The 7 1/2 Deaths of Evelyn Hardcastle

Que se passerait-il si Agatha Christie avait écrit le scénario d’Un jour sans fin ? Certainement une histoire très similaire à celle contée par Stuart Turton dans The 7 1/2 Deaths of Evelyn Hardcastle.
Tout commence au petit matin dans une forêt automnale. Un homme amnésique se réveille avec un nom en tête, Anna, et la sensation d’avoir assisté à un meurtre. Il aura une journée et huit corps pour résoudre cette énigme et retrouver sa vie d’avant.
Plongé au cœur d’un manoir isolé en pleine campagne anglaise, The 7 1/2 Deaths of Evelyn Hardcastle nous plonge au cœur du gratin de l’aristocratie et de la haute bourgeoise anglaise avec tous ses vices et de ses bataillons de serviteurs. Le roman vole de rebondissement en rebondissement, non seulement en raison des changements d’hôtes réguliers du narrateur, mais également parce que les fils de l’intrigue à dénouer ont leur origine dans un lointain passé familial.
Premier roman particulièrement touffu, The 7 1/2 Deaths of Evelyn Hardcastle réussit l’exploit de ne pas perdre le lecteur en chemin malgré sa densité, alors que le narrateur lui-même nage souvent en pleine mélasse. Avec un style volontairement désuet, le livre balance entre la science-fiction, la fresque historique et le roman policier à tiroir. Pour autant, il arrive aà trouver un équilibre et un ton qui n’appartient qu’à lui tout en plaisant aux amateurs des différents genres. Rassurez-vous ! À la fin, tous les secrets seront dévoilés et vous n’aurez plus qu’une envie. En lire plus du même auteur.

The 7 1/2 Deaths of Evelyn Hardcastle
de Stuart Turton
Éditions Bloomsbury

Artemis: A Novel

Avec The Martian, lu dans une version à 0,99 $ bien avant sa reprise dans une grande maison d’édition et bien avant le film, Andy Weir m’avait scotchée dans le genre livre d’ingénieur bien fichu et très très drôle (bien mieux que le film vous dis-je !). Avec Artemis: A Novel, il confirme sur sa lancée tout en s’essayant à un autre genre : l’intrigue policière avec en guise de héros un criminel au grand cœur. Ou plutôt une criminelle, Jazz, contrebandière établie sur la seule ville lunaire, Artemis, et embrigadée sans le vouloir dans une tentative de prise de contrôle mafieuse des lieux.
Comme pour The Martian, Andy Weir dresse un portrait ultraréaliste et particulièrement détaillé de la vie sur la Lune. Les esprits les moins scientifiques parmi les lecteurs risqueront d’ailleurs de décrocher au moins de comprendre les différents points de fusion des métaux et pourquoi la soudure dans le vide est autrement plus pénible que la soudure dans une atmosphère classique même à 1/6e de G. Il le fait avec un ton humoristique et sarcastique qui rend les passages techniques nettement plus digestes. Quant à l’intrigue policière, elle est solide et assez bien menée pour que la solution finale n’apparaisse pas comme une évidence à mi-chemin du livre. En revanche, le choix du personnage me pose un léger problème. Andy Weir ne sait tout simplement pas écrire les personnages féminins. Certains auteurs peuvent écrire des hommes, des femmes ou des extraterrestres de tout âge sans que cela ne gêne le lecteur. D’autres ont du mal à se mettre dans la peau de l’autre. Là où Andre Norton ou Robin Hobb peuvent écrire des personnages masculins avec justesse, et là où Glenn Cook peut écrire plusieurs tomes de sa Compagnie noire en prenant la plume d’une capitaine, Andy Weir a un personnage féminin trop stéréotypé pour qu’il soit crédible en tant que lectrice. Même si je suis quasiment certaine que les maniérismes de Jazz et des autres personnages féminins ont été placés là de façon inconsciente par l’auteur. Rien de bien grave en tout cas. Sur ses 242 pages, Artemis vous emporte sur la Lune et vous mène d’un bout à l’autre d’une bonne petite opération criminelle à la Ocean’s Eleven. Un vrai régal pour les amateurs du genre.

Artemis: A Novel d’Andy Weir
Éditions Crown

Les nourritures extraterrestres

En ce mois d’octobre propice à l’imaginaire, et alors que la météo se refroidit de plus en plus, pourquoi ne pas faire un petit tour en cuisine ? Les livres de recettes inspirés par des œuvres de fiction se multiplient de nos jours : avec le succès des différentes déclinaisons de Gastronogeek dont le dernier vient de sortir, les adaptations de recettes tirées de Star Wars ou même pour les plus aventureux du Disque-Monde, il y a de quoi faire. Mais les livres de science-fiction mêlant recette de cuisine et véritable romans sont nettement moins fréquents. Paru aux Éditions Denoël en 1994, Les nourritures extraterrestres de René et Dona Sussan est à la fois un précurseur des ouvrages précédemment cités et une petite intrigue policière très agréable.

Côté intrigue policière, l’histoire se passe sur Apicius où des jeux interstellaires de gastronomie sont organisés. Un jeune cuisinier terrien va disparaître alors qu’il cherche un ingrédient secret, et son patron, chroniqueur gastronomique refusant absolument de manger autre chose que de la nourriture terrestre, se lance sur ses traces. Au fur et à mesure de son enquête, il croisera des populations bien connues du lecteur amateur de fantasy et de science-fiction que ce soit les Elfes du Seigneur des Anneaux, les Fremen d’Arrakis ou même Valentin de Majipoor. Et il se servira des notes laissées par son cuisinier pour retracer son parcours. Ici nous avons la transition vers le livre de cuisine classique. Les notes en question sont des fiches permettant de réaliser les plats extraterrestres avec des aliments bien terrestres et trouvables assez facilement en France à condition d’avoir une ou deux épiceries exotiques à proximité.

Côté cuisine donc, comment sont ces recettes ? J’avoue, je n’ai pas testé les 102 recettes que retranscrit ce livre. Certaines comme les papillons glacés de Chula sont trop longues et minutieuses à réaliser pour ma non-patience légendaire, d’autres comme les coquelicots de la zone crépusculaires par manque de goût pour les ingrédients terrestres utilisés, voire par manque d’attrait pour le plat originel. Qui donc voudrait manger le bourron égalitaire servi à tous et à chaque repas sur la Wyst inventée par Jack Vance ? D’autres recettes sont en revanche devenues des classiques de ma cuisine, comme le gâteau au cassis de l’Amas d’étoiles issu également de l’imagination fertile de Jack Vance, la rascasse sanzaret de Douglas Adams, le coulis au paradan de Caraban de mon cher Frank Herbert (qui accompagne à merveille un poulet grillé) ou les œufs de Korvil dont la couleur impressionnante fait toujours son petit effet au moment d’Halloween. Du salé au sucré, en passant par les boissons chaudes et froides, avec ou sans alcool, ce livre a de quoi satisfaire tous les goûts. Et que vous fassiez un repas (ou plusieurs) autour de votre genre littéraire préféré, ou simplement que vous tentiez une recette ou deux pour épater le voisinage sans rien dire, il vaut le coup d’être conservé précieusement. La trame de l’histoire est plaisante, mais convenons-en, ce n’est pas le point fort de ce livre. Qui m’a fait au passage découvrir Damon Knight, comme sa nouvelle Comment servir l’homme joue un rôle important dans l’enquête. Bonne lecture et bon appétit !

Les nourritures extraterrestres de René et Dona Sussan
Éditions Denoël

Cormoran Strike – J.K.Rowling lâche la magie pour le policier

J.K.Rowling n’est pas que la créatrice d’Harry Potter et de son monde magique. Sous le pseudonyme de Robert Galbraith, elle s’est essayée dès 2013 au polar et a créé son détective, Cormoran Strike. Adaptées en ce moment par BBC One avec Tom Burke dans le rôle-titre, les enquêtes de Cormoran Strike font à l’origine l’objet de trois livres : The Cuckoo’s Calling (L’Appel du coucou), The Silkworm (Le Ver à soie), Career of Evil (La Carrière du mal). En attendant un quatrième qui devrait sortir sous peu, enfin dès que J.K.Rowling en aura fini l’écriture.
Tout aussi british que les histoires policières de Sir Arthur Conan Doyle ou d’Agatha Christie, ces romans sont pourtant bien ancrés dans ce début de 21e siècle. Et contrairement à ses prédécesseurs, les enquêtes emmènent les protagonistes dans toutes les strates de la société anglaise, des beaux quartiers de Londres au fin fond de la campagne en passant par les taudis et le milieu des petites frappes.
Comme Sherlock Holmes et Hercule Poirot, Cormoran Strike est un détective privé. Il ne se distingue pas par ses capacités de déduction exceptionnelles, mais tout simplement par sa ténacité et ses expériences passées qui lui donnent une bonne connaissance de l’humanité. Ancien policier militaire, il est revenu amputé d’une jambe d’Afghanistan et a ouvert son agence. Au début du premier roman, sa vie est au plus bas. Sa jambe le fait souffrir, une rupture sentimentale l’a contraint à emménager dans son agence, et les clients ne se bousculent pas tandis que les dettes s’accumulent. Et comble de malchance, une erreur d’agence d’intérim lui met dans les pattes, Robin Ellacott, une jeune femme fraichement arrivée de sa province comme secrétaire. Le duo d’enquêteur ainsi constitué va apprendre à s’apprivoiser au fil des romans et des enquêtes.
Si vous aimez les policiers britanniques, vous l’aurez compris, vous serez servis. Le troisième roman particulièrement nous entraîne en différents lieux de Grande-Bretagne, avec en version originale une restitution assez fidèle des phrasés et du vocabulaire qui leur sont propres. Les amateurs de polars nordiques bien noirs également. Si The Cuckoo’s Calling a des moments un peu glauques, ce n’est rien par rapport à The Silkworm et à Career of Evil et son tueur en série. Pour autant, J.K.Rowling n’est pas tombée dans les travers de certains auteurs de thriller qui mettent page sur page de gore au détriment de l’intrigue elle-même.
Sans commune mesure avec les Harry Potter, l’univers de Cormoran Strike n’échappe peut-être pas aux clichés classiques du genre choisi, mais il a sa propre voix. À la différence d’Une place à prendre (The Casual Vacancy), son autre roman pour adultes, J.K.Rowling a trouvé ici le ton juste. Ses personnages sortent naturellement de sa plume, et l’on s’y attache sans qu’ils deviennent prévisibles, trop guimauve ou trop dur.

The Cuckoo’s Calling, The Silkworm & Career of Evil de Robert Galbraith (J.K.Rowling)
Éditions Sphere

En bonus, la bande-annonce des téléfilms diffusés par BBC One (en attendant une diffusion en France)

Sorcières associées

Des détectives enquêtant dans un monde de fantasy, c’est assez classique. C’est même devenu l’un des clichés de l’urban fantasty, voire de la bit-lit, comme le prouvait encore récemment Dirty Magic. Pour autant, Sorcières associées d’Alex Evans arrive habilement à détourner le genre. Premièrement, nous ne sommes ni dans un environnement urbain moderne ni dans un Moyen-âge revisité à la sauce fantastique. Jarta, la cité où s’activent nos sorcières est une version steampunk de Singapour ou de Hong Kong, sans que les machines à vapeur n’y soient omniprésentes.
Deuxièmement, nos protagonistes, Tanit et Padme ne sont pas à proprement parler des détectives, mais deux sorcières dans la force de l’âge (fin de trentaine, début de quarantaine). Vétérans des guerres meurtrières ayant déchiré il y a quelques années leur monde, elles ne sont pas des donzelles s’agitant en tout sens en attendant l’âme sœur, n’est-ce pas Charlaine Harris et Laurell K Hamilton ?
Certains clichés de polars sont quant à eux respectés. Comme dans Amicalement Votre, l’une est issue d’un milieu aisé, l’autre a grandi dans la misère et la criminalité. Comme dans Des Agents très spéciaux, elles furent avant de se connaître combattantes dans des camps opposés. Il en reste d’ailleurs de nombreux non-dits entre elles. Et comme dans la majorité des histoires policières, les deux affaires présentées au début n’en font qu’une et ont des ramifications avec le passé des sorcières. De quelles affaires s’agit-il ? Oh trois fois rien. D’une part, trouver qui a attiré et piégé un vampire dans la dimension des humains, tout en empêchant son client de tuer pour se nourrir. D’autre part, enquêter sur une série de dysfonctionnement dans une usine automobile où les ouvriers ont été remplacés par des zombies.
Le tout est particulièrement bien écrit avec un ton propre à chacune des narratrices. Et les 276 pages se dévorent en quelques heures. Action, humour (notamment avec la fille de l’une des sorcières qui se décide à apprivoiser un gremlin) et réflexion, tous les ingrédients pour une lecture de détente de fin d’été sont réunis avec goût.

Sorcières associées d’Alex Evans
Éditions ActuSF

Dirty Magic

Pourquoi la majorité des auteurs qui décident de situer leurs histoires de fantasy dans un univers contemporain s’inspirent-ils des polars ? Dans la lignée des Dresden files de Jim Butcher ou de la série Hollows de Kim Harrison, Jaye Wells a choisi cette tradition avec Dirty Magic, premier livre d’une trilogie consacré à Kate Prospero, officier de police d’une bourgade de l’Ohio. Pourtant, si à mon goût, l’histoire n’est pas aussi aboutie que celles des deux auteurs précédemment cités, Jaye Wells s’en sort plutôt bien. Son postulat — assez original — est de considérer la magie comme une addiction tant pour ceux qui la consomme que pour ceux ayant le talent génétique pour la produire. Du coup, dans cette ville, les fournisseurs de drogues et autres barons criminels sont des sorciers, et les cabales magiques remplacent les familles mafieuses. La protagoniste, qui devait être l’héritière du Don local le plus puissant a tourné le dos à son passé magique il y a dix ans, et se retrouve, simple flic, à patrouiller les bas-fonds en arrêtant les petits dealers de potion et les accros au sang. Lors d’un de ses circuits, elle est agressée par un drogué rendu cannibale sous l’effet d’une nouvelle potion. Lors de l’enquête qui s’en suit, elle devra — ô surprise — renouer avec son passé, et affronter les conséquences professionnelles et personnelles de ses décisions. Certes l’intrigue est particulièrement classique, presque autant qu’un bon épisode de New York District ou de Columbo. Même si j’avoue que je ne relirai pas ce livre, je n’ai pas eu l’impression que l’auteure me prenait pour une idiote et j’ai pris du plaisir à la lire. Son style, simple et percutant, et ses personnages attachants qui sont plus étoffés que de vulgaires clichés sur pattes m’ont procuré une belle après-midi de détente. Que demandez de plus ?

Dirty Magic by Jaye Welles