Un long voyage

Premier roman, Un long voyage de Claire Duvivier est un double récit. C’est à la fois l’histoire de deux vies, et l’histoire de la fin d’une époque et l’émergence d’une autre.
L’histoire de Liesse d’abord, le narrateur. Insulaire orphelin, il va être abandonné comme esclave aux colons venus du continent. De fil en aiguille, il deviendra le secrétaire d’une de leurs hautes fonctionnaires et la suivra jusqu’à la ville lointaine où elle finira sa carrière. L’histoire de Malvine ensuite, l’administratrice en question, guère plus vieille que l’orphelin, mais issue des plus vieilles familles de l’Empire. Intelligente et vive, elle a parfois besoin qu’on lui rappelle les conditions de vie, n’ayant pas eu la même expérience que la sienne. L’histoire de la fin d’une époque : celle de l’Empire, même si elle est vue des provinces lointaines et non de la capitale ; et celle de la ville où Liesse et Malvine ont échoué, trop confiante, trop égoïste et brutalement rattrapée par son passé.
Un long voyage est un récit épistolaire, comme une longue lettre adressée à une destinataire dont nous ne saurons finalement que très peu de choses. Linéaire, il contient néanmoins des méandres et des ellipses à la manière dont des grands-parents peuvent raconter à leurs descendants l’histoire de la famille. C’est un long récit crépusculaire : Liesse est plus souvent un spectateur privilégié qu’un acteur clé de la grande histoire. Et dans son propre récit personnel, il est l’éternel déraciné : « tabou » dans son Archipel natal, trop insulaire pour être pleinement sujet de l’Empire auquel il a consacré sa carrière, et trop étranger — même aux yeux de ses propres enfants — pour s’intégrer pleinement à la ville où il finira ses jours.
Classé en fantasy, comme À la pointe de l’épée d’Ellen Kushner, car  il se déroule certes dans un monde fictif (qui m’a souvent rappelé la Rome Éternelle de Robert Silverberg), Un long voyage pourrait avoir sa place en littérature générale. Seul un passage, véritable dislocation temporelle, relève du fantastique ou de la science-fiction selon votre interprétation. En tout cas, même si l’action ne manque pas, ce récit contemplatif invite à l’errance dans les pas de son conteur. Une découverte très belle et une plume à suivre.

Un long voyage
de 
Claire Duvivier
Éditions Aux forges de Vulcain

Épées et magie

À l’heure où Conan le Barbare et autres Red Sonja vivent un renouveau aventureux dans la BD américaine, alors que Game of Thrones et The Witcher ont passionné les téléspectateurs du monde entier, vous reprendrez bien un peu de sword and sorcery, non ? En traduisant l’expression mot à mot pour son titre français, cette anthologie parue chez Pygmalion affirme ses ambitions : un condensé de ce que les auteurs et autrices de fantasy modernes font de mieux dans le registre épique. Vous le savez , si j’ai une certaine passion pour Red Sonja et le Cycle des épées de Fritz Leiber,  la fantasy en soi n’est pas mon genre de prédilection dans l’imaginaire.  Seule la curiosité m’a poussée à lire ce livre – curiosité qui ne fut qu’à moitié récompensée. Les grands noms du genre, à savoir Robin Hobb et George R. R. Martin, nous livrent deux nouvelles, respectivement L’Épée de son père et Les Fils du Dragon, situées dans leur univers de prédilection. En ce qui concerne Robin Hobb, FitzChevalerie fait une brève apparition pour prévenir les habitants du village du comportement des « forgisés ». La protagoniste, une enfant gâtée qui prend le parti de son père contre son instinct de survie, s’avère d’un ennui abyssal. George R. R. Martin replonge lui dans le passé du Trône de Fer via un récit sur la rivalité entre deux branches de Targaryen. Si vous avez aimé Game of Thrones, vous y retrouvez ce qui fait la saveur de la chose. Sinon, c’est une longue liste généalogique entrecoupée de meurtres tous plus gore les uns que les autres, de mariages bizarres et, par moment, la mention de différents dragons. Un récit qui clôt l’anthologie sur une impression… d’ennui profond (oui, encore). Pour le reste, hormis La Cascade, une nouvelle de flingue et de sorcellerie, de Lavie Tidhar, trop brouillonne et peu claire pour présenter un quelconque intérêt aux yeux de qui ne connaît pas le reste des aventures du personnage principal, les textes proposés se lisent sans déplaisir. La plupart (L’Épée Tyraste de Cecilia Holland, Que le meilleur gagne de K. J. Parker ou La Fumée de l’or est la gloire de Scott Lynch) s’avèrent même des récits plaisants, très classiques et, parfois, un brin téléphonés.
Pour autant, ce volume renferme quelques perles. Ainsi La Fille cachée de Ken Liu (dont il n’est plus démontrer la variété des styles) est une relecture du genre intrigante bien servie par un figure de voleuse refusant son rôle. Je suis bel homme, dit Apollon Freux de Kate Elliott ravira les amateurs de mythologie grecque et de comédie shakespearienne. Quant à  La Tour moqueuse , de Daniel Abraham, disons qu’elle porte bien son titre… Reste un volume inégal, qu’on réservera aux lecteurs fans et, par définition, motivés.

Épées et magie
Anthologie rassemblée par Gardner Dozois
Traduction de Benjamin Kuntzer
Éditions Pygmalion

(critique initialement parue dans Bifrost n°98)

A Wizard’s Guide to Defensive Baking

Il y a quelques mois, un ami de Twitter m’a offert un livre jeunesse, que j’ai lu avec grand plaisir. Le week-end dernier, ce même livre reçoit le Andre Norton Nebula Award For Middle Grade and Young Adult Fiction (équivalent pour la littérature jeunesse du Nebula Award récompensant chaque année le roman d’imaginaire anglo-saxon — cette année c’est Network Effect de Martha Wells qui l’a emporté). Il est peut être donc enfin temps de vous parler de A Wizard’s Guide to Defensive Baking de T.Kingfisher (pseudonyme utilisé par l’autrice Ursula Norton pour ses livres « adultes », ceci dit).
Effectivement, si la protagoniste est une adolescente et si le récit est un passage assez classique à l’âge adulte, ce petit conte fantastique est à la fois très drôle et étrangement violent pour de la littérature jeunesse récente. De quoi s’agit-il ? Nous sommes dans une cité-État médiévale fantastique où des sorciers puissants assurent la protection des lieux pour le compte d’une dirigeante et de ses conseillers. Dans cette ville, Mona est une orpheline de 14 ans a bien quelques talents magiques, mais ils ne s’appliquent qu’à la boulangerie et la pâtisserie. Ce n’est pas en faisant danser des bonshommes en pain d’épices et en apprivoisant du levain qu’on protège une cité. À moins que ? Quand elle découvre un corps dans
la boutique de sa tante, sa vie est en danger. Dans sa fuite, elle va découvrir un complot contre la Couronne et protéger l’ensemble des citoyens de la ville, qu’ils soient doués de magie ou non.
Sur cette trame simple lue et relue, T. Kingfisher narre un récit d’aventure haletante, drôle et touchant. Ses sorciers ont finalement des talents bien limités et plutôt étranges (parler à l’eau, animer des chevaux morts, contrôler les roses, etc.). Sa Mona par son inventivité et sa persévérance, n’est pas sans rappeler les héroïnes chères à Hayao Miyazaki : notamment Chihiro/Sen dans Le Voyage de Chihiro ou Kiki la petite sorcière. D’autant plus que si Mona a un compagnon masculin pendant une bonne partie de son aventure, toute romance entre les deux est parfaitement exclue. Autre ressemblance avec les œuvres du studio Ghibli : T. Kingfisher ne passe pas sous silence les réalités de la guerre où se retrouver mêlée son héroïne : que celle-ci la subisse
ou qu’elle en soit responsable… Qui eût cru que des cookies puissent devenir si destructeurs ? Ou que le levain se révéler anthropophage ?
Court, car il s’agit d’une novella, A Wizard’s Guide to Defensive Baking est une réussite du genre. Et avec son vocabulaire riche, mais son écriture assez simple, il peut servir de support d’apprentissage aux adolescents découvrant l’anglais.

A Wizard’s Guide to Defensive Baking
de 
T. Kingfisher
Éditions A
rgyll

Tailchaser’s Song

Parce que la version française, étrangement intitulée La Légende du noble chat Piste-Fouet, vient de ressortir chez Mnémos, j’ai ressorti ma vieille édition en VO pour me replonger dans une livre de pure fantasy… Eh oui, moi qui ne suis pas du tout amatrice de J.R.R. Tolkien et des histoires du même genre, je me suis plongée avec délice dans cet hommage animalier au Seigneur des anneaux. Peut-être, car les chats y sont à l’honneur ?
Premier roman de Tad Williams, Tailchaser’s Song est à ma connaissance, le seul de son genre
dans l’ensemble de son œuvre. Si la trame vous rappelle La Guerre des clans, c’est principalement parce que les deux histoires parlent de chats harets, c’est-à-dire des chats domestiques redevenus sauvages. Mais Tailchaser’s Song a été publié en 1985 alors que La Guerre des clans a commencé sa saga en 2003. Et le premier a un traitement plus adulte que le second plus destiné à la jeunesse.
De quoi parle Tailchaser’s song ? De Tailchaser (Piste-Fouet en français), un jeune chat tigré roux avec une étoile blanche sur le front.
Vivant à moitié avec une famille d’humains, à moitié comme un chat sauvage, il va se lancer dans une quête pour savoir où ont disparu plusieurs de ses amis, dont Hushpad, une jeune chatte à qui il devait se lier. Chemin faisant, il rencontrera plusieurs alliés : le chaton Pouncequick qui l’a suivi depuis le départ, Eatbug un vieux chat miteux à moitié-fou mais plus utile qu’il n’y paraît et Roofshadow, une chatte calme et obstinée qui elle-même sa propre quête à mener. Il va aussi être confronté à une menace terrible issue du tréfonds des mythes fondateurs félins et rencontrer toutes sortes de créatures fantastiques.
La trame de Tailchaser’s Song est donc celle d’un roman de fantasy épique classique. Sauf que toute l’histoire est vue à hauteur de moustaches et que les chats et les autres animaux, même quand la magie est impliquée, ne se départissent jamais d’un comportement félin : ils ne se dressent pas soudain sur deux pattes et n’utilisent pas d’outils. En revanche, si le roman avec ses 364 pages est bien plus court que les livres de JRR Tolkien, sa mythologie est tout aussi riche avec ses premiers-nés, ses explications sur la création du soleil et de lune
ou de l’homme et sur l’importance des trois noms du chat : le nom de cœur donné par la mère à ses chatons, le nom du visage connu de tous donné par les membres du clan et le nom de queue que le chat doit découvrir et qui résume sa vie. Tailchaser — ou Fritti de son nom de cœur — est ainsi appelé, car il veut avoir son nom de queue avant d’avoir réellement vécu sa vie. Entrecoupé de poésie et de « chants » des différents animaux, Tailchaser’s song pourrait être un livre jeunesse, si l’action n’y était pas par moment réellement brutale et si des thèmes tels que l’esclavage, l’acculturation ou le deuil n’étaient pas si cruellement présents. Mieux vaut le réserver donc à des adolescents ou des adultes qui en apprécieront plus le mélange d’humour, d’action et de mélancolie. En revanche, ce lectorat, pour peu qu’il soit amateur de chats, devrait se régaler avec ce premier roman, avant d’enchaîner avec plaisir avec les autres livres de Tad Williams.

Tailchaser’s Song
de 
Tad Williams
Éditions
Daw

La Machine de Léandre

Alex Evans a deux particularités : elle aime revenir dans un même univers pour en explorer l’évolution, et, à lire La Machine de Léandre, elle déteste se répéter. Ses deux précédents romans, Sorcières associées et sa suite directe L’Échiquier de jade, nous entraînaient dans la frénésie d’une ville-État au climat tropical où l’argent est roi et la magie, un outil de puissance comme un autre — si ce n’est moins fiable.
Dans La Machine de Léandre, l’atmosphère change du tout au tout. Alex Evans nous projette quelques années auparavant, dans une autre ville, plus proche du Paris ou du Londres de la Belle Époque. Ici, nous ne suivons pas deux femmes d’âge mûr dans leur carrière professionnelle de sorcière, mais une jeune professeur d’université ; la magie n’est pas une simple source de revenus, mais une science oubliée qu’il convient de maîtriser et de codifier. La protagoniste, Constance Agdal, cherche à comprendre les principes thaumaturgiques tout en se débattant avec son passé. Réfugiée d’une nation où la magie est taboue, Constance a dû dissimuler ses talents en la matière et n’a jamais pu depuis les développer correctement. Un particularisme qui la servira et la desservira tout à la fois lorsqu’elle se retrouvera mêlée à une guerre économique entre industriels, et face à un incube sorti sans ménagement de sa propre dimension…
L’histoire s’avère assez intrigante pour tenir le lecteur en haleine de bout en bout, et les concepts — notamment une magie fluctuante qu’il faut réapprendre à maîtriser après des années d’oubli — assez originaux pour ce registre de fantasy. Les thèmes abordés en arrière-plan (l’intégration des réfugiés, la place des femmes dans la sphère technique, et dans la société en général) sont parfaitement d’actualité, sans pour autant imposer une leçon de morale aux lecteurs. Ce qui n’empêche pas La Machine de Léandre de souffrir de sa comparaison avec ses prédécesseurs. Constance n’a pas une personnalité aussi affirmée que Tanit ou Padmé, les deux sorcières associées de Jarta. Un travers que le passé de l’héroïne explique, mais qui ne fait pas moins d’elle un personnage spectateur des événements émaillant sa propre vie.
Le livre comprend également une nouvelle : La Chasseuse de livres. Elle sert de jonction entre les deux époques en mettant en scène un personnage mineur de Sorcières associées et de L’Échiquier de jade, dans sa jeunesse. Ce récit démarre quelques années après La Machine de Léandre et se place dans une situation similaire : une jeune doctorante, qui, face au machisme de son environnement, éprouve des difficultés à finir sa thèse et accepte l’offre d’une bienfaitrice pour retrouver un grimoire légendaire dans la ville d’origine de Constance Agdal ; histoire brève avec un côté « pulp » plutôt agréable.
Malgré son apparence soignée, ce livre n’est pas la porte d’entrée idéale pour découvrir l’univers d’Alex Evans. Il fait en effet référence à des événements historiques, magiques ou géopolitiques qui pourraient dérouter les novices. En revanche, pour qui a dévoré les précédents récits de l’autrice, il s’avère un bel addendum.

La Machine de Léandre
d’Alex Evans

Éditions ActuSF

(critique initialement parue dans Bifrost n°97)

Affaires à suivre…

Il est parfois des livres qui après les avoir refermés ne vous permettent pas de juger si l’œuvre finale va vous plaire ou non. C’est le cas classique, en tout cas pour moi, du Seigneur des Anneaux dont le premier tome, La Communauté de l’Anneau qui est certes déjà un beau pavé, ne n’a pas permis de me décider au sujet de ce livre. J’ai dû enchaîner le suivant pour avoir une opinion et finalement finir la trilogie. Et ce fut le cas récemment avec deux lectures différentes : une en catégorie roman et l’autre en manga…

La Prophétie de l’arbre

Présenté comme une réponse francophone au cycle de Malazan et doté d’une couverture surprenante, La Prophétie de l’arbre de Christophe Misraki m’a suffisamment intrigué pour que je me lance dans une histoire de fantasy « classique » (comprenez dans mon cas ni de l’urban fantasy, ni de la fantasy satirique à la Terry Pratchett, ni du grimdark à la Glen Cook). Ce livre est le premier volume de ce qui sera La Trilogie de Pandaemon. Et… C’est une introduction à cet univers, aux différents personnages et à la problématique en cours.
L’univers ? Un monde reconstitué de bric et de broc après un affrontement entre les Forces du Mal et du Bien. Sur ce monde, plusieurs espèces sentientes coexistent tant bien que mal, certains du côté du Bien d’autres du côté du Mal, avec les humains en espèce la plus représentée et fluctuant entre les deux extrémités bien sûr. Les différents royaumes humains, ou Provinces, sont dirigeant qui détient l’Entité et dont la transmission se fait automatiquement à son héritier le jour de ses 23 ans.
Les personnages ? Principalement des humains venus d’une des provinces en question et lancés dans une quête mystérieuse. Certains porteurs de magies, les Utilisateurs, d’autres non. Mais également des créatures amphibies et ambitieuses (à la limite du concessionnaire automobile prêt à tout pour vous vendre son SUV), des Diables et autres.
La problématique ? Le principal est de retrouver le cœur volé d’une princesse qui aurait dû hériter d’une province avant la date fatidique de la Transmission. Pendant ce temps les différentes factions du Mal se lancent à la conquête des terres humaines. Et un singe du désert quitte son foyer pour aller dans une ville retrouver une Sans-Poil…
Vous êtes perdus ? Tout comme moi à la fin de La Prophétie de l’arbre. Le style est fluide et il y a de très bonnes trouvailles (le système de magie, le peuple amphibie et les Diables bureaucratiques à souhait), mais aussi des clichés (Massili, le classique de « la putain au grand cœur », les Tuins ou les Huirts et leurs « Surfacettes ») Et au bout de 593 pages, je n’arrive pas encore à voir où toute cette histoire va nous mener. En l’état, soit nous sommes au bord d’un chef d’œuvre de la fantasy, soit dès le deuxième tome le soufflé retombera et toute cette construction de monde ne servira pas à grand-chose… Il faudra lire la suite donc.

La Prophétie de l’arbre
de
Christophe Miskraki
Éditions Fleuve

Sarissa of Noctilucent Cloud

Ce manga parle de kaïjus et d’aviation. Forcément, il allait retenir mon attention. Dans un univers proche du notre, des créatures mystérieuses,  les arpenteurs célestes sortes de gros lézards volants, habitent les plus hautes couches de l’atmosphère. Ils ne sont habituellement pas dangereux pour les humains sauf… quand ils s’en prennent aux avions de ligne et autres appareils à haute altitude. Pour s’en protéger, les différents pays se sont réunis au sein de l’IOSS et s’appuie sur des adolescents aux pouvoirs mystérieux pour les combattre. Ce tome 1 nous présente la façon dont Shinobu Nabari va être recrutée et ses premiers combats contre les arpenteurs. À la manière de Tem dans Les Futurs mystères de Paris, la jeune fille a le don de transparence. Mais elle peut l’activer à volonté et l’étendre au-delà de sa petite personne. Pour l’instant, ce premier volume est un prélude : il nous présente les différents acteurs, commence à poser certains mystères (comme l’apparence de Danke ou la source des pouvoirs des adolescents), mais c’est tout. En l’état, soit nous aurons une histoire assez originale, soit un shonen classique dans un univers à la Pacific Rim ayant déplacé mechas et kaïjus dans les airs. Même si la dessinatrice n’a pas fait de grands efforts pour l’expression des visages, les avions et les arpenteurs sont eux bien restitués. Le manga vaudra au moins que je lise le tome 2 pour affiner mon opinion.

Sarissa of Noctiluscent Cloud
de Miki Matsuda (scénario) et Kome (dessins)
traduction de Akiko Indei et Pierre Fernande
Éditions Panini

La licorne assassinée – Les aventures extraordinaires de Ravinger et Ward

Après deux lectures denses, partons pour un peu de légèreté avec un conte policier dans un monde de fantasy. C’est Céline Badaroux qui nous entraîne à Londynia, équivalent féérique du Londres victorien. Inspirée fortement des aventures de Sherlock Holmes, mais également de son adaptation en dessin animé, ellle met en scène dans son livre Les aventures extraordinaires de Ravinger et Ward des animaux anthropomorphes. Là, de retour de la guerre contre les Humains, un blaireau Ian Ravinger va s’installer en colocation avec le tout jeune Digby Ward, renard et détective privé. Leur première enquête commune concerne le meurtre mystérieux d’une licorne et mêle magie noire et politique, des bas-fonds aux plus hauts échelons de la société de Londynia.
Les aventures extraordinaires de Ravinger et Ward s’adressent à un jeune public. L’autrice indique « 15 ans et plus » sur la couverture, mais à mon humble avis dès 10 ou 11 ans, un bon lecteur peut le dévorer avec grand plaisir. Tout comme l’adolescence est l’âge idéal pour découvrir les aventures de Sherlock Holmes. En revanche, pas d’addiction ni de comportement limite dans les personnages de Céline Badaroux, sauf peut-être une passion pour les petits gâteaux et le thé. Pour autant, enfant, adolescent et adulte prendront énormément de plaisir à
la lecture. Plein de fantaisie et d’idées délicieuses, Les aventures extraordinaires de Ravinger et Ward est également sur le fond une bonne histoire policière avec une intrigue prenante à la résolution pas si évidente que ça. Si l’inspiration holmesienne est là, le roman arrive assez facilement à s’en détacher et à ne pas être un simple calque de plus dans un univers de fantasy des livres de Conan Doyle. Les deux protagonistes ont leurs propres personnalités et motivations, l’univers créé pour ce livre est fouillé (avec son propre décompte du temps, sa propre structure gouvernementale, ses règles, etc.) sans que le tout noie d’informations le lecteur au détriment de l’intrigue. Un tome 2 est déjà en préparation, et j’avoue que je lirai avec plaisir la suite des aventures de Ravinger et Ward.

La licorne assassinée
Les aventures extraordinaires de Ravinger et Ward – tome 1
de Céline Badaroux

Harrow the Ninth

Après avoir dévoré Gideon the Ninth, le premier roman de Tamsyn Muir, j’attendais avec impatience et crainte sa suite, Harrow the Ninth. En effet, les deuxièmes épisodes d’une trilogie sont toujours des moments délicats où il est si facile de se reposer sur ses lauriers en accentuant les points forts du premier roman et en laissant doucement l’intrigue évoluer vers sa conclusion.
Ce n’est pas du tout la voie choisie par l’autrice bien au contraire. Là où le premier était un mélange entre le huis clos psychologique et l’horreur avec la découverte d’un palais mortel pour ses visiteurs, le second plonge plus clairement dans le space opera, mais également l’étude de caractère et une bonne vieille énigme policière.
Fin du tome un oblige, nous changeons de narratrice. Nous changeons également d’époque et l’histoire commence quelques semaines ou mois après la dernière page du livre précédent, même si elle ne manquera pas de flashbacks vers un passé récent ou nettement plus lointain. Et, pour ajouter à la confusion vécue par la narratrice, certains chapitres sont racontés à la deuxième personne tandis
que s’intercalent d’autres qui semblent revisiter les événements passés le sont à la troisième personne. Et l’histoire y est différente notamment avec un changement important dans le duo cavalier/nécromancienne de la IXe maison. Cette confusion est entretenue pour le lecteur jusqu’au milieu de l’ouvrage où à la fin d’un chapitre, deux petites lettres fournissent un éclairage totalement différent pour comprendre tout ce qui vient de s’écouler : « me ».
Ce qui ne semblait être que le deuil délirant d’une jeune nécromancienne ayant perdu/absorbé son âme sœur et plongée dans une guerre spatiale (avec des fantômes de planètes !) dont elle ne maîtrise pas les règles va alors prendre tout son sens. Il s’agit en réalité d’une arnaque d’une profondeur rarement atteinte pour déjouer les plans de Dieu lui-même, à savoir un empereur nécromant du nom de John Gaius grand amateur de thé et de biscuits au gingembre. Ajoutez y que les plans de notre chère Harrow, la nécromancienne de l’histoire, vont se retrouver mêlés à une intrigue politico-sentimentalo-familiale qui prend ses origines 10 000 ans dans le passé et vous serez sûr d’être accrochés jusqu’à la dernière page tout en allant de surprise en surprise.
Et si Harrow n’a pas la fougue et la verve de Gideon, Tamsyn Muir fait toujours preuve d’une écriture brillante dans ce deuxième tome. Elle mêle intimement les références les plus incongrues, les scènes de la vie ordinaire (comme Harrow s’essayant à la cuisson d’une soupe de légumes) et la débauche d’os, de sang et de revenants qui se justifient pleinement dès que des nécromanciens veulent vider leurs querelles. Elle y fournit également ce qui, à mes yeux, manquait dans le premier : une explication semi-rationnelle sur la façon dont la magie fonctionne dans ce futur galactique avec deux puissances opposées (thanergy et thalergy) q
ui peuvent se compléter et un ancrage génétique à la magie du sang. À dévorer d’urgence en attendant le tome 3 : Alecto the Ninth prévu en 2022.

Harrow the Ninth
de Tamsyn Muir
Éditions Tor

Avis d’invité : L’Assasin royal

Ce blog s’ouvre parfois à des invités qui nous font partager leurs coups de coeur. Ici, Jed 31 ans, lecteur aux goûts éclectiques dans l’imaginaire. Celui-ci a choisi de nous parler d’une saga devenue un classique de la fantasy, qui l’a marqué au point qu’il la connaît « presque par cœur » : L’Assassin royal de Robin Hobb. Laissons-lui la plume…

Comment régiriez-vous si, depuis votre plus jeune âge, vous étiez un pion sur un échiquier, incapable de bouger de votre propre volonté, et aveugle à la stratégie des deux joueurs ? Sûrement très mal. C’est pourtant ainsi que notre héros du jour FitzChevalerie Loinvoyant, bâtard du prince-servant Chevalerie Loinvoyant, a vécu une partie de sa vie.
La saga de L’Assassin royal, écrite par Robin Hobb, nous plonge dans les affaires politiques du Royaume des Six-Duchés, et nous fait vivre à travers son personnage principal les crises que la famille royale doit affronter. Complots, guerres, affaires politiques et magie vont rapidement s’insérer dans le quotidien de FitzChevalerie qui s’efforce en parallèle de dissimuler et protéger ses propres secrets.
Ce dilemme d’avoir à constamment choisir entre son devoir familial et sa vie personnelle le mène à des décisions impulsives aux conséquences dramatiques ainsi qu’à de nouveaux problèmes qui permettent de tenir le lecteur en haleine tout le long des romans.
Jeune adolescent, adulte trentenaire, cinquantenaire grisonnant. Entre quinze et vingt ans séparent chacune des trois trilogies qui constituent cette saga. Avec ce format, l’autrice est en mesure d’étendre le récit initiatique du héros sur une longue période, et de nous offrir à chaque nouvelle aventure, un FitzChevalerie plus mature, qui a eu le temps de réfléchir aux conséquences de ses décisions passées et d’apprendre de ses erreurs.
Cela permet également de rafraîchir le contexte social et politique dans lequel les événements ont lieu. Robin Hobb a réussi à créer un univers médiéval fantastique en constante évolution, grâce aux aventures de Fitz. Au centre de ce monde, nous trouvons le Royaume des Six-Duchés gouverné par la famille Loinvoyant dont le rôle est de naviguer à travers un fourbi de politique intérieure et extérieure afin de maintenir la paix et la stabilité de leur domaine. Chaque évolution apporte de nouveaux problèmes menaçant le pouvoir royal, la tranquillité du royaume et la sécurité de la famille régnante.
Un des plus gros vecteurs de changement est sans aucun doute la magie, ou plutôt les magies. Toutes deux basées sur la puissance de l’esprit, l’une est glorifiée par la population en tant que magie des Rois, l’autre vilipendée et considérée comme magie sale, indigne et passable de peine de mort. Elles se trouvent régulièrement au cœur des problèmes traversés par les personnages, et leur importance ne cesse de croître au fur et à mesure que les héros en découvrent les secrets oubliés.
Malgré quelques irritations que l’on peut ressentir à cause du caractère adolescent de FitzChevalerie, la saga de l’Assassin royal arrive à narrer efficacement les aventures poignantes de personnages auquel on s’attache rapidement dans un monde fascinant.

L’Assassin royal
De
Robin Hobb
Traduction de Arnaud Mousnier-Lompré

Éditions
Pygmalion et J’ai Lu

Lumières noires

Il est des écrivains qui vous plaisent sous tous les formats et d’autres non. Personnellement, j’aime beaucoup la poésie de Victor Hugo, mais je n’arrive pas à lire ses romans. Et quand j’ai tenté de lire la trilogie aux trois Hugo de N.K.Jemisin, Les livres de la Terre fracturée, j’ai lâché le premier tome, La cinquième saison, à mi-parcours bien qu’il soit largement cité comme Incontournable récent de la SFFF selon le bilan de Nevertwhere. Pourtant, un certain chroniqueur m’a convaincue de lui donner une seconde chance. C’est chose faite avec son recueil de nouvelles, Lumières noires qui contient de petits bijoux. Décidément, N.K.Jemisin novelliste me séduit nettement plus que N.K.Jemisin romancière. Et ce, qu’elle écrive dans le genre fantastique, dans différentes déclinaisons de la science-fiction ou de la fantasy pure.
Ce recueil compte vingt-deux nouvelles, toutes très différentes les unes des autres. Certaines m’ont laissé de marbre comme Avide de pierre (dans le même univers que sa trilogie) ou MétrO. D’autres semblent des mises en bouche qui laissent le lecteur sur sa faim, des galops d’essai. C’est le cas de Ceux qui restent et qui luttent, Grandeur naissante ou la Fille de Troie. L’alchimista, Le narcomancien, Cuisine des mémoires et Pécheurs, saints, spectres et dragons — la cité engloutie sous les eaux immobiles ont chacune à leur façon su me toucher par les émotions qu’elles dégagent. La dernière a visiblement été écrite à vif par l’autrice, qui semble y avoir mis beaucoup de sa propre expérience et de son ressenti, tout comme Major de promotion ou La sorcière de la terre rouge.
Le quatrième de couverture parle de « nouvelles sombres et engagées », et il est vrai que N.K.Jemisin est engagée dans son écriture : femme noire vivant aux États-Unis, nombre de ses nouvelles comme Épouses du ciel, Nuages Dragons ou Le moteur à effluents parmi d’autres (y compris des précédentes) parlent de féminisme, de race ou de problème de classe quand ce n’est pas tout à la fois. Mais, elle n’assène jamais de leçon de morale et se contente de proposer une histoire. Au lecteur de réfléchir après coup sur les émotions reçues et de se faire une opinion. En revanche, le qualificatif de nouvelles sombres n’est pas exact. Certes, certaines sont dures ou avec des fins tragiques comme Vigilambule, mais celles optimistes sont
nettement plus nombreuses. Et quelques-unes sont franchement amusantes comme Le moteur à effluent. Que vous l’aimiez en romancière ou non, ou que vous vouliez avoir un bon aperçu de l’étendue de son talent, le recueil Lumières noires est un bon point de départ.

Lumières noires
de
N.K.Jemisin
traduction de Michelle Charrier

Éditions
J’ai Lu