La Cité de l’orque

Encore une fois, voici un livre qui m’a été chaudement recommandé par différentes connaissances, et que j’ai mis du temps à lire. Et pourtant… La Cité de l’orque de Sam J. Miller joue habilement avec les codes du cyberpunk pour conter une histoire à la fois épique et intimiste, plutôt originale. Jugez-en… Nous sommes au 22siècle, la montée des eaux et la course effrénée à l’immobilier ont entraîné un effondrement des grandes puissances comme les États-Unis au profit d’autres acteurs : pays comme la Chine ou la Suède, compagnies ou mystérieux « actionnaires » anonymes. Pour survivre, l’Humanité s’entasse dans des cités flottantes, dont Qaanaaq au cercle arctique, où se déroule le récit. Dans cette ville cosmopolite dirigée par un conglomérat de logiciels (qui ne sont pas des intelligences artificielles, mais des programmes évolutifs conçus par les architectes de la ville), une femme débarque un jour à dos d’orque accompagnée d’un ours blanc encagé.
La Cité de l’orque est à la fois l’histoire d’une révolution contre un système tout aussi oppressif qu’il est impersonnel, que celle de la réunion d’une famille étrange où chacun de ses membres est ressorti meurtri de la violente séparation qui leur a été imposée. Aux éléments classiques du cyberpunk que sont l’utilisation de drones, de systèmes de surveillance par implants ou de nanites, La Cité de l’orque va ajouter des éléments comme les « failles » une maladie donnant accès aux souvenirs et à la conscience des autres malades, la possibilité de partager sa conscience avec un animal ou divers éléments autour des différents genres humains et de la façon dont ils s’envisagent à cette époque.
Non dénué de défaut
s dont quelques longueurs et un choix étrange du pluriel pour faire parler le seul personnage non-binaire du lot, La Cité de l’Orque surprend par son originalité et la force de ses personnages. L’auteur développe un point de vue intéressant qui fait que je me pencherais volontiers sur ses autres romans.

La Cité de l’orque
de Sam J. Miller
traduction de
Anne-Sylvie Homassel
Éditions Albin Michel Imaginaire

Rosewater — The Wormwood trilogy

Je vous l’avais promis vendredi dernier, parlons de la trilogie Wormwood (Armoise en VF) de Tade Thompson constituée trois livres : Rosewater, The Rosewater Insurrection et The Rosewater Redemption. Sélection pour les Hugo 2020 oblige, je l’ai dévoré en version originale, mais si vous préférez lire en français, elle est disponible dans la collection Nouveaux millénaires de J’ai Lu.

Où et quand se situe Rosewater ? L’action se déroule principalement au Nigéria entre la capitale, Lagos, et la ville qui donne son nom aux romans : Rosewater. Notons quelques incursions en Europe, en Afrique du Sud ou dans l’espace plus ou moins proches, mais elles resteront assez légères. Tout se déroule essentiellement dans la seconde moitié du 21siècle dans un univers assez proche du nôtre. Sauf que dans celui-ci, en 2012, un astéroïde, Wormwood, s’est écrasé dans Londres puis s’est enfoncé dans la croûte terrestre jusqu’à ressortir au Nigéria. En effet, il ne s’agit pas d’un amas de roches et de glace comme les autres, mais d’un écosystème extra-terrestre bien vivant. Son arrivée dans l’atmosphère de notre planète va entraîner de nombreux bouleversements. Parmi eux ? Citons la fermeture totale des frontières des États-Unis, la fondation de la ville de Rosewater, la création d’une xénosphère, sorte d’Internet biologique géant qui relie tous les êtres vivants de la Terre (hors USA donc) et qui donne des pouvoirs spéciaux à certains d’entre eux. Les plus courants sont les « sensitifs », en gros des télépathes capables de lire les pensées et les émotions d’autrui, de les manipuler ou d’agir dans le plan astral. À Rosewater, autour du dôme constitué autour de l’extra-terrestre, les malades et blessés sont mystérieusement guéris, les morts peuvent ressusciter. La faune et la flore se sont adaptées et mêlées aux essences extra-terrestres.  Dans le premier roman, Rosewater, nous sommes en 2066. Une étrange maladie décime les « sensitifs » les uns après les autres. C’est Kaaro, ancien voleur et lâche autoproclamé devenu espion malgré lui d’une agence gouvernementale nigériane qui devra enquêter sur leurs disparitions et en apprendre plus sur cette drôle d’invasion extra-terrestre. Le suivant, The Rosewater Insurrection racontera la guerre d’indépendance entre la ville et le pays qui l’entoure tout en essayant de sauver l’extra-terrestre malade. Et enfin, The Rosewater Redemption résout le mystère de sa présence sur Terre et détermine la survie — ou non — de l’espèce humaine.

Attention, les livres de Tade Thompson contrairement à ses novellas lues auparavant n’ont pas une écriture linéaire. Si Rosewater n’a qu’un narrateur principal, l’intrigue change d’époque au fur et à mesure des chapitres alternant entre le présent et différentes périodes du passé de Kaaro. Quant à The Rosewater Insurrection et The Rosewater Redemption, les deux livres abandonnent l’idée d’avoir un narrateur unique pour raconter l’histoire du point de vue d’un personnage différent d’un chapitre à l’autre que celui-ci soit humain ou non. Le résultat final est qu’il vous faudra faire un effort d’adaptation pour entrer dans chaque volume en ayant à chaque fois l’impression d’être lâchée dans le grand bain sans bouée. La récompense sera largement à la hauteur de vos efforts. Disons-le de suite, j’ai rarement lu une histoire aussi bien construite et dépaysante depuis très longtemps (et oui, j’inclus les deux livres déjà parus de la tétralogie Terra Incognita dans le lot). Tade Thompson mêle dans un même élan ce qui pourrait s’apparenter à une invasion extra-terrestre à  une réflexion cyberpunk modernisée avec entre autres l’utilisation d’animaux drones, de puces d’identifications , le tout saupoudrés de superpouvoirs et d’altérations physiques. Chaque élément sera plus ou moins présent dans chaque partie, avec notamment l’informatique et les hackers comme Bicycle Girl ou Bad Fish qui prendront de plus en plus d’importance au fur et à mesure que l’histoire avance. Et un final à la Independence Day, mais étrangement nettement plus logique que Jeff Goldblum piratant avec un Mac les vaisseaux extra-terrestres. Malgré la multiplicité des personnages, Tade Thompson arrive à tous les rendre vivants et particulièrement attachants malgré leurs défauts, ou en raison de ceci. L’univers de Rosewater ne manque pas d’inventivité, côté extra-terrestre comme côté Terriens. Et les retournements de situation sont tels que vous allez changer d’avis plusieurs fois sur l’ensemble des personnages et que vous devinerez difficilement là où l’auteur veut vous emmener. Laissez-vous porter et embarquez dans cette aventure !

The Wormwood trilogy
Rosewater (t.1)
The Rosewater Insurrection (t.2)
The Rosewater Redemption (t.3)
de Tade Thompson
Éditions Orbit

Sept redditions

Et une demi-teinte… Comme toute suite d’un livre exceptionnel, Sept redditions d’Ada Palmer donne l’impression d’être un cran en dessous de Trop semblable à l’éclair. Principalement parce que l’effet de surprise provoqué par le style très inspiré par la philosophie des Lumières d’Ada Palmer n’agit plus.
D’autant que dans cette seconde partie du rapport de Mycroft Canner sur les sept jours qui mirent fin à l’organisation du monde telle qu’elle perdure depuis trois siècles, le narrateur n’est plus aussi fiable. Et il n’est pas le seul. Les masques tombent de plus en plus vite. Sous le maquillage et les froufrous des lumières, la poudre, le stupre et le sang réapparaissent. Et la lecture implique de sans cesse revoir ses a priori sur les différents personnages.
Les deux missions de Mycroft Canner se sont rejointes. Désormais, il assiste en spectateur à la chute des Ruches plus qu’en acteur de ce qu’il va se passer, du moins pour cette partie. Et là où Ada Palmer avait réussi le tour de force de mêler la SF intimement à la philosophie des Lumières dans le volume précédent, dans Sept redditions le liant est moins solide. Il est vrai que les innovations technologiques de ce monde (celle des Utopistes, le rêve transhumaniste des Brillistes, ou tout simplement les systèmes de traceurs intégrés dans les individus ou les modes de transports) prennent une part plus importante durant ces derniers jours. Et nous retrouvons un roman, certes haletant et plein de rebondissements, de SF plus traditionnel.
Si dans Trop semblable à l’éclair, Ada Palmer avait décrit le monde au bord de l’effondrement par le prisme des mœurs et de la Raison en convoquant les philosophes de son époque fétiches phares sur le sujet, Sept redditions s’attaque plus à la morale, l’éthique et la religion. L’avertissement donné lors du premier tome est toujours plus d’actualité. Si cet aspect là de la ph
ilosophie vous ennuie, vous n’allez pas du tout apprécier ce volume. Personnellement, même si les mythes autour des différentes religions me fascinent, l’adoration mystique de Mycroft Canner et d’autres pour JEDD Maçon et Bridger m’a assez agacée pour avoir plus de sympathie pour Sniper que pour le reste des personnages.
Sept redditions remplit largement son contrat : il clôt le diptyque en apportant des réponses satisfaisantes aux questions nées de la lecture de Trop semblable à l’éclair. Un troisième volume est déjà annoncé (et paru en anglais) pour l’an prochain, mais il s’ouvrira quelques mois plus tard et portera sur la transition entre le monde qui s’est effondré et le suivant. Vous pourrez vous arrêter ici ou poursuivre la découverte du monde Mycroft Canner sans frustration.

Sept redditions
d’
Ada Palmer
traduction de Michelle Charrier

Éditions
Le Bélial’

Thin Air

Le futur est sale et poussiéreux comme une ville frontière sur le sol martien… Dans Thin Air de Richard K Morgan, simili-suite à Black Man et située 300 ans plus tard, Mars a été colonisé. L’opération, peut être sponsorisée par Tesla s’il l’on en croit la marque de certains véhicules, a vite abandonné ses rêves de grandeur pour des questions de rentabilité. La terraformation de l’atmosphère n’a pas été terminée, condamnant la majeure partie de la population à vivre sous une verrière et privilégiant la colonisation par des populations andines ou himalayennes plus adaptées à l’air raréfié.
Les quelques industries martiennes exportables sur Terre, dont une cosmétique à base de nanotechnologie, sont à la charge de travailleurs ultraquali
fiés qui passent quelques années expatriés avant de rentrer chez eux sur la planète mère. Si tout va bien… La population locale se débrouille entre servage dans des postes peu qualifiés, services publics dans une administration largement corrompue ou petits boulots et autres activités en marge de la loi.
Dans Thin Air, Hakan Veil génétiquement modifié pour servir de mercenaire à de grandes entreprises colonisatrice a été licencié, dépouillé de ses talents et abandonné sur Mars il y a quatorze ans (sept années locales). Depuis, entre deux périodes d’hibernation, il sur
vit en rendant service aux différentes pègres locales. À son dernier réveil, les commanditaires terriens de l’industrie martienne déclenchent un audit planétaire. Il se retrouve chargé de la protection rapprochée d’une de ces comptables. Comme dans tout bon western ou roman noir, la mission en apparence simple va dérailler et le statu quo va voler en éclats.
Du cyberpunk qui fit le succè
s de Carbone modifié et de Black man, Richard K Morgan reprend certaines idées : des corps adaptés à chaque profession, des assistants personnels surpuissants et ultraportables (intégré, sous forme de lentilles ou pour les plus cheap de lunettes), une publicité omniprésente et classiquement dans ce genre, mais également dans notre monde actuel, de grandes corporations prêtes à tout pour conserver leurs profits et assurer le train de vie de leurs dirigeants face à des populations survivants plus qu’elles ne vivent. Calquez-y une série de révélations et des retournements d’alliance à la Chandler ou l’Ellroy et vous obtiendrez un récit oscillant entre polar et western, assez lent à démarrer. Il gagne en solidité au fil des pages et de l’évolution de l’intrigue. Un reproche cependant ? Hormis Hakan Veil, les autres personnages humains n’ont pas réellement de personnalités et remplissent des rôles prédéterminés. Les deux exceptions sont Hannu, le « dieu bouc » un ancien hacker de la Navy devenu tenancier de bar sur Mars et Osiris, l’IA militaire greffée dans le corps de Veil et sa compagne fidèle depuis l’enfance.

Thin Air
de Richard K Morgan
Editions Del Rey

Moxyland

Attention, ce livre est une vraie claque ! Premier roman d’une journaliste sud-africaine, Lauren Beukes écrit en 2008, Moxyland reste cruellement d’actualité treize ans plus tard.
Que raconte-t-il ? Une tranche de vie de quatre jeunes adultes dans une version du Cap dystopique. Un nouvel apartheid s’est abattu sur l’Afrique du Sud, et en creux sur le monde entier. Soit vous appartenez à une grande entreprise (qui vous emploie, vous loge, vous soigne et vous nourrit) ; soit vous vivez hors de son monde. Au sens littéral du terme : vous n’avez pas accès aux restaurants, écoles et commerces que les entreprises réservent à leurs employés, ni aux lignes de transports et immeubles d’habitations dédiés également aux employés. Soit vous avez un smartphone qui vous sert non seulement à vous connecter au réseau, mais également à prouver votre identité ou à accéder à votre argent ; soit vous n’êtes pas connecté et vous êtes à la frange, condamné à vivre d’expédients et à vous faufiler entre les mailles du filet. Dans ce monde outre ces fractures au sein de la société, la nanotechnologie est tellement développée que les chiens policiers augmentés sont devenus de véritables armes de guerre et que des compagnies utilisent des nanorobots pour greffer de la publicité au sein de votre ADN s’affichant sous forme de tatouage sur votre peau.
Dans Moxyland, les quatre personnages principaux  – Toby, Tendeka, Kendra et Lerato – servent de narrateurs à tour de rôle et son
t placés à travers les différentes classes de cette nouvelle société. Kendra, jeune artiste photographe vient d’être recrutée par un grand groupe pour tester un nouveau jeu de nanobots publicitaires. Lerato, issue d’un orphelinat sponsorisé par un autre grand groupe est prête à tout pour grimper dans l’échelle sociale quitte à pirater son entreprise et faire un peu d’espionnage industriel. Toby, ancien étudiant attardé et fils désœuvré de parents fortunés, vit à la marge et se rêve journaliste indépendant animateur de sa propre chaîne vidéo. Tendeka, rebelle des nouveaux townships est prêt à tout pour renverser l’ordre socio-policier qui gouverne le pays. Il va y être aidé par un mystérieux skyward* rencontré sur un monde virtuel, mais ira-t-il trop loin ? Son action va forcer les quatre narrateurs à interagir ensemble et déclencher une chaîne d’événements qui prendront un tour dramatique.
Moxyland reprend la trame classique d’un bon roman de cyberpunk : l’utilisation de l’informatique et de biomodifications à tous les échelons de la société même les plus bas, une lutte des classes entre les grandes corporations et les « déclassés » et une bonne dose d’action assez soutenue pour tenir le lecteur en haleine. Et pourtant Lauren Beukes y apporte un vent de fraîcheur. Déjà d’une façon cosmétique, en se passant dans l’ancienne « nation arc-en-ciel », les différents personnages ne sont pas tous d’une même couleur de peau. Et là, où cela devient intéressant, c’est qu’avant que l’autrice ne le révèle au détour d’un détail, vous ne pouvez pas deviner la couleur de chacun d’entre eux. Les divisions de cette nouvelle Afrique du Sud ne sont pas tant liées à la teinte de leur peau (sauf peut-être pour Emily, personnage secondaire et réfugiée d’un des multiples conflits qui ravagent encore le reste du continent) qu’à leurs places dans l’échelle sociale (Avec ou sans carte SIM ? Intégré à une corporation ou non ?). Elle vous place dans un univers à la fois très familier, même si assez futuriste, et avec juste ce qu’il faut de décalage pour vous
bousculer dans vos préjugés et retenir votre attention jusqu’à la fin de ce livre. Puis vous faire réfléchir un bon moment.
Précision, j’ai lu ce livre en version originale, mais il a été traduit en français chez Presse de la Cité.

Moxyland
de
Lauren Beukes
Éditions
Angry Robots

Biomega

De Tsutomu Nihei, en manga je n’avais lu que Blame! pour des raisons professionnelles, et si j’avais apprécié son style graphique, l’histoire était bien trop confuse à mon goût pour rentrer réellement dans son œuvre. Puis j’ai entendu parler de Biomega. Un homme, une moto intelligente ? Cela ressemblait tellement à Tonnerre mécanique que je ne pouvais que tenter l’expérience. Résultat ? Les six volumes de cette série ont été dévorés une première fois en quelques heures, et ont entraîné une relecture dans la foulée.
Biomega se situe approximativement 1000 ans dans le futur : Mars a été colonisé puis oublié, et
une équipe scientifique est partie sur place voir ce qu’il en restait. Elle revient sur Terre porteuse d’un mystérieux virus, le N5S qui transforme la population humaine en drones, comprendre des zombies sans fringale de cervelle avérée, sauf quelques spécimens immunisés. L’homme à la moto, c’est-à-dire Zoichi Kanoe, est chargé de sauver ces immunisés. Il va au fil des tomes découvrir toute une galerie de personnages attachants et intrigants, mais également découvrir que ce virus n’est finalement pas arrivé sur Terre par accident. Plusieurs factions comptent s’en servir pour accéder à l’immortalité et remodeler le monde à leur image.
Mélangeant des thèmes post-apocalyptiques avec une contagion ravageant peu à peu l’humanité et la remodelant de façon grotesque, et du cyberpunk avec des êtres de synthèses, des intelligences artificielles et des transferts de conscience, Biomega rebrasse de nombreux thèmes ch
ers à Tsutomu Nihei et déjà abordés dans Blame! Sauf que cette fois-ci, il les enrobe dans une intrigue nettement plus claire et avec des personnages beaucoup plus attachants. La fin, très ouverte, peut sembler obscure ou libre à l’interprétation du lecteur, mais le parcours est plus que haletant. Graphiquement, on retrouve les envolées architecturales de Tsutomu Nihei, avec un côté plus organique et dans certains plans plus européens. Comme le bâtiment où Ion Green habite au début de l’histoire ou certains villages sur la fin. On y trouve également un code assez claire : cheveux sombres ce sont des entités plutôt organiques, cheveux clairs ce sont des entités majoritairement électroniques. Et mine de rien, ce genre d’indice visuel devient bien pratique.

Biomega
(6 volumes
)
 de Tsutomu Nihei
traduction de
Olivier Neimari
Éditions
Glénat

Gravité à la manque

Dans le cadre de lecture en duo sur un groupe Facebook d’amateurs de l’imaginaire, je me suis plongée dans Gravité à la manque de Georges-Alec Effinger. Ou plutôt replongée vu l’antiquité de mon livre. Si vous préférez l’acheter neuf, la trilogie complète et les nouvelles liées ont été rééditées par Mnémos dans le recueil, Les Nuits du Boudayin.
Mais revenons sur Gravité à la manque. Il s’agit donc du premier tome d’une trilogie de polar cyberpunk, mettant en scène Marîd Audran, privé dans le Boudayin, le quartier rouge d’une cité moyenne orientale jamais nommé au bord du désert. Dans ce lieu de perdition, il navigue entre les petits truands, les bars et les prostituées de tout genre sans arme à feu ni augmentation cybernétique. En effet, dans ce Moyen-Orient futuriste, les gens sont presque tous câblés avec une prise directe dans le cerveau où brancher des « papies » et des « mamies ». Les « papies » sont des assistants — connaissance instantanée et temporaire d’une langue étrangère, d’une compétence ou suppression temporaire de la fatigue par exemple ; les « mamies » sont des modules qui plongent le porteur dans une personnalité artificielle qu’elle soit enregistrée à partir d’un être vivant ou reconstituant un personnage imaginaire (comme Scarlett O’Hara d’Autant en emporte le vent).
Quand un soir, un de ses clients potentiels est tué par un individu se prenant pour James Bond, il va devoir enquêter, aller à l’encontre de ses principes et bouleverser sa vie.
Écrit trois ans après Neuromancien, Gravité à la manque est un classique du genre cyberpunk. C’est surtout un excellent polar pour qui aime les Série Noire ou les romans de Raymond Chandler ou Dashiel Hammett. Marîd Audran a tout du détective privé désabusé hollywoodien.
À quelques détails près, il vit dans un futur biomécanique, et est un Algérien de culture musulmane (à défaut d’être pratiquant) dans une ville cosmopolite plongée dans cette même culture. Comme le définit Jean, mon compagnon de lecture : « Georges Alec Effinger rend le genre abordable, mais sans en tomber dans ses travers. » Et en effet, les explications techniques sont limitées au strict nécessaire, et la narration tient plus du genre policier qu’autre chose. Outre Marîd, Gravité à la manque dépeint une ville peuplée de personnages hauts en couleur et d’origine plus que variée. En quelques lignes, l’auteur en fait un portrait croqué sur le vif de la plupart d’entre eux. Si les digressions peuvent perdre le lecteur dans les premiers chapitres le temps que l’enquête se cristallise, elles donnent également le temps à l’histoire de prendre son rythme : nonchalant au début, frénétique en plein cœur de l’action, avant de revenir à un calme mélancolique en guise de conclusion. Le choix de la traduction des proverbes arabes ou swahilis, ou des extraits du Yi-King et la ritournelle incessante du Boudayin — « Les affaires sont les affaires… L’action, c’est l’action. » – font également partie de la musicalité propre de ce roman qui vous entraîne jusqu’au bout. Et qui ravira tout autant les amateurs de science-fiction que ceux de polars classiques.

Gravité à la manque
d
e Georges Alec Effinger
traduction
de Jean Bonnefoy
Éditions
Denoël

Neuromancer

Certains livres vous marquent plus que d’autres. Et certains sont même tellement marquants qu’ils sont à l’origine de mots passés dans le langage courant. C’est le cas de Neuromancer de William Gibson, qui nous a donné le cyberespace ou la matrice au sens informatico-culturelle du terme (Matrix en VO comme les films de la fratrie Wachowsky). Ayant découvert un bout de la nouvelle traduction dans le Bifrost n°96 (elle paraîtra normalement cet automne chez Au diable vauvert), je me suis replongée à la source dans le texte en VO.
Si vous ne connaissez pas Neuromancer, sachez qu’il s’agit d’un des premiers livres de science-fiction estampillés « cyberpunk ». Et certainement le plus connu du genre. De quoi parle-t-il ? De Case, un cowboy habitué à faire des casses dans les systèmes informatiques des grandes entreprises. Un braquage qui a mal tourné l’a laissé sur le carreau incapable physiquement de se reconnecter au réseau et errant, suicidaire, dans les bas-fonds d’une grande métropole japonaise. Un homme mystérieux, Armitage, le soigne et le recrute pour sa prochaine grosse opération. Il sera associé à une tueuse avec des verres-miroirs en guise d’yeux et à un autre cow-boy déjà décédé et réduit à l’état de conscience virtuelle sur une barrette mémoire. Et évidemment, comme dans toutes les histoires d’arnaque, rien ne se passera comme prévu…
Écrit en 1983 et publié en 1984 (1988 pour la première publication française), Neuromancer a sur un plan technique vieilli. Heureusement pour l’informatique actuelle, les interfaces homme/machines même quand elles font appel à la réalité augmentée ou virtuelle, sont nettement moins invasives anatomiquement parlant que dans le livre. Et Microsoft n’est toujours pas devenue un mot commun pour désigner un support de stockage. En revanche, ses thématiques sont toujours intéressantes en 2020. La lutte contre les grandes corporations, une certaine déshumanisation de la société liée à l’intégration technologique et à l’ultracapitalisme, ou la réflexion autour de l’intelligence artificielle, sont des sujets qui alimentent toujours la science-fiction actuelle. Et le point de vue soutenu par William Gibson en 1983 reste d’actualité en 2020, malgré l’obsolescence technique de certaines idées. Sans parler de ses descriptions du cyberespace ou des différents habitats urbains qui hanteront longtemps l’imaginaire de ses lecteurs.

Neuromancer
de William Gibson
Éditions ACE (Penguin)

Les Futurs Mystères de Paris

Il est des séries que je ne me lasse pas de lire et relire. Outre mon cher Dune et ses suites, Les Futurs Mystères de Paris de Roland C. Wagner en fait partie. Parue d’abord chez Fleuve Noir puis chez L’Atalante, cette série policière met en scène un détective privé affligé d’un étrange don. En effet, Tem, de son nom complet Temple Sacré de l’Aube radieuse, est un transparent. C’est-à-dire dans un univers alternatif où les États-Unis ont été emportés par la Grande Terreur primitive de 2013 laissant un grand vide entre le Canada et le Mexique, un mutant dont les gens et même les bases de données numériques et les caméras de surveillance ne remarquent pas l’existence, voire l’oublient très vite s’il ne se fait pas remarquer par différents stratagèmes dont un borsalino vert fluo des plus seyants.
Les Futurs Mystères de Paris reprend tous les codes des polars des années 50 et 60, à quelques détails près. Après ladite Grande Terreur, l’Humanité est devenue nettement plus pacifique et les crimes violents sont en chute libre. L’Humanité elle-même ne se divise plus en pays ou en ethnie, mais entre multinationales surpuissantes (les technotrans) et une multitude de tribus rassemblées suivant des affinités de goûts et de sectes religieuses de tous poils.
Ajoutez-y des intelligences artificielles en pagaille, dont certaines anarcho-marxistes ou amatrices de rock’n’roll, des Archétypes issus de l’inconscient collectif humain (et félin) remontant aux balbutiements d’homo sapiens dans les plaines africaines ou issus des tout derniers usages technologiques. Saupoudrez le tout d’une bonne dose de cyberpunk, de nostalgie hippie, d’action échevelée (mais le plus souvent donc non-violente !) et de personnages hauts en couleurs (dont un cochon !) et vous obtiendrez une série
de neuf romans et une collection de nouvelles et novella parus entre 1996 et 2007. À savoir dans l’ordre, pour les romans : La Balle du néant, Les Ravisseurs quantiques, L’Odyssée de l’espèce, L’Aube incertaine, Tekrock, Toons, Babaluma, Kali Yuga, Mine de rien. Et pour les nouvelles, citons : Honoré a disparu, S’il n’était vivant, Le Retour du parasite, l’Esprit de la Commune,… et Personne n’est venu.
Comme tous les romans entrant plus ou moins dans la case « cyberpunk », les récits des Futurs Mystères de Paris sont datés. Déjà nous sommes en 2020 et les États-Unis sont encore là… Et à la différence de ce que sous-entend La Balle du Néant, le premier roman paru en 1996, les disquettes informatiques ont disparu depuis belle lurette de la circulation dans les centres d’études scientifiques. Et pourtant, pourquoi les lire et les relire ? Tous simplement parce que ces romans et les nouvelles qui constituent ce cycle s
ont des petits bijoux qui plairont aussi bien aux amateurs de polars qu’aux fans de science-fiction. Et qu’ils dégagent une telle énergie que vous finissez l’un d’entre eux avec un grand sourire aux lèvres.

PS : #Confinementlecture oblige, l’intégralité de Les Futurs Mystères de Paris est disponible en numérique

Les Futurs Mystères de Paris
de
Roland C. Wagner
Éditions L’
Atalante

Trop semblable à l’éclair

Dans la série rattrapons en 2020 le retard accumulé en 2019, je demande Trop semblable à l’éclair d’Ada Palmer. J’avoue qu’à force d’en entendre parler en bien comme en moins bien, j’étais même assez réticente pour le lire. Puis, ayant récupéré le livre des mains d’un amateur de SF qui l’a abandonné au bout d’une centaine de pages, j’ai tenté l’aventure. Si vous lisez ces lignes, c’est que celle-ci fut suffisamment digne d’intérêt pour être relatée ici.
De quoi parle Trop semblable à l’éclair ? C’est le premier volet d’une série de quatre romans dans un univers cyberpunk ou post-cyberpunk (les spécialistes en débattent encore). Dans un
futur où les États-nations et les familles traditionnelles ne sont plus qu’une coquille vide, les humains se sont regroupés par affinité dans des Ruches (ou vivent à la frange en renonçant à certains droits) et des bash (nouvelles entités familiales/colocations/entreprises). Dans ce monde, nous allons suivre Mycroft Canner, un Servant (c’est-à-dire une personne réduite en esclavage public en raison de son passé criminel) introduit auprès des grands de ce monde autour de deux trames qui vont s’entremêler : protéger un jeune messie de 13 ans capable de donner vie à des objets et enquêter sur le vol d’une liste des personnes les plus influentes du moment. Trop semblable à l’éclair n’est que la première partie de son rapport sur les sept jours qui vont entraîner la chute de la société telle qu’il l’a connaît. La suite arrivera en mars en version française chez l’éditeur. Vous voilà prévenu, Trop semblable à l’éclair se termine sur une fin ouverte qui donne envie d’en savoir plus.
Le style d’Ada Palmer est en revanche, lui, tout sauf moderne. L’autrice s’est inspiré
e des philosophes français du siècle des Lumières (Diderot, Voltaire, Sade ou Rousseau) qui sont d’ailleurs abondamment cités et érigés comme maîtres à penser par ses personnages. La trame même de Trop semblable à l’éclair suit celle de Jacques le fataliste et son maître avec Mycroft Canner dans le rôle de Jacques, narrateur de cette fin d’époque tout sauf fiable. Certains chapitres sont racontés du point de vue d’autres personnes qui soit ont raconté les événements à Mycroft (et donc passé par son filtre), soit les ont insérés plus tard lors de la compilation dudit rapport. Quiconque n’aime pas les philosophes des Lumières ou a tout oublié de ses cours de français et de philosophie au lycée risque donc d’avoir du mal à prendre ses marques dans ce pavé. Et passera certainement à côté de la saveur de nombreux passages (notamment un reprenant un pan entier de La Philosophie dans le Boudoir assez croustillant). Ce sont également les interrogations des Lumières et notamment l’opposition entre la Nature et la Raison, qui sont au cœur de l’intrigue et qui vont secouer le futur imaginé par Ada Palmer. Ce futur avec ses différentes Ruches et les philosophies ou modes de vie qui les parcourent est particulièrement intéressant et riche. Mais Mycroft Canner s’adressant à un lecteur encore plus lointain dans le futur ne s’y attarde pas. Et personnellement, les deux Ruches qui me fascinent le plus — les Brillistes et les Utopistes — n’ont pas une grande importance dans cette partie de Terra Incognita. Cela viendra peut-être dans les tomes suivants.
Du coup, faut-il lire Trop s
emblable à l’éclair ? Si vous êtes hermétiques à la philosophie ou au choix narratif particulier de l’autrice, non. En revanche, si la littérature et les idées du XVIIIe siècle ne vous rebutent pas et si vous avez envie de les voir se mêler à une intrigue de science-fiction de haute volée, foncez. En tout cas, personnellement je serais au moins au rendez-vous de mars 2020 pour suivre la suite du rapport de Mycroft Canner dans Sept Redditions.

Trop semblable à l’éclair
d’Ada Palmer
traduction de Michelle Charrier

É
ditions Le Bélial’