Fil rouge 2018 : The Labyrinth Index

Le thème du Fil rouge de novembre était les vampires. Coïncidence ou non, le dernier épisode des Laundry Files de Charles Stross, The Labyrinth Index sorti le 31 octobre dernier, a pour narratrice Mhari Murphy, une vampire. Voici donc le candidat idéal pour notre lecture de ce mois-ci.
The Labyrinth Index reprend le fil de l’action quelques mois après la fin de The Delirium Brief. Et nous propose une histoire d’espionnage en territoire ennemi avec exfiltration d’un acteur clé et sabotage d’une opération en cours. Le tout fait par sept agents assez novices et totalement dispensables. Imaginez un instant un roman de John Le Carré ou de Tom Clancy mâtiné d’Absolutely Fabulous et de Pied nickelés. Propulsez tout ce beau monde au 21e siècle pour vous faire une idée de ce que vous allez découvrir au fil des pages.
Le territoire ennemi en question est les États-Unis passés depuis trois mois sous la coupe d’une agence occulte. L’acteur à exfiltrer n’est rien moins que le Président des États-Unis magiquement disparu de la mémoire collective de son peuple avec toute la branche exécutive du gouvernement. Et l’opération à saboter n’est rien de moins que le réveil de Cthulhu (réalisé entre autres à coup de minage de bitcoins).
Et les vampires dans tout ça ? Il y en a au moins trois dans l’équipe de bras cassés chargés d’accomplir cette tâche : Mhari Murphy, ex-employée des ressources humaines de la Laverie et ex-petite amie infernale de Bob Howard le narrateur habituel, devenue une PHANG –
Person of Hemophagic Autocombusting Nocturnal Glamour, acronyme politiquement correct du jour pour désigner un vampire – depuis un passage dans une grande banque, Janice sa collègue asociale au sein de cette même banque (voir The Rhesus Chart) et Yarisol, une mage elfe autiste arrivée dans notre dimension dans The Nightmare Stacks). Il y en a aussi d’autres en territoire ennemi camouflés en tenue de ninja argentée. Et les vampires ne sont que les moins dangereux des personnages que vous croiserez ici. Outre Cthulhu, Nyarlathotep tient un rôle majeur dans l’histoire. Un maître de jeu avec un set de dés bien particuliers également. Et comme souvent la bureaucratie et la technologie elle-même sont encore pires que toutes les atrocités vivantes croisées auparavant.
Entre deux fous rires, vous y apprendrez comment Amazon et AliExpress sont devenus les meilleurs alliés des espions pour contourner les contrôles aux aéroports, la vraie raison de l’incendie de la Maison-Blanche en 1814, pourquoi le Concorde aurait fait un parfait avion de combat et mille autres petits détails ingénieux. La technologie et les différents grands noms de l’IT sont bien entendus bien présents dans ce roman. De quoi faire se plier de rire les lecteurs travaillant dans le secteur (ou leur donner des sueurs froides ?), tout en restant largement accessible pour ceux qui n’y connaissent rien de plus que savoir allumer son téléphone et faire un selfie avec. Si vous n’avez pas encore cédé aux charmes de The Laundry Files, c’est peut-être le moment de craquer ? Même si avoir lu les huit romans précédents peut aider, celui-ci reste tout de même assez indépendant pour se lire seul sans grand inconvénient.

NB : pour les lecteurs utilisant un PC sous Windows ou un émulateur de type Wine, vous trouverez dans la version numérique un lien vers un jeu vidéo. Lancez le à vos risques et périls.

The Labyrinth Index
de Charles Stross
Editions Orbit

The Consuming Fire

S’il y a bien une chose que j’apprécie dans l’œuvre de John Scalzi, c’est la façon dont celui-ci arrive à surprendre son lecteur dans des paramètres convenus. Le dernier exemple en date The Consuming Fire en est un exemple flagrant. Reprenant l’intrigue quelques jours après la fin de The Collapsing Empire, nous y retrouvons nos personnages favoris — dont cette chère Lady Kiva aux manières tout aussi exquises en privé qu’en public — et un problème crucial pour l’empire : les routes spatiales d’un système à l’autre vont se fermer peu à peu. Comment Grayland II, nouvellement nommée à la tête de cet empire pourra-t-elle convaincre le Parlement, l’Église et les autres grandes factions de l’empire de se préparer à la catastrophe annoncée ? Par la raison ou en jouant la carte d’une foi étatique ? Les forces conservatrices de l’empire arriveront-elles à l’évincer pour maintenir le statu quo si profitable pour leur business ? Et si la solution venait de l’extérieur ?
Comme souvent dans les œuvres les plus récentes de John Scalzi, l’actualité du 21e siècle et le point de vue de l’auteur sur cette dernière sont profondément mêlés à l’intrigue de ce qui reste un space opera épique. En effet, la disparition des routes spatiales et l’incrédulité générale des membres de l’empire, fait notoirement pensé aux débats agitant les classes politiques et économiques sur le changement climatique que connaît actuellement la planète et sur la façon dont nous devrons y faire face. Et un élément – qui j’avoue m’a surprise, car je ne m’y attendais pas du tout sous cette forme remet sur le tapis la question des migrations.
Si toutefois, vous ne voulez absolument pas vous appesantir sur des considérations trop réalistes, The Consuming Fire est également fait pour vous. Son premier niveau de lecture ne manque pas d’action — entre une évasion dans une prison spatiale de haute sécurité et la découverte d’un système spatial oublié depuis 800 ans — d’humour avec notre Grayland II toujours aussi peu protocolaire, et plus assurée dans son rôle d’emperox que dans son rôle de séductrice, et de variété. Le seul reproche que je lui ferais est le même que j’ai fait à son prédécesseur : The Consuming Fire est trop court et s’achève alors que l’on voudrait en savoir plus.

The Consuming Fire
de John Scalzi
Editions Tor

Amour, djihad et RTT

Le terrorisme et la radicalisation sont des réalités suffisamment tristes pour qu’une des meilleures armes pour lutter contre elles soit le rire. La preuve parfaite est à lire dans Amour, djihad et RTT, la nouvelle bande dessinée de Marc Dubuisson. Très courte, elle peut se dévorer dans les transports le temps d’aller au bureau. Vous en tirerez trois avantages : ne pas voir le temps passer, vous attirer des regards étranges avec vos éclats de rire à répétition et, en le laissant traîner sur un coin de bureau, faire comprendre à votre chef que la énième réunion projet pourrait tourner en radicalisation avancée à coup d’agrafeuse. Sauf s’il vous emprunte le livre avant et oublie la réunion pour le lire à son tour.
En effet, dans Amour, Djihad et RTT, Marc Dubuisson imagine un employé de bureau lambda (mais « pas comme nous », car c’est un « timbré » issu du service courrier) qui s’autoradicalise en regardant des vidéos sur Internet, prête allégeance à Aladdin et prend en otage tout le 8e étage pour de l’uranium, la libération de la Palestine et une augmentation des tickets-restaurant. De planche en planche, Marc Dubuisson démonte tous les clichés liés à ce genre de radicalisation, mais également aux traitements médiatiques, administratifs et policiers qui en sont faits. La vie de bureau et le management « à la française » en prennent aussi pour leurs grades.
Étant tombée sur cette BD totalement par hasard, je ne serais certainement pas allée la lire de moi-même. Pourtant je n’en regrette pas la lecture, même si j’ai dû passer après tout le reste de la famille pour enfin accéder au Graal. Juste quelques crampes aux mâchoires à force de rire.

Amour, djihad et RTT
de Marc Dubuisson
Éditions Delcourt

Fil rouge 2018 : Koro Quest! 1

Si vous êtes passé à côté du phénomène Assassination Classroom de Yusei Matsui, il est temps de rattraper votre retard avec le manga fini depuis 2016 ou l’anime dont les deux saisons sont disponibles sur Netflix. Sinon, vous pourrez lire le fil rouge d’août : Koro Quest! 1 de Kizuku Watanabe et Jo Aoto, mais sans les références à l’œuvre originale vous allez avoir un peu de mal à comprendre.
Dans Koro Quest! 1, nous retrouvons une classe de bras cassés, la 3-E, et leur prof principal si particulier qu’ils ont pour mission de tuer en guise d’examen de fin de passage. Mais dans cette version, la classe 3-E fait partie d’un collège chargé de la formation de héros de RPG (role-playing game – jeux de rôles) qui regroupent tous les élèves atteints de bugs informatiques (un ne pouvant avoir qu’une demi-armure, un autre perdant des points d’intelligence en encaissant des dégâts au combat, etc.) Et leur professeur, qui sera lui aussi surnommé Koro Sensei, est le Roi Démon, un PNJ (personnage non-joueur dans les jeux vidéo) monstrueux lui aussi affligé d’un bug, une vitesse supersonique le rendant résistant à toutes les attaques. L’ensemble des personnages d’Assassination Classroom se retrouvent dans Koro Quest! 1, chacun adapté à ce nouvel univers vidéoludique. Ce premier volume, paru en juillet, comprend cinq quêtes principales à savoir des histoires indépendantes, et des histoires très courtes servant de bonus ou de présentations plus détaillées de certains élèves.
Alors qu’un seul des trois volumes déjà parus au Japon n’est encore traduit en français, il est un peu tôt pour dire si la qualité de Koro Quest! sera au niveau de celle d’Assassination Classroom. Le dessin est lui aussi de bonne facture, et jusqu’à présent l’humour — parfois grivois, mais restant largement dans les normes du manga shonen pour jeunes ados — est assez conforme. Il manque encore un peu de profondeur dans les personnages pour juger si l’émotion sera au rendez-vous de ce spin-off comme elle l’était à celle de l’original. Et notamment savoir pour quelle raison, un Roi démon si atypique s’est décidé à enseigner à des apprentis héros. En attendant, les Champirits ont réussi l’exploit d’être les monstres de premier niveau les plus perturbants depuis les scorpides qu’affrontent les trolls dans leur zone de départ dans World of Warcraft. Et ce n’est pas une mince affaire !

Koro Quest! 1
de Kizuku Watanabe et Jo Aoto
Traduction de Frédéric Mallet
Éditions Kana

De bons présages (Good Omens)

S’il est des livres qui font partie du patrimoine culturel de la littérature de genre, De bons présages (Good Omens) de Terry Pratchett et Neil Gaiman fait largement partie du lot. Écrit à quatre mains par deux des plus grands auteurs de l’imaginaire britannique, ce livre est un petit bijou d’humour et d’ironie qui rassemble les thèmes chers aux deux auteurs. C’est aussi la première apparition de la Mort, qui deviendra par la suite un personnage emblématique du Disque-monde. Tout en étant comme souvent accessible avec autant de bonheur pour les jeunes ados et les adultes, avec tellement de niveaux de lecture que reprendre des années plus tard ce livre reste un plaisir. De quoi s’agit-il ? D’une alliance entre un démon, Crowley, et d’un ange, Aziraphale, tous deux à mi-chemin dans leurs hiérarchies respectives et devenus amoureux de la Terre depuis le temps qu’ils sont stationnés dessus. Alors quand l’heure de l’Apocalypse est venue, quitter leurs petits conforts terrestres (belle voiture pour l’un, librairie de rêve pour l’autre) est devenu impensable. Ils vont donc tout faire pour dérailler la Fin du monde. Ajoutez-y : une erreur à la maternité qui fait que l’Antéchrist n’est pas élevé par la bonne famille ; une prophétesse du 17e siècle aux prédictions parfaitement exactes et précises ; quatre cavaliers de l’Apocalypse qui ne manquent pas de piquants, dont Pollution qui remplace au pied levé Pestilence mis à la retraite par la découverte des antibiotiques… Et vous avez un cocktail détonnant qui provoquera de grands éclats de rire. À la relecture (en VO ce coup-ci), certains passages m’ont paru tirer un peu à la ligne, mais l’ensemble passe toujours aussi bien. Je me suis en revanche énormément amusée à voir les éléments de De bons présages qui ont été repris dans d’autres œuvres, dont la série TV Supernatural avec son Crowley, même si c’est loin d’être la seule. En attendant l’arrivée de la minisérie tirée du livre en 2019 sur la BBC et Amazon Prime, avec Neil Gaiman au scénario, je ne peux que vous encourager à lire ou relire cette merveille. Surtout si vous souhaitez découvrir l’un ou l’autre de ses auteurs. Ce livre est une bonne porte d’entrée vers leurs œuvres respectives.

De bons présages de Terry Pratchett et Neil Gaiman Traduction de Patrick Marcel Éditions J’ai lu

En bonus, la première bande-annonce de la série… J’avoue que David Tennant en Crowley et Michael Sheen en Aziraphale forme un casting d’enfer.

Grimbargo

Ayant découvert Laura Morrison grâce à Netgalley avec son court récit Come Back to the Swamp, j’ai voulu en savoir plus sur elle. J’ai donc acheté et lu son polar dystopique, Grimbargo. Le moins qu’on puisse dire est que la lecture en est mouvementée, frénétique, drolatique, mais en fin de compte bien peu scientifique. Si vous cherchez une dystopie cyberpunk sérieuse et fondée sur des principes scientifiques crédibles, passez votre chemin. Si vous cherchez un récit léger avec une version modernisée et textuelle des bons vieux films d’action des années 90 (du type Total Recall ou Demolition Man), vous avez fait le bon choix.
La situation de départ est simple : nous sommes en 2054, depuis le Greywash, incident biologique non identifié, dix ans plus tôt plus aucun humain ne meurt, ni ne vieillit. Dans ce monde profondément bouleversé, deux Miss Catastrophe du nord-est des États-Unis vont être réunies pour enquêter sur une mort supposée à Kyoto. De fil en aiguille, de chute en remarque plus que maladroite, les voilà chargées de sauver l’Humanité tout en échappant aux griffes d’un culte de technocrates et d’une intelligence artificielle tout sauf diplomate. Ajoutez-y un bébé, un corbeau cyborg et un club de suicidaires, et vous obtiendrez un cocktail hilarant et détonant.
Chaque chapitre plus ou moins long est raconté du point de vue de l’une ou l’autre des deux Miss Catastrophe – Jackie, journaliste plus ou moins qualifiée, et Jamie, guide touristique au sein du MIT de l’époque. Le style de Grimbargo, plus encore que celui de Come Back to the Swamp, est très parlé et colle bien à chacune des deux personnalités. Même si cela ne me gêne pas du tout, j’ai quand même ralenti ma lecture. Les « Dude » et « Bro » à longueur de phrase de Jackie deviennent fatigants dans la durée. Du coup, au lieu de lire d’une traite le récit, je faisais une pause tous les quatre ou cinq chapitres. Mais je ne regrette pas l’expérience. Et j’imagine qu’il y a de quoi faire un bon scénario de film popcorn estival avec ce livre.

Grimbargo
de Laura Morrison
Éditions Spaceboy Books

Peril in the Old Country

Voici encore un texte étrange déniché via NetGalley. Si vous aimez Kafka, l’absurde et vous demandez à chaque instant où cette histoire va vous mener, Peril in the Old Country de Sam Hooker est fait pour vous. Si vous aimez des aventures de fantasy plus construites, avec un vrai héros partant — à contrecœur ou non — dans une quête claire et avec une fin heureuse, en revanche passez votre chemin.
Sloot Peril est un comptable tout ce qu’il y a de plus ordinaire et de plus étriqué dans la Old Country. Pusillanime, respectueux du règlement à la virgule de la note de bas de page près, froussard, il n’a absolument rien de ce qui pourrait constituer le héros d’un récit d’aventures. Ni même à vrai dire un personnage non-joueur avec une ligne de dialogue ou du dans n’importe quel Livre dont vous êtes le héros. Et pourtant c’est le personnage principal de Peril in the Old Country. Du jour où il apprend que sa mère est un agent dormant de Carpathia, l’ennemi héréditaire de Old Country, et où il doit reprendre son rôle au pied levé, tout va aller de mal en pis. De son petit travail routinier d’employé de bureau modèle à financier personnel d’un plus si jeune lord aussi stupide que fantasque, de la Old Country de toujours aux terres lointaines de l’autre côté du mur peuplées de berserkers, de fantômes, mais curieusement sans gobelins… D’un ennemi connu à un amour malencontreusement affublé d’un philosophe mort en colocataire neuronal, en passant par une société secrète maléfique, le pauvre Sloot va en voir des vertes et des pas mures et devenir espion, agent double, triple et peut être quadruple avant la fin du livre, sans jamais avoir eu de réelle formation en plus !
En tant que lectrice, contrairement à mes habitudes, je n’ai pas lu ce livre facilement. Non qu’il ne soit pas totalement loufoque ou intéressant, bien au contraire. J’ai trouvé l’humour de Sam Hooker très insistant par moment, et le style forçant beaucoup trop dans le genre vieille Europe du 19e siècle alors que le livre a été écrit au 21e siècle par un Américain. Peut être aussi parce que si j’aime l’absurde, le dosage de Peril in the Old Country est un peu trop fort pour moi. Je ne l’ai pas pour autant abandonné, car malgré tous ses défauts, le personnage est attachant, et les personnages secondaires (avec une mention particulière pour Greta, Ms Knife et Vlad pour ma part) savent aussi piquer la curiosité. Surtout nous sommes dans un roman de dark fantasy, vous ne saurez jamais qui va mourir ni de quelle manière…

Peril in the Old Country
de Sam Hooker
Éditions Black Spot Books

Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu

Nous sommes fin mars en cette année dédiée à HP.Lovecraft et je commence déjà à saturer malgré tout mon amour pour l’œuvre d’H.P.L et ses créatures monstrueuses. Pourtant, j’ai craqué lors de Livre Paris 2018 pour un énième livre mettant en scène Cthulhu (et je prévois un craquage en octobre pour le prochain livre de Charles Stross dans la série des Laundry Files avec Nyarlathotep en personnage principal). Pourquoi ? Tout simplement parce que je fais confiance à Karim Berrouka depuis Le club des punks contre l’apocalypse zombie pour me distraire et me faire rire avec une histoire surprenante et rondement menée.
Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu tient toutes ses promesses. Ingrid, trentenaire parisienne entre deux jobs et entre deux bars découvre un jour qu’elle est l’élément clé pour enfin réveiller Cthulhu et peut-être détruire l’humanité. Pour celle qui a tendance à se laisser porter par la vie et qui n’a jamais lu une ligne de Lovecraft, l’affaire est surprenante. Surtout quand cinq factions d’hurluberlus mettent tout en œuvre pour la convaincre, la séduire, la menacer ou la kidnapper. Et pourquoi une statuette de scribe volée au Louvre a un rôle primordial dans cette histoire ?
Si vous connaissez aussi peu l’œuvre de Lovecraft qu’Ingrid et que vous n’avez jamais mis les pieds à Paris, ce livre est déjà très réjouissant de drôlerie. Karim Berrouka a un sens inné de la formule. Son « Monjoie ! Saint-Denis ! Fuck the patronat ! » du livre précédent, m’amuse encore. Dans celui-ci, Ingrid a quelques fulgurances linguistiques à rire à gorge déployée dans le métro.
Si en plus, vous êtes fin connaisseur du mythe de Cthulhu ou que vous maîtrisez la géographie parisienne comme votre poche, Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu s’avérera encore plus riche et plus drôle. J’ai trouvé la fin en pied de nez particulièrement bien trouvée, même si, Cthulhu, malgré son sommeil profond, est finalement assez bon bougre au réveil.

Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu
de Karim Berrouka
Éditions ActuSF

The Chronicles of Amber

Récemment sur un réseau social, une question était posée : quelle est la première œuvre de fantasy qui vous a passionnée ? Là où beaucoup ont cité un livre de Tolkien, de G.R.R.Martin, de Gemmel, ou la saga de Harry Potter, pour moi c’est sans conteste The Chronicles of Amber et son premier livre : Nine Princes in Amber de Roger Zelazny. Et j’y reviens très régulièrement, tant l’histoire de Corwin et de ses frères et sœurs, puis plus tard de son fils Merlin et de son cousin, me transporte. Et ce pour plusieurs raisons.
À la différence des standards de fantasy copiés et recopiés depuis Bilbo le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux, The Chronicles of Amber ne se passe pas dans un univers médievalo-imaginaire, mais dans une multitude d’univers, dont assez fréquemment notre bonne vieille Terre (y compris Les Champs-Élysées parisiens qui n’apparaissent pas si souvent avec un rôle central dans la littérature de l’imaginaire américaine). Chaque monde a ses règles, son univers (que ce soit un Vegas de carton-pâte, une ville sous-marine ou l’extrémité chaotique du cosmos), et ses créatures, magiques ou non. Certaines sont à peine esquissées, d’autres vont prendre l’aspect de versions magnifiées d’animaux connus (comme Morgensten le cheval de Julian, ou les chiens de Flora), ou d’autres seront issues de la mythologie celte et gréco-romaine (licorne, manticore, griffon). Mais je vous garantis qu’en dix épisodes, je n’ai pas vu l’ombre d’un elfe, d’un troll et à peine un nain bossu) et encore parce que Dorkwin préfère cet aspect). La magie y a des règles claires et n’est pas la réponse à tout. D’ailleurs dans le premier cycle, elle n’apparait d’abord que comme un moyen de transport et de communication avant de prendre une importance plus grande dans les trois derniers livres au fur et à mesure que l’intrigue progresse ?
Au-delà de la simple fantasy, The Chronicles of Amber offre une variété de personnages sympathiques ou non suivant les moments, mais dont aucun, pas même Corwin le narrateur n’est clairement affilié du côté du Bien. Chacun poursuit ses propres objectifs et s’allie les uns aux autres au gré des événements et de son instinct de survie. Mélangeant intrigues de cours version Les rois maudits de Maurice Druon, action digne des meilleurs James Bond de Ian Fleming et humour pince-sans-rire, The Chronicles of Amber n’a pas perdu une ride depuis son écriture entre 1970 pour Nine Princes in Amber et 1978 pour The Courts of Chaos. Et hormis une baisse de rythme certaine dans The Guns of Avalon, le deuxième livre, il happe le lecteur et lui offre de grands éclats de rire, même au pire milieu d’une scène tragique. Comme Random tout juste échappé d’une poursuite à travers plusieurs mondes et avant le premier grand combat parlant de ses liens familiaux : « Of all my relations, I like sex the best and Eric the least. »

The Chronicles of Amber (Amber books 1–5)
de Roger Zelazny
Éditions Gollancz

PS : je cherche en anglais le second tome chez Gollancz (ou ailleurs) rassemblant le cycle de Merlin. Si vous savez où le trouver, n’hésitez pas à m’envoyer un petit mot.

The Discworld: The Fifth Elephant

L’univers du Discworld de Terry Pratchett (Les Annales du Disque-monde en français) a ceci de pratique que, malgré une trame commune, tous les livres peuvent se lire un peu dans n’importe quel ordre, et qu’il y en a pour tous les goûts. Certains livres, notamment ceux avec Tiffany Archer s’adressent plus particulièrement au jeune public. Néanmoins en pratique, n’importe quel lecteur à partir de 10 ans et doté d’un bon sens de l’humour pourra y prendre beaucoup de plaisir. Et chaque relecture ajoute une petite touche d’ironie et de satire de notre monde contemporain qui n’apparaissait pas forcément à la première lecture.
The Fifth Elephant en est le parfait exemple. Classé dans les livres concernant la garde (les forces de police) d’Ankh-Morpork (la principale ville du Discworld qui concentre tous les défauts et les avantages d’une grande métropole de fantasy et moderne), The Fifth Elephant nous propose une enquête bien loin des rues pavées de la ville, dans les bois d’Überwald. Hors de son élément, Samuel Vimes va tout à la fois devoir comprendre la diplomatie d’une région sans loi où nains, loups-garous et vampires s’affrontent en coulisse pour le pouvoir suprême et résoudre un crime qui officiellement n’a pas eu lieu. Le tout comme d’habitude en découvrant non sans mal les coutumes locales et en les faisant coexister avec sa vision particulièrement citadine du monde.

Si à la première lecture ce livre est, sous couvert d’une enquête policière, une parodie à la fois des films de la Hammer et du Seigneur des Anneaux, à y lire d’un peu plus près, comme souvent avec Terry Pratchett, c’est une critique féroce sur le choc des civilisations, sur la place des femmes (tant chez les nains que chez les loups-garous ou dans la noblesse de quelques espèces que ce soit) et sur le rôle de la diplomatie au quotidien. Ajoutez-y quelques réflexions sur la survie matrimoniale et la cuisine, et vous obtiendrez un livre extrêmement drôle difficile à lâcher. Qui, j’espère, vous donnera envie d’explorer d’autres aspects du Discworld.

The Fifth Elephant de Terry Pratchett
Éditions Harper Collins

Pour le #100defislecture2018 de Dame Ambre : 39 points avec celui-ci.