Le chant des géants

Deux livres de fantasy, coup sur coup ? Et oui, et en plus celui-ci plonge ses racines dans les légendes européennes… Il faut dire que ce roman, Le chant des géants de David Bry, vise pour le coup plus l’épopée mythologique et rappelle les légendes celtiques. Et l’objet en lui-même est magnifique, donc…
Commençons par un paragraphe qui ne sera valable que pour le grand format. L’objet est purement t simplement magnifique, avec une couverture ornée de runes et de dessins rappelant le monde celte ou viking (ou Assassin’s Creed Valhalla si vous aimez les jeux vidéo). Les runes se retrouvent à l’intérieur tout autour du texte, avec des illustrations en noir et blanc — elles aussi de la même inspiration que la couverture — disséminées dans le texte. Et petit point de détail, bien pratique si vous êtes adepte de la lecture au lit, le livre propose une petite bande de tissu noire en guise de marque-page. Pour les personnes aimant l’objet-livre, celui-ci est une réussite.
Et en ce qui concerne le fond ? Le chant des géants vous invite à une histoire au coin du feu. Une histoire de rivalité entre frères pour un trône, pour une femme et — in fine — pour la survie d’une île rêvée par trois géants avec chacun leurs affinités (la mort et la musique pour Baile, le brouillard et la nature pour Lebrocham et la guerre et le courage pour Fraech). Ce récit nous est narré a posteriori par deux mystérieux conteurs : l’un au coin du feu dans une auberge, l’autre s’accompagnant de la musique de sa flute.
L’aspect fantasy du livre — les fameux géants et leurs rêves, les mystérieux immortels et la brumenuit — reste finalement très léger par rapport à l’affrontement tragique entre les deux frères Ianto et Bran, et la façon dont ceux-ci de prime abord très unis vont se déchirer. Attention, l’histoire est presque entièrement présentée du côté de Bran, les motivations de son frère et de certains autres personnages resteront donc jusqu’à la fin incompréhensible pour le lecteur (comme elles le sont pour Bran et ses alliés). Seule la cause métaphysique de ce conflit apparaît finalement dans les tout derniers chapitres et rappelle certaines malédictions de la mythologie grecque.
Sans aller plus avant dans l’histoire pour ne pas trop en dévoiler, que dire sur ce livre ? Simplement que son écriture fluide et « chantante » vous envoûte et vous invite à tourner les pages pour en apprendre toujours plus. À tel point que j’ai dévoré la moitié du livre sans m’en rendre compte le premier soir où je l’ai attrapé. Alors oui, vous serez frustré en le lisant. Certains aimeront en savoir plus sur les motivations d’Ianto et de Ronan. D’autres, dont moi, trouveront que Caem n’a pas eu la fin qu’il mérite. Et d’autres encore auraient aimé plus d’expositions sur tel point ou tel autre personnage. Mais c’est le propre des mythes d’avoir des « incarnations » et des zones d’ombres non dites dans l’un des récits qui les composent puis expliquées éventuellement dans un autre, ou par un autre conteur. Et si finalement cette frustration faisait partie du charme du récit ?

Le chant des géants
De David Bry
Éditions L’homme sans nom

Black Sun

À lire les pages de ce blog, vous vous en êtes peut-être aperçus, la fantasy épique n’est pas mon genre de prédilection. Mais quand la nouvelle saga d’une autrice dont j’ai apprécié l’urban fantasy post-apocalyptique est recommandée par un auteur que je lis régulièrement, il est probablement temps de se pencher dessus non ?
Remontons donc ce Black Sun de Rebecca Roanhorse du fin fond de ma liseuse et regardons ensemble ce qu’il vaut. Premier bon point, il ne s’agit pas d’un énième livre de fantasy s’inspirant plus ou moins vaguement de l’Europe médiévale en saupoudrant ses péripéties de créatures de types orcs, trolls, elfes, nains ou fées, même si les noms sont différents. L’univers choisi par l’autrice s’inspire des Amériques (du Nord et surtout du Sud), mais des populations des îles du Pacifique. Pour une lectrice européenne, le dépaysement est assuré. Non seulement, les systèmes de magie et les règles en place sont différents, mais même les créatures présentes se distinguent par leur originalité : corbeaux géants et bavards, mais également araignées d’eau utilisées comme bêtes de trait, avatars divins et
pseudo-sirène aux joyaux en guise d’yeux, le tout est varié.
Côté histoire, en revanche, nous sommes dans une trame classique de vengeance et de querelles politico-religieuse. Et ce d’autant plus qu’il s’agit du premier volume d’une trilogie et qu’il se termine sur un cliffhanger plutôt frustrant. Heureusement le tome 2, Fevered Star, est déjà disponible pour qui veut enchaîner les deux romans à la suite.
Le ferais-je ? Je pense bien. Black Sun souffre peut être d’un
léger défaut de rythme comme l’histoire est éparpillée entre quatre points de vue avec en prime des flashbacks, mais les personnages sont particulièrement intéressants, car pas du tout manichéens. La violence de Serapio s’explique par celle qu’il a subie et le destin qu’on lui a imposé. Xiala la paria Teek ne se révèle que peu mais ses pouvoirs et son caractère curieux m’attirent. Seule la prêtresse du Soleil, Narampa, m’a agacé par sa naïveté tellement importante qu’elle confine souvent à la stupidité. Peutêtre se réveillera-t-elle par la suite, comme semblent le suggérer ses actions dans les derniers chapitres ? À bientôt pour la suite…

Black Sun
de Rebecca Roanhorse
Édition
s Saga Press

Legends and Lattes

Comme vous pouvez le constater à la décoration de ce blog, ici le café est une boisson appréciée que ce soit avec un bon livre à portée de main ou non. Or si étrangement le café est assez présent en science-fiction, même à des années-lumière de la Terre, ce n’est que rarement le cas en fantasy. Celui-ci n’y est que rarement mentionné, à l’exception notable du cycle des princes d’Ambre où c’est une boisson exotique rapportée du monde de villégiature favori de la famille régnante. Sans parler des cafés ou troquets matinaux auxquels les auteurs préfèrent les pubs et tavernes rustiques nocturnes comme point de rencontre pour leurs personnages. Autant dire qu’un livre appelé Legends and Lattes ne pouvait que m’intriguer.
D’autant que le roman de Travis Baldree commence là où les autres livres de fantasy héroïques se terminent : la quête est achevée, le monstre est mort et les différents aventuriers se partagent le butin. Viv, une orc prend alors sa part et tourne le dos à plus de 20 années d’aventures. Elle décide de s’établir, une ville universitaire et cosmopolite traversée par une rivière. Pour sa retraite, elle va ouvrir un café, du nom de l’endroit et de la boisson qu’elle a découverts au loin parmi les gnomes. Nous la suivrons dans son projet, de la recherche d’un local à l’ouverture et à la conquête des premiers clients. Peu à peu, au fil des rencontres, elle va se créer un réseau de soutien : Cal, le charpentier hobgobelin ; Tandri, la succube artiste qui postule pour un poste de serveuse, un chat de gouttière gris fumé de la taille d’un loup ou la bande de la Madrigal, la mafia locale de la ville. Outre les aléas de la vie d’entrepreneuse, le passé et les instincts violents de Viv la rattrapent. Arrivera-t-elle à se forger une nouvelle vie et à trouver la paix ? Tel est l’enjeu de cette histoire.
Legends and Lattes ne prétend pas être une fresque épique, mais simplement dévoiler une facette méconnue de la vie dans un monde de fantasy. C’est une lecture légère, très drôle
avec ce qu’il faut d’action et des personnages bien campés, dans un univers à peine esquissé, mais que l’on devine assez riche. Sans être une critique voilée de notre société, elle propose de nombreux clins d’œil à notre monde réel et à certaines chaines multinationales de café, même si elle contient beaucoup moins de jeux de mots qu’un épisode des annales du Disque-Monde de Terry Pratchett. Si vous cherchez de quoi vous détendre pendant que vous sirotez votre boisson chaude favorite, ce roman plein de douceur et de sourires est l’idéal.

Legends and Lattes
de 
Travis Baldree
Éditions
Cryptid Press

L’Enterrement des étoiles

Attention, titre trompeur ! L’Enterrement des étoiles n’est pas un roman de science-fiction que la fin de l’univers, mais bien un titre de fantasy avec mages et créatures fantastiques. Attention, couverture trompeuse ! Même si elle est magnifique, l’illustration d’Abel Klaer ne se rapporte pas réellement à l’histoire elle-même et ne vous donne aucune indication dessus. Attention enfin, roman trompeur ! L’Enterrement des étoiles n’est qu’une immense supercherie. Vous vous en doutez en lisant ces lignes, j’ai suffisamment apprécié de me faire mener en bateau pour prendre le temps de parler du livre et de vous le conseiller. Sachez toutefois que vos attentes seront détrompées de page en page.
De prime abord, nous partons sur une histoire classique d’élu et de prophétie sur fond d’affrontement entre le Bien et le Mal dans une ambiance de fin d’un monde. Et pourtant au fur et à mesure que les fils de la toile de Christophe Guillemin se tissent, la vue d’ensemble que nous avons de l’histoire bouge sans cesse. La ligne entre les « amis » et les « ennemis » se déplace sans arrêt, à l’exception peut-être de Poppie, Sébaste et Jaran. Et quasiment jusqu’au bout l’on se demande où l’auteur veut nous mener.
Pour un premier roman, L’Enterrement des étoiles est une réussite. Son style poétique est certes parfois trop maniéré, ce qui ne facilite pas une lecture dévorante. Mais son univers assez original et son intrigue retorse m’ont convaincue, m’évoquant je ne sais pourquoi Les Instrumentalités de la nuit de Glen Cook. A suivre donc…

L’Enterrement des étoiles
de Christophe Guillemin
Éditions Mnémos

Les Artilleuses

Depuis mars 2020, Le Paris des Merveilles imaginé par Pierre Pevel se décline également en bande dessinée. Pourquoi en parler seulement maintenant ? Tout simplement, car j’attendais d’avoir les trois tomes constituant tout le premier arc à lire et relire ensemble pour me faire une idée complète. Après le tome 1, Le Vol de la Sigillaire, le tome 2 Le Portrait de l’antiquaire, le tome 3 Le Secret de l’Elfe clôt enfin cette aventure en compagnie des Artilleuses qui donnent leur nom à cette BD. De qui s’agit-il ? De trois bandits en jupon haut en couleur à savoir Lady Remington, magicienne anglaise de son état, Miss Winchester, fine gâchette américaine au tatouage particulier et Mam’zelle Gatling, petite fée de Paname n’aimant rien d’autre que les explosions. Ce trio s’est spécialisé dans les cambriolages et tombe sur un os quand elles s’emparent de la Sigillaire un bijou précieux qui attirent la convoitise des nations terrestres comme venues d’Ambremer.
Au fil des trois tomes, elles devront résoudre les différents mystères qui entourent l’objet tout en échappant aux services secrets français, allemand, féérique et elfique. Elles seront aidées par toute une ribambelle de personnages
tous plus étonnants et attachants les uns que les autres, Tiboulon chien mécanique de son état en tête.
Si vous avez aimé l’univers du Paris des Merveilles ne boudez pas votre plaisir ! Là où le tome 1 et le tome 2 lus seuls se révélaient frustrants avec cette manie de s’arrêter en plein chemin, Le Secret de l’Elfe termine élégamment cette première aventure tout en laissant la porte ouverte à
d’autres péripéties. Et Pierre Pevel étant lui-même au scénario des BD, vous pouvez être sûrs que l’histoire sera sans fausse note par rapport à la trilogie de romans initiale. Au dessin, le style d’Etienne Willem a juste ce qu’il faut de pétillance et de précision pour donner vie à cette version fantasmagorique de Paris, le tout admirablement mis en couleur par Tanja Wenisch. Et si vous ne connaissez pas du tout le Paris des Merveilles ou que vous souhaitez le faire découvrir à un proche, c’est une excellente porte d’entrée dans l’univers qui peut plaire même aux plus réfractaires à la lecture.

Les Artilleuses
de 
Pierre Pevel (scénario) et Etienne Willem (dessin)
Éditions
Drakoo

La tarentule bègue – Les aventures extraordinaire de Ravinger et Ward

Toujours fidèle à une alternance entre lectures intenses et ouvrage plus léger, après ma relecture du pavé Vision aveugle, je me suis offerte une petite balade dans le Londynia de Céline Badaroux avec le troisième tome des aventures de ses détectives animorphes, le blaireau Ravinger et le renard Ward. Si j’avais été emballée par le premier tome, La licorne assassinée, le deuxième (La sirène bipolaire) m’avait fait passer une bon moment mais m’avait laissé sur ma faim. Heureusement, le troisième tome tout juste sorti, La tarentule bègue est un retour plein de fantaisie à ce qui m’avait séduit dans le premier volume.
Nous sommes désormais un an après les événements du premier roman en pleine célébration de Samain (correspondant à ce qui est plus généralement connu sous son appellation commerciale Halloween dans le monde humain). Ravinger et Ward sont désormais bien installés dans leur cohabitation et leur collaboration. La nouvelle affaire, qui leur est apporté par la tarentule du titre par ailleurs en charge de la pinacothèque royale concerne des déplacements incompréhensibles des œuvres d’art dans la galerie. S’agit-il d’esprits frappeurs malicieux ou d’un faussaire ingénieux ?
Duranr leur enquête, parmi une multitude de personnages nouveaux comme anciens plutôt hauts en couleurs, nos enquêteurs vont croiser le chemin d’une société spécialiste du paranormal, Ghost Unlimited dirigée par une marmotte nommée… Bill Murray.
Dans ce tome,Céline Badaroux se sert toujours d’une trame inspirée des aventures de Sherlock Holmes (en espérant que Wren ne subisse pas le sort de Mary Morstan). Mais elle y entrelace de nombreuses références à la pop-culture, mais également à la littérature plus récente ou au monde de l’Art de manière générale, tant ancien que moderne. Son Lee Onardo est ainsi un mélange savoureux de Tortue ninja, de Leonard de Vinci et de Jeff Koons. Le tout au service d’une action soutenue et toujours accessible aux plus jeunes comme aux plus grands. Personnellement j’abaisserais sans souci le 15 ans et plus de la couverture à un 12 ans et plus. Le seul défaut de ce livre ? Il est trop court et l’on ne voit pas les pages passer !

La tarentule bègue
Les aventures extraordinaires de Ravinger et Ward tome 3
de
Céline Badaroux

Les derniers parfaits

Ce texte est issu d’une lecture commune avec Lianne du blog De livres en livres. Celle-ci avait pour thème la fantasy classique (genre que je connais mal) avec deux exigences (un livre ne faisant pas partie d’une série pour moi, un auteur français pour Lianne). Notre choix s’est donc arrêté sur le roman de Paul Beorn, Les derniers parfaits.
Comme son titre l’indique, Les derniers parfaits va revisiter la lutte entre le catharisme et la chrétienté dans un univers aux limites temporelles et géographiques floues. La croisade contre les Albigeois a eu lieu, l’Espagne (ou plutôt ici Hispania) est devenue une ile et Tarbes un port, l’Empire romain s’est effondré dans un cataclysme étrange… Nous y suivons Christo (mi franc, mi occitan) et trois autres prisonniers de guerre des catharis dans leur évasion et leur fuite pour prévenir le roi des Francs du danger. Au fur et à mesure, ils vont découvrir que la dictature cathari n’est pas si homogène que cela et que les Bonnes Dames et les Bons Hommes luttent encore pour revenir aux sources de leur religion dévoyée, et que le royaume Francs n’est pas non plus si parfait. Et bien qu’ils soient tous adepte d’une forme de magie ou d’une autre, ils vont en apprendre un peu plus sur ses origines et ses répercussions dans le monde qui les entoure.
Moi qui trouve un côté répétitif aux romans de fantasy classiques, car ils sont souvent des romans de quêtes et d’apprentissage sur soi, je suis servie avec Les derniers parfaits ! Le plan de Paul Beorn y est fidèle : constitution du groupe, départ à l’aventure, multiples péripéties, séparation des compagnons, découverte d’un guide sage (Dame Félix), retrouvailles, apothéose et combats finaux. Sauf que… l’auteur les détourne habilement et arrive à surprendre. Déjà en choisissant un cadre peu commun, et en mêlant magie aux grandes religions de l’Antiquité et médiévales de l’Europe occidentale. D’autre part, car la quête est avant tout une fuite et que tous les compagnons n’ont pas le même but : l’un veut faire tomber la dictature, l’autre trouver une mythique cité perdue, un autre encore cherche sa femme et le dernier veut protéger sa dulcinée… Enfin, il évite le côte binaire de certains romans de fantasy (y compris chez Tolkien) : tous les catharis ne sont pas d’horribles monstres, tous les compagnons (y compris les protagonistes Christo et Mousse) ne sont pas tout bons et parfaits. Et leurs erreurs ou coups de sang se payent cher. Enfin, l’écriture de Paul Beorn est particulièrement fluide. Elle rend les presque 500 pages du roman très rapides à lire. Seul bémol en numérique, les appels à la note sont assez pénibles pour fonctionner. Heureusement qu’ils étaient là principalement pour traduire les nombreuses phrases en occitan et que je n’en ai guère eu besoin. Si vous ne parlez pas occitan (mais un peu d’espagnol ou d’italien) et que vous rencontrez le même souci technique, lisez à voix haute les phrases en prononçant « o » les « a » de fin de phrase, vous devriez deviner le sens des paroles.

Les derniers parfaits
de 
Paul Beorn
Éditions
Mnémos

The Scar

Après Perdido Street Station, continuons notre voyage en Bas-Lag en compagnie de China Miéville. Sauf que ne trouvant plus la version française (toujours traduite par Nathalie Mège) Les Scarifiés, j’ai donc lu cette deuxième histoire, The Scar, dans sa version originale.
L’action démarre quelques mois ou semaines après les événements de Perdido Street Station. La milice ayant repris en main la ville, la narratrice fuit de peur d’être interrogée un peu trop durement sur ses accointances passées avec Isaac Dan der Grimnebulin, l’un des protagonistes du roman précédent. Rassurez-vous. À part une ou deux allusions les romans peuvent se lire de façon totalement indépendante l’un de l’autre. Ici, La Nouvelle-Crobuzon n’est que mentionnée. La ville principale y sera l’Armada, la cité flottante pirate qui va capturer le bateau où se trouve notre narratrice Bellis, un zoologue spécialiste d’espèces multidimensionnelles et un lot de ReCréés destinés à être esclave dans les colonies. Une fois éliminé le commandement du bateau, l’Armada ne laisse plus le choix aux passagers et à l’équipage : rejoignez nos citoyens ou bien…
Tout au long du récit qui raconte l’épopée de l’Armada voguant vers le bout du monde, ou The Scar (la Balafre) du titre original, Bellis va être le témoin récalcitrant des événements, refusant de donner sa loyauté à cette nouvelle ville et de rester coincée toute sa vie à son bord. Contrairement à d’autres personnages, comme Tanner Sack qui y trouve enfin un sens à sa vie et une certaine liberté, elle n’est active que sous la contrainte, manipulée par les événements et son entourage. Ce qui donne ainsi au livre un point de vue à la fois extérieur et au cœur de l’histoire qui diffère pleinement de la façon dont Perdido Street Station était construit.

Si le premier volume de la trilogie de Bas-Lag était un thriller urbain dans un monde fantastique, The Scar est une épopée navale. Ce récit contient tous les éléments d’une bonne histoire de pirate : une quête mythique, des batailles navales impressionnantes, des combats à coups de sabre, des iles lointaines peuplées d’êtres étranges (comme les anophelii si tragiquement terrifiants), des coups tordus et des trahisons en cascade. Le tout vu principalement par les yeux d’une ex-universitaire linguiste et citadine jusqu’au bout de sa longue jupe noire. Donc aussi à l’aise dans cet élément qu’un poisson dans les sables du désert.
Dans sa description de l’Armada et de ses différents districts, China Miéville laisse libre cours à sa passion pour la politique dans les différents systèmes de gouvernance qu’il présente (avec une mention spéciale pour l’impôt très concret levé dans le district de Dry Fall). Il montre également un foisonnement de races qui reprennent en partie celles déjà rencontrées à La Nouvelle-Corbuzon et en présente d’autres. Le tout se faisant toujours de façon très imagée et parfaitement cohérente. Le résulta est que, même si Bellis est particulièrement remontée contre ce qui l’entoure, elle nous entraîne dans son sillage dans The Scar et nous donne à rêver un monde fascinant.

The Scar
d
e China Miéville
Éditions
Del Rey

Trois livres légers pour la plage

Parmi mes lectures de vacances, voici trois livres plus ou moins récents qui m’ont occupé le temps d’un séjour au bord de l’eau.

Des chrétiens et des Maures

Longue nouvelle de Daniel Pennac, ce récit nous entraîne une fois de plus au sein de la famille Malaussène (Au bonheur des ogres, La fée Carabine, etc.). Il se savoure plus si vous connaissez déjà Benjamin Malaussène et sa fratrie haute en couleur, mais peut s’apprécier également seul. Ici, il s’agit de retrouver le géniteur du dernier-né, le Petit. Et au terme d’une histoire rocambolesque mêlant gangsters, gastronomie et médecine, le récit tend un miroir littéraire à Jerome Charyn, romancier new-yorkais. Un régal qui se dévore le temps d’un bronzage.

Des chrétiens et des Maures
de
Daniel Pennac
Éditions
Folio

Blues pour Irontown

Changement de décor pour cette pseudo-enquête policière au cœur de la Lune. Avec Blues pour Irontown, John Varley revient dans son univers des Huit Mondes (Le canal Ophite, Gens de la Lune, Le système Valentine). Vous n’avez pas besoin d’avoir lu les autres livres pour comprendre celui-ci. Sachez juste que les Humains ont été éjectés de la Terre par des extra-terrestres. Sur Luna, Chris et son chien Sherlock travaillent comme détectives privés. Une mystérieuse cliente va les forcer à pénétrer dans le quartier le plus dangereux de la ville. Oscillant entre parodie de roman noir et cyberpunk, se voulant humoristique, Blues pour Irontown est un hommage un peu trop appuyé aux romans de Robert Heinlein. Vous raterez de nombreux clins d’œil si vous ne connaissez pas bien l’auteur, et au contraire l’action vous semblera bien trop prévisible si avez déjà lu un ou deux livres de lui. Seule l’alternance des chapitre entre le point de vue du maître et celui du chien apporte de l’originalité à un livre qui se lit très vite, mais s’oublie tout aussi vite.

Blues pour Irontown
de John Varley
traduction de Patrick Marcel
Éditions Folio

A Big Ship at the Edge of the Universe

Space opera léger, ce premier volet de la trilogie The Salvagers d’Alex White se distingue par l’intégration de la magie à un univers de SF plutôt technologique. Nous y suivons deux femmes (une pilote de course gâtée et m’as-tu-vu, et une vétérane devenue arnaqueuse) alors qu’elles vont se retrouver à devoir chasser un navire mythique tout en échappant à une cabale meurtrière surpuissante. L’ensemble des personnages est plutôt attachant et l’intégration de la magie à la technologie ne manque pas de piment. La quête reste en revanche très classique. L’histoire ravira les fans de Star Wars et Firefly ou les personnes cherchant à s’évader quelques heures.

A Big Ship at the Edge of the Universe
d’Alex White
Editions Orbit

Perdido Street Station

Si vous flânez habituellement sur les pages de ce site, vous savez que j’ai une tendresse particulière pour l’écriture de China Miéville. Et au cœur de l’été, l’envie me prit de relire l’œuvre par laquelle je l’ai rencontré : Perdido Street Station. Ce roman est le premier de sa trilogie se déroulant à Bas-Lag et fut couvert de prix lors de sa sortie. Et ? La magie a de nouveau opéré. Une fois de plus, je me suis plongée avec délice dans la Nouvelle-Crobuzon et ses habitants divers et variés. Si vous ne connaissez pas du tout l’œuvre du romancier, ce livre — divisé en deux tomes dans la version française — est un endroit particulièrement riche où commencer.
Nous sommes à La Nouvelle-Crobuzon, cité cosmopolite dominée par la gare de Perdido (qui donne son nom au livre). Dans
la moiteur de l’été, nous y découvrons un couple trans-espèce : Isaac Dan der Grimnebulin, savant fou humain vivant en marge de la fac, et Lin, crachartiste khépri (regardez la couverture du tome 2 pour vous faire une idée de son apparence). Tous deux vont se trouver mêlés à une sombre affaire de trafic de drogue et à une épidémie de cauchemar qui s’abat sur la ville et laisse les victimes physiquement vivantes, mais ayant perdu leurs consciences.
Au fur et à mesure de l’histoire, Perdido Street Station vous fera découvrir l’ensemble de La Nouvelle-Crobuzon avec ses quartiers aux noms évocateurs : Chiure, Bercaille, Crachâtre, Le Marais-aux-Blaireaux, Le Palus-du-Chien, La Serre… Non seulement China Miéville s’est ingénié à la peupler d’une foultitude de races étranges (cactus humanoïde, garuda à tête de rapace, mainmises parasites allant par paire une dextrière et une senestre), mais é
galement d’un tissu social, économique et politique très dense et très riche. La science, propre au monde de Bas-Lag pourrait s’apparenter à certains talents magiques ou parapsychiques, mais elle a ses règles propres et donc ses limitations. Elle se mêle également étroitement à la vie sociale et politique de la ville notamment avec la bio-thaumaturgie et les ReCréations que celle-ci permet et leurs conséquences judiciaires et sur le marché de l’emploi. Et non seulement, China Miéville dévoile couche après couche, personnage par personnage, page après page, un monde fascinant, mais il n’en oublie pas de raconter une histoire qui happe son lecteur ou sa lectrice et l’entraîne jusqu’à la dernière page. Attention toutefois, l’auteur n’est pas amateur des happy ends. Traverser des événements aussi impressionnants et épiques ne sera pas sans traces pour ses protagonistes et tous n’obtiendront pas forcément l’issue espérée. Le voyage les aura changés et pour certains grandis. Et pour qui le lit ? Perdido Street Station est un récit riche, foisonnant et passionnant. À condition d’accepter de se perdre dans l’univers de Bas-Lag et de se laisser surprendre par votre guide China Miéville.

Perdido Street Station
de
China Miéville
traduction de
Nathalie Mège
Éditions
Pocket