Widjigo

1793. Un jeune lieutenant de la toute nouvelle République française est chargé d’arrêter un vieux noble breton. Coincé par la tempête avec lui dans la tour où ce dernier s’est réfugié, il va écouter toute la nuit son histoire en échange de sa reddition. Et plus particulièrement les événements qui ont suivi en 1754 son naufrage à Terre-Neuve…
Avec Widjigo, Estelle Faye revisite l’un des mythes les plus connus d’Amérique du Nord : le Wendigo (Wìdjigò étant le nom algonquin de cette créature). Au lieu de faire de son récit, un simple polar horrifique où la créature tiendrait le rôle d’un slasher et cherchant à savoir si le monstre poursuivant les survivants est bien extérieur au groupe et d’origine surnaturelle, Estelle Faye nous raconte avant tout une histoire de vengeance, de culpabilité et de recherche de rédemption bien humaine. À travers le personnage de Justinien de Salers, jeune noble ayant fui la Bretagne et l’emprise paternelle pour s’étourdir de plaisir à Paris avant de finir ivrogne prêt à tout en Acadie, elle propose un regard décalé aussi bien sur les prémisses de la Révolution française que sur la vie dans les colonies américaines. Les différents naufragés (coureurs des bois, pasteur puritain et sa fille adolescente, matelot, officier anglais ou noble déchu) ont tous quelque chose à cacher, une vengeance à exercer ou un secret honteux à se faire pardonner. Et un à un, ils seront éliminés de façon aussi originale que sanglante.
Longtemps, malgré son titre, le livre laisse planer le doute : sommes-nous dans un récit fantastique ou non ? Tout comme les meilleures histoires de fantômes du Nouveau Monde telles que pouvaient les conter Washington Irving, Edgar Allan Poe ou Ambrose Bierce, dans Widjigo, le voile se lève dans le dernier quart. Et la résolution qui par certains côtés aurait pu se prévoir s’avère finalement une belle pirouette renvoyant dos à dos la justice des hommes et les forces de la Nature. Parfaite lecture pour un soir pluvieux d’automne, Widjigo est un conte horrifique et philosophique envoutant.

Widjigo
d’Estelle Faye
Éditions Albin Michel

The Boy with Fire

Vendu par Netgalley comme un mélange entre Dune et La guerre du Pavot, The Boy with Fire est surtout un excellent premier roman et début de trilogie. Aparna Verma y décrit ce qui semble un thème assez classique en fantasy : une histoire de vengeance, de rédemption et de découverte de ses propres pouvoirs. Mais elle le place dans un univers résolument de science-fiction avec des holopads en guise de smartphones, des robots et armures à retour de force pour l’entraînement des soldats, toute une série de véhicules flottants (avec ou sans utilisation du champ magnétique) et des armes à impulsion laser.
The Boy with Fire est basé
sur Sayon, une planète qui à l’image de Madripoor et ou de celles de l’Empire dans Dune, a été colonisée depuis des millénaires par l’espèce humaine (et assez longtemps pour que certains membres changent d’apparence comme les Yumi aux cheveux tranchants ou les Jantari aux yeux décolorés). Nous y suivons en parallèle deux destins : celui d’Elena, héritière du trône de Ravence à quelques semaines de son couronnement, qui se révèle incapable de maitriser la voie du feu (ou Agneepath) comme l’ensemble des monarques avant elle ; et celui de Yassen, orphelin métis de deux nations en guerre et assassin en fuite qui tente de se reconstruire et de trouver sa liberté en acceptant l’offre d’un vieil ami. Et pourtant, rien ne se passera comme prévu. Les deux protagonistes auront leurs lots d’épreuve et devront remettre en cause certaines de leurs certitudes. Mais, The Boy with Fire n’est pas aussi prévisible que prévu et l’ensemble des personnages — et pas uniquement Elena et Yassen — sont attachants, et tout en nuances. Si les parallèles avec Dune (Yassen en Dr Yueh jeune par exemple, Elena en mélange entre Paul et sa fille Ghanima, etc.) et La guerre du Pavot (que je n’ai pas aimé) sont évidents, ils ne gênent pas la lecture et surtout, The Boy with Fire n’est pas une énième resucée de ces histoires. L’utilisation d’éléments de la culture desi (c’est à dire venant du sous-continent Indien – Inde, Pakistan, Sri Lanka, Bangladesh et la diaspora qui en découle) par petites touches dans le mode de vie de Ravence et par l’utilisation de certains concepts et non en calquant des dieux et des avatars connus dans l’histoire, aide également à se plonger dans cette épopée très originale. Pris un peu au hasard, j’ai eu un gros coup de cœur pour ce livre et je guette déjà la sortie du tome 2.

The Boy with Fire
d’ 
Aparna Verma
Éditions
New Degree Press

Eurydice déchaînée

Le plus souvent, le roman graphique est une sous-division de la bande dessinée indiquant que le volume entre vos mains a un début et une fin indépendants, y compris de la série dans lequel il s’inscrit éventuellement. Le plus souvent, mais pas toujours… Tout au milieu du monde , déjà édité par Les moutons électriques, défiait les conventions en mêlant textes et dessins pour construire une histoire en soi. L’un de ses auteurs, Melchior Ascaride, récidive avec Eurydice déchaînée en se chargeant seul de l’histoire, de l’illustration, de la mise en page et même du café ! Et pour l’occasion, il revisite la mythologie grecque et sème la zizanie des Enfers au sommet de l’Olympe.
Tout commence par le mythe d’Orphée et d’Eurydice. Petit rappel des faits : la belle dryade ayant été empoisonnée par une vipère, elle est précipitée aux Enfers. Son époux Orphée, aède à la voix mélodieuse, descend vivant dans le royaume d’Hadès pour y rechercher sa douce. Mission accomplie à une condition : Eurydice le suivra mais il ne devra pas se retourner avant d’être sorti des Enfers pour qu’elle regagne également le monde des vivants. Or… Alors que la lumière du jour commence à réchauffer le fantôme d’Eurydice, le poète se retourne, condamnant son épouse au trépas définitif et accédant, lui, à la gloire d’une belle chanson triste narrant ses exploits.
Sauf que Eurydice n’est pas dupe. Elle est même furieuse de s’être ainsi fait roulée. Et elle n’aura de cesse que de s’être vengée de son époux, des dieux et de la destinée qui condamne toujours dans les femmes, qu’elles soient déesses ou mortelles, pour les fautes des hommes. Et Eurydice déchaînée sera le récit de la traversée des Enfers et de la vengeance de la dryade. Et de ses divers rencontres entre ennemis (comme le méconnu Eurynomos) et alliés étonnants (Tirésias et Styx par exemple). Au passage l’auteur règle ses comptes avec la mysoginie profonde de la mythologie grecque où, comme dans les lutes actuelles du féminisme, certaines déesses, par lâcheté ou ambition, se rangent à la cause des mâles. Il n’oublie pas au passage que cette force du destin patriarcale fait également des victimes masculines, son Persée culpabilisant pour son rôle dans le meurtre de Méduse en étant le parfait exemple. En alternant texte et dessins, en jouant avec les couleurs et la mise en page, Melchior Ascaride met son lectorat dans la peau de la dryade : tour à tour furieuse, épuisée, inquiète voire heureuse. Attention, pour savourer pleinement ce livre, il vaut mieux avoir de solides connaissances en mythologie grecque, et ne pas avoir peur du mélange entre les différents vocabulaires. La nymphe n’a pas la langue dans sa poche !

Eurydice déchaînée
de Melchior Ascaride
Éditions Les moutons électriques

The Only Good Indians

J’en ai lu des histoires de fantômes et de possession. J’en ai lu des histoires de vengeance. Mais je dois dire que The Only Good Indians est la première du style où le monstre est un grand herbivore peu connu pour son caractère offensif au naturel : le wapiti. Et on ne parle pas d’un vieux mâle voulant protéger sa harde, non. Mais d’une jeune femelle tuée avant même sa première mise bas.
En résumé, le dernier roman en date de Stephen Graham Jones n’a rien d’impressionnant : quatre Indiens Blackfeet ont braconné le dernier samedi avant Thanksgiving
sur les terres des Anciens. Ils ont fait un carton sur un troupeau de wapitis, tuant neuf bêtes avant d’être rattrapés par le garde-chasse. Dix ans plus tard, les wapitis tués et en particulier l’une d’entre eux, se vengent…
À la lecture, The Only Good Indians est un mélange détonnant entre l’horreur gothique de Shirley Jackson ou d’Henry James, du sens du détail et du grotesque du quotidien de John Irving et d’une plongée dans la vie d’Indiens Blackfeet (et Crow pour partie) au 21
siècle, qu’ils soient encore dans la réserve ou non.
Le roman ne se lit pas d’une traite, et il met du temps à se dévoiler. La mort du premier chasseur, Ricky,
peut paraître comme un banal fait divers dû à une consommation excessive d’alcool. Lorsqu’on passe à Lewis, les premiers indices sont posés, mais une fois de plus : tout est ambiguë. Est-il hanté par un fantôme animal ? Ou sa culpabilité le fait-elle halluciner ? Il n’y a qu’une fois de retour dans la réserve que le voile est levé. Même si pour vengeresse qu’elle soit, l’âme du wapiti reste une cervidé dans sa tactique. Elle ne se révèle au grand jour que rarement et n’agit le plus souvent que dans l’ombre, soit quand aucun témoin ne sortira vivant de la scène soit en manipulant ses victimes.
Attention cependant, ayez le cœur bien accroché. Pour un livre de genre, The Only Good Indians ne contient que peu de scènes horribles. Cependant, quand elles sont présentes, l’auteur ne prend pas de gants et, sans rajouter de l’hémoglobine à outrance, ne lésine pas sur les détails. Quant à l’atmosphère du roman,
elle varie d’un chapitre à l’autre suivant les personnages suivis, mais offre à chaque fois une plongée dans la vie et l’âme de l’intéressé passionnante. J’avoue avoir eu un gros coup de cœur pour Denorah et son père. Et, à la différence de Galeux, j’ai aimé mettre un nom sur les narrateurs.
Si vous ne lisez pas en anglais, patientez quelques mois, il semblerait qu’un éditeur français le publie prochainement. À suivre ?

The Only Good Indians
de Stephen Graham Jones
Éditions Simon and Schuster