24 vues du Mont Fuji, par Hokusai 

J’ai beau adorer Roger Zelazny, j’aurais mis près de deux ans entre l’achat et la lecture de 24 vues du Mont Fuji, par Hokusai, un court texte paru en 2017 dans la collection Une Heure-Lumière de Le Belial’. Effectivement ce titre tranche par rapport aux textes les plus connus de sa bibliographie car, pas aussi enlevé de d’autres, plus introspectif. Et pourtant, au fur et à mesure, les thématiques de la divinité et de son rapport à l’humain présentes dans nombre de ses œuvres apparaissent.
24 vues du Mont Fuji, par Hokusai nous met dans la peau de Mari, une veuve d’âge indéterminé de retour dans son Japon natal pour un pèlerinage très personnel s’appuyant sur différentes estampes d’Hokusai représentant le mont Fuji. Peu à peu, la lecture nous montre une femme à bout de force, mais également engagée dans une lutte mortelle pour son humanité avec… feu son mari ?
Au départ très contemplative, cette novella est une lecture parfaite pour une fin de soirée ou un après-midi de repos. Se plaçant en permanence du point de vue de Mari, la narration oscille entre l’action, le souvenir et la réflexion. Petit à petit, on comprend que le pèlerinage n’en est pas tout à fait un et que la paranoïa de la protagoniste est pleinement justifiée. Présenté en filigrane, Kit son défunt époux a des motivations moins claires. Mais après tout le monde ne manque pas d’exemple tragique d’hommes ne supportant pas que leurs compagnes aient une vie après eux, même par delà la mort. Kit en est finalement un exemple parmi d’autres. Petite précision, le texte de Roger Zelazny a été écrit en 1985 à l’heure où les réseaux informatiques n’étaient encore pas du tout grand public et pourtant il reste remarquablement d’actualité. La technologie décrite ayant moins vieilli que celle du Samouraï virtuel ou de Neuromancien.


24 vues du Mont Fuji, par Hokusai
de Roger Zelazny
traduction de Laurent Queyssi
Éditions Le Belial’

Gnomon T.2

Il y a un mois, je vous parlais d’un puzzle littéraire fascinant. Abordons aujourd’hui la résolution en limitant le plus possible de divulgâcher l’intrigue.
Déjà, si vous cherchez un livre pour vous délasser les neurones et ne pas forcer votre cerveau à cogiter dans tous les sens, mieux vaut éviter entièrement Gnomon. Le livre de Nick Harkaway demande de l’attention et un goût pour les énigmes qui ne convient pas à tous ni à toutes les périodes de leur vie de lecteur. Ensuite, sachez que le tome 2 de Gnomon répondra à toutes les questions en suspens. Il propose en effet une véritable conclusion à l’énigme tissée dans le tome 1. Et, malgré de nombreux indices, celle-ci n’est pas forcément évidente, particulièrement en ce qui concerne Mielikki Neith. De traqueuse, l’inspectrice devient la proie de Diana Hunter (existe-t-il d’autres Dianes que chasseresses ?) avant d’être son outil pour réinitialiser le Système. Enfin, avouons-le, il y a quand même quelques longueurs et l’intrigue aurait gagnée à être élaguée de quelques pages par-ci ou par-là.
Au fond, qu’est-ce que Gnomon ? Nous sommes d’abord dans un roman cyberpunk écrit peu avant le Brexit par un auteur britannique. Celui-ci exploite à merveille les angoisses de ses compatriotes (et de l’ensemble des Européens) sur la société de surveillance, la mort, mais également sur un sentiment d’insécurité grandissant ou la perte de confiance envers l’autre, l’étranger, l’intrus. Nous sommes également dans un livre écrit par le fils d’un ex-espion de Sa Majesté, qui s’amuse brillamment à reprendre les outils de son père pour nous perdre dans de fausses identités, dans une multiplication d’indices avec l’utilisation de mots-clés comme stéganographie ou code. Nick Harkaway finit par construire peu à peu un labyrinthe pour son lecteur sachant que celui-ci, suivant les points qu’il a relevés, s’engagera une fois ou deux dans un cul-de-sac avant la conclusion. Nous sommes enfin dans le roman d’un homme amoureux de la littérature dans son ensemble, des livres et des mythes et de ce qu’ils nous disent de nous.
Alors, comment l’aborder ? Malgré tous les mythes grecs invoqués dans Gnomon, c’est vers celui de Thésée non mentionné qu’il faut se tourner. Ou plus exactement vers le fil d’Ariane et le dédale enfermant le Minotaure, qui correspond en tout cas le plus à l’effet que m’a fait cette lecture. Pour arriver au bout de ces deux tomes, vous allez devoir vous laisser porter, glisser vers le fond et trouver un fil conducteur parmi tous ceux proposés par l’auteur. Tenez-le fermement et gardez-le dans un coin de votre esprit durant toute votre lecture. Vous en ressortirez sans avoir été déchiqueté par le requin monstrueux, mais potentiellement transformé par ce livre. Ne commettez pas l’erreur de Thésée et n’abandonnez pas cette pauvre Ariane/Diana/Athenais en refermant ses pages. Les leçons qu’elle nous a transmises de son futur proche sont plus que jamais d’actualité en 2021.

Gnomon T.2
d
e Nick Harkaway
traduction de Michelle Charrier
Éditions
Albin Michel

Gnomon t.1

Une couverture bleue avec un requin nageant au-dessus des ruines d’une ville. Avec Gnomon de Nick Harkaway, Albin Michel Imaginaire nous proposerait-il un autre titre post-apocalyptique après La Cité de l’orque ou Le Livre de M ? Eh non ! Si vous deviez absolument rapprocher ce nouvel ouvrage d’un livre déjà présent dans la collection, il faudrait plutôt chercher de Terminus, autre polar d’anticipation, exigeant pour le lecteur.
Du moins c’est ce que la lecture de ce premier tome peut laisser présager. En effet, le roman de Nick Harkaway étant tellement touffu, l’éditeur a choisi de le séparer en deux volumes à un mois d’écart.
Au premier abord donc, Gnomon nous transporte dans un Londres post-Brexit. La vénérable monarchie parlementaire n’est plus, remplacée par une démocratie totale s’appuyant sur une surveillance généralisée de la population : le Système.
Dans ce contexte, lorsqu’une suspecte meurt au cours de son interrogatoire, se plonger dans sa mémoire pour trouver où le processus a dérapé. Sauf que… Elle se trouve confrontée aux souvenirs de trois vies différentes, dont aucune ne peut être celle de la morte : un trader grec obsédé par un requin, une alchimiste ex-amante de Saint Augustin enquêtant sur un meurtre en chambre close et un vieux peintre éthiopien sortant de sa retraite pour prendre la direction artistique d’un jeu massivement multijoueurs. Quel rapport entre ces trois vies ? Et entre ces souvenirs et son enquête ?
Dans Gnomon, Nick Harkaway ne fait aucun cadeau à son lecteur. Et ne prend aucun raccourci. Chaque tranche de souvenir étant à elle seule de la taille d’une petite novella, et chacune aborde des thématiques différentes (excès de la financiarisation à outrance, société de surveillance, libre arbitre contre prédestination, rapport entre le créateur et son œuvre…) avec une personnalité et un ton propre. Les lecteurs du blog ne seront pas surpris d’apprendre qu’Athénaïs l’alchimiste a ma préférence. Et après chaque passage, vous vous retrouverez comme Mielikki Neith étourdie par cette surcharge d’information. Peu à peu des points communs émergent, des signes se répondent. D’un souvenir à l’autre, mais également dans le Londres servant de cadre à cette histoire… Voire encore plus loin dans le temps ou l’espace ? D’autant que Nick Harkaway est aussi très joueur. D’entrée de jeu, il ouvre son roman sur un message codé. Si vous êtes adepte de cryptographie, vous allez vouloir le décrypter, d’autant qu’il parsème son texte d’indices, ou de fausses pistes, sur la façon de le résoudre. Même si cette énigme n’est pas centrale pour comprendre et apprécier l’histoire, c’est un niveau supplémentaire qui en séduira plusieurs. Toujours est-il qu’à la fin du premier volume de Gnomon, vous aurez encore plus de questions qu’au début. Mais surtout une impatience : lire la suite et découvrir comment tout ce puzzle littéraire fascinant s’assemble. En espérant qu’une seule chose : ne pas être déçue par l’image finale. Rendez-vous dans un mois ?

Gnomon t.1
de Nick Harkaway
Traduction de Michelle Charrier
Éditions Albin Michel

C’est l’Inuit qui gardera le souvenir du Blanc

Après un livre dense, partons pour une lecture plus légère, mais tout autant riche : C’est l’Inuit qui gardera le souvenir du Blanc de Lilian Bathelot. Ce roman sorti une première fois en jeunesse en 2006 a été revu et corrigé par l’auteur pour cette nouvelle version, tout public, chez Pocket. N’ayant pas lu la première version, j’ai abordé celle-ci sans a priori. Il faut dire que je ne l’ai choisi que sur le titre qui m’intriguait et sur sa promesse d’évasion pour une région du monde que je ne connais pas : le Groenland.
De ce côté-ci, c’est raté. Pendant toute la première moitié, les chapitres très courts alternent entre l’étendue glacée du Groenland et un département que je connais comme ma poche : l’Hérault. Pour le dépaysement entre Montpellier, Lunel et Palavas-les-flots, on repassera. En revanche, côté originalité, Lilian Bathelot nous sert un récit
bien troussé et philosophique raconté sur un rythme de thriller. Nous sommes en 2089, la société de surveillance est à son paroxysme et tous les êtres vivants en zone sécurisés ont un implant, sorte de smartphone directement greffé en eux dès la naissance et servant de plus de carte d’identité et d’outils de pistage. Ils ne peuvent pas faire un pas, même une randonnée en haute montagne sans avoir toutes les autorisations et assurances nécessaires. Seules les zones franches (les quartiers défavorisés en France, certaines régions du monde peu peuplées comme le Groenland) échappent à cette surveillance mondiale. Sur la banquise, Kisimiipunga réalise sa Première Chasse, celle qui marque son passage à l’âge adulte quand elle trouve un Européen blessé et inconscient. À Montpellier, la Sécurité nationale est sur les dents, l’un de ses meilleurs éléments a disparu et des continents entiers semblent échapper à la surveillance satellite. Les deux événements seraient-ils liés ?
Selon que l’on lise le côté inuit de l’affaire ou le côté police française, le ton de l’auteur change radicalement. Il se fait rêveur et contemplatif côté Kisimiipunga, même si celle-ci est capable de prendre rapidement les décisions qui s’imposent. Et plus série B d’actions avec le ton qui convient pour la police que l’on suive La Gaufre ou Damien. La résolution de l’énigme va mêler science et chamanisme pour une fin en demi-teinte plutôt optimiste.
Court roman destiné en priorité aux adolescents, C’est l’Inuit qui gardera le souvenir du Blanc est une réflexion intéressante sur les limites du tout technologique et de la cyber-surveillance, par rapport à un retour à la Nature et aux modes de vie ancestraux. Même si les Inuits du livre le prouvent : l’un et l’autre ne sont pas obligatoirement opposés et peuvent cohabiter en harmonie.

C’est l’Inuit qui gardera le souvenir du Blanc
de Lilian Bathelot
Éditions Pocket

Dark Run

Voici un livre que j’ai choisi uniquement sur sa couverture, signée par le vétéran de la SF John Harris : un cube perdu dans l’espace, ou peut-être un océan, et un minuscule vaisseau planant au-dessus. Avant même de retourner l’ouvrage pour en lire le résumé, le lecteur ou la lectrice en espère quelques pages d’« évasion ». Il comptera sur Dark Run pour plonger la tête dans les étoiles et s’échapper de la réalité le temps de quelques pages. Et elle ou il aura parfaitement raison. Le résumé continue sur la lancée en promettant une équipe de chasseurs de primes peu à peu rattrapés par le passé mystérieux de certains d’entre eux.
Disons-le tout de suite : ni la couverture ni le résumé ne mentent. Si vous souhaitez un space opera qui cherche à vous faire réfléchir sur la condition humaine ou l’évolution de la technologie dans la galaxie, passez de suite votre chemin. Ici, on vous vend de l’action, de la sueur, du sang et de la poudre. Rien de plus, rien de moins, mais le plat est joliment préparé et parfaitement assaisonné. Les saveurs y mêlent le classicisme de toute bonne histoire de pirate avec des touches plus exotiques. Vous y retrouverez un capitaine charmeur cachant un sombre passé, une seconde implacable et d’une droiture affolante, une pilote casse-cou, un guerrier effrayant, mais avec un cœur en or, et une novice petite-bourgeoise s’encanaillant dans les bas-fonds. Le tout saupoudré d’une couche cyberpunk intéressante avec des prothèses, des tatouages mouvants et de la bidouille informatique bien menée. Et d’une modernisation bienvenue du genre, avec une galerie de personnages très diversifiée sans surreprésentation du monde anglo-saxon.
Certes Dark Run prend son temps pour s’installer et présenter ses personnages. Mais dès la situation mise en place, le rythme s’accélère. L’action court aux quatre coins de la galaxie en passant par l’espace aérien franco-espagnol et notre bonne vieille Terre. Elle alterne entre courses-poursuites motorisées ou non, fusillades et embuscades, actes de piraterie ou escroquerie de haute volée. Certains personnages, dont L’Homme qui rit ou les jumeaux, sont sous-exploités et trop peu mis en valeur. Mike Brooks les garde-t-il en réserve pour les prochains épisodes de la série ? C’est une possibilité et cela expliquerait également la fin abrupte de Dark Run à laquelle il ne manque qu’un « À suivre… » ou un « Dans notre prochain épisode… », tellement l’envie de donner une suite aux aventures de l’équipage du Keiko est palpable chez l’auteur. D’ailleurs, deux autres romans sont déjà sortis en version originale. Le lecteur voudra-t-il les lire ? Personnellement, ce sera oui. À la façon dont on retrouve un blockbuster estival au cinéma, je suis prête à suivre les aventures d’Ichabod Drift et de son équipe de page en page pour reposer mes neurones une fois par an en me perdant dans la galaxie pour quelques heures.

Dark Run
de Mike Brooks
traduction de Hélène Collon
Éditions Fleuve

(critique initialement parue dans Bifrost n°96)
(confinement oblige, le livre est également disponible en numérique, si vous ne pouvez accéder à votre libraire)

 

Rich Larson en trois nouvelles

Certains éditeurs ont la bonne idée de proposer des nouvelles gratuites pour donner envie de lire les livres dont elles sont extraites. C’est le cas de Le Belial’ qui propose jusqu’au 15 novembre, un extrait de son prochain recueil dédié à Rich Larson, La Fabrique des lendemains (en vente le 29 octobre). Ne connaissant pas l’auteur et avant de savoir si j’allais investir dans un autre gros pavé, j’ai donc téléchargé Rentrer par tes propres moyens et je me suis aperçue à la lecture que j’en avais une autre sur ma liseuse (récupérée gratuitement grâce à Tor.com cette fois-ci) Painless, qui sera également traduite dans le recueil précité sous le nom de Indolore et qu’une troisième, un peu plus longue est disponible également sur Tor.com, How Quini the Squid Misplaced His Klobučar.
Né en Afrique, ayant vécu en Europe et en Amérique du Nord, Rich Larson est un auteur particulièrement cosmopolite et ces trois nouvelles en sont la preuve. Chacune d’entre elles se passe sur un continent différent : l’Amérique pour Rentrer par tes propres moyens, l’Afrique pour Painless et l’Europe pour How Quini the Squid Misplaced His Klobučar. Dans ces trois récits, Rich Larson se classe résolument dans un univers cyberpunk. Des consciences sont téléchargées directement dans des puces en attendant d’être clonées dans Rentrer par tes propres moyens, le personnage de Painless est doté d’implant et a subi une manipulation génétique qui en fait un soldat d’un genre très particulier, et les arnaqueurs de How Quini the Squid Misplaced His Klobučar ont plus d’implants et de piratages possibles que dans les rêves les plus fous de Neuromancien et du Samouraï virtuel réunis.
Et pourtant, chacune de ces nouvelles a une tonalité différente : mélancolique parlant du passage du temps et du sens de la vie dans la première, guerrière à la limite de l’horreur pour Painless (avec une histoire de double que ne renierait pas Tade Thompson et sa Molly Southeborne), très rythmée reprenant le déroulé d’une arnaque classique où le plan ne se déroule pas sans accroc dans la troisième. À chaque fois, le style de l’auteur change comme un caméléon pour s’adapter à l’univers de ses personnages.
Et en soi, le suivre d’une nouvelle à l’autre est un exercice de lecture intéressant. Notez ce nom, Rich Larson, vous en entendrez surement parler prochainement.

Rentrer par tes propres moyens
De
Rich Larson
Traduction de Pierre-Paul Durastanti
Éditions L
e Bélial’
Painless
How Quini the Squid Misplaced His Klobučar
De Rich Larson
Éditions Tor

De la légèreté

Qui dit rentrée, dit livre court ou facile à lire. En voici trois très différents les uns des autres lus entre mai dernier et la semaine passée qui ne vous laisseront pas indifférents et qui se glissent facilement dans son sac ou sa liseuse pour les dévorer dans les transports en commun.

Le Regard
Ken Liu est un auteur de science-fiction et de fantasy brillant, mais ses textes même courts, sont rarement d’un abord facile. Et sont plutôt exigeant. Si vous ne le connaissez pas du tout, Le Regard paru comme L’homme qui mit fin à l’histoire dans la collection Une Heure-Lumière du Bélial’ est un bon point d’entrée pour le découvrir. Prenant la forme d’un polar, il raconte une enquête de Ruth Law, détective privée augmentée d’un Régulateur qui efface ses émotions. Elle va se pencher sur la disparition de prostituées ayant remplacé l’un de leurs yeux par une caméra à titre de protection contre leurs clients. Surfant sur la thématique cyberpunk, Le Regard est à la fois un bon polar avec une composante science-fiction suffisamment légère pour plaire à tous et une réflexion sur le deuil et la façon de surmonter ses traumatismes. Sans pour autant être trop lourd dans le pathos pour se dévorer tranquillement en un aller-retour en transport.

Le Regard
de Ken Liu
Traduction de Pierre-Paul Durastanti
Éditions Le Bélial’

Spy x Family
Dans un genre tout différent, la dernière série des éditions Kurokawa, Spy x Family, est une comédie d’espionnage, dont la trame rappelle les comédies d’action des années 80 et 90. Dans un pays européen imaginaire mais ressemblant fortement à l’Allemagne avant la chute du mur de Berlin, Twilight espion aux multiples visages se voit confier une nouvelle mission :
se rapprocher d’un chef de parti politique qui n’est accessible que durant les réunions de parents d’élève de son fils. L’espion en question a donc une semaine pour se trouver une femme et une fille et passer l’examen d’entrée de ladite école. Ses recherches aboutiront à une orpheline télépathe de 6 ans avec un gros problème d’attachement et une jeune femme célibataire, tueuse à gages à ses heures. Si ce premier tome sert avant tout d’introduction aux différents personnages et à la mise en place de l’action, il semble prometteur. Le dessin est classique, mais très agréable à l’œil et l’ensemble ne manque pas d’humour ni de tendresse. Les personnages ne sont pas tout à fait aussi stéréotypés qu’on peut l’attendre. Et ce premier tome se dévore avec grand plaisir. Le second tome arrive en France en novembre et à l’heure où ces lignes sont écrites, cinq tomes sont déjà parus au Japon.

Spy x Family
de Tatsuya Endo
traduction de Sakoto Fujimoto
Éditions Kurokawa

Horizon Vertical
Et finissons sur une relecture avec Horizon Vertical de K W Jeter. Moins « gore » que certains de ces premiers titres de SF comme Dr Adder ou de ses titres fantastiques comme La Source furieuse ou Le Ténébreux, Horizon Vertical est un thriller où un journaliste ayant filmé la mauvaise séquence et sauvé la vie du mauvais sujet, se retrouve traqué par deux gangs de motards. Il va devoir quitter la sécurité, toute relative, de la façade de l’immeuble où il travaillait pour regagner l’intérieur horizontal où l’ennui qu’il avait fuit a laissé la place à d’autres dangers, au fur et à mesure qu’il s’enfonce dans des zones qui ne sont plus habitées. Écrit en 1989, ce livre est très daté notamment dans son traitement de la femme, mais il se lit néanmoins très facilement et offre une réflexion intéressante sur le journalisme et la quête d’image à tout prix.

Horizon Vertical
de K.W.Jeter
traduction de Pierre K. Rey
Éditions J’ai Lu

Central Station

Qui a dit que les histoires cyberpunk devaient être froides et ultraviolentes ? Certainement pas Lavie Tidhar avec Central Station, son récit qui sent bon l’orange, le thé à la menthe et la brise marine. Dans ce roman, l’écrivain imagine un futur pour Central Station, actuellement gare routière à mi-chemin entre Tel-Aviv et Jaffa. Quelques siècles plus loin dans le futur, quand l’humanité aura colonisé le système solaire et fait ses premiers pas à l’extérieur de celui-ci, Central Station sera l’un des principaux spatioports de la planète. Et sous lui, prospèrera un quartier ni juif, ni arabe, mais un peu des deux et des différentes ethnies migrantes qui s’y sont installées. Chinoises, nigérianes ou philippines, mais également des robotniks, cyborgs de guerres passés condamnés à la mendicité et aux trafics, des robots, des Autres — entités virtuelles n’ayant pas renoncé à comprendre l’Univers 1 de leurs créateurs, des dieux et des vampires…
Central Station reprend en livre le principe du film La Ronde, chaque chapitre peut se lire comme une nouvelle et présente une tranche de vie d’un des habitants du quartier ou d’un nouvel arrivant. Et le suivant s’y raccroche avec un personnage accessoire qui devient alors
central dans le nouveau chapitre.
Peu à peu, l’histoire de ce quartier et des jeunes messies qui y sont nés/y ont été crées se trace. On y découvre comment robots, cyborgs, IA et humains se côtoient, partagent les mêmes religions et s’aiment parfois. Lavie Tidhar connaît ses classiques de la science-fiction et y glisse des références savoureuses : comme les vers géants qui hantent le désert du Sinaï, les Martiens ReCrées échappés de la saga d’Edgar Rice Burroughs ou C’Mell le pseudo d’un des personnages dans le monde virtuel qui entoure l’Univers 1. Ou surtout sa réinterprétation de la Shambleau, vampire de l’espace comme dans la nouvelle de C.L.Moore, mais qui ici aspire les données et les souvenirs de ses victimes au lieu de leur force vitale. Face à un homme infirme, car non connecté à la Conversation, le successeur d’Internet, elle se retrouve démunie, mais capable de l’aimer sans risque.
En douceur, par petites touches, Lavie Tidhar raconte un récit choral d’une grande beauté où la cruauté et la détresse se mêlent à la beauté des petits riens du quotidien et à l’espoir. De quoi donner envie d’en lire d’autres du même auteur.

Central Station
de
Lavie Tidhar
Éditions
Tachyon

La Cité de l’orque

Encore une fois, voici un livre qui m’a été chaudement recommandé par différentes connaissances, et que j’ai mis du temps à lire. Et pourtant… La Cité de l’orque de Sam J. Miller joue habilement avec les codes du cyberpunk pour conter une histoire à la fois épique et intimiste, plutôt originale. Jugez-en… Nous sommes au 22siècle, la montée des eaux et la course effrénée à l’immobilier ont entraîné un effondrement des grandes puissances comme les États-Unis au profit d’autres acteurs : pays comme la Chine ou la Suède, compagnies ou mystérieux « actionnaires » anonymes. Pour survivre, l’Humanité s’entasse dans des cités flottantes, dont Qaanaaq au cercle arctique, où se déroule le récit. Dans cette ville cosmopolite dirigée par un conglomérat de logiciels (qui ne sont pas des intelligences artificielles, mais des programmes évolutifs conçus par les architectes de la ville), une femme débarque un jour à dos d’orque accompagnée d’un ours blanc encagé.
La Cité de l’orque est à la fois l’histoire d’une révolution contre un système tout aussi oppressif qu’il est impersonnel, que celle de la réunion d’une famille étrange où chacun de ses membres est ressorti meurtri de la violente séparation qui leur a été imposée. Aux éléments classiques du cyberpunk que sont l’utilisation de drones, de systèmes de surveillance par implants ou de nanites, La Cité de l’orque va ajouter des éléments comme les « failles » une maladie donnant accès aux souvenirs et à la conscience des autres malades, la possibilité de partager sa conscience avec un animal ou divers éléments autour des différents genres humains et de la façon dont ils s’envisagent à cette époque.
Non dénué de défaut
s dont quelques longueurs et un choix étrange du pluriel pour faire parler le seul personnage non-binaire du lot, La Cité de l’Orque surprend par son originalité et la force de ses personnages. L’auteur développe un point de vue intéressant qui fait que je me pencherais volontiers sur ses autres romans.

La Cité de l’orque
de Sam J. Miller
traduction de
Anne-Sylvie Homassel
Éditions Albin Michel Imaginaire

Rosewater — The Wormwood trilogy

Je vous l’avais promis vendredi dernier, parlons de la trilogie Wormwood (Armoise en VF) de Tade Thompson constituée trois livres : Rosewater, The Rosewater Insurrection et The Rosewater Redemption. Sélection pour les Hugo 2020 oblige, je l’ai dévoré en version originale, mais si vous préférez lire en français, elle est disponible dans la collection Nouveaux millénaires de J’ai Lu.

Où et quand se situe Rosewater ? L’action se déroule principalement au Nigéria entre la capitale, Lagos, et la ville qui donne son nom aux romans : Rosewater. Notons quelques incursions en Europe, en Afrique du Sud ou dans l’espace plus ou moins proches, mais elles resteront assez légères. Tout se déroule essentiellement dans la seconde moitié du 21siècle dans un univers assez proche du nôtre. Sauf que dans celui-ci, en 2012, un astéroïde, Wormwood, s’est écrasé dans Londres puis s’est enfoncé dans la croûte terrestre jusqu’à ressortir au Nigéria. En effet, il ne s’agit pas d’un amas de roches et de glace comme les autres, mais d’un écosystème extra-terrestre bien vivant. Son arrivée dans l’atmosphère de notre planète va entraîner de nombreux bouleversements. Parmi eux ? Citons la fermeture totale des frontières des États-Unis, la fondation de la ville de Rosewater, la création d’une xénosphère, sorte d’Internet biologique géant qui relie tous les êtres vivants de la Terre (hors USA donc) et qui donne des pouvoirs spéciaux à certains d’entre eux. Les plus courants sont les « sensitifs », en gros des télépathes capables de lire les pensées et les émotions d’autrui, de les manipuler ou d’agir dans le plan astral. À Rosewater, autour du dôme constitué autour de l’extra-terrestre, les malades et blessés sont mystérieusement guéris, les morts peuvent ressusciter. La faune et la flore se sont adaptées et mêlées aux essences extra-terrestres.  Dans le premier roman, Rosewater, nous sommes en 2066. Une étrange maladie décime les « sensitifs » les uns après les autres. C’est Kaaro, ancien voleur et lâche autoproclamé devenu espion malgré lui d’une agence gouvernementale nigériane qui devra enquêter sur leurs disparitions et en apprendre plus sur cette drôle d’invasion extra-terrestre. Le suivant, The Rosewater Insurrection racontera la guerre d’indépendance entre la ville et le pays qui l’entoure tout en essayant de sauver l’extra-terrestre malade. Et enfin, The Rosewater Redemption résout le mystère de sa présence sur Terre et détermine la survie — ou non — de l’espèce humaine.

Attention, les livres de Tade Thompson contrairement à ses novellas lues auparavant n’ont pas une écriture linéaire. Si Rosewater n’a qu’un narrateur principal, l’intrigue change d’époque au fur et à mesure des chapitres alternant entre le présent et différentes périodes du passé de Kaaro. Quant à The Rosewater Insurrection et The Rosewater Redemption, les deux livres abandonnent l’idée d’avoir un narrateur unique pour raconter l’histoire du point de vue d’un personnage différent d’un chapitre à l’autre que celui-ci soit humain ou non. Le résultat final est qu’il vous faudra faire un effort d’adaptation pour entrer dans chaque volume en ayant à chaque fois l’impression d’être lâchée dans le grand bain sans bouée. La récompense sera largement à la hauteur de vos efforts. Disons-le de suite, j’ai rarement lu une histoire aussi bien construite et dépaysante depuis très longtemps (et oui, j’inclus les deux livres déjà parus de la tétralogie Terra Incognita dans le lot). Tade Thompson mêle dans un même élan ce qui pourrait s’apparenter à une invasion extra-terrestre à  une réflexion cyberpunk modernisée avec entre autres l’utilisation d’animaux drones, de puces d’identifications , le tout saupoudrés de superpouvoirs et d’altérations physiques. Chaque élément sera plus ou moins présent dans chaque partie, avec notamment l’informatique et les hackers comme Bicycle Girl ou Bad Fish qui prendront de plus en plus d’importance au fur et à mesure que l’histoire avance. Et un final à la Independence Day, mais étrangement nettement plus logique que Jeff Goldblum piratant avec un Mac les vaisseaux extra-terrestres. Malgré la multiplicité des personnages, Tade Thompson arrive à tous les rendre vivants et particulièrement attachants malgré leurs défauts, ou en raison de ceci. L’univers de Rosewater ne manque pas d’inventivité, côté extra-terrestre comme côté Terriens. Et les retournements de situation sont tels que vous allez changer d’avis plusieurs fois sur l’ensemble des personnages et que vous devinerez difficilement là où l’auteur veut vous emmener. Laissez-vous porter et embarquez dans cette aventure !

The Wormwood trilogy
Rosewater (t.1)
The Rosewater Insurrection (t.2)
The Rosewater Redemption (t.3)
de Tade Thompson
Éditions Orbit