Les derniers parfaits

Ce texte est issu d’une lecture commune avec Lianne du blog De livres en livres. Celle-ci avait pour thème la fantasy classique (genre que je connais mal) avec deux exigences (un livre ne faisant pas partie d’une série pour moi, un auteur français pour Lianne). Notre choix s’est donc arrêté sur le roman de Paul Beorn, Les derniers parfaits.
Comme son titre l’indique, Les derniers parfaits va revisiter la lutte entre le catharisme et la chrétienté dans un univers aux limites temporelles et géographiques floues. La croisade contre les Albigeois a eu lieu, l’Espagne (ou plutôt ici Hispania) est devenue une ile et Tarbes un port, l’Empire romain s’est effondré dans un cataclysme étrange… Nous y suivons Christo (mi franc, mi occitan) et trois autres prisonniers de guerre des catharis dans leur évasion et leur fuite pour prévenir le roi des Francs du danger. Au fur et à mesure, ils vont découvrir que la dictature cathari n’est pas si homogène que cela et que les Bonnes Dames et les Bons Hommes luttent encore pour revenir aux sources de leur religion dévoyée, et que le royaume Francs n’est pas non plus si parfait. Et bien qu’ils soient tous adepte d’une forme de magie ou d’une autre, ils vont en apprendre un peu plus sur ses origines et ses répercussions dans le monde qui les entoure.
Moi qui trouve un côté répétitif aux romans de fantasy classiques, car ils sont souvent des romans de quêtes et d’apprentissage sur soi, je suis servie avec Les derniers parfaits ! Le plan de Paul Beorn y est fidèle : constitution du groupe, départ à l’aventure, multiples péripéties, séparation des compagnons, découverte d’un guide sage (Dame Félix), retrouvailles, apothéose et combats finaux. Sauf que… l’auteur les détourne habilement et arrive à surprendre. Déjà en choisissant un cadre peu commun, et en mêlant magie aux grandes religions de l’Antiquité et médiévales de l’Europe occidentale. D’autre part, car la quête est avant tout une fuite et que tous les compagnons n’ont pas le même but : l’un veut faire tomber la dictature, l’autre trouver une mythique cité perdue, un autre encore cherche sa femme et le dernier veut protéger sa dulcinée… Enfin, il évite le côte binaire de certains romans de fantasy (y compris chez Tolkien) : tous les catharis ne sont pas d’horribles monstres, tous les compagnons (y compris les protagonistes Christo et Mousse) ne sont pas tout bons et parfaits. Et leurs erreurs ou coups de sang se payent cher. Enfin, l’écriture de Paul Beorn est particulièrement fluide. Elle rend les presque 500 pages du roman très rapides à lire. Seul bémol en numérique, les appels à la note sont assez pénibles pour fonctionner. Heureusement qu’ils étaient là principalement pour traduire les nombreuses phrases en occitan et que je n’en ai guère eu besoin. Si vous ne parlez pas occitan (mais un peu d’espagnol ou d’italien) et que vous rencontrez le même souci technique, lisez à voix haute les phrases en prononçant « o » les « a » de fin de phrase, vous devriez deviner le sens des paroles.

Les derniers parfaits
de 
Paul Beorn
Éditions
Mnémos

The Scar

Après Perdido Street Station, continuons notre voyage en Bas-Lag en compagnie de China Miéville. Sauf que ne trouvant plus la version française (toujours traduite par Nathalie Mège) Les Scarifiés, j’ai donc lu cette deuxième histoire, The Scar, dans sa version originale.
L’action démarre quelques mois ou semaines après les événements de Perdido Street Station. La milice ayant repris en main la ville, la narratrice fuit de peur d’être interrogée un peu trop durement sur ses accointances passées avec Isaac Dan der Grimnebulin, l’un des protagonistes du roman précédent. Rassurez-vous. À part une ou deux allusions les romans peuvent se lire de façon totalement indépendante l’un de l’autre. Ici, La Nouvelle-Crobuzon n’est que mentionnée. La ville principale y sera l’Armada, la cité flottante pirate qui va capturer le bateau où se trouve notre narratrice Bellis, un zoologue spécialiste d’espèces multidimensionnelles et un lot de ReCréés destinés à être esclave dans les colonies. Une fois éliminé le commandement du bateau, l’Armada ne laisse plus le choix aux passagers et à l’équipage : rejoignez nos citoyens ou bien…
Tout au long du récit qui raconte l’épopée de l’Armada voguant vers le bout du monde, ou The Scar (la Balafre) du titre original, Bellis va être le témoin récalcitrant des événements, refusant de donner sa loyauté à cette nouvelle ville et de rester coincée toute sa vie à son bord. Contrairement à d’autres personnages, comme Tanner Sack qui y trouve enfin un sens à sa vie et une certaine liberté, elle n’est active que sous la contrainte, manipulée par les événements et son entourage. Ce qui donne ainsi au livre un point de vue à la fois extérieur et au cœur de l’histoire qui diffère pleinement de la façon dont Perdido Street Station était construit.

Si le premier volume de la trilogie de Bas-Lag était un thriller urbain dans un monde fantastique, The Scar est une épopée navale. Ce récit contient tous les éléments d’une bonne histoire de pirate : une quête mythique, des batailles navales impressionnantes, des combats à coups de sabre, des iles lointaines peuplées d’êtres étranges (comme les anophelii si tragiquement terrifiants), des coups tordus et des trahisons en cascade. Le tout vu principalement par les yeux d’une ex-universitaire linguiste et citadine jusqu’au bout de sa longue jupe noire. Donc aussi à l’aise dans cet élément qu’un poisson dans les sables du désert.
Dans sa description de l’Armada et de ses différents districts, China Miéville laisse libre cours à sa passion pour la politique dans les différents systèmes de gouvernance qu’il présente (avec une mention spéciale pour l’impôt très concret levé dans le district de Dry Fall). Il montre également un foisonnement de races qui reprennent en partie celles déjà rencontrées à La Nouvelle-Corbuzon et en présente d’autres. Le tout se faisant toujours de façon très imagée et parfaitement cohérente. Le résulta est que, même si Bellis est particulièrement remontée contre ce qui l’entoure, elle nous entraîne dans son sillage dans The Scar et nous donne à rêver un monde fascinant.

The Scar
d
e China Miéville
Éditions
Del Rey

Trois livres légers pour la plage

Parmi mes lectures de vacances, voici trois livres plus ou moins récents qui m’ont occupé le temps d’un séjour au bord de l’eau.

Des chrétiens et des Maures

Longue nouvelle de Daniel Pennac, ce récit nous entraîne une fois de plus au sein de la famille Malaussène (Au bonheur des ogres, La fée Carabine, etc.). Il se savoure plus si vous connaissez déjà Benjamin Malaussène et sa fratrie haute en couleur, mais peut s’apprécier également seul. Ici, il s’agit de retrouver le géniteur du dernier-né, le Petit. Et au terme d’une histoire rocambolesque mêlant gangsters, gastronomie et médecine, le récit tend un miroir littéraire à Jerome Charyn, romancier new-yorkais. Un régal qui se dévore le temps d’un bronzage.

Des chrétiens et des Maures
de
Daniel Pennac
Éditions
Folio

Blues pour Irontown

Changement de décor pour cette pseudo-enquête policière au cœur de la Lune. Avec Blues pour Irontown, John Varley revient dans son univers des Huit Mondes (Le canal Ophite, Gens de la Lune, Le système Valentine). Vous n’avez pas besoin d’avoir lu les autres livres pour comprendre celui-ci. Sachez juste que les Humains ont été éjectés de la Terre par des extra-terrestres. Sur Luna, Chris et son chien Sherlock travaillent comme détectives privés. Une mystérieuse cliente va les forcer à pénétrer dans le quartier le plus dangereux de la ville. Oscillant entre parodie de roman noir et cyberpunk, se voulant humoristique, Blues pour Irontown est un hommage un peu trop appuyé aux romans de Robert Heinlein. Vous raterez de nombreux clins d’œil si vous ne connaissez pas bien l’auteur, et au contraire l’action vous semblera bien trop prévisible si avez déjà lu un ou deux livres de lui. Seule l’alternance des chapitre entre le point de vue du maître et celui du chien apporte de l’originalité à un livre qui se lit très vite, mais s’oublie tout aussi vite.

Blues pour Irontown
de John Varley
traduction de Patrick Marcel
Éditions Folio

A Big Ship at the Edge of the Universe

Space opera léger, ce premier volet de la trilogie The Salvagers d’Alex White se distingue par l’intégration de la magie à un univers de SF plutôt technologique. Nous y suivons deux femmes (une pilote de course gâtée et m’as-tu-vu, et une vétérane devenue arnaqueuse) alors qu’elles vont se retrouver à devoir chasser un navire mythique tout en échappant à une cabale meurtrière surpuissante. L’ensemble des personnages est plutôt attachant et l’intégration de la magie à la technologie ne manque pas de piment. La quête reste en revanche très classique. L’histoire ravira les fans de Star Wars et Firefly ou les personnes cherchant à s’évader quelques heures.

A Big Ship at the Edge of the Universe
d’Alex White
Editions Orbit

Perdido Street Station

Si vous flânez habituellement sur les pages de ce site, vous savez que j’ai une tendresse particulière pour l’écriture de China Miéville. Et au cœur de l’été, l’envie me prit de relire l’œuvre par laquelle je l’ai rencontré : Perdido Street Station. Ce roman est le premier de sa trilogie se déroulant à Bas-Lag et fut couvert de prix lors de sa sortie. Et ? La magie a de nouveau opéré. Une fois de plus, je me suis plongée avec délice dans la Nouvelle-Crobuzon et ses habitants divers et variés. Si vous ne connaissez pas du tout l’œuvre du romancier, ce livre — divisé en deux tomes dans la version française — est un endroit particulièrement riche où commencer.
Nous sommes à La Nouvelle-Crobuzon, cité cosmopolite dominée par la gare de Perdido (qui donne son nom au livre). Dans
la moiteur de l’été, nous y découvrons un couple trans-espèce : Isaac Dan der Grimnebulin, savant fou humain vivant en marge de la fac, et Lin, crachartiste khépri (regardez la couverture du tome 2 pour vous faire une idée de son apparence). Tous deux vont se trouver mêlés à une sombre affaire de trafic de drogue et à une épidémie de cauchemar qui s’abat sur la ville et laisse les victimes physiquement vivantes, mais ayant perdu leurs consciences.
Au fur et à mesure de l’histoire, Perdido Street Station vous fera découvrir l’ensemble de La Nouvelle-Crobuzon avec ses quartiers aux noms évocateurs : Chiure, Bercaille, Crachâtre, Le Marais-aux-Blaireaux, Le Palus-du-Chien, La Serre… Non seulement China Miéville s’est ingénié à la peupler d’une foultitude de races étranges (cactus humanoïde, garuda à tête de rapace, mainmises parasites allant par paire une dextrière et une senestre), mais é
galement d’un tissu social, économique et politique très dense et très riche. La science, propre au monde de Bas-Lag pourrait s’apparenter à certains talents magiques ou parapsychiques, mais elle a ses règles propres et donc ses limitations. Elle se mêle également étroitement à la vie sociale et politique de la ville notamment avec la bio-thaumaturgie et les ReCréations que celle-ci permet et leurs conséquences judiciaires et sur le marché de l’emploi. Et non seulement, China Miéville dévoile couche après couche, personnage par personnage, page après page, un monde fascinant, mais il n’en oublie pas de raconter une histoire qui happe son lecteur ou sa lectrice et l’entraîne jusqu’à la dernière page. Attention toutefois, l’auteur n’est pas amateur des happy ends. Traverser des événements aussi impressionnants et épiques ne sera pas sans traces pour ses protagonistes et tous n’obtiendront pas forcément l’issue espérée. Le voyage les aura changés et pour certains grandis. Et pour qui le lit ? Perdido Street Station est un récit riche, foisonnant et passionnant. À condition d’accepter de se perdre dans l’univers de Bas-Lag et de se laisser surprendre par votre guide China Miéville.

Perdido Street Station
de
China Miéville
traduction de
Nathalie Mège
Éditions
Pocket

Un long voyage

Premier roman, Un long voyage de Claire Duvivier est un double récit. C’est à la fois l’histoire de deux vies, et l’histoire de la fin d’une époque et l’émergence d’une autre.
L’histoire de Liesse d’abord, le narrateur. Insulaire orphelin, il va être abandonné comme esclave aux colons venus du continent. De fil en aiguille, il deviendra le secrétaire d’une de leurs hautes fonctionnaires et la suivra jusqu’à la ville lointaine où elle finira sa carrière. L’histoire de Malvine ensuite, l’administratrice en question, guère plus vieille que l’orphelin, mais issue des plus vieilles familles de l’Empire. Intelligente et vive, elle a parfois besoin qu’on lui rappelle les conditions de vie, n’ayant pas eu la même expérience que la sienne. L’histoire de la fin d’une époque : celle de l’Empire, même si elle est vue des provinces lointaines et non de la capitale ; et celle de la ville où Liesse et Malvine ont échoué, trop confiante, trop égoïste et brutalement rattrapée par son passé.
Un long voyage est un récit épistolaire, comme une longue lettre adressée à une destinataire dont nous ne saurons finalement que très peu de choses. Linéaire, il contient néanmoins des méandres et des ellipses à la manière dont des grands-parents peuvent raconter à leurs descendants l’histoire de la famille. C’est un long récit crépusculaire : Liesse est plus souvent un spectateur privilégié qu’un acteur clé de la grande histoire. Et dans son propre récit personnel, il est l’éternel déraciné : « tabou » dans son Archipel natal, trop insulaire pour être pleinement sujet de l’Empire auquel il a consacré sa carrière, et trop étranger — même aux yeux de ses propres enfants — pour s’intégrer pleinement à la ville où il finira ses jours.
Classé en fantasy, comme À la pointe de l’épée d’Ellen Kushner, car  il se déroule certes dans un monde fictif (qui m’a souvent rappelé la Rome Éternelle de Robert Silverberg), Un long voyage pourrait avoir sa place en littérature générale. Seul un passage, véritable dislocation temporelle, relève du fantastique ou de la science-fiction selon votre interprétation. En tout cas, même si l’action ne manque pas, ce récit contemplatif invite à l’errance dans les pas de son conteur. Une découverte très belle et une plume à suivre.

Un long voyage
de 
Claire Duvivier
Éditions Aux forges de Vulcain

Épées et magie

À l’heure où Conan le Barbare et autres Red Sonja vivent un renouveau aventureux dans la BD américaine, alors que Game of Thrones et The Witcher ont passionné les téléspectateurs du monde entier, vous reprendrez bien un peu de sword and sorcery, non ? En traduisant l’expression mot à mot pour son titre français, cette anthologie parue chez Pygmalion affirme ses ambitions : un condensé de ce que les auteurs et autrices de fantasy modernes font de mieux dans le registre épique. Vous le savez , si j’ai une certaine passion pour Red Sonja et le Cycle des épées de Fritz Leiber,  la fantasy en soi n’est pas mon genre de prédilection dans l’imaginaire.  Seule la curiosité m’a poussée à lire ce livre – curiosité qui ne fut qu’à moitié récompensée. Les grands noms du genre, à savoir Robin Hobb et George R. R. Martin, nous livrent deux nouvelles, respectivement L’Épée de son père et Les Fils du Dragon, situées dans leur univers de prédilection. En ce qui concerne Robin Hobb, FitzChevalerie fait une brève apparition pour prévenir les habitants du village du comportement des « forgisés ». La protagoniste, une enfant gâtée qui prend le parti de son père contre son instinct de survie, s’avère d’un ennui abyssal. George R. R. Martin replonge lui dans le passé du Trône de Fer via un récit sur la rivalité entre deux branches de Targaryen. Si vous avez aimé Game of Thrones, vous y retrouvez ce qui fait la saveur de la chose. Sinon, c’est une longue liste généalogique entrecoupée de meurtres tous plus gore les uns que les autres, de mariages bizarres et, par moment, la mention de différents dragons. Un récit qui clôt l’anthologie sur une impression… d’ennui profond (oui, encore). Pour le reste, hormis La Cascade, une nouvelle de flingue et de sorcellerie, de Lavie Tidhar, trop brouillonne et peu claire pour présenter un quelconque intérêt aux yeux de qui ne connaît pas le reste des aventures du personnage principal, les textes proposés se lisent sans déplaisir. La plupart (L’Épée Tyraste de Cecilia Holland, Que le meilleur gagne de K. J. Parker ou La Fumée de l’or est la gloire de Scott Lynch) s’avèrent même des récits plaisants, très classiques et, parfois, un brin téléphonés.
Pour autant, ce volume renferme quelques perles. Ainsi La Fille cachée de Ken Liu (dont il n’est plus démontrer la variété des styles) est une relecture du genre intrigante bien servie par un figure de voleuse refusant son rôle. Je suis bel homme, dit Apollon Freux de Kate Elliott ravira les amateurs de mythologie grecque et de comédie shakespearienne. Quant à  La Tour moqueuse , de Daniel Abraham, disons qu’elle porte bien son titre… Reste un volume inégal, qu’on réservera aux lecteurs fans et, par définition, motivés.

Épées et magie
Anthologie rassemblée par Gardner Dozois
Traduction de Benjamin Kuntzer
Éditions Pygmalion

(critique initialement parue dans Bifrost n°98)

A Wizard’s Guide to Defensive Baking

Il y a quelques mois, un ami de Twitter m’a offert un livre jeunesse, que j’ai lu avec grand plaisir. Le week-end dernier, ce même livre reçoit le Andre Norton Nebula Award For Middle Grade and Young Adult Fiction (équivalent pour la littérature jeunesse du Nebula Award récompensant chaque année le roman d’imaginaire anglo-saxon — cette année c’est Network Effect de Martha Wells qui l’a emporté). Il est peut être donc enfin temps de vous parler de A Wizard’s Guide to Defensive Baking de T.Kingfisher (pseudonyme utilisé par l’autrice Ursula Norton pour ses livres « adultes », ceci dit).
Effectivement, si la protagoniste est une adolescente et si le récit est un passage assez classique à l’âge adulte, ce petit conte fantastique est à la fois très drôle et étrangement violent pour de la littérature jeunesse récente. De quoi s’agit-il ? Nous sommes dans une cité-État médiévale fantastique où des sorciers puissants assurent la protection des lieux pour le compte d’une dirigeante et de ses conseillers. Dans cette ville, Mona est une orpheline de 14 ans a bien quelques talents magiques, mais ils ne s’appliquent qu’à la boulangerie et la pâtisserie. Ce n’est pas en faisant danser des bonshommes en pain d’épices et en apprivoisant du levain qu’on protège une cité. À moins que ? Quand elle découvre un corps dans
la boutique de sa tante, sa vie est en danger. Dans sa fuite, elle va découvrir un complot contre la Couronne et protéger l’ensemble des citoyens de la ville, qu’ils soient doués de magie ou non.
Sur cette trame simple lue et relue, T. Kingfisher narre un récit d’aventure haletante, drôle et touchant. Ses sorciers ont finalement des talents bien limités et plutôt étranges (parler à l’eau, animer des chevaux morts, contrôler les roses, etc.). Sa Mona par son inventivité et sa persévérance, n’est pas sans rappeler les héroïnes chères à Hayao Miyazaki : notamment Chihiro/Sen dans Le Voyage de Chihiro ou Kiki la petite sorcière. D’autant plus que si Mona a un compagnon masculin pendant une bonne partie de son aventure, toute romance entre les deux est parfaitement exclue. Autre ressemblance avec les œuvres du studio Ghibli : T. Kingfisher ne passe pas sous silence les réalités de la guerre où se retrouver mêlée son héroïne : que celle-ci la subisse
ou qu’elle en soit responsable… Qui eût cru que des cookies puissent devenir si destructeurs ? Ou que le levain se révéler anthropophage ?
Court, car il s’agit d’une novella, A Wizard’s Guide to Defensive Baking est une réussite du genre. Et avec son vocabulaire riche, mais son écriture assez simple, il peut servir de support d’apprentissage aux adolescents découvrant l’anglais.

A Wizard’s Guide to Defensive Baking
de 
T. Kingfisher
Éditions A
rgyll

Tailchaser’s Song

Parce que la version française, étrangement intitulée La Légende du noble chat Piste-Fouet, vient de ressortir chez Mnémos, j’ai ressorti ma vieille édition en VO pour me replonger dans une livre de pure fantasy… Eh oui, moi qui ne suis pas du tout amatrice de J.R.R. Tolkien et des histoires du même genre, je me suis plongée avec délice dans cet hommage animalier au Seigneur des anneaux. Peut-être, car les chats y sont à l’honneur ?
Premier roman de Tad Williams, Tailchaser’s Song est à ma connaissance, le seul de son genre
dans l’ensemble de son œuvre. Si la trame vous rappelle La Guerre des clans, c’est principalement parce que les deux histoires parlent de chats harets, c’est-à-dire des chats domestiques redevenus sauvages. Mais Tailchaser’s Song a été publié en 1985 alors que La Guerre des clans a commencé sa saga en 2003. Et le premier a un traitement plus adulte que le second plus destiné à la jeunesse.
De quoi parle Tailchaser’s song ? De Tailchaser (Piste-Fouet en français), un jeune chat tigré roux avec une étoile blanche sur le front.
Vivant à moitié avec une famille d’humains, à moitié comme un chat sauvage, il va se lancer dans une quête pour savoir où ont disparu plusieurs de ses amis, dont Hushpad, une jeune chatte à qui il devait se lier. Chemin faisant, il rencontrera plusieurs alliés : le chaton Pouncequick qui l’a suivi depuis le départ, Eatbug un vieux chat miteux à moitié-fou mais plus utile qu’il n’y paraît et Roofshadow, une chatte calme et obstinée qui elle-même sa propre quête à mener. Il va aussi être confronté à une menace terrible issue du tréfonds des mythes fondateurs félins et rencontrer toutes sortes de créatures fantastiques.
La trame de Tailchaser’s Song est donc celle d’un roman de fantasy épique classique. Sauf que toute l’histoire est vue à hauteur de moustaches et que les chats et les autres animaux, même quand la magie est impliquée, ne se départissent jamais d’un comportement félin : ils ne se dressent pas soudain sur deux pattes et n’utilisent pas d’outils. En revanche, si le roman avec ses 364 pages est bien plus court que les livres de JRR Tolkien, sa mythologie est tout aussi riche avec ses premiers-nés, ses explications sur la création du soleil et de lune
ou de l’homme et sur l’importance des trois noms du chat : le nom de cœur donné par la mère à ses chatons, le nom du visage connu de tous donné par les membres du clan et le nom de queue que le chat doit découvrir et qui résume sa vie. Tailchaser — ou Fritti de son nom de cœur — est ainsi appelé, car il veut avoir son nom de queue avant d’avoir réellement vécu sa vie. Entrecoupé de poésie et de « chants » des différents animaux, Tailchaser’s song pourrait être un livre jeunesse, si l’action n’y était pas par moment réellement brutale et si des thèmes tels que l’esclavage, l’acculturation ou le deuil n’étaient pas si cruellement présents. Mieux vaut le réserver donc à des adolescents ou des adultes qui en apprécieront plus le mélange d’humour, d’action et de mélancolie. En revanche, ce lectorat, pour peu qu’il soit amateur de chats, devrait se régaler avec ce premier roman, avant d’enchaîner avec plaisir avec les autres livres de Tad Williams.

Tailchaser’s Song
de 
Tad Williams
Éditions
Daw

La Machine de Léandre

Alex Evans a deux particularités : elle aime revenir dans un même univers pour en explorer l’évolution, et, à lire La Machine de Léandre, elle déteste se répéter. Ses deux précédents romans, Sorcières associées et sa suite directe L’Échiquier de jade, nous entraînaient dans la frénésie d’une ville-État au climat tropical où l’argent est roi et la magie, un outil de puissance comme un autre — si ce n’est moins fiable.
Dans La Machine de Léandre, l’atmosphère change du tout au tout. Alex Evans nous projette quelques années auparavant, dans une autre ville, plus proche du Paris ou du Londres de la Belle Époque. Ici, nous ne suivons pas deux femmes d’âge mûr dans leur carrière professionnelle de sorcière, mais une jeune professeur d’université ; la magie n’est pas une simple source de revenus, mais une science oubliée qu’il convient de maîtriser et de codifier. La protagoniste, Constance Agdal, cherche à comprendre les principes thaumaturgiques tout en se débattant avec son passé. Réfugiée d’une nation où la magie est taboue, Constance a dû dissimuler ses talents en la matière et n’a jamais pu depuis les développer correctement. Un particularisme qui la servira et la desservira tout à la fois lorsqu’elle se retrouvera mêlée à une guerre économique entre industriels, et face à un incube sorti sans ménagement de sa propre dimension…
L’histoire s’avère assez intrigante pour tenir le lecteur en haleine de bout en bout, et les concepts — notamment une magie fluctuante qu’il faut réapprendre à maîtriser après des années d’oubli — assez originaux pour ce registre de fantasy. Les thèmes abordés en arrière-plan (l’intégration des réfugiés, la place des femmes dans la sphère technique, et dans la société en général) sont parfaitement d’actualité, sans pour autant imposer une leçon de morale aux lecteurs. Ce qui n’empêche pas La Machine de Léandre de souffrir de sa comparaison avec ses prédécesseurs. Constance n’a pas une personnalité aussi affirmée que Tanit ou Padmé, les deux sorcières associées de Jarta. Un travers que le passé de l’héroïne explique, mais qui ne fait pas moins d’elle un personnage spectateur des événements émaillant sa propre vie.
Le livre comprend également une nouvelle : La Chasseuse de livres. Elle sert de jonction entre les deux époques en mettant en scène un personnage mineur de Sorcières associées et de L’Échiquier de jade, dans sa jeunesse. Ce récit démarre quelques années après La Machine de Léandre et se place dans une situation similaire : une jeune doctorante, qui, face au machisme de son environnement, éprouve des difficultés à finir sa thèse et accepte l’offre d’une bienfaitrice pour retrouver un grimoire légendaire dans la ville d’origine de Constance Agdal ; histoire brève avec un côté « pulp » plutôt agréable.
Malgré son apparence soignée, ce livre n’est pas la porte d’entrée idéale pour découvrir l’univers d’Alex Evans. Il fait en effet référence à des événements historiques, magiques ou géopolitiques qui pourraient dérouter les novices. En revanche, pour qui a dévoré les précédents récits de l’autrice, il s’avère un bel addendum.

La Machine de Léandre
d’Alex Evans

Éditions ActuSF

(critique initialement parue dans Bifrost n°97)

Affaires à suivre…

Il est parfois des livres qui après les avoir refermés ne vous permettent pas de juger si l’œuvre finale va vous plaire ou non. C’est le cas classique, en tout cas pour moi, du Seigneur des Anneaux dont le premier tome, La Communauté de l’Anneau qui est certes déjà un beau pavé, ne n’a pas permis de me décider au sujet de ce livre. J’ai dû enchaîner le suivant pour avoir une opinion et finalement finir la trilogie. Et ce fut le cas récemment avec deux lectures différentes : une en catégorie roman et l’autre en manga…

La Prophétie de l’arbre

Présenté comme une réponse francophone au cycle de Malazan et doté d’une couverture surprenante, La Prophétie de l’arbre de Christophe Misraki m’a suffisamment intrigué pour que je me lance dans une histoire de fantasy « classique » (comprenez dans mon cas ni de l’urban fantasy, ni de la fantasy satirique à la Terry Pratchett, ni du grimdark à la Glen Cook). Ce livre est le premier volume de ce qui sera La Trilogie de Pandaemon. Et… C’est une introduction à cet univers, aux différents personnages et à la problématique en cours.
L’univers ? Un monde reconstitué de bric et de broc après un affrontement entre les Forces du Mal et du Bien. Sur ce monde, plusieurs espèces sentientes coexistent tant bien que mal, certains du côté du Bien d’autres du côté du Mal, avec les humains en espèce la plus représentée et fluctuant entre les deux extrémités bien sûr. Les différents royaumes humains, ou Provinces, sont dirigeant qui détient l’Entité et dont la transmission se fait automatiquement à son héritier le jour de ses 23 ans.
Les personnages ? Principalement des humains venus d’une des provinces en question et lancés dans une quête mystérieuse. Certains porteurs de magies, les Utilisateurs, d’autres non. Mais également des créatures amphibies et ambitieuses (à la limite du concessionnaire automobile prêt à tout pour vous vendre son SUV), des Diables et autres.
La problématique ? Le principal est de retrouver le cœur volé d’une princesse qui aurait dû hériter d’une province avant la date fatidique de la Transmission. Pendant ce temps les différentes factions du Mal se lancent à la conquête des terres humaines. Et un singe du désert quitte son foyer pour aller dans une ville retrouver une Sans-Poil…
Vous êtes perdus ? Tout comme moi à la fin de La Prophétie de l’arbre. Le style est fluide et il y a de très bonnes trouvailles (le système de magie, le peuple amphibie et les Diables bureaucratiques à souhait), mais aussi des clichés (Massili, le classique de « la putain au grand cœur », les Tuins ou les Huirts et leurs « Surfacettes ») Et au bout de 593 pages, je n’arrive pas encore à voir où toute cette histoire va nous mener. En l’état, soit nous sommes au bord d’un chef d’œuvre de la fantasy, soit dès le deuxième tome le soufflé retombera et toute cette construction de monde ne servira pas à grand-chose… Il faudra lire la suite donc.

La Prophétie de l’arbre
de
Christophe Miskraki
Éditions Fleuve

Sarissa of Noctilucent Cloud

Ce manga parle de kaïjus et d’aviation. Forcément, il allait retenir mon attention. Dans un univers proche du notre, des créatures mystérieuses,  les arpenteurs célestes sortes de gros lézards volants, habitent les plus hautes couches de l’atmosphère. Ils ne sont habituellement pas dangereux pour les humains sauf… quand ils s’en prennent aux avions de ligne et autres appareils à haute altitude. Pour s’en protéger, les différents pays se sont réunis au sein de l’IOSS et s’appuie sur des adolescents aux pouvoirs mystérieux pour les combattre. Ce tome 1 nous présente la façon dont Shinobu Nabari va être recrutée et ses premiers combats contre les arpenteurs. À la manière de Tem dans Les Futurs mystères de Paris, la jeune fille a le don de transparence. Mais elle peut l’activer à volonté et l’étendre au-delà de sa petite personne. Pour l’instant, ce premier volume est un prélude : il nous présente les différents acteurs, commence à poser certains mystères (comme l’apparence de Danke ou la source des pouvoirs des adolescents), mais c’est tout. En l’état, soit nous aurons une histoire assez originale, soit un shonen classique dans un univers à la Pacific Rim ayant déplacé mechas et kaïjus dans les airs. Même si la dessinatrice n’a pas fait de grands efforts pour l’expression des visages, les avions et les arpenteurs sont eux bien restitués. Le manga vaudra au moins que je lise le tome 2 pour affiner mon opinion.

Sarissa of Noctilucent Cloud
de Miki Matsuda (scénario) et Kome (dessins)
traduction de Akiko Indei et Pierre Fernande
Éditions Panini