Carbone modifié (Altered Carbon)

Une fois n’est pas coutume, ce livre est présenté sous son titre en version française et son titre original. Pourquoi ? Tout simplement parce que la série Netflix adaptant ce livre sera lancée sous le nom anglais le 2 février. Avant de la voir, j’ai donc voulu me rafraîchir la mémoire avec Carbone modifié de Richard Morgan, dont j’avais dévoré la trilogie (Carbone modifié, Furies déchainées et Anges déchus) lors d’une opération promotionnelle il y a trois ans.
À la relecture, les défauts de Carbone modifié m’ont sauté aux yeux : une tendance à se complaire dans le voyeurisme pas toujours bien amenée, des facilités d’écriture douteuses. Mais l’essentiel est là. C’est un très bon polar futuriste où toute la crasse d’une excellente « Série noire » se mêle à certaines interrogations cyberpunk intéressantes. De quoi s’agit-il ? Takeshi Kovacks, ancien des Corps Diplos, une unité militaire d’élite des Nations Unies en charge de mettre au pas les colonies stellaires récalcitrantes, se retrouve sur Terre pour enquêter sur un suicide dont la victime pense qu’il pourrait cacher un meurtre. Vous avez bien lu. La victime elle-même est bien vivante et veut qu’on découvre son meurtrier. En effet, dans le monde de Takeshi Kovacs, les esprits peuvent être téléchargés dans des corps humains produits de façon naturelle ou synthétique avec des améliorations intégrées. Pour qui a de l’argent, la mort n’est plus que temporaire, et les peines de prison se sont transformées en stockage virtuel avec la location du corps des prisonniers à des gens devant voyager hors planète ou ne voulant pas risquer leurs corps d’origine. Sur Terre, une seule minorité résiste à l’enveloppement, les catholiques fervents qui y voient un obstacle à leur dogme religieux. Sur cette trame, Richard Morgan a construit une enquête policière pleine de rebondissements où chaque personnage avance masqué, soit parce que ses intentions ne sont pas claires, soit parce que la chair qu’il ou elle porte ne lui correspond pas. Et pour une fois, le côté cyberpunk étant tellement éloigné de ce qu’offrent les possibilités informatiques actuelles, il n’a pas ce côté obsolète que peut avoir Le Samouraï virtuel. Si vous voulez découvrir Altered Carbon avant de le regarder sur Netflix, je ne peux que vous encourager à le lire, et à poursuivre avec les deux tomes suivants. Même si en pratique, les trois histoires sont indépendantes les unes des autres.

Carbone modifié (Altered Carbon) de Richard Morgan
Traduction de Ange
Éditions Milady

Et en bonus, la bande-annonce de série Netflix :

Le Samouraï virtuel

Être spécialiste d’un genre littéraire ne laisse pas à l’abri d’avoir de grosses lacunes. Ainsi depuis ma lecture de Neuromancien et de Mona Lisa s’éclate de William Gibson dès leurs sorties françaises en poche, peu de livres dans la catégorie cyberpunk m’avaient échappé. Sauf, et c’est plutôt surprenant, car j’ai lu de nombreux autres titres de l’auteur dont le récent Reamde, Le Samouraï virtuel (Snow Crash) de Neal Stephenson. Erreur réparée ce week-end en tombant totalement par hasard sur un exemplaire passablement abimé dans un vide-grenier.
Et là, la critique n’est pas aisée. À la pointe de la modernité à l’époque de son écriture en 1992, le moins qu’on puisse dire est que techniquement, Le Samouraï virtuel a pris un sacré coup de vieux. Le Metavers s’est effondré ou éparpillé façon puzzle à la façon d’un Second Life ou autres mondes virtuels passés de mode depuis l’avènement des réseaux sociaux, eux-mêmes en pleine mutation permanente. Côté politique, capitalisme ou non, les différents franchulats et autres banlises présentés dans ce livre sont loin d’être similaires. Même si certaines comme la Nouvelle-Afrique du Sud ou l’importance du prosélytisme religieux ont une vraie résonance dans notre époque actuelle (étrangement en plus violent dans la réalité je trouve). Enfin, avouons-le : le tout nucléaire pour alimenter les principales nouveautés du moment (des chienchiens de garde à Raison en passant par des motos ou des poids lourds), est sacrément daté. Et a des vieux relents de nanars de SF des années 80.
Côté récit, l’histoire est prenante et les deux protagonistes principaux ont un ton mordant et acide bien rafraichissant. Certaines scènes ou réflexions de personnages sont si grotesques que j’en éclatais de rire dans le métro. L’action progresse également très vite malgré quelques longueurs nécessaires pour expliquer tel postulat technique, biologique ou religieux. Et justement là est le cœur de l’intrigue. La Snow Crash elle-même, au départ à la fois virus informatique dans le monde virtuel et drogue IRL (In Real Life — dans la vie réelle), se révèle au fil du temps être une version moderne d’un virus antique élaboré biologiquement par des intellectuels sumériens. Vous êtes perdus ? C’est normal : mélanger linguistique et résultats biologiques est déjà assez complexe à suivre sans en plus y rajouter une surcouche binaire pour obtenir un hybride biocybernétique. Après tout, il y a bien des expériences en cours pour stocker des données dans de l’ADN. Pourquoi pas y stocker des applications informatiques ? Le pont entre la linguistique et une maladie contagieuse aussi rapide que celle dépeinte dans le livre me semble plus difficile à franchir pour ma crédulité. Au final, lu en 2017, Le Samouraï virtuel est un bon petit thriller qui fleure bon la nostalgie technologique avec une forte dose de sarcasme et de dérision très plaisante. Seul reproche, la couverture de l’édition de poche est à côté de la plaque. J’aime beaucoup le style de Manchu, mais son samouraï n’a quasi rien de commun avec Hiro Protagoniste (vous l’avez deviné le protagoniste de l’histoire) qui est un métis né d’une mère coréenne et d’un père noir américain. Identité tellement visible qu’à plusieurs moments dans le récit, elle se retourne contre lui.

Le Samouraï virtuel de Neal Stephenson
Traduction de Guy Abadia
Éditions Le livre de Poche