Le château

L’Alchimiste est une nouvelle maison d’édition qui veut relier l’imaginaire à l’humain. Et donc qui publiera de la science-fiction, de la fantasy et du fantastique. Autant de genres qui m’intéressent, et quand l’attachée de presse m’a confié quelques titres à lire, j’avoue ne pas avoir refusé. Et pour le premier critiqué, j’ai choisi celui dont le titre m’inspirait le plus sur le moment, sans même en lire le résumé : un véritable OVNI. Découvrons ensemble Le Château de Laurent Hellot, dont je ne sais trop s’il est une bonne piste pour comprendre la ligne éditoriale de cette nouvelle maison, pour nous faire une opinion.
Déjà, il faut définir ce qu’est Le Château. Est-ce une fiction ? Est-ce un long poème ? Pour moi, le livre de Laurent Helliot est à mi-chemin entre les deux genres. Ce n’est pas un roman, mais plutôt une longue nouvelle divisée en plusieurs chapitres. L’histoire en elle-même n’est pas captivante : un homme seul garde l’entrée d’un mystérieux château à l’intérieur duquel il n’a jamais mis les pieds. Au fil du récit, il fera des rencontres étranges : une belle dame, une météorite, un vaisseau pirate fantôme… Et chaque rencontre le changera peu à peu, jusqu’au retournement final.
En revanche, plus que la trame en elle-même, le rythme du récit m’a séduite. Sa musicalité proche de la berceuse est intéressante. Certains personnages évoquent les légendes celtiques, d’autres sont plus proches de la science-fiction traditionnelle ou même de l’imaginaire hollywoodien. Il y a en donc pour tous les goûts et l’auteur passe d’un style à l’autre de façon fluide.  Que vous le picoriez chapitre par chapitre, ou que vous le lisiez d’une traite, ce beau texte vous laissera rêveur…

Le Château
de Laurent Hellot
Éditions L’Alchimiste

Shades of Magic

Quand plusieurs personnes de votre entourage vous parlent d’un livre ou d’une série de livres en bien, qu’ils vous disent, connaissant vos goûts littéraires, qu’elle va vous plaire, vous feriez quoi ? Généralement, moi je les écoute. Parfois, j’ai effectivement de très belles surprises comme Children of the Time d’Adrian Tchaikovsky. Et parfois de très grandes déceptions comme The Dark Tower de Stephen King. Ici, la trilogie Shades of Magic de V.E.Schwab est entre les deux. Alors que le troisième tome est sorti depuis peu en français aux éditions Lumen, un ami m’a prêté les trois livres en version originale : A Darker Shade of Magic, A Gathering of Shadows et A Conjuring of Light.
Disons-le tout de suite, si j’avais dû dépenser de l’argent pour lire ces livres, je ne l’aurais pas fait ou tout du moins je n’aurais pas dépassé le premier tome. Là, puisqu’ils étaient prêtés, j’ai lu les trois. Et bien m’en a pris.
Si les deux personnages principaux, Kell et Lila, restent des têtes à claques d’un bout à l’autre de la trilogie, ils deviennent
nettement plus supportables dans les deux derniers tomes. Et surtout V.E.Schwab étoffe ses personnages secondaires et en ajoute des nouveaux dans A Gathering of Shadows et A Conjuring of Light, nettement plus intéressants. Le postulat de base de A Darker Shade of Magic est intéressant en soi : une ville – Londres et quatre mondes différents (certains sans magie, d’autres avec) normalement étanches entre eux sauf à quelques rares initiés qui ne se connaissent pas, mais où les actions dans l’un vont avoir des conséquences funestes pour tous les autres. Sauf que… Comme dans toute bonne trilogie, A Darker Shade of Magic commence par un volume qui fonctionne surtout comme une longue introduction de trois des différents Londres et de leurs particularités. L’intrique à proprement parler ne commence doucement qu’au deuxième tiers du roman et tout se précipite et s’enchaine dans le dernier tiers avant une fin particulièrement abrupte. Bien dans la manière de Lila Bard, mais en tant que lectrice, j’ai très moyennement apprécié.
A Gathering of Shadows, le deuxième volume, nous plonge lui directement dans l’action. Et s’il se passe quatre mois après la fin de A Darker Shade of Magic, son action est resserrée en l’espace de quelques jours et presque entièrement dans l’un des Londres. De plus, certains personnages comme mon favori, Alucard Emery, apparaissent enfin. Et la magie qui donne son titre à la trilogie est nettement plus explorée, montrée et expliquée. Si je me suis traînée pour lire A Darker Shade of Magic, j’ai littéralement dévoré A Gathering of Shadows en riant parfois aux éclats. Et toujours en me demandant comment une fille aussi imbuvable et imbue d’elle-même que Lila Bard a pu survivre aussi longtemps. Si vous n’aimez pas les Mary-Sue, passez votre chemin, elle en est un parfait exemple avec toujours le don approprié au bon moment pour faire avancer l’intrigue.
Mais des trois, je crois qu’
A Conjuring of Light est mon favori. L’heure est grave, le Londres principal risque d’être englouti dans l’ombre, les personnages ont muri et doivent — enfin ! – faire face à leurs responsabilités ou gagner leurs indépendances quitte à en payer le prix. L’action est moins resserrée, mais mieux construite et j’ai apprécié de découvrir le monde « rouge » au-delà de la ville de Londres. En revanche, je cherche encore l’intérêt des passages dans le monde « gris » (le notre au début du 19e siècle) qui n’apportent quasiment rien à l’intrigue. Et la conclusion est une vraie conclusion. Suffisamment ouverte sur le devenir de certains personnages pour laisser place à l’imagination, mais pas trop pour se sentir frustrée par la fin du livre.
Si votre genre de prédilection est la fantasy classique légère et que vous cherchez quelque chose sans elfe, troll ou gobelin, n’hésitez pas :
Shades of Magic est calibré à la perfection pour vous plaire. Sinon, ce n’est peut-être pas la trilogie à mettre en priorité de pile de livres à lire.

Shades of Magic
(A Darker Shade of Magic, A Gathering of Shadows et A Conjuring of Light)
de V.E.Schwab
Éditions Titan Books
(disponibles en français chez Lumen)

Working Class Heroic Fantasy

S’il est bien un livre où le bouche-à-oreille sur les réseaux sociaux marche, c’est Working Class Heroic Fantasy. À force de voir circuler par épisodes les chapitres sur Mastodon, un réseau social pourtant réputé opaque, j’ai fini par craquer. Et maintenant que le roman de Simon « Gee » Giraudot est enfin terminé, je l’ai chargé sur ma liseuse et vogue la galère…
Moins de vingt-quatre heures plus tard, mon voyage s’est achevé sur un franc sourire. Même si comme son titre l’indique clairement, Working Class Heroic Fantasy, relève de la fantasy pure et dure qui n’est pas mon genre de prédilection, j’ai pris énormément de plaisir à lire ce livre révolutionnaire. Dans un monde moderne pas si éloigné du monde, les races classiques de la fantasy — elfes, orques, gobelins, gnomes, nains, humains, fées, etc. — vivent en paix et a priori classiquement. Sauf que…
Sauf que la classe politique est aux mains de morts-vivants, que le pouvoir économique est aux mains des orques et des gobelins, et que ceux-ci, cédant aux clichés du genre à une exception près, sont détestables et n’hésitent pas à opprimer les classes subalternes. Et sauf que le spécisme est bien présent entre les races magiques (elfes, fées et magiciens) et les races dites « inertes » qui ne peuvent naturellement pas utiliser la magie et se sont tournées vers la science et la technologie pour compenser, et suivant la taille moyenne des différentes tailles (les orques frôlant les 3 m au sommet de la pyramide et les individus à la verticalité plus vacillante comme les nains et gnomes se retrouvent tout en bas). Quand Brane Mustii, humain employé de bureau de base, se fait une fois de plus humilier par son supérieur gobelin, il se décide à franchir la porte de son syndicat. Et se retrouve en moins de deux embarqué dans une quête qui de minutes de jurisprudence en épée mystique aboutira à rien moins que la révolution, et peut-être l’émergence d’une nouvelle forme de société autogérée et plus égalitaire. Vous l’aurez compris, mais ici aussi le titre est assez clair, Working Class Heroic Fantasy met la politique au cœur de son histoire. Avec une analyse assez fine et toujours hilarante des différents courants de pensée en vigueur. Les postures syndicalistes de Carmalière et ses contradictions internes après huit siècles de lutte valent notamment le détour… Et comme toute quête, l’action ne manque pas avec un dragon et des Valkyries à affronter, et des caractères bien trempés à concilier.
Si sur le fond, Working Class Heroic Fantasy vaut déjà le détour, sa forme de distribution est également originale. En effet, non seulement le livre est autoédité, mais il est disponible sous Creative Commons (CC BY-SA 3.0 FR plus exactement), ce qui donne le droit à tout à chacun de remanier ce livre pour le diffuser sous un autre format, en utiliser une partie ou le réarranger à sa sauce à condition de ne pas appliquer de restrictions légales ou techniques à votre version. Si vous voulez lire simplement le livre, vous pouvez le télécharger ici ou ici gratuitement, ou le commander ici en version papier pour 15 €. Bonne découverte !

Working Class Heroic Fantasy
de
Simon “Gee” Giraudot
É
ditions Framabooks

Fil rouge 2018 : Koro Quest! 1

Si vous êtes passé à côté du phénomène Assassination Classroom de Yusei Matsui, il est temps de rattraper votre retard avec le manga fini depuis 2016 ou l’anime dont les deux saisons sont disponibles sur Netflix. Sinon, vous pourrez lire le fil rouge d’août : Koro Quest! 1 de Kizuku Watanabe et Jo Aoto, mais sans les références à l’œuvre originale vous allez avoir un peu de mal à comprendre.
Dans Koro Quest! 1, nous retrouvons une classe de bras cassés, la 3-E, et leur prof principal si particulier qu’ils ont pour mission de tuer en guise d’examen de fin de passage. Mais dans cette version, la classe 3-E fait partie d’un collège chargé de la formation de héros de RPG (role-playing game – jeux de rôles) qui regroupent tous les élèves atteints de bugs informatiques (un ne pouvant avoir qu’une demi-armure, un autre perdant des points d’intelligence en encaissant des dégâts au combat, etc.) Et leur professeur, qui sera lui aussi surnommé Koro Sensei, est le Roi Démon, un PNJ (personnage non-joueur dans les jeux vidéo) monstrueux lui aussi affligé d’un bug, une vitesse supersonique le rendant résistant à toutes les attaques. L’ensemble des personnages d’Assassination Classroom se retrouvent dans Koro Quest! 1, chacun adapté à ce nouvel univers vidéoludique. Ce premier volume, paru en juillet, comprend cinq quêtes principales à savoir des histoires indépendantes, et des histoires très courtes servant de bonus ou de présentations plus détaillées de certains élèves.
Alors qu’un seul des trois volumes déjà parus au Japon n’est encore traduit en français, il est un peu tôt pour dire si la qualité de Koro Quest! sera au niveau de celle d’Assassination Classroom. Le dessin est lui aussi de bonne facture, et jusqu’à présent l’humour — parfois grivois, mais restant largement dans les normes du manga shonen pour jeunes ados — est assez conforme. Il manque encore un peu de profondeur dans les personnages pour juger si l’émotion sera au rendez-vous de ce spin-off comme elle l’était à celle de l’original. Et notamment savoir pour quelle raison, un Roi démon si atypique s’est décidé à enseigner à des apprentis héros. En attendant, les Champirits ont réussi l’exploit d’être les monstres de premier niveau les plus perturbants depuis les scorpides qu’affrontent les trolls dans leur zone de départ dans World of Warcraft. Et ce n’est pas une mince affaire !

Koro Quest! 1
de Kizuku Watanabe et Jo Aoto
Traduction de Frédéric Mallet
Éditions Kana

De bons présages (Good Omens)

S’il est des livres qui font partie du patrimoine culturel de la littérature de genre, De bons présages (Good Omens) de Terry Pratchett et Neil Gaiman fait largement partie du lot. Écrit à quatre mains par deux des plus grands auteurs de l’imaginaire britannique, ce livre est un petit bijou d’humour et d’ironie qui rassemble les thèmes chers aux deux auteurs. C’est aussi la première apparition de la Mort, qui deviendra par la suite un personnage emblématique du Disque-monde. Tout en étant comme souvent accessible avec autant de bonheur pour les jeunes ados et les adultes, avec tellement de niveaux de lecture que reprendre des années plus tard ce livre reste un plaisir. De quoi s’agit-il ? D’une alliance entre un démon, Crowley, et d’un ange, Aziraphale, tous deux à mi-chemin dans leurs hiérarchies respectives et devenus amoureux de la Terre depuis le temps qu’ils sont stationnés dessus. Alors quand l’heure de l’Apocalypse est venue, quitter leurs petits conforts terrestres (belle voiture pour l’un, librairie de rêve pour l’autre) est devenu impensable. Ils vont donc tout faire pour dérailler la Fin du monde. Ajoutez-y : une erreur à la maternité qui fait que l’Antéchrist n’est pas élevé par la bonne famille ; une prophétesse du 17e siècle aux prédictions parfaitement exactes et précises ; quatre cavaliers de l’Apocalypse qui ne manquent pas de piquants, dont Pollution qui remplace au pied levé Pestilence mis à la retraite par la découverte des antibiotiques… Et vous avez un cocktail détonnant qui provoquera de grands éclats de rire. À la relecture (en VO ce coup-ci), certains passages m’ont paru tirer un peu à la ligne, mais l’ensemble passe toujours aussi bien. Je me suis en revanche énormément amusée à voir les éléments de De bons présages qui ont été repris dans d’autres œuvres, dont la série TV Supernatural avec son Crowley, même si c’est loin d’être la seule. En attendant l’arrivée de la minisérie tirée du livre en 2019 sur la BBC et Amazon Prime, avec Neil Gaiman au scénario, je ne peux que vous encourager à lire ou relire cette merveille. Surtout si vous souhaitez découvrir l’un ou l’autre de ses auteurs. Ce livre est une bonne porte d’entrée vers leurs œuvres respectives.

De bons présages de Terry Pratchett et Neil Gaiman Traduction de Patrick Marcel Éditions J’ai lu

En bonus, la première bande-annonce de la série… J’avoue que David Tennant en Crowley et Michael Sheen en Aziraphale forme un casting d’enfer.

Notes de lectures récentes

Ayant eu des lectures très fragmentées ces derniers jours, voici quelques notes rapides sur mes dernières aventures littéraires :

– Parfois les écrivains profitent de leurs anniversaires pour faire de beaux cadeaux à leurs lecteurs. C’est le cas de John Scalzi qui le 10 mai dernier a publié sur son blog une très courte nouvelle gratuite : Regarding Your Application Status. Très drôle et corrosive, elle a également la note politique et le franc-parler qui caractérisent John Scalzi hors de ses romans (et notamment sur Twitter).

– C’est également le cas de Stephen King qui nous livre avec Laurie une nouvelle à télécharger en PDF qui ne parle pas d’horreur, mais de vieillesse, de deuil et de résilience. Et de chiens. En trente-deux pages, Stephen King pose ses personnages et nous fait entrer dans leur univers, avec beaucoup de douceur et de mélancolie. Un petit bijou !


– J’ai enfin trouvé le temps de lire le tome 2 de Monstress : The Blood, dont j’avais chroniqué le premier volume aux tout débuts de ce blog ici. L’action se déroule quelques semaines ou mois après la fin de Monstress : The Awakening. Maika Halfwolf revient sur ses terres d’origine toujours suivie par Master Ren le chat, et Kippa l’enfant-renard. Elle veut retrouver ses souvenirs et comprendre d’où vient le monstre qu’elle contient. Ses pouvoirs suscitent également bien des convoitises parmi toutes les races en présence : humains, arcaniques de tous poils ou écailles, dieux anciens. Ce tome 2 plus violent que le premier joue entre le passé et le présent pour lever un voile sur les protagonistes de l’histoire et sur l’origine de leurs fêlures. Maika y apparaît plus froide et moins aimable que dans Monstress : The Awakening, mais son attitude s’explique — sans être excusable ! – par son passé. À noter que le dessin de Sana Taneka est encore une fois sublime de précision et de richesse. Le tome 3 devrait paraître en septembre.

– J’ai profité de la collection Une Heure-Lumière de Le Bélial’ pour lire Cookie Monster de Vernor Vinge et traduit par Jean-Daniel Brèque. Peut-être est-ce en raison de ma vie professionnelle en partie truffée d’IA et de simulation ? Peut-être est parce que depuis 2004, la date à laquelle a été écrite cette histoire, l’informatique a évolué et certains usages cités dans cette novella apparaissent comme préhistoriques ? Toujours est-il que même si j’ai pris beaucoup de plaisir à lire Cookie Monster, il ne m’a pas autant bouleversée que Un Pont sur la Brume. L’histoire est tout de même très classique et la chute prévisible assez vite.

– Toutefois, ce livre m’a donné envie de relire Cat le Psion de Joan D.Vinge, ex-femme du précédent auteur, mais puisque leur divorce date de 1979, il y a largement prescription, d’autant que le livre lui est postérieur. La version choisie était parue chez J’ai Lu traduite à l’époque par Michel Deutsch. J’avoue avoir toujours été fascinée par la télépathie et les histoires de télépathes. Et cette histoire d’adolescent issu d’une race télépathe forcé de collaborer avec les gens qui ont quasiment détruit son peuple et qui le haïssent m’avait beaucoup plus à la première lecture. Impression confirmée à la relecture, malgré un démarrage de l’action un peu lent. Un cran au-dessous de L’Oreille interne pour la description des affres du télépathe, mais beaucoup plus rythmé en termes d’aventures.

– Enfin, intriguée par la bande-annonce de Meg, le prochain gros film de bêbêtes monstrueuses avec Jason Statham, j’ai lu le livre écrit par Steve Alten. Résultat des courses, je n’irai pas voir le film. J’ai beau être bon public, les personnages sont une collection de clichés ambulants, entre la bimbo blonde ambitieuse jusqu’au crime, l’ami richissime alcoolique et stupide, et le père et la fille américano-japonais caricaturaux à un niveau quasi raciste. N’oublions pas le personnage principal qui de spécialiste de la plongée sous-marine en grande profondeur se révèle grand connaisseur en tous les domaines. Y compris dans l’anatomie des tissus mous d’un animal préhistorique au point de pouvoir retrouver dans le noir complet l’emplacement du cœur dudit animal en situation plus que stressante. L’écriture ne sauve même pas l’histoire. Fuyez !

Avis d’invitée : Malazan Book of the Fallen

À l’occasion de la sortie aux éditions Leha du Livre des Martyrs : Les Jardins de la Lune de Steven Erikson, j’ai demandé à Laetitia, fine connaisseuse de l’auteur, et ayant lu et relu toute la saga — les dix tomes ! – dans sa version originale de nous en parler. Épopée de fantasy adulte dans tous les sens du terme, les Malazan Book of the Fallen forme une œuvre dense où sous une trame quasi basique : la survie de l’espèce humaine face au retour de races anciennes, Steven Erikson se joue des codes du genre et recréer un récit fourni, acre et flamboyant. Assez discuté, laissons la parole à Laetitia :

J’ai découvert Malazan Book of the Fallen il y a quelques années et ai été conquise par le style et les multiples univers et personnages peuplant cette série. Le mot dantesque n’est pas une exagération quand on le rapporte à cette saga. Je l’ai ensuite fait connaitre à Stéphanie, via Twitter, où la limitation des 140 caractères ne m’a pas empêchée de la convaincre de s’y plonger. Je pense qu’elle n’a pas regretté le voyage, puisque non seulement elle a lu l’intégralité, mais en plus m’a demandé d’en faire ce billet afin de partager avec d’autres ce multivers. Rien que le fait d’écrire ces mots me donne envie de la relire, une quatrième fois….

La seule chose qui me retient est que ladite saga compte dix volumes (les Game of Thrones et autres Wheels of time font pâle figure à côté) et, je vous fais grâce des séquels, préquels et autres livres liés à l’univers Malazan1… Or pendant le temps consacré à cette énième relecture, ma pile à lire continuerait de croître, en partie grâce à ce blog.

Je suis dans l’incapacité de vous résumer les dix volumes principaux, ou même de vous donner un fil conducteur de l’intrigue : les histoires et personnages sont d’une diversité telle et si incroyablement entremêlés que l’exercice est impossible. Revoir dans le tome 5 ce personnage que vous aviez croisé dans le tome 1, alors qu’il n’occupait qu’une place secondaire. Le retrouver en figure majeure de ce volume 5. Puis du 8. Et du 10. Remettre alors en perspective l’ensemble de toutes les histoires à la lueur de ces nouveaux éclairages. Tenter de dénouer les fils des récits, de retisser la tapisserie d’ensemble. Recommencer à nouveau depuis le départ, car tel nouvel évènement/personnage vient modifier entièrement la compréhension que vous aviez.

C’est l’exercice intellectuel jouissif auquel Steven Erikson nous confronte à chaque page, à chaque chapitre, à chaque livre, et pour lequel il est indéniablement doué.

L’univers n’est ni médiéval, ni contemporain, ni futuriste, mais tout cela à la fois. Il se déroule sur des terres qui ressemblent à notre Terre, en mille fois plus vastes. Peut-être s’agit-il de plusieurs planètes d’ailleurs, qui sait ? Il y a de la magie, de la nécromancie, des Dieux et des humains. Des races inconnues, terrifiantes et silencieuses depuis longtemps.

Pourtant, ces races anciennes ne sont pas éteintes. Pour peu que des ascendants tentent de se forger une place dans les nouveaux mondes, Jaghuts, T’lan Imass et Assails mettront tout en œuvre pour réduire leurs efforts à néant tandis que les nouveaux joueurs prendront part à un étrange tarot qui ouvre le chemin des maisons des morts…. Les batailles, très nombreuses, sont un mélange de Clausewitz et de Sun Tzu : des chefs-d’œuvre d’organisation, de planification… Et de chaos. Les récits sont déchirants. Si comme moi vous êtes sensibles, préparez vos mouchoirs : j’ai pleuré abondamment un nombre incalculable de fois à la lecture des mésaventures de tel ou tel personnage auquel je m’étais attachée. Et puis il y a les sapeurs. Au sens militaire du terme.

Je ne vous en dis pas plus et vous laisse savourer cette lecture. Attention, risque d’addiction élevé !

1— Outre les livres de Steven Erikson, l’univers de Malazan est en effet exploré par Ian Cameron Esselmont. Pour l’instant, à ma connaissance rien n’est prévu pour une éventuelle traduction de ses œuvres — Stéphanie.

Malazan Book of the Fallen
(Gardens of the Moon, Deadhouse Gate, Memories of Ice, House of Chaines, Midnight Tides, The Bonehunters, Reaper’s Gate, Toll the Hounds, Dust of Dreams, The Crippled God)
Éditions Tor
Le Livre des Martyrs : Les Jardins de la Lune
Traduction de Emmanuel Chastellière
Editions Leha

 

Peril in the Old Country

Voici encore un texte étrange déniché via NetGalley. Si vous aimez Kafka, l’absurde et vous demandez à chaque instant où cette histoire va vous mener, Peril in the Old Country de Sam Hooker est fait pour vous. Si vous aimez des aventures de fantasy plus construites, avec un vrai héros partant — à contrecœur ou non — dans une quête claire et avec une fin heureuse, en revanche passez votre chemin.
Sloot Peril est un comptable tout ce qu’il y a de plus ordinaire et de plus étriqué dans la Old Country. Pusillanime, respectueux du règlement à la virgule de la note de bas de page près, froussard, il n’a absolument rien de ce qui pourrait constituer le héros d’un récit d’aventures. Ni même à vrai dire un personnage non-joueur avec une ligne de dialogue ou du dans n’importe quel Livre dont vous êtes le héros. Et pourtant c’est le personnage principal de Peril in the Old Country. Du jour où il apprend que sa mère est un agent dormant de Carpathia, l’ennemi héréditaire de Old Country, et où il doit reprendre son rôle au pied levé, tout va aller de mal en pis. De son petit travail routinier d’employé de bureau modèle à financier personnel d’un plus si jeune lord aussi stupide que fantasque, de la Old Country de toujours aux terres lointaines de l’autre côté du mur peuplées de berserkers, de fantômes, mais curieusement sans gobelins… D’un ennemi connu à un amour malencontreusement affublé d’un philosophe mort en colocataire neuronal, en passant par une société secrète maléfique, le pauvre Sloot va en voir des vertes et des pas mures et devenir espion, agent double, triple et peut être quadruple avant la fin du livre, sans jamais avoir eu de réelle formation en plus !
En tant que lectrice, contrairement à mes habitudes, je n’ai pas lu ce livre facilement. Non qu’il ne soit pas totalement loufoque ou intéressant, bien au contraire. J’ai trouvé l’humour de Sam Hooker très insistant par moment, et le style forçant beaucoup trop dans le genre vieille Europe du 19e siècle alors que le livre a été écrit au 21e siècle par un Américain. Peut être aussi parce que si j’aime l’absurde, le dosage de Peril in the Old Country est un peu trop fort pour moi. Je ne l’ai pas pour autant abandonné, car malgré tous ses défauts, le personnage est attachant, et les personnages secondaires (avec une mention particulière pour Greta, Ms Knife et Vlad pour ma part) savent aussi piquer la curiosité. Surtout nous sommes dans un roman de dark fantasy, vous ne saurez jamais qui va mourir ni de quelle manière…

Peril in the Old Country
de Sam Hooker
Éditions Black Spot Books

Le Maître des ombres

Œuvre mineure de Roger Zelazny, Le Maître des ombres (Jack of Shadows en version originale) m’avait pourtant marquée lors de sa première lecture. Notamment en raison des talents du fameux maître des Ombres qui peut voyager à travers elle ou entendre son nom prononcé dans l’ombre n’importe où sur la planète. L’histoire elle ne m’avait pas marquée. C’est un récit classique de revanche, sur des ennemis redoutables et en partant du plus bas de l’échelle, comme il y en a eu de nombreux à cette période (un jour, rappelez-moi de vous parler de La geste des Princes-Démons de Jack Vance). Plus sombre et plus égoïste que le Corwin de Chronicles of Amber, ce Jack des Ombres obtiendra bien plus qu’espéré avec sa vengeance et bouleversera le statu quo de sa planète. Au péril de sa vie ?
Pur produit de la science-fiction et fantasy des années 70, le récit du Maître des ombres est à la fois grandiloquent et tout en retenue. Il y a peu d’explications sur la façon dont un côté de la planète est soumis à la magie (l’Art) alors que l’autre est dominé par la science, ni sur ce que l’Art est exactement. La même histoire, si elle avait été écrite au XXIe siècle aurait résolument été classée en fantasy, écrite en a minima 600 pages au lieu des 191 pages d’origine lisibles en quelques heures, et noyé le lecteur sous les commentaires et les explications. En 1971, ce texte est plutôt à mi-chemin entre la fantasy avec son Art, ses Puissances et certaines de ses créatures et la science-fiction avec ses machineries et l’importance du temps-ordinateur utilisé par Jack pour calculer au plus juste sa vengeance. Désuet, Le Maître des ombres exerce toujours un charme certain. Il se lit ou relit avec plaisir si vous avez deux ou trois heures à tuer.

Le Maître des ombres
Roger Zelazny
Traduction de Bruno Martin
Éditions Presse Pocket (repris chez Folio SF)

Magnus Chase et les dieux d’Asgard : le vaisseau des damnés

Avec Le vaisseau des damnés, Rick Riordan achève sa trilogie liée à la mythologie nordique et centrée autour de Magnus Chase. Pour résumer la situation, celui-ci – jeune SDF orphelin de Boston se découvre à l’occasion de sa mort tout à la fois fils du dieu Freyr, pensionnaire du Walhalla (paradis guerrier devenu hôtel de luxe) et chargé d’empêcher la survenue de Ragnarök, et à la différence du dernier film Marvel sans l’aide d’un géant vert.
Comme pour ses autres séries de romans pour la jeunesse, Rick Riordan reste extrêmement fidèle aux mythes qu’il utilise. Ainsi, les lecteurs de Norse Mythology pourront y retrouver presque tous les mythes contés par Neil Gaiman. Le tout étant mêlé à des préoccupations bien modernes d’adolescents du 21
e siècle. Dans la saga de Magnus Chase, et plus particulièrement dans Le vaisseau des damnés, ce sont surtout les deux filles de Loki, toutes deux du côté du héros contrairement à leur parent divin, qui incarne ces prises de position. La première, Samirah, doit concilier ses obligations de Valkyrie d’Odin avec sa foi musulmane très forte dans une Amérique de plus en plus intolérante au fur et à mesure des tomes. La deuxième, Alex, refuse à la fois de se définir à un genre ou à un autre, mais également de s’enfermer dans une rhétorique non binaire classique. Ainsi plutôt que d’utiliser un pronom neutre pour se désigner, il/elle annonce régulièrement à ses compagnons de quel genre il/elle se sent pour les heures à venir, le tout sans lien avec ses dons de métamorphe hérités de Loki.
Même si j’ai dévoré avec beaucoup de plaisir les trois tomes des aventures de Magnus Chase, Le vaisseau des damnés me laisse un goût — voulu — d’inachevé. En effet, comme le Ragnarök de la mythologie n’est pas une fin mais un renouveau brutal, l’épilogue de cette trilogie renvoie à son début, tant du côté des héros que de celui des dieux. Moralement, les héros ont progressé, les dieux absolument pas.

Magnus Chase et les dieux d’Asgard : le vaisseau des damnés
De Rick Riordan
Traduction de Nathalie Serval
Éditions Albin Michel