Lee Winters, shérif de l’étrange

Toujours dans le cadre des lectures confinées, j’ai récupéré ce livre étonnant chez Les Moutons électriques. Amatrice de pulps, je connaissais plutôt ceux qui comme les vieux « penny dreadful » tiennent de l’horreur gothique, soit ceux très orientés science-fiction avec tenue spatiale argentée et monstres extraterrestres. Jusqu’à présent, je n’avais pas eu l’occasion d’en lire dans le genre western. Jusqu’à Lee Winters, shérif de l’étrange. Cet ouvrage regroupe onze nouvelles de Lon T. Williams parues dans des magazines spécialisés au cours des années 50.
Elles mettent en scène le même protagoniste, le shérif adjoint Lee Winters (Note au traducteur : Winters est le nom de famille — ou surname en version originale —, pas le prénom comme indiqué dans les premières nouvelles), et les alentours de Forlon Gap où il est en poste. Dans cette ville de l’Ouest américain, après le passage de la Ruée vers l’or, les maisons se vident et les alentours se peuplent de créatures étranges. À chaque nouvelle, le surnaturel tient un rôle. Parfois sous couvert de fantômes et de monstres, ce sont des bandits en chair et en os
qui effectuent leurs méfaits. Parfois, les fantômes cherchent à se venger et guident le shérif pour obtenir réparation. D’autres fois encore, il se retrouve plongé au milieu d’événements réinterprétant les mythes amérindiens, grecs ou bibliques, voire des pans d’histoire lointains, sans réellement comprendre ce qu’il fait là. À chaque fois, son entêtement, son bon sens et son six-coups lui permettront de se tirer des plus mauvais pas.
Alignées les unes derrière les autres, et non étalées dans différents magazines sur plus de huit ans, ces onze histoires ont une structure assez répétitive avec des passages obligés dans le salon de Doc juste avant la fermeture par exemple. Malgré tout, leur style suranné, mais restant parfaitement lisible et le choix assez original des thématiques leur donnent un côté rafraichissant.
Une excellente découverte…

Lee Winters, shérif de l’étrange
d
e Lon T. Williams
traduction de Stéphan Lambadaris

Éditions
Les Moutons électriques

Célestopol

La Lune à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Une ville sous un dôme avec ses canaux, ses palais, ses fastes et ses bouges. Un peuple bigarré d’humains, de chats et d’automates aux accents slaves. Telle est Célestopol, la ville qui sert d’écrin aux quinze nouvelles de ce recueil.
Dans Célestopol, Emmanuel Chastellière nous livre donc quinze vignettes à différentes périodes de ce qu’aurait pu être la vie sur la Lune dans une dystopie steampunk où l’empire russe a anéanti Bonaparte et où la Révolution d’octobre n’a jamais eu lieu. Si chacune des nouvelles est indépendante, elles sont classées par ordre chronologique des événements et certaines ne sont compréhensibles qu’en rapport avec les précédentes. Nous y retrouvons souvent les mêmes personnages : le duc régnant sur la ville lunaire, mais également des aventurières dont l’une accompagnée d’un ours sage et sentencieux, des escortes mécaniques ou un voleur bien entreprenant. Au fi
l des récits, Emmanuel Chastellière nous emmène découvrir toutes les strates de la société lunaire, de vieux baroudeurs gardant le barrage ou guidant les trains à l’extérieur du dôme protecteur, aux petits et grands bourgeois profitant de la beauté de la ville en passant par les étudiants, les ouvriers des niveaux souterrains ou le milieu interlope.
Attention toutefois, malgré tous leurs charmes ne vous attachez pas trop aux personnages. Que les histoires s’apparentent aux contes de fées, à la science-fiction pure, au fantastique ou au récit de mœurs, les quinze nouvelles de Célestopol ne sont pas des histoires heureuses. Les morts y servent souvent de chute, que
celle-ci soit flamboyante, déconcertante, tragique ou même mezzo vote.
Pourtant malgré ce ton mélancolique ou, peut-être à cause de lui, j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce recueil.

Célestopol
d’
Emmanuel Chastellière
É
ditions Libretto

Nevertheless She Persisted

À l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, le 8 mars dernier, Tor a proposé un court recueil de nouvelles, gratuitement. Intitulé Nevertheless She Persisted, il fait allusion au comportement de la sénatrice américaine Elizabeth Warren qui ne s’est pas laissée faire alors que ses collègues voulaient lui couper la parole en 2017. L’idée de cette anthologie est simple : demander à des autrices d’écrire un très court texte en se basant sur le tweet d’Hillary Clinton commentant l’événement : « She was warned. She was given an explanation. Nevertheless, she persisted. So must we all. », soit en français « Elle a été prévenue. On lui a donné une explication. Néanmoins, elle a continué. Comme nous le devrions toutes. »
Le résultat est onze très courtes nouvelles dans différents genres : fantasy, horreur pour
God Product d’Alyssa Wong, SF ou surréalisme. Onze nouvelles très variées, partant toutes du même point de départ, mais explorant toutes des chemins très différents. Jo Walton propose même avec The Jump Rope Rhyme une poésie fantastique. Pour moi, ce recueil fut l’occasion de retrouver une Kameron Hurley bien plus douce que dans Apocalypse Nyx et lire Seanan McGuire hors de ses sentiers habituels. Ce fut surtout l’occasion de découvrir de nouvelles plumes. Toutes les nouvelles ne m’ont pas plu, mais toutes m’ont touchée. En particulier Astronaut de Maria Dahvana Headley ou Margot and Rosalind de Charlie Jane Anders. Je ne peux que vous encourager à télécharger ce recueil chez votre libraire numérique favori et à le lire.Vous pouvez retrouver l’ensemble des sites où il est disponible sur cette page.

Nevertheless she persisted
collectif (Kameron Hurley, Alyssa Wong, Carrie Vaughn, Seanan McGuire, Charlie Jane Anders, Maria Dahvana Headley, Nisi Shwal, Brooke Bolander, Jo Walton, Amal El-Mohtar, Catherynne M. Valente)
Éditions
Tor

Bienvenue à Sturkeyville

Vous aimez La Quatrième dimension ou Les Contes de la Crypte ? Vous vous délectez de l’atmosphère d’horreur campagnarde qui règne dans la Castle Rock de Stephen King ou dans les différentes Scary Stories ? Alors, jetez-vous sur Bienvenue à Sturkeyville de Bob Leman. Ce recueil rassemble six des quinze nouvelles que cet auteur américain du 20e siècle a jamais écrites. Ayant toutes ont la particularité de se dérouler dans la bourgade fictive de Sturkeyville, elles ont des thématiques a priori classiques pour de l’horreur : maison hantée, vampire, malédiction familiale, voyage temporel ou mutation incontrôlée. Et pourtant, elles proposent à chaque fois une variante suffisamment originale pour accrocher le lecteur, même le plus érudit en matière de fantastique et d’horreur.
La saison du ver et Viens là où mon amour repose et rêve qui ouvre et ferme respectivement ce recueil ne dépareilleraient dans un épisode de la nouvelle saison de Creepshow, avec juste ce qu’il faut de prévisibilité pour se réjouir avec anticipation de tourner la page suivante. Si Odila et Les Créatures du lac sont nettement plus conventionnelles, elles ont su par le choix d’un narrateur à la fois extérieur et proche de l’affaire m’intriguer jusqu’au bout.
Des six nouvelles du recueil, seule Loob, pourtant la plus orientée science-fiction, m’a déçue par le côté décousu de sa narration. J’ai même peiné à la finir. En revanche La Quête de Clifford M. est une réécriture grotesque et délicieuse du mythe du vampire que je recommande à tout fan de Dracula. Attention, ici nous sommes loin du suceur de sang séducteur.
Au final, ce petit recueil très sobrement, mais très agréablement illustré est un
régal à lire confortablement installé au creux de son fauteuil préféré, ou à le relire un soir d’orage. En effet, le talent de Bob Leman est tel que dans des récits aussi courts, il arrive à concentrer plusieurs niveaux de lecture.

Bienvenue à Sturkeyville
de Bob Leman
traduction de Nathalie Serval
Éditions
Scylla

Histoires courtes

Entre deux pavés lus ou relus, j’aime intercaler des nouvelles, soit pour rester dans un univers soit pour découvrir de nouveaux auteurs. Ce fut le cas avec ces trois histoires :

Auberon
Vous le savez désormais si vous avez lu cet article et cet article ou encore cet autre, 
j’aime beaucoup l’univers de The Expanse. Outre tous les romans, j’ai lu presque toutes les histoires courtes (nouvelles et novellas) dans cet univers. Auberon se situe à peu près au même moment que le dernier roman. Et ce coup-ci, James SA Corey nous plonge de l’autre côté de la barrière : chez les envahisseurs venus de Laconia. Ou plus exactement il nous montre l’installation d’un nouveau gouverneur et de sa femme sur Auberon, une planète colonisée depuis suffisamment longtemps pour avoir une population prospère et une économie largement corrompue. En quelques pages, James SA Corey nous montre comment un couple pétri d’idéalisme va devoir composer avec les principes du Général Duarte pour survivre sur ce nouveau monde. Et si l’amour était la meilleure arme pour résister à l’envahisseur ?

Auberon
de James SA Corey
Éditions Orbit

Hell Creek
Parmi d’autres éditeurs, Albin Michel Imaginaire a la bonne idée de proposer des nouvelles gratuites des auteurs dont il publie les romans. Avant de savoir si j’allais acheter Un Océan de rouille, j’ai donc téléchargé Hell Creek de C. Robert Cargill. Une histoire de zombies à la préhistoire avec une tricératops en personnage principal c’est tentant non ? Oui, et pourtant ça tombe un peu à plat. La nouvelle est très courte, et une bonne moitié est consacrée à la mise en situation. Tricératops (oui c’est également son nom) est un personnage attachant, mais l’histoire en elle-même est peu développée. Comme quoi une bonne idée ne suffit pas pour faire une bonne histoire. Autant vous dire que mon intérêt pour l’auteur fut vite refroidi.

Hell Creek
de C. Robert Cargill
traduction de Laurent Philibert Caillat
Éditions Albin Michel

Zeitgeber
Éditeur de l’imaginaire reconnu, mais également site prolixe sur l’actualité des littératures de genre, Tor propose souvent des nouvelles gratuites à lire en ligne. Notamment Zeigeber de Greg Egan. Pour une fois, l’auteur reste très proche de l’humanité. Il imagine un monde où les cycles de sommeil se détraquent, imposant à certains de dormir trop, à d’autres de veiller quand il fait nuit, etc. Là où Les Bras de Morphée en faisant un polar plutôt drôle, Greg Egan imagine une histoire poignante confrontant un père de famille et sa fille atteinte du trouble. Comment réagir face à cette perturbation du rythme familial, et comment réagir si la « malade » ne veut pas guérir ? Tout en pudeur, Greg Egan signe ici un de ses plus beaux textes.

Zeitgeber
de Greg Egan
à lire en ligne sur cette page.

Contes et récits du Paris des merveilles

Avec Contes et récits du Paris des Merveilles, Pierre Pevel revisite l’univers de sa trilogie (Les enchantements d’Ambremer, Le Royaume invisible et l’Élixir d’oubli), le temps de six nouvelles assez conséquentes. Deux sont de sa plume, Veni, Vidi, V et Sous les ponts de Paris. Et les quatre autres sont d’autrices et auteur invitées. Si certaines mettent en scène Louis Griffont, Isabel de Saint-Gil et les autres personnages de la trilogie initiale, la majorité présente des protagonistes originaux.
L’esprit tout en légèreté des romans est respecté avec toujours un savoureux mélange avec des
personnages historiques. Des races sous-exploitées dans la trilogie originale comme les elfes, les trolls ou les chats-ailés vont parfois se retrouver au premier plan avec un résultat délicieux. Le Moriarty imaginée par Bénédicte Vizier dans Une enquête d’Étienne Tiflaux, détective changelin est à cet égard une réussite absolue. Chaque nouvelle a sa propre voix et son propre ton : plus aventureux dans L’urne de Râ, plus mélancolique dans Les Portes de l’Outremonde et clairement humoristique dans Sous les ponts de Paris. Pourtant le livre dégage une harmonie réelle.
En comparant avec la trilogie initiale, ce format des nouvelles évite ce qui m’avait agacée alors, à savoir certaines longueurs et les apartés de Griffont en direction de son lectorat. Cette taille est finalement plutôt bien adaptée à cet univers.
La taille courte des textes permet d’explorer des vignettes intéressantes de ce Paris enchanté, et le passage d’un auteur à l’autre assez rafraîchissant. De plus, si vous n’avez pas lu la trilogie initiale, vous pourrez commencer par ce recueil sans être totalement perdus.

Contes et récits du Paris des merveilles
de Pierre Pevel, Catherine Loiseau, Benjamin Lupu, Sylvie Poulain et Bénédicte Vizie
r
Éditions Bragelonne

Trois nouvelles pour deux découvertes

La nouvelle est un formidable outil pour découvrir un auteur comme j’ai déjà eu l’occasion de le vérifier ici, ici ou ici. C’est également une bonne solution pour trouver de nouveaux éditeurs. C’est ce qui s’est passé récemment avec trois nouvelles qui m’ont permis de découvrir deux maisons d’édition.

Too much…
Je suis tombée sur cette nouvelle de Jean-Bernard Pouy suite à une conversation avec Deidre Ambre. Ce fut non pas l’occasion de découvrir l’auteur, mais la maison d’édition. Spécialisée dans le polar et l’érotisme, Ska a la particularité de ne vendre que des livres numériques sans DRM. Comme il s’agit le plus souvent de nouvelles, les prix sont plutôt doux et l’on y trouve dans les deux genres suscités une assez grande variété. Que vaut Too much… ? C’est la quintessence de l’humour burlesque et vachard de Jean-Bernard Pouy.
Il y réunit l’espace de quelques trop courtes pages des rockers normands perdus au milieu de punks, des toros échappés d’un encierro et un régiment de parachutistes près à tout casser. Je ne vous en dirais pas plus pour ne pas gâcher l’histoire. Sachez juste que ce texte est un remède assuré contre les coups de blues. C’est également la première marche idéale pour faire découvrir Jean-Bernard Pouy à qui ne le connaît pas. L’auteur y joue avec humour des mots et des situations pour se moquer une nouvelle fois d’un certain ordre établi. Tout en légèreté et sans la noire amertume qui sourde de certains autres de ses écrits.

Too much …
de Jean-Bernard Pouy
Éditions SKA

Un vampire
J’avoue, ce petit ouvrage certainement pris pour agrémenter un trajet en métro s’est retrouvé à trainer très longtemps sur ma table de nuit. Une blessure à l’épaule gênant pour la lecture de grands formats plus tard, il a fini après quelques années par être lu. Et là ce fut une double
découverte : celle d’un auteur italien, Luigi Capuana, et d’une maison d’édition, La Part Commune. Contrairement à la précédente, cette maison se spécialise surtout dans les livres papier avec une grande variété de genres : essai, poésie, romans et nouvelles. Et de nombreux textes anciens réédités.
Quant à l’auteur, Luigi Cap
uana, c’est un contemporain d’Émile Zola qui s’inscrit dans un courant assez similaire d’écriture au plus près de la société. Avec dans les deux nouvelles de ce petit recueil, Un Vampire et Un cas de somnambulisme, une touche de fantastique pour faire passer la pilule. La première parle de mariage arrangé, de remariage et de gêne du mari à « n’avoir pas été le premier » (sic), la deuxième sous couvert de raconter une intrigue policière mêlé de fantastique peut se lire comme une critique des rapports entre la bourgeoisie et la domesticité. Contrairement à Émile Zola que mes années d’études m’ont rendu totalement indigeste, le style de Luigi Capanua est sobre. J’ai apprécié la juste dose d’absurde qui saupoudre chaque nouvelle.

Un vampire
de Luigi Capuana
traduction de Baldassare Anghiari
Éditions La Part Commune

Au-delà du gouffre

Depuis la lecture de son diptyque, Vision aveugle et Échopraxie, Peter Watts est un auteur de hard-SF qui m’intrigue. Trouvé à Livre Paris, Au-delà du gouffre est un recueil de ses nouvelles, écrites entre 1990 et 2014 : l’occasion idéale pour mieux le découvrir.
Attention, il y a peu de chances pour que vous lisiez ce livre d’une traite. Peter Watts est avant tout un scientifique et cela se sent dans sa façon d’écrire. Si vous ne connaissez pas certaines des notions abordées telles que la physique au cœur des étoiles, le fonctionnement du cerveau humain ou la psychologie de masse, il vous faudra le temps d’en assimiler certains aspects au fil de votre lecture. D’autant plus que le style même de Peter Watts est âpre et exigeant. Nombre des récits du recueil, notamment Le Second avènement de Jasmine Fitzgerald, la trilogie d’Eriophora ou Le Colonel, m’ont forcée à interrompre ma lecture pour me poser un instant ou une nuit sur le message qu’ils contiennent.
En revanche, même en prenant le temps de lire par petits bouts, une nouvelle par-ci, deux par-là, voyager Au-delà du gouffre se révèle une expérience passionnante. Dès la première nouvelle du recueil, Les Choses, une relecture de The Thing,
le film de John Carpenter (lui-même remake d’un film de 1951 inspiré de Who Goes There? de John W Campbell Jr), du point de vue de la créature, Peter Watts impose un point de vue non conventionnel. Et vous devrez toujours reconsidérer votre point de vue au fil des pages, comme dans des nouvelles plus exigeantes encore comme L’Île ou Une Niche. Ce recueil est une compilation de joyaux sombres. Malgré la postface, ou à cause d’elle, de l’auteur se définissant comme un optimiste en colère, le ton de Au-delà du gouffre est résolument noir et dur. Cruel comme une mécanique biologique lancée à pleine vitesse. Seule une nouvelle m’a franchement rebutée, Chair faite parole, mais Peter Watts lui-même reconnaît qu’elle est plus que perfectible. Ce qu’il fera quelques années plus tard avec Éphémère (également présente dans ce recueil et co-écrite avec Derryl Murphy) avec beaucoup plus de réussite.
Que vous connaissiez déjà Peter Watts ou que vous soyez curieux, Au-delà du gouffre est un excellent endroit pour commencer votre découverte. La prochaine étape pour moi sera de mettre la main sur le cycle des
Rifteurs.

Au-delà du gouffre
de Peter Watts
Traductions de Pierre-Paul Durastanti, Gilles Goulet, Erwan Perchoc et Roland C Wagner harmonisées par Gilles Goulet.
Éditions Le Bélial’

Je suis la reine

Six nouvelles. Six textes froids à la mécanique parfaitement huilée. Avec son recueil, Je suis la reine, Anna Starobinets propose un fantastique à la fois innovant et pétri de traditions.
Ici vous ne trouverez aucun monstre, aucune créature hantant ordinairement les pages d’un récit fantastique. Nul vampire, nul fantôme et encore moins de goules, de loup-garou de zombies ou autres créatures tentaculaires. À peine un domovoï, localisation en Russie oblige, est mentionné dans la dernière nouvelle, L’Éternité selon Yacha, mais ce n’est qu’à titre de comparaison. Et pourtant, les nouvelles d’Anna Starobinets dégagent une certaine familiarité pour qui aime Kafka ou Buzatti. Il y a une progression naturelle dans l’histoire qui bascule dans le fantastique presque par surprise pour le lecteur. Les thèmes de ces six nouvelles sont également très familiers. Elles parlent de la famille ou de son absence, de l’identité, de ce que c’est qu’être humain ou tout simplement être vivant. Elles sont toutes douces-amères, et malgré leurs impressions de familiarité toutes surprenantes. De toutes, il n’y a guère que L’Agent que je n’ai pas apprécié. Elle est, à mon goût, à la fois trop froide et trop confuse, comme si cette version n’était qu’un premier jet pas retouché par la suite.
N’ayant jamais été en Russie, je ne sais si l’univers moscovite que décrit Anna Starobinets est typique, mais il y a un désenchantement certain dans ses personnages qui les poussent à prendre avec philosophie l’inacceptable. Comme la mère de famille de Je suis la reine, l’une des nouvelles fantastiques les plus dérangeantes que j’ai lu depuis longtemps. Et pourtant le monstre est une créature bien ordinaire qui ne fait que quelques millimètres à peine.

Je suis la reine
de Anna Starobinets
Traduction de Raphaëlle Pache
Éditions Folio SF

L’insondable profondeur de la solitude

Une couverture légèrement décalée, un titre qui évoque Gabriel Garcia Marquez et Milan Kundera, il suffit parfois de peu de choses pour choisir un livre. Et voici comment L’Insondable profondeur de la solitude de Hao Jingfang a rejoint ma bibliothèque.
L’autrice est elle-même consciente de ses lacunes. Elle précise elle-même dès l’introduction que son écriture est plus fondée sur des concepts que sur une intrigue étoffée. Plus exactement, elle affirme : «
 je me passionne parfois pour des idées abstraites […], et il m’est difficile de ne pas négliger quelque peu l’intrigue dans ce processus. »
Cette mise en garde en tête, le lecteur peut parcourir ces onze nouvelles et y découvrir deux ou trois purs bijoux parmi des textes nettement plus bancals, mais comme le dit Hao Jingfang elle-même, avec des concepts intéressants. Avant toutes choses, suivez mon conseil et sautez les deux derniers récits. La Chambre des malades n’a aucun intérêt et son histoire semble lue et relue plusieurs fois par ailleurs ; Le Procrastinateur n’a lui ni queue ni tête comme s’il manque deux ou trois pages de texte entre l’introduction et la conclusion.
En revanche,
L’insondable profondeur de la solitude contient trois petits bijoux du genre nouvelles qui justifient son achat. Le premier, Pékin Origami, mérite bien son prix Hugo 2016. Cette dystopie où une ville se replie sur elle-même pour permettre à chaque couche sociale d’avoir son temps d’exposition à la lumière a un côté à la Dino Buzzati ou à la Brazil qui m’a beaucoup plus. La deuxième petite merveille, L’envol de Cérès, est la seule nouvelle d’outre-planète de ce recueil. Ce qui lui permet de mêler un côté très hard science sur la conquête spatiale à un côté extrêmement poétique sur la force des rêves d’enfance. Enfin, Le Palais Efang, avec son mélange de légendes chinoises et d’absurdité dans la quête d’immortalité, m’a également beaucoup plus avec son ton désabusé mais souriant. Même si la statue de l’empereur m’a immanquablement fait penser au Cœur perdu des automates.
Pour les autres nouvelles de ce recueil, mon avis est nettement plus mitigé. Pour certaines, le concept est bon et la chute percutante, mais le chemin pour y arriver est plutôt quelconque et insipide. C’est le cas pour
Le Dernier des braves ou Le Théâtre de l’univers. Dans d’autres cas, comme dans Question de vie ou de mort, l’histoire est bien trop délayée à mon goût. Le record étant les deux nouvelles en miroir, Au Centre de la prospérité et Le Chant des cordes, qui sont bien trop longues pour réellement captiver le lecteur malgré une variation intéressante sur les harmoniques célestes. D’autant qu’elles sont l’une derrière l’autre dans le recueil et que du coup, la lecture donne l’impression de bégayer.
Espérons que Hao JingFang progressera dans le domaine de l’intrigue, et donnera un style un peu plus vif à son écriture, ses idées valent qu’on s’y penche.


L’insondable profondeur de la solitude
de Hao Jingfang
Traduction de Michel Vallet

Éditions Fleuve