La machine à indifférence et autres nouvelles

Quand on parle de cyberpunk japonais en Europe, les premiers titres qui viennent à l’esprit sont Akira, Ghost in the Shell ou d’autre anime et mangas. Et pourtant, la littérature nippone classique de science-fiction s’intéresse aussi au genre. Preuve en est avec le recueil, La machine à indifférence et autres nouvelles, paru aux éditions Atelier Atakombo ce mois-ci.
Celui-ci regroupe cinq nouvelles de cinq auteurs japonais du XXIe siècle qui sont toutes dans le genre cyberpunk. Toutes assez sombres et semblant a prior
i aussi émotives que des programmes informatiques, elles finissent par s’incruster dans l’esprit du lecteur pour le forcer à réévaluer sans cesse ses biais. Et l’inciter à une relecture ponctuelle de l’un ou l’autre des textes pour en apprécier toute la saveur. Et chose étrange, aucune ne se passe au Japon et pour celles où des Japonais sont présents, ce sont des personnages très secondaires.
La première, La machine à indifférence qui donne son titre au recueil est signée Projet Itoh, pseudonyme de Satoshi Itō. Inspirée à la fois par le génocide au Rwanda et La machine à différence de William Gibson et Bruce Sterling, cette nouvelle met en scène un enfant-soldat qui subit un traitement particulier avant de le réinsérer dans la société à la fin de la guerre. Autant dire tout de suite que le traitement ne sera pas une réussite.
La deuxième histoire, Les
anges de Johannesburg de Yūsuke Miyauchi, imagine une Afrique du Sud à l’abandon où les tensions raciales ont certes changée de formes, mais restent toujours présentes dans la société sur un fond de déchéance économique et de violence. L’histoire suit le parcours parallèle de deux orphelins et de gynoïdes tombant tous les soirs d’un immeuble. Laquelle de leurs trois existences est la plus vide de sens ?
Bullet de Toh EnJoe relève plus d’un exercice de l’esprit autour d’un paradoxe temporel que du pur cyberpunk (si ce n’est pour le monde dans lequel l’action se déroule) : que se passe-t-il quand le futur et le passé se croisent, et qu’un obstacle vient s’intercaler pour empêcher la collision ?
Battle Loyale de Taiyō Fujii
n’est pas sans rappeler Le Malak de Peter Watts ou La Stratégie Ender d’Orson Scott Card, avec ses abeilles tueuses et ses abeilles soldats. Quand la guerre et le terrorisme ont été automatisés pour laisser la main à des intelligences artificielles, que faut-il faire pour de nouveau se battre à la loyale ? Attention, cette nouvelle est la plus longue du recueil et peut laisser une impression étrange pour qui connaît le passé commun de la Chine et du Japon, mais c’est également l’une des plus intéressantes dans sa logique même.
Enfin, La fille en lambeaux de Hirotaka Tobi est presque classique dans sa façon d’interroger la frontière entre monde réel et monde virtuel, et de se demander ce qu’est être humain. Mais son personnage clé, Kei Agata, est un tel phénomène que l’histoire en reste inoubliable.
Après ces textes forts, la postface plus académique qui repositionne chaque auteur dans sa place au sein de la littérature japonaise permet de souffler et de revenir doucement dans notre réalité.

La machine à indifférence et autres nouvelles
de 
Projet Itoh, Yūsuke Miyauchi, Toh EnJoe, Taiyō Fujii et Hirotaka Tobi
traduction de Tony Sanchez et Denis Taillandier

Éditions
Atelier Akatambo

MADI: once upon a time in the future

Vous aimez les histoires cyberpunk bien ficelées ? Vous aimez les comics débordant d’action sans super-héros ? Vous souhaitez soutenir des créateurs indépendants ? Voici trois bonnes raisons pour vous pencher sur MADI : once upon a time in the future, co-écrit par Duncan Jones et Alex de Campi.
Même s’il peut se lire de manière indépendante, sachez que MADI fait partie du « Moonverse », l’univers cyberpunk créé par Duncan Jones et comptant déjà deux films (Moon sorti en 2009 et Mute disponible lui depuis 2018 sur Netflix). Chaque itération raconte une histoire indépendante et s’inspire d’un univers visuel qui lui est propre : aux années 60 kubrickiennes de Moon et à la fin des années 70/début des années 80 de Mute, MADI semble directement inspiré
des films d’actions de la fin des années 80 et des années 90. En gardant le meilleur de ceux-ci.
Que raconte MADI ? Ce gros pavé de 260 pages narre les aventures de Madison Preston, une vétérante de l’unité des opérations spéciales
Liberty criblée de dettes. Ne faisant plus partie de l’armée, elle est toujours à la recherche d’argent pour entretenir les innovations technologiques dont son corps est truffé. Devenue mercenaire, au cours d’une mission qui tournera mal elle se retrouvera en fuite avec un enfant, innovation technologique que toutes les corporations s’arrachent. Ne sachant qui est un allié, qui est un ennemi, elle va devoir trouver un refuge sûr pour l’enfant et l’y mener à bon port. De Londres à New York en passant par Shanghai ou le grand canyon son parcours sera largement mouvementé.
Si la fusion entre les deux scénaristes est si forte qu’il est difficile de déterminer quelle part revient à Duncan Jones, quelle part à Alex de Campi, ce n’est pas le cas du dessin. Pas moins de vingt-neuf artistes mettent en image cette histoire, chacun avec sa patte et sa perception de l’histoire. Pour autant ces changements incessants de style ne sont pas gratuits, ils correspondent à des passages de l’histoire : quand Madi est en mode bersek, les pages sont volontairement sombres et presque « sales » par exemple. Ce qui obligera le lecteur à lire une première fois l’histoire d’une traite pour en connaître tous les rebondissements (certains prévisibles, d’autres beaucoup moins), puis à la reparcourir plus lentement pour en savourer tous les détails. Mais ce sera un plaisir.

MADI: once upon au time in the future
Scénario de Duncan Jones et Alex de Campi
Illustrations de Dylan Teague, Glenn Fabry, Adam Brown, Duncan Fregedo, Jacob Philips, LRNZ, Ed Ocaña, Ra
úl Arnáiz, André Araújo, Chris O’Halloran, Simon Bisley, Rosemary Valero – O’Connell, Kelly Fitzpatrick, Tonci Zonjic, Skylar Patridge, Marissa Louise, Pia Guerra, Matt Wilson, James Stokoe, R. M. Guéra, Guilia Brusco, Chris Weston, Sergey Nazarov, Rufus Dayglo, Sofie Dodgson, Annie Wu, David Lopez, Nayoung Kim, Christian Ward
Éditions
Z2 Comics

Demain et le jour d’après

Dans la série des livres qui donnent envie de relire d’autres livres, je demande Demain et le jour d’après de Tom Sweterlitsch. Second roman paru en français de l’auteur, mais écrit avant Terminus, ce livre est un thriller cyberpunk particulièrement noir dépeignant une vision des États-Unis traumatisés par l’explosion d’une bombe nucléaire sur son sol, qui a rasé la ville de Pittsburgh.
Dix ans après,
celle-ci n’existe plus que dans l’Archive : une simulation informatique effectuée à partir de toutes les traces laissées par ses habitants, leurs neurospams et les différentes caméras présentes dans la ville. Les survivants éplorés visitent l’Archive pour revivre leurs souvenirs.
John Dominic Blaxton, lui, s’y immerge quotidiennement pour deux raisons : l’une pour faire son travail d’enquêteur pour les a
ssurances et l’autre pour retrouver jour après jour sa femme, morte dans l’explosion. Jusqu’au jour où il tombe sur l’affaire de trop, et se retrouve au cœur d’une machination mélangeant politique, perversion meurtrière et grand capitalisme.
Les États-Unis dépeints par Tom
Sweterlitsch sont particulièrement glauques. La devise non officielle se résume à « Achetez américain !! Baisez américain !! Vendez américain !! ». Avec le neurospam directement implanté sur la boîte crânienne de la plupart des adultes, ceux-ci sont exposés en permanence au pire de la publicité et des tréfonds du Web : propagande pour les drogues et le sexe tarifé sous toutes ses formes directement sur la rétine, classement télévisé en temps réel des meilleurs suicides et des plus belles victimes de féminicides avec mise en avant des aspects les plus privés de leurs passés, retour des exécutions publiques télévisées en guise de lancement de la Fashion Week, etc. Il faut avoir le cœur bien accroché pour lire Demain et le jour d’après. Tout comme il faut l’avoir pour lire Le Quatuor de Los Angeles, d’un certain James Ellroy.
Et le protagoniste de Demain et le jour d’après aurait pu être un personnage d’Ellroy. Comme eux, il est dépressif (et plus exactement souffrant d’un syndrome de stress post-traumatique) qu’il soigne à coup de drogue
s et d’activité compulsive (ses séjours dans l’Archive) ; comme eux, il est obsédé par des femmes mortes qu’il tente de sauver ou de réhabiliter alors même que son univers se détériore. Comme Le Dahlia noir, Demain et le jour d’après est un thriller parlant du deuil, de l’absence, de la culpabilité du survivant et d’un monde en pleine déliquescence. Sauf que nous sommes ici dans un futur possible, où la déconnexion n’existe quasiment plus et où tout se joue sous le regard avide de tous. Attention néanmoins, Demain et le jour d’après est un premier roman, et il n’est pas exempt de défauts. Contrairement à Terminus, le démarrage est lent et il y a quelques longueurs. Toutefois, au final, il vous happe et vous ne le lâchez plus jusqu’à la dernière ligne.

Demain et le jour d’après
de
Tom Sweterlitsch
Traduction de Michel Pagel

Éditions
Albin Michel

24 vues du Mont Fuji, par Hokusai 

J’ai beau adorer Roger Zelazny, j’aurais mis près de deux ans entre l’achat et la lecture de 24 vues du Mont Fuji, par Hokusai, un court texte paru en 2017 dans la collection Une Heure-Lumière de Le Belial’. Effectivement ce titre tranche par rapport aux textes les plus connus de sa bibliographie car, pas aussi enlevé de d’autres, plus introspectif. Et pourtant, au fur et à mesure, les thématiques de la divinité et de son rapport à l’humain présentes dans nombre de ses œuvres apparaissent.
24 vues du Mont Fuji, par Hokusai nous met dans la peau de Mari, une veuve d’âge indéterminé de retour dans son Japon natal pour un pèlerinage très personnel s’appuyant sur différentes estampes d’Hokusai représentant le mont Fuji. Peu à peu, la lecture nous montre une femme à bout de force, mais également engagée dans une lutte mortelle pour son humanité avec… feu son mari ?
Au départ très contemplative, cette novella est une lecture parfaite pour une fin de soirée ou un après-midi de repos. Se plaçant en permanence du point de vue de Mari, la narration oscille entre l’action, le souvenir et la réflexion. Petit à petit, on comprend que le pèlerinage n’en est pas tout à fait un et que la paranoïa de la protagoniste est pleinement justifiée. Présenté en filigrane, Kit son défunt époux a des motivations moins claires. Mais après tout le monde ne manque pas d’exemple tragique d’hommes ne supportant pas que leurs compagnes aient une vie après eux, même par delà la mort. Kit en est finalement un exemple parmi d’autres. Petite précision, le texte de Roger Zelazny a été écrit en 1985 à l’heure où les réseaux informatiques n’étaient encore pas du tout grand public et pourtant il reste remarquablement d’actualité. La technologie décrite ayant moins vieilli que celle du Samouraï virtuel ou de Neuromancien.


24 vues du Mont Fuji, par Hokusai
de Roger Zelazny
traduction de Laurent Queyssi
Éditions Le Belial’

Gnomon T.2

Il y a un mois, je vous parlais d’un puzzle littéraire fascinant. Abordons aujourd’hui la résolution en limitant le plus possible de divulgâcher l’intrigue.
Déjà, si vous cherchez un livre pour vous délasser les neurones et ne pas forcer votre cerveau à cogiter dans tous les sens, mieux vaut éviter entièrement Gnomon. Le livre de Nick Harkaway demande de l’attention et un goût pour les énigmes qui ne convient pas à tous ni à toutes les périodes de leur vie de lecteur. Ensuite, sachez que le tome 2 de Gnomon répondra à toutes les questions en suspens. Il propose en effet une véritable conclusion à l’énigme tissée dans le tome 1. Et, malgré de nombreux indices, celle-ci n’est pas forcément évidente, particulièrement en ce qui concerne Mielikki Neith. De traqueuse, l’inspectrice devient la proie de Diana Hunter (existe-t-il d’autres Dianes que chasseresses ?) avant d’être son outil pour réinitialiser le Système. Enfin, avouons-le, il y a quand même quelques longueurs et l’intrigue aurait gagnée à être élaguée de quelques pages par-ci ou par-là.
Au fond, qu’est-ce que Gnomon ? Nous sommes d’abord dans un roman cyberpunk écrit peu avant le Brexit par un auteur britannique. Celui-ci exploite à merveille les angoisses de ses compatriotes (et de l’ensemble des Européens) sur la société de surveillance, la mort, mais également sur un sentiment d’insécurité grandissant ou la perte de confiance envers l’autre, l’étranger, l’intrus. Nous sommes également dans un livre écrit par le fils d’un ex-espion de Sa Majesté, qui s’amuse brillamment à reprendre les outils de son père pour nous perdre dans de fausses identités, dans une multiplication d’indices avec l’utilisation de mots-clés comme stéganographie ou code. Nick Harkaway finit par construire peu à peu un labyrinthe pour son lecteur sachant que celui-ci, suivant les points qu’il a relevés, s’engagera une fois ou deux dans un cul-de-sac avant la conclusion. Nous sommes enfin dans le roman d’un homme amoureux de la littérature dans son ensemble, des livres et des mythes et de ce qu’ils nous disent de nous.
Alors, comment l’aborder ? Malgré tous les mythes grecs invoqués dans Gnomon, c’est vers celui de Thésée non mentionné qu’il faut se tourner. Ou plus exactement vers le fil d’Ariane et le dédale enfermant le Minotaure, qui correspond en tout cas le plus à l’effet que m’a fait cette lecture. Pour arriver au bout de ces deux tomes, vous allez devoir vous laisser porter, glisser vers le fond et trouver un fil conducteur parmi tous ceux proposés par l’auteur. Tenez-le fermement et gardez-le dans un coin de votre esprit durant toute votre lecture. Vous en ressortirez sans avoir été déchiqueté par le requin monstrueux, mais potentiellement transformé par ce livre. Ne commettez pas l’erreur de Thésée et n’abandonnez pas cette pauvre Ariane/Diana/Athenais en refermant ses pages. Les leçons qu’elle nous a transmises de son futur proche sont plus que jamais d’actualité en 2021.

Gnomon T.2
d
e Nick Harkaway
traduction de Michelle Charrier
Éditions
Albin Michel

Gnomon t.1

Une couverture bleue avec un requin nageant au-dessus des ruines d’une ville. Avec Gnomon de Nick Harkaway, Albin Michel Imaginaire nous proposerait-il un autre titre post-apocalyptique après La Cité de l’orque ou Le Livre de M ? Eh non ! Si vous deviez absolument rapprocher ce nouvel ouvrage d’un livre déjà présent dans la collection, il faudrait plutôt chercher de Terminus, autre polar d’anticipation, exigeant pour le lecteur.
Du moins c’est ce que la lecture de ce premier tome peut laisser présager. En effet, le roman de Nick Harkaway étant tellement touffu, l’éditeur a choisi de le séparer en deux volumes à un mois d’écart.
Au premier abord donc, Gnomon nous transporte dans un Londres post-Brexit. La vénérable monarchie parlementaire n’est plus, remplacée par une démocratie totale s’appuyant sur une surveillance généralisée de la population : le Système.
Dans ce contexte, lorsqu’une suspecte meurt au cours de son interrogatoire, se plonger dans sa mémoire pour trouver où le processus a dérapé. Sauf que… Elle se trouve confrontée aux souvenirs de trois vies différentes, dont aucune ne peut être celle de la morte : un trader grec obsédé par un requin, une alchimiste ex-amante de Saint Augustin enquêtant sur un meurtre en chambre close et un vieux peintre éthiopien sortant de sa retraite pour prendre la direction artistique d’un jeu massivement multijoueurs. Quel rapport entre ces trois vies ? Et entre ces souvenirs et son enquête ?
Dans Gnomon, Nick Harkaway ne fait aucun cadeau à son lecteur. Et ne prend aucun raccourci. Chaque tranche de souvenir étant à elle seule de la taille d’une petite novella, et chacune aborde des thématiques différentes (excès de la financiarisation à outrance, société de surveillance, libre arbitre contre prédestination, rapport entre le créateur et son œuvre…) avec une personnalité et un ton propre. Les lecteurs du blog ne seront pas surpris d’apprendre qu’Athénaïs l’alchimiste a ma préférence. Et après chaque passage, vous vous retrouverez comme Mielikki Neith étourdie par cette surcharge d’information. Peu à peu des points communs émergent, des signes se répondent. D’un souvenir à l’autre, mais également dans le Londres servant de cadre à cette histoire… Voire encore plus loin dans le temps ou l’espace ? D’autant que Nick Harkaway est aussi très joueur. D’entrée de jeu, il ouvre son roman sur un message codé. Si vous êtes adepte de cryptographie, vous allez vouloir le décrypter, d’autant qu’il parsème son texte d’indices, ou de fausses pistes, sur la façon de le résoudre. Même si cette énigme n’est pas centrale pour comprendre et apprécier l’histoire, c’est un niveau supplémentaire qui en séduira plusieurs. Toujours est-il qu’à la fin du premier volume de Gnomon, vous aurez encore plus de questions qu’au début. Mais surtout une impatience : lire la suite et découvrir comment tout ce puzzle littéraire fascinant s’assemble. En espérant qu’une seule chose : ne pas être déçue par l’image finale. Rendez-vous dans un mois ?

Gnomon t.1
de Nick Harkaway
Traduction de Michelle Charrier
Éditions Albin Michel

C’est l’Inuit qui gardera le souvenir du Blanc

Après un livre dense, partons pour une lecture plus légère, mais tout autant riche : C’est l’Inuit qui gardera le souvenir du Blanc de Lilian Bathelot. Ce roman sorti une première fois en jeunesse en 2006 a été revu et corrigé par l’auteur pour cette nouvelle version, tout public, chez Pocket. N’ayant pas lu la première version, j’ai abordé celle-ci sans a priori. Il faut dire que je ne l’ai choisi que sur le titre qui m’intriguait et sur sa promesse d’évasion pour une région du monde que je ne connais pas : le Groenland.
De ce côté-ci, c’est raté. Pendant toute la première moitié, les chapitres très courts alternent entre l’étendue glacée du Groenland et un département que je connais comme ma poche : l’Hérault. Pour le dépaysement entre Montpellier, Lunel et Palavas-les-flots, on repassera. En revanche, côté originalité, Lilian Bathelot nous sert un récit
bien troussé et philosophique raconté sur un rythme de thriller. Nous sommes en 2089, la société de surveillance est à son paroxysme et tous les êtres vivants en zone sécurisés ont un implant, sorte de smartphone directement greffé en eux dès la naissance et servant de plus de carte d’identité et d’outils de pistage. Ils ne peuvent pas faire un pas, même une randonnée en haute montagne sans avoir toutes les autorisations et assurances nécessaires. Seules les zones franches (les quartiers défavorisés en France, certaines régions du monde peu peuplées comme le Groenland) échappent à cette surveillance mondiale. Sur la banquise, Kisimiipunga réalise sa Première Chasse, celle qui marque son passage à l’âge adulte quand elle trouve un Européen blessé et inconscient. À Montpellier, la Sécurité nationale est sur les dents, l’un de ses meilleurs éléments a disparu et des continents entiers semblent échapper à la surveillance satellite. Les deux événements seraient-ils liés ?
Selon que l’on lise le côté inuit de l’affaire ou le côté police française, le ton de l’auteur change radicalement. Il se fait rêveur et contemplatif côté Kisimiipunga, même si celle-ci est capable de prendre rapidement les décisions qui s’imposent. Et plus série B d’actions avec le ton qui convient pour la police que l’on suive La Gaufre ou Damien. La résolution de l’énigme va mêler science et chamanisme pour une fin en demi-teinte plutôt optimiste.
Court roman destiné en priorité aux adolescents, C’est l’Inuit qui gardera le souvenir du Blanc est une réflexion intéressante sur les limites du tout technologique et de la cyber-surveillance, par rapport à un retour à la Nature et aux modes de vie ancestraux. Même si les Inuits du livre le prouvent : l’un et l’autre ne sont pas obligatoirement opposés et peuvent cohabiter en harmonie.

C’est l’Inuit qui gardera le souvenir du Blanc
de Lilian Bathelot
Éditions Pocket

Dark Run

Voici un livre que j’ai choisi uniquement sur sa couverture, signée par le vétéran de la SF John Harris : un cube perdu dans l’espace, ou peut-être un océan, et un minuscule vaisseau planant au-dessus. Avant même de retourner l’ouvrage pour en lire le résumé, le lecteur ou la lectrice en espère quelques pages d’« évasion ». Il comptera sur Dark Run pour plonger la tête dans les étoiles et s’échapper de la réalité le temps de quelques pages. Et elle ou il aura parfaitement raison. Le résumé continue sur la lancée en promettant une équipe de chasseurs de primes peu à peu rattrapés par le passé mystérieux de certains d’entre eux.
Disons-le tout de suite : ni la couverture ni le résumé ne mentent. Si vous souhaitez un space opera qui cherche à vous faire réfléchir sur la condition humaine ou l’évolution de la technologie dans la galaxie, passez de suite votre chemin. Ici, on vous vend de l’action, de la sueur, du sang et de la poudre. Rien de plus, rien de moins, mais le plat est joliment préparé et parfaitement assaisonné. Les saveurs y mêlent le classicisme de toute bonne histoire de pirate avec des touches plus exotiques. Vous y retrouverez un capitaine charmeur cachant un sombre passé, une seconde implacable et d’une droiture affolante, une pilote casse-cou, un guerrier effrayant, mais avec un cœur en or, et une novice petite-bourgeoise s’encanaillant dans les bas-fonds. Le tout saupoudré d’une couche cyberpunk intéressante avec des prothèses, des tatouages mouvants et de la bidouille informatique bien menée. Et d’une modernisation bienvenue du genre, avec une galerie de personnages très diversifiée sans surreprésentation du monde anglo-saxon.
Certes Dark Run prend son temps pour s’installer et présenter ses personnages. Mais dès la situation mise en place, le rythme s’accélère. L’action court aux quatre coins de la galaxie en passant par l’espace aérien franco-espagnol et notre bonne vieille Terre. Elle alterne entre courses-poursuites motorisées ou non, fusillades et embuscades, actes de piraterie ou escroquerie de haute volée. Certains personnages, dont L’Homme qui rit ou les jumeaux, sont sous-exploités et trop peu mis en valeur. Mike Brooks les garde-t-il en réserve pour les prochains épisodes de la série ? C’est une possibilité et cela expliquerait également la fin abrupte de Dark Run à laquelle il ne manque qu’un « À suivre… » ou un « Dans notre prochain épisode… », tellement l’envie de donner une suite aux aventures de l’équipage du Keiko est palpable chez l’auteur. D’ailleurs, deux autres romans sont déjà sortis en version originale. Le lecteur voudra-t-il les lire ? Personnellement, ce sera oui. À la façon dont on retrouve un blockbuster estival au cinéma, je suis prête à suivre les aventures d’Ichabod Drift et de son équipe de page en page pour reposer mes neurones une fois par an en me perdant dans la galaxie pour quelques heures.

Dark Run
de Mike Brooks
traduction de Hélène Collon
Éditions Fleuve

(critique initialement parue dans Bifrost n°96)
(confinement oblige, le livre est également disponible en numérique, si vous ne pouvez accéder à votre libraire)

 

Rich Larson en trois nouvelles

Certains éditeurs ont la bonne idée de proposer des nouvelles gratuites pour donner envie de lire les livres dont elles sont extraites. C’est le cas de Le Belial’ qui propose jusqu’au 15 novembre, un extrait de son prochain recueil dédié à Rich Larson, La Fabrique des lendemains (en vente le 29 octobre). Ne connaissant pas l’auteur et avant de savoir si j’allais investir dans un autre gros pavé, j’ai donc téléchargé Rentrer par tes propres moyens et je me suis aperçue à la lecture que j’en avais une autre sur ma liseuse (récupérée gratuitement grâce à Tor.com cette fois-ci) Painless, qui sera également traduite dans le recueil précité sous le nom de Indolore et qu’une troisième, un peu plus longue est disponible également sur Tor.com, How Quini the Squid Misplaced His Klobučar.
Né en Afrique, ayant vécu en Europe et en Amérique du Nord, Rich Larson est un auteur particulièrement cosmopolite et ces trois nouvelles en sont la preuve. Chacune d’entre elles se passe sur un continent différent : l’Amérique pour Rentrer par tes propres moyens, l’Afrique pour Painless et l’Europe pour How Quini the Squid Misplaced His Klobučar. Dans ces trois récits, Rich Larson se classe résolument dans un univers cyberpunk. Des consciences sont téléchargées directement dans des puces en attendant d’être clonées dans Rentrer par tes propres moyens, le personnage de Painless est doté d’implant et a subi une manipulation génétique qui en fait un soldat d’un genre très particulier, et les arnaqueurs de How Quini the Squid Misplaced His Klobučar ont plus d’implants et de piratages possibles que dans les rêves les plus fous de Neuromancien et du Samouraï virtuel réunis.
Et pourtant, chacune de ces nouvelles a une tonalité différente : mélancolique parlant du passage du temps et du sens de la vie dans la première, guerrière à la limite de l’horreur pour Painless (avec une histoire de double que ne renierait pas Tade Thompson et sa Molly Southeborne), très rythmée reprenant le déroulé d’une arnaque classique où le plan ne se déroule pas sans accroc dans la troisième. À chaque fois, le style de l’auteur change comme un caméléon pour s’adapter à l’univers de ses personnages.
Et en soi, le suivre d’une nouvelle à l’autre est un exercice de lecture intéressant. Notez ce nom, Rich Larson, vous en entendrez surement parler prochainement.

Rentrer par tes propres moyens
De
Rich Larson
Traduction de Pierre-Paul Durastanti
Éditions L
e Bélial’
Painless
How Quini the Squid Misplaced His Klobučar
De Rich Larson
Éditions Tor

De la légèreté

Qui dit rentrée, dit livre court ou facile à lire. En voici trois très différents les uns des autres lus entre mai dernier et la semaine passée qui ne vous laisseront pas indifférents et qui se glissent facilement dans son sac ou sa liseuse pour les dévorer dans les transports en commun.

Le Regard
Ken Liu est un auteur de science-fiction et de fantasy brillant, mais ses textes même courts, sont rarement d’un abord facile. Et sont plutôt exigeant. Si vous ne le connaissez pas du tout, Le Regard paru comme L’homme qui mit fin à l’histoire dans la collection Une Heure-Lumière du Bélial’ est un bon point d’entrée pour le découvrir. Prenant la forme d’un polar, il raconte une enquête de Ruth Law, détective privée augmentée d’un Régulateur qui efface ses émotions. Elle va se pencher sur la disparition de prostituées ayant remplacé l’un de leurs yeux par une caméra à titre de protection contre leurs clients. Surfant sur la thématique cyberpunk, Le Regard est à la fois un bon polar avec une composante science-fiction suffisamment légère pour plaire à tous et une réflexion sur le deuil et la façon de surmonter ses traumatismes. Sans pour autant être trop lourd dans le pathos pour se dévorer tranquillement en un aller-retour en transport.

Le Regard
de Ken Liu
Traduction de Pierre-Paul Durastanti
Éditions Le Bélial’

Spy x Family
Dans un genre tout différent, la dernière série des éditions Kurokawa, Spy x Family, est une comédie d’espionnage, dont la trame rappelle les comédies d’action des années 80 et 90. Dans un pays européen imaginaire mais ressemblant fortement à l’Allemagne avant la chute du mur de Berlin, Twilight espion aux multiples visages se voit confier une nouvelle mission :
se rapprocher d’un chef de parti politique qui n’est accessible que durant les réunions de parents d’élève de son fils. L’espion en question a donc une semaine pour se trouver une femme et une fille et passer l’examen d’entrée de ladite école. Ses recherches aboutiront à une orpheline télépathe de 6 ans avec un gros problème d’attachement et une jeune femme célibataire, tueuse à gages à ses heures. Si ce premier tome sert avant tout d’introduction aux différents personnages et à la mise en place de l’action, il semble prometteur. Le dessin est classique, mais très agréable à l’œil et l’ensemble ne manque pas d’humour ni de tendresse. Les personnages ne sont pas tout à fait aussi stéréotypés qu’on peut l’attendre. Et ce premier tome se dévore avec grand plaisir. Le second tome arrive en France en novembre et à l’heure où ces lignes sont écrites, cinq tomes sont déjà parus au Japon.

Spy x Family
de Tatsuya Endo
traduction de Sakoto Fujimoto
Éditions Kurokawa

Horizon Vertical
Et finissons sur une relecture avec Horizon Vertical de K W Jeter. Moins « gore » que certains de ces premiers titres de SF comme Dr Adder ou de ses titres fantastiques comme La Source furieuse ou Le Ténébreux, Horizon Vertical est un thriller où un journaliste ayant filmé la mauvaise séquence et sauvé la vie du mauvais sujet, se retrouve traqué par deux gangs de motards. Il va devoir quitter la sécurité, toute relative, de la façade de l’immeuble où il travaillait pour regagner l’intérieur horizontal où l’ennui qu’il avait fuit a laissé la place à d’autres dangers, au fur et à mesure qu’il s’enfonce dans des zones qui ne sont plus habitées. Écrit en 1989, ce livre est très daté notamment dans son traitement de la femme, mais il se lit néanmoins très facilement et offre une réflexion intéressante sur le journalisme et la quête d’image à tout prix.

Horizon Vertical
de K.W.Jeter
traduction de Pierre K. Rey
Éditions J’ai Lu