Les meilleurs récits de Famous Fantastic Mysteries

Exceptionnellement, cet article n’est pas forcément une recommandation de livre, mais un témoignage sur le chemin parcouru en science-fiction depuis le début du XXe siècle. Dans les années 1970, les éditions J’ai Lu réalisaient  en effet, des anthologies de textes de science-fiction sous l’égide de Jacques Sadoul, son directeur de collection et fin connaisseur du genre. Certaines de ses anthologies étaient dédiées à des titres de pulps américains. C’est le cas pour celle-ci, Les meilleurs récits de Famous Fantastic Mysteries parue en 1977 et qui rassemble elle quatre textes parus entre 1912 et 1919. Si ce sont effectivement les meilleures publications de cette revue américaine, alors la production de l’époque devait être bien inégale. Chaque texte est préfacé pour présenter l’auteur et ses conditions de parutions.
Et nous commençons par Les ténèbres et l’aurore de George Allan England, écrit en 1912.. Lu 110 ans plus tard, c’est… douloureux. La trame est pourtant intéressante : un ingénieur et sa secrétaire ont travaillé tard dans un gratte-ciel new-yorkais, se sont endormis à leurs bureaux et se réveillent quelques siècles plus tard. La ville est redevenue sauvage, tout part en lambeaux (à commencer par les vêtements de la dame entièrement volatilisés bien moins solides que les haillons qui restent à monsieur) et ils vont devoir survivre et reconstruire la civilisation. Mais comme dans La Machine à explorer le temps (d’H.G.Wells parue en 1895), ils vont trouver un peuple dégénéré et cannibale qu’ils devront affronter. En quoi, est-ce douloureux à lire ? L’histoire a de bons relents de machisme avec le patron qui va classiquement tomber amoureux de sa secrétaire en l’appelant sans cesse « petite fille », mais celle-ci ne se contente pas d’être une belle plante en détresse et prend parfois l’initiative. Ce qui pose problème c’est le racisme violent du texte. Quand les monstres arrivent de nuit, le héros croit qu’il s’agit de personnes noires et avant qu’ils aient fait quoi que ce soit se lamente déjà sur la fin de la civilisation ! Puis quand il les voit de jour avec leur peau bleu-grisâtre, il va leur trouver des traits « mongoloïdes » (comprendre asiatique) pour expliquer une dégénérescence si rapide… Si en 1912, ce genre de préjugés rances pouvaient passer, j’aurais apprécié d’avoir au moins quelques lignes dans la préface de Jacques Sadoul, écrite elle plus de 50 ans après pour avertir des tons douteux de l’histoire (au lieu d’avertir de la fin « socialiste » des deux suites non publiées en français).
Le deuxième récit, L’Ile amie date de 1918 et est lui l’un des rares textes écrits par une femme de l’époque, Gertrude Barrows sous le pseudonyme de Francis Stevens. C’est un texte plaisant qui, avec ses gros sabots, imagine un monde où les femmes sont le sexe dominant et un récit de naufrage où l’impolitesse du seul mâle va mettre en danger la survie des naufragés. Pas inoubliable, mais il se lit vite et fait sourire.
Le troisième récit est finalement le plus ciselé du lot. Écrit en 1919 par Abraham Merritt, Trois lignes de vieux français arrive à mêler dans un cours texte onirique, traumatisme de guerre, hypnose et voyage dans le temps. Une œuvre mineure pour Abraham Merritt, mais un petit bijou parmi ces quatre textes.
Enfin le dernier a également été écrit en 1919. La fille dans l’atome d’or de Ray Cummins est de nouveau un récit d’exploration avec une belle dame en détresse à sauver. Sauf que… Cette exploration se fait dans l’infiniment petit et que la fin ne nous dit pas si la dame fut sauvée ou si le preux Chimiste venu à sa rescousse connut un sort tragique. Le tout a un petit arrière-goût des Voyages de Gulliver et finit, ma foi, sur une note honorable si ce n’est assez convenue cette anthologie.

Les meilleurs récits de Famous Fantastic Mysteries
récits de George Allan England, Francis Stevens, Abraham Merritt et Ray Cummins
Traduction de France-Marie Watkins
Éditions J’ai Lu

You’ve Gotta Love Song

Ayant découvert Akane Torikai avec Le Siège des exilées, et ayant été convaincue par son trait plus encore que par son récit, j’ai exploré un peu plus son œuvre. En commençant par un recueil de nouvelles, You’ve Gotta Love Song. Et… c’est une belle surprise.
Ce manga regroupe quatre histoires de femmes, quatre tranches de vie alors que les protagonistes sont dans l’expectative. Dans la première, Et si j’essayais de vivre ?, nous voyons une mère au foyer qui a tout pour être heureuse (un mari beau et avec un bon travail, un petit garçon aimant, bientôt une nouvelle maison) mais qui se sent vide et chercher un sens à sa vie. La deuxième, La Fugueuse, met en scène une lycéenne prête à quitter sa famille en plein hiver. À moins que le ragoût maternel ne la retienne ? Le Parc des cygnes est une rencontre entre une femme et son ancien amant, marié, qui l’a quitté en cédant au chantage de son épouse. La vengeance de l’ex-maîtresse sera… piquante. Enfin, You’ve Gotta Love Song, est la seule nouvelle du titre qui est raconté du point de vue d’un homme : l’amant d’une femme mariée qui reprend leur liaison après des années. Jusqu’à quand ?
Comment souvent chez Akane Torikai, le ton est doux-amer. Même si par rapport au Siège des exilées ou à En proie au silence, la douceur et l’espoir sont plus présents dans ces nouvelles. Ces formats courts, de pures vignettes, donnent à voir des moments dans la vie de femmes en relation avec des hommes tout sauf fiable (sauf peut-être le dernier). Ils restent également volontairement ambigus et laissent finalement le lecteur décider du sort des protagonistes : la mère de famille reprendra-t-elle sa routine ? Dans quelle direction ira la lycéenne ? Et la fin de You’ve Gotta Love Song est-elle un mirage ou une métaphore de la réalité ? Chaque histoire correspond à un travail graphique légèrement différent de la mangaka, pour coller à l’atmosphère. Visuellement, j’ai personnellement préféré La Fugueuse et You’ve Gotta Love Song (ce qui ne surprendra personne avec mon amour du réalisme magique). Akane Torikai ajoute en postface de ses histoires quelques mots sur son inspiration et notamment les morceaux de musique qui l’ont accompagnée pendant leurs créations. Une bonne idée pour les relire en musique.

You’ve Gotta Love Song
d’Akane Torikai
Traduction de Gaëlle Ruel
Éditions Akata

Collection d’automne

Certains livres errent dans ma pile à lire depuis longtemps puis ressurgissent tout d’un coup. C’est le cas de ce recueil, Collection d’automne de Jonathan Carroll. Acheté un été dans un lot de Pocket Terreur d’occasion, il avait été mis de côté quand il s’est avéré qu’il n’était pas si horrifique et ne correspondait donc pas à mes envies du moment. À tort ! J’ai découvert bien des mois plus tard (ou peut-être des années ?) avec ce petit livre, une plume fine, drôle, mélancolique, dure parcourant toutes les variations possibles entre la parabole philosophique et la fable absurde. Sur les dix-sept nouvelles qui le composent, seule La Main-panique m’a laissé une impression désagréable, en raison de l’âge et de l’action des protagonistes. J’ai au contraire pris beaucoup de plaisir à lire toutes les autres, souvent très courtes, ne dépassant que rarement la dizaine de pages. Seul le premier texte, Le Ménage en grand, est plus étoffé et pourrait surement être qualifié de novella. Dans celui-ci, un universitaire sur le retour voit son quotidien et ses certitudes bouleversées par l’arrivée d’une nouvelle femme de ménage : Dieu elle-même. Douce-amère, cette histoire parle de la culpabilité, et de la différence de perception entre l’image que l’on a de soi et la façon dont les autres nous voient.
La Tristesse du détail va, elle aussi, interroger les relations entre Dieu et les hommes, mais choisir pour se faire une femme au foyer dessinatrice en dilettante. Dans les deux cas, il s’agit pour l’humain d’aider la divinité à remplir son rôle correctement.
À leur manière Collection d’automne, Signe de vie, Florian, Une roue dans le désert, des balançoires au clair de lune ou Coup de foudre parlent tous du deuil, du temps qui passe et de la façon dont on peut faire la paix avec sa vie et sa douleur. Chaque récit a sa propre palette d’émotions, mais ils sont tous aussi touchants.
D’autres comme L’Ange las, L’amour des morts ou La Vie
de mon crime sont nettement moins empathiques. Il s’agit de petits contes cruels où les malfaisants sont punis par où ils et elles ont pêché, bien que le lecteur ne découvre qu’à la chute, la morale de l’histoire.
La Gueule de l’ours, L’Examen de passage ou Apprendre à s’en aller sont de petits contes absurdes délicieusement troussés tandis que Salle Jane Fonda, texte le plus ouvertement comique du recueil, est une mise en garde sur les souhaits qui se réalisent. Finalement, seuls Mon Zoondel et Copains comme Chien relèvent de la science-fiction pure telle que pourrait l’écrire Frédric Brown dans ses nouvelles.
En refermant la dernière page de ce recueil, j’ai été touchée, émue, parfois agacée, mais bien plus souvent séduite par le style de Jonathan Carroll. Je ne connaissais pas du tout l’écrivain, mais ces récits courts oscillant entre réalisme magique et fable absurde telle que pratiqués par Italo Calvino ou Dino Buzzati. Je n’aurais donc aucune réticence à découvrir d’autres œuvres de lui, y compris sous forme de roman.

Collection d’automne
de 
Jonathan Carroll
traduction d
e Hélène Collon
Éditions
Pocket

Épées et magie

À l’heure où Conan le Barbare et autres Red Sonja vivent un renouveau aventureux dans la BD américaine, alors que Game of Thrones et The Witcher ont passionné les téléspectateurs du monde entier, vous reprendrez bien un peu de sword and sorcery, non ? En traduisant l’expression mot à mot pour son titre français, cette anthologie parue chez Pygmalion affirme ses ambitions : un condensé de ce que les auteurs et autrices de fantasy modernes font de mieux dans le registre épique. Vous le savez , si j’ai une certaine passion pour Red Sonja et le Cycle des épées de Fritz Leiber,  la fantasy en soi n’est pas mon genre de prédilection dans l’imaginaire.  Seule la curiosité m’a poussée à lire ce livre – curiosité qui ne fut qu’à moitié récompensée. Les grands noms du genre, à savoir Robin Hobb et George R. R. Martin, nous livrent deux nouvelles, respectivement L’Épée de son père et Les Fils du Dragon, situées dans leur univers de prédilection. En ce qui concerne Robin Hobb, FitzChevalerie fait une brève apparition pour prévenir les habitants du village du comportement des « forgisés ». La protagoniste, une enfant gâtée qui prend le parti de son père contre son instinct de survie, s’avère d’un ennui abyssal. George R. R. Martin replonge lui dans le passé du Trône de Fer via un récit sur la rivalité entre deux branches de Targaryen. Si vous avez aimé Game of Thrones, vous y retrouvez ce qui fait la saveur de la chose. Sinon, c’est une longue liste généalogique entrecoupée de meurtres tous plus gore les uns que les autres, de mariages bizarres et, par moment, la mention de différents dragons. Un récit qui clôt l’anthologie sur une impression… d’ennui profond (oui, encore). Pour le reste, hormis La Cascade, une nouvelle de flingue et de sorcellerie, de Lavie Tidhar, trop brouillonne et peu claire pour présenter un quelconque intérêt aux yeux de qui ne connaît pas le reste des aventures du personnage principal, les textes proposés se lisent sans déplaisir. La plupart (L’Épée Tyraste de Cecilia Holland, Que le meilleur gagne de K. J. Parker ou La Fumée de l’or est la gloire de Scott Lynch) s’avèrent même des récits plaisants, très classiques et, parfois, un brin téléphonés.
Pour autant, ce volume renferme quelques perles. Ainsi La Fille cachée de Ken Liu (dont il n’est plus démontrer la variété des styles) est une relecture du genre intrigante bien servie par un figure de voleuse refusant son rôle. Je suis bel homme, dit Apollon Freux de Kate Elliott ravira les amateurs de mythologie grecque et de comédie shakespearienne. Quant à  La Tour moqueuse , de Daniel Abraham, disons qu’elle porte bien son titre… Reste un volume inégal, qu’on réservera aux lecteurs fans et, par définition, motivés.

Épées et magie
Anthologie rassemblée par Gardner Dozois
Traduction de Benjamin Kuntzer
Éditions Pygmalion

(critique initialement parue dans Bifrost n°98)

La machine à indifférence et autres nouvelles

Quand on parle de cyberpunk japonais en Europe, les premiers titres qui viennent à l’esprit sont Akira, Ghost in the Shell ou d’autre anime et mangas. Et pourtant, la littérature nippone classique de science-fiction s’intéresse aussi au genre. Preuve en est avec le recueil, La machine à indifférence et autres nouvelles, paru aux éditions Atelier Atakombo ce mois-ci.
Celui-ci regroupe cinq nouvelles de cinq auteurs japonais du XXIe siècle qui sont toutes dans le genre cyberpunk. Toutes assez sombres et semblant a prior
i aussi émotives que des programmes informatiques, elles finissent par s’incruster dans l’esprit du lecteur pour le forcer à réévaluer sans cesse ses biais. Et l’inciter à une relecture ponctuelle de l’un ou l’autre des textes pour en apprécier toute la saveur. Et chose étrange, aucune ne se passe au Japon et pour celles où des Japonais sont présents, ce sont des personnages très secondaires.
La première, La machine à indifférence qui donne son titre au recueil est signée Projet Itoh, pseudonyme de Satoshi Itō. Inspirée à la fois par le génocide au Rwanda et La machine à différence de William Gibson et Bruce Sterling, cette nouvelle met en scène un enfant-soldat qui subit un traitement particulier avant de le réinsérer dans la société à la fin de la guerre. Autant dire tout de suite que le traitement ne sera pas une réussite.
La deuxième histoire, Les
anges de Johannesburg de Yūsuke Miyauchi, imagine une Afrique du Sud à l’abandon où les tensions raciales ont certes changée de formes, mais restent toujours présentes dans la société sur un fond de déchéance économique et de violence. L’histoire suit le parcours parallèle de deux orphelins et de gynoïdes tombant tous les soirs d’un immeuble. Laquelle de leurs trois existences est la plus vide de sens ?
Bullet de Toh EnJoe relève plus d’un exercice de l’esprit autour d’un paradoxe temporel que du pur cyberpunk (si ce n’est pour le monde dans lequel l’action se déroule) : que se passe-t-il quand le futur et le passé se croisent, et qu’un obstacle vient s’intercaler pour empêcher la collision ?
Battle Loyale de Taiyō Fujii
n’est pas sans rappeler Le Malak de Peter Watts ou La Stratégie Ender d’Orson Scott Card, avec ses abeilles tueuses et ses abeilles soldats. Quand la guerre et le terrorisme ont été automatisés pour laisser la main à des intelligences artificielles, que faut-il faire pour de nouveau se battre à la loyale ? Attention, cette nouvelle est la plus longue du recueil et peut laisser une impression étrange pour qui connaît le passé commun de la Chine et du Japon, mais c’est également l’une des plus intéressantes dans sa logique même.
Enfin, La fille en lambeaux de Hirotaka Tobi est presque classique dans sa façon d’interroger la frontière entre monde réel et monde virtuel, et de se demander ce qu’est être humain. Mais son personnage clé, Kei Agata, est un tel phénomène que l’histoire en reste inoubliable.
Après ces textes forts, la postface plus académique qui repositionne chaque auteur dans sa place au sein de la littérature japonaise permet de souffler et de revenir doucement dans notre réalité.

La machine à indifférence et autres nouvelles
de 
Projet Itoh, Yūsuke Miyauchi, Toh EnJoe, Taiyō Fujii et Hirotaka Tobi
traduction de Tony Sanchez et Denis Taillandier

Éditions
Atelier Akatambo

Nouvelles — tome 1

Excellent romancier de science-fiction, connu pour Dune mais également bien d’autres cycles, Frank Herbert était aussi un fin novelliste. Si certains de ses textes étaient déjà disponibles en recueil ou parfois rassemblés dans un roman comme dans Et l’homme créa un Dieu, ces nouveaux recueils se veulent pour la première fois exhaustifs et publiés par ordre chronologique, avec une traduction remise au goût du jour par Pierre-Paul Durastanti. Si le deuxième tome couvrant la période allant de 1964 à 1979 est attendu pour août 2021, celui-ci s’intéresse aux débuts de la carrière de Frank Herbert avant qu’il ne s’attaque à Dune et couvre la décennie allant de 1952 à 1962.
Les 19 nouvelles ainsi présenté
es montrent à la fois la maturation du style (Opération Musikroon par exemple traîne sacrément en longueur avec des personnages sans grande épaisseur alors que Cessez le feu ou B.E.U.A.R.K. sont nettement plus abouties) mais également de l’évolution de thématiques qui lui sont chères. Nous y retrouvons ainsi l’ensemble des nouvelles qui formeront le roman Et l’homme créa un dieu (La Voie de la Sagesse, Chaînon manquant, Opération Meule de foin et Les Prêtres du psi) qui préfigure l’ensemble des thèmes de Dune. Mais également le langage et les difficultés de communication (Essayez de vous souvenir, Chant nuptial), la mémoire collective et ce qui se cache derrière la réalité consensuelle (Vous cherchez quelque chose ?, Opération Musikroon, l’Oeuf et les cendres, Champ mental), les limites de la toute puissance (Le Rien-du-tout) et elles d’une bureaucratie très stricte comme La Planète des rats porteurs préfigurant à la fois ce qui formera le cycle des Saboteurs et une version spécialisée du Bene Gesserit. Et certaines nouvelles prouvent que l’auteur a aussi un sens fort de l’humour et de l’ironie comme Chiens perdus, Tracer son sillon, Forces d’occupation ou La Dernière maison sur la colline.
Si vous connaissez déjà l’œuvre de Frank Herbert, ces nouvelles sont l’occasion de
vous livrez à un jeu de piste pour retrouver les prémisses de concepts qui seront abordés ultérieurement dans son œuvre, ou tout simplement de vous laissez porter par sa plume comme dans La Course au Rat très « pulp » mais parfaitement menée. Si vous ne la connaissez pas, c’est une excellente porte d’entrée pour vous faire une petite idée de la variété de style et la richesse qu’elle cache.

Nouvelles — tome 1 (1952-1962)
d
e Frank Herbert
traductions de Vincent Boisset, Jean-Michel Boissier, Pierre-Paul Durastanti, Claire Fargeot, Dominique Haas, Jacqueline et Michel Lederer. Révision par Pierre-Paul Durastanti

Éditions
Le Bélial’

Célestopol 1922

Après un premier livre paru chez Libretto, Emmanuel Chastellière revisite la cité lunaire qu’il a inventée dans Célestopol 1922. À la différence du précédent, ce nouveau recueil de 13 nouvelles se concentre sur une période resserrée de sa dystopie (où rappelons Napoléon a été battu, la Russie est toujours un empire où la Révolution d’octobre n’a pas eu lieu et où le fils de l’impératrice rivalise avec la puissance de sa mère depuis la Lune) à savoir de janvier 1922 à janvier 1923.
Comme dans le précédent, Célestopol 1922 nous entraîne dans un
e ville steampunk où humains, automates, chats et autres créatures plus ou moins surnaturelles. De même, s’il est toujours aussi agréable de se promener le long des canaux de sélénium au fil des mots, les différentes nouvelles composant cet ouvrage sont fortement empreintes de mélancolie et si certaines sont porteuses d’espoirs, d’autres ont une fin tragique. Nous y retrouverons certains personnages comme le duc, son majordome automate et sa maîtresse, le couple de mercenaire femme et ours ou un voleur toujours fourré là où il ne faut pas ou un certain casino flottant. Et nous croisons de nouvelles têtes : une adolescente coupable, une jeune épouse éprise de son peintre, de mots et d’indépendance, une pilote de l’Aéropostale ou une femme trahie une fois de plus par son ancien amant.
D’un texte à l’autre, nous passons donc à travers les différentes strates de la société lunaire : des prolétaires et enfants perdus des sous-sols à la noblesse amatrice de peinture et de grande musique. Et parfois l’action se déplace sur un globe bleu voisin comme dans Toung
ouska et sa menace nucléaire, La Malédiction du Pharaon débutant au Caire ou Katarzyna et sa boucle temporelle (à ce sujet, bien qu’elle mette en scène une pilote de l’Aéropostale, c’est à mon avis l’histoire la plus malaisante et la moins réussie du recueil). Certains récits comme Mon Rossignol, Memento Mori ou Danse avec le chaos sont de véritables crève-cœurs, tandis que La Fille de l’hiver ou Un Visage de cendres fleurtent ouvertement avec l’horreur ou le fantastique. Si Paint Pastel Princess m’a laissée indifférente, j’ai en revanche grandement apprécié le côté vif de Le Revers de la médaille ou l’ironie mordante du Correcteur de fortune ou d’Une nuit à l’opéra Romanova (disponible gratuitement sur le site de l’éditeur). Mais la plus symbolique et la plus fidèle à l’atmosphère fantasque et douce-amère de Célestopol est Sur la glace. Un pur moment de douceur entre automate et humains. Et un recueil à dévorer ou à picorer, encore plus réussi que le premier.

Célestopol 1922
d’
Emmanuel Chastellière
Éditions
L’Homme sans nom

Demain, la Commune !

La science-fiction et l’uchronie ne sont pas des genres récents. En France, le « merveilleux scientifique » et l’anticipation se portaient déjà bien au XIXe siècle. Avec Demain, la Commune !, ArcheoSF et Publie.net le prouve une fois de plus. À l’occasion des cent cinquante ans de la Commune de Paris et de sa répression sanglante, cette anthologie rassemble huit textes écrits dans les années qui ont suivi les événements et qui imaginent tous le monde d’après si la Commune avait plus ou moins réussi. Certains le sont par des communards et des anarchistes, d’autres par des anticommunards et d’autres encore par des gens plus modérés et moins impliqués politiquement. En revanche, tous peuvent sembler étranges à l’amateur de SF moderne en raison de leurs structures, mais ils ont tous un intérêt certain pour qui aime la littérature ou l’histoire de cette période.
Le premier texte, Les escargots sympathiques d’Alphonse Allais est une nouvelle loufoque sur une expérience scientifique de communication imaginée lors de la Commune.
Jules Bailly (Un Mariage en 1886) et René de Maricourt (Au bout du fossé ! La commune de l’an 2073) livrent tous deux leurs angoisses liées à la réussite de la Commune : l’un sous la forme d’une courte pièce de théâtre pompeuse, l’autre sous forme d’une dystopie finalement assez proche des plus récents Hunger Games ou Divergente qui ont la côte dans les rayons Young Adult. Et qui figure parmi les textes les plus modernes de l’ouvrage.
Eugène Pottier met lui ses rêves en chansons avec Elle n’est pas morte et Olivier Souëtre avec La Cité de l’Égalité en imagine un tableau détaillé et précis de ce que pourrait être un Paris où l’anarcho-syndicalisme est le principe de fonctionnement à 50 ans d’écart. Tandis que Michel Zévaco dresse un compte-rendu aux règlementations près d’une réussite dans Le Triomphe de la Révolution enlevé, mais hélas marqué par un relent antisémite que je ne soupçonnais pas chez l’auteur de la série des Pardaillan.
Très équilibré et très orienté histoire alternative, Émile Second imagine dans Histoire de la Décadence d’un Peuple les conséquences à partir des événements réels d’un Adolphe Thiers se maintenant indéfiniment au pouvoir, après avoir écrasé dans le sang la révolte, en flattant toutes les forces en présence.
Mon texte préféré du recueil est de l’autrice André Léo (pseudonyme de Victoire Léodile Béra) : La Commune de Malenpis. C’est un joli conte expliquant que les bienfaits d’une révolution ne sont jamais acquis et qu’il est très facile de replonger dans les travers de l’autoritarisme et du fanatisme par paresse intellectuelle et appât du gain.
Au final, Demain, la Commune ! rassemble des textes assez déroutants pour le lecteur actuel, car d’un genre peu lu, même à l’école et dans un style qui n’a pas, ou peu, été modernisé, mais il apporte des éclairages intéressants, y compris sur notre époque actuelle. Il est chaudement recommandé à quiconque s’intéresse à cette période de l’histoire de France ou aux différentes formes de créations littéraires dans l’imaginaire.

Demain, la Commune !
anthologie préfacée par Jean-Guillaume Lanuque
Éditions ArchéoSF/Publie.net

Roma Eterna

Et si nous venions de fêter la nouvelle année 2774 ? Et si l’Empire romain ne s’était pas effondré, mais avait perduré au moins jusqu’au XXe siècle ? C’est le postulat que Robert Silverberg utilise pour son uchronie, Roma Eterna (ou Roma Æterna dans la traduction française), une collection de nouvelles sur ce thème écrites au film des ans et rassemblées dans un même recueil en 2003. Chacune d’entre elles s’intéresse à une période différente de l’Histoire et souvent à une partie différente de l’Empire même si tous les regards se tournent toujours inévitablement vers l’éternelle Rome. Le prologue, simple discussion entre érudits, nous montre le point de divergence choisi : Moïse n’a pas réussi à traverser la Mer rouge et les Hébreux ne sont qu’une peuplade parmi d’autres de l’Égypte. Le monothéisme ne s’est pas développé hors de leur rang et donc plus tard, le christianisme n’a pas envahi l’Empire. Et la morale judéo-chrétienne n’aura jamais cours. Ce qui dans les histoires à venir apparaît clairement dans les relations des personnages entre eux.
With Caesar in the Underworld s’intéresse sur le ton du polar aux bas-fonds de Rome alors que la division entre Empire de l’Ouest (avec Rome pour capitale) et Empire de l’Est (avec Byzance) est déjà actée, mais où les deux moitiés s’entendent encore suffisamment pour que les Romains de l’Est aident ceux de l’Ouest à repousser définitivement les barbares.
A Hero of the Empire change de ton. Sous forme d’une longue lettre à mi-chemin entre le récit de voyage et la plaidoirie, cette nouvelle raconte comment un homme à la vie trop dissolue pour la cour de l’Empereur se retrouve en exil à La Mecque. Là, il se lie avec les notables locaux pour éliminer un jeune marchand charismatique un peu trop zélé dans son prosélytisme du monothéisme. Et qui, selon lui, à terme menacerait la stabilité de l’Empire. The Second Wave nous fait faire un bond de cinq siècles et traverser un océan. À travers les yeux d’un jeune légat, nous assistons à la deuxième tentative de conquête dans un univers hostile et totalement étranger aux habitudes de la légion. Entre récit de voyage et histoire militaire, ce court texte est celui qui offre le plus de dépaysement à son lecteur.
Waiting for the End est le récit mélancolique des derniers jours de l’Empire romain d’Occident. Épuisé par les conquêtes du précédent texte, et en proie à une guerre fratricide entre Grecs et Romains, l’Empire s’effondre sous les yeux d’un secrétaire de l’Empereur pris entre plusieurs loyautés.
Trois siècles plus tard, An Outpost of the Realm nous offre pour la première fois le point de vue d’une femme. Nous sommes dans la peau d’une noble veuve vénitienne (longtemps sous la partie byzantine de l’Empire) qui doit se faire à l’hégémonie de Rome dans l’Empire alors que le nouveau proconsul envoyé dans sa ville est si séduisant. Ici, c’est par petites touches que l’uchronie se fait sentir : la liberté de ton et d’action de la veuve, les différents cadeaux et récits de voyages du proconsul… Un intermède plus calme, mais très agréable. Contrairement à Getting to know the Dragon qui est, à mon goût, la nouvelle la moins intéressante du récit. Elle n’a pour seul mérite que de nous faire passer l’équivalent dans cette trame temporelle des Grandes découvertes et des Lumières d’un seul coup, sans oublier une description clinique des horreurs commises durant la rencontre avec les « bons sauvages ». The Reign of Terror est lui un texte haletant et dur sur la façon dont l’Empire doit se maintenir coûte que coûte malgré la folie de ceux qui le dirigent. Via Roma, écrit comme le journal de voyage d’un jeune lord britannique, en est le pendant. En nous mettant dans le rôle d’un ingénu découvrant l’Italie et les mœurs de la haute société romaine, il nous fait vivre les derniers jours de l’Empire et l’instauration de la Seconde République. Tales from the Venia Woods en prend la suite avec un conte de fées crépusculaire au plus profond de la forêt autrichienne et la fin de celui qui fut le dernier Empereur. Enfin To The Promised Land nous ramène aux Hébreux d’Égypte et à leur rêve de nouvel exode dans les étoiles.
À chaque nouvelle ou presque de Roma Eterna correspond une période historique identifiable dans notre ligne temporelle. Et chaque récit est écrit dans le style en vogue à cette période (mais dans un anglais moderne). Certains se dévorent plus vite que d’autres, mais tous captivent par l’attention accordée aux petits détails, et la psychologie de leurs personnages à la fois si proche et si différente de la nôtre. Les Romains sont tour à tour présentés avec un mélange de stoïcisme et d’hédonisme tout en ayant conscience du poids de leur histoire et des responsabilités et de l’immobilisme qu’elle entraine.


Roma Eterna
de Robert Silverberg
Éditions Harper Voyager

Le voleur de visages

Même si je l’avais découvert, par hasard, avec une histoire de chats plutôt drôle, Junji Ito est un mangaka spécialisé dans le fantastique, le surréalisme et l’horreur. Pour en savoir plus sur lui, je suis donc retournée à ma bibliothèque de quartier et j’ai emprunté Le Voleur de visages.
Ce recueil comprend six nouvelles étranges, totalement décalées et magnifiquement horrifiques. Avec en point commun, un accent mis sur les visages de ses protagonistes.
Ainsi Le Voleur de visages (ou plutôt la voleuse) est une métamorphe qui ne peut s’empêcher de copier les traits de la personne qui l’attire, jusqu’à ce que son entourage trouve un moyen radical pour s’en débarrasser. Les Épouvantails raconte une histoire de survie de l’âme après la mort plutôt étonnante. Chutes s’intéresse à une épidémie de suicides et des disparitions mystérieuses. Les Fils rouges jouent avec le métier à tisser des Parques d’une façon étrange et animale. Mes Ancêtres réinvente de façon organique le concept de mémoire collective. Et Les ballons aux pendus aborde une version toute personnelle de la notion d’identité.
Avec des traits d’abord épurés, Junji Ito pose rapidement une atmosphère. Peu à peu, l’accumulation de détails monte crescendo avec l’horreur de la situation. Attention toutefois, les peurs sur lesquelles jouent le mangaka — hormis Chutes revisitant le concept des enlèvements d’extra-terrestres ou dans une moindre mesure Les Épouvantails déjà abordé à rebours dans Scary Stories — sont très éloignées de la culture occidentale où le culte des ancêtres est moins présent et où la notion de personnalité publique/personnalité privée moins mise en avant. Certaines histoires pourront donc laisser le lectorat français perplexe comme Les Fils rouges. Mais l’alliance entre le scénario et le dessin fonctionne parfaitement. Au fil des cases, l’angoisse et le malaise passager recherchés par toute personne aimant l’horreur s’instillent goutte d’encre à goutte d’encre.

Le Voleur de visages
de Junji Ito
Traduction de
Jacques Lalloz
Éditions Delcourt Tonkam