Allez tous vous faire foutre !

Le moins que l’on puisse dire est que l’éditeur Sonatine a le sens du titre et de la couverture qui accrochent le regarde du spectateur. En traduisant The Price To Pay d’Aidan Truhen, le pseudonyme d’un écrivain britannique habitué à un genre plus sérieux, par Allez tous vous faire foutre !, il est sûr que le titre allait accrocher l’œil du lectorat. Et disons-le tout de suite, il correspond assez bien à l’état d’esprit de ce roman même si le langage de son narrateur, Jack Price est nettement plus policé. Du moins au début de son aventure.
Jack Price est en effet le prototype du criminel en col blanc tendance « start-up nation ». Ancien trader spécialisé dans le café, il s’est reconverti dans la distribution de cocaïne en s’appuyant sur un réseau très lâche de coursiers à vélo, d’applications de messagerie, d’indépendant de l’informatique, du graphisme ou du bâtiment. Il se définit comme l’Uber du trafic de drogue… Et mène une petite vie bien tranquille, jusqu’au jour où… Sa voisine du dessous, une vieille mégère qu’il n’apprécie même pas, meurt tuée par balles. Ce qui fait ne bien mauvaise publicité pour ses affaire. Il décide donc d’enquêter et, ce faisant, croise sur son chemin des assassins d’élite, les Sept démons. Sauvera-t-il sa peau ? Comment ? À quel prix ? Voici tout l’enjeu de ce livre.
Le rythme soutenu d’Allez tous vous faire foutre !, la narration — assez décousue — à la première personne et le sujet même du livre font largement penser à la série des John Wick en film. Sauf que Jack Price n’a ni le flegme ni le talent au tir ou en combat rapproché du personnage de Keanu Reeves, mais qu’il a en revanche un bagout de vendeur de voitures et une imagination débordante assortie à une absence totale de sens moral et de loyauté. Le résultat fait du roman d’Aidan Truhen une farce grotesque de violence, bardée de bons mots et de petites piques en passant à se tordre de rire. Sans pour autant, vous infliger une forte réflexion sur la psychologie des personnages ou l’évolution de la société. À noter que si l’auteur ne s’appesantit pas sur les différentes astuces technologiques utilisées par Jack, celles-ci — comme notamment le réseau Poltergeist — restent techniquement assez crédibles sans tomber dans les raccourcis de l’IT magique de nombreux livres, films ou séries TV, à l’exclusion de la série des Laundry Files où l’IT est réellement magique et dangereuse.  Si vous aimez les images outrancières et le style gonzo, ce livre est fait pour vous. Si vous êtes allergique à l’hémoglobine fictive — passez votre chemin.

Allez tous vous faire foutre !
d’Aidan Truhen
Traduction de Fabrice Pointeau
Éditions Sonatine

Corruption

Dans le genre polar bien noir, Don Winslow frappe fort avec Corruption. Dans la lignée des films US des années 70, ce livre décrit une version au ras du bitume de la police new-yorkaise. Sauf que l’action se passe au 21e siècle, dans un New York post-11 septembre en plein mouvement Black Lives Matter. Sauf que le « héros », Denny Malone est un inspecteur irlando-américain membre d’une unité d’élite opérant en plein cœur de Harlem.
On le découvre assis dans une cellule, déchu et abandonné de tous. Et l’ancien « Roi de New York » va alors de chapitre en chapitre nous raconter sa vie lorsqu’il régnait à la tête de son équipe de flics d’élite « ripoux ». Tout a basculé lors d’une descente chez un dealer où l’un des policiers de son équipe meurt et dont les autres membres repartent en ayant détourné 50 kg d’héroïne et des millions de dollars. A cet instant, sa chance va tourner. La petite vie de Denny Malone partagée entre sa femme et ses deux enfants à Staten Island, et sa maîtresse infirmière dans Harlem, va partir en vrille. Un pas après l’autre, il va perdre tous ses repères, tous ses appuis.
Mais Corruption n’est pas que le récit d’un flic corrompu de plus. Le livre démontre comment l’ensemble du système (police de la ville et ses différents services, administration municipale, système judiciaire, fédéraux, etc.) est entièrement à vendre et à la solde des uns et des autres. Et comment ce sont toujours les petits, « ceux qui acceptent un café ou un sandwich pour fermer les yeux, mais redescendre risquer leurs peaux dans la rue » comme le dit Malone, qui payent pour les gros intouchables. Si l’histoire est donc assez classique, elle est suffisamment bien racontée pour qu’on enchaîne les pages les unes derrière les autres, jusqu’au rebondissement final. Certaines scènes ne manquent pas de panache (la visite du chien chez l’avocat par exemple), d’autres sont assez violentes, juste ce qu’il faut pour renouveler l’attention. Les personnages, même les plus secondaires, sont bien campés et assez mémorables. Suffisamment parfois pour mettre d’autres noms plus réels dessus.

Corruption
de Don Winslow
Traduction de Jean Esch
Éditions Harper Collins

La Mort selon Turner

En général, quand je lis un polar, j’aime l’enquête. Explorer les bas-fonds de l’âme humaine oui, mais surtout décortiquer les mécanismes qui ont amené au crime et à sa résolution. Avec La Mort selon Turner de Tim Willocks c’est raté. Dès le début, tout le monde sait qui a tué, sauf étrangement le tueur lui-même. Et on sait presque comment l’histoire se finira.
Vendu comme un polar ou un thriller, La Mort selon Turner est en réalité un western moderne noir, âpre, dur et sec comme le désert sud-africain où il se déroule en grande partie. D’un côté nous avons Turner, un flic noir aux yeux verts du Cap amateur de tai chi et d’un sang-froid à toute épreuve. De l’autre, nous avons presque toute une petite ville minière perdue dans au milieu du Cap Nord sous la coupe de Margot Le Roux, la milliardaire propriétaire de la mine.
Un samedi soir dans un township du Cap, un jeune Afrikaner ivre écrase une jeune SDF noire et rentre chez lui. Une affaire banale sauf que Turner est le policier chargé de l’enquête sur cet homicide et qu’il ne veut pas le laisser impuni. Sauf que l’Afrikaner en question est Dirk Le Roux, le fils de Margot, promis à un brillant avenir comme avocat et qui ne peut donc se permettre d’avoir un casier judiciaire. Margot et son entourage (amant, policiers locaux, homme de main) vont s’appliquer à cacher la vérité à Dirk mais également à empêcher son arrestation. Resserré sur trois jours, l’affrontement entre Turner et Margot est sanglant et impitoyable. Toutes les corruptions, toutes les compromissions sont permises pourvu que chacun des duellistes obtienne la victoire et le prix qu’il ou elle y attache. Les cadavres pleuvent. La nature comme les hommes font preuve d’une violence rare. Même si, à leurs yeux, elle est toujours justifiée par l’amour de la justice, de la paix, de sa famille ou d’une femme. Chaque protagoniste est persuadé de son bon droit, quitte à dépasser – et de très loin – les limites de sa conscience et de sa décence. Le tout dans le contexte d’une Afrique du Sud post-apartheid où les divisions raciales n’ont pas disparu, mais où d’autres divisions de caste, de genre ou de classe sociale s’en mêlent et changent les rapports de force.
Attention, quand je compare La Mort selon Turner à un western, ce n’est pas la version gentillette du genre à la Danse avec les loups, mais bien la plus rude qui soit (Django Unchained de Quentin Tarentino, La Horde Sauvage, etc.). Si Tim Willocks vous embarque dès les premières pages et ne vous lâche plus jusqu’à la fin, certains passages vous demanderont d’avoir le cœur bien accroché, notamment pour savoir comment récupérer de l’eau en plein désert. Néanmoins, ce livre est magistralement écrit. À dévorer si vous aimez le genre, ou l’Afrique du Sud. Ou si vous voulez vous offrir une virée dans les tréfonds d’âmes humaines bien ordinaires mais sans concession.

La Mort selon Turner
de Tim Willocks
Traduction de Benjamin Legrand
Éditions
Sonatine

L’Égarée

Hormis les littératures de l’imaginaire, j’ai un très gros faible pour les polars et thrillers. Et depuis que j’avais découvert par hasard Le Chuchoteur, Donato Carrisi figure dans mes écrivains de référence du genre. Il faut dire que, en dehors de La fille dans le brouillard que je n’ai pas fini perdue dans les brumes d’une enquête trop lente à démarrer, ses livres ne m’ont jamais déçue. Autant vous dire que quand j’ai aperçu L’Égarée dans une librairie, j’ai complètement craqué. Acheté le mardi en fin d’après-midi, il fut terminé le jeudi vers 4 h du matin. À la différence du précédent, Tenebra Roma, L’Égarée se situe dans la série entamée avec Le Chuchoteur, même si l’héroïne de la série, Mila Vasquez, n’a qu’un lien indirect avec l’intrigue principale et sa résolution ;
Ici tout commence lorsqu’une qu’une jeune femme de 28 ans est retrouvée nue et amnésique avec une jambe cassée dans les marécages. Elle avait été enlevée lors de ses 13 ans et plus personne n’avait de ses nouvelles. Où était-elle ? Qui était son ravisseur ? Bruno Genko, détective privé dont le cœur en sursis peut le lâcher d’un moment à l’autre décide de reprendre cette vieille affaire alors qu’à l’époque il n’avait pas su aider les parents. En parallèle de son enquête, Sandra Andreotti, la jeune femme en question, est à l’hôpital débriefée par un profileur et raconte peu à peu son histoire.
Comme souvent dans les livres de Donato Carrisi, l’histoire est loin d’être aussi simple. Ici le tourmenteur a lui aussi été victime puis initié dans son nouveau cercle de violence, quitte à faire de ses propres victimes d’autres bourreaux. Si l’on croise certains personnages des deux épisodes précédents de la saga de Mila Vasquez — Le Chuchoteur et L’Écorchée — ils ne font qu’une apparition assez brève. Vous pouvez donc lire L’Égarée sans avoir lu les deux livres précédents. Et si la toute fin en mettant enfin en scène ladite Mila Vasquez touchera celles et ceux qui ont lu les deux autres livres, elle sera également un choc pour les novices découvrant l’univers de Donato Carrisi. Autant vous prévenir de suite, s’il n’est pas particulièrement amateur des descriptions sanglantes, Donato Carrisi n’est pas un tendre. S’il doit décrire une scène crue, les détails seront là. Et même si le meurtrier est arrêté à la fin, le mal a largement eu le temps de se distiller et de répandre son poison. Et derrière l’horreur principale se révèle une autre encore plus grande.

L’Egarée
de Donato Carrisi
Traduction de Anaïs Bouteille-Bokobza
Éditions Calmann-Lévy

Les Pièges de l’exil

Mêlant polar, espionnage et intrigue historique, Philip Kerr faisait partie de ces auteurs dont la lecture ne me déçoit que très rarement. Les Pièges de l’exil, onzième aventure de l’ex-flic berlinois Bernie Gunther, en est la confirmation. Alors que nous avions découvert Bernhard Gunther, jeune et prêt à défendre ses idéaux dans une Allemagne s’enfonçant de plus en plus dans le nazisme au cours de La Trilogie berlinoise (l’Été de cristal, La Pale Figure, Un requiem allemand), Les Pièges de l’exil nous le montre à l’aube de la soixantaine désabusé et concierge de palace dans la Côte d’Azur d’après-guerre. Son passé le rattrape et il va se trouver mêlé à une sombre affaire de chantage ainsi qu’à un jeu de dupes entre espions anglais, russes et est-allemands. Tout en croisant la route du vieil écrivain, Somerset Maugham, et de son entourage plus que trouble.
Comme d’habitude, Philip Kerr excelle dans l’art de rendre compte d’une époque révolue comme si elle était actuelle avec un luxe de détail. De l’odeur d’un parfum aux événements historiques obscurs (comme le naufrage du Wilhem Gustloff coulé par un sous-marin russe), le plus petit détail sonne juste et replonge instantanément le lecteur dans le passé, même s’il ne l’a pas connu. Ce n’est pour autant pas un livre d’histoire, les aventures de Bernie Gunther sont suffisamment touffues pour tenir en haleine jusqu’à la dernière ligne. Quitte à se demander en refermant le livre si cette histoire sera finalement la dernière aventure. Rassurez-vous, ce n’est pas le cas. Avant sa mort en mars dernier, Philip Kerr a prévu trois autres aventures pour son détective préféré. Donc la dernière était prévue pour une parution en anglais en 2019.

Les Pièges de l’exil
de Philip Kerr
Traduction de Philippe Bonnet
Éditions du Seuil

Addict – The Cassie Tam files: One


De nos jours, il est difficile de trouver une bonne série cyberpunk qui n’aligne pas les clichés en permanence. Avec Addict, premier livre d’une série policière The Cassie Tam files, Matt Doyle réussit ce tour de force. À plus d’un titre…
Détective privé d’origine sino-canadienne, Cassie Tam a échoué à New Hopeland, ville perdu du Midwest américain et vitrine technologique des prouesses futuristes où monde virtuel et monde réel sont imbriqués en permanences, où les robots sont dotés d’IA suffisamment avancées pour servir de familiers ou de garde du corps, et où la cybernétique aident surtout à la réalisation de ses fantasmes plus ou moins avouables. Lorsque Lori Redwood vient trouver Cassie pour rouvrir l’enquête sur la mort par overdose de son frère, la face cachée de New Hopeland va remonter à la surface et, ce faisant Cassie Tam va devoir également affronter son passé pour se redonner le droit au bonheur.
Matt Doyle réalise avec ce livre un beau portrait de femme forte sans tomber dans les clichés les plus évidents. La romance est abordée en douceur, ainsi que les différents fétichismes qui sont au cœur de l’intrigue. Sans jugement de valeur dans un sens ou dans l’autre. Et sans non plus tomber dans l’eau de rose. Côté technologie, même si Matt Doyle ne noie pas son lecteur sous les détails, l’ensemble est assez réaliste pour être crédible. Notamment grâce à de petits détails, comme la lenteur du système informatique de Cassie Tam qui n’est plus de première jeunesse. Et l’intrigue elle-même, sous ses dehors très classiques, utilise parfaitement bien les ressorts techniques de ce futur pour arriver à une conclusion plus que satisfaisante. Après avoir découvert Addict grâce à Netgalley, je n’ai qu’une hâte lire la suite à paraître ce jour même, The Fox, the Dog and the King.

Addict
de Matt Doyle
Editions Nine Star Press

L’Effet domino

Si vous êtes nostalgique des Brigades du Tigre, si vous aimez l’histoire, si vous avez adoré l’Aliéniste (le livre de Caleb Carr comme la série), ou si tout simplement vous cherchez un bon livre policier, laissez-vous tenter par L’Effet domino de François Baranger. L’ayant acquis lors de la toute dernière #GrosseOP des éditions Bragelonne, j’ai lu d’une traite ce livre lors d’un voyage.
En bon thriller, il oppose un flic taciturne et sa petite équipe à un tueur violent et maniaque. Sauf que là où les histoires de tueurs en série se situent généralement soit dans le monde anglo-saxon, soit à partir de la fin du XXe siècle, François Baranger a choisi pour L’Effet domino une période méconnue de l’histoire : le Paris de 1907 pris entre la Commune de 1871 et la montée vers la Première Guerre mondiale. À mi-chemin entre le XIXe siècle et les esquisses des méthodes modernes de police, l’enquête de l’inspecteur Lacinière sur les traces du « tueur à répétition », le Domino, oscille également entre le récit historique et le polar bien noir classique. De fausses pistes en frein politique, celle-ci va buter contre un certain nombre d’obstacles avant d’arriver par des chemins détournés, et une touche de magie, au dénouement final.
L’Effet domino, comme tout bon polar, ne se lâche plus une fois entamé. Hormis quelques descriptions historiques qui ont agacé la lectrice que je suis, traumatisée par une étude scolaire de Zola, il apporte une touche de dépaysement bienvenue dans les thrillers. Ayant découvert l’auteur, je suivrais, s’il y en a, la suite des aventures de son inspecteur de près.

L’Effet domino
de François Baranger
Éditions Bragelonne

Grimbargo

Ayant découvert Laura Morrison grâce à Netgalley avec son court récit Come Back to the Swamp, j’ai voulu en savoir plus sur elle. J’ai donc acheté et lu son polar dystopique, Grimbargo. Le moins qu’on puisse dire est que la lecture en est mouvementée, frénétique, drolatique, mais en fin de compte bien peu scientifique. Si vous cherchez une dystopie cyberpunk sérieuse et fondée sur des principes scientifiques crédibles, passez votre chemin. Si vous cherchez un récit léger avec une version modernisée et textuelle des bons vieux films d’action des années 90 (du type Total Recall ou Demolition Man), vous avez fait le bon choix.
La situation de départ est simple : nous sommes en 2054, depuis le Greywash, incident biologique non identifié, dix ans plus tôt plus aucun humain ne meurt, ni ne vieillit. Dans ce monde profondément bouleversé, deux Miss Catastrophe du nord-est des États-Unis vont être réunies pour enquêter sur une mort supposée à Kyoto. De fil en aiguille, de chute en remarque plus que maladroite, les voilà chargées de sauver l’Humanité tout en échappant aux griffes d’un culte de technocrates et d’une intelligence artificielle tout sauf diplomate. Ajoutez-y un bébé, un corbeau cyborg et un club de suicidaires, et vous obtiendrez un cocktail hilarant et détonant.
Chaque chapitre plus ou moins long est raconté du point de vue de l’une ou l’autre des deux Miss Catastrophe – Jackie, journaliste plus ou moins qualifiée, et Jamie, guide touristique au sein du MIT de l’époque. Le style de Grimbargo, plus encore que celui de Come Back to the Swamp, est très parlé et colle bien à chacune des deux personnalités. Même si cela ne me gêne pas du tout, j’ai quand même ralenti ma lecture. Les « Dude » et « Bro » à longueur de phrase de Jackie deviennent fatigants dans la durée. Du coup, au lieu de lire d’une traite le récit, je faisais une pause tous les quatre ou cinq chapitres. Mais je ne regrette pas l’expérience. Et j’imagine qu’il y a de quoi faire un bon scénario de film popcorn estival avec ce livre.

Grimbargo
de Laura Morrison
Éditions Spaceboy Books

Un tombeau sur l’île rouge

Souvent un bon roman policier, en plus de proposer un puzzle criminel à résoudre, ouvre une tranche de vie dans les profondeurs de ses personnages. Dans Un tombeau sur l’île rouge, Jean Ely Chab réalise parfaitement ces deux objectifs, mais l’ensemble manque de liant à mon goût. Même si ce roman est une suite de La vallée du saphir, il peut se lire de façon indépendante. À quelques détails près, comme les origines de la rencontre entre Mamabé et Monza, les deux histoires sont indépendantes.
Ici, l’inspecteur Monza a pris de l’expérience, mais il est toujours aussi fougueux. D’une simple mission, rapporter un sac d’ossements au village d’où ils sont originaires, il va faire une enquête avec potentiellement des ramifications internationales. Au fur et à mesure de celle-ci, il croisera des personnages hauts en couleur aussi bien dans les villages de brousse des hauts plateaux qu’à la capitale, Antananarivo. Dans les couches populaires, voire les bas-fonds, comme dans la haute bourgeoisie.
La description des scènes quotidiennes (le dialogue chez le coiffeur du marché ou le passage avec Mamabé chez l’herboriste) et les portraits faits des différents personnages sonnent tous très juste. En revanche, l’ensemble manque de liant. Les errances de Monza au cours de son enquête, ou dans ses relations avec son père, sont certes très agréables à lire, mais bien peu compatibles avec une enquête policière. L’inspecteur semble plus tâtonner sans savoir où il va que prendre la vie comme elle vient à la manière d’un Jean-Baptise Adamsberg. Du coup, la solution finale de l’énigme laisse une impression d’insatisfaction. Loin d’être un gros trafic, tout partait d’une envie mesquine d’un seul homme. Dont les conséquences sont encore plus glaçantes quand on y pense.

Un tombeau sur l’île rouge
De Jean Ely Chab
Éditions du Masque (JC Lattès)

Head On

Bien qu’adorant l’œuvre de John Scalzi depuis longtemps, la sortie de Lock In en 2014 avait été une révélation. Autant vous dire que quand la suite, Head On, était annoncée, je l’ai précommandée immédiatement. Et je l’ai dévoré en moins de 24 heures, encore une fois happée par le style clair de John Scalzi.
Nous sommes dans le même futur proche que dans Lock In. Plus exactement, nous sommes un an après les événements du premier livre. Le personnage principal, Chris Shane, et sa partenaire, l’agent Vann sont toujours membres du FBI et affectés aux affaires touchant les Halden. Ces derniers, dont Chris Shane, sont des malades atteints d’une variante du locked-in syndrome. Ils ont accès à la fois à un monde virtuel dédié, et au monde physique à l’aide d’androïdes où ils peuvent télécharger leurs consciences. Ces malades sont encore une fois au cœur de l’histoire. Il s’agit de comprendre pourquoi Duane Chapman est mort en pleine partie de Hilketa alors qu’il allait être décapité pour la troisième fois et servir de ballon pour son équipe.
Comme d’habitude, l’action de Head On est très rapide et ne manque pas d’humour. John Scalzi y ajoute un regard critique sur le monde sportif professionnel et ses dérives, tant en matière médico-financière qu’en matière de racisme glorifié vis-à-vis des joueurs. Il s’interroge également sur la prise en charge des malades de longue durée dans un pays où la protection sociale ne va pas de soi. Notons qu’outre les conséquences pour les malades et leurs familles, ce sont également les conséquences pour l’ensemble de la société qui sont abordées. Que vont devenir les aides-soignants des Halden, si ceux-ci ne peuvent plus les payer ? À quoi ressemblerait une société où chacun peut changer de corps suivant ses besoins ? Et surtout, un chat peut-il reconnaître son humain si celui-ci se balade d’androïde en androïde ? En 332 pages, John Scalzi aborde tous ces points au détour d’une intrigue policière bien sanglante et alambiquée comme il faut. Chapeau bas !

Head On
de John Scalzi
Éditions Tor