Le Bureau des affaires occultes

Vous reprendrez bien un peu de polar historique ? Pour celui-ci, partons dans le Paris de 1830 alors que Louis-Philippe vient d’accéder au trône. Toutes les administrations subissent alors un nettoyage en profondeur, y compris la Préfecture de Police ou le célèbre Vidocq a été débarqué. Dans Le Bureau des affaires occultes, nous suivons un jeune inspecteur féru de science, Valentin Verne, qui se voit confier une enquête sensible concernant le fils d’un député alors qu’il pourchasse depuis des années un ecclésiaste tortionnaire d’enfants surnommé le Vicaire. Ce roman va donc se présenter comme le récit longtemps disjoint de ces deux histoires, avec notamment des entrées de journal semblant se rapporter à des événements passés. Avant que les deux ne se rejoignent en fin de récit. En effet, Le Bureau des affaires occultes peut se lire comme une histoire indépendante, mais il est avant tout l’amorce d’une série policière. La partie concernant le député et son fils sera résolue dans ce volume, mais celle concernant le Vicaire se poursuivra dans le volume suivant, intitulé… Le Fantôme du Vicaire. Et il faut bien reconnaître qu’une bonne partie de ce premier livre est dédié à la mise en place des personnages récurrents et de leurs univers. Ce dont le rythme de l’histoire pâtit quelque peu.
En revanche, en mêlant une période historique pas si souvent utilisée en fiction (où la Révolution et le Premier Empire d’un côté, et la toute fin du XIXe siècle de l’autre ont bien plus de succès) avec un angle original (une explication rationnelle à des crimes qui semblent soit ne pas en être, soit être surnaturel
s), Éric Fouassier propose un polar solide qui, malgré les longueurs dues à la mise en place du cadre, se dévore littéralement (avec des pauses dont une nuit de sommeil, il s’est écoulé moins de douze heures entre son achat et la fin de sa lecture). Plus que le personnage principal, j’avoue avoir particulièrement apprécié certains seconds rôles comme Aglaé, Félicienne ou ce vieux brigand de Vidocq. À l’occasion je replongerais bien dans la suite.

Le Bureau des affaires occultes
d’Éric Fouassier
Éditions
Livre de poche

Saturn Return

Akane Torikai est une mangaka à ne pas mettre entre toutes les mains. Si graphiquement son style précis et doux captive et séduit, ses thématiques sont souvent dures et son propos souvent sans concession. Si je l’ai découverte avec son incursion dans la SF avec Le Siège des exilées, j’ai depuis dû lire tout ce qui est paru d’elle en français. Et j’avoue qu’avec sa nouvelle série en cours, Saturn Return, elle a encore réussi à me surprendre.
Saturn Return commence pourtant classiquement pour l’autrice, avec une protagoniste mal dans sa peau : Ritsuko Kaji, 30 ans. Après un premier roman à succès, elle n’arrive plus à écrire et s’enlise dans un mariage et une vie de femme au foyer qui ne lui conviennent pas. Quand elle apprend le suicide de l’ami qui lui a inspiré son roman, elle va enquêter sur les raisons de son acte avec son nouvel éditeur. Et ce faisant, va rouvrir des blessures anciennes et en créer de nouvelles.
Avec Saturn Return, Akane Torikai adopte les codes du polar. De prime abord, moins viscéralement émotionnelle que En proie au silence, cette nouvelle série cache bien son jeu et avance crescendo. J’avais trouvé le premier tome suffisamment intéressant pour réserver la suite en librairie, mais pas assez pour en parler de suite ici. Il faut dire qu’il posait les différents personnages et le début de l’intrigue, mais qu’il ne débordait pas forcément d’action. Avec le deuxième volume, Akane Torikai nous envoie dans une direction totalement différente et le rythme est nettement plus soutenu jusqu’à la fin et le « Quoi ? Mais ça ne peut pas s’arrêter là ? Je veux savoir ! » provoqué par les dernières pages.
Nous y découvrons que
Ritsuko Kaji est une narratrice bien peu fiable, tout comme le sont tous les autres personnages de l’histoire. De son nouvel éditeur prêt à toutes les compromissions, quitte à donner son corps contre une idée, pour obtenir un nouveau roman à l’ami disparu adepte des comportements limite, en passant par les ex et le mari actuel et son obsession pour la mettre enceinte, aucun d’entre eux n’est sans reproche. Tous ont des secrets empilés sur d’autres secrets et tout l’art de la mangaka est de nous donner envie de les découvrir peu à peu. En alternant les styles graphiques (notamment pour distinguer les souvenirs et les passages rêvés) et avec quelques cases extrêmement puissantes qui restent longtemps en tête, Akane Torikai signe encore une fois une histoire forte et passionnante qui en dit long sur les femmes et le mal-être dans la société japonaise en général. Attention, elle ne prend pas de gants et certains thèmes abordés peuvent heurter la sensibilité d’une partie du lectorat. Personnellement je signe direct pour le tome 3.

Saturn Return
d’
Akane Torikai
traduction de
Gaeëlle Ruel
Éditions
Akata

Douve

Ne vous fiez pas à la phrase d’accroche en couverture. Les seuls points commun entre Douve et Twin Peaks sont les sapins et la pluie omniprésente. Pour le reste, nous sommes dans un polar bien français sans l’ombre d’une trace de surnaturel.
Tout commence quand Hugo Boloren, policier parisien, trouve un journal devant chez lui relatant l’homicide de l’ancien maire de Douve, un petit village perdu du Pilat qui tient une place importante et mystérieuse dans son histoire familiale. Il décide alors de solder ses congés pour se rendre sur place enquêter et comprendre quels liens entretenaient ses parents avec ce village « maudit ».
Deux intrigues vont alors se mêler : celle qui à la fin des années 70 tourne autour d’un médecin islandais installé à Douve et dont on retrouva la femme et les deux filles massacrées, et le séjour à notre époque d’Hugo dans le village.
Et comme dans tous les petits villages, Douve recèle de nombreux secrets (certains remontant à la Deuxième Guerre mondiale), de liaisons adultérines et de vieilles rancoeurs de famille. Ajoutez-y une défiance naturelle envers les étrangers et une tendance locale à se complaire dans son malheur et vous obtiendrez un cocktail explosif au XXe comme au XXIe siècle. Quant au policier ? Sans être aussi atypique dans son errance que le commissaire Adamsberg de Fred Vargas, Hugo Boloren se laisse porter par les événements quitte à se laisser malmener par eux. Il attend que la petite « bille » dans sa tête tombe dans le bon trou pour lui indiquer la solution.
Le résultat est un livre qui, presque sans à-coup, embarque le lecteur pour une balade pluvieuse dans les bois et lui propose un polar solide sans être ni trop sanglant malgré une fin à la Délivrance, ni particulièrement humoristique. Efficace et qui tient au corps comme un plat de terroir. L’auteur a depuis publié une nouvelle aventure d’Hugo Boloren, elle vaudra surement la peine de se pencher dessus également.

Douve
de Victor Guilbert
Éditions J’ai Lu

Later

En voyant la version française (Après chez Albin Michel) apparaître dans une liste de cadeaux pour Noël, je me suis souvenue que j’avais ce court roman de Stephen King en version originale sur ma liseuse. Un réveil nocturne et quelques balades en métro plus tard, il fut lu et dévoré…
Disons-le de suite, Later de Stephen King se classera dans les œuvres mineures de l’auteur américain. Ce n’est pas un récit des plus effrayant
s qu’il ait jamais écrits et l’intrigue est assez mince… Malgré tout, il en profite pour s’essayer à de nouveaux jeux et propose finalement de passer un bon moment en compagnie de son jeune héros, Jamie. Celui-ci a une particularité : il parle aux morts et ceux-ci ne peuvent que répondre la vérité à ses questions. Son talent va lui amener quelques bonnes surprises, l’intérêt parfois trop insistant de certains proches, mais également une bonne dose de cauchemar et de traumatismes.
Roman fantastique en raison du don du protagoniste et de la némésis qui le hantera dans une bonne partie du récit, Later est avant tout un polar noir, dans sa construction comme dans l’atmosphère qu’il dégage. Sauf qu’à la place du détective privé errant dans les bas-fonds ou du comptable usé par son métier et prêt à se laisser corrompre, nous avons un jeune garçon vivant dans les beaux quartiers de New York seul avec sa mère, agente littéraire. Nous y suivons ses pérégrinations en fonction des succès et déboires de la mère (prise dans la tourmente de la crise économique de 2008 en raison de mauvais investissements), et de ses liens avec une policière ripou qui n’hésitera pas à le manipuler pour qu’il l’aide à sauver son poste. Nous avons également un double exercice de style de la part de l’auteur. D’une part, arriver à se glisser dans la peau d’un personnage assez loin de ses créations habituelles, et dans un décor urbain loin du Maine qui lui est cher. D’autre part, jouer avec la redondance et la sonorité des mots, le « later » entre autres. Le résultat ? Hormis une fin qui, pour une fois chez Stephen King, tire un peu à la ligne, Later est une bonne histoire qui tient en haleine son lectorat. De quoi s’occuper agréablement pendant une soirée hivernale.

Later
De
Stephen King
Éditions Hard Case Crime

Far from the Light of Heaven

Je vous ai déjà longuement parlé de Tade Thompson découvert dans une histoire fantastique sanglante, puis passé au premier contact mâtiné de cyberpunk. J’ai tellement apprécié mes lectures qu’il est devenu l’un de ces auteurs dont j’achète les nouveaux livres sans me poser de question. Avec Far from the Light of Heaven il s’essaie au space opera et au « whodunit », avec un meurtre en vase clos. Comme La Troisième griffe de Dieu ? Sur le papier oui, et dans les faits non. Dans Far from the Light of Heaven, nous suivons un vaisseau, le Ragtime dans son premier voyage de la Terre à Bloodroot, dans un autre système solaire. C’est également le premier voyage de Michelle « Shell » Campion, sa capitaine humaine qui ne sert pas à grand-chose d’autre qu’à discuter avec les différents points de contrôle humain. Sauf que quand elle se réveille de son sommeil cryogénique en arrivant à destination, certains de ses passagers ont été découpés en morceaux. Par qui et pourquoi ? C’est ce qu’elle et Rasheed Fin, l’enquêteur envoyé à bord par Bloodroot vont devoir découvrir.
Avec ce roman, Tade Thompson semble vouloir se reposer. Et disons-le clairement, ce roman n’est pas au même niveau de qualité qu’un Rosewater ou que le premier Molly Southborne. L’intrigue est plutôt classique et les motifs des meurtres le sont plus encore, mais l’auteur arrive à rendre l’histoire intéressante par des détails saugrenus (un loup dans l’espace, un enquêteur envoyé dans l’espace souffrant du mal des transports) et par une multiplication des points de vue et des lieux qui évitent le confinement en vase clos. Comme dans Rosewater, il mâtine son récit d’ingrédient venant de sa culture nigériane comme la station Lagos qui sert de point d’entrée à ce nouveau système solaire ou une réinterprétation du culte des ancêtres et de la réincarnation. Franchement, c’est un bon livre à lire pour se reposer et se détendre sans trop se poser de questions. Soit en anglais tout de suite, soit dans sa version française, quand elle sortira en 2022 chez J’ai Lu. La lecture sert aussi à ça, non ?

Far from the Light of Heaven
de Tade Thompson
Éditions Orbit

Le Pacte des esclavagistes

Avant de commencer à parler du livre précisément, rappelons que Le Pacte des esclavagistes est d’abord paru aux Éditions de la Baleine dans la collection Macno, le pendant SF de sa collection Le Poulpe où plusieurs auteurs s’essayaient à écrire un polar avec des personnages récurrents prédéfinis et une certaine charte à suivre. Et pour compliquer le tout, Le Pacte des esclavagistes n’est pas le premier de la série, mais… le quatorzième. Donc si vous trouvez que certains concepts passent rapidement, c’est peut-être, car ils ont été évoqués et expliqués dans les romans précédents. Cette version a été remaniée, réactualisée et augmentée par rapport à l’édition originale de 2000 (que je n’ai pas lu), mais elle en garde les traces.
Pour qui connaît l’œuvre de Roland C. Wagner et en particulier Les Futurs mystères de Paris, Le Pacte des esclavagistes ne surprend pas : nous avons une IA autonome hantant ce qui reste du Net et n’en faisant qu’à sa tête,
une secte prônant la non-violence (ou presque) dont certains membres sont dotés de pouvoirs psy, des corporations transnationales qui ont largement remplacé les États, etc. Sauf que… Nous ne suivons pas une enquête d’un détective affublé d’un chapeau improbable. Le Pacte des esclavagistes est en effet un roman choral qui suit plusieurs lignes d’intrigues : celle de Yalmiz le ridicule, sociologue de son état qui cherche à en savoir plus sur le mouvement mysthiques qui se répand comme une traînée de poudre dans la population mondiale et annonce l’Ultime Communion, celle de Fred Russell, policier qui enquête sur la mort de gens s’étant intéressé d’un peu trop près à ces mysthiques, celle d’un nouveau venu dans la secte et celle, ailleurs, d’un magnat de la finance pervers et corrompu qui n’est pas sans rappeler un certain Donald T., ex-président des États-Unis. Évidemment, les différentes intrigues vont se rejoindre et le Macno qui donne son nom à la collection se mêler à cette histoire. Même s’il n’est pas mon préféré de Roland C. Wagner, ce roman se lit, comme toujours avec ses œuvres, tout seul. Si parfois certaines traîtrises se voient venir de loin, l’ensemble est très addictif et les rebondissements ne manquent pas. Il manque peut-être une touche d’humour à mon goût, mais je n’ai pas du tout regretté ma lecture. Bien au contraire…


Le Pacte des esclavagistes
de 
Rémy Gallart et Roland C. Wagner
Éditions
Les Moutons électriques

The Dark Hours

Une fois de plus, retournons à Los Angeles aux heures creuses de la nuit dans les pas de Renée Ballard et d’Harry Bosch avec le dernier roman en date de Michael Connelly, The Dark Hours (notez l’originalité débordante de ce titre !)
L’action commence dans la nuit du 31 décembre 2020 au 1er janvier 2021 alors que Ballard et une collègue venue des Mœurs sont appelées sur ce qui semble être un accident lié à la « pluie de plomb » de la Saint-Sylvestre quand certains habitants tirent en l’air pour fêter la nouvelle année.
The Dark Hours reprend une formule désormais classique mettant en scène les deux détectives récurrents de Michael Connelly, celle toujours en activité et son « mentor » désormais retraité. Deux enquêtes s’ouvrent : le meurtre du Nouvel An qui a un lien avec une ancienne affaire d’Harry Bosch, et une série de viols prémédités par un duo de criminels.
Si la résolution de ses deux affaires avec leurs lots de rebondissements
reste passionnante et pousse à dévorer très vite ce polar, ce qui en fait tout le sel est comme d’habitude ce qu’il nous dit sur notre société. Oui plutôt sur la société américaine divisée par l’ère Trume et pas une pandémie dont on ne voit plus le bout.
Ainsi, Renée Ballard assiste à la démotivation d’une grande partie du LAPD tiraillée par des injonctions contradictoires, en but à la vindicte publique après les émeutes qui ont suivi la mort de George Floyd, mais également celle d’une frange de la population résolument hostile à toute mesure sanitaire. Elle voit ainsi nombre de ses collègues ne plus
faire qu’acte de présence en attendant de faire valoir leurs droits à la pension, quitte à multiplier les négligences et à couvrir les exactions commises par d’autres. De plus en utilisant la personne de Ballard, sa première héroïne récurrente, Michael Connelly en profite à chaque roman pour aborder les relations hommes-femmes. Dans The Dark Hours, il s’y essaie principalement avec la deuxième enquête qui prend ses racines dans le Dark Web et un courant masculiniste prêt à tout par haine des femmes. Autant dire que ce n’est pas son approche la plus subtile, mais elle a le mérite d’être efficace et de ne pas dire trop de bêtises sur le fonctionnement du Dark Web et des outils techniques pour y accéder.
Et comme souvent, au milieu de scènes intenses et de sujets assez sombre, l’auteur ajoute quelques rayons de soleil à The Dark Hours comme Ballard entraînant Bosch se faire vacciner ou l’arrivée de son nouveau chien Pinto. Encore un excellent cru !

The Dark Hours
de 
Michael Connelly
Editions
Little, Brown and Company

Symposium Inc.

Décidément depuis quelques titres, les personnages des récits d’Une Heure-Lumière sont tous sauf sympathiques. Le dernier en date avec deux protagonistes attachants devait être Toutes les saveurs de Ken Liu. Dans Symposium Inc., nous avons une collection d’individus tous plus clichés sortis d’une fiction estivale de télévision française et plus détestables les uns que les autres : l’avocate nymphomane et alcoolique, le capitaine d’entreprise froid et dédaigneux, la mère effacée qui a abandonné sa brillante carrière pour sa famille, la fille criminelle au sang-froid, etc. Et pourtant Oliver Caruso arrive avec ce polar mâtiné de neurosciences et de nanotechnologie à accrocher le lecteur et à nous pousser à continuer notre lecture…
A la base de Symposium Inc, il y a un crime sordide : une mère de famille assassinée alors qu’elle fête les 18 ans de sa fille. Le tout dans une maison ultra-surveillée où non seulement les caméras ont tout filmé, mais où les capteurs ont mesuré les différents taux de neurotransmetteurs dans le sang des personnes présentes pour retracer leurs émotions et
déterminer leurs culpabilités. Le mari de la victime et père de la meurtrière engage alors une ténor du barreau pour faire libérer sa descendance. Mais… le passé et l’appât du gain et du pouvoir s’en mêlent, et l’histoire se complique peu à peu…
Vendu comme un mélange de droit et de neuroscience, Symposium Inc. est léger en terme
s de droit. Il s’agit plus d’une critique sur la culpabilité médiatique avant procès et retournement de l’opinion publique qu’un exemple d’application futuriste du Code de procédure pénale. En revanche, sur l’interrogation entre culpabilité et maladie, il est intéressant et offre un dénouement, largement divulgâché par le titre au passage, bien amené. Une bonne lecture de plus dans cette collection qui n’en finit pas de dénicher des petites perles d’imaginaire.

Symposium Inc.
d’
Olivier Caruso
Éditions
Le Bélial’

L’univers en folie

Pourquoi parler en 2021, d’un livre publié pour la première fois en octobre 1949 ? Tout simplement parce qu’il est issu d’une lecture croisée avec Fawn du blog SF Elfette, et que celle-ci avait pour thème : les classiques de la SF. Nous voulions une lecture légère donc Fredric Brown s’est imposé comme une évidence, et étonnamment, je n’avais jamais lu le roman en question : L’univers en folie.
Bonne pioche, il est court, enlevé, drôle et arrive par moment à faire trembler la lectrice du 21
siècle que je suis. Et après avoir lu Histoire de la science-fiction en bande dessinée, et notamment les pages consacrées aux pulps américains, ce roman prend une dimension encore plus savoureuse.
Tout commence lorsque Keith Winston, journaliste dans une revue de science-fiction, se fait désintégrer par la rentrée explosive dans l’atmosphère terrestre de la première fusée envoyée vers la Lune. Plutôt que mourir, il se retrouve dans un univers très proche du sien, mais également très différent. Dans celui-ci, l’Humanité s’est installée sur d’autres mondes du système solaire et a croisé d’autres formes de vie, dont certaines viennent faire du tourisme dans l’état de New-York. Elle est en guerre contre les Acturiens, race d’extra-terrestres xénophobes qui tire surtout ce qui semble de près ou loin intelligents sans sommation. Comment survivre sans un sou en poche dans cet univers, où les gens le prennent pour un espion à la solde des Acturiens et ne rêvent que de lui trouer la peau ? Comment revenir dans un univers plus raisonnable et plus agréable pour lui ? Tel est l’enjeu du livre.
Ayant commencé par écrire des
polars, Fredric Brown s’y connaît pour mener une histoire en multipliant les coups de théâtre, sans temps mort tout en retombant toujours sur ses pattes. Et il maîtrise parfaitement l’humour loufoque et sarcastique : de la façon dont fonctionne le voyage spatial et du fait que les Martiens ne le maîtrisent pas car… ils ne portent pas de vêtements à la raison pour laquelle les cadettes de l’espace sont vêtues de bikinis à l’intérieur de leurs combinaisons transparentes (correspondant aux standards sexistes des couvertures des pulps de l’époque). Et l’ironie mordante de Fredric Brown ne se limite pas à se moquer des pulps, et de la facilité déconcertante avec laquelle nouvelles de tout poil se plaçaient dans leurs pages (il suffit juste de changer quelques éléments de décor pour passer de la science-fiction au récit historique ou à la romance). Il va rappeler les heures sombres de la Prohibition et des bars clandestins ou la façon dont le maccarthysme et les prémisses de la Guerre froide peuvent amener M. Tout-le-Monde à se méfier de son voisin. Sans parler de la façon dont il aborde la notion de multivers et ses conséquences.

L’univers en folie
de
Fredric Brown
traduction d
e Jean Rosenthal, révisée par Thomas Day
Éditions
Folio SF

Nijigahara Holograph

Vous avez aimé Twin Peaks ? Vous voulez découvrir un mangaka original sans vous embarquer dans les treize tomes de Bonne nuit Punpun ? Ça tombe bien, le premier récit long d’Inio Asano, Nijigahara Holograph vient d’être réédité en France. Précédemment paru sous le titre Le champ de l’arc-en-ciel, il était épuisé depuis nombre d’années.
Alternant entre passé et présent(s), cette histoire suit un groupe de personnes ayant été dans la même classe de primaire l’année où la mère de l’une d’e
ntre elles a été retrouvée assassinée. Peu à peu en s’attachant à un ou l’autre des enfants (et des adultes qu’ils sont devenus), les noirs secrets des familles de Nijigahara se dévoilent et se mêlent les uns aux autres. Et, comme il aura l’habitude plus tard dans son œuvre, Inio Asano y montre ici une facette peu ragoûtante de la société où il vit : harcèlement scolaire normalisé, violences sexuelles diverses, relations familiales abusives, mais également dépression et suicide pour n’en citer que quelques-uns.
Pour autant, le mangaka ne souligne – à quelques cases près – pas le côté sordide de son histoire par des
images explicites ou choquantes. Il va utiliser la suggestion (quelques bleus dessinés sur l’épaule d’une petite fille qui tourne le visage), et les contrechamps pour cacher les corps martyrisés. Il dit sans trop en montrer et laisse son lectorat remplir les blancs de son histoire. D’autant que celle-ci, outre les sauts temporels incessants d’une décennie à l’autre, va s’attacher tour à tour à des personnages différents. Le lecteur fera alors fréquemment des retours en arrière pour vérifier un détail sur une page quelques chapitres plus tôt. Et l’épilogue propose plusieurs fins possibles apportant une paix plus ou moins définitive aux divers protagonistes.
Au final, Nijigahara Holograph est un polar bien noir avec une touche de surréalisme qui fascine et surprend. Dévoilant encore une autre facette d’Inio Asano…

Nijigahara Holograph
d’
Inio Asano
tra
duction de Thibaud Desbief
Éditions
Kana

PS : Pour découvrir avant d’acheter, Kana met à votre disposition un chapitre entier en numérique, accessible par ici.