Later

En voyant la version française (Après chez Albin Michel) apparaître dans une liste de cadeaux pour Noël, je me suis souvenue que j’avais ce court roman de Stephen King en version originale sur ma liseuse. Un réveil nocturne et quelques balades en métro plus tard, il fut lu et dévoré…
Disons-le de suite, Later de Stephen King se classera dans les œuvres mineures de l’auteur américain. Ce n’est pas un récit des plus effrayant
s qu’il ait jamais écrits et l’intrigue est assez mince… Malgré tout, il en profite pour s’essayer à de nouveaux jeux et propose finalement de passer un bon moment en compagnie de son jeune héros, Jamie. Celui-ci a une particularité : il parle aux morts et ceux-ci ne peuvent que répondre la vérité à ses questions. Son talent va lui amener quelques bonnes surprises, l’intérêt parfois trop insistant de certains proches, mais également une bonne dose de cauchemar et de traumatismes.
Roman fantastique en raison du don du protagoniste et de la némésis qui le hantera dans une bonne partie du récit, Later est avant tout un polar noir, dans sa construction comme dans l’atmosphère qu’il dégage. Sauf qu’à la place du détective privé errant dans les bas-fonds ou du comptable usé par son métier et prêt à se laisser corrompre, nous avons un jeune garçon vivant dans les beaux quartiers de New York seul avec sa mère, agente littéraire. Nous y suivons ses pérégrinations en fonction des succès et déboires de la mère (prise dans la tourmente de la crise économique de 2008 en raison de mauvais investissements), et de ses liens avec une policière ripou qui n’hésitera pas à le manipuler pour qu’il l’aide à sauver son poste. Nous avons également un double exercice de style de la part de l’auteur. D’une part, arriver à se glisser dans la peau d’un personnage assez loin de ses créations habituelles, et dans un décor urbain loin du Maine qui lui est cher. D’autre part, jouer avec la redondance et la sonorité des mots, le « later » entre autres. Le résultat ? Hormis une fin qui, pour une fois chez Stephen King, tire un peu à la ligne, Later est une bonne histoire qui tient en haleine son lectorat. De quoi s’occuper agréablement pendant une soirée hivernale.

Later
De
Stephen King
Éditions Hard Case Crime

Far from the Light of Heaven

Je vous ai déjà longuement parlé de Tade Thompson découvert dans une histoire fantastique sanglante, puis passé au premier contact mâtiné de cyberpunk. J’ai tellement apprécié mes lectures qu’il est devenu l’un de ces auteurs dont j’achète les nouveaux livres sans me poser de question. Avec Far from the Light of Heaven il s’essaie au space opera et au « whodunit », avec un meurtre en vase clos. Comme La Troisième griffe de Dieu ? Sur le papier oui, et dans les faits non. Dans Far from the Light of Heaven, nous suivons un vaisseau, le Ragtime dans son premier voyage de la Terre à Bloodroot, dans un autre système solaire. C’est également le premier voyage de Michelle « Shell » Campion, sa capitaine humaine qui ne sert pas à grand-chose d’autre qu’à discuter avec les différents points de contrôle humain. Sauf que quand elle se réveille de son sommeil cryogénique en arrivant à destination, certains de ses passagers ont été découpés en morceaux. Par qui et pourquoi ? C’est ce qu’elle et Rasheed Fin, l’enquêteur envoyé à bord par Bloodroot vont devoir découvrir.
Avec ce roman, Tade Thompson semble vouloir se reposer. Et disons-le clairement, ce roman n’est pas au même niveau de qualité qu’un Rosewater ou que le premier Molly Southborne. L’intrigue est plutôt classique et les motifs des meurtres le sont plus encore, mais l’auteur arrive à rendre l’histoire intéressante par des détails saugrenus (un loup dans l’espace, un enquêteur envoyé dans l’espace souffrant du mal des transports) et par une multiplication des points de vue et des lieux qui évitent le confinement en vase clos. Comme dans Rosewater, il mâtine son récit d’ingrédient venant de sa culture nigériane comme la station Lagos qui sert de point d’entrée à ce nouveau système solaire ou une réinterprétation du culte des ancêtres et de la réincarnation. Franchement, c’est un bon livre à lire pour se reposer et se détendre sans trop se poser de questions. Soit en anglais tout de suite, soit dans sa version française, quand elle sortira en 2022 chez J’ai Lu. La lecture sert aussi à ça, non ?

Far from the Light of Heaven
de Tade Thompson
Éditions Orbit

Le Pacte des esclavagistes

Avant de commencer à parler du livre précisément, rappelons que Le Pacte des esclavagistes est d’abord paru aux Éditions de la Baleine dans la collection Macno, le pendant SF de sa collection Le Poulpe où plusieurs auteurs s’essayaient à écrire un polar avec des personnages récurrents prédéfinis et une certaine charte à suivre. Et pour compliquer le tout, Le Pacte des esclavagistes n’est pas le premier de la série, mais… le quatorzième. Donc si vous trouvez que certains concepts passent rapidement, c’est peut-être, car ils ont été évoqués et expliqués dans les romans précédents. Cette version a été remaniée, réactualisée et augmentée par rapport à l’édition originale de 2000 (que je n’ai pas lu), mais elle en garde les traces.
Pour qui connaît l’œuvre de Roland C. Wagner et en particulier Les Futurs mystères de Paris, Le Pacte des esclavagistes ne surprend pas : nous avons une IA autonome hantant ce qui reste du Net et n’en faisant qu’à sa tête,
une secte prônant la non-violence (ou presque) dont certains membres sont dotés de pouvoirs psy, des corporations transnationales qui ont largement remplacé les États, etc. Sauf que… Nous ne suivons pas une enquête d’un détective affublé d’un chapeau improbable. Le Pacte des esclavagistes est en effet un roman choral qui suit plusieurs lignes d’intrigues : celle de Yalmiz le ridicule, sociologue de son état qui cherche à en savoir plus sur le mouvement mysthiques qui se répand comme une traînée de poudre dans la population mondiale et annonce l’Ultime Communion, celle de Fred Russell, policier qui enquête sur la mort de gens s’étant intéressé d’un peu trop près à ces mysthiques, celle d’un nouveau venu dans la secte et celle, ailleurs, d’un magnat de la finance pervers et corrompu qui n’est pas sans rappeler un certain Donald T., ex-président des États-Unis. Évidemment, les différentes intrigues vont se rejoindre et le Macno qui donne son nom à la collection se mêler à cette histoire. Même s’il n’est pas mon préféré de Roland C. Wagner, ce roman se lit, comme toujours avec ses œuvres, tout seul. Si parfois certaines traîtrises se voient venir de loin, l’ensemble est très addictif et les rebondissements ne manquent pas. Il manque peut-être une touche d’humour à mon goût, mais je n’ai pas du tout regretté ma lecture. Bien au contraire…


Le Pacte des esclavagistes
de 
Rémy Gallart et Roland C. Wagner
Éditions
Les Moutons électriques

The Dark Hours

Une fois de plus, retournons à Los Angeles aux heures creuses de la nuit dans les pas de Renée Ballard et d’Harry Bosch avec le dernier roman en date de Michael Connelly, The Dark Hours (notez l’originalité débordante de ce titre !)
L’action commence dans la nuit du 31 décembre 2020 au 1er janvier 2021 alors que Ballard et une collègue venue des Mœurs sont appelées sur ce qui semble être un accident lié à la « pluie de plomb » de la Saint-Sylvestre quand certains habitants tirent en l’air pour fêter la nouvelle année.
The Dark Hours reprend une formule désormais classique mettant en scène les deux détectives récurrents de Michael Connelly, celle toujours en activité et son « mentor » désormais retraité. Deux enquêtes s’ouvrent : le meurtre du Nouvel An qui a un lien avec une ancienne affaire d’Harry Bosch, et une série de viols prémédités par un duo de criminels.
Si la résolution de ses deux affaires avec leurs lots de rebondissements
reste passionnante et pousse à dévorer très vite ce polar, ce qui en fait tout le sel est comme d’habitude ce qu’il nous dit sur notre société. Oui plutôt sur la société américaine divisée par l’ère Trume et pas une pandémie dont on ne voit plus le bout.
Ainsi, Renée Ballard assiste à la démotivation d’une grande partie du LAPD tiraillée par des injonctions contradictoires, en but à la vindicte publique après les émeutes qui ont suivi la mort de George Floyd, mais également celle d’une frange de la population résolument hostile à toute mesure sanitaire. Elle voit ainsi nombre de ses collègues ne plus
faire qu’acte de présence en attendant de faire valoir leurs droits à la pension, quitte à multiplier les négligences et à couvrir les exactions commises par d’autres. De plus en utilisant la personne de Ballard, sa première héroïne récurrente, Michael Connelly en profite à chaque roman pour aborder les relations hommes-femmes. Dans The Dark Hours, il s’y essaie principalement avec la deuxième enquête qui prend ses racines dans le Dark Web et un courant masculiniste prêt à tout par haine des femmes. Autant dire que ce n’est pas son approche la plus subtile, mais elle a le mérite d’être efficace et de ne pas dire trop de bêtises sur le fonctionnement du Dark Web et des outils techniques pour y accéder.
Et comme souvent, au milieu de scènes intenses et de sujets assez sombre, l’auteur ajoute quelques rayons de soleil à The Dark Hours comme Ballard entraînant Bosch se faire vacciner ou l’arrivée de son nouveau chien Pinto. Encore un excellent cru !

The Dark Hours
de 
Michael Connelly
Editions
Little, Brown and Company

Symposium Inc.

Décidément depuis quelques titres, les personnages des récits d’Une Heure-Lumière sont tous sauf sympathiques. Le dernier en date avec deux protagonistes attachants devait être Toutes les saveurs de Ken Liu. Dans Symposium Inc., nous avons une collection d’individus tous plus clichés sortis d’une fiction estivale de télévision française et plus détestables les uns que les autres : l’avocate nymphomane et alcoolique, le capitaine d’entreprise froid et dédaigneux, la mère effacée qui a abandonné sa brillante carrière pour sa famille, la fille criminelle au sang-froid, etc. Et pourtant Oliver Caruso arrive avec ce polar mâtiné de neurosciences et de nanotechnologie à accrocher le lecteur et à nous pousser à continuer notre lecture…
A la base de Symposium Inc, il y a un crime sordide : une mère de famille assassinée alors qu’elle fête les 18 ans de sa fille. Le tout dans une maison ultra-surveillée où non seulement les caméras ont tout filmé, mais où les capteurs ont mesuré les différents taux de neurotransmetteurs dans le sang des personnes présentes pour retracer leurs émotions et
déterminer leurs culpabilités. Le mari de la victime et père de la meurtrière engage alors une ténor du barreau pour faire libérer sa descendance. Mais… le passé et l’appât du gain et du pouvoir s’en mêlent, et l’histoire se complique peu à peu…
Vendu comme un mélange de droit et de neuroscience, Symposium Inc. est léger en terme
s de droit. Il s’agit plus d’une critique sur la culpabilité médiatique avant procès et retournement de l’opinion publique qu’un exemple d’application futuriste du Code de procédure pénale. En revanche, sur l’interrogation entre culpabilité et maladie, il est intéressant et offre un dénouement, largement divulgâché par le titre au passage, bien amené. Une bonne lecture de plus dans cette collection qui n’en finit pas de dénicher des petites perles d’imaginaire.

Symposium Inc.
d’
Olivier Caruso
Éditions
Le Bélial’

L’univers en folie

Pourquoi parler en 2021, d’un livre publié pour la première fois en octobre 1949 ? Tout simplement parce qu’il est issu d’une lecture croisée avec Fawn du blog SF Elfette, et que celle-ci avait pour thème : les classiques de la SF. Nous voulions une lecture légère donc Fredric Brown s’est imposé comme une évidence, et étonnamment, je n’avais jamais lu le roman en question : L’univers en folie.
Bonne pioche, il est court, enlevé, drôle et arrive par moment à faire trembler la lectrice du 21
siècle que je suis. Et après avoir lu Histoire de la science-fiction en bande dessinée, et notamment les pages consacrées aux pulps américains, ce roman prend une dimension encore plus savoureuse.
Tout commence lorsque Keith Winston, journaliste dans une revue de science-fiction, se fait désintégrer par la rentrée explosive dans l’atmosphère terrestre de la première fusée envoyée vers la Lune. Plutôt que mourir, il se retrouve dans un univers très proche du sien, mais également très différent. Dans celui-ci, l’Humanité s’est installée sur d’autres mondes du système solaire et a croisé d’autres formes de vie, dont certaines viennent faire du tourisme dans l’état de New-York. Elle est en guerre contre les Acturiens, race d’extra-terrestres xénophobes qui tire surtout ce qui semble de près ou loin intelligents sans sommation. Comment survivre sans un sou en poche dans cet univers, où les gens le prennent pour un espion à la solde des Acturiens et ne rêvent que de lui trouer la peau ? Comment revenir dans un univers plus raisonnable et plus agréable pour lui ? Tel est l’enjeu du livre.
Ayant commencé par écrire des
polars, Fredric Brown s’y connaît pour mener une histoire en multipliant les coups de théâtre, sans temps mort tout en retombant toujours sur ses pattes. Et il maîtrise parfaitement l’humour loufoque et sarcastique : de la façon dont fonctionne le voyage spatial et du fait que les Martiens ne le maîtrisent pas car… ils ne portent pas de vêtements à la raison pour laquelle les cadettes de l’espace sont vêtues de bikinis à l’intérieur de leurs combinaisons transparentes (correspondant aux standards sexistes des couvertures des pulps de l’époque). Et l’ironie mordante de Fredric Brown ne se limite pas à se moquer des pulps, et de la facilité déconcertante avec laquelle nouvelles de tout poil se plaçaient dans leurs pages (il suffit juste de changer quelques éléments de décor pour passer de la science-fiction au récit historique ou à la romance). Il va rappeler les heures sombres de la Prohibition et des bars clandestins ou la façon dont le maccarthysme et les prémisses de la Guerre froide peuvent amener M. Tout-le-Monde à se méfier de son voisin. Sans parler de la façon dont il aborde la notion de multivers et ses conséquences.

L’univers en folie
de
Fredric Brown
traduction d
e Jean Rosenthal, révisée par Thomas Day
Éditions
Folio SF

Nijigahara Holograph

Vous avez aimé Twin Peaks ? Vous voulez découvrir un mangaka original sans vous embarquer dans les treize tomes de Bonne nuit Punpun ? Ça tombe bien, le premier récit long d’Inio Asano, Nijigahara Holograph vient d’être réédité en France. Précédemment paru sous le titre Le champ de l’arc-en-ciel, il était épuisé depuis nombre d’années.
Alternant entre passé et présent(s), cette histoire suit un groupe de personnes ayant été dans la même classe de primaire l’année où la mère de l’une d’e
ntre elles a été retrouvée assassinée. Peu à peu en s’attachant à un ou l’autre des enfants (et des adultes qu’ils sont devenus), les noirs secrets des familles de Nijigahara se dévoilent et se mêlent les uns aux autres. Et, comme il aura l’habitude plus tard dans son œuvre, Inio Asano y montre ici une facette peu ragoûtante de la société où il vit : harcèlement scolaire normalisé, violences sexuelles diverses, relations familiales abusives, mais également dépression et suicide pour n’en citer que quelques-uns.
Pour autant, le mangaka ne souligne – à quelques cases près – pas le côté sordide de son histoire par des
images explicites ou choquantes. Il va utiliser la suggestion (quelques bleus dessinés sur l’épaule d’une petite fille qui tourne le visage), et les contrechamps pour cacher les corps martyrisés. Il dit sans trop en montrer et laisse son lectorat remplir les blancs de son histoire. D’autant que celle-ci, outre les sauts temporels incessants d’une décennie à l’autre, va s’attacher tour à tour à des personnages différents. Le lecteur fera alors fréquemment des retours en arrière pour vérifier un détail sur une page quelques chapitres plus tôt. Et l’épilogue propose plusieurs fins possibles apportant une paix plus ou moins définitive aux divers protagonistes.
Au final, Nijigahara Holograph est un polar bien noir avec une touche de surréalisme qui fascine et surprend. Dévoilant encore une autre facette d’Inio Asano…

Nijigahara Holograph
d’
Inio Asano
tra
duction de Thibaud Desbief
Éditions
Kana

PS : Pour découvrir avant d’acheter, Kana met à votre disposition un chapitre entier en numérique, accessible par ici.

Demain et le jour d’après

Dans la série des livres qui donnent envie de relire d’autres livres, je demande Demain et le jour d’après de Tom Sweterlitsch. Second roman paru en français de l’auteur, mais écrit avant Terminus, ce livre est un thriller cyberpunk particulièrement noir dépeignant une vision des États-Unis traumatisés par l’explosion d’une bombe nucléaire sur son sol, qui a rasé la ville de Pittsburgh.
Dix ans après,
celle-ci n’existe plus que dans l’Archive : une simulation informatique effectuée à partir de toutes les traces laissées par ses habitants, leurs neurospams et les différentes caméras présentes dans la ville. Les survivants éplorés visitent l’Archive pour revivre leurs souvenirs.
John Dominic Blaxton, lui, s’y immerge quotidiennement pour deux raisons : l’une pour faire son travail d’enquêteur pour les a
ssurances et l’autre pour retrouver jour après jour sa femme, morte dans l’explosion. Jusqu’au jour où il tombe sur l’affaire de trop, et se retrouve au cœur d’une machination mélangeant politique, perversion meurtrière et grand capitalisme.
Les États-Unis dépeints par Tom
Sweterlitsch sont particulièrement glauques. La devise non officielle se résume à « Achetez américain !! Baisez américain !! Vendez américain !! ». Avec le neurospam directement implanté sur la boîte crânienne de la plupart des adultes, ceux-ci sont exposés en permanence au pire de la publicité et des tréfonds du Web : propagande pour les drogues et le sexe tarifé sous toutes ses formes directement sur la rétine, classement télévisé en temps réel des meilleurs suicides et des plus belles victimes de féminicides avec mise en avant des aspects les plus privés de leurs passés, retour des exécutions publiques télévisées en guise de lancement de la Fashion Week, etc. Il faut avoir le cœur bien accroché pour lire Demain et le jour d’après. Tout comme il faut l’avoir pour lire Le Quatuor de Los Angeles, d’un certain James Ellroy.
Et le protagoniste de Demain et le jour d’après aurait pu être un personnage d’Ellroy. Comme eux, il est dépressif (et plus exactement souffrant d’un syndrome de stress post-traumatique) qu’il soigne à coup de drogue
s et d’activité compulsive (ses séjours dans l’Archive) ; comme eux, il est obsédé par des femmes mortes qu’il tente de sauver ou de réhabiliter alors même que son univers se détériore. Comme Le Dahlia noir, Demain et le jour d’après est un thriller parlant du deuil, de l’absence, de la culpabilité du survivant et d’un monde en pleine déliquescence. Sauf que nous sommes ici dans un futur possible, où la déconnexion n’existe quasiment plus et où tout se joue sous le regard avide de tous. Attention néanmoins, Demain et le jour d’après est un premier roman, et il n’est pas exempt de défauts. Contrairement à Terminus, le démarrage est lent et il y a quelques longueurs. Toutefois, au final, il vous happe et vous ne le lâchez plus jusqu’à la dernière ligne.

Demain et le jour d’après
de
Tom Sweterlitsch
Traduction de Michel Pagel

Éditions
Albin Michel

Avis d’invité : Le dévouement du suspect X

Ce blog s’ouvre parfois à de nouvelles plumes. Aujourd’hui, nous accueillons Jean-Yves, plus amateur habituellement d’imaginaire et grand amoureux du format poche qui vient ici nous parler d’un coup de cœur en polar… En attendant d’avoir un jour son propre blog, laissons lui la parole pour nous parler d’un policier écrit par Keigo Higashino, l’auteur de Un café maison et Les Miracles du bazar Namiya.

Je lis très rarement du polar, mais après mon coup de cœur pour Les Miracles du bazar Namiya, j’avais envie de prolonger ma découverte de Keigo Higashino, considéré comme une des références du roman noir japonais. Je ne regrette pas cette infidélité aux littératures de l’imaginaire, car j’ai passé un excellent moment. Au premier abord, plusieurs comparaisons peuvent venir à l’esprit. Le meurtrier, le modus operandi, le mobile… tous ces ingrédients sont révélés dès les premières pages et évoquent Colombo. La police collabore avec un physicien, dans le cadre d’un duo d’amis légèrement dysfonctionnel, ce qui pourrait rappeler la liste sans fin des procedurals où un (enfin, souvent une) policier se voit adjoindre un spécialiste plus ou moins incongru (je crois que seuls manquent le taxidermiste et l’œnologue dans ces veines-là). Surtout, le récit se cristallise petit à petit autour d’un affrontement entre deux esprits talentueux, surdoués même, dans un esprit Sherlock Holmes, ou, plus proche géographiquement et chronologiquement, le très bon manga Death Note. Même si ces références peuvent venir à l’esprit du lecteur, Keigo Higashino élabore toutefois un récit original, qui aborde plusieurs thèmes, dont certains semblent lui tenir à cœur, le tout mené avec rigueur et brio.
L’auteur peint une toile réaliste de Tokyo et de ses habitants, loin de l’image d’Épinal parfois véhiculée en France. Sa patte est reconnaissable dès les premières pages, quand il nous plonge dans le quotidien d’Ishigami, le « suspect X », mathématicien brillant qui s’est résigné à enseigner dans un simple lycée privé. Pour croiser sa voisine dont il est secrètement amoureux, au restaurant où elle sert, ce dernier fait un détour en se rendant au travail et traverse un lieu occupé par des SDF. En ces quelques lignes, Higashino évoque avec justesse les questions du statut social et de l’amour, sujets importants dans un Japon qui parait rigide, où l’implicite et l’image semblent être des vertus cardinales.
On retrouve des éléments des
Miracles avec des personnages qui cherchent une place, une case même, dans la société, tout en rêvant parfois d’ailleurs ou d’autrement. Ici, l’amour est le cœur du livre, mais sans tomber dans la romance, loin de là. Le grand écart est frappant entre la timidité d’Ishigami, qui n’a jamais fréquenté de femmes et le prétendant capable de parler mariage dès le premier rendez-vous, dans une approche extrêmement rationnelle, le tout en abordant également la question des violences conjugales masculines, qui semblent banales et acceptées par une société terriblement patriarcale.

Le divorce n’avait pas tout résolu. Togashi avait continué à l’importuner. Il venait la trouver pour lui promettre qu’il allait changer, retrouver du travail, et l’implorer de lui accorder une seconde chance. Lorsque Yasuko avait refusé de le voir, il avait importuné Misato. Il était venu rôder à la sortie de son école.
Yasuko était émue quand il se prosternait devant elle, même si elle n’était pas dupe. Peut-être conservait-elle quelque part en elle un sentiment pour cet homme qui avait été son époux. Elle avait fini par lui donner de l’argent. Cela avait été une erreur. Les visites de Togashi s’étaient faites plus fréquentes. Malgré son attitude servile, il devenait de plus en plus impudent.
Yasuko avait changé de bar, déménagé. Elle s’en voulait d’avoir imposé un changement d’école à sa fille. Togashi avait cessé de la harceler lorsqu’elle avait commencé à travailler dans le night-club de Kinshicho. Elle n’avait pas non plus entendu parler de lui dans l’année qui s’était écoulée depuis qu’elle avait déménagé pour se rapprocher de chez Bententei. Elle avait cru s’être débarrassée de lui.
Elle ne voulait pas importuner les Yonezawa. Il fallait éviter que Misato ne remarque quelque chose. Elle devait à n’importe quel prix se débarrasser définitivement de cet homme. Sa résolution se fit plus forte au fil des heures.

Le nœud de l’histoire est donc la question suivante : jusqu’où peut-on aller par amour ? Ici, l’interrogation a une dimension fascinante, car Yasuko ignore qu’Ishigami est amoureux d’elle. Comment peut-on être si « dévoué », pour reprendre le titre, sans relation de couple préalable, vis-à-vis de quelqu’un que l’on connait à peine et sans réciprocité ? Et que doit-on apporter ou sacrifier en retour ? N’échange-t-on pas un tortionnaire pour un autre ? C’est en associant tous ces éléments que Keigo Higashino nous livre un thriller de haut vol. Un amoureux que tout le monde ignore est difficile à suspecter, alors que l’ex-épouse de la victime est immédiatement en sommet de liste. Mais c’est sans compter sur le génie d’Ishigami, qui envisage toute l’histoire comme une vaste équation, voire une énigme impossible à démontrer. Le « X » du titre n’est donc pas un hasard, et les mathématiques jouent un rôle important dans l’histoire, sans pour autant tomber dans un « hard thriller » (la hard SF sans la SF…) indigeste. L’auteur n’oublie jamais ses personnages, les aime tous autant les uns que les autres, et cherche aussi à surprendre le lecteur, à jouer avec lui. On connait déjà le meurtrier, mais il y a pourtant des surprises et des rebondissements, et le tout s’accélère avec l’avancée dans le roman, dont le rythme est impeccable. Certains détails, certaines incohérences, n’en sont pas, mais sont en réalité les inconnues, les hypothèses ou les opérateurs de tout travail mathématique.
Vous aimerez si vous aimez les polars dépaysants, sans un gramme de violence, être surpris par l’auteur.

Le Dévouement du suspect X
de Keigo Higashino
traduction de Sophie Refle
Éditions Actes Sud

Metropolis

Dernier livre paru de Philip Kerr, car publié en France après sa mort en 2018, Metropolis raconte paradoxalement les premiers pas dans la Kripo, surnom de la police criminelle allemande, de son personnage fétiche, le policier berlinois Bernie Gunther. Dans Metropolis, l’histoire se situe en 1928, un an après la sortie au cinéma du film du même nom de Fritz Lang (qui fait une courte apparition dans ces pages). Dix ans après la fin de la Première Guerre mondiale, l’Allemagne panse toujours ses plaies. Le marasme économique pousse à la multiplication de la mendicité, notamment celle des invalides de guerre, et de la prostitution. Dans le même temps, de plus en plus de voix s’élèvent pour rétablir la grandeur de l’Allemagne et la nettoyer de tous ses « parasites » : étrangers, juifs, homosexuels, prostitués et globalement toutes personnes ne pouvant contribuer activement au développement du pays, selon leur point de vue. Dans ce Berlin de l’entre-deux-guerres, Bernie Gunther va être recruté des Mœurs à la commission criminelle pour enquêter sur une série de meurtres de prostituées scalpées. Puis un autre meurtrier abat froidement les invalides mendiant dans les rues de la capitale et s’en vante auprès des journaux. Y a-t-il un lien dans entre les deux tueurs en série ?
Plus que l’enquête en elle-même, bien tordue et compliquée comme j’aime, Metropolis m’a surtout plu – comme toujours avec les livres de Philip Kerr – par la restitution de cette époque, de son atmosphère à la fois en ébullition et délétère,
et de ses personnages. Plus encore que les autres, Metropolis fait en effet se croiser personnages de fiction et personnes ayant réellement existé. Et à la fin du livre, quelques pages viennent dire ce que certains des protagonistes des pages sont devenus. Mêlant la Grande et la petite histoire, des réseaux criminels de l’Allemagne à sa vie culturelle, Metropolis se lit comme une plongée passionnante dans un passé méconnu, juste avant que la période la plus sombre de l’Allemagne moderne n’arrive au pouvoir. À lire !

Metropolis
de Philip Kerr
traduction de Jean Esch
Éditions Seuil