Un Monde d’azur

Il n’y a pas que des nouveautés dans mes lectures, et parfois j’aime me plonger dans un vieux livre retrouvé au fond de ma bibliothèque. C’est notamment le cas avec Un Monde d’azur de Jack Vance trouvé dans feue la collection Presse Pocket (et depuis retraduit et réédité plusieurs fois). Il faut dire que les planètes océan ont une place à part dans la science-fiction. L’immensité des flots agit sur l’âme humaine… Souvent, comme dans Le Programme conscience de Frank Herbert, une intelligence incompréhensible se cache dans ces eaux étrangères et communique ou se fait révérer par les humains. Il n’est donc pas surprenant qu’un grand conteur comme Jack Vance se soit emparé de ce thème.
Avec Un Monde d’azur, il se sert de ce thème pour mieux dénoncer les travers de son époque (1966 pour la première publication de ce roman) et de la nôtre. Ce monde bleu n’est jamais nommé. C’est une planète marine où s’est échoué, quelques générations auparavant, un vaisseau plein d’exilés fuyant la tyrannie de leur monde natal (ou plus vraisemblablement des forçats en route vers une planète-prison). Leurs descendants ont reconstruit une civilisation rudimentaire, mais où il fait bon vivre, en s’installant sur les îles flottantes de l’équateur, sans métal ni électricité. Un accord avait été trouvé avec l’une des créatures peuplant l’océan, le kragen. En échange de sa protection contre les autres prédateurs, ce kragen vient se nourrir en éponge et en poissons dans les lagons habités. Sauf que le kragen devient de plus en plus gros et de plus en plus gourmand, et que la caste chargée de communiquer avec lui a des illusions de grandeurs. Un jour, un rebelle décide de tuer le kragen… Deux camps vont alors s’affronter et deux modes de vie se développer.
Sous des dehors très simples, et des ressorts scénaristiques classiques, Jack Vance pose avec Un Monde d’azur des questions importantes. Jusqu’à quel point faut-il se conformer aux traditions ? Le changement est-il à tout prix nécessaire ? Comment l’autoritarisme se met-il en place dans l’apathie générale ? La violence est-elle une réponse envisageable ? Si le protagoniste, Sklar Hast, apparaît d’abord comme une tête brûlée, au fur et à mesure de l’aventure, il assouplit ses positions et finit par voir un peu plus loin que le bout de son nez. Un Monde d’azur fait partie de ces romans de science-fiction à l’écriture certes datée, mais qui, à quelques détails près, sont toujours d’actualité aujourd’hui.

Un Monde d’azur
de Jack Vance
traduction de Jacqueline Remillet
Éditions Presse Pocket

L’Homme de la quatrième dimension

« Il est une dimension au-delà de tous les mondes connus, une dimension aussi vaste que l’univers et aussi éternelle que l’infini. Une zone intermédiaire entre la lumière et l’ombre, entre la science et la superstition… » Un monologue d’introduction, un homme fumant une cigarette comme narrateur, des histoires étranges et effrayantes en noir et blanc… La Quatrième dimension (The Twilight Zone en version originale) est un programme TV qui a marqué des générations de fans de science-fiction et de fantastique. Il a ensuite donné naissance à une flopée de programmes anthologiques (Les Contes de la crypte, Chair de poule, Creepshow, voire Black Mirror). Mais qui est à l’origine de cette émission ?
Dans son roman graphique, L’
Homme de la quatrième dimension, Koren Shadmi dresse le portrait de Rod Serling, le scénariste, producteur et narrateur de la série. De son passage dans l’armée au cours de la Seconde Guerre mondiale à l’extrême fin de sa carrière, il arrive à rendre la vie de Rod Serling passionnante. Et au fil des pages, l’on croise des noms connus comme Ray Bradbury, Richard Matheson, Joan Crawford, Robert Redford ou Steven Spielberg. Cette biographie montre bien le processus créatif de Rod Serling et les difficultés qu’il rencontrait aussi bien dans sa vie professionnelle que privée, mais elle ne passe pas sous silence certains aspects moins reluisants de son caractère ou de sa carrière. Notamment une certaine forme d’hypocrisie qui a poussé le jeune homme intransigeant et soupe au lait à mettre tellement d’eau dans son vin, qu’il enchaîne en fin de carrière les spots publicitaires et l’animation de jeux télévisés.
J’ai particulièrement apprécié l’histoire de Rod Serling et la manière dont Koren Shadmi a choisi de la raconter. Notamment les nombreuses références à sa série fétiche aussi bien dans la trame principale du récit que dans certains effets visuels pour montrer les états d’âme de Rod Serling. En revanche, j’ai nettement moins apprécié le style même du dessin trop éloigné de mes goûts personnels. J’ai trouvé les personnages trop plats, même si le choix du noir et blanc est particulièrement adapté à l’époque choisie. En revanche, l’exemplaire que j’ai entre les mains a un défaut d’impression avec un doublon de la planche 107 et l’insertion d’une planche 106 sous forme d’une feuille volante cartonnée. Je ne sais si ce défaut affecte toutes les BD disponibles, à vous de vérifier en librairie.

L’Homme de la quatrième dimension
de Koren Shadmi
Traduction de Simon Hureau
Éditions La Boîte à Bulles

Magnus Ridolph

Jack Vance était un conteur de SF exceptionnel, et surtout un incontournable de mes lectures estivales. Cette année au lieu de relire un des livres présents dans ma bibliothèque, j’ai craqué pour Magnus Ridolph réédité par Mnémos dans sa collection Hélios. Sous ce titre, la maison rassemble dans un format de poche l’intégrale des dix nouvelles mettant en scène le personnage du même nom.
Mélange improbable d’Hercule Poirot et d’Arsène Lupin, Magnus Ridolph est un enquêteur sillonnant la galaxie au gré de ses envies et de ses aventures commerciales. Qu’il soit mandaté par un client ou qu’il tombe sur un cas intéressant totalement par hasard comme dans Coup de grâce la dernière nouvelle,
à chaque enquête il va toujours s’arranger pour retourner la situation à son profit ou malicieusement se moquer de son client.
Avec un personnage principal identique, les dix nouvelles composant ce recueil ont chacune une tonalité qui lui est propre. Certaines comme Les sardines de qualité inférieure sont finalement assez tristes et mélancoliques, d’autres comme La Spa des étoiles ou Raccourcis pour Sanatoris sont plutôt comiques. D’autres comme L’immonde McInch ou Le cycle infernal sont de purs polars avec une résolution
elle typiquement de science-fiction.
Encore une fois avec Magnus Ridolph, Jack Vance prend son lecteur par la main, l’amène au coin du feu ou d’une terrasse ombragé, lui sert un verre (avec ou sans alcool) et lui raconte des histoires. Ici, ce n’est pas le merveilleux qui prédomine, mais l’anecdote et le côté roublard distingué de Magnus Ridolph. Il vous narre les bons tours que le détective a joués à ceux qui se croyaient plus intelligents que les autres, ou qui comptaient tirer profit indûment des autres. Ces nouvelles très courtes sont une excellente introduction au style et à la faconde de Jack Vance.

Magnus Ridolph
de Jack Vance
Traduction de Brigitte Mariot
Éditions Mnémos

The Survival of Molly Southbourne

Ayant lu récemment The Murders of Molly Southbourne, j’attendais avec impatience la suite. Intitulée The Survival of Molly Southbourne, cette nouvelle de Tade Thompson est disponible depuis début juillet chez Tor, et est d’ores et déjà au programme de Le Bélial’ pour 2020 dans sa collection Une Heure-Lumière.
Vaut-elle le coup ? Disons le tout net, l’effet de surprise du premier ne joue plus dans The Survival of Molly Southbourne. D’autant que l’histoire reprend immédiatement à la fin de The Murders of Molly Southbourne. Attention, ne lisez pas la suite si vous n’avez pas lu le premier livre. Allez plutôt l’acheter ou l’emprunter, lisez-le et revenez…

Le livre est lu ? Bien, continuons. Donc dans The Survival of Molly Southbourne, une Molly Southborne a survécu à l’incendie. L’originale ou une copie ? Une copie peut-elle supplanter l’originale et la dépasser ? Molly Southbourne devra trouver la réponse à ces questions si elle veut survivre. Dans cet opus, nous en apprenons plus sur la condition dont souffrent Molly Southbourne et le passé de sa mère. Mais nous découvrons — et elle aussi — qu’elle n’est pas unique et que d’autres femmes ont le même don. Et que toutes ne le vivent pas comme une malédiction. Souffrant de stress post-traumatique en réaction aux événements du livre précédent, Molly va devoir établir de nouvelles tactiques pour survivre. Et peut-être enfin commencer à vivre réellement ?
Encore une fois en refermant
The Survival of Molly Southbourne, vous vous retrouverez avec une multitude de questions sur l’avenir de la protagoniste et sur l’univers dans lequel elle vit, à la fois si proche du notre et si différent. Ici, l’accent est mis sur l’évolution psychologique de la protagoniste (l’auteur est psychiatre de formation) et sur la façon dont elle interagit avec les autres. L’écriture reste toujours aussi fluide et il contient moins de scènes sanglantes que le précédent. J’ai donc dévoré The Survival of Molly Southbourne en deux petites heures d’insomnie. Même si je préfère pour l’instant le précédent, j’attends avec impatience la suite pour avoir enfin une vue d’ensemble sur cette Molly Southborne, étonnamment attachante.

The Survival of Molly Southbourne
de Tade Thompson
Éditions Tor

Nous sommes Légion (Nous sommes Bob 1)

Certains livres encensés par la critique, et plus importants par les copains fans du même genre ne sont en fait pas pour moi. Si je l’avais oublié, l’opération Ebooks et Crustacés des éditions Bragelonne me l’a rappelé en installant gratuitement Nous sommes Légion – Nous sommes Bob 1 de Dennis E. Taylor.
Tout commence avec Robert
Johansson, dit Bob, qui venant de vendre son entreprise d’informatique a signé un contrat pour se faire cryogéniser à sa mort. À peine le contrat signé, et sa retraite dorée fêtée, il se fait renverser par une voiture. Et se réveille plus d’un siècle plus tard dans une Amérique du Nord qui a bien changé. Le pire ? Il n’est plus humain, mais juste une simulation logicielle de sa personnalité. Monté dans un vaisseau spatial, il va devoir explorer le cosmos alentour. Et bien entendu, tout ne se passera pas comme prévu.
Autant j’ai apprécié la première partie et la façon dont Bob s’acclimate à son nouveau statut d’intelligence artificielle, autant la seconde m’a ennuyée. Certes, celle-ci a plus d’action
s. En se dupliquant, Bob peut couvrir plus de terrain : explorer d’autres systèmes solaires, découvrir une espèce intelligente ou deux, poursuivre les conflits terriens dans l’espace ou revenir sur Terre aider les survivants. Et chaque itération de Bob a sa propre personnalité, et son nom pour faciliter la compréhension de l’histoire. Sauf que… J’ai trouvé le tout très répétitif. Et que les blagues de fanboy de pop culture SF et série TV, me font rire cinq minutes, mais pas tout un livre. Et encore moins une trilogie entière. Surtout quand l’auteur se permet de bien insister sur les jeux de mots qu’il trouve pour les noms de ses différents Bob. Ayant achevé le premier tome, les différentes aventures que vivent les Bob ne sont pas suffisamment originales à mes yeux pour en lire les deux suivants. À vous de voir ce que vous en pensez…

Nous sommes Légion (Nous sommes Bob 1)
de Dennis E. Taylor
traduction de Sébastien Baert
Éditions Bragelonne

The Murders of Molly Southbourne

La couverture de la traduction française (Les Meurtres de Molly Southbourne) m’avait tapé dans l’œil comme souvent avec la collection Une Heure-Lumière, mais une chose en entrainant une autre, je n’ai pas eu le temps de l’acheter depuis sa sortie. Heureusement, son éditeur américain a temporairement mis gratuitement The Murders of Molly Southbourne de Tade Thompson en numérique (et sans DRM !) quelques jours avant la sortie de la suite – The Survivals of Molly Southbourne – attendue pour le 9 juillet. Autant en profiter pour rattraper mon retard non ?
Comment résumer cette expérience : déroutante, empathique, clinique, sanglante ? Tous ces mots peuvent définir le court récit de Tade Thompson, à mi-chemin entre fantastique et thriller sanglant, avec juste une touche de
science-fiction pour ajouter encore un peu de confusion. Molly Southbourne, fille unique élevée dans l’isolement d’une ferme par des parents au mystérieux passé, ne doit pas saigner. Ou, si elle le fait, elle doit en détruire toute trace jusqu’à la dernière goutte. Sinon, tôt ou tard, la mort viendra la chercher, toujours, systématiquement, dans les minutes, les heures ou les jours qui suivent. Pour prévenir les conséquences de cette « condition », Molly subit un entraînement à la survie et des cours d’anatomie bien plus poussés que la moyenne. Une fois hors du domicile familial, cela suffira-t-il à la sauver ?
Alternant entre récit à la première personne et à la troisième personne, Tade Thompson écrit toujours au plus près de son personnage. Le format court, et le fait que ce soit une quadrilogie en préparation, laisse de nombreuses zones d’ombre : qui est la mère de Molly,
comment cette « condition » si particulière est restée sans conséquence légale si longtemps, quelle mystérieuse société privée protège Molly. Néanmoins, Tade Thompson signe ici une novella oppressante où le monstre est également la victime. Malgré sa froideur et son inaptitude à la vie sociale complète, Molly est un personnage attachant plongé dans un cauchemar intime depuis l’enfance. La fin, avec son retournement en miroir laisse la voie ouverte pour un récit bien différent, où l’on en saura un peu plus sur l’origine de sa malédiction ? Réponse dans quelques jours…

The Murders of Molly Southbourne
de Tade Thompson
Éditions Tor

The Dark Phoenix Saga

Le passage des pages à l’écran est toujours hasardeux. Si fin mai, Good Omens a montré qu’il était possible de faire une adaptation filmée fidèle et modernisée d’un classique,  en début juin la Fox s’est, semble-t-il, ratée avec X-Men : Dark Phoenix, deuxième adaptation et deuxième échec d’une saga culte des X-Men. Autant revenir aux fondamentaux et relire plutôt l’original non ? The Dark Phoenix Saga, scénarisée par Chris Claremont et dessinée par John Byrne est l’une des premières grandes sagas des X-Men, parue de janvier à octobre 1980 dans Uncanny X-Men. C’est également l’un de mes tout premiers souvenirs de bande dessinée quand je l’ai lue enfant au moment de sa parution en français. Et c’est une madeleine que j’ai relue dès que possible adulte en version originale. Avec toujours autant de bonheur et d’émotion.
De quoi s’agit-il ? Après une mission dans l’espace avec le reste de l’équipe de super-héros mutants, Jean Grey a été exposée à un vent solaire trop fort
et pour survivre a du libéré son plein potentiel télépathique et télékinésique. Sauf que la jeune femme n’a même pas 25 ans et qu’elle a bien du mal à contenir une telle puissance. Et que d’autres acteurs (comme le Hellfire Club) essaient de détourner ses pouvoirs à leurs profits, quitte à réveiller le monstre qui dort en elle !
Enfant, cette histoire m’avait présenté l’univers des X-Men, et par extension des superhéros à l’américaine, par le biais de Kitty Pride (Shadowcat), une jeune mutante capable de traverser les surfaces solides et qui se retrouve embarquée dans cette aventure bien malgré elle. J’adorais les pouvoirs des différents héros, et la façon dont venus d’horizons divers (l’Afrique, l’Europe, l’URSS, l’Amérique, etc.), ils ont reconstitué une famille autour de Jean Grey.
Le tout en passant d’une histoire d’espionnage et d’infiltration à une aventure spatiale peuplée d’extra-terrestres aux looks et pouvoirs impressionnants. De plus, à la différence des histoires de superhéros classiques, The Dark Phoenix Saga est une tragédie. Elle se termine mal donc. Si la fin de cet arc narratif a eu un impact durable — au moins durant quelques années — sur l’histoire des X-Men, elle a aussi eu un impact assez fort sur la jeune lectrice que j’étais, l’aidant complètement à sortir d’un monde de fiction ou les « gentils » gagnent toujours à la fin.
Adulte, même si le style est très daté, et
même si Chris Claremont est très bavard par rapport à un scénariste de comics moderne en rappelant notamment sans cesse les capacités de personnage, The Dark Phoenix Saga se lit toujours aussi bien. C’est après tout une version modernisée et adaptée au monde des comics d’un scénario connu depuis au moins la mythologie gréco-romaine : la chute d’un héros devenue trop puissant qui se veut à l’égal des dieux. À l’exception notable qu’il s’agit ici d’une héroïne, Jean Grey, et non de Jason ou de Bellérophon, et que c’est elle qui reprendra en main son destin dans les dernières cases. C’est elle qui décide de rester humaine au lieu de vivre comme une déesse, et d’en payer le prix.
De plus, le style particulier de John Byrne donne une ampleur flamboyante à l’action quitte à passer à une version épurée pour faire ressortir les émotions. Au fil des ans, The Dark Phoenix Saga a été réédité plusieurs fois tant en français qu’en version originale, et mis en image avec plus ou moins de succès (la version
réalisée pour X-Men : The Animated Serie est la meilleure ou la moins pire suivant votre point de vue). Ne vous privez pas de la lire ou de la relire, ou tout simplement d’en admirer l’esthétisme des pages.

The Dark Phoenix Saga
Scénario de Chris Claremont et John Byrne
Dessin de John Byrne
Éditions Marvel

Le cycle des Saboteurs

L’œuvre de Frank Herbert ne se limite pas au cycle de Dune ou à une série de romans et nouvelles indépendants. Il a également écrit d’autres grandes sagas comme Le Programme Conscience ou Le cycle des Saboteurs. Ce dernier est le plus court puisqu’il se compose de deux nouvelles mineures (dont une inédite en français) et de deux romans, L’Étoile et le Fouet et Dosadi. L’ensemble du cycle se passe dans un même univers : la CoSentience (assez proche, les IA en moins, de ce que sera plus tard, la Culture de Iain M. Banks). Et, à la différence des autres cycles de Frank Herbert, toutes les histoires peuvent se lire de façon indépendante. Chacune d’entre elles suit une enquête de l’humain Jorj X. McKie, Saboteur extraordinaire.
Comme sa fonction l’indique, celui-ci travaille pour le Bureau des Sabotages, un organisme mis en place expressément pour mettre des bâtons dans les roues des administrations et des gouvernements. Dans chaque enquête du cycle des Saboteurs, Jorj X. McKie va se heurter à des difficultés de compréhension interespèces et des situations telles que la survie même de la CoSentience est menacée. Étonnamment, au moins dans les deux romans du cycle, L’Étoile et le Fouet et Dosadi, la solution viendra une fois que les barrières du langage et de la compréhension seront levées grâce à l’amour : qu’il soit platonique dans L’Étoile et le Fouet ou fusionnel dans Dosadi.
Appartenant au même cycle et avec un même protagoniste, les deux romans ont des tons diamétralement opposés. L’Étoile et le fouet est un texte intimiste essentiellement basé sur les dialogues entre les différents personnages. L’urgence est certes présente, mais hormis un court passage, l’essentiel du roman est aussi peu mouvementé qu’une enquête de Sherlock Holmes ou un bon roman d’Agatha Christie. Ce sont surtout les échanges de Jorj X. McKie avec Fanny Mae, Cheo ou Mliss Abnethe qui en font tout le sel. À l’opposé, Dosadi est un roman nerveux oscillant entre l’infiltration sur une planète étrangère et la mise en branle d’un système judiciaire étrange. Une sorte de New York District de l’espace ou Jorj X. McKie serait tour à tour enquêteur et procureur. Avec de l’action digne d’un Die Hard ou d’un John Wick.
Datés par certains aspects, ces textes moins connus de Frank Herbert apportent des variations intéressantes sur ses sujets favoris : qu’est-ce que le gouvernement ? Comment se comprendre ? Comment le langage et l’écologie qui nous entourent forment nos esprits ? Qu’est ce qui fait une personne, son esprit ou un accord esprit/corps ? Souvent, plus particulièrement pour moi L’Étoile et le fouet, ils vous reviennent en mémoire longtemps après l’avoir refermé, et vous incitent à réfléchir sur des détails auxquels vous ne pensiez pas. Ces romans, à la différence des nouvelles, méritent qu’on les lise ou les relise régulièrement.


Le cycle des Saboteurs :
L’Étoile et le fouet et Dosadi
de Frank Herbert
Traduction de Guy Abadia
Éditions Presse Pocket

Après l’effondrement

Cela faisait longtemps que je ne vous avais pas parlé d’un livre autoédité dans ces pages. Réparons cet oubli avec Après l’effondrement de Christophe Martinolli. Jusqu’ici connu pour le thriller politique avec sa trilogie, Corps d’État, l’auteur s’essaye au récit post-apocalyptique.
Ici, l’Humanité sait depuis des dizaines d’années que si elle reste sur Terre, elle est condamnée à disparaître. Une comète se dirige droit sur la planète qui entraînera une série de catastrophes naturelles similaires à celles ayant entraîné la fin des dinosaures. La solution est toute trouvée : migrer vers l’espace. Là où avec un point de départ similaire, dans Lady Astronaut of Mars, Mary Robinette Kowal va se concentrer sur l’aventure spatiale et la façon dont l’Humanité se prépare, pour Christophe Martinolli dans Après l’effondrement, tout est déjà joué. Chaque pays capable de se lancer dans le voyage spatial a construit de grandes arches conçues pour aller coloniser une exoplanète habitable directement au bout d’un millénaire de voyage. Ces arches ne peuvent emporter qu’un nombre limité de personnes et sont donc réservées à l’élite (monétaire, intellectuelle et/ou physique) et à leur famille. Le reste de la population est rejeté à l’extérieur des chantiers de construction tandis que toutes les ressources planétaires sont détournées pour assurer le succès de la migration spatiale. À charge pour eux de se débrouiller comme ils peuvent pour survivre en attendant le météore et éventuellement après.
Sauf que… Une adolescente naïve, mais néanmoins ayant déjà de solides bagages en médecine et au corps d’athlète, refuse au dernier moment de partie et veut rejoindre l’unique bastion de civilisation encore debout hors de la Cité-Arche, 48 h avant le dernier grand départ. Ses parents monteront une véritable expédition militaire pour la ramener au bercail avant l’heure H. Traversant au passage, la campagne alentour dévastée, ses camps de réfugiés et ses bandes redescendues dans la barbarie la plus sanglante pour asseoir leur pouvoir.
Après l’effondrement ne révolutionne pas le genre post-apocalyptique. Les zombies en moins et les Alpes en plus, il lorgne assez fortement du côté de Walking Dead au point d’avoir des « grands méchants » aux noms similaires (Nolan d’un côté de l’Atlantique, Negan de l’autre). Très court, il a également les défauts de sa brièveté : l’action est condensée et l’auteur passe trop rapidement sur des points qui auraient nécessité plus d’explication ou tout simplement d’exposition pour que je m’attache aux personnages. Néanmoins, il pose le problème économique et humain en termes assez clairs, si manquant parfois de nuances. A quel prix êtes-vous prêts à sauver l’Humanité ? Quel équilibre trouver entre confort à court terme et survie à long terme ? Et le retournement final qui annonce un deuxième tome apporte lui aussi son lot d’interrogations.

Après l’effondrement
de Christophe Martinolli
https://christophemartinolli.blogspot.com/

Le Gambit du renard

Énième livre de guerre spatiale se plaçant du point de vue du soldat, Le Gambit du renard de Yoon Ha Lee n’avait a priori rien pour me plaire. Et pourtant, vous êtes en train de lire ces lignes. Pourquoi ? Tout simplement parce que Yoon Ha Lee m’a surprise. À la façon de The Soldier de Neal Asher, Le Gambit du renard ne joue pas que sur les ressorts classiques de la guerre. Ainsi, du côté militaire des choses, le mélange entre singularité correctement exploitée et calcul de calendriers assez proche du tirage d’horoscope antique comme arme est arrivé à retenir mon attention. Enfin un livre où il ne s’agit pas de savoir qui a la plus grosse batterie d’artillerie pour devenir dix pages avant la fin l’issue des combats !
Et surtout, Le Gambit du renard n’est pas un livre de science-fiction militariste de plus. C’est tout autant le récit d’un siège que celui d’un duel psychologique entre deux fortes personnalités, Kel Cheris et Shuos Jedao. Devant par la force des choses partager le même corps, ils se retrouveront à devoir lancer un assaut a priori perdu d’avance. Entre le combat à l’extérieur et leur propre lutte interne, jusqu’au bout du récit, l’issue est indécise. Et le résultat final particulièrement étonnant. Ne connaissant pas du tout Yoon Ha Lee avant, je n’ai pas lu ses nouvelles situées dans le même univers. Le Gambit du renard avec ses différentes factions, ses serviteurs robotiques bien plus intelligents que tout le monde ne le croie et son fonctionnement politique délicieusement retors ne pouvait que me plaire. Évidemment, les passionnés purs et durs de SF guerrière auront également leurs lots de batailles spatiales, d’affrontement dans les corridors de station et de descriptifs d’armes improbables. Le contrat est donc rempli sur tous les plans. Premier volet d’une trilogie annoncé, Le Gambit du renard peut se suffire à lui-même. Mais je me laisserais surement tenter par le deuxième volume.

Le Gambit du renard
de Yoon Ha Lee
Traduction de Sébastien Raizer
Éditions Denoël