Et l’homme créa un dieu

Exemplaire de l’autrice qui préfère de loin cette couverture à la nouvelle.

« Les dieux sont fabriqués, pas engendrés ! » Voilà un programme philosophique important et vaste. D’ailleurs l’auteur de ses lignes y consacrera pas moins de deux cycles pour y répondre (entre autres) : celui de Dune dont je vous ai déjà parlé, et celui du Programme conscience dont je vous parlerais surement un jour. Pourtant ici, Frank Herbert apporte encore un autre début de réponse dans ce très court roman Et l’homme créa un dieu, paru en 1972, mais amalgame de nouvelles antérieures à Dune. Ce qui vaut à son édition française d’avoir été vendue comme un « Prélude à Dune ». Et, vous l’aurez compris, il aborde des thématiques similaires de façon peut être simplifiée ou plus pédagogiques.
L’histoire elle reprend une trame classique de l’Âge d’or de la science-fiction états-unienne. Lewis Orne, fraichement émoulu de l’École de la Paix est envoyé dans une mission de reconnaissance sur une planète redécouverte. Il y voit des signes de guerre dans une population agraire a priori paisible. De missions en mission, il arrive miraculeusement à chaque fois à comprendre les situations et à les débloquer sans effusion de sang. Pour autant, est-il réellement libre de son destin ? Pourra-t-il s’affranchir de son entourage ? Faudra-t-il qu’il devienne un dieu pour y parvenir ? Mais au fait, qu’est-ce qu’un dieu ?

La nouvelle couverture. Nettement moins parlante, non ?

Rassurez-vous et ne reposez pas ce livre. Et l’homme créa un dieu n’est pas un traité de mysticisme. La vie de Lewis Orne est suffisamment mouvementée pour que lire ses aventures n’ait que peu de rapport avec écouter un cours de philosophie tel que dispensé au lycée ou sur les bancs de la fac. Vous y trouverez votre compte d’action, de dialogues piquants et même d’humour. Plus exactement Et l’homme créa un dieu peut se lire comme un pont entre la série du Bureau des sabotages (dont l’intégrale vient de sortir chez Mnémos) et Dune. Reprenant certains éléments de la première (l’aspect physique de Lewis Orne, certaines structures bureaucratiques et administratives), il présente des concepts qui seront au cœur de la seconde (la religion et sa place dans la psyché humaine, la politique et même une société secrète féminine adepte de la manipulation génétique comme le Bene Gesserit). Si vous avez lu l’une ou l’autre de ces séries, ce livre est un complément intéressant. Si ce n’est pas le cas, Et l’homme créa un dieu peut servir de point d’entrée plus abordable au reste de l’œuvre de Frank Herbert.

Et l’homme créa un dieu
 de Frank Herbert
traduction de Michel et Jacqueline Lederer

Éditions
Pocket

ChronoPages – Morceaux choisis

Dans le cadre de l’Opération Bol d’Air, les éditions 1115 ont rassemblé dans un même recueil, Morceaux choisis, cinq nouvelles parues dans leur collection ChronoPages. Et le résultat est varié mais de grande qualité.
Qu’y trouvons nous ? C’est Luce Basseterre qui ouvre le bal avec Visite fantôme, une version inversée de la maison hantée.
Une entrée en matière onirique et intéressante pour ce livre assez court. Elle est suivi par l’une des nouvelles les plus longues et la plus dure du recueil, Orwell m’a tu de Bruno Pochesci. Ici, l’auteur dépeint un monde où un parti d’extrême-droite a pris le pouvoir en France et va jusqu’au bout de sa logique. Dire que le résultat fait froid dans le dos est un euphémisme. J’avoue que j’ai trouvé cette nouvelle bien trop réaliste pour ma tranquillité d’esprit. La troisième nouvelle, Odregan #1 de Nicolas Le Breton est celle que j’ai le moins apprécié. Une histoire de voyage temporel et de dédoublement de personnes qui m’a laissé de marbre. Bois Hurlant de Frédéric Czilinder est une incursion dans le fantastique plutôt originale et très bien trouvée. D’autant que la créature en question est, me semble-t-il rare dans le paysage magique marseillais. Enfin, lnfiniment de Louise Rouiller est une réflexion triste, mais bien amenée sur le mythe de l’immortalité et ses risques.
Passé les
quelques jours où le recueil est disponible sur l’Opération Bol d’air dans le cadre du confinement lecture, vous pouvez retrouver chacune de ces nouvelles dans la collection ChronoPages des éditions 1115, en vente à l’unité en papier ou en numérique.

ChronoPages – Morceaux choisis
nouvelles de
Luce Basseterre, Bruno Pochesci, Nicolas Le Breton, Frédéric Czilinder et Louise Rouiller
Éditions
1115

Le Magicien quantique

L’Arnaque, Ocean’s Eleven ou encore Insaisissables… J’ai toujours aimé les bons récits d’arnaque flamboyante et bien menée. Adolescente, je me plongeais avec délice dans les aventures du Rat en acier inox de Harry Harrison. Logiquement, lorsque le 4e de couverture me vend Le Magicien quantique de Derek Künsken comme un équivalent SF de Ocean’s Eleven forcément je suis intriguée.
Déjà, situons-nous. Nous sommes dans un futur lointain où l’humanité a
conquis les étoiles en utilisant un réseau de trous de vers préinstallé par une espèce non définie. Aux côtés des humains de base se trouvent des versions OGM de l’espèce : les Bâtards, espèces de requins-baleines à bras et au caractère mal embouché ; les Fantôches poupées vivantes rappelant pourquoi Chucky et Annabelle sont des créatures de cauchemar ; les Épouvantails, cyborgs spécialistes de l’espionnage et les Hommes quantiques dont fait partie le Magicien du titre. Ceux-ci d’apparence classique ont vu leurs capacités mathématiques développées et une modification neuronale capable de les faire passer à volonté dans un mode de pure objectivité et d’observation de l’univers au niveau quantique. Pour une raison peu claire, Belsarius Arjona est un homme quantique défectueux. Au lieu de rêver à de pures spéculations comme ses congénères, il a mis son talent au service de différentes arnaques. Là, une troupe perdue va lui demander de faire passer en douce une douzaine de vaisseaux de guerre à travers l’axe de transport le plus surveillé de la galaxie ou presque.
Au départ, Le Magicien quantique reprend tous les codes d’une histoire d’arnaque. Nous voyons le héros à l’œuvre sur un petit coup, l’arrivée du commanditaire et de la mission, le recrutement des spécialistes et le déroulé de la mission. Sauf que… tout ne se passe pas comme prévu et ce n’est pas un, mais deux traîtres qui se trouvent dans l’équipe. Et on le découvre à mi-chemin… De là, la lecture s’apparente à la vision au ralenti d’une catastrophe en devenir. J’avoue que les passages de William au milieu des Fantôches ont été particulièrement éprouvants à lire. Et pourtant… Tout à la fin,
un retournement complet de situation vous fait comprendre qu’au lieu de lire Ocean’s Eleven vous étiez plongé dans Usual Suspects avec Belsarius Arjona dans le rôle de Kayser Söze. En revanche, Le Magicien quantique manque d’un « je ne sais quoi » pour s’attacher réellement aux personnages qu’il présente. Le lecteur est toujours en position extérieure par rapport à l’intrigue et va parfois s’agacer d’un début d’explication jargono-scientifique qui encombre certaines pages. Malgré ces quelques défauts, la lecture de ce roman satisfera les personnes aimant décortiquer de belles arnaques, d’autant que pour une fois, la motivation des personnages n’est ni l’argent ni la vengeance…

Le Magicien quantique
de
Derek Künsken
traduction de
Gilles Goullet
Éditions
Albin Michel

Histoires courtes

Entre deux pavés lus ou relus, j’aime intercaler des nouvelles, soit pour rester dans un univers soit pour découvrir de nouveaux auteurs. Ce fut le cas avec ces trois histoires :

Auberon
Vous le savez désormais si vous avez lu cet article et cet article ou encore cet autre, 
j’aime beaucoup l’univers de The Expanse. Outre tous les romans, j’ai lu presque toutes les histoires courtes (nouvelles et novellas) dans cet univers. Auberon se situe à peu près au même moment que le dernier roman. Et ce coup-ci, James SA Corey nous plonge de l’autre côté de la barrière : chez les envahisseurs venus de Laconia. Ou plus exactement il nous montre l’installation d’un nouveau gouverneur et de sa femme sur Auberon, une planète colonisée depuis suffisamment longtemps pour avoir une population prospère et une économie largement corrompue. En quelques pages, James SA Corey nous montre comment un couple pétri d’idéalisme va devoir composer avec les principes du Général Duarte pour survivre sur ce nouveau monde. Et si l’amour était la meilleure arme pour résister à l’envahisseur ?

Auberon
de James SA Corey
Éditions Orbit

Hell Creek
Parmi d’autres éditeurs, Albin Michel Imaginaire a la bonne idée de proposer des nouvelles gratuites des auteurs dont il publie les romans. Avant de savoir si j’allais acheter Un Océan de rouille, j’ai donc téléchargé Hell Creek de C. Robert Cargill. Une histoire de zombies à la préhistoire avec une tricératops en personnage principal c’est tentant non ? Oui, et pourtant ça tombe un peu à plat. La nouvelle est très courte, et une bonne moitié est consacrée à la mise en situation. Tricératops (oui c’est également son nom) est un personnage attachant, mais l’histoire en elle-même est peu développée. Comme quoi une bonne idée ne suffit pas pour faire une bonne histoire. Autant vous dire que mon intérêt pour l’auteur fut vite refroidi.

Hell Creek
de C. Robert Cargill
traduction de Laurent Philibert Caillat
Éditions Albin Michel

Zeitgeber
Éditeur de l’imaginaire reconnu, mais également site prolixe sur l’actualité des littératures de genre, Tor propose souvent des nouvelles gratuites à lire en ligne. Notamment Zeigeber de Greg Egan. Pour une fois, l’auteur reste très proche de l’humanité. Il imagine un monde où les cycles de sommeil se détraquent, imposant à certains de dormir trop, à d’autres de veiller quand il fait nuit, etc. Là où Les Bras de Morphée en faisant un polar plutôt drôle, Greg Egan imagine une histoire poignante confrontant un père de famille et sa fille atteinte du trouble. Comment réagir face à cette perturbation du rythme familial, et comment réagir si la « malade » ne veut pas guérir ? Tout en pudeur, Greg Egan signe ici un de ses plus beaux textes.

Zeitgeber
de Greg Egan
à lire en ligne sur cette page.

Time enough for love

S’il est bien un auteur que je dévore avec plaisir alors que politiquement il me hérisse le poil, sans conteste Robert Heinlein remporte la palme. Si nous avons en commun l’amour des chats, des avions et de la liberté, son côté militariste à tout crin et libertarien (au sens politique états-unien du terme) et sa volonté de choquer le bon peuple en jouant sur les tabous sexuels de son époque (tout en restant bien trop sage par rapport à Philip José Farmer ou d’autres) sont parfois irritants. Et pourtant, cela fait partie de son charme : comme ce vieil oncle bougon réactionnaire à qui vous vous retenez de sortir « OK boomer » à chaque repas de famille, tout en sachant qu’il se pliera en quatre si vous ou un de vos amis a besoin de son aide.
Et parmi les multiples livres de Robert Heinlein qui ornent ma bibliothèque, mon favori reste également le plus crispant, à savoir Time enough for love – The lives of Lazarus Long. En effet, ce livre se présente comme une biographie de Lazarus Long aka Woodrow Wilson Smith aka le plus le doyen de l’Humanité dans le futur imaginé par Robert Heinlein dans son ensemble de romans et nouvelles rassemblées sous le nom Histoire du futur. Cet homme né en 1912 est doté d’une longévité exceptionnelle qui le rend bien vivant plus de 2 000 ans plus tard. Sauf qu’il a perdu le goût de vivre. Son lointain descendant va décider de lui redonner le moral et de lui faire subir un énième rajeunissement pour ne pas que ses connaissances disparaissent. Comment ? En inversant le principe des Mille et une nuits avec Lazarus dans le rôle de Shéhérazade et en trouvant au moins une expérience à faire qu’il n’a pas déjà vécu. À partir de cette trame-là, Robert Heinlein va nous raconter des récits s’enchâssant les uns dans les autres : le sauvetage de Lazarus Long et ses aventures dans le futur et le passé, mais également des épisodes, plus ou moins modifiés par le narrateur de sa vie passée.
Clairement Lazarus Long est la version idéalisée de l’homme parfait selon Robert Heinlein. Mais idéalisée comme un adolescent pourrait s’imaginer un surhomme, et tournant parfois à la caricature. Sauf que Lazarus Long ne se prend tellement pas au sérieux et est tellement prompte à se mettre en colère ou à s’émerveiller qu’on rit souvent avec lui (et parfois de lui). Certains passages comme l’histoire de Dora sont même plutôt émouvants et l’action ne manque pas au fil des pages.
Les aphorismes tirés des carnets de Lazarus Long valent aussi le détour. Certains sont pleins de bon sens : « Never try to outstubborn a cat. » (N’essayez pas d’être plus têtu qu’un chat). D’autres nettement moins, voire sont complètement obscurs : « Little girls, like butterflies, need no excuse. » (Les petites filles, comme les papillons. n’ont pas besoin d’excuses). Tous vous apporteront un sourire aux lèvres, que ce soit parce que vous serez d’accord avec ces citations, ou parce que leurs naïvetés intrinsèques vous feront sourire.
Dans l’ensemble Time enough for love est un récit de science-fiction old school et décalé qui se lit, ou se relit, avec grand plaisir. Attention toutefois aux éclats de rire qu’il provoque.

Time enough for love
de Robert Heinlein
Éditions Ace

Station Metropolis direction Coruscant

Et si la science-fiction, même dans ses œuvres les plus proches de la pop culture que sont les gros blockbusters hollywoodiens, nous en apprenait plus sur le monde d’aujourd’hui ? Si vous lisez régulièrement ce blog, vous saurez que j’en suis convaincue. Et Station Metropolis direction Coruscant d’Alain Musset paru dans la collection Parallaxe consacrée aux essais de Le Bélial’, en est une preuve supplémentaire.
Plus particulièrement, ce livre prend un angle d’étude originale : les villes imaginées par la science-fiction et plus exac
tement, les grandes métropoles tentaculaires comme les fameuses Metropolis (celle de Fritz Lang, celle de Rintaro est superbement ignorée comme, à l’exception de Gunnm et Blame!, la majorité des productions japonaises récentes) et Coruscant du titre. Mais également la Trantor de Fondation, les garennes de Dosadi ou les monades urbaines imaginées par Robert Silverberg. Même la cité d’Avance rapide et les reconstitutions numériques du Samouraï virtuel ont droit à leur mention.
Plus qu’un recensement des différentes formes de ville, Alain Musset passe sans arrêt de la fiction à la réalité et retour, pour montre comme la forme des villes et certaines de ses structures (en particulier les gratte-ciels et les centres commerciaux) formatent les sociétés et l’esprit de ses habitants. À chaque grande partie, Alain Musset va s’attacher à un aspect de ces villes géantes : la géographie même de la ville et son impact sur son
environnement, qu’il soit immédiat ou galactique ; la stratification par classe sociale et par hauteur de lieux de vie ; la géographie de la peur entre bidonvilles, mafia et criminalité ordinaire ; et le contrôle de la ville ou de certains de ses espaces sur ses habitants, nos fameuses « smart cities » mises en avant par les industriels actuels.
Disons-le franchement, Alain Musset n’est pas tendre avec l’habitat urbain, qu’il soi
t actuel ou futuriste. Et encore moins avec les différentes politiques de la ville et tendances économiques en cours ou imaginées dans le futur. En revanche, il arrive à faire d’un sujet a priori plutôt aride un livre passionnant et richement documenté. Et me faire voir la saga Star Wars sous un angle prolétaire relève d’un tour de force pas toujours évident pour cette grosse machine à sous passée dans le giron de Disney. Vous lirez ce livre rapidement d’une traite, même s’il ne s’agit pas d’une fiction, puis vous y reviendrez par petits bouts pour retrouver une idée en particulier ou une référence qui vous donnera envie de reprendre sous un autre angle un livre, une série ou un film. Personnellement, je vais me replonger dans certaines des aventures de Valérian et Laureline en BD.

Station Metropolis direction Coruscant
d’Alain Musset
Éditions Le Bélial’

Les bras de Morphée

Si j’avais souvent croisé les éditions de L’Homme sans nom sur différents salons, je n’avais jamais rien lu d’eux. J’ai profité des promotions numériques liées au Mois de l’imaginaire pour découvrir à petits prix certains titres. Parmi eux, Les bras de Morphée de Yann Bécu a retenu mon attention. Et pourtant le pitch de départ ne m’attirait qu’à moitié. Dans un monde où le sommeil s’est emparé d’une grande partie de la population, un professeur de français ne dormant que 12 heures par jour occupe une partie de son temps en jouant les trolls professionnels et les détectives privés.
Sauf que ce pauvre professeur, Pascal Frimousse, porte bien son nom et n’est pas trempé ni comme un caïd ni comme le roi des magouilleurs. Dans une Prague chimérique où les licornes sont carnivores et les chiens des mets de choix, il va se lancer à la poursuite d’un homme qui aurait trouvé le remède et pourrait à nouveau réveiller l’humanité. Le tout avec un nombre impressionnant de digressions et de rencontres avec des personnages hauts en couleur du gang des mamies mafieuse aux différents patrons de bar et à leurs manies étranges, sans compter un mathématicien qui voit des androïdes à tous les coins de rue et une authentique cagole marseillaise en attachée militaire à l’ambassade.
Si la trame de l’histoire est légère, et l’explication de l’épidémie de sommeil vite expédiée, le monde dépeint par Yann Bécu dans Les
bras de Morphée est intéressant et bien mené. L’humour et l’ironie sont présents tout au long du récit avec de pures trouvailles, notamment parmi les différents Dumas écrivains ou le passage du bac français à l’oral. Le tout servi dans un livre court qui a bien occupé mes quelques heures d’insomnie.

Les bras de Morphée
de Yann Bécu
Éditions de l’Homme sans nom

Un Monde d’azur

Il n’y a pas que des nouveautés dans mes lectures, et parfois j’aime me plonger dans un vieux livre retrouvé au fond de ma bibliothèque. C’est notamment le cas avec Un Monde d’azur de Jack Vance trouvé dans feue la collection Presse Pocket (et depuis retraduit et réédité plusieurs fois). Il faut dire que les planètes océan ont une place à part dans la science-fiction. L’immensité des flots agit sur l’âme humaine… Souvent, comme dans Le Programme conscience de Frank Herbert, une intelligence incompréhensible se cache dans ces eaux étrangères et communique ou se fait révérer par les humains. Il n’est donc pas surprenant qu’un grand conteur comme Jack Vance se soit emparé de ce thème.
Avec Un Monde d’azur, il se sert de ce thème pour mieux dénoncer les travers de son époque (1966 pour la première publication de ce roman) et de la nôtre. Ce monde bleu n’est jamais nommé. C’est une planète marine où s’est échoué, quelques générations auparavant, un vaisseau plein d’exilés fuyant la tyrannie de leur monde natal (ou plus vraisemblablement des forçats en route vers une planète-prison). Leurs descendants ont reconstruit une civilisation rudimentaire, mais où il fait bon vivre, en s’installant sur les îles flottantes de l’équateur, sans métal ni électricité. Un accord avait été trouvé avec l’une des créatures peuplant l’océan, le kragen. En échange de sa protection contre les autres prédateurs, ce kragen vient se nourrir en éponge et en poissons dans les lagons habités. Sauf que le kragen devient de plus en plus gros et de plus en plus gourmand, et que la caste chargée de communiquer avec lui a des illusions de grandeurs. Un jour, un rebelle décide de tuer le kragen… Deux camps vont alors s’affronter et deux modes de vie se développer.
Sous des dehors très simples, et des ressorts scénaristiques classiques, Jack Vance pose avec Un Monde d’azur des questions importantes. Jusqu’à quel point faut-il se conformer aux traditions ? Le changement est-il à tout prix nécessaire ? Comment l’autoritarisme se met-il en place dans l’apathie générale ? La violence est-elle une réponse envisageable ? Si le protagoniste, Sklar Hast, apparaît d’abord comme une tête brûlée, au fur et à mesure de l’aventure, il assouplit ses positions et finit par voir un peu plus loin que le bout de son nez. Un Monde d’azur fait partie de ces romans de science-fiction à l’écriture certes datée, mais qui, à quelques détails près, sont toujours d’actualité aujourd’hui.

Un Monde d’azur
de Jack Vance
traduction de Jacqueline Remillet
Éditions Presse Pocket

L’Homme de la quatrième dimension

« Il est une dimension au-delà de tous les mondes connus, une dimension aussi vaste que l’univers et aussi éternelle que l’infini. Une zone intermédiaire entre la lumière et l’ombre, entre la science et la superstition… » Un monologue d’introduction, un homme fumant une cigarette comme narrateur, des histoires étranges et effrayantes en noir et blanc… La Quatrième dimension (The Twilight Zone en version originale) est un programme TV qui a marqué des générations de fans de science-fiction et de fantastique. Il a ensuite donné naissance à une flopée de programmes anthologiques (Les Contes de la crypte, Chair de poule, Creepshow, voire Black Mirror). Mais qui est à l’origine de cette émission ?
Dans son roman graphique, L’
Homme de la quatrième dimension, Koren Shadmi dresse le portrait de Rod Serling, le scénariste, producteur et narrateur de la série. De son passage dans l’armée au cours de la Seconde Guerre mondiale à l’extrême fin de sa carrière, il arrive à rendre la vie de Rod Serling passionnante. Et au fil des pages, l’on croise des noms connus comme Ray Bradbury, Richard Matheson, Joan Crawford, Robert Redford ou Steven Spielberg. Cette biographie montre bien le processus créatif de Rod Serling et les difficultés qu’il rencontrait aussi bien dans sa vie professionnelle que privée, mais elle ne passe pas sous silence certains aspects moins reluisants de son caractère ou de sa carrière. Notamment une certaine forme d’hypocrisie qui a poussé le jeune homme intransigeant et soupe au lait à mettre tellement d’eau dans son vin, qu’il enchaîne en fin de carrière les spots publicitaires et l’animation de jeux télévisés.
J’ai particulièrement apprécié l’histoire de Rod Serling et la manière dont Koren Shadmi a choisi de la raconter. Notamment les nombreuses références à sa série fétiche aussi bien dans la trame principale du récit que dans certains effets visuels pour montrer les états d’âme de Rod Serling. En revanche, j’ai nettement moins apprécié le style même du dessin trop éloigné de mes goûts personnels. J’ai trouvé les personnages trop plats, même si le choix du noir et blanc est particulièrement adapté à l’époque choisie. En revanche, l’exemplaire que j’ai entre les mains a un défaut d’impression avec un doublon de la planche 107 et l’insertion d’une planche 106 sous forme d’une feuille volante cartonnée. Je ne sais si ce défaut affecte toutes les BD disponibles, à vous de vérifier en librairie.

L’Homme de la quatrième dimension
de Koren Shadmi
Traduction de Simon Hureau
Éditions La Boîte à Bulles

Magnus Ridolph

Jack Vance était un conteur de SF exceptionnel, et surtout un incontournable de mes lectures estivales. Cette année au lieu de relire un des livres présents dans ma bibliothèque, j’ai craqué pour Magnus Ridolph réédité par Mnémos dans sa collection Hélios. Sous ce titre, la maison rassemble dans un format de poche l’intégrale des dix nouvelles mettant en scène le personnage du même nom.
Mélange improbable d’Hercule Poirot et d’Arsène Lupin, Magnus Ridolph est un enquêteur sillonnant la galaxie au gré de ses envies et de ses aventures commerciales. Qu’il soit mandaté par un client ou qu’il tombe sur un cas intéressant totalement par hasard comme dans Coup de grâce la dernière nouvelle,
à chaque enquête il va toujours s’arranger pour retourner la situation à son profit ou malicieusement se moquer de son client.
Avec un personnage principal identique, les dix nouvelles composant ce recueil ont chacune une tonalité qui lui est propre. Certaines comme Les sardines de qualité inférieure sont finalement assez tristes et mélancoliques, d’autres comme La Spa des étoiles ou Raccourcis pour Sanatoris sont plutôt comiques. D’autres comme L’immonde McInch ou Le cycle infernal sont de purs polars avec une résolution
elle typiquement de science-fiction.
Encore une fois avec Magnus Ridolph, Jack Vance prend son lecteur par la main, l’amène au coin du feu ou d’une terrasse ombragé, lui sert un verre (avec ou sans alcool) et lui raconte des histoires. Ici, ce n’est pas le merveilleux qui prédomine, mais l’anecdote et le côté roublard distingué de Magnus Ridolph. Il vous narre les bons tours que le détective a joués à ceux qui se croyaient plus intelligents que les autres, ou qui comptaient tirer profit indûment des autres. Ces nouvelles très courtes sont une excellente introduction au style et à la faconde de Jack Vance.

Magnus Ridolph
de Jack Vance
Traduction de Brigitte Mariot
Éditions Mnémos