Un café maison

De Keigo Higashino, je n’avais lu que Les Miracles du Bazar Namiya, mais un certain blogueur grand amateur de littérature japonaise m’avait longuement vanté ses polars. Amatrice de café, je me suis laissée tenter par le titre de celui-ci : Un café maison.
Acte 1 — Scène 1. Un homme, une femme : il lui annonce son intention de la quitter pour une autre. Elle part en voyage. Lui meurt empoisonné d’une tasse de café, seul chez eux durant son absence.
Comme dans un épisode de Columbo, le lecteur se doute de l’identité du coupable dès les premières pages. Le tout reste de savoir comment cela s’est produit, pourquoi et surtout est-ce que les policiers japonais arriveront à l’arrêter ?
De ces trois questions, c’est cette dernière qui m’a le plus inquiétée. En effet, je ne sais si ce que décrit
Keigo Higashino décrit des procédures policières est proche de la réalité, mais c’est à se demander comment les enquêtes peuvent aboutir à un quelconque résultat. Nous avons quand même un fait essentiel à l’affaire, à savoir que l’une des inspectrices a identifié la maîtresse de la victime, et son supérieur hiérarchique lui intime l’ordre de ne pas en communiquer l’information à ses collègues, chargés de la même enquête ! Tandis qu’à côté de ça, avoir un professeur d’université en consultant officieux farfouiller sur la scène de crime semble presque normal ! Certes, c’est l’un des deux personnages récurrents de Keigo Higashino pour ses romans policiers, mais tout de même, le respect des procédures semble largement oublié.
L’histoire en elle-même, toute en non-dits, est terriblement classique et suffisamment tortueuse pour que de pages en pages, de fil en aiguille, et de café en thé, le lecteur se retrouve d’un coup à la fin du roman. Je dois y reconnaître une certaine ténacité et ingéniosité dans la conception du crime. Pour un mobile qui finalement ne correspondait pas à celui
qui semblait prévisible aux premières pages. Réflexion faite, j’ai trouvé ce polar moins magique que l’incursion de Keigo Higashino dans l’imaginaire. Néanmoins, il aura fait le travail que je demande à tout bon roman policier : me captiver d’un bout à l’autre sans que j’aie envie de reposer le livre. Bien joué !

Un café maison
D
e Keigo Higashino
Traduction de Sophie Refle

Éditions
Actes Sud

Harrison Harrison

Un livre jeunesse chez Le Bélial’ ? Et oui, c’est possible ! La preuve avec Harrison Harrison de Daryl Gregory. Ce roman revisitant, une fois de plus, les mythes lovecraftiens, met en scène le fameux Harrison Harrison ou H2. Ce lycéen suit sa mère scientifique à Dunnsmouth, petite ville de la côte de la Nouvelle-Angleterre où le temps semble s’être arrêté. Essayant de s’adapter dans un nouveau lycée et de survivre avec son aquaphobie dans un environnement tout entier tourné vers la mer, H2 va bientôt être confronté à une autre catastrophe. Sa mère disparaît et les habitants de Dunnsmouth ne sont pas si humains que ça…
Le moins que l’on puisse dire est que Daryl Gregory connaît bien le mythe autour des Grands Anciens de H.P. Lovecraft, qu’il ait été décliné en livre
s ou en BD ou bien en films. Et l’illustrateur choisi pour l’édition française, Nicolas Fructus également. Même si son infirmière évoque plus Resident Evil que Re-animator. Si le lecteur dispose des mêmes références, les clins d’œil plus ou moins appuyés aux différents aspects du mythe seront savoureux. Et sinon ? Sinon il reste un roman solide à destination des plus jeunes. Mélangeant humour, enquête et horreur, Harrison Harrison est accrocheur. J’ai personnellement eu du mal avec les tout premiers chapitres, le temps que tous les personnages prennent place et qu’on nous présente le lycée et la ville. J’ai été réellement emportée par l’histoire avec l’enlèvement de la mère et surtout l’apparition de la tante de H2, personnalité fantasque et attachante s’il en est. La rencontre avec Lub vaut également le détour. En revanche, mais le reproche est également valable pour les œuvres de Lovecraft, les motivations des antagonistes sont peu claires. Et la plupart d’entre eux n’ont pas de réelles profondeurs. Seul le Scrimshander avec sa façon si particulière de disposer de ses victimes sort du lot.
Au final, Harrison Harrison ne correspond pas tout à fait à ce que j’en attendais, mais j’ai apprécié cette lecture, nettement plus légère que celles auxquelles m’avait habituée cette maison d’éditions. Et j’ai des envies de homards… Comme en a le héros de l’histoire.

Harrison Harrison
de Daryl Gregory
traduction de Laurent Philibert-Caillat

Éditions
Le Belial’

Nicnevin et la reine de sang

À l’époque où Locke & Key est plus ou moins bien adapté sur Netflix, il est bon de se replonger dans des BD horrifiques. Bonne nouvelle, sous son label H1 original, Les Humanoïdes associés vient d’en sortir une assez étonnante : Nicnevin et la reine de sang. L’histoire se passe dans une Angleterre moderne et pourtant elle oscille en permanence entre l’époque actuelle et celle préconquête romaine où les fées et autres habitants de l’autre monde côtoyaient les humains.
Nous y trouvons Nicnevin, jeune londonienne à problèmes de 15 ans, condamnée à passer l’été avec sa mère et son petit frère dans le village perdu où vivait sa grand-mère. Là,
alors que des meurtres rituels ensanglantent la campagne, elle tombe sous le charme de son voisin le plus proche, bien plus âgé qu’elle. Et si pourtant la voix du sang était la plus forte et que pour sa protection, elle trouvait la clé de l’énigme dans son passé familial ?
Si j’ai trouvé le dessin de Dom Reardon souvent trop anguleux et parfois trop sombre pour suivre précisément l’action dans certaines cases, d’autres, plus calmes, sont de toute beauté. En revanche, j’avoue que l’histoire d’Helen Mullane m’a happée. Reprenant la trilogie classique des mythes païens avec la vieille femme, la mère et la vierge ou la Chasse fantastique, elle signe une histoire contemporaine mélangeant habilement série policière de la BBC et fantastique horrifique. Le comportement d’adolescente particulièrement agaçante de Nicnevin aide en particulier à bien ancrer l’histoire dans son époque évitant le piège d’un récit atemporel sans accroche émotionnelle. La fin n’appelle pas de suite, mais reste suffisamment ouverte pour en permettre une. Avec une Nicnevin devenue adulte peut-être ou son frère essayant de comprendre ce qu’il s’est passé ?

Nicnevin et la reine de sang
Scénario d’Helen Mullane
Dessin de Dom Reardon
traduction de Jéremy Manesse et Cédric Calas
Éditions Les Humanoïdes associés

A Key, an Egg, an Unfortunate Remark

Après une lecture aussi exigeante que la dernière chronique, j’avais besoin de quelque chose de plus léger. Et pourquoi pas un « whodunit » policier à la Agatha Christie ? En y ajoutant de la magie, des vampires et des loups-garous ? Bonne idée. Et c’est ainsi que suite à un article publié sur Tor.com, A key, an Egg, an Unfortunate Remark d’Harry Connolly a atterri dans ma liseuse.
Ce roman policier d’urban fantasy diffère du reste du genre par sa protagoniste principale. Marley Jacobs est en effet une vieille femme riche et excentrique. Refusant d’ouvrir elle-même les portes, elle est connue pour ses bonnes œuvres et ses soirées extravagantes. Quand l’un de ses neveux est retrouvé la gorge tranchée, semble-t-il, suite à une attaque de vampire, elle va mener sa propre enquête avec l’aide de son autre neveu. Et retrouver au passage ses talents de sorcière et de négociatrice au sein du demi-monde surnaturel de Seattle.
Comme dans les romans d’Agatha Christie, nous allons suivre son enquête dans les pas de son assistant de neveu. Celui-ci va découvrir le vrai visage de sa tante et du monde qui l’entoure à cette occasion. Toutefois le fait d’avoir une vieille dame devenue adepte de la non-violence comme personnage principal n’empêche pas A key, an Egg, an Unfortunate Remark d’être bourré d’action et de péripétie. J’avoue ne pas m’être ennuyée une seule seconde durant les 416 pages de ce livre. Même si certains personnages, comme Nora et Audrey, pêchent par l’incohérence de leurs réactions, l’histoire est très agréable. Certaines des explications sur les phénomènes surnaturels que sont les fantômes ou les dragons ne sont pas inintéressantes du tout. Et j’ai apprécié d’avoir enfin une histoire d’urban fantasy sans une once de romance dedans. Le parfait intermède entre deux lectures denses.

A key, an Egg, an Unfortunate Remark
d’Harry Connolly
http://harryjconnolly.com

Mois de l’imaginaire : lus en passant

Avec la combinaison de la rentrée littéraire et du Mois de l’imaginaire, j’ai reçu et acheté pas mal de livres. Certains sont toujours en cours de lectures, mais deux d’entre eux ont déjà été lus.

I am vampire

Celui-ci m’a été remis en main propre par l’auteur lui-même. Je l’ai donc lu en priorité, le temps d’un aller-retour en transport entre Paris et Brétigny-sur-Orge, soit pour les non-Parisiens grosso modo un peu plus de deux heures. L’auteur explique lui-même écrire en consommant énormément de vodka, peut être que la lecture devrait être elle aussi alcoolisée pour particulièrement apprécier le texte ? I am vampire raconte l’histoire de Bert, artiste « maudit » sans le sou ivrogne et parasite de la société, alors qu’il se rend compte qu’il devient peu à peu vampire. L’individu en question n’est pas particulièrement ni sympathique (mais aucun des personnages ne l’est) ni intelligent. En revanche, il a un égo surdimensionné et ne souffre visiblement pas du syndrome de l’imposteur. Même si j’ai lu I am vampire sobre, la lecture en fut rapide et plutôt agréable dans l’ensemble. L’action n’arrête pas une seconde et part dans tous les sens. C’est enlevé, le style est populaire et oui, j’ai ri devant le grotesque de certaines scènes. Pour autant, l’histoire est très, très décousue et donne l’impression que l’auteur raccroche les fils au fur et à mesure, avec quelques ratés (l’histoire se passe à Paris ou dans une petite ville de province ?), et la fin tombe franchement à plat. Si vous attendez à une histoire de vampirisme solide, passer votre chemin. Si vous aimez ce genre de livre déjanté, foncez.

I am vampire
de Romain
Ternaux
Éditions Aux Forges de Vulcain

La forêt des araignées tristes

Voici un gâchis de 610 pages. L’univers steampunk décrit par Colin Heine est particulièrement intéressant, avec des villes construites à la verticale pour émerger d’une brume couvrant le monde d’où sortent d’étranges et dangereuses créatures. La société qui s’est formée, pompée sur la Révolution industrielle montre bien le contraste entre la classe aisée bourgeoise, ses gargouilles, et ses dirigeables, et les classes populaires industrieuses reléguées au bas des piliers au plus près de la « vape » et de ses dangers. Ajoutez-y une touche d’exploration lointaine et une intrigue policière et vous auriez de quoi faire un excellent roman.
En fait, non. Les personnages sont plats au possible, sauf Agathe la gouvernante, et les diverses intrigues sont inintéressantes. Même le serial killer est fade et sans intérêt. Et les araignées dans tout ça ? Elles apparaissent sans rime ni raison. Et n’ont aucun rapport avec le reste de l’intrigue, si ce n’est sauver la vie du personnage principal à chaque fois qu’il se met tout seul dans un mauvais pas en lui flaquant systématiquement une belle frousse à lui casser les cordes vocales. Du coup, la fin, une version dirigeable du naufrage du Titanic, devient confuse et ne résout même pas l’intrigue principale. Même si l’achat en numérique de ce livre ne m’a coûté que 2,99 € avec la promotion Mois de l’imaginaire, j’avoue songer à demander un remboursement.

La forêt des araignées tristes
de Colin Heine
Éditions ActuSF

Une histoire naturelle des dragons

Les soldes numériques sont décidément une bonne occasion de découvrir des séries que l’on n’osait essayer en version papier. Et contrairement à l’essai précédent, celui-ci fut un succès. Les couvertures des différents volumes des Mémoires, par Lady Trent de Marie Brennan m’avaient déjà tapée dans l’œil, mais je n’avais jusqu’ici jamais cédé à la tentation. C’est désormais chose faite et le premier tome, Une histoire naturelle des dragons, a rejoint ma liseuse avant d’être encore plus vite lu.
Comme dans Lady Helen : le Club des Mauvais jours, l’histoire débute dans
une famille de la bonne société d’un pays rappelant furieusement la Grande-Bretagne du 19e siècle avec le destin d’une jeune fille : Isabelle, qui deviendra la fameuse Lady Trent. Mais la comparaison s’arrête là. Ici, point de romance exacerbée, ni atermoiements sur ce que peuvent ou ne peuvent pas faire les filles. Seule fille au milieu d’une nombreuse fratrie, Isabelle sait très jeune ce qu’elle veut : elle étudiera les dragons et autres créatures volantes. Et, malgré les préjugés ambiants, son père et plus tard son mari ne feront rien pour l’arrêter. Au contraire, la voilà partie avec ce dernier pour une mission d’études des dragons d’Europe de l’est. Débarquant à 19 ans dans un village perdu au milieu d’une campagne ressemblant fort à la Transylvanie telle que décrite par Bram Stocker, elle et ses compagnons vont se retrouver mêlés à une enquête où les dragons seront tour à tour suspects, victimes ou alliés.
Le style même choisi pour le livre n’est pas sans rappeler celui de Bram Stocker. En effet, Une histoire naturelle des dragons est écrite sous la forme de mémoire issu de la plume acide de Lady Trent au soir de sa vie. Non seulement nous y avons une enquête fantastico-policière, mais également un récit de voyage et une étude des mœurs draconique et humaines de l’époque. Le tout parsemé de réflexions mordantes sur les préjugés des hommes que Lady Trent rencontre ou des remarques douces-amères sur ses erreurs de jeunesse. Même en version numérique, Une histoire naturelle des dragons est richement illustrée et, malgré un ton unique ou peut-être grâce à lui, se lit avec un très grand plaisir. Je me laisserais surement tenter par la suite, à l’occasion.

Une histoire naturelle des dragons (Mémoires, par Lady Trent 1)
de
Marie Brennan
traduction de S
ylvie Denis
Éditions L’Atalante

Rivers of London

En dehors des livres, j’aime beaucoup les films impliquant le duo Simon Pegg et Nick Frost. Et donc quand j’ai lu que leur maison de production voulait adapter une série de romans d’urban fantasy, Rivers of London, le nom m’est resté en tête. Quelque temps plus tard, je tombe à nouveau sur Rivers of London avec une promotion sur les livres en numérique (2,45 € l’un pour les titres les plus anciens), je saisis l’occasion de découvrir donc la prose de Ben Aaronovitch en achetant les deux premiers : Rivers of London et Moon Over Soho.

Comme beaucoup d’histoires d’urban fantasy récentes, il s’agit à chaque fois d’une enquête policière à laquelle se mêlent des éléments surnaturels. Sauf que… Ici, l’histoire se passe à Londres et non aux États-Unis. La bureaucratie de la Met ne permet pas certaines libertés et certains dérapages que peuvent se permettre les détectives privés ou les policiers américains, du moins dans les œuvres de fiction. Sauf que… Le personnage principal, Peter Grant, vient de terminer sa formation initiale de policier et ne sait pas s’il poursuivra sa carrière à patrouiller en uniforme, parmi les détectives ou en gratte-papier dans l’administration. Sauf qu’enfin… Il n’a aucune prédisposition pour le surnaturel, jusqu’à ce qu’un soir il assiste à un meurtre sur Covent Garden, et le principal témoin est un fantôme. Le premier roman, Rivers of London, va introduire Peter Grant à l’univers de la magie telle qu’elle est pratiquée dans les forces de police de Sa Majesté. Il devra résoudre le meurtre de Covent Garden et gérer les rivalités entre deux avatars locaux de la Tamise et leurs descendances. Le deuxième, Moon Over Soho, le montre déjà plus installé dans son rôle d’apprenti sorcier officiel de la police. Il va devoir là se pencher sur de vieilles affaires criminelles du Soho des années 60 et dévoiler un pan du passé de personne qui lui sont proche : son père, ancien jazzmen, et son mentor, bien plus vieux qu’il n’en a l’air.
J’avoue que Rivers of London est une excellente surprise. Le livre est suffisamment original dans son explication de la magie et dans la description des différentes divinités et créatures surnaturelles vivant dans Londres. Et j’avoue que l’écriture de Ben Aaronovitch, très
british avec pas mal d’argot local, se dévore très bien. En revanche, même si j’ai apprécié Moon Over Soho, certains clichés apparaissent, notamment celui du héros amoureux de celle qui ne devrait pas, et j’ai peur qu’au final, l’histoire de Peter Grant s’enlise dans des complications de vie privée au détriment des enquêtes. D’autant que Rivers of London est prolifique : outre les romans principaux (sept à ce jour), l’histoire se décline également en comics (six) et une multitude d’histoires courtes éparpillées entre les différentes éditions et le web. De quoi s’y perdre ou se préparer à des heures de lectures intenses. En attendant, j’ai entamé le troisième de la série : Whispers Underground.

Rivers of London
de Ben Aaronovitch
Éditions
Gollancz

The Murder Pit

La Grande-Bretagne victorienne et ses crimes est une époque plutôt fascinante. Qu’ils s’agissent de fictions comme les histoires de Sherlock Holmes ou de cas réels comme Jack l’Éventreur et ses victimes, je me laisse facilement convaincre par les livres sur cette thématique. Quand j’ai trouvé The Murder Pit de Mike Finlay à l’aéroport d’Édimbourg, je n’ai pas résisté (surtout que j’en ai profité pour récupérer une nouvelle édition de Good Omens). Un vol chaotique et quelques heures plus loin, je ne regrette pas mon choix.
The Murder Pit est le deuxième roman dans la série des Arrowood Mysteries. Et même s’ils ont tout deux été traduits en français, je ne connaissais pas du tout cet univers. Heureusement, celui-ci peut se lire de manière indépendante.
Le livre met en scène William Arrowood, un détective privé londonien qui se voit comme un rival de Sherlock Holmes, mais dont la clientèle est nettement plus pauvre, et la réputation nettement moins glorieuse. Engagés par un couple dont la fille, handicapée mentale, refuse tout contact avec eux depuis son mariage avec un fermier, Arrowood et son assistant vont se plonger dans les ho
rreurs de l’exploitation des aliénés et autres imbéciles, comme on les appelait à cette époque. Et découvrir au passage quelques cadavres.
À la différence de Sherlock Holmes, William Arrowood n’est pas un bon détective. S’il sait lire les émotions de ses interlocuteurs et tirer des déductions stupéfiantes du moindre détail, il n’a aucun contrôle sur ses propres sentiments, et ses décisions impulsives sont parfois de vrais freins à la poursuite de l’enquête. Quand elles ne sont pas purement et simplement odieuses.
Malgré cela, et surtout parce que ce n’est pas Arrowood le narrateur, mais son assistant, Mike Finlay sait rendre ses personnages attachants. Il fournit un récit très bien documenté sur des aspects assez méconn
us de l’ère victorienne comme le travail à la ferme et la vie dans la banlieue de Londres. Il fait également le choix d’utiliser la terminologie de l’époque au risque de choquer le lectorat moderne, mais ni lui ni ses personnages ne la cautionne non plus que l’eugénisme et le racisme qu’elle sous-entend. Au final, si tout n’est pas parfait dans ce récit policier, l’histoire se termine plutôt bien pour les « gentils ». Mon seul regret est qu’il n’était pas très difficile de mettre un nom sur le coupable. The Murder Pit reste une lecture plaisante et légère, malgré le thème abordé.

The Murder Pit
de Mike Finlay
Éditions HQ Stories

The Murderbot Diaries: All Systems Red & Artificial Conditions

Après Binti, un autre titre de novella était en promotion sur la boutique de ma liseuse (et sans DRM, car également publié par Tor books) : le premier tome de la série de The Murderbot Diaries de Martha Wells : All Systems Red.
Ni homme, ni femme, ni robot, ni humain, le protagoniste de cette histoire est un SecBot : un cyborg chargé par leur compagnie d’assurance de garantir la sécurité d’un groupe de scientifiques sur une planète inconnue. Véritable machine à tuer et maître d’armes accompli, il n’est pas censé avoir plus de personnalité qu’un tableur ou un traitement de texte. Sauf que… Un contrat précédent a mal tourné et il a massacré tous les humains sous sa protection. Pour éviter qu’une telle catastrophe ne se reproduise, il a désactivé son module de contrôle. Quand la mission actuelle prend un tour similaire à la précédente, MurderBot va devoir lâcher ses chères séries TV et effectuer son travail en toute indépendance. Comble de l’horreur, il va devoir interagir avec des humains sans filtre ni possibilité de se cacher derrière les instructions d’un tiers.
All Systems Red fonctionne comme un huis clos policier (à l’échelle d’une planète) avec MurderBot à la place de Sherlock Holmes ou d’Hercule Poirot, les petites cellules grises en moins et les muscles en plus. J’ai apprécié ma lecture, mais j’étais frustrée de ne pas en savoir plus sur la condition des cyborgs et des robots dans cet univers. Frustration en partie comblée avec Artificial Conditions où notre MurderBot enquête sur ses actions passées et essaie de comprendre comment le massacre a pu se produire. En cours de route, il croisera un vaisseau de transport intelligent (imaginez l’USS Entreprise avec la curiosité et l’humour d’un enfant de 10 ans) et quantité de cyborgs et robots en tout genre. Avec à nouveau au milieu des humains ayant besoin de son aide ?
Lirais-je la suite des Murderbot Diaries ? Certainement, je veux comprendre ce qui est arrivé à ce MurderBot, et j’apprécie son côté acerbe. La façon dont Martha Wells s’interroge à chaque livre sur un aspect de la frontière entre le vivant et l’artificiel me plaît. Où se trouve la limite ? Qu’est-ce qu’être humain ? Qui doit être considéré comme une personne de plein droit ? Comment interagir dans un tel univers ? Le tout sans faire de longs discours philosophiques, mais en l’intégrant à des histoires policières spatiales plus que distrayantes.
Si vous ne lisez pas en anglais, sachez que L’Atalante a entamé la traduction de cette série et vient de publier le premier tome sous le titre de Défaillance système – Journal d’un AssaSynth et que le tome 2 est prévu pour juin.

The Murderbot Diaries: All Systems Red & Artificial Conditions
de Martha Wells
Éditions Tor

2312

Lire un livre de Kim Stanley Robinson est toujours, pour moi, un jeu de quitte ou double. Soit j’accroche de suite comme avec Chroniques des années noires et je me laisse porter, quelle que soit la difficulté du texte ; soit j’y suis totalement hermétique comme avec Mars la rouge. Autant dire que quand je me suis lancée dans les 624 pages de 2312, je ne savais pas de quel côté allait pencher la balance.
Finalement, l’histoire de Swan m’a happée et scotchée jusqu’à la toute dernière ligne du récit. À la fois space opera, enquête policière à l’échelle du système solaire, et réflexion sur le devenir de l’humanité et des espèces animales ou informatiques qui lui sont associées, j’ai dévoré ce pavé avec délectations.
Certes il y a certains passages qui tirent en longueur où les personnages sont coincés à attendre une solution. Du coup, la lectrice que j’étais sentait presque ligne par ligne le décompte des heures écoulées durant ces chapitres. Mais 2312 recèle également de morceaux de poésie pure : le surf sur les anneaux de Saturne ou le parachutage des animaux sur Terre.
L’intrigue elle-même semble très simple. C’est un classique cas de « whodunit », à savoir qui a cherché à détruire Terminateur, la ville roulant autour de Mercure ? L’enquête va avoir des ramifications complexes sur la politique au sein du système solaire et de ses différents habitats, sur la restauration de l’écosystème terrien ou sur la vie sentimentale de Swan, personnage principal de l’histoire.
Cette bascule incessante de l’épique à l’échelle spatiale ou planétaire à l’intime et au quotidien le plus terre-à-terre m’a particulièrement plu dans ce roman. Et le fait que, comme souvent dans les romans de Kim Stanley Robinson, les personnages ne sont pas à priori, ni particulièrement aimables (Swan a souvent un comportement odieux avec ses proches), ni particulièrement héroïques. Malgré toutes les évolutions et modifications génétiques faites en deux siècles, les acteurs de 2312 sont des gens très ordinaires plongés dans des situations qui le sont moins. Ils essaient juste de reprendre la main sur un quotidien qui leur échappe. Ici, juste après avoir chamboulé tout un système solaire.

2312
De Kim Stanley Robinson
Traduction Thierry Arson
Éditions Actes Sud