l’ennemi. Mais c’est tout le chemin de Monica vers cette réalisation qui fait la saveur du récit.

The Undefeated
d’Una McCormack
Éditions Tor

Eurydice déchaînée

Le plus souvent, le roman graphique est une sous-division de la bande dessinée indiquant que le volume entre vos mains a un début et une fin indépendants, y compris de la série dans lequel il s’inscrit éventuellement. Le plus souvent, mais pas toujours… Tout au milieu du monde , déjà édité par Les moutons électriques, défiait les conventions en mêlant textes et dessins pour construire une histoire en soi. L’un de ses auteurs, Melchior Ascaride, récidive avec Eurydice déchaînée en se chargeant seul de l’histoire, de l’illustration, de la mise en page et même du café ! Et pour l’occasion, il revisite la mythologie grecque et sème la zizanie des Enfers au sommet de l’Olympe.
Tout commence par le mythe d’Orphée et d’Eurydice. Petit rappel des faits : la belle dryade ayant été empoisonnée par une vipère, elle est précipitée aux Enfers. Son époux Orphée, aède à la voix mélodieuse, descend vivant dans le royaume d’Hadès pour y rechercher sa douce. Mission accomplie à une condition : Eurydice le suivra mais il ne devra pas se retourner avant d’être sorti des Enfers pour qu’elle regagne également le monde des vivants. Or… Alors que la lumière du jour commence à réchauffer le fantôme d’Eurydice, le poète se retourne, condamnant son épouse au trépas définitif et accédant, lui, à la gloire d’une belle chanson triste narrant ses exploits.
Sauf que Eurydice n’est pas dupe. Elle est même furieuse de s’être ainsi fait roulée. Et elle n’aura de cesse que de s’être vengée de son époux, des dieux et de la destinée qui condamne toujours dans les femmes, qu’elles soient déesses ou mortelles, pour les fautes des hommes. Et Eurydice déchaînée sera le récit de la traversée des Enfers et de la vengeance de la dryade. Et de ses divers rencontres entre ennemis (comme le méconnu Eurynomos) et alliés étonnants (Tirésias et Styx par exemple). Au passage l’auteur règle ses comptes avec la mysoginie profonde de la mythologie grecque où, comme dans les lutes actuelles du féminisme, certaines déesses, par lâcheté ou ambition, se rangent à la cause des mâles. Il n’oublie pas au passage que cette force du destin patriarcale fait également des victimes masculines, son Persée culpabilisant pour son rôle dans le meurtre de Méduse en étant le parfait exemple. En alternant texte et dessins, en jouant avec les couleurs et la mise en page, Melchior Ascaride met son lectorat dans la peau de la dryade : tour à tour furieuse, épuisée, inquiète voire heureuse. Attention, pour savourer pleinement ce livre, il vaut mieux avoir de solides connaissances en mythologie grecque, et ne pas avoir peur du mélange entre les différents vocabulaires. La nymphe n’a pas la langue dans sa poche !

Eurydice déchaînée
de Melchior Ascaride
Éditions Les moutons électriques

La Machine de Léandre

Alex Evans a deux particularités : elle aime revenir dans un même univers pour en explorer l’évolution, et, à lire La Machine de Léandre, elle déteste se répéter. Ses deux précédents romans, Sorcières associées et sa suite directe L’Échiquier de jade, nous entraînaient dans la frénésie d’une ville-État au climat tropical où l’argent est roi et la magie, un outil de puissance comme un autre — si ce n’est moins fiable.
Dans La Machine de Léandre, l’atmosphère change du tout au tout. Alex Evans nous projette quelques années auparavant, dans une autre ville, plus proche du Paris ou du Londres de la Belle Époque. Ici, nous ne suivons pas deux femmes d’âge mûr dans leur carrière professionnelle de sorcière, mais une jeune professeur d’université ; la magie n’est pas une simple source de revenus, mais une science oubliée qu’il convient de maîtriser et de codifier. La protagoniste, Constance Agdal, cherche à comprendre les principes thaumaturgiques tout en se débattant avec son passé. Réfugiée d’une nation où la magie est taboue, Constance a dû dissimuler ses talents en la matière et n’a jamais pu depuis les développer correctement. Un particularisme qui la servira et la desservira tout à la fois lorsqu’elle se retrouvera mêlée à une guerre économique entre industriels, et face à un incube sorti sans ménagement de sa propre dimension…
L’histoire s’avère assez intrigante pour tenir le lecteur en haleine de bout en bout, et les concepts — notamment une magie fluctuante qu’il faut réapprendre à maîtriser après des années d’oubli — assez originaux pour ce registre de fantasy. Les thèmes abordés en arrière-plan (l’intégration des réfugiés, la place des femmes dans la sphère technique, et dans la société en général) sont parfaitement d’actualité, sans pour autant imposer une leçon de morale aux lecteurs. Ce qui n’empêche pas La Machine de Léandre de souffrir de sa comparaison avec ses prédécesseurs. Constance n’a pas une personnalité aussi affirmée que Tanit ou Padmé, les deux sorcières associées de Jarta. Un travers que le passé de l’héroïne explique, mais qui ne fait pas moins d’elle un personnage spectateur des événements émaillant sa propre vie.
Le livre comprend également une nouvelle : La Chasseuse de livres. Elle sert de jonction entre les deux époques en mettant en scène un personnage mineur de Sorcières associées et de L’Échiquier de jade, dans sa jeunesse. Ce récit démarre quelques années après La Machine de Léandre et se place dans une situation similaire : une jeune doctorante, qui, face au machisme de son environnement, éprouve des difficultés à finir sa thèse et accepte l’offre d’une bienfaitrice pour retrouver un grimoire légendaire dans la ville d’origine de Constance Agdal ; histoire brève avec un côté « pulp » plutôt agréable.
Malgré son apparence soignée, ce livre n’est pas la porte d’entrée idéale pour découvrir l’univers d’Alex Evans. Il fait en effet référence à des événements historiques, magiques ou géopolitiques qui pourraient dérouter les novices. En revanche, pour qui a dévoré les précédents récits de l’autrice, il s’avère un bel addendum.

La Machine de Léandre
d’Alex Evans

Éditions ActuSF

(critique initialement parue dans Bifrost n°97)