Tè Mawon

De prime abord, l’histoire de Tè Mawon de Michael Roch est un classique du cyberpunk. Au sein d’une mégalopole, différents individus se démènent pour découvrir ce qui se cache sous la surface et derrière les lumières de la ville. Certains vivent dans les bas-fonds, d’autres dans les étages bourgeois aux mains des corporations, et d’autres encore sont à la marge, ni tout à fait dans cette conurbation, ni tout à fait en dehors.
Et pourtant, Tè Mawon est une expérience de lecture très différente. Pourquoi ? Déjà parce que Lanvil, la mégapole du récit, couvre une bonne partie des Caraïbes de Cuba au Vénézuela, en passant par la Guadeloupe et la Martinique. Dans ce récit, la métropole et l’Europe en général sont à peine mentionnés, comme étant un lieu que des migrants fuient pour se réfugier à Lanvil. Tout comme l’Asie, les Etats-Unis et le reste du monde. Tout se déroule en vase clos dans cette ile bétonnée gigantesque ceinte par la mer et ses sargasses, sous la lumière artificielle d’un monde qui a oublié la lueur des étoiles et la chaleur du soleil, sauf en réalité virtuelle.
Deuxièmement parce que le langage et les multiples interprétations qu’il propose sont au cœur du récit. Chacun des personnages principaux de Tè Mawon utilise sa propre langue, son propre dialecte. Même ceux parlant créole et, on le comprend assez vite, formant une famille, n’utilisent pas tout à fait les mêmes mots. Ainsi, Pat au créole le plus prégnant auquel se mêlent des mots de son cru comme le tétral pour la tête ne parle pas la même langue que son fils Patson qui va ajouter au créole martiniquais et au français des expressions espagnoles et quelques termes anglo-saxon glanés au cours de ses pérégrinations. Joe, l’exilé venu d’Europe va, lui, parler un argot mâtiné de francitan comme bouléguer. La lecture du récit n’est jamais simple, elle demande soit de faire un effort (et de subvocaliser) pour déchiffrer chaque mot, soit d’accepter de lâcher prise et de se laisser porter par le sens global de l’histoire. Quitte à revenir plus tard sur une séquence. Ce n’est pas pour rien que deux des protagonistes sont d’ailleurs des traductrices bardées de prothèses et habituées à naviguer sans cesse entre le monde réel et des couches de virtuels variant d’un lieu à l’autre, d’une personne à l’autre. Et ce n’est pas pour rien qu’elles nous avertissent que le réel ne peut s’appréhender que par le prisme de sa propre expérience, de sa propre interprétation, et de ce que l’on sait de l’expérience et de l’interprétation qu’en font à leur tour ses interlocuteurs.
Derrière son vernis cyberpunk, Tè Mawon cache un message d’indépendance, aussi bien par rapport à son passé qu’à ses racines géographiques ou à ses attaches familiales. Il ne s’agit pas de renier d’où l’on vient, ni d’idéaliser un utopique âge d’or, mais au contraire de se bâtir une vie meilleure avec son héritage. Finalement un roman presque optimiste, non ?

Tè Mawon
De Michael Roch
Éditions La Volte

Autonomous

Peut-on écrire une romance cyberpunk sans tomber dans les mauvais clichés de l’un ou l’autre genre ? Avec Autonomous, Annalee Newitz prouve doublement que oui. À l’occasion d’une lecture croisée avec Navigatrice de l’imaginaire autour du thème « autrice de la SFFF », nous avons choisi ce livre (qui pour la petite histoire m’avait été chaudement recommandé par Sabrina Calvo — mille mercis madame !) nous attendant d’après le résumé à un polar classique. Que nenni ! La partie policière, même si elle sert de fil conducteur au récit n’est qu’une simple armature. Toute la richesse et la saveur de ce livre tiennent dans deux éléments : ses personnages particulièrement bien étoffés et la façon dont sous couvert de bioingéniérie poussée, il nous parle de problèmes très actuels.
L’intrigue donc ? Judith Chen, dite Jack, est une ancienne scientifique et hacktiviste. Elle vit désormais à bord de son sous-marin, réalisant des contrefaçons
de médicaments brevetés et les revendant ou les redistribuant. Paladin est un robot militaire tout juste sorti de l’usine. Avec son superviseur humain, Elias, ils vont se mettre en chasse de Jack après une série d’incidents mortels liés à une nouvelle drogue de productivité. Et le récit alternera entre la Jack du présent traquée, ses réminiscences du passé, et les points de vue de Paladin et Elias qui vont apprendre à mieux se connaître au cours de leur mission.
Dans Autonomous, disponible en français chez Folio SF sous le nom d’Autonome, la frontière entre les espèces, les genres (les robots ne se genrent pas, iels adoptent les genres que leur attribuent les humains plus par facilité de communication qu’autre chose) et les statuts est toujours floue. Dans le XXIIe siècle où se déroule l’histoire, l’intelligence artificielle a abouti à un
e certaine forme de conscience. Certains robots, qu’iels soient humanoïdes ou non, ont atteint l’autonomie après des années d’esclavage pour rembourser leurs coûts de fabrication. Certains d’entre eux, comme Med, ont même une apparence indiscernable de celles des humaines. En contrepartie, et parce que le capitalisme s’est développé à outrance, l’esclavagisme est également de retour parmi les humains. Et ceux-ci ne valent pas plus qu’un tas de ferraille, voire moins.
Côté apparence, certains humains ont des extensions cybernétiques et certains robots, comme Paladin, ont des éléments organiques d’origine humaine. Devant ces limites floues entre les deux espèces sentientes, les sentiments entrent également en jeu, aboutissant à différentes formes d’amours… C’est en particulier dans cet aspect que s’exprime la romance d’Annalee Newitz, explicite sans être voyeuse ni tomber dans la mièvrerie.
Un autre aspect essentiel d’Autonomous tient à la réflexion que le roman propose autour de la notion de propriété. Qu’il s’agisse de propriété intellectuelle comme les brevets que pirate Jack, et qui rappellent fortement les déchirements actuels autour de l’open source. Sur ce point, Annalee Newitz ayant travaillé à l’Electronic Frontier Foundation, elle y apporte un bagage orienté, mais très solide et riche. Qu’il s’agisse également de propriété des biens et des personnes avec tous les problèmes liés à l’esclavage réinstitué et à l’autonomie des robots. Sans temps mort, Autonomous peut se lire comme un simple thriller cyberpunk de plus. Mais il offre surtout de belles pistes de réflexion sur notre monde
actuel et sur les relations inhumaines qu’il impose à ses habitants. À noter que la nouvelle Old Media, disponible gratuitement ici en anglais, reprend la vie des personnages de deux des personnages secondaires, un an après les événements du roman, et complète avec bonheur le tableau.

Autonomous
d’Annalee Newitz
Éditions
Tor

Le Pacte des esclavagistes

Avant de commencer à parler du livre précisément, rappelons que Le Pacte des esclavagistes est d’abord paru aux Éditions de la Baleine dans la collection Macno, le pendant SF de sa collection Le Poulpe où plusieurs auteurs s’essayaient à écrire un polar avec des personnages récurrents prédéfinis et une certaine charte à suivre. Et pour compliquer le tout, Le Pacte des esclavagistes n’est pas le premier de la série, mais… le quatorzième. Donc si vous trouvez que certains concepts passent rapidement, c’est peut-être, car ils ont été évoqués et expliqués dans les romans précédents. Cette version a été remaniée, réactualisée et augmentée par rapport à l’édition originale de 2000 (que je n’ai pas lu), mais elle en garde les traces.
Pour qui connaît l’œuvre de Roland C. Wagner et en particulier Les Futurs mystères de Paris, Le Pacte des esclavagistes ne surprend pas : nous avons une IA autonome hantant ce qui reste du Net et n’en faisant qu’à sa tête,
une secte prônant la non-violence (ou presque) dont certains membres sont dotés de pouvoirs psy, des corporations transnationales qui ont largement remplacé les États, etc. Sauf que… Nous ne suivons pas une enquête d’un détective affublé d’un chapeau improbable. Le Pacte des esclavagistes est en effet un roman choral qui suit plusieurs lignes d’intrigues : celle de Yalmiz le ridicule, sociologue de son état qui cherche à en savoir plus sur le mouvement mysthiques qui se répand comme une traînée de poudre dans la population mondiale et annonce l’Ultime Communion, celle de Fred Russell, policier qui enquête sur la mort de gens s’étant intéressé d’un peu trop près à ces mysthiques, celle d’un nouveau venu dans la secte et celle, ailleurs, d’un magnat de la finance pervers et corrompu qui n’est pas sans rappeler un certain Donald T., ex-président des États-Unis. Évidemment, les différentes intrigues vont se rejoindre et le Macno qui donne son nom à la collection se mêler à cette histoire. Même s’il n’est pas mon préféré de Roland C. Wagner, ce roman se lit, comme toujours avec ses œuvres, tout seul. Si parfois certaines traîtrises se voient venir de loin, l’ensemble est très addictif et les rebondissements ne manquent pas. Il manque peut-être une touche d’humour à mon goût, mais je n’ai pas du tout regretté ma lecture. Bien au contraire…


Le Pacte des esclavagistes
de 
Rémy Gallart et Roland C. Wagner
Éditions
Les Moutons électriques

Perhaps the Stars

Avec son cycle Terra Ignota, commencé dans Trop semblable à l’éclair, Ada Palmer invitait son lecteur dans un récit épique de politique-fiction futuriste mêlant philosophie des Lumières et transhumanisme. En octobre 2021, le voyage s’achève pour les lecteurs anglophones avec la sortie du quatrième tome, Perhaps the Stars (à partir en deux parties l’an prochain chez Le Bélial’ tellement le livre est copieux !)
Les deux premiers tomes nous racontaient l’effondrement d’une civilisation à partir d’une simple liste de noms parus dans le journal. Le troisième convoquant Thomas Hobbes au passage narrait La Volonté de se battre et les prémisses d’un nouveau conflit planétaire. Le quatrième va nous chroniquer ce conflit et ouvrir sur la façon dont l’Humanité et ses Dieux vont voir leurs conceptions de l’univers changer. Pour l’occasion, Ada Palmer bouscule les habitudes de son lectorat. Si Hobbes est bien présent en dialoguistes et commentateurs des péripéties, ce ne plus les œuvres des Philosophes du XVIIIe siècle qui constituent le filigrane de son récit, mais les chants d’un certain aède grec aveugle bien bien plus ancien. Et son narrateur initial, Mycroft Canner, cède sa place à une plume plus jeune, plus naïve, mais pas toujours plus fiable, à moins que…
Certes commencer par Perhaps the Stars pour découvrir Terra Ignota serait une très mauvaise idée. Mais si vous avez lu ne serait-ce que le premier, ou si vous souhaitez savoir avant de vous lancer à l’assaut de cette montagne de pages, si cela vaut le coup, sachez-le : malgré le « coup de mou » à mon goût dans Sept redditions, le deuxième volume, la série se conclut parfaitement bien. Sans intrigue non résolue ni solution bâclée pour tenir dans les dernières pages. Tous les lecteurs ne seront pas satisfaits. Certaines pertes, certains renoncements pourront sembler des choix durs et difficiles à lire pour qui s’est attaché aux personnages et aux concepts de cette Terre du XXVe siècle. Mais ces décisions sont logiques et amènent vers un épilogue plus que satisfaisant. Et petit bonus personnel, les deux personnages au phrasé si exaspérant dans les précédents volumes ont des rôles actifs, mais de second plan et muets, donc ils sont bien moins pénibles à lire. Perhaps the Stars est un final en beauté qui donne envie de repartir du début.

Perhaps The Star
d’Ada Palmer
Éditions Tor

Trois livres légers pour la plage

Parmi mes lectures de vacances, voici trois livres plus ou moins récents qui m’ont occupé le temps d’un séjour au bord de l’eau.

Des chrétiens et des Maures

Longue nouvelle de Daniel Pennac, ce récit nous entraîne une fois de plus au sein de la famille Malaussène (Au bonheur des ogres, La fée Carabine, etc.). Il se savoure plus si vous connaissez déjà Benjamin Malaussène et sa fratrie haute en couleur, mais peut s’apprécier également seul. Ici, il s’agit de retrouver le géniteur du dernier-né, le Petit. Et au terme d’une histoire rocambolesque mêlant gangsters, gastronomie et médecine, le récit tend un miroir littéraire à Jerome Charyn, romancier new-yorkais. Un régal qui se dévore le temps d’un bronzage.

Des chrétiens et des Maures
de
Daniel Pennac
Éditions
Folio

Blues pour Irontown

Changement de décor pour cette pseudo-enquête policière au cœur de la Lune. Avec Blues pour Irontown, John Varley revient dans son univers des Huit Mondes (Le canal Ophite, Gens de la Lune, Le système Valentine). Vous n’avez pas besoin d’avoir lu les autres livres pour comprendre celui-ci. Sachez juste que les Humains ont été éjectés de la Terre par des extra-terrestres. Sur Luna, Chris et son chien Sherlock travaillent comme détectives privés. Une mystérieuse cliente va les forcer à pénétrer dans le quartier le plus dangereux de la ville. Oscillant entre parodie de roman noir et cyberpunk, se voulant humoristique, Blues pour Irontown est un hommage un peu trop appuyé aux romans de Robert Heinlein. Vous raterez de nombreux clins d’œil si vous ne connaissez pas bien l’auteur, et au contraire l’action vous semblera bien trop prévisible si avez déjà lu un ou deux livres de lui. Seule l’alternance des chapitre entre le point de vue du maître et celui du chien apporte de l’originalité à un livre qui se lit très vite, mais s’oublie tout aussi vite.

Blues pour Irontown
de John Varley
traduction de Patrick Marcel
Éditions Folio

A Big Ship at the Edge of the Universe

Space opera léger, ce premier volet de la trilogie The Salvagers d’Alex White se distingue par l’intégration de la magie à un univers de SF plutôt technologique. Nous y suivons deux femmes (une pilote de course gâtée et m’as-tu-vu, et une vétérane devenue arnaqueuse) alors qu’elles vont se retrouver à devoir chasser un navire mythique tout en échappant à une cabale meurtrière surpuissante. L’ensemble des personnages est plutôt attachant et l’intégration de la magie à la technologie ne manque pas de piment. La quête reste en revanche très classique. L’histoire ravira les fans de Star Wars et Firefly ou les personnes cherchant à s’évader quelques heures.

A Big Ship at the Edge of the Universe
d’Alex White
Editions Orbit

Replis

« Abandonne tout espoir toi qui entre ici… » Cette phrase qui selon Dante Alighieri dans sa Divine Comédie est inscrite au fronton de l’Enfer pourrait parfaitement convenir à Replis, le roman d’Emmanuel Quentin. Mélangeant cyberpunk et post-apocalyptique climatique (plus si éloigné que ça), ce livre est d’un rare pessimisme, rehaussé par le fait qu’aucun des personnages n’est particulièrement sympathique. À commencer par Daniel, le narrateur lâche, égoïste, violent et tout sauf fiable. Exerçant la profession de « monteur menteur », il modifie vidéos et fichiers numériques suivant le bon vouloir du gouvernement français, ou plutôt des 1 % qui contrôlent ce dernier en coulisse. Dans un monde dévasté par les catastrophes climatiques, et où la majorité des terres sont empoisonnées, les pays se sont repliés sur leurs frontières. Et à l’intérieur des pays, les villes elles-mêmes vivent à l’abri coupée de leurs banlieues et des laissés-pour-compte qui s’y accrochent à la vie. Chacun survit comme il peut, prêt à tout pour une bouffée d’air frais. Et les parents cannibalisent leurs propres enfants grâce à l’Assimilation, une procédure permettant de transférer sa conscience et ses souvenirs dans le corps de ses descendants. Quand Daniel se voit convoquer pour une Assimilation avec son géniteur qu’il déteste, il va fuir et découvrir peu à peu une réalité encore moins reluisante que celle qu’il modifiait à longueur de journée.
Se lisant très vite, et monté comme un polar français des années 80, Replis est une lecture intéressante, mais pas franchement agréable. Le miroir qu’elle nous tend sur notre époque est
crasseux au possible, tant dans l’environnement que dans la façon dont les masses (et Daniel aussi) sont manipulées. De couche en couche, le complot semble ne plus finir jusqu’à ce que l’explication finale devienne tellement grosse qu’elle passe difficilement. Et que l’espoir d’une autre planète pour accueillir la vie (même des 1 % privilégiés) semble dérisoire.
Pour autant, le roman est une excellente lecture. Daniel est à la fois au cœur du système corrompu, sait qu’il est manipulable et manipulé et pourtant il se fait avoir comme un bleu et n’a pas mesuré l’ampleur des mensonges qui l’entourent. Si vous avez envie d’un polar bien noir aux accents cyberpunk cet été, c’est le livre qu’il vous faut.

Replis
d’
Emmanuel Quentin
Éditions Presse Pocket

La machine à indifférence et autres nouvelles

Quand on parle de cyberpunk japonais en Europe, les premiers titres qui viennent à l’esprit sont Akira, Ghost in the Shell ou d’autre anime et mangas. Et pourtant, la littérature nippone classique de science-fiction s’intéresse aussi au genre. Preuve en est avec le recueil, La machine à indifférence et autres nouvelles, paru aux éditions Atelier Atakombo ce mois-ci.
Celui-ci regroupe cinq nouvelles de cinq auteurs japonais du XXIe siècle qui sont toutes dans le genre cyberpunk. Toutes assez sombres et semblant a prior
i aussi émotives que des programmes informatiques, elles finissent par s’incruster dans l’esprit du lecteur pour le forcer à réévaluer sans cesse ses biais. Et l’inciter à une relecture ponctuelle de l’un ou l’autre des textes pour en apprécier toute la saveur. Et chose étrange, aucune ne se passe au Japon et pour celles où des Japonais sont présents, ce sont des personnages très secondaires.
La première, La machine à indifférence qui donne son titre au recueil est signée Projet Itoh, pseudonyme de Satoshi Itō. Inspirée à la fois par le génocide au Rwanda et La machine à différence de William Gibson et Bruce Sterling, cette nouvelle met en scène un enfant-soldat qui subit un traitement particulier avant de le réinsérer dans la société à la fin de la guerre. Autant dire tout de suite que le traitement ne sera pas une réussite.
La deuxième histoire, Les
anges de Johannesburg de Yūsuke Miyauchi, imagine une Afrique du Sud à l’abandon où les tensions raciales ont certes changée de formes, mais restent toujours présentes dans la société sur un fond de déchéance économique et de violence. L’histoire suit le parcours parallèle de deux orphelins et de gynoïdes tombant tous les soirs d’un immeuble. Laquelle de leurs trois existences est la plus vide de sens ?
Bullet de Toh EnJoe relève plus d’un exercice de l’esprit autour d’un paradoxe temporel que du pur cyberpunk (si ce n’est pour le monde dans lequel l’action se déroule) : que se passe-t-il quand le futur et le passé se croisent, et qu’un obstacle vient s’intercaler pour empêcher la collision ?
Battle Loyale de Taiyō Fujii
n’est pas sans rappeler Le Malak de Peter Watts ou La Stratégie Ender d’Orson Scott Card, avec ses abeilles tueuses et ses abeilles soldats. Quand la guerre et le terrorisme ont été automatisés pour laisser la main à des intelligences artificielles, que faut-il faire pour de nouveau se battre à la loyale ? Attention, cette nouvelle est la plus longue du recueil et peut laisser une impression étrange pour qui connaît le passé commun de la Chine et du Japon, mais c’est également l’une des plus intéressantes dans sa logique même.
Enfin, La fille en lambeaux de Hirotaka Tobi est presque classique dans sa façon d’interroger la frontière entre monde réel et monde virtuel, et de se demander ce qu’est être humain. Mais son personnage clé, Kei Agata, est un tel phénomène que l’histoire en reste inoubliable.
Après ces textes forts, la postface plus académique qui repositionne chaque auteur dans sa place au sein de la littérature japonaise permet de souffler et de revenir doucement dans notre réalité.

La machine à indifférence et autres nouvelles
de 
Projet Itoh, Yūsuke Miyauchi, Toh EnJoe, Taiyō Fujii et Hirotaka Tobi
traduction de Tony Sanchez et Denis Taillandier

Éditions
Atelier Akatambo

MADI: once upon a time in the future

Vous aimez les histoires cyberpunk bien ficelées ? Vous aimez les comics débordant d’action sans super-héros ? Vous souhaitez soutenir des créateurs indépendants ? Voici trois bonnes raisons pour vous pencher sur MADI : once upon a time in the future, co-écrit par Duncan Jones et Alex de Campi.
Même s’il peut se lire de manière indépendante, sachez que MADI fait partie du « Moonverse », l’univers cyberpunk créé par Duncan Jones et comptant déjà deux films (Moon sorti en 2009 et Mute disponible lui depuis 2018 sur Netflix). Chaque itération raconte une histoire indépendante et s’inspire d’un univers visuel qui lui est propre : aux années 60 kubrickiennes de Moon et à la fin des années 70/début des années 80 de Mute, MADI semble directement inspiré
des films d’actions de la fin des années 80 et des années 90. En gardant le meilleur de ceux-ci.
Que raconte MADI ? Ce gros pavé de 260 pages narre les aventures de Madison Preston, une vétérante de l’unité des opérations spéciales
Liberty criblée de dettes. Ne faisant plus partie de l’armée, elle est toujours à la recherche d’argent pour entretenir les innovations technologiques dont son corps est truffé. Devenue mercenaire, au cours d’une mission qui tournera mal elle se retrouvera en fuite avec un enfant, innovation technologique que toutes les corporations s’arrachent. Ne sachant qui est un allié, qui est un ennemi, elle va devoir trouver un refuge sûr pour l’enfant et l’y mener à bon port. De Londres à New York en passant par Shanghai ou le grand canyon son parcours sera largement mouvementé.
Si la fusion entre les deux scénaristes est si forte qu’il est difficile de déterminer quelle part revient à Duncan Jones, quelle part à Alex de Campi, ce n’est pas le cas du dessin. Pas moins de vingt-neuf artistes mettent en image cette histoire, chacun avec sa patte et sa perception de l’histoire. Pour autant ces changements incessants de style ne sont pas gratuits, ils correspondent à des passages de l’histoire : quand Madi est en mode bersek, les pages sont volontairement sombres et presque « sales » par exemple. Ce qui obligera le lecteur à lire une première fois l’histoire d’une traite pour en connaître tous les rebondissements (certains prévisibles, d’autres beaucoup moins), puis à la reparcourir plus lentement pour en savourer tous les détails. Mais ce sera un plaisir.

MADI: once upon au time in the future
Scénario de Duncan Jones et Alex de Campi
Illustrations de Dylan Teague, Glenn Fabry, Adam Brown, Duncan Fregedo, Jacob Philips, LRNZ, Ed Ocaña, Ra
úl Arnáiz, André Araújo, Chris O’Halloran, Simon Bisley, Rosemary Valero – O’Connell, Kelly Fitzpatrick, Tonci Zonjic, Skylar Patridge, Marissa Louise, Pia Guerra, Matt Wilson, James Stokoe, R. M. Guéra, Guilia Brusco, Chris Weston, Sergey Nazarov, Rufus Dayglo, Sofie Dodgson, Annie Wu, David Lopez, Nayoung Kim, Christian Ward
Éditions
Z2 Comics

Demain et le jour d’après

Dans la série des livres qui donnent envie de relire d’autres livres, je demande Demain et le jour d’après de Tom Sweterlitsch. Second roman paru en français de l’auteur, mais écrit avant Terminus, ce livre est un thriller cyberpunk particulièrement noir dépeignant une vision des États-Unis traumatisés par l’explosion d’une bombe nucléaire sur son sol, qui a rasé la ville de Pittsburgh.
Dix ans après,
celle-ci n’existe plus que dans l’Archive : une simulation informatique effectuée à partir de toutes les traces laissées par ses habitants, leurs neurospams et les différentes caméras présentes dans la ville. Les survivants éplorés visitent l’Archive pour revivre leurs souvenirs.
John Dominic Blaxton, lui, s’y immerge quotidiennement pour deux raisons : l’une pour faire son travail d’enquêteur pour les a
ssurances et l’autre pour retrouver jour après jour sa femme, morte dans l’explosion. Jusqu’au jour où il tombe sur l’affaire de trop, et se retrouve au cœur d’une machination mélangeant politique, perversion meurtrière et grand capitalisme.
Les États-Unis dépeints par Tom
Sweterlitsch sont particulièrement glauques. La devise non officielle se résume à « Achetez américain !! Baisez américain !! Vendez américain !! ». Avec le neurospam directement implanté sur la boîte crânienne de la plupart des adultes, ceux-ci sont exposés en permanence au pire de la publicité et des tréfonds du Web : propagande pour les drogues et le sexe tarifé sous toutes ses formes directement sur la rétine, classement télévisé en temps réel des meilleurs suicides et des plus belles victimes de féminicides avec mise en avant des aspects les plus privés de leurs passés, retour des exécutions publiques télévisées en guise de lancement de la Fashion Week, etc. Il faut avoir le cœur bien accroché pour lire Demain et le jour d’après. Tout comme il faut l’avoir pour lire Le Quatuor de Los Angeles, d’un certain James Ellroy.
Et le protagoniste de Demain et le jour d’après aurait pu être un personnage d’Ellroy. Comme eux, il est dépressif (et plus exactement souffrant d’un syndrome de stress post-traumatique) qu’il soigne à coup de drogue
s et d’activité compulsive (ses séjours dans l’Archive) ; comme eux, il est obsédé par des femmes mortes qu’il tente de sauver ou de réhabiliter alors même que son univers se détériore. Comme Le Dahlia noir, Demain et le jour d’après est un thriller parlant du deuil, de l’absence, de la culpabilité du survivant et d’un monde en pleine déliquescence. Sauf que nous sommes ici dans un futur possible, où la déconnexion n’existe quasiment plus et où tout se joue sous le regard avide de tous. Attention néanmoins, Demain et le jour d’après est un premier roman, et il n’est pas exempt de défauts. Contrairement à Terminus, le démarrage est lent et il y a quelques longueurs. Toutefois, au final, il vous happe et vous ne le lâchez plus jusqu’à la dernière ligne.

Demain et le jour d’après
de
Tom Sweterlitsch
Traduction de Michel Pagel

Éditions
Albin Michel

24 vues du Mont Fuji, par Hokusai 

J’ai beau adorer Roger Zelazny, j’aurais mis près de deux ans entre l’achat et la lecture de 24 vues du Mont Fuji, par Hokusai, un court texte paru en 2017 dans la collection Une Heure-Lumière de Le Belial’. Effectivement ce titre tranche par rapport aux textes les plus connus de sa bibliographie car, pas aussi enlevé de d’autres, plus introspectif. Et pourtant, au fur et à mesure, les thématiques de la divinité et de son rapport à l’humain présentes dans nombre de ses œuvres apparaissent.
24 vues du Mont Fuji, par Hokusai nous met dans la peau de Mari, une veuve d’âge indéterminé de retour dans son Japon natal pour un pèlerinage très personnel s’appuyant sur différentes estampes d’Hokusai représentant le mont Fuji. Peu à peu, la lecture nous montre une femme à bout de force, mais également engagée dans une lutte mortelle pour son humanité avec… feu son mari ?
Au départ très contemplative, cette novella est une lecture parfaite pour une fin de soirée ou un après-midi de repos. Se plaçant en permanence du point de vue de Mari, la narration oscille entre l’action, le souvenir et la réflexion. Petit à petit, on comprend que le pèlerinage n’en est pas tout à fait un et que la paranoïa de la protagoniste est pleinement justifiée. Présenté en filigrane, Kit son défunt époux a des motivations moins claires. Mais après tout le monde ne manque pas d’exemple tragique d’hommes ne supportant pas que leurs compagnes aient une vie après eux, même par delà la mort. Kit en est finalement un exemple parmi d’autres. Petite précision, le texte de Roger Zelazny a été écrit en 1985 à l’heure où les réseaux informatiques n’étaient encore pas du tout grand public et pourtant il reste remarquablement d’actualité. La technologie décrite ayant moins vieilli que celle du Samouraï virtuel ou de Neuromancien.


24 vues du Mont Fuji, par Hokusai
de Roger Zelazny
traduction de Laurent Queyssi
Éditions Le Belial’