Mascarade

Après Carnaval, Ray Celestin poursuit son City Blues Quartet avec Mascarade. Dix ans après les événements du précédent roman, nous y retrouvons Michael et Ida, les deux détectives de chez Pinkerton et Louis Armstrong. Ayant tous quitté La Nouvelle-Orléans, ils ont refait leurs vies à Chicago.
En reprenant la même formule que le premier opus, Ray Celestin va nous décrire deux enquêtes en parallèle. Dans l’une, Michael et Ida enquêtent sur la disparition d’une riche héritière et de son fiancé. Dans l’autre, un photographe de la police essaie de faire la lumière sur un meurtre sanglant qui lui rappelle une autre affaire. Le tout sur fond de Prohibition et de guerre des gangs entre Al Capone et Bugs Moran.
S’inspirant une fois de plus de faits réels, quitte à en changer légèrement les dates, Ray Celestin mêle avec talent le monde du jazz, la description du Chicago des années 20 et 30 et un polar sommes toutes classique, mais non dénué de rebondissements surprenant. Plus sombre que le précédents, Mascarade laisse ses protagonistes survivants dans une situation plus précaire, mais particulièrement intéressante. Néanmoins, j’ai personnellement regretté le manque d’interaction entre Louis et Ida et le rôle très annexe du jazzman dans l’histoire par rapport au roman précédent.


Mascarade
de Ray Celestin
Éditions 10/18

Les Anges oubliés

Un peu plus d’un an après Ghost Virus, Graham Masterton revient avec son duo d’inspecteurs spécialiste de l’étrange : le détective Pardoe et le sergent Patel dans ce nouveau roman, Les Anges oubliés. Ceux-ci voient leurs services réquisitionnés, car lors d’une tournée d’évaluation d’un bouchon de graisse, une équipe d’égoutiers se fait agresser par des êtres difformes. Dans le même temps, des femmes ayant interrompu leurs grossesses volontairement ou non, se retrouvent de nouveau enceintes de fœtus étranges et particulièrement tenaces. Vous vous en doutez les deux affaires sont liées et vont finir par se croiser.

Disons le franchement. Si vous trouviez que Ghost Virus était détaillé dans l’horreur, à côté de ce nouveau roman, le précédent est plutôt gentillet. Les nullipares pourront y voir des références à Alien ou autre Lovecraft comme le fit un certain troll chroniqueur, toute personne ayant de près ou de loin vécu une grossesse en aura en revanche des sueurs froides et y regardera à deux fois avant de se glisser sous sa couette. Comme toujours chez Graham Masterton, l’horreur s’inscrit dans le quotidien le plus trivial. Et nos deux enquêteurs casent au milieu de l’enquête un passage au fast-food, une tasse de thé ou une promenade avec le chien de leur ex-femme. C’est cette irruption de l’indicible dans ce qui ressemble à la vie londonienne la plus ordinaire qui soit qui fait toute la saveur de ce livre.

L’histoire et l’explication derrière ces actes monstrueux restent elles des plus classiques. Et feront grincer des dents, celles et ceux qui voudraient réhabiliter la figure de la sorcière. Celle-ci est digne des meilleurs films d’horreur, même si ses motivations sont assez vite expédiées, tout comme la résolution finale. Cette tendance récente à écourter ses romans est d’ailleurs assez dommage alors que les différents points de vue et les multiples rebondissements avaient jusqu’au bout tenu le lecteur en haleine. Une dernière précision, la version francophone de ce livre émane d’une maison d’édition belge, donc vous y trouverez des « nonante » et des « septante » qui pourront vous surprendre et même des lampes DEL, appellation québécoise de nos LED (diodes électroluminescentes). La première fois pour une lectrice française, cela étonne. Mais l’œil s’habitue vite et cela ne freine pas la lecture.

Les Anges oubliés
de Graham Masterton
traduction de Christophe Corthouts-Collins
Éditions Livr’S

La Chasseuse de trolls

Si vous pensiez avoir acheté ou emprunté un livre de fantasy avec La Chasseuse de trolls, reposez-le de suite avant votre passage en caisse. Si vous aimez Henning Mankell, Camilla Läckberg, Jo Nesbo et les autres rois et reines du polar nordique, ce titre est pour vous. En effet, La Chasseuse de trolls est une enquête policière débutant près du cercle polaire et se poursuivant dans toute la Suède.
Tout commence à l’été 1978 : une mère et son fils de quatre ans partent en vacances dans une cabane isolée. La mère revient seule : un géant a enlevé son fils. Vingt-cinq ans plus tard, un autre petit garçon de quatre ans disparaît chez sa grand-mère. Un nain bizarre à l’air pas tout à fait humain a été photographié près de la maison quelques jours auparavant. Il n’en faut pas plus pour que Susso Myrén, cryptozoologue spécialisée dans les trolls, se lance sur la piste des ravisseurs en question… À partir de cet instant, le livre va suivre deux parcours : celui de Susso et celui de Seved, un homme trentenaire vivant dans une communauté isolée et ayant une peur terrible des « grands » qui lui servent de voisins. Peu à peu, leur histoire et le devenir des deux enfants enlevés vont se rapprocher, se croiser et former un tout homogène.
L’approche originale de
La Chasseuse de trolls sur le monde des créatures fantastiques nordiques est particulièrement intéressante. Elle donne certainement envie d’en savoir plus sur cet univers, sachant que les trolls du titre peuvent être des ogres géants comme des lutins semblables à nos nains de jardins et toutes les entités de la féérie suédoise entre les deux. Tellement originale qu’il devient difficile d’identifier exactement quel être se cache derrière quel masque de fourrure. En revanche, le livre a les défauts de ses qualités. Même si des créatures imaginaires sont mêlées à ces disparitions d’enfants, La Chasseuse de trolls reste avant tout un polar. Et scandinave qui plus est. Ce qui signifie que, passé les premiers chapitres narrant la disparition de l’enfant en 1978, l’action démarre lentement. L’auteur ne prend pas son lecteur par la main pour l’entraîner à sa suite. Il peint un tableau pointilliste avec de nombreux détails, dont certains loin d’être essentiel à l’intrigue. Stefan Spjut pose ses personnages et l’atmosphère de son récit avant d’entrer dans le vif du sujet. Et il s’attache principalement aux humains. Si vous rêvez d’action ou de découverte du monde féérique scandinave, passez votre chemin. La Chasseuse de trolls n’est pas pour vous. Le pavé risque même de vous tomber des mains à force d’ennui. En revanche, si vous aimez le genre « polar venu du froid » et qu’une touche de fantastique vous intrigue, le livre de Stefan Spjut est le compagnon idéal pour vos soirées. L’éditeur français annonce qu’il s’agit du premier volume d’un diptyque, j’avoue ne pas savoir de quoi sera fait le second volume. L’intrigue de La Chasseuse de trolls se suffit à elle-même. À moins de raconter l’histoire du côté des créatures peut-être ?

La Chasseuse de trolls
de Stefan Spjut
Traduction de Jean-Baptiste Courtaud
Éditions Actes Sud

(critique initialement parue dans Bifrost n°95)

La divine proportion

Polar futuriste, La divine proportion de Céline Saint-Charle commence de façon assez légère pour finir dans une atmosphère très noire. En cette fin du 21siècle, l’Amérique a sombré dans une théocratique phallocrate. Par réaction, en France, un certain Rollin a été élu président malgré ses élucubrations philosophiques sur le nombre d’or et la loi du Talion (le fameux « œil pour œil, dent pour dent » de l’Ancien Testament). Justement cette dernière est devenue, grâce à de nouveaux développements dans les interfaces homme-machine la pierre angulaire du système judiciaire français. Les criminels sont soumis à un Talion psychique où ils revivent les souffrances de leurs victimes. Pendant ce temps, des flots d’Américaines fuient leur pays et se réfugient en France, condamnées elles et leurs enfants à vivre sans existence légale. Dans ce monde, Lena, jeune journaliste Web au caractère bien trempé (comprendre comme souvent pas facile à vivre pour son entourage) et un inspecteur de police à une semaine de la retraite, vont enquêter sur la disparition de Cerysette de son orphelinat. Et découvrir un complot autour du système du Talion.
Habituée aux polars, j’ai vu assez rapidement où allait mener l’intrigue, mais je me suis laissé
e porter par l’écriture de Céline Saint-Charle et par sa galerie de personnage haut en couleur. Si les deux protagonistes m’ont laissée assez indifférente, car trop classiques, la mère maquerelle, son homme à tout faire et la médecin légiste sont de véritables réussites. L’univers même de cette France à la fois si différente et pourtant si proche de la notre fut une découverte agréable, même si La Divine proportion ne nous en montre qu’un petit bout. La fin en demi-teinte ne promet pas réellement de suite, mais peut-être pourrait-on retrouver d’autres histoires, policières ou non, dans cet univers ?

La divine proportion
de Céline Saint-Charle
Éditions
Livr’S

Dark was the night

Les légendes urbaines sont fascinantes, notamment celles tournant autour de la musique. Parmi elles, celle de Robert Johnson, bluesman de son état, occupe une place à part. Fondateur involontaire du « club des 27 », il était réputé pour avoir vendu son âme au diable pour améliorer son jeu à la guitare.
Dans Dark was the night, Grégoire Hervier ne se penche pas sur cette rumeur précise, mais sur la trentième chanson qu’aurait ou n’aurait pas enregistrée Robert Johnson. Dans cette nouvelle, il nous met dans la peau d’un musicologue, historien du blues qu’un mystérieux coup de film met sur la piste de cette chanson. Après toute une vie de traque, il trouvera que celle-ci aurait énormément voyagé.
À la lisière entre le polar et le fantastique, Dark was the night nous offre une plongée dans l’histoire du blues américain. La nouvelle étant très courte, l’éditeur et l’auteur ont agrémenté le livre d’une playlist de douze morceaux, qui ne sont pas tous de Robert Johnson, présentés et commentés par l’auteur. Le tout en étant à écouter pendant votre lecture. Une expérience originale et plaisante.

Dark was the night
de Grégoire Hervier
Éditions Au Diable vauvert

En bonus, un morceau de Robert Johnson qui n’est pas dans la playlist du Diable.

Thin Air

Le futur est sale et poussiéreux comme une ville frontière sur le sol martien… Dans Thin Air de Richard K Morgan, simili-suite à Black Man et située 300 ans plus tard, Mars a été colonisé. L’opération, peut être sponsorisée par Tesla s’il l’on en croit la marque de certains véhicules, a vite abandonné ses rêves de grandeur pour des questions de rentabilité. La terraformation de l’atmosphère n’a pas été terminée, condamnant la majeure partie de la population à vivre sous une verrière et privilégiant la colonisation par des populations andines ou himalayennes plus adaptées à l’air raréfié.
Les quelques industries martiennes exportables sur Terre, dont une cosmétique à base de nanotechnologie, sont à la charge de travailleurs ultraquali
fiés qui passent quelques années expatriés avant de rentrer chez eux sur la planète mère. Si tout va bien… La population locale se débrouille entre servage dans des postes peu qualifiés, services publics dans une administration largement corrompue ou petits boulots et autres activités en marge de la loi.
Dans Thin Air, Hakan Veil génétiquement modifié pour servir de mercenaire à de grandes entreprises colonisatrice a été licencié, dépouillé de ses talents et abandonné sur Mars il y a quatorze ans (sept années locales). Depuis, entre deux périodes d’hibernation, il sur
vit en rendant service aux différentes pègres locales. À son dernier réveil, les commanditaires terriens de l’industrie martienne déclenchent un audit planétaire. Il se retrouve chargé de la protection rapprochée d’une de ces comptables. Comme dans tout bon western ou roman noir, la mission en apparence simple va dérailler et le statu quo va voler en éclats.
Du cyberpunk qui fit le succè
s de Carbone modifié et de Black man, Richard K Morgan reprend certaines idées : des corps adaptés à chaque profession, des assistants personnels surpuissants et ultraportables (intégré, sous forme de lentilles ou pour les plus cheap de lunettes), une publicité omniprésente et classiquement dans ce genre, mais également dans notre monde actuel, de grandes corporations prêtes à tout pour conserver leurs profits et assurer le train de vie de leurs dirigeants face à des populations survivants plus qu’elles ne vivent. Calquez-y une série de révélations et des retournements d’alliance à la Chandler ou l’Ellroy et vous obtiendrez un récit oscillant entre polar et western, assez lent à démarrer. Il gagne en solidité au fil des pages et de l’évolution de l’intrigue. Un reproche cependant ? Hormis Hakan Veil, les autres personnages humains n’ont pas réellement de personnalités et remplissent des rôles prédéterminés. Les deux exceptions sont Hannu, le « dieu bouc » un ancien hacker de la Navy devenu tenancier de bar sur Mars et Osiris, l’IA militaire greffée dans le corps de Veil et sa compagne fidèle depuis l’enfance.

Thin Air
de Richard K Morgan
Editions Del Rey

Chine, retiens ton souffle

Parmi les enquêteurs récurrents que j’ai beaucoup de plaisir à retrouver, l’inspecteur-poète Chen Cao créé par Qiu Xiaolong est l’un des plus originaux. Dans Chine, retiens ton souffle, il se retrouve plongé dans une enquête policière d’une actualité troublante en ces temps de masques « fortement recommandés » pour tous.
Écrit en 2018, Chine, retiens ton souffle se passe en effet alors que la ville de Shanghai étouffe sous un nuage de pollution. L’inspecteur Chen et son assistant Yu sont appelés en renfort pour arrêter un meurtrier en série. Et dans le même temps, venu tout exprès de Pékin, un haut cadre du Parti va demander à Chen de se pencher sur les agissements d’une activiste écologiste, dont le policier fut très proche il y a quelques années.
Comme souvent Qui Xialong, qui a quitté la Chine pour les États-Unis après les événements de Tian’Anmen, se sert de cette enquête pour dresser un tableau féroce de la situation politique dans son pays d’origine. Sans pour autant verser dans le pamphlet et en oublier l’attrait essentiel d’un bon polar : l’enquête elle-même.
Plus exactement, nous allons suivre ici deux histoires en parallèle : les recherches de Yu et de son épouse sur les traces du serial killer, et la façon don
t Chen va se débrouiller pour contenter le cadre du Parti sans pour autant mettre en danger son ancienne amante. Les deux hommes se tiennent réciproquement aux courants de leurs progrès et se donnent des conseils mutuels pour avancer dans leurs enquêtes. Et à la fin, ils trouveront le moyen de lier les deux pour obtenir une résolution satisfaisante à tout le monde. Et comme souvent les connaissances littéraires et les talents de poète de l’inspecteur Chen contiendront les germes du succès.
Chine, retiens ton souffle
fait de nombreuses références à d’autres enquêtes de l’inspecteur Chen, mais rassurez-vous, il peut se lire de manière indépendante. Outre l’intrigue elle-même et la critique sociale et politique, Chine, retiens ton souffle montre une Chine entre modernité et tradition avec comme souvent de nombreuses allusions à la nourriture locale. Si comme moi vous aimez la cuisine asiatique, attention, certaines scènes risquent de vous mettre l’eau à la bouche.

Chine, retiens ton souffle
de
Qui Xiaolong
traduction d’
Adélaïde Pralon
Éditions
Points

Gravité à la manque

Dans le cadre de lecture en duo sur un groupe Facebook d’amateurs de l’imaginaire, je me suis plongée dans Gravité à la manque de Georges-Alec Effinger. Ou plutôt replongée vu l’antiquité de mon livre. Si vous préférez l’acheter neuf, la trilogie complète et les nouvelles liées ont été rééditées par Mnémos dans le recueil, Les Nuits du Boudayin.
Mais revenons sur Gravité à la manque. Il s’agit donc du premier tome d’une trilogie de polar cyberpunk, mettant en scène Marîd Audran, privé dans le Boudayin, le quartier rouge d’une cité moyenne orientale jamais nommé au bord du désert. Dans ce lieu de perdition, il navigue entre les petits truands, les bars et les prostituées de tout genre sans arme à feu ni augmentation cybernétique. En effet, dans ce Moyen-Orient futuriste, les gens sont presque tous câblés avec une prise directe dans le cerveau où brancher des « papies » et des « mamies ». Les « papies » sont des assistants — connaissance instantanée et temporaire d’une langue étrangère, d’une compétence ou suppression temporaire de la fatigue par exemple ; les « mamies » sont des modules qui plongent le porteur dans une personnalité artificielle qu’elle soit enregistrée à partir d’un être vivant ou reconstituant un personnage imaginaire (comme Scarlett O’Hara d’Autant en emporte le vent).
Quand un soir, un de ses clients potentiels est tué par un individu se prenant pour James Bond, il va devoir enquêter, aller à l’encontre de ses principes et bouleverser sa vie.
Écrit trois ans après Neuromancien, Gravité à la manque est un classique du genre cyberpunk. C’est surtout un excellent polar pour qui aime les Série Noire ou les romans de Raymond Chandler ou Dashiel Hammett. Marîd Audran a tout du détective privé désabusé hollywoodien.
À quelques détails près, il vit dans un futur biomécanique, et est un Algérien de culture musulmane (à défaut d’être pratiquant) dans une ville cosmopolite plongée dans cette même culture. Comme le définit Jean, mon compagnon de lecture : « Georges Alec Effinger rend le genre abordable, mais sans en tomber dans ses travers. » Et en effet, les explications techniques sont limitées au strict nécessaire, et la narration tient plus du genre policier qu’autre chose. Outre Marîd, Gravité à la manque dépeint une ville peuplée de personnages hauts en couleur et d’origine plus que variée. En quelques lignes, l’auteur en fait un portrait croqué sur le vif de la plupart d’entre eux. Si les digressions peuvent perdre le lecteur dans les premiers chapitres le temps que l’enquête se cristallise, elles donnent également le temps à l’histoire de prendre son rythme : nonchalant au début, frénétique en plein cœur de l’action, avant de revenir à un calme mélancolique en guise de conclusion. Le choix de la traduction des proverbes arabes ou swahilis, ou des extraits du Yi-King et la ritournelle incessante du Boudayin — « Les affaires sont les affaires… L’action, c’est l’action. » – font également partie de la musicalité propre de ce roman qui vous entraîne jusqu’au bout. Et qui ravira tout autant les amateurs de science-fiction que ceux de polars classiques.

Gravité à la manque
d
e Georges Alec Effinger
traduction
de Jean Bonnefoy
Éditions
Denoël

Neuromancer

Certains livres vous marquent plus que d’autres. Et certains sont même tellement marquants qu’ils sont à l’origine de mots passés dans le langage courant. C’est le cas de Neuromancer de William Gibson, qui nous a donné le cyberespace ou la matrice au sens informatico-culturelle du terme (Matrix en VO comme les films de la fratrie Wachowsky). Ayant découvert un bout de la nouvelle traduction dans le Bifrost n°96 (elle paraîtra normalement cet automne chez Au diable vauvert), je me suis replongée à la source dans le texte en VO.
Si vous ne connaissez pas Neuromancer, sachez qu’il s’agit d’un des premiers livres de science-fiction estampillés « cyberpunk ». Et certainement le plus connu du genre. De quoi parle-t-il ? De Case, un cowboy habitué à faire des casses dans les systèmes informatiques des grandes entreprises. Un braquage qui a mal tourné l’a laissé sur le carreau incapable physiquement de se reconnecter au réseau et errant, suicidaire, dans les bas-fonds d’une grande métropole japonaise. Un homme mystérieux, Armitage, le soigne et le recrute pour sa prochaine grosse opération. Il sera associé à une tueuse avec des verres-miroirs en guise d’yeux et à un autre cow-boy déjà décédé et réduit à l’état de conscience virtuelle sur une barrette mémoire. Et évidemment, comme dans toutes les histoires d’arnaque, rien ne se passera comme prévu…
Écrit en 1983 et publié en 1984 (1988 pour la première publication française), Neuromancer a sur un plan technique vieilli. Heureusement pour l’informatique actuelle, les interfaces homme/machines même quand elles font appel à la réalité augmentée ou virtuelle, sont nettement moins invasives anatomiquement parlant que dans le livre. Et Microsoft n’est toujours pas devenue un mot commun pour désigner un support de stockage. En revanche, ses thématiques sont toujours intéressantes en 2020. La lutte contre les grandes corporations, une certaine déshumanisation de la société liée à l’intégration technologique et à l’ultracapitalisme, ou la réflexion autour de l’intelligence artificielle, sont des sujets qui alimentent toujours la science-fiction actuelle. Et le point de vue soutenu par William Gibson en 1983 reste d’actualité en 2020, malgré l’obsolescence technique de certaines idées. Sans parler de ses descriptions du cyberespace ou des différents habitats urbains qui hanteront longtemps l’imaginaire de ses lecteurs.

Neuromancer
de William Gibson
Éditions ACE (Penguin)

Clandestin

Avez vous déjà rencontré des auteurs dont le rythme vous emporte, vous berce, même si le fond est dur ? Pour moi, James Ellroy est l’un de ceux-là. Si j’ai du mal avec son nouveau quatuor de Los Angeles, ses romans plus anciens me fascinent et m’horrifient à chaque lecture ou relecture. Et là, entre deux poussées de fièvre, j’ai choisi Clandestin, son second roman pour accompagner ma convalescence.
Ici, malgré la présence ponctuelle de Dudley Smith l’Irlandais, nous suivons la destinée de Freddy
Underhill durant les quatre dernières années de sa jeunesse. Agent de police orphelin et ambitieux, sa vie va prendre un tournant radical lorsqu’une de ses conquêtes d’un soir est retrouvée étranglée chez elle. Pourquoi ? De fausses pistes en dérive en Californie et dans le Wisconsin, il démêlera au fur et à mesure les affaires clandestines des différentes personnes impliquées et changera le cours de sa propre vie. Si Clandestin n’est pas un polar aussi cadré que les autres livres de l’auteur, c’est parce qu’il semble s’éparpiller dans tous les sens en s’attardant parfois sur la vie privée de Freddy Underhill et parfois sur celle des différents suspects et victimes. Et pourtant, parmi toutes ses errances, alors qu’Underhill cherche les « merveilles » qui l’attirent tant dans les bas-fonds de LA ou les recoins cachés de l’âme des personnes qu’il rencontre, l’histoire se tisse peu à peu. Si vous n’avez jamais lu de livres de James Ellroy, Clandestin peut paraître une introduction brouillonne, mais séduisante dans son univers. Si vous l’avez déjà lu, et surtout si vous avez lu son autobiographie, Ma Part d’Ombre, vous y découvrirez un nouveau niveau de lecture, et vous retrouverez que James Ellroy a mis beaucoup de lui-même, aussi bien dans son personnage principal, Freddy Underhill que dans certains des personnages secondaires, comme le jeune Michael. Le tout avec un rythme alternant entre frénésie et nonchalance, et se terminant pour une fois heureusement.

PS : Confinement lecture oblige, le roman est disponible en numérique.

Clandestin
de 
James Ellroy
traduction de Freddy Michalsky

Éditions
Rivages