Un homme d’ombres

Quand on me parle de « New Weird » en littérature, je suis toujours curieuse. Soit le résultat est fascinant, comme presque tous les écrits de China Miéville, soit il me laisse dubitative comme la trilogie de Jeff Vandermeer dont le premier volume, Annihilation, vaut largement plus que les deux suivants. Avec Un homme d’ombre, Jeff Noon y ajouter une couche très alléchante : celle du polar hard-boiled avec privé désabusé et porté sur la bouteille à la clé.
Le point de départ du récit est effectivement très classique. John Nyquist, détective divorcé, miteux et fauché est embauché par le grand patron de la ville pour retrouver sa fille fugueuse de 18 ans. Ville dans laquelle opère Vif-Argent, un tueur en série insaisissable aux motifs mystérieux Sauf que…
Ce n’est pas n’importe quelle ville. Imaginez un peu la Grosse Pomme new-yorkaise revue et corrigée par le lapin perpétuellement en retard et le Chapelier fou d’Alice au pays des merveilles, tous deux vouant un culte aux divinités de la lumière. En effet, l’action se passe dans une mégalopole où le ciel et l’éclairage naturel n’existent plus, cachés derrière un gigantesque dôme couvert de lampes, miroirs, ampoules et autres sources d’éclairage. La Ville se divise en deux grandes sections : Soliade toujours éclairée et étouffante de bruits, d’activité et de chaleur ; et Nocturna où l’obscurité est maîtresse plus dédiée aux quartiers résidentiels et au repos. Entre les deux, le Crépuscule est un no man’s land brumeux réputé hanté et fui par tous. À ces particularités lumineuses, la Ville ajoute une conception particulière du temps. Affranchi des rythmes circadiens traditionnel, chaque citoyen y jongle entre les différentes chronologies en fonction de son humeur ou de ses activités du moment. Cette gestion du temps n’est pas sans risque. Elle génère ses krachs temporels à l’image de nos krachs boursiers, ses maladies (à l’image de la mère de la fugueuse s’efforçant perpétuellement de fixer le temps sur une heure précise) et même sa drogue, le kia, qui brise les frontières entre le passé, le présent et l’avenir. Pourtant natif de la Ville, John Nyquist va en découvrir les dessous et certaines de ses lois à la frontière entre la magie et la science qui la régisse sans que la majorité de ses habitants n’en aient conscience.
Comme souvent dans les deux genres pouvant revendiquer ce livre, l’ambiance fait tout. Dès les premières pages, vous êtes happé dans l’atmosphère étouffante et resplendissante de Soliade, étourdi par son rythme et, comme le protagoniste, parfois estomaqué par ses péripéties.
Malgré tout, jamais Jeff Noon ne vous perd dans son roman si étrange. Il vous tient par la main et vous guide au fil des pages entre clair et obscur sur le chemin menant à une vérité déconcertante. Un homme d’ombres est le premier d’une trilogie de romans centrés autour du personnage de John Nyquist. Espérons que les deux autres, The Body Library et Creeping Jenny, seront eux aussi bientôt traduits à La Volte.

Un homme d’ombres
de
Jeff Noon
traduction de Marie Surgers
Éditions La Volte

Gnomon T.2

Il y a un mois, je vous parlais d’un puzzle littéraire fascinant. Abordons aujourd’hui la résolution en limitant le plus possible de divulgâcher l’intrigue.
Déjà, si vous cherchez un livre pour vous délasser les neurones et ne pas forcer votre cerveau à cogiter dans tous les sens, mieux vaut éviter entièrement Gnomon. Le livre de Nick Harkaway demande de l’attention et un goût pour les énigmes qui ne convient pas à tous ni à toutes les périodes de leur vie de lecteur. Ensuite, sachez que le tome 2 de Gnomon répondra à toutes les questions en suspens. Il propose en effet une véritable conclusion à l’énigme tissée dans le tome 1. Et, malgré de nombreux indices, celle-ci n’est pas forcément évidente, particulièrement en ce qui concerne Mielikki Neith. De traqueuse, l’inspectrice devient la proie de Diana Hunter (existe-t-il d’autres Dianes que chasseresses ?) avant d’être son outil pour réinitialiser le Système. Enfin, avouons-le, il y a quand même quelques longueurs et l’intrigue aurait gagnée à être élaguée de quelques pages par-ci ou par-là.
Au fond, qu’est-ce que Gnomon ? Nous sommes d’abord dans un roman cyberpunk écrit peu avant le Brexit par un auteur britannique. Celui-ci exploite à merveille les angoisses de ses compatriotes (et de l’ensemble des Européens) sur la société de surveillance, la mort, mais également sur un sentiment d’insécurité grandissant ou la perte de confiance envers l’autre, l’étranger, l’intrus. Nous sommes également dans un livre écrit par le fils d’un ex-espion de Sa Majesté, qui s’amuse brillamment à reprendre les outils de son père pour nous perdre dans de fausses identités, dans une multiplication d’indices avec l’utilisation de mots-clés comme stéganographie ou code. Nick Harkaway finit par construire peu à peu un labyrinthe pour son lecteur sachant que celui-ci, suivant les points qu’il a relevés, s’engagera une fois ou deux dans un cul-de-sac avant la conclusion. Nous sommes enfin dans le roman d’un homme amoureux de la littérature dans son ensemble, des livres et des mythes et de ce qu’ils nous disent de nous.
Alors, comment l’aborder ? Malgré tous les mythes grecs invoqués dans Gnomon, c’est vers celui de Thésée non mentionné qu’il faut se tourner. Ou plus exactement vers le fil d’Ariane et le dédale enfermant le Minotaure, qui correspond en tout cas le plus à l’effet que m’a fait cette lecture. Pour arriver au bout de ces deux tomes, vous allez devoir vous laisser porter, glisser vers le fond et trouver un fil conducteur parmi tous ceux proposés par l’auteur. Tenez-le fermement et gardez-le dans un coin de votre esprit durant toute votre lecture. Vous en ressortirez sans avoir été déchiqueté par le requin monstrueux, mais potentiellement transformé par ce livre. Ne commettez pas l’erreur de Thésée et n’abandonnez pas cette pauvre Ariane/Diana/Athenais en refermant ses pages. Les leçons qu’elle nous a transmises de son futur proche sont plus que jamais d’actualité en 2021.

Gnomon T.2
d
e Nick Harkaway
traduction de Michelle Charrier
Éditions
Albin Michel

Tokyo Vice

Récit autobiographique largement romancé et avec des noms modifiés pour protéger les personnes impliquées, Tokyo Vice de Jake Adelstein est intéressant à plus d’un titre. D’une part, il montre plusieurs versions du Japon méconnu : le monde du travail vu par un gaijin (un étranger), la criminalité organisée de l’archipel loin de toute glamourisation cinématographique et deux visions de la presse quotidienne et de sa relation avec les autorités très éloignées de l’exemple français.
En effet, dans Tokyo Vice, Jake Adelstein raconte sa carrière au sein du Yomiuri Shimbun ou comment un « petit Juif du Missouri » a réussi à devenir le premier Occidental à travailler dans l’édition japonaise du premier quotidien du pays. Et pas à n’importe quel poste ! Aux faits divers et aux affaires criminelles en plein cœur de Tokyo. Ses différentes enquêtes l’emmèneront dans les quartiers chauds de la capitale, le transformant en escort boy l’espace d’une soirée dans un bar à hôte, le menant sur la piste d’un tueur en série éleveur de chiens, sur certains réseaux de traites des blanches ou cherchant à comprendre les liens entre le CHU de l’UCLA et certains yakuzas.
Au fil du temps, Jake nouera des amitiés plus ou moins intéressées
dans tous les milieux : collègues journalistes, policiers à différents échelons de la hiérarchie, patrons de bars, escort girls et même yakuzas. Et sa propre morale en tant que journaliste, mari, ami ou simplement être humain prend une pente glissante jusqu’à ce que le Japon ne soit plus une terre sûre pour lui et sa famille. Saura-t-il s’arrêter avant le drame ?
Même s’il est le héros de sa propre histoire, Jake Adelstein ne cache pas ses défauts ni ses erreurs, et ne nie pas sa responsabilité directe ou indirecte dans des actions dangereuses, et parfois fatales, pour son entourage. Pour autant, passé les toutes premières pages qui ne sont passionnantes que pour d’autres journalistes curieux de découvrir les coutumes de leurs homologues nippons, Tokyo Vice est un livre qui se lit comme un polar de James Ellroy d’une traite et qui ne se lâche pas. Et tout au long des pages, le lecteur s’interrogera pour se dire si lui aurait reconnu le moment où le journaliste a passé les bornes. Que celles-ci soient déontologiques ou qu’elles portent sur sa propre sécurité ou celle des siens.

Tokyo Vice
de Jake Adelstien
Traduction de Cyril Gay
Éditions Points

Gnomon t.1

Une couverture bleue avec un requin nageant au-dessus des ruines d’une ville. Avec Gnomon de Nick Harkaway, Albin Michel Imaginaire nous proposerait-il un autre titre post-apocalyptique après La Cité de l’orque ou Le Livre de M ? Eh non ! Si vous deviez absolument rapprocher ce nouvel ouvrage d’un livre déjà présent dans la collection, il faudrait plutôt chercher de Terminus, autre polar d’anticipation, exigeant pour le lecteur.
Du moins c’est ce que la lecture de ce premier tome peut laisser présager. En effet, le roman de Nick Harkaway étant tellement touffu, l’éditeur a choisi de le séparer en deux volumes à un mois d’écart.
Au premier abord donc, Gnomon nous transporte dans un Londres post-Brexit. La vénérable monarchie parlementaire n’est plus, remplacée par une démocratie totale s’appuyant sur une surveillance généralisée de la population : le Système.
Dans ce contexte, lorsqu’une suspecte meurt au cours de son interrogatoire, se plonger dans sa mémoire pour trouver où le processus a dérapé. Sauf que… Elle se trouve confrontée aux souvenirs de trois vies différentes, dont aucune ne peut être celle de la morte : un trader grec obsédé par un requin, une alchimiste ex-amante de Saint Augustin enquêtant sur un meurtre en chambre close et un vieux peintre éthiopien sortant de sa retraite pour prendre la direction artistique d’un jeu massivement multijoueurs. Quel rapport entre ces trois vies ? Et entre ces souvenirs et son enquête ?
Dans Gnomon, Nick Harkaway ne fait aucun cadeau à son lecteur. Et ne prend aucun raccourci. Chaque tranche de souvenir étant à elle seule de la taille d’une petite novella, et chacune aborde des thématiques différentes (excès de la financiarisation à outrance, société de surveillance, libre arbitre contre prédestination, rapport entre le créateur et son œuvre…) avec une personnalité et un ton propre. Les lecteurs du blog ne seront pas surpris d’apprendre qu’Athénaïs l’alchimiste a ma préférence. Et après chaque passage, vous vous retrouverez comme Mielikki Neith étourdie par cette surcharge d’information. Peu à peu des points communs émergent, des signes se répondent. D’un souvenir à l’autre, mais également dans le Londres servant de cadre à cette histoire… Voire encore plus loin dans le temps ou l’espace ? D’autant que Nick Harkaway est aussi très joueur. D’entrée de jeu, il ouvre son roman sur un message codé. Si vous êtes adepte de cryptographie, vous allez vouloir le décrypter, d’autant qu’il parsème son texte d’indices, ou de fausses pistes, sur la façon de le résoudre. Même si cette énigme n’est pas centrale pour comprendre et apprécier l’histoire, c’est un niveau supplémentaire qui en séduira plusieurs. Toujours est-il qu’à la fin du premier volume de Gnomon, vous aurez encore plus de questions qu’au début. Mais surtout une impatience : lire la suite et découvrir comment tout ce puzzle littéraire fascinant s’assemble. En espérant qu’une seule chose : ne pas être déçue par l’image finale. Rendez-vous dans un mois ?

Gnomon t.1
de Nick Harkaway
Traduction de Michelle Charrier
Éditions Albin Michel

Les dossiers du Voile

Même si le détective ou le policier enquêtant parmi des entités surnaturelles est un classique de l’urban fantasy, y compris pour la jeunesse, il ne reprend que rarement les codes du polar à la française. C’est pourtant ce que réussit à faire Adrien Tomas avec Les dossiers du Voile.
Pour l’occasion, il reprend l’héroïne de deux nouvelles précédentes, non lues pour ma part : Tia Morcese. Celle-ci est inspectrice à Paris en charge plus particulièrement des affaires criminelles se trouvant derrière le Voile, c’est-à-dire touchant d’une façon ou d’une autre à la communauté magique d’Île-de-France : mages, nécromants et druides, vampires et loups-garous, djinns, gnomes, fées et trolls… Et si elle a personnellement tourné le dos à ses talents de sorcière, Tia est affublée d’une grande fratrie magique et catastrophique.
Parmi eux, Mona, lycéenne de 15 ans dans le seul établissement de Paris proposant un cursus magique, voit sa meilleure amie, louve-garou, enrôlée dans la guerre ancestrale contre les vampires. Juste au moment où sa sœur et le reste de la brigade sont plongés jusqu’au coup dans le boulot entre meurtres rituels, tensions claniques et guerres des gangs entre barons de la drogue féérique. Et si les deux problèmes étaient liés ?
Alternant entre le point de vue de l’aînée et de l’adolescente, Les dossiers du Voile va dérouler une enquête somme toute classique pour un polar (qui n’est pas sans rappeler l’intrigue du Parrain de Mario Puzo s’il était raconté du côté du NYPD et du FBI), mais prenante dans un univers à la fois baroque et très parisien.
L’histoire est à destination de la jeunesse : la lectrice aguerrie de polar verra venir d’assez loin le retournement final. Sans pour autant bouder son plaisir, quitte à se retrouver en terrain connu. Adrien Tomas, tout comme dans Engrenages et Sortilèges, ne prend pas ses jeunes lecteurs pour des imbéciles. Au fil de l’enquête, il les amènent à s’interroger sur le bien-fondé de certaines pratiques ancestrales dans un monde moderne ou sur l’impunité des criminels pour protéger le Voile, mais également sur les limites de l’autodéfense ou les ravages de la gueule de bois lors de la reprise du travail. Sans oublier une bonne dose d’humour et d’action… Et les 261 pages de ce roman se tournent toutes seules.

Les dossiers du Voile
d’Adrien Tomas
Éditions Fleurus

La Maison des voix

En matière de polars, vous le savez déjà, j’aime beaucoup l’écriture de Donato Carrisi. Je ne pouvais que m’intéresser à son dernier titre en date : La Maison des voix. Celui-ci ne s’inscrit ni dans la suite du Chuchoteur, ni dans celle des aventures de Marcus et Sandra, mais est une histoire distincte. Nettement moins sanglante que celles racontées habituellement par l’écrivain italien, mais loin d’être moins alambiquée.
Tout commence avec Pietro Gerber, psychologue pour enfant à Florence qui utilise l’hypnose avec ses patients. Un jour, une collègue australienne l’appelle au téléphone pour qu’il accepte de recevoir une patiente adulte revenue en Italie où elle a grandi, car elle est persuadée d’avoir tué son petit frère. Cette patiente, Hanna Hall, va s’avérer plutôt invasive et son passé tumultueux va se mêler à la vie de famille de Pietro jusqu’à un final… surprenant.
Mais n’en disons pas plus pour ne pas déflorer l’intrigue. Avec La Maison des voix, Donato Carrisi change de style et se fait plus intime. Les chapitres alternent entre le présent raconté du point de vue de Pietro et le passé raconté tantôt par Hanna, tantôt par Pietro. Dans ces derniers cas, il est difficile de savoir ce dont se souvient réellement la narratrice ou le narrateur et ce que son imagination enfantine a réinventé comme explication à des événements qu’elle ou il ne comprenait pas. Par petites touches, Donato Carrisi nous entraîne dans une spirale où chaque protagoniste remet peu à peu en cause sa santé mentale, et la fiabilité de sa mémoire et de ce qu’il sait sur sa vie et son passé. Sans qu’aucun crime n’ait été commis, La Maison des voix est pourtant un polar haletant dont les pages se tournent toutes seules jusqu’au bout de la nuit. Et la fin montre que l’administration bête et méchante peut parfois être nettement plus cruelle que n’importe quel psychopathe. Si vous ne connaissez pas l’auteur, c’est une porte d’entrée idéale dans son œuvre. Et si vous l’avez déjà découvert, n’hésitez pas à vous laisser surprendre par cette nouvelle facette.

La Maison des voix
de Donato Carrisi
Traduction d’Anaïs Bouteille-Bokobza
Éditions Calmann-Lévy

Évariste

Si malgré son appellation, le héros du précédent roman n’avait pas le moindre talent paranormal, ce n’est pas le cas d’Évariste, héros du roman du même nom d’Olivier Gechter et authentique occultiste. Ce qui ne l’empêche pas d’être lui non plus un escroc. Pardon, il se définit comme ingénieur-conseil ayant fondé son propre cabinet d’expertise en sciences occultes au sein d’une pépinière de La Défense. Et, de son propre aveu, ayant appris et perfectionné l’art de la fumisterie pour embobiner le client en grandes écoles. La nuance est mince, non ?
Tout commence lorsque venant de monter sa société, l’une de ses premières clientes lui demande de véritables extra-lucides pour ajouter un service « premium » à son service de voyance téléphonique classique.
Hélas, la prescience ne rime pas toujours avec santé mentale, et la recherche de la perle rare ne plait pas à tout le monde. Une voyante comtesse du 16arrondissement et son étrange secrétaire à verres miroirs n’apprécient pas l’activité d’Évariste et n’hésitent pas à recourir à la manière forte pour lui faire savoir. Heureusement, l’ingénieur pourra compter sur le soutien d’un sorcier de Papouasie échoué dans le 17e, de ses parents morts, mais toujours prévenants, et de pigeons parisiens drôlement affranchis pour en venir à bout et finir son recrutement.
Mon seul bémol à la lecture d’Évariste est que la fin est un peu trop rapide à mon goût et que les motivations du principal adversaire sont vite expédiées. C’est un bémol très léger tellement Évariste s’avère un roman de fantaisie urbaine plus qu’agréable à lire. Sa galerie de personnages loufoques, mais souvent attachants — sauf Dolorès et Bruno — arrive toujours à faire rire et sourire le lecteur sans jamais le lasser devant trop d’excès. Les différents systèmes de magie présentés sont intéressants, compatibles dans cet univers avec la science traditionnelle et les smartphones (y compris dans l’Au-delà), et suffisamment originaux pour ne pas avoir l’impression de les avoir déjà lus des centaines de fois. Et le protagoniste lui-même a un côté Pierre Richard de l’occulte, période Grand blond avec une chaussure noire, plutôt touchant. Et tant mieux, car il semblerait qu’il revienne dans les mois à venir pour de nouvelles aventures… À suivre ?

Évariste
d’Olivier Gechter
Éditions Mnémos

Carnets d’enquête d’un beau gosse nécromant

Ne vous fiez pas au titre ni à la couverture sombre, ce livre ne contient aucun élément fantastique. Carnets d’enquêtes d’un beau gosse nécromant est un polar déjanté, premier roman de Jung Jaehan. Celui-ci nous entraîne à Séoul, capitale de la Corée du Sud, à la suite d’une série de personnages hauts en couleur les uns et les autres.
À commencer par le beau gosse nécromant du titre. Dans une Corée du Sud ultramoderne et à la pointe de la technologie, chamanes et autres devins ont toujours pignon sur rue et sont consultés avant toute décision importante. Nam Han-Jun, autoproclamé Beau gosse, est un dandy escroc qui fait croire à de prétendus
dons surnaturels pour séparer ses clients de grosses liasses de billets. En fait de dons, il s’appuie sur sa sœur hackeuse caractérielle et sur l’agence de détective privé de son meilleur ami pour récolter les renseignements nécessaires à ses prédictions.
Sa clientèle va l’amener à se pencher sur les affaires de Joy Entertainment, une fabrique à girls band et à idols. Il y croise la route de Han Ye-eun dite Han Fantômette, inspectrice enquêtant sur la disparition d’une lycéenne.
Même si les thèmes abordés sont graves (prostitution infantile, corruption, harcèlement, suicide and co), le ton est léger et le rire ou le sourire toujours présents.
Après un début assez décousu, qui plonge le lecteur dans l’ambiance, Carnets d’enquête d’un beau gosse nécromant trouve vite son rythme de croisière et se dévorent rapidement. La fin se révèle assez surprenante et ne donne qu’une envie : continuer à suivre les enquêtes de Nan Han-Jun et de sa bande.

Carnets d’enquête d’un beau gosse nécromant
de Jung Jaehan
traduction de Yumi Han et Hervé Péjaudier
Éditions Matin Calme

Émissaires des morts

Décidément, la collection Albin Michel Imaginaire continue livre après livre, à surprendre son lectorat. Avec Émissaires des morts d’Adam-Troy Castro, cette surprise passe par la forme même du livre. Au lieu de se contenter du roman du même titre (qui fait tout de même ses 400 pages), ce livre y adjoint quatre nouvelles plutôt longues avec la même protagoniste : Andrea Cort, procureure générale des Corps diplomatiques intervenant dans des crimes où plusieurs espèces sentientes sont parties prenantes.
Ces nouvelles sont présentées par ordre chronologique dans la vie de l’héroïne et non par ordre de publication. Andrea Cort est donc procureur, c’est avant tout une rescapée du massacre de Bocaï où deux espèces sentientes vivant jusqu’ici en bonne intelligence se sont horriblement entretuées prises de folie. Même les enfants, comme Andrea à l’époque, n’ont pas échappé à ces pulsions meurtrières. Longtemps considérée comme une criminelle, Andrea est contrainte de travailler pour les Corps diplomatiques pour ne pas être jetée en pâture aux différentes espèces qui veulent sa peau. De son passé, elle garde un dégoût des planètes et des espèces sentientes, en particulier de la variante humaine. Froide et refusant tout contact personnel, elle va d’enquête en enquête s’intéresser aux origines du Mal, comme Mila Vasquez pourtant créée sept ans après elle.
Pour Andrea, ses chuchoteurs prennent la forme de Démons invisibles, le titre d’une des nouvelles. Ceux-ci auraient poussé Humains et Bocaïens à s’entretuer dans son enfance, et convaincu un moins que rien de tuer et démembrer des représentants d’une autre espèce incapables de prendre conscience de sa présence alors même qu’il les met à mort.
Cette question du Mal est également au cœur de Avec du sang sur les mains où une espèce d’herbivores d’apparence pacifique veut absolument mettre la main sur un multirécidiviste sadique pour comprendre ses pulsions, au risque d’embraser la galaxie.
Les deux autres nouvelles, Une défense infaillible et Les lâches n’ont pas de secret, et le roman lui-même, Émissaires des morts, s’intéressent eux aux notions de libre arbitre, d’esclavage et de liberté illusoire ou non. Une défense infaillible présente la particularité de se placer dans un environnement 100 % humain. Elle reste à mon avis, la nouvelle la plus faible du lot. Les lâches n’ont pas de secret implique un châtiment qui n’est pas sans rappeler celui d’Alex dans Orange mécanique et, évidement la façon dont il peut être détourné horriblement par les humains. Ce fut, pour moi, l’histoire la plus terrifiante du recueil. Enfin Émissaires des Morts va reprendre ce thème avec une enquête complexe dans un habitat construit par des intelligences artificielles pour y développer leurs propres espèces sentientes. Attention, à l’instar du film Interstellar qui aurait gagné à être amputé de ses vingt dernières minutes, Adam-Troy Castro n’a pas pu résister à un happy end hollywoodien dans les vingt dernières pages du roman. Ce surcroit de saccharine, à moins qu’il annonce une horreur dans la suite des aventures d’Andrea Cort, gâche la conclusion de ce qui est pourtant un excellent polar spatial rondement mené.

Émissaires des morts
de Adam-Troy Castro
Traduction d
e Benoît Domis
Éditions Albin Michel

Le Jeu du chuchoteur

Vous est-il déjà arrivé d’interrompre un livre en cours pour vous replonger immédiatement dans un autre en raison de la similitude entre les personnages ? Moi oui. Prise dans une enquête spatiale dont je vous parlerais bientôt, j’ai éprouvé soudain l’envie de rouvrir le dossier Mila Vasquez, en reprenant sa dernière aventure en date, Le Jeu du chuchoteur de Donato Carrisi.
Chaque histoire de Mila Vasquez peut se lire de façon indépendante des autres, l’auteur rappelant brièvement les informations passées nécessaires pour ne pas perdre les novices en chemin. Brossons tout de même assez vite le personnage. Mila Vasquez est une enquêtrice des Limbes, le service de police chargé de retrouver les personnes disparues. Une particularité psychologique qu’elle appelle « le gel de l’âme » l’empêche de ressentir pleinement les émotions et de comprendre celles d’autrui. Si cela la handicape dans sa vie privée, cette part d’ombre en elle lui permet de comprendre bourreaux et victimes sans affect et de les retrouver.
Dans Le Jeu du chuchoteur, elle a décidé de quitter cette profession pour protéger sa fille Alice, en partant s’isoler à la campagne. Lorsqu’on retrouve une maison abritant une famille de quatre personnes en plein désordre et avec de nombreuses traces de sang, son ancienne supérieure fait appel à ses dons. Entraînant sans le savoir Mila sur le chemin d’un autre chuchoteur, un pervers qui ne tue pas par lui-même, mais incite les autres à passer à l’acte. Ici cela passera par un univers virtuel, l’Ailleurs, qui lui fera revisiter plusieurs affaires criminelles avec une récompense à la clé. Une récompense empoisonnée ?
Comme dans la majorité de ses thrillers, Donato Carrisi s’interroge une fois de plus sur l’origine du Mal. Est-il inné chez certains ? Peut-il être héréditaire ? Ou chacun de nous porte-t-il une part sombre en lui qui le pousse à basculer dans l’horreur avec le bon stimulus, en entendant les bons mots ? Une fois de plus, il utilise Mila et ses failles pour nous prendre aux tripes et nous entraîne dans une danse infernale jusqu’à la résolution. Finale ?

Le Jeu du chuchoteur
de Donato Carrisi
Traduction d’Anaïs Bouteille-Bokobza
Éditions Livre de Poche