The Relentless Moon

À l’heure où l’univers de Lady Astronaut of Mars fait ses premiers pas en version française avec la sortie de Vers les étoiles (The Calculating Stars) chez Denoël et de Lady Astronaute, une collection de nouvelles dans le même univers, chez Folio SF, penchons nous sur le troisième roman de cette série conçu par Mary Robinette Kowal : The Relentless Moon.
L’action débute en 1963 et Elma York, l’héroïne des deux premiers romans est en route pour Mars. Sur la Lune, la base est devenue une véritable colonie avec des résidents permanents, un musée et un restaurant (qui comme tout bon cliché américain qui se respecte s’appelle Le Restaurant et est tenu par un couple de Français)… Sur Terre, le programme spatial se poursuit tant bien que mal malgré des tensions croissantes entre les pays membres et une activité renouvelée des Earth First, terroristes voulant arrêter la course à l’espace au profit des populations terriennes.
Dans The Relentless Moon, nous suivons le point de vue de Nicole Wargin, ancienne WASP et faisant partie des six « astronettes » originales comme Elma York, mais également ancienne espionne durant la Seconde Guerre mondiale et femme du gouverneur du Kansas. C’est également une femme fragile, égoïste et entêtée voulant à tout prix cacher son arthrite et son anorexie pour rester dans le programme spatial. Alors que les sabotages se multiplient sur Terre, elle est chargée d’accompagner de nouveaux colons sur la Lune pour s’assurer qu’Earth First ne s’y est pas implanté également. Évidemment, les sabotages sur la Lune commencent dès l’arrivée et, pour corser le tout, une épidémie de polio se déclenche dans la population. La colonie va-t-elle survivre ?
Si The Relentless Moon se lit tout aussi bien que les deux premiers romans, je lui ai trouvé quelques longueurs par rapport aux autres. Sur Terre, l’action tarde à démarrer et sur la Lune, les sabotages s’enchaînent les uns après les autres avant d’être « miraculeusement » résolus dans les deux derniers chapitres. Et personnellement, je me serais passée de l’épilogue en forme de « happy end » de contes de fées. Pour autant, The Relentless Moon arrive à renouveler la série en s’orientant vers une trame différente. Nous ne sommes plus dans un récit pur de conquête spatiale, mais dans un roman d’espionnage qui se passe pour partie dans un environnement clos à 1/6e de G. En changeant de protagoniste, le ton de l’histoire a changé. Nicole Wargin est nettement moins sympathique qu’Elma York, mais elle est également beaucoup plus nuancée. Si le couple qu’elle forme avec son mari est clairement inspiré par celui de Jackie et John Fitzgerald Kennedy, la femme elle-même n’est pas parfaite. Elle fait des erreurs, peut se laisser aveugler par ses obsessions ou sa colère, mais elle en est consciente et les individus qui l’entourent aussi. Du coup, du point de vue des personnages, ce troisième roman est le plus équilibré des trois et humainement le plus intéressant. Le fait est qu’il présente également la vie de ceux et celles restant à terre pendant que leurs conjoints s’engagent dans des missions longue durée, mais également un moment souvent oublié dans les œuvres de science-fiction : la deuxième et la troisième étape de la colonisation. La Lune n’y est plus simplement un but d’exploration scientifique, mais devient un lieu de vie permanent où il faut commencer à réfléchir à une autosuffisance à long terme par rapport à la planète mère… Sans reproduire les mêmes erreurs. Un quatrième roman, The Derivative Base, est annoncé pour 2022 et nous y verrons peut être la deuxième étape sur Mars, à moins d’explorer une autre partie du système solaire ?

The Relentless Moon
De
Mary Robinette Kowal
Éditions Tor

Le garçon et la ville qui ne souriait plus

Voici un livre qui en temps normal n’aurait pas forcément retenu mon attention. Mais il a trouvé le chemin de ma boîte aux lettres, fut lu et s’avéra une bonne surprise. Destiné à un jeune public, comprendre pour adolescent et préadolescent à peu près, Le garçon et la ville qui ne souriait plus ne doit qu’à un seul élément de se retrouver dans une collection dédiée à l’imaginaire : c’est une uchronie où la France de 1858 est un Empire où l’Église et ses normes exercent une pression forte sur la population. Tout le reste ne relève ni de la fantasy, ni du fantastique et encore moins de la science-fiction, mais bien plus classiquement du roman d’aventures et du récit d’initiation. Les anormaux de l’ile de la Cité ne sont que des êtres difformes de naissance ou par accident, malades, fous ou dont le comportement ne correspond pas « aux bonnes mœurs ».
Nous y suivons donc Romain, jeune adolescent de la bonne société qui cherche à échapper au carcan de sa famille en s’encanaillant dans les rues de Montmartre ou en franchissant la Seine pour espionner l’objet de ses pensées à la Cour des Miracles. Une conve
rsation surprise dans le bureau de son père va tout changer… La construction de l’intrigue est tout ce qu’il y a de plus classique avec un rythme soutenu et des retournements (pas si prévisibles que ça) qui arrivent au bon moment pour finir sur un happy end digne d’un téléfilm dominical.
Et pourtant, j’ai aimé cette balade dans les rues de Paris en compagnie de Romain, Ambroise, Lion et Akou. La forme un peu surannée m’a rappelée les étés où je lisais Alexandre Dumas au fond de la garrigue. Et le récit de cette découverte de soi par Romain et de l’affirmation de son identité est intéressant. Je regrette juste l’absence de rôles féminins forts, mais Le garçon et la ville qui ne souriait plus reste un excellent récit épique pour finir les vacances ou entamer la rentrée. Et bien plus optimiste que ne le laisse supposer sa couverture.


Le garçon et la ville qui ne souriait plus
de
David Bry
Éditions
Pocket

Frankenstein 1918

Lors des Rencontres de l’imaginaire en novembre dernier, Frankenstein 1918 de Johan Heliot a reçu le prix ActuSF de l’uchronie. Il a donc rejoint ma pile d’achats… Et fut ressorti à l’occasion d’une lecture commune avec @mabullemeslivres, où l’objectif était de lire et de comparer nos ressentis.
Heureusement pour moi, cela m’a évité de lire Frankenstein 1918 d’une traite. Car si j’aime beaucoup l’histoire de Frankenstein et de son monstre telle que racontée par Mary Shelley, j’ai nettement plus de mal avec les récits se passant durant la Première Guerre mondiale. Or, comme le titre l’indique, Johan H
eliot présente avec son livre une uchronie débutant durant la Première Guerre mondiale dans un monde où le roman de Mary Shelley est une histoire vraie. Entrés en possession de l’Empire britannique, les carnets du Dr Frankenstein font depuis des années l’objet de recherches militaires. Un certain Winston Churchill lève les fonds pour proposer une unité d’élite composée de « non-nés ». Sauf que… tout ne se passe pas comme prévu. Et de l’unité ne reste qu’un membre, Victor errant dans une Londres détruite par les bombes atomiques. Des années plus tard, l’histoire de cette unité et de son unique survivant est retranscrite et enfin portée à la connaissance du public.
Pour son récit, Johan Heliot choisit de multiplier les narrateurs : Astrid Laroche-Voisin qui livre au public les recherches de son père, Edmond Laroche-Voisin qui tombe sur les carnets de Winston Churchill et de Victor et tente de reconstituer leurs histoires, Winston Churchill et le mystérieux Victor. Les points de vue s’entremêlent et certains événements sont racontés deux fois, mais personnellement cela ne m’a pas gênée outre mesure. J’ai juste été agacée par la naïveté à répétition d’Edmond.
Et par certains clins d’œil évidents comme ce caporal allemand tué parce qu’il était resté en arrière peindre ses aquarelles…
Le livre offre la juste dose de réalisme et de décalage temporel qui fait les bonnes uchronies. Et il se lit facilement jusqu’à la fin. Qui, elle, invente une péripétie inutile (la mort d’Isabelle) et une solution tarabiscotée digne des pires telenovelas sud-américaines. Dommage, sans ces tout derniers éléments, Frankenstein 1918 aurait pu être une chronique sur une époque alternative très intéressante et richement documentée.

Frankenstein 1918
de
Johan Heliot
É
ditions L’Atalante

Opération Sabines — Monts et merveilles t.1

Imaginez un monde où l’Empire romain est toujours bien actif au XXe siècle. Imaginez un monde où Arthur, roi d’Angleterre est parti pour Avalon laissant à des vice-rois successifs la tâche de gouverner l’Empire britannique. Imaginez un monde où la frontière entre notre dimension physique et les dimensions des dieux, des enfers et des fées est si faible que les habitants d’une dimension voyagent relativement aisément dans les dimensions voisines. Ce monde existe dans l’imaginaire de Nicolas Texier et sa série Monts et merveilles.
Le 4e de couverture du tome 1 Opération Sabines étant prometteur, je me suis plongée dans les aventures de Julius Khool, soldat de métier reconverti en majordome et de son jeune employeur Carroll Mac Maël, étudiant enchanteur dilettante. Les deux vont devoir traverser l’Europe des années 30 sur la piste d’un savant de génie, dont les découvertes pourraient faire basculer le monde dans un chaos magique ou une entropie matérialiste suivant la faction qui s’en emparera. De la lagune de Venise aux tréfonds des enfers en passant par Londres et la Forêt noire dans une aventure d’espionnage où les différents intervenants tiennent plus d’Au Service de la France et de Johnny English que de James Bond.
Le tout se lit allégrement malgré le style fleuri, ou plutôt franchement surchargé du narrateur, Julius Khool. Et comme l’ex-soldat a une haute opinion de lui-même, il en rajoute encore quelques couches à la gloire de ses exploits passés. L’univers de Nicolas Texier est un vaste fourre-tout qui mélange dieux gréco-romains et hindous, divinités et monstres celtes (de Gaule, du pays de Galles comme d’Irlande), vampires et Jack l’éventreur. Il y a de quoi perdre le lecteur novice, surtout ce que certains choix de vocabulaire, comme siodh pour sidh (terme désignant l’outre-monde et ses habitants dans la mythologie irlandaise) sont déroutant de prime abord. Au final, l’Opération Sabines se révèle néanmoins très agréable même si sa fin abrupte m’a laissée un peu sur ma faim. Je n’ai plus qu’à mettre la main sur le tome 2 de Monts et Merveilles – Opération Jabberwock quand celui-ci sortira. 

Opération Sabines — Monts et merveilles t.1
de Nicolas Texier
Éditions Les Moutons électriques

Fil rouge 2018 : Chroniques des Années noires

Dans notre fil rouge 2018, septembre est placé sous le signe de l’uchronie. Étrangement, celle qui m’a le plus marqué récemment est signé de Kim Stanley Robinson, un auteur que je connais mieux pour ses œuvres se passant outre-Terre.
Dans ses Chroniques des Années noires, il réimagine l’histoire mondiale à partir du Moyen-âge. Il prend en effet comme date de changement, l’année 1347 et le début de l’épidémie de peste noire en Europe. Celle-ci au lieu de tuer 30 à 60 % de la population européenne comme dans notre réalité, en détruit 75 à 90 %. Du coup, les royaumes occidentaux ne peuvent imposer leurs dominations économiques et culturelles sur le reste du monde, et l’histoire change complètement de visages. Pour Kim Stanley Robinson (et le titre en anglais du livre — The Years of Rice and Salt — est beaucoup plus explicite), ce sont les empires chinois, indiens et ottomans qui vont marquer de leurs dominations le monde en se livrant au fil des siècles une guerre tantôt larvée, tantôt bien active.
Chroniques des Années noires est découpé en dix périodes et dix lieux différents, de l’Europe centrale de 1347 au 21e siècle, en passant par l’invasion du Japon par la Chine conduisant à la conquête des Amériques par la face ouest, ou Samarcande et le renouveau scientifique des Lumières. Dans chaque période, des personnages vont nous servir de guide, réincarnation des personnages précédents repérables par les initiales de leur nom.
J’ai beaucoup aimé Chroniques des Années noires pour plusieurs raisons. Déjà, c’est une uchronie qui reste résolument tournée vers la science-fiction et qui ne part pas dans un monde steampunk (même si j’adore également le genre) ou fantastique où la science et la magie ne se distinguent pas l’un de l’autre. D’autre part, parce que celle-ci prend un point de départ original : ce n’est ni la non-chute de Rome, ni la vie de Napoléon, ni la Seconde Guerre mondiale. Et le fil choisi poursuit une certaine vraisemblance, si l’on écarte le mysticisme impliqué par les différentes réincarnations, dont une en tigre. Quelle que soit l’époque, le récit se lit très bien et les petites histoires mettent en avant la grande. Quitte à donner envie de se plonger dans la vie de personnages historiques réels méconnus en Europe comme le marin Zheng He.

Chroniques des années noires
de Kim Stanley Robinson
Traduction de David Camus et Dominique Haas
Éditions Pocket

Avis d’invité : Le Baron noir, année 1864

Aujourd’hui, Ludovic, 44 ans, termine l’édition 2017 de ce site et vient nous parler du Baron noir, année 1864, un roman steampunk à la française qu’il a particulièrement aimé :

Paris, 1864. Oui, rien à voir avec la série française télévisée « Baron noir ». Nous sommes encore pendant la vieille Seconde République et Louis-Napoléon Bonaparte en est encore le président. Bizarre ? Pas du tout… Cette histoire entre dans la catégorie de l’uchronie. Vous savez ? Ces histoires où il suffit de replonger dans un passé récent ou beaucoup plus lointain en se demandant « et si… ». En l’occurrence, et si Napoléon Bonaparte n’avait pas survécu à la bataille d’Austerlitz ? Nous voici plongés dans un autre univers où la France, bien après cet événement, domine l’industrie dans tous les domaines et où les sciences et l’ingénierie ont fait un bond en avant, dans les domaines de la mécanique, de l’hydraulique et de la vapeur notamment. Nous sommes bien dans un univers steampunk. Le héros, Antoine Lefort, est un jeune homme brillant, magnat des transports et fabricant d’armes. Mais c’est aussi un héros masqué en armure à pistons : Le Baron noir ! Tremblez espions, voleurs et comploteurs ! Difficile de ne pas faire un parallèle avec Tony Stark/Ironman, me direz-vous ? En effet. Mais, les aventures du Baron noir sont pleines de rebondissements où l’on croise de nombreux personnages historiques et emblématiques de cette époque comme Clément Ader et Victor Hugo. J’avoue avoir dévoré avec plaisir ce livre. L’auteur, Olivier Gechter, ingénieur en mécanique, croisé lors du dernier salon littéraire « Rencontres de l’Imaginaire » à Sèvres, a une plume agréable et riche. J’attends avec impatience le prochain livre !

Le Baron noir: année 1864
d’Oliver Gechter
Éditions Mnémos