L’univers en folie

Pourquoi parler en 2021, d’un livre publié pour la première fois en octobre 1949 ? Tout simplement parce qu’il est issu d’une lecture croisée avec Fawn du blog SF Elfette, et que celle-ci avait pour thème : les classiques de la SF. Nous voulions une lecture légère donc Fredric Brown s’est imposé comme une évidence, et étonnamment, je n’avais jamais lu le roman en question : L’univers en folie.
Bonne pioche, il est court, enlevé, drôle et arrive par moment à faire trembler la lectrice du 21
siècle que je suis. Et après avoir lu Histoire de la science-fiction en bande dessinée, et notamment les pages consacrées aux pulps américains, ce roman prend une dimension encore plus savoureuse.
Tout commence lorsque Keith Winston, journaliste dans une revue de science-fiction, se fait désintégrer par la rentrée explosive dans l’atmosphère terrestre de la première fusée envoyée vers la Lune. Plutôt que mourir, il se retrouve dans un univers très proche du sien, mais également très différent. Dans celui-ci, l’Humanité s’est installée sur d’autres mondes du système solaire et a croisé d’autres formes de vie, dont certaines viennent faire du tourisme dans l’état de New-York. Elle est en guerre contre les Acturiens, race d’extra-terrestres xénophobes qui tire surtout ce qui semble de près ou loin intelligents sans sommation. Comment survivre sans un sou en poche dans cet univers, où les gens le prennent pour un espion à la solde des Acturiens et ne rêvent que de lui trouer la peau ? Comment revenir dans un univers plus raisonnable et plus agréable pour lui ? Tel est l’enjeu du livre.
Ayant commencé par écrire des
polars, Fredric Brown s’y connaît pour mener une histoire en multipliant les coups de théâtre, sans temps mort tout en retombant toujours sur ses pattes. Et il maîtrise parfaitement l’humour loufoque et sarcastique : de la façon dont fonctionne le voyage spatial et du fait que les Martiens ne le maîtrisent pas car… ils ne portent pas de vêtements à la raison pour laquelle les cadettes de l’espace sont vêtues de bikinis à l’intérieur de leurs combinaisons transparentes (correspondant aux standards sexistes des couvertures des pulps de l’époque). Et l’ironie mordante de Fredric Brown ne se limite pas à se moquer des pulps, et de la facilité déconcertante avec laquelle nouvelles de tout poil se plaçaient dans leurs pages (il suffit juste de changer quelques éléments de décor pour passer de la science-fiction au récit historique ou à la romance). Il va rappeler les heures sombres de la Prohibition et des bars clandestins ou la façon dont le maccarthysme et les prémisses de la Guerre froide peuvent amener M. Tout-le-Monde à se méfier de son voisin. Sans parler de la façon dont il aborde la notion de multivers et ses conséquences.

L’univers en folie
de
Fredric Brown
traduction d
e Jean Rosenthal, révisée par Thomas Day
Éditions
Folio SF

Nijigahara Holograph

Vous avez aimé Twin Peaks ? Vous voulez découvrir un mangaka original sans vous embarquer dans les treize tomes de Bonne nuit Punpun ? Ça tombe bien, le premier récit long d’Inio Asano, Nijigahara Holograph vient d’être réédité en France. Précédemment paru sous le titre Le champ de l’arc-en-ciel, il était épuisé depuis nombre d’années.
Alternant entre passé et présent(s), cette histoire suit un groupe de personnes ayant été dans la même classe de primaire l’année où la mère de l’une d’e
ntre elles a été retrouvée assassinée. Peu à peu en s’attachant à un ou l’autre des enfants (et des adultes qu’ils sont devenus), les noirs secrets des familles de Nijigahara se dévoilent et se mêlent les uns aux autres. Et, comme il aura l’habitude plus tard dans son œuvre, Inio Asano y montre ici une facette peu ragoûtante de la société où il vit : harcèlement scolaire normalisé, violences sexuelles diverses, relations familiales abusives, mais également dépression et suicide pour n’en citer que quelques-uns.
Pour autant, le mangaka ne souligne – à quelques cases près – pas le côté sordide de son histoire par des
images explicites ou choquantes. Il va utiliser la suggestion (quelques bleus dessinés sur l’épaule d’une petite fille qui tourne le visage), et les contrechamps pour cacher les corps martyrisés. Il dit sans trop en montrer et laisse son lectorat remplir les blancs de son histoire. D’autant que celle-ci, outre les sauts temporels incessants d’une décennie à l’autre, va s’attacher tour à tour à des personnages différents. Le lecteur fera alors fréquemment des retours en arrière pour vérifier un détail sur une page quelques chapitres plus tôt. Et l’épilogue propose plusieurs fins possibles apportant une paix plus ou moins définitive aux divers protagonistes.
Au final, Nijigahara Holograph est un polar bien noir avec une touche de surréalisme qui fascine et surprend. Dévoilant encore une autre facette d’Inio Asano…

Nijigahara Holograph
d’
Inio Asano
tra
duction de Thibaud Desbief
Éditions
Kana

PS : Pour découvrir avant d’acheter, Kana met à votre disposition un chapitre entier en numérique, accessible par ici.

Demain et le jour d’après

Dans la série des livres qui donnent envie de relire d’autres livres, je demande Demain et le jour d’après de Tom Sweterlitsch. Second roman paru en français de l’auteur, mais écrit avant Terminus, ce livre est un thriller cyberpunk particulièrement noir dépeignant une vision des États-Unis traumatisés par l’explosion d’une bombe nucléaire sur son sol, qui a rasé la ville de Pittsburgh.
Dix ans après,
celle-ci n’existe plus que dans l’Archive : une simulation informatique effectuée à partir de toutes les traces laissées par ses habitants, leurs neurospams et les différentes caméras présentes dans la ville. Les survivants éplorés visitent l’Archive pour revivre leurs souvenirs.
John Dominic Blaxton, lui, s’y immerge quotidiennement pour deux raisons : l’une pour faire son travail d’enquêteur pour les a
ssurances et l’autre pour retrouver jour après jour sa femme, morte dans l’explosion. Jusqu’au jour où il tombe sur l’affaire de trop, et se retrouve au cœur d’une machination mélangeant politique, perversion meurtrière et grand capitalisme.
Les États-Unis dépeints par Tom
Sweterlitsch sont particulièrement glauques. La devise non officielle se résume à « Achetez américain !! Baisez américain !! Vendez américain !! ». Avec le neurospam directement implanté sur la boîte crânienne de la plupart des adultes, ceux-ci sont exposés en permanence au pire de la publicité et des tréfonds du Web : propagande pour les drogues et le sexe tarifé sous toutes ses formes directement sur la rétine, classement télévisé en temps réel des meilleurs suicides et des plus belles victimes de féminicides avec mise en avant des aspects les plus privés de leurs passés, retour des exécutions publiques télévisées en guise de lancement de la Fashion Week, etc. Il faut avoir le cœur bien accroché pour lire Demain et le jour d’après. Tout comme il faut l’avoir pour lire Le Quatuor de Los Angeles, d’un certain James Ellroy.
Et le protagoniste de Demain et le jour d’après aurait pu être un personnage d’Ellroy. Comme eux, il est dépressif (et plus exactement souffrant d’un syndrome de stress post-traumatique) qu’il soigne à coup de drogue
s et d’activité compulsive (ses séjours dans l’Archive) ; comme eux, il est obsédé par des femmes mortes qu’il tente de sauver ou de réhabiliter alors même que son univers se détériore. Comme Le Dahlia noir, Demain et le jour d’après est un thriller parlant du deuil, de l’absence, de la culpabilité du survivant et d’un monde en pleine déliquescence. Sauf que nous sommes ici dans un futur possible, où la déconnexion n’existe quasiment plus et où tout se joue sous le regard avide de tous. Attention néanmoins, Demain et le jour d’après est un premier roman, et il n’est pas exempt de défauts. Contrairement à Terminus, le démarrage est lent et il y a quelques longueurs. Toutefois, au final, il vous happe et vous ne le lâchez plus jusqu’à la dernière ligne.

Demain et le jour d’après
de
Tom Sweterlitsch
Traduction de Michel Pagel

Éditions
Albin Michel

Avis d’invité : Le dévouement du suspect X

Ce blog s’ouvre parfois à de nouvelles plumes. Aujourd’hui, nous accueillons Jean-Yves, plus amateur habituellement d’imaginaire et grand amoureux du format poche qui vient ici nous parler d’un coup de cœur en polar… En attendant d’avoir un jour son propre blog, laissons lui la parole pour nous parler d’un policier écrit par Keigo Higashino, l’auteur de Un café maison et Les Miracles du bazar Namiya.

Je lis très rarement du polar, mais après mon coup de cœur pour Les Miracles du bazar Namiya, j’avais envie de prolonger ma découverte de Keigo Higashino, considéré comme une des références du roman noir japonais. Je ne regrette pas cette infidélité aux littératures de l’imaginaire, car j’ai passé un excellent moment. Au premier abord, plusieurs comparaisons peuvent venir à l’esprit. Le meurtrier, le modus operandi, le mobile… tous ces ingrédients sont révélés dès les premières pages et évoquent Colombo. La police collabore avec un physicien, dans le cadre d’un duo d’amis légèrement dysfonctionnel, ce qui pourrait rappeler la liste sans fin des procedurals où un (enfin, souvent une) policier se voit adjoindre un spécialiste plus ou moins incongru (je crois que seuls manquent le taxidermiste et l’œnologue dans ces veines-là). Surtout, le récit se cristallise petit à petit autour d’un affrontement entre deux esprits talentueux, surdoués même, dans un esprit Sherlock Holmes, ou, plus proche géographiquement et chronologiquement, le très bon manga Death Note. Même si ces références peuvent venir à l’esprit du lecteur, Keigo Higashino élabore toutefois un récit original, qui aborde plusieurs thèmes, dont certains semblent lui tenir à cœur, le tout mené avec rigueur et brio.
L’auteur peint une toile réaliste de Tokyo et de ses habitants, loin de l’image d’Épinal parfois véhiculée en France. Sa patte est reconnaissable dès les premières pages, quand il nous plonge dans le quotidien d’Ishigami, le « suspect X », mathématicien brillant qui s’est résigné à enseigner dans un simple lycée privé. Pour croiser sa voisine dont il est secrètement amoureux, au restaurant où elle sert, ce dernier fait un détour en se rendant au travail et traverse un lieu occupé par des SDF. En ces quelques lignes, Higashino évoque avec justesse les questions du statut social et de l’amour, sujets importants dans un Japon qui parait rigide, où l’implicite et l’image semblent être des vertus cardinales.
On retrouve des éléments des
Miracles avec des personnages qui cherchent une place, une case même, dans la société, tout en rêvant parfois d’ailleurs ou d’autrement. Ici, l’amour est le cœur du livre, mais sans tomber dans la romance, loin de là. Le grand écart est frappant entre la timidité d’Ishigami, qui n’a jamais fréquenté de femmes et le prétendant capable de parler mariage dès le premier rendez-vous, dans une approche extrêmement rationnelle, le tout en abordant également la question des violences conjugales masculines, qui semblent banales et acceptées par une société terriblement patriarcale.

Le divorce n’avait pas tout résolu. Togashi avait continué à l’importuner. Il venait la trouver pour lui promettre qu’il allait changer, retrouver du travail, et l’implorer de lui accorder une seconde chance. Lorsque Yasuko avait refusé de le voir, il avait importuné Misato. Il était venu rôder à la sortie de son école.
Yasuko était émue quand il se prosternait devant elle, même si elle n’était pas dupe. Peut-être conservait-elle quelque part en elle un sentiment pour cet homme qui avait été son époux. Elle avait fini par lui donner de l’argent. Cela avait été une erreur. Les visites de Togashi s’étaient faites plus fréquentes. Malgré son attitude servile, il devenait de plus en plus impudent.
Yasuko avait changé de bar, déménagé. Elle s’en voulait d’avoir imposé un changement d’école à sa fille. Togashi avait cessé de la harceler lorsqu’elle avait commencé à travailler dans le night-club de Kinshicho. Elle n’avait pas non plus entendu parler de lui dans l’année qui s’était écoulée depuis qu’elle avait déménagé pour se rapprocher de chez Bententei. Elle avait cru s’être débarrassée de lui.
Elle ne voulait pas importuner les Yonezawa. Il fallait éviter que Misato ne remarque quelque chose. Elle devait à n’importe quel prix se débarrasser définitivement de cet homme. Sa résolution se fit plus forte au fil des heures.

Le nœud de l’histoire est donc la question suivante : jusqu’où peut-on aller par amour ? Ici, l’interrogation a une dimension fascinante, car Yasuko ignore qu’Ishigami est amoureux d’elle. Comment peut-on être si « dévoué », pour reprendre le titre, sans relation de couple préalable, vis-à-vis de quelqu’un que l’on connait à peine et sans réciprocité ? Et que doit-on apporter ou sacrifier en retour ? N’échange-t-on pas un tortionnaire pour un autre ? C’est en associant tous ces éléments que Keigo Higashino nous livre un thriller de haut vol. Un amoureux que tout le monde ignore est difficile à suspecter, alors que l’ex-épouse de la victime est immédiatement en sommet de liste. Mais c’est sans compter sur le génie d’Ishigami, qui envisage toute l’histoire comme une vaste équation, voire une énigme impossible à démontrer. Le « X » du titre n’est donc pas un hasard, et les mathématiques jouent un rôle important dans l’histoire, sans pour autant tomber dans un « hard thriller » (la hard SF sans la SF…) indigeste. L’auteur n’oublie jamais ses personnages, les aime tous autant les uns que les autres, et cherche aussi à surprendre le lecteur, à jouer avec lui. On connait déjà le meurtrier, mais il y a pourtant des surprises et des rebondissements, et le tout s’accélère avec l’avancée dans le roman, dont le rythme est impeccable. Certains détails, certaines incohérences, n’en sont pas, mais sont en réalité les inconnues, les hypothèses ou les opérateurs de tout travail mathématique.
Vous aimerez si vous aimez les polars dépaysants, sans un gramme de violence, être surpris par l’auteur.

Le Dévouement du suspect X
de Keigo Higashino
traduction de Sophie Refle
Éditions Actes Sud

Metropolis

Dernier livre paru de Philip Kerr, car publié en France après sa mort en 2018, Metropolis raconte paradoxalement les premiers pas dans la Kripo, surnom de la police criminelle allemande, de son personnage fétiche, le policier berlinois Bernie Gunther. Dans Metropolis, l’histoire se situe en 1928, un an après la sortie au cinéma du film du même nom de Fritz Lang (qui fait une courte apparition dans ces pages). Dix ans après la fin de la Première Guerre mondiale, l’Allemagne panse toujours ses plaies. Le marasme économique pousse à la multiplication de la mendicité, notamment celle des invalides de guerre, et de la prostitution. Dans le même temps, de plus en plus de voix s’élèvent pour rétablir la grandeur de l’Allemagne et la nettoyer de tous ses « parasites » : étrangers, juifs, homosexuels, prostitués et globalement toutes personnes ne pouvant contribuer activement au développement du pays, selon leur point de vue. Dans ce Berlin de l’entre-deux-guerres, Bernie Gunther va être recruté des Mœurs à la commission criminelle pour enquêter sur une série de meurtres de prostituées scalpées. Puis un autre meurtrier abat froidement les invalides mendiant dans les rues de la capitale et s’en vante auprès des journaux. Y a-t-il un lien dans entre les deux tueurs en série ?
Plus que l’enquête en elle-même, bien tordue et compliquée comme j’aime, Metropolis m’a surtout plu – comme toujours avec les livres de Philip Kerr – par la restitution de cette époque, de son atmosphère à la fois en ébullition et délétère,
et de ses personnages. Plus encore que les autres, Metropolis fait en effet se croiser personnages de fiction et personnes ayant réellement existé. Et à la fin du livre, quelques pages viennent dire ce que certains des protagonistes des pages sont devenus. Mêlant la Grande et la petite histoire, des réseaux criminels de l’Allemagne à sa vie culturelle, Metropolis se lit comme une plongée passionnante dans un passé méconnu, juste avant que la période la plus sombre de l’Allemagne moderne n’arrive au pouvoir. À lire !

Metropolis
de Philip Kerr
traduction de Jean Esch
Éditions Seuil

Un homme d’ombres

Quand on me parle de « New Weird » en littérature, je suis toujours curieuse. Soit le résultat est fascinant, comme presque tous les écrits de China Miéville, soit il me laisse dubitative comme la trilogie de Jeff Vandermeer dont le premier volume, Annihilation, vaut largement plus que les deux suivants. Avec Un homme d’ombre, Jeff Noon y ajouter une couche très alléchante : celle du polar hard-boiled avec privé désabusé et porté sur la bouteille à la clé.
Le point de départ du récit est effectivement très classique. John Nyquist, détective divorcé, miteux et fauché est embauché par le grand patron de la ville pour retrouver sa fille fugueuse de 18 ans. Ville dans laquelle opère Vif-Argent, un tueur en série insaisissable aux motifs mystérieux Sauf que…
Ce n’est pas n’importe quelle ville. Imaginez un peu la Grosse Pomme new-yorkaise revue et corrigée par le lapin perpétuellement en retard et le Chapelier fou d’Alice au pays des merveilles, tous deux vouant un culte aux divinités de la lumière. En effet, l’action se passe dans une mégalopole où le ciel et l’éclairage naturel n’existent plus, cachés derrière un gigantesque dôme couvert de lampes, miroirs, ampoules et autres sources d’éclairage. La Ville se divise en deux grandes sections : Soliade toujours éclairée et étouffante de bruits, d’activité et de chaleur ; et Nocturna où l’obscurité est maîtresse plus dédiée aux quartiers résidentiels et au repos. Entre les deux, le Crépuscule est un no man’s land brumeux réputé hanté et fui par tous. À ces particularités lumineuses, la Ville ajoute une conception particulière du temps. Affranchi des rythmes circadiens traditionnel, chaque citoyen y jongle entre les différentes chronologies en fonction de son humeur ou de ses activités du moment. Cette gestion du temps n’est pas sans risque. Elle génère ses krachs temporels à l’image de nos krachs boursiers, ses maladies (à l’image de la mère de la fugueuse s’efforçant perpétuellement de fixer le temps sur une heure précise) et même sa drogue, le kia, qui brise les frontières entre le passé, le présent et l’avenir. Pourtant natif de la Ville, John Nyquist va en découvrir les dessous et certaines de ses lois à la frontière entre la magie et la science qui la régisse sans que la majorité de ses habitants n’en aient conscience.
Comme souvent dans les deux genres pouvant revendiquer ce livre, l’ambiance fait tout. Dès les premières pages, vous êtes happé dans l’atmosphère étouffante et resplendissante de Soliade, étourdi par son rythme et, comme le protagoniste, parfois estomaqué par ses péripéties.
Malgré tout, jamais Jeff Noon ne vous perd dans son roman si étrange. Il vous tient par la main et vous guide au fil des pages entre clair et obscur sur le chemin menant à une vérité déconcertante. Un homme d’ombres est le premier d’une trilogie de romans centrés autour du personnage de John Nyquist. Espérons que les deux autres, The Body Library et Creeping Jenny, seront eux aussi bientôt traduits à La Volte.

Un homme d’ombres
de
Jeff Noon
traduction de Marie Surgers
Éditions La Volte

Gnomon T.2

Il y a un mois, je vous parlais d’un puzzle littéraire fascinant. Abordons aujourd’hui la résolution en limitant le plus possible de divulgâcher l’intrigue.
Déjà, si vous cherchez un livre pour vous délasser les neurones et ne pas forcer votre cerveau à cogiter dans tous les sens, mieux vaut éviter entièrement Gnomon. Le livre de Nick Harkaway demande de l’attention et un goût pour les énigmes qui ne convient pas à tous ni à toutes les périodes de leur vie de lecteur. Ensuite, sachez que le tome 2 de Gnomon répondra à toutes les questions en suspens. Il propose en effet une véritable conclusion à l’énigme tissée dans le tome 1. Et, malgré de nombreux indices, celle-ci n’est pas forcément évidente, particulièrement en ce qui concerne Mielikki Neith. De traqueuse, l’inspectrice devient la proie de Diana Hunter (existe-t-il d’autres Dianes que chasseresses ?) avant d’être son outil pour réinitialiser le Système. Enfin, avouons-le, il y a quand même quelques longueurs et l’intrigue aurait gagnée à être élaguée de quelques pages par-ci ou par-là.
Au fond, qu’est-ce que Gnomon ? Nous sommes d’abord dans un roman cyberpunk écrit peu avant le Brexit par un auteur britannique. Celui-ci exploite à merveille les angoisses de ses compatriotes (et de l’ensemble des Européens) sur la société de surveillance, la mort, mais également sur un sentiment d’insécurité grandissant ou la perte de confiance envers l’autre, l’étranger, l’intrus. Nous sommes également dans un livre écrit par le fils d’un ex-espion de Sa Majesté, qui s’amuse brillamment à reprendre les outils de son père pour nous perdre dans de fausses identités, dans une multiplication d’indices avec l’utilisation de mots-clés comme stéganographie ou code. Nick Harkaway finit par construire peu à peu un labyrinthe pour son lecteur sachant que celui-ci, suivant les points qu’il a relevés, s’engagera une fois ou deux dans un cul-de-sac avant la conclusion. Nous sommes enfin dans le roman d’un homme amoureux de la littérature dans son ensemble, des livres et des mythes et de ce qu’ils nous disent de nous.
Alors, comment l’aborder ? Malgré tous les mythes grecs invoqués dans Gnomon, c’est vers celui de Thésée non mentionné qu’il faut se tourner. Ou plus exactement vers le fil d’Ariane et le dédale enfermant le Minotaure, qui correspond en tout cas le plus à l’effet que m’a fait cette lecture. Pour arriver au bout de ces deux tomes, vous allez devoir vous laisser porter, glisser vers le fond et trouver un fil conducteur parmi tous ceux proposés par l’auteur. Tenez-le fermement et gardez-le dans un coin de votre esprit durant toute votre lecture. Vous en ressortirez sans avoir été déchiqueté par le requin monstrueux, mais potentiellement transformé par ce livre. Ne commettez pas l’erreur de Thésée et n’abandonnez pas cette pauvre Ariane/Diana/Athenais en refermant ses pages. Les leçons qu’elle nous a transmises de son futur proche sont plus que jamais d’actualité en 2021.

Gnomon T.2
d
e Nick Harkaway
traduction de Michelle Charrier
Éditions
Albin Michel

Tokyo Vice

Récit autobiographique largement romancé et avec des noms modifiés pour protéger les personnes impliquées, Tokyo Vice de Jake Adelstein est intéressant à plus d’un titre. D’une part, il montre plusieurs versions du Japon méconnu : le monde du travail vu par un gaijin (un étranger), la criminalité organisée de l’archipel loin de toute glamourisation cinématographique et deux visions de la presse quotidienne et de sa relation avec les autorités très éloignées de l’exemple français.
En effet, dans Tokyo Vice, Jake Adelstein raconte sa carrière au sein du Yomiuri Shimbun ou comment un « petit Juif du Missouri » a réussi à devenir le premier Occidental à travailler dans l’édition japonaise du premier quotidien du pays. Et pas à n’importe quel poste ! Aux faits divers et aux affaires criminelles en plein cœur de Tokyo. Ses différentes enquêtes l’emmèneront dans les quartiers chauds de la capitale, le transformant en escort boy l’espace d’une soirée dans un bar à hôte, le menant sur la piste d’un tueur en série éleveur de chiens, sur certains réseaux de traites des blanches ou cherchant à comprendre les liens entre le CHU de l’UCLA et certains yakuzas.
Au fil du temps, Jake nouera des amitiés plus ou moins intéressées
dans tous les milieux : collègues journalistes, policiers à différents échelons de la hiérarchie, patrons de bars, escort girls et même yakuzas. Et sa propre morale en tant que journaliste, mari, ami ou simplement être humain prend une pente glissante jusqu’à ce que le Japon ne soit plus une terre sûre pour lui et sa famille. Saura-t-il s’arrêter avant le drame ?
Même s’il est le héros de sa propre histoire, Jake Adelstein ne cache pas ses défauts ni ses erreurs, et ne nie pas sa responsabilité directe ou indirecte dans des actions dangereuses, et parfois fatales, pour son entourage. Pour autant, passé les toutes premières pages qui ne sont passionnantes que pour d’autres journalistes curieux de découvrir les coutumes de leurs homologues nippons, Tokyo Vice est un livre qui se lit comme un polar de James Ellroy d’une traite et qui ne se lâche pas. Et tout au long des pages, le lecteur s’interrogera pour se dire si lui aurait reconnu le moment où le journaliste a passé les bornes. Que celles-ci soient déontologiques ou qu’elles portent sur sa propre sécurité ou celle des siens.

Tokyo Vice
de Jake Adelstien
Traduction de Cyril Gay
Éditions Points

Gnomon t.1

Une couverture bleue avec un requin nageant au-dessus des ruines d’une ville. Avec Gnomon de Nick Harkaway, Albin Michel Imaginaire nous proposerait-il un autre titre post-apocalyptique après La Cité de l’orque ou Le Livre de M ? Eh non ! Si vous deviez absolument rapprocher ce nouvel ouvrage d’un livre déjà présent dans la collection, il faudrait plutôt chercher de Terminus, autre polar d’anticipation, exigeant pour le lecteur.
Du moins c’est ce que la lecture de ce premier tome peut laisser présager. En effet, le roman de Nick Harkaway étant tellement touffu, l’éditeur a choisi de le séparer en deux volumes à un mois d’écart.
Au premier abord donc, Gnomon nous transporte dans un Londres post-Brexit. La vénérable monarchie parlementaire n’est plus, remplacée par une démocratie totale s’appuyant sur une surveillance généralisée de la population : le Système.
Dans ce contexte, lorsqu’une suspecte meurt au cours de son interrogatoire, se plonger dans sa mémoire pour trouver où le processus a dérapé. Sauf que… Elle se trouve confrontée aux souvenirs de trois vies différentes, dont aucune ne peut être celle de la morte : un trader grec obsédé par un requin, une alchimiste ex-amante de Saint Augustin enquêtant sur un meurtre en chambre close et un vieux peintre éthiopien sortant de sa retraite pour prendre la direction artistique d’un jeu massivement multijoueurs. Quel rapport entre ces trois vies ? Et entre ces souvenirs et son enquête ?
Dans Gnomon, Nick Harkaway ne fait aucun cadeau à son lecteur. Et ne prend aucun raccourci. Chaque tranche de souvenir étant à elle seule de la taille d’une petite novella, et chacune aborde des thématiques différentes (excès de la financiarisation à outrance, société de surveillance, libre arbitre contre prédestination, rapport entre le créateur et son œuvre…) avec une personnalité et un ton propre. Les lecteurs du blog ne seront pas surpris d’apprendre qu’Athénaïs l’alchimiste a ma préférence. Et après chaque passage, vous vous retrouverez comme Mielikki Neith étourdie par cette surcharge d’information. Peu à peu des points communs émergent, des signes se répondent. D’un souvenir à l’autre, mais également dans le Londres servant de cadre à cette histoire… Voire encore plus loin dans le temps ou l’espace ? D’autant que Nick Harkaway est aussi très joueur. D’entrée de jeu, il ouvre son roman sur un message codé. Si vous êtes adepte de cryptographie, vous allez vouloir le décrypter, d’autant qu’il parsème son texte d’indices, ou de fausses pistes, sur la façon de le résoudre. Même si cette énigme n’est pas centrale pour comprendre et apprécier l’histoire, c’est un niveau supplémentaire qui en séduira plusieurs. Toujours est-il qu’à la fin du premier volume de Gnomon, vous aurez encore plus de questions qu’au début. Mais surtout une impatience : lire la suite et découvrir comment tout ce puzzle littéraire fascinant s’assemble. En espérant qu’une seule chose : ne pas être déçue par l’image finale. Rendez-vous dans un mois ?

Gnomon t.1
de Nick Harkaway
Traduction de Michelle Charrier
Éditions Albin Michel

Les dossiers du Voile

Même si le détective ou le policier enquêtant parmi des entités surnaturelles est un classique de l’urban fantasy, y compris pour la jeunesse, il ne reprend que rarement les codes du polar à la française. C’est pourtant ce que réussit à faire Adrien Tomas avec Les dossiers du Voile.
Pour l’occasion, il reprend l’héroïne de deux nouvelles précédentes, non lues pour ma part : Tia Morcese. Celle-ci est inspectrice à Paris en charge plus particulièrement des affaires criminelles se trouvant derrière le Voile, c’est-à-dire touchant d’une façon ou d’une autre à la communauté magique d’Île-de-France : mages, nécromants et druides, vampires et loups-garous, djinns, gnomes, fées et trolls… Et si elle a personnellement tourné le dos à ses talents de sorcière, Tia est affublée d’une grande fratrie magique et catastrophique.
Parmi eux, Mona, lycéenne de 15 ans dans le seul établissement de Paris proposant un cursus magique, voit sa meilleure amie, louve-garou, enrôlée dans la guerre ancestrale contre les vampires. Juste au moment où sa sœur et le reste de la brigade sont plongés jusqu’au coup dans le boulot entre meurtres rituels, tensions claniques et guerres des gangs entre barons de la drogue féérique. Et si les deux problèmes étaient liés ?
Alternant entre le point de vue de l’aînée et de l’adolescente, Les dossiers du Voile va dérouler une enquête somme toute classique pour un polar (qui n’est pas sans rappeler l’intrigue du Parrain de Mario Puzo s’il était raconté du côté du NYPD et du FBI), mais prenante dans un univers à la fois baroque et très parisien.
L’histoire est à destination de la jeunesse : la lectrice aguerrie de polar verra venir d’assez loin le retournement final. Sans pour autant bouder son plaisir, quitte à se retrouver en terrain connu. Adrien Tomas, tout comme dans Engrenages et Sortilèges, ne prend pas ses jeunes lecteurs pour des imbéciles. Au fil de l’enquête, il les amènent à s’interroger sur le bien-fondé de certaines pratiques ancestrales dans un monde moderne ou sur l’impunité des criminels pour protéger le Voile, mais également sur les limites de l’autodéfense ou les ravages de la gueule de bois lors de la reprise du travail. Sans oublier une bonne dose d’humour et d’action… Et les 261 pages de ce roman se tournent toutes seules.

Les dossiers du Voile
d’Adrien Tomas
Éditions Fleurus