Storm of Locusts — The Sixth World T.2

Vous le savez déjà, j’aime la mythologie et l’urban fantasy. Une nouvelle série de ce genre mêlant les deux ne pouvait que séduire la fan de Rick Riordan qui sommeille en moi. D’autant plus que The Sixth World de Rebecca Roanhorse s’adresse à un public plus adulte que celui de Rick Riordan sans pour autant céder, pour l’instant, aux sirènes de l’érotisme ou de la romance classiques dans ce genre d’ouvrage. Si le premier livre, Trail of Lightning est disponible depuis peu en français sous le titre La piste des éclairs, il ne fait que poser les bases de ce monde. Je l’ai trouvé pour ma part plus convenu et moins intéressant que ce tome 2, Storm of Locusts.
Avant d’entrer dans le vif du sujet, posons les bases. The Sixth World se passe dans u
n futur pas si lointain où changements climatiques et catastrophes sismiques ont complètement ravagé la face du globe et rogné considérablement l’Amérique du Nord. Seul territoire à peu près épargné par les Grandes eaux (the Big Waters en VO), le Dinétah, le territoire d’origine des navajos à cheval sur le Nouveau-Mexique, l’Utah, le Colorado et l’Arizona. Protégés par des murailles quasi mystiques, les gens de ce territoire doivent composer avec les monstres, les héros et les dieux de la mythologie Diné (comme les Navajos se nomment eux-mêmes). Parmi eux, Maggie Hoksie est devenue par un malheureux concours de circonstances, tueuse à gages spécialisée dans les monstres.
Dans Storm of Locusts, elle va affronter le White Locust, le leader d’un culte religieux apocalyptique qui s’en prend tout autant aux religions chrétiennes survivantes (dont les Mormons de l’Utah et leur fondamentalisme) qu’aux puissances des Diné. Ayant pris sous sa coupe deux proches de Maggie,
celle-ci va se lancer à sa poursuite et devoir affronter le monde extérieur. Si Trail of Lighning m’avait un peu lassé avec le côté classique de la guerrière indépendante avec un fort (mauvais) caractère, un passé violent qui l’a traumatisé lancée dans une quête de rédemption, Storm of Locusts s’avère plus complexe et plus profond que le précédent.
Au-delà d’un simple enchaînement d’action et de répliques cinglantes entre les divers personnages, Rebecca Roanhorse va parler sans y toucher de sujets plus graves : l’exploitation des terres indiennes par les compagnies pétrolières ou minières, la coutume des « child brides »
toujours présente aux États-Unis, les incohérences du fondamentalisme religieux mêlé au capitalisme à tout crin. Attention, cela reste un roman d’urban fantasy et non pas un traité politique, mais ces détails donnent plus d’épaisseur au roman et aux personnages. Storm of Locust approfondit également la mythologie Diné au-delà du mythe des héros jumeaux fils du Soleil, et de Coyote (Ma’ii). Nous y faisons ainsi connaissance avec d’autres dieux comme Tó Neinilii qui commande à la pluie ou Nohoilpe le dieu des jeux de hasard. Et nous en apprenons plus sur les différents clans qui donnent des pouvoirs surnaturels aux personnages. De quoi passer quelques heures passionnantes à s’évader dans l’Ouest sauvage.

Storm of Locusts
de Rebecca Roanhorse
Éditions Saga Press

A Key, an Egg, an Unfortunate Remark

Après une lecture aussi exigeante que la dernière chronique, j’avais besoin de quelque chose de plus léger. Et pourquoi pas un « whodunit » policier à la Agatha Christie ? En y ajoutant de la magie, des vampires et des loups-garous ? Bonne idée. Et c’est ainsi que suite à un article publié sur Tor.com, A key, an Egg, an Unfortunate Remark d’Harry Connolly a atterri dans ma liseuse.
Ce roman policier d’urban fantasy diffère du reste du genre par sa protagoniste principale. Marley Jacobs est en effet une vieille femme riche et excentrique. Refusant d’ouvrir elle-même les portes, elle est connue pour ses bonnes œuvres et ses soirées extravagantes. Quand l’un de ses neveux est retrouvé la gorge tranchée, semble-t-il, suite à une attaque de vampire, elle va mener sa propre enquête avec l’aide de son autre neveu. Et retrouver au passage ses talents de sorcière et de négociatrice au sein du demi-monde surnaturel de Seattle.
Comme dans les romans d’Agatha Christie, nous allons suivre son enquête dans les pas de son assistant de neveu. Celui-ci va découvrir le vrai visage de sa tante et du monde qui l’entoure à cette occasion. Toutefois le fait d’avoir une vieille dame devenue adepte de la non-violence comme personnage principal n’empêche pas A key, an Egg, an Unfortunate Remark d’être bourré d’action et de péripétie. J’avoue ne pas m’être ennuyée une seule seconde durant les 416 pages de ce livre. Même si certains personnages, comme Nora et Audrey, pêchent par l’incohérence de leurs réactions, l’histoire est très agréable. Certaines des explications sur les phénomènes surnaturels que sont les fantômes ou les dragons ne sont pas inintéressantes du tout. Et j’ai apprécié d’avoir enfin une histoire d’urban fantasy sans une once de romance dedans. Le parfait intermède entre deux lectures denses.

A key, an Egg, an Unfortunate Remark
d’Harry Connolly
http://harryjconnolly.com

Vamp City

L’un de mes « plaisirs coupables » en littérature reste la bit-lit, à condition qu’elle ne s’encombre pas trop de romances. Quand Gryphonwood Press a laissé un message sur Twitter pour dire que le premier roman d’une nouvelle série était diffusé gratuitement pendant 24 h, je me suis laissée tenter. Et finalement, même si ce n’est pas de la grande littérature, ce Vamp City de C.D.Brown se lit très bien et permet de passer agréablement une paire d’heures. Il s’agit même plutôt d’un mélange des genres dans ce que, de ce côté de l’Atlantique, nous appelons les romans de gare.
Née en Louisiane au 19
siècle, la vampire Sophia Fontanelle doit quitter La Nouvelle-Orléans où sa cabale a été décimée par des loups-garous et refaire sa vie à Los Angeles. Dans cette ville ouverte où toutes les variations du vampire existent, de l’adorateur du soleil perdu au cliché ambulant de l’âge d’or hollywoodien, elle doit refaire sa vie de zéro. Et, étant la plus ancienne des vampires, la voici propulsée shérif chargé de maintenir la paix entre les différents groupes vampiriques. Alors que certains s’agitent dans l’ombre pour prendre le pouvoir.
Reprenant les codes des séries policières, Vamp City transporte la guerre des gangs dans un milieu vampir
ique, sans pour autant être un décalque de Vampire la Mascarade. Nous y retrouvons des mafieux, des hippies, des Glamazones, des gangs de latinos et de Noirs de South Central, des petits génies de l’informatique. Et des avocats aux dents aussi longues métaphoriquement que physiquement.

opossum avec un raisin
Imaginez ceci faisant 1m80 et suspendu d’un lampadaire en plein Los Angeles. Vous avez le garou de C.D.Brown devant vous.

 

Certains clichés de la bit-lit sont bien présents, notamment la protagoniste, Cajun pur jus ex-prostituée du Quartier français sauvée par un vampire au grand cœur, ou des attirances compliquées entre vampires et garou, ou encore  une tendance au « véganisme » à la sauce vampire (c’est-à-dire boire du sang animal plutôt que du sang humain si possible). Mais pour une fois, C.D.Brown les détourne avec humour. Ainsi son garou n’est pas un croisement entre un humain et un loup, mais entre un homme et un opossum, qui conserve sa taille humaine une fois transformé. De même, le fait que certains vampires préfèrent se rabattre sur du sang animal donne l’occasion d’avoir de véritables dégustations des différents liquides avec des commentaires dignes des meilleures publicités pour le Beaujolais nouveau. Ainsi, le sang de thon a une fraîcheur de « sushi », celui de poulet a un goût de maïs et de foin et celui de canard colvert de sauvagine et de vase.
C.D.Brown modernise également le genre en imaginant une version vampirique de Facebook dont les pages s
ont régulièrement piratées et détournées à des fins politiques par les différents gangs ou l’usage des outils de communication et surveillance moderne pour pallier certains inconvénients de la condition vampirique. Il utilise aussi certains clichés du vampire comme la possibilité de se changer en brume ou en chauve-souris avec une certaine malice.
Vous l’aurez compris, Vamp City de C.D.Brown ne révolutionnera ni la littérature vampirique ni l’urban fantasy. Mais ce roman propose suffisamment d’originalité, d’action et d’humour pour en faire une lecture plus qu’agréable dans les transports ou lors d’une nuit d’insomnie.

Vamp City
de C.D.Brown
Éditions
Gryphonwood Press

Notes de lectures estivales

Les vacances sont également le temps de lire ou relire des livres. Tous ne méritent pas une chronique dédiée, par leur qualité, leur sujet ou par le fait qu’ils se rattachent à d’autres livres. Voici néanmoins un aperçu de mes dernières lectures

Lies Sleeping

Je vous ai parlé de Rivers of London, n’est-ce pas ? Depuis les deux premiers livres de la série lus et chroniqués, j’ai continué les aventures de Peter Grant (en romans uniquement je n’ai pas plongé dans les comics). Cette dernière histoire, Lies Sleeping, marque la fin de l’affrontement de Peter Grant avec Mr Punch d’un côté et avec The Faceless Man de l’autre, en attendant l’entrée dans un nouveau cycle d’aventure à l’automne. Ici, le jeune homme se débrouille de mieux en mieux avec la magie et la psychologie des créatures surnaturelles. Il a tout de même quelques difficultés pour effectuer correctement son travail de policier et gérer sa vie de famille, et surtout sa belle-famille. Passé l’effet de surprises de Rivers of London, le reste de la saga de Peter Grant constitue une série d’urban fantasy plaisante à lire et solide. Même si chaque volume se distingue peu des précédents. À lire pour les amateurs du genre.
Lies Sleeping
de Ben Aaronovitch
Éditions Gollancz

Noire Magie

En été, je consomme beaucoup de livres d’horreur. Et la vieille collection Pocket Terreur reste l’une de mes sources favorites. Ce Noire Magie de Tom Tryon est un cas à part. Entamé dans la plus haute antiquité égyptienne, il se déroule ensuite dans une version moderne de New York avec la rencontre entre un magicien de rue et un sorcier hors d’âge. Plaisant à lire avec des tournures de phrases virevoltantes, le rythme est en revanche plutôt lent et l’action tarde à décoller. Ce qui est dommage pour ce type d’ouvrage. Attention si le texte a été écrit à la fin du 20e siècle, il y a dans certaines descriptions des relents racistes assez désagréables.
Noire Magie
de Tom Tryon
traduction de
Elisabeth Vonaburg
Éditions
Pocket

Moi, Lucifer

Voici un livre que j’aurais aimé aimer. Hélas, le texte est tellement décousu et répétitif que je l’ai abandonnée en cours de route sans la moindre envie de le reprendre. L’histoire se veut une autobiographie de Lucifer lui-même, coincé dans le corps d’un écrivain raté pour un mois avant de potentiellement regagner sa place au Paradis. N’est pas John Milton qui veut, et Glen Duncan est loin d’avoir le talent de son prédécesseur. L’accumulation d’allusions grossières pour choquer le lectorat ne fait que le lasser sans être justifiée par une vraie intrigue. À éviter !
Moi, Lucifer
de Glen Duncan
traduction de Michelle Charrier
Éditions Folio SF

C’est dans la poche !

En lectrice de science-fiction de longue date, le nom de Sadoul ne m’était pas inconnu que ce soit par la fille, Barbara, spécialiste des vampires ou par le père, Jacques, grâce à qui bien des noms de la science-fiction anglo-saxonne ont été découverts en France. Ce livre de souvenirs raconte les aventures professionnelles du père de ses débuts à la faculté à Paris à son départ à la retraite. Le tout est traité par année en mettant face à face la grande actualité et le quotidien de Jacques Sadoul. Que le personnage vous soit sympathique ou non (et vous changerez plusieurs fois d’
avis au cours de ces pages), cette autobiographie se lit avec grand plaisir. Elle fourmille d’anecdotes non seulement sur le monde de la science-fiction, mais également sur celui de la BD et le milieu de l’édition et de la presse en général. À charge pour le lecteur de démêler la réalité des enjolivements.
C’est dans la poche !
de Jacques Sadoul
Éditions
J’ai Lu

Literary Life

Si vous travaillez de près ou de loin dans le monde du livre, ou si vous avez des personnes de cet univers dans votre entourage, cette BD est un petit bijou. Elle vous fera sourire, rire, mais également grincer des dents au fil des pages. À travers de différentes chroniques, la caricaturiste Posy Simmonds se moque des travers des auteurs, des éditeurs, des chroniques, des libraires, bref de tout le petit microcosme littéraire. Mais toujours avec une certaine tendresse, mélangeant douceur et acidité à la manière des meilleures marmelades britanniques.
Literary Life
de Posy Simmonds
traduction de Lili Sztajn et Corinne Julve
Éditions Denoël

Le bibliomancien

Quel amoureux de livres n’a pas rêvé que le monde décrit entre les pages soit aussi réel, voire plus, que celui dans lequel il se trouve ? Qui n’a pas voulu posséder un objet magique comme l’épée vorpale chère à Lewis Carroll ou Le Guide du routard galactique et sa couverture si rassurante ? Lecteur avide en plus d’être écrivain, Jim C. Hines a inventé un univers d’urban fantasy où la magie est tirée au sens propre des livres.
Dans Le
bibliomancien, premier tome de la série Magie Ex Libris, il nous présente Isaac Vainio, bibliothécaire dans un coin perdu du Michigan et son araignée inflammable, Titache. Lorsque trois vampires « pailletés » attaquent et démolissent son lieu de travail, il va devoir réutiliser sa magie après deux ans d’abstinence. Et comme tout bon livre de fantasy, cette action va le lancer dans une quête pour savoir qui se trouve derrière la guerre en cours entre les différentes espèces de vampires et les Gardiens, l’ordre qui empêche les créatures surnaturelles de se dévoiler et de détruire ou asservir l’humanité. Et si le problème se trouvait justement niché au cœur de cette organisation.
Avec une telle trame, Jim C. Hines aurait pu écrire un roman d’urban fantasy de plus vite lu et vite oublié. Si effectivement Le bibliomancien se lit très vite, il reste en mémoire. En effet, c’est une véritable ode aux littératures de l’imaginaire dans leur ensemble.
Il mêle habilement les références, l’action et l’humour pour finir par faire un livre plus profond qu’il n’y paraît au premier abord. Personnellement je ne pouvais qu’approuver la façon dont Isaac utilise les boucliers personnels sortis de Dune, et j’avoue avoir été étonnée de trouver Ponce de León dans un rôle clé aux côtés de Johannes Gutenberg, imprimeur ayant ici pris la place de Merlin comme sorcier suprême. Au final, Le bibliomancien forme une histoire plaisante qui pourra donner aux plus jeunes l’envie de découvrir les livres dont sont tirés certains artefacts. L’Atalante y a d’ailleurs songé en listant à la fin de l’ouvrage l’ensemble des livres cités dedans, et en précisant lesquels sont fictifs.

Le bibliomancien
de Jim C. Hines
Traduction de Lionel Davoust
Éditions L’Atalante

Rivers of London

En dehors des livres, j’aime beaucoup les films impliquant le duo Simon Pegg et Nick Frost. Et donc quand j’ai lu que leur maison de production voulait adapter une série de romans d’urban fantasy, Rivers of London, le nom m’est resté en tête. Quelque temps plus tard, je tombe à nouveau sur Rivers of London avec une promotion sur les livres en numérique (2,45 € l’un pour les titres les plus anciens), je saisis l’occasion de découvrir donc la prose de Ben Aaronovitch en achetant les deux premiers : Rivers of London et Moon Over Soho.

Comme beaucoup d’histoires d’urban fantasy récentes, il s’agit à chaque fois d’une enquête policière à laquelle se mêlent des éléments surnaturels. Sauf que… Ici, l’histoire se passe à Londres et non aux États-Unis. La bureaucratie de la Met ne permet pas certaines libertés et certains dérapages que peuvent se permettre les détectives privés ou les policiers américains, du moins dans les œuvres de fiction. Sauf que… Le personnage principal, Peter Grant, vient de terminer sa formation initiale de policier et ne sait pas s’il poursuivra sa carrière à patrouiller en uniforme, parmi les détectives ou en gratte-papier dans l’administration. Sauf qu’enfin… Il n’a aucune prédisposition pour le surnaturel, jusqu’à ce qu’un soir il assiste à un meurtre sur Covent Garden, et le principal témoin est un fantôme. Le premier roman, Rivers of London, va introduire Peter Grant à l’univers de la magie telle qu’elle est pratiquée dans les forces de police de Sa Majesté. Il devra résoudre le meurtre de Covent Garden et gérer les rivalités entre deux avatars locaux de la Tamise et leurs descendances. Le deuxième, Moon Over Soho, le montre déjà plus installé dans son rôle d’apprenti sorcier officiel de la police. Il va devoir là se pencher sur de vieilles affaires criminelles du Soho des années 60 et dévoiler un pan du passé de personne qui lui sont proche : son père, ancien jazzmen, et son mentor, bien plus vieux qu’il n’en a l’air.
J’avoue que Rivers of London est une excellente surprise. Le livre est suffisamment original dans son explication de la magie et dans la description des différentes divinités et créatures surnaturelles vivant dans Londres. Et j’avoue que l’écriture de Ben Aaronovitch, très
british avec pas mal d’argot local, se dévore très bien. En revanche, même si j’ai apprécié Moon Over Soho, certains clichés apparaissent, notamment celui du héros amoureux de celle qui ne devrait pas, et j’ai peur qu’au final, l’histoire de Peter Grant s’enlise dans des complications de vie privée au détriment des enquêtes. D’autant que Rivers of London est prolifique : outre les romans principaux (sept à ce jour), l’histoire se décline également en comics (six) et une multitude d’histoires courtes éparpillées entre les différentes éditions et le web. De quoi s’y perdre ou se préparer à des heures de lectures intenses. En attendant, j’ai entamé le troisième de la série : Whispers Underground.

Rivers of London
de Ben Aaronovitch
Éditions
Gollancz

Les Chroniques de l’étrange

Débutons l’année avec un genre que j’affectionne particulièrement bien qu’on y trouve du très bon comme du très mauvais : l’urban fantasy. Et plus exactement l’urban fantasy française avec Les Chroniques de l’étrange de Romain D’Huissier. Vous vous doutez que celles-ci appartiennent à la première catégorie.
Cette trilogie a une particularité originale : elle ne se déroule ni à Paris, ni à Londres, ni même en Europe et vous n’y trouverez aucun vampire, elfe, fée ou nain. En effet, les trois romans des
Chroniques de l’étrange (Les 81 frères, La Résurrection du Dragon et Gardiens Célestes) se passent à Hong Kong de nos jours. Ici, la magie et la sorcellerie sont dérivées du syncrétisme religieux propre à l’Asie (animisme, taoïsme, bouddhisme et ses différentes variantes font leurs apparitions) et les monstres sont issus de la mythologie chinoise (même les zombies qui n’ont pas grand-chose à voir ni avec The Walking Dead ni avec les créations de Georges Romero).
Le héros des romans, Johnny Kwan, est exorciste de profession et vend ses talents au plus offrant : mafieux des triades, businessman prospère, simple particulier voulant retirer le mauvais œil de sa maison ou de son échoppe ou encore services de police. Au début de
Les 81 frères c’est justement un inspecteur de police qui le met en relation avec un homme d’affaires amateur d’antiquités pour enquêter sur un cambriolage sanglant. Une relique magique antique a été volée et Johnny Kwan va devoir la retrouver avant qu’elle ne serve dans un rituel qui pourrait plonger Hong Kong d’abord et le reste de l’Asie ensuite dans le chaos. Les deux romans suivants, La Résurrection du Dragon et Les Gardiens célestes sont des suites directes du premier même s’il s’écoule quelques jours à quelques mois entre chaque volume.
L’univers des
Chroniques de l’étrange est plaisant. Ici, même si la vaste majorité des Hongkongais ne savent pas que des créatures magiques existent, celles-ci circulent parmi eux et vivent leur train-train quotidien, prenant métro et ferry au milieu des humains et fréquentant les mêmes restaurants et boutiques. En fait, la plupart des esprits hantant Hongkong sont de bons citoyens, seuls quelques nouveaux venus désorientés et des criminels retors (comme la femme araignée de La Résurrection du Dragon) troublent l’ordre public et nécessite l’intervention d’un exorciste. L’histoire, très calquée dans ses péripéties sur une campagne de jeu de rôle, se lit sans problème. Elle a juste tendance à ouvrir l’appétit, Johnny Kwan ayant la fâcheuse habitude de donner ses rendez-vous professionnels au restaurant et de détailler ce qu’il dévore avec délice. En revanche, les personnages manquent d’un je-ne-sais-quoi pour gagner en profondeur. A deux ou trois exceptions près (la nonne, le fils du parrain d’une des triades), les second rôles sont très rapidement tracés. Dommage.

Les Chroniques de l’Étrange
de Romain D’Huissier
Editions Critic

Lucide — T.1 : Initiation

Quelquefois, il est bon de lire un livre léger et sans prétention. Ayant particulièrement apprécié Le Collectionneur chez Alter Real, j’ai voulu tester un autre livre chez cet éditeur et ai porté mon choix sur Lucide de Soraya Doye. Même si je ne suis pas franchement le cœur de cible marketing pour de la littérature young adult, la couverture m’a attirée. J’avoue un faible pour les améthystes. Ce sont des petits détails dans ce genre qui font parfois pencher la balance…
Si Lucide — T.1 Initiation est une bonne surprise, ce livre n’est pas exempt de quelques défauts comme une romance très convenue avec un retournement final évident, et un équilibre assez étrange entre trop de détails (a-t-on réellement besoin de savoir les moindres détails du mascara ou de la tenue de A. ?) et des incohérences (Depuis quand on peut démarrer en trombe en plein Paris pour aller en voiture au lycée ? Et où Maya trouve-t-elle la place de garer son véhicule en arrivant à l’heure en cours ?). Malgré tout, et si vous n’êtes pas Parisien ces réflexions ne vous viendront pas forcément à l’esprit, Lucide se lit très
bien et raconte une version originale de l’adolescente qui découvre que le monde qui l’entoure n’est pas celui qu’elle connaît et qui va devoir apprivoiser ses nouveaux pouvoirs.
Le jour de ses 18 ans, A.
découvre une étrange marque sur son épaule et rencontre des problèmes de sommeil qui n’ont rien à voir avec l’arrivée du bac dans quelques semaines. Elle va apprendre que, comme sa mère disparue lorsqu’elle avait douze ans, elle fait partie des Lucides, une catégorie d’humain capable d’avoir des rêves conscients et de vivre dans le monde du sommeil comme dans le monde de l’éveil. Certains de ces Lucides ont des pouvoirs dignes de superhéros (dont, ô surprise, A.) et suscitent l’envie d’une mystérieuse faction, les Quartz, qui les fait disparaître. Cette faction s’intéresse très vite à A. et celle-ci va devoir s’allier avec des Lucides sans jamais être sure de pouvoir leur faire confiance tout en n’éveillant pas les soupçons de sa famille et de ses amies.
L’ensemble écrit à la première personne donne une aventure à dévorer très vite, où peu à peu l’on s’attache aux personnages, même si leurs défauts apparaissent de plus en plus flagrants. Ce qui les rend plus réels ? Comme le titre l’indique, Lucide — T.1 Initiation, ce livre est le premier d’une série. Pour ne pas laisser le lecteur sur sa faim, Soraya Doye a justement un peu trop précipité la fin de ce volume. Celle-ci aurait mérité un ou deux chapitres de plus pour être moins embrouillée pour le lecteur. Histoire à suivre au tome 2 ?

Lucide — T.1 Initiation
de Soraya Doye
Éditions Alter Real

The Witches of New York

Entre roman historique et urban fantasy, The Witches of New York d’Ami Mc Kay est décidément un livre à part. Il revisite la figure de la bonne sorcière comme étant le symbole d’une femme forte, indépendante et curieuse de son environnement. Mais, au lieu de placer l’action dans un passé lointain, à la campagne ou dans un univers totalement inventé, il l’intègre au New York de 1880. C’est une période charnière où se croisent les miracles de la science, une extrême pauvreté et des vagues d’immigration successives mêlées aux blessures encore bien visibles de la guerre civile américaine. Le tout fait des rues de la métropole où s’activent nos héroïnes un chaudron idéal pour les avancées sociales et la violence, mais également un abri pour les pires formes d’obscurantisme et de ségrégation.
Dans ce New York de 1880 donc, trois femmes « sorcières » vont se trouver et s’épauler pour faire de leurs faiblesses respectives une force. La plus âgée, Eleanor, est celle qui correspond le plus à la sorcière traditionnelle, tour à tour herboriste, gynécologue avant l’heure et confidente avant tout. Enfant de la ville, défigurée au vitriol par une rivale, Adélaïde est néanmoins la séductrice du trio, mais aussi la diseuse de bonne aventure et la plus intrépide. Enfin, tout juste âgée de 17 ans et venue chercher fortune en ville, la douce et curieuse Béatrice parle aux vivants et aux morts. Ensemble, les trois femmes vont triompher d’un mari jaloux, d’un révérend au fanatisme sanglant et d’une misogynie ambiante particulièrement violente par la force de ses interdits.
Attention, ce roman est très dense. Il ne se contente pas d’aligner les péripéties de nos sorcières. Il prend le temps de détailler la psychologie des différents personnages, ainsi que leur environnement. De plus, la magie n’est quasiment jamais flamboyante. À quelques exceptions près, il serait tout à fait possible d’expliquer de façon rationnelle la magie pratiquée dans ce livre. Seules les fées pourvoyeuses de rêve n’ont pas de cause scientifique, mais de toute façon, hormis le lecteur personne ne les voit. The Witches of New York apporte également matière à réflexion sur ce qui définit une sorcière. Ce terme a longtemps été utilisé pour désigner une femme — ou parfois un homme — ne rentrant pas dans le moule de la société dans laquelle elle vit. D’autant plus si la femme en question va procéder à des avortements à une époque où ils sont interdits, refuser le mariage ou encore chercher l’amour dans les bras d’autres femmes. Si, jusqu’au 18e siècle, ces femmes trop libres finissaient mortes au nom de persécutions religieuses ; au 19e siècle, au nom de la science, elles finissaient souvent à l’asile psychiatrique victimes de traitement de chocs barbares ou en prison. Ces risques bien réels pèsent sur Eleanor, Adélaïde et Béatrice. Leurs sorts, tours et potions ne leur suffiront pas à leur sortir de leurs difficultés. En revanche, leurs intelligences, leurs déterminations et surtout la solidarité dont elles font preuve, malgré leurs désaccords, sont leurs meilleures armes.
Vous l’aurez compris, même si l’action est bien présente dans The Witches of New York, ce livre est surtout un magnifique portrait de femmes, et une tranche de vie — forcément incomplète — sur une époque. Révolue ? Hélas, pas obligatoirement.

The Witches of New York
Ami McKay
Editions Orion

Testament 1, 2 et 3

Testament 1, 2 et 3

L’urban fantasy française de qualité est encore très rare. Et les séries d’urban fantasy avec un début et une fin programmée qui ne s’étale pas sur une dizaine de tomes sont d’une espèce encore plus rare. C’est donc peu dire que Testament, la trilogie de Jeanne-A Debats, est un spécimen excessivement rare.
L’histoire est celle d’Agnès Cleyre, une demi-sorcière affligée de multiples allergies et d’un don pour voir les fantômes, navigant dans un Paris d’un futur relativement proche de nous. Dans les rues bien connues des Parisiens, elle y croise tous les membres de l’Altermonde (loups-garous, vampires, sirènes, sorcières, anges et nymphes). Embauchée dans l’étude notariale de son oncle, elle doit en démêler les imbroglios judiciaires tout en domptant ses propres pouvoirs et en découvrant le secret de ses origines.

Attention, malgré son ton primesautier et sous des dehors légers et humoristiques, les trois volumes de Testament (L’Héritière, Alouettes et Humain.e.s, trop humain.e.s) ne sont pas à mettre entre toutes les mains. Les amoureux d’architectures risqueront de souffrir à certains passages, même si personnellement je me suis régalée de la destruction du centre Beaubourg et du Sacré-Cœur (et, comme Agnès beaucoup moins de la bibliothèque du centre). Et certains passages, notamment ceux où intervient Navarre le vampire, sont particulièrement crus et rappellent des réalités oubliées d’époque lointaine ou non. Ajoutez-y des personnages aux couleurs politiques (variées) mais passionnés et une critique bien sentie du tout sécuritaire que connaît depuis plusieurs années notre pays pour que certaines âmes sensibles se sentent mal à l’aise. Pour les autres, ces trois livres se dévorent littéralement. Même si, effectivement la fin ne peut être que définitive, je n’ai eu qu’un regret en refermant le troisième volume : en avoir fini avec des personnages aussi attachants.

Testament : l’Héritière
Testament : Alouettes
Testament : Humain.e.s, trop humain.e.s
De Jeanne-A Debats
Éditions ActuSF