Le Troqueur d’âmes

Roger Zelazny fait partie des auteurs qui m’intriguent. Que ce soit dans ses longues sagas ou dans ses romans plus mineurs, généralement je ne m’ennuie jamais en lisant. En revanche, j’avoue ne conserver aucun souvenir d’Alfred Bester même si je suis quasiment certaine de l’avoir déjà lu. Au hasard d’une visite à un nouveau bouquiniste, je suis tombée sur ce livre réunissant leurs deux signatures : Le Troqueur d’âmes.
Je l’ai littéralement dévoré en une bonne sieste. Pourtant je serais bien en peine de vous le résumer simplement. Tout commence lorsqu’un journaliste américain, Alf, est envoyé à Rome en reportage dans une étrange boutique. Là, dans le Lieu Noir du Troqueur d’âmes, le tenancier et son assistante échangent traits de caractère et personnalités au gré des rencontres et au fil du temps. Dans cet endroit, rien n’est ce qu’il semble être au premier abord : ni la boutique et ses occupants, ni les visiteurs, ni même
le journaliste chargé de l’enquête…
Fruit d’une collaboration post-mortem, Le Troqueur d’âmes est un cadavre exquis foisonnant de mille idées à la minute et où seuls les personnages principaux et leurs variations font le lieu entre les différentes scènes. Il faut dire que l’histoire a été entamée par Alfred Bester, et qu’à la mort de celui-ci en 1987 le manuscrit a été repris par Roger Zelazny. La version finale ne sera publiée aux États-Unis qu’en 1998 soit trois ans après la propre mort de Zelazny. Dans la préface de cette édition, Greg Bear compare ce texte à une improvisation de free jazz entre deux grands auteurs de SF. Effectivement, cela semble l’idée générale, même si à la différence d’une improvisation entre deux musiciens ou même d’une écriture à quatre mains comme De bons présages, ici il n’y a pas de dialogues entre les auteurs. Les obsessions de l’un suivent celles de l’au
tre en s’y raccrochant, mais sans réelle fusion entre les deux. Et les erreurs de traduction, comme « œil privé » pour « private eye » là où un « détective » semblait pourtant évident, n’aident pas à bien amalgamer le tout.
Le résultat donne néanmoins un livre plaisant, très riche, échevelé et parfois très drôle, facile à lire, mais impossible à résumer. Ce n’est certainement pas le meilleur de ce que pouvaient écrire seuls Alfred Bester et Roger Zelazny, mais il se laisse découvrir.

Le Troqueur d’âmes
d’Alfred Bester et Roger Zelazny
traduction de Bernadette Emerich et Pierre Bayart
Éditions J’ai Lu

Nous sommes Légion (Nous sommes Bob 1)

Certains livres encensés par la critique, et plus importants par les copains fans du même genre ne sont en fait pas pour moi. Si je l’avais oublié, l’opération Ebooks et Crustacés des éditions Bragelonne me l’a rappelé en installant gratuitement Nous sommes Légion – Nous sommes Bob 1 de Dennis E. Taylor.
Tout commence avec Robert
Johansson, dit Bob, qui venant de vendre son entreprise d’informatique a signé un contrat pour se faire cryogéniser à sa mort. À peine le contrat signé, et sa retraite dorée fêtée, il se fait renverser par une voiture. Et se réveille plus d’un siècle plus tard dans une Amérique du Nord qui a bien changé. Le pire ? Il n’est plus humain, mais juste une simulation logicielle de sa personnalité. Monté dans un vaisseau spatial, il va devoir explorer le cosmos alentour. Et bien entendu, tout ne se passera pas comme prévu.
Autant j’ai apprécié la première partie et la façon dont Bob s’acclimate à son nouveau statut d’intelligence artificielle, autant la seconde m’a ennuyée. Certes, celle-ci a plus d’action
s. En se dupliquant, Bob peut couvrir plus de terrain : explorer d’autres systèmes solaires, découvrir une espèce intelligente ou deux, poursuivre les conflits terriens dans l’espace ou revenir sur Terre aider les survivants. Et chaque itération de Bob a sa propre personnalité, et son nom pour faciliter la compréhension de l’histoire. Sauf que… J’ai trouvé le tout très répétitif. Et que les blagues de fanboy de pop culture SF et série TV, me font rire cinq minutes, mais pas tout un livre. Et encore moins une trilogie entière. Surtout quand l’auteur se permet de bien insister sur les jeux de mots qu’il trouve pour les noms de ses différents Bob. Ayant achevé le premier tome, les différentes aventures que vivent les Bob ne sont pas suffisamment originales à mes yeux pour en lire les deux suivants. À vous de voir ce que vous en pensez…

Nous sommes Légion (Nous sommes Bob 1)
de Dennis E. Taylor
traduction de Sébastien Baert
Éditions Bragelonne

Les Encombrants

Les opérations promotionnelles massives de Bragelonne ont deux avantages : faire le plein de livres pour sa liseuse à bas coût et faire découvrir des auteurs nouveaux. Elles ont aussi un inconvénient : vous entassez tellement de nouveaux livres qu’il s’écoule parfois beaucoup de temps entre l’arrivée d’un livre et sa lecture. C’est ce qui s’est produit avec Les Encombrants de Jeanne Faivre d’Arcier. Je ne sais plus lors de quelle promotion je l’ai acheté, mais je ne l’ai lu que récemment au creux de la nuit.
De quoi parle Les Encombrant
s ? De Pigalle, de ses habitants et de sa faune mêlant bobos, haute bourgeoisie déclassée, prostitué·e·s, ivrognes. Et d’un bébé, trouvé dans le tiroir d’un meuble jeté sur le trottoir en attendant le ramassage des encombrants ? Qui est-elle ? Comment est-elle arrivée là ? Que va-t-elle devenir ?
Les Encombrants est un polar typiquement parisien où l’on suit en parallèle la vie du voisinage ayant recueillis le nourrisson et tentant coûte que coûte de s’en occuper et de trouver sa mère sans pour autant que la police ne le trouve et ne l’envoie aux services sociaux, et celle de l’adolescente prostituée à la dérive qui l’a mise au monde et abandonnée. Si le fond est très dur — notamment sur les raisons ayant poussé l’adolescente à la rue et à l’abandon de son enfant, la forme est, elle, plus enjouée.
Et l’autrice, même en n’hésitant pas à dépeindre une réalité assez sordide, ne s’attarde pas plus que le strict nécessaire sur les détails. Elle se consacre plus à dépeindre et rendre vivant le coin de Pigalle où l’action se passe. Vous croiserez dans Les Encombrants une galerie de personnages hauts en couleur de tous les côtés de la barrière. Et il y a de vraies fulgurances comiques, notamment avec la paire de pieds nickelés qui recueillent en premier l’enfant et la baptisent Cerise. L’intrigue elle-même est solide et l’on devine la solution ultime qu’à la toute fin en se maudissant de n’avoir pourtant pas vu les indices avant.
Au final, ce roman est une lecture parfaite pour les transports en commun ou ce creux de la nuit où vous vous réveillez sans pouvoir vous rendormir. Ou si vous aimez les polars à l’ancienne.


Les Encombrants
de Jeanne Faivre d’Arcier
Éditions Bragelonne

Moi quand je me réincarne en slime

« Tu aimes les jeu de rôle ? Lis-le, ça va te plaire… » Décidément mes proches trouvent tout et n’importe quel prétexte pour augmenter ma pile de livres à lire pourtant déjà bien assez longue… Mais bon, quand c’est la famille, on se laisse plus facilement tenter. Surtout quand une amie m’en parle en plus et m’en dit du bien. Et me voici donc près de six mois plus tard à prendre Moi, quand je me réincarne en slime en cherchant quelque chose de léger à lire.
Bonne pioche ! Le manga de Taiki Kawakami adapté d’un roman de Fuse est plutôt léger, drôle et bien vu. Comme Koro Quest! il détourne les codes du jeu de rôle et de la fantasy classique, mais ici sans en plus reprendre la trame d’une histoire connue (Assassination Classroom) racontée dans un autre univers. Ici, l’histoire commence par la mort Satoru, salaryman sans réelle vie hors du bureau. Poignardé, il se retrouver réincarné dans une boule de gelée sans autre sens au départ que celui du goût et deux compétences : « prédateur » et « grand sage ». Le voici dans un jeu de rôle non pas comme un personnage joueur, mais comme un monstre de premier niveau : une boule de slime baptisée Limule Tempest. Au fil des tomes, il va découvrir le nouvel univers qui l’entoure, bouleverser quelque peu l’équilibre monstres (pnj pour personnages non joueurs)/joueur, se faire des amis et compagnons, trouver une quête à accomplir, etc..
On y retrouve quelques clichés du manga pour jeunes adolescents, mais Moi, quand je me réincarne en slime n’est pas le pire du genre — loin de là — et convient à un public à partir de 10 ans. En revanche, si les lecteurs ne sont pas joueurs, ils perdront une partie du sel de cette histoire. Limule est l’incarnation idéale du lecteur : sans muscle et avec juste deux capacités attribuées un peu au hasard, il n’aurait même pas dû sortir vivant de la grotte où il s’est réincarné. Et pourtant à force d’intelligence, de gentillesse et d’humour, il va finir par s’imposer à la tête de son coin de forêt. Sa méthode pour acquérir de nouvelles capacités — avaler tout rond l’adversaire — n’est certes pas ragoûtante, mais elle est efficace. Au fur et à mesure des tomes, on se demande même s’il y a quelque chose qu’il ne sait pas faire. Mais l’humour, la variété des espèces représentées — et j’avoue un grand coup de cœur pour les loups-tempêtes — et la qualité des dessins font qu’on s’y attache assez vite pour lire les tomes au fur et à mesure de la sortie.
À l’heure où j’écris ces lignes, la série est toujours en cours au Japon, et en France les six premiers tomes sont sortis. Il existe également une version anime si vraiment vous êtes allergique au format manga. Petit plus, chaque tome comprend un court récit -non illustré – de l’auteur du roman original. Attention, si le manga se lit de droite à gauche, ce récit est écrit dans le sens européen de gauche à droite. Avoir les deux sens de lecture dans un même volume est un peu perturbant au début.

Moi, quand je me réincarne en slime
de Taiki Kawakami d’après Fuse
création des personnages Mitz Vah
Traduction de Erica Moriya
Éditions Kurokawa

 

The Unadulterated Cat

Terry Pratchett n’a pas écrit que de la fantasy seul ou accompagné. L’écrivain britannique était également un amoureux fou de la gent féline, sans illusion sur les travers de ses compagnons à quatre pattes. De ses années de cohabitation avec les chats, il a tiré The Unadulterated Cat. Ce court livre est un retour des chats authentiques : des matous et minettes à poils, à griffes, à fort caractère et à l’esprit de contradiction bien campé. Par opposition aux boules de poils propres sur elles et pomponnées que nous montre la télévision à longueur de publicité (et depuis l’importance croissante d’Internet, par rapport aux innombrables Grominets ridiculisés à longueur de Lolcats). Le tout est illustré avec des caricatures très exagérées, mais ô combien criantes de vérité, de Gray Jolliffe.
Dans ce livre, vous apprendrez comment trouver un chat (ou plutôt comment vous faire mettre le grappin dessus par un chat), comment le nourrir, le transporter, le soigner, le faire cohabiter avec d’autres animaux ou pire pour votre santé mentale avec vos enfants.
Au passage, Terry Pratchett y expose ses théories sur les chats. Et comment l’animal est devenu le plus apte à survivre car 1-en raison de l’expérience de Schrödinger, il est devenu apte à se faufiler par les coins de l’espace-temps, et 2- c’est le seul animal qui nous a convaincu de le nourrir non en raison de son utilité ou de sa puissance, mais parce qu’il ronronne et a l’air heureux de manger.
Ajoutez-y quelques pages sur l’histoire du monde vu par les chats, ou les races de chats auxquelles nous avons échappé et vous obtiendrez un monument de drôlerie à offrir à tous les amoureux des chats. Ou tous les masochistes envisageant d’en adopter un.

The Unadulterated Cat
de Terry Pratchett
illustré par Gray Jolliffe
Éditions Gollancz

Fil rouge 2018 : Hogfather

Et voici la dernière édition de notre fil rouge 2018 avec une thématique d’actualité — Noël et plus exactement le Père Noël. Plutôt que de m’intéresser à notre gentil ogre porteur de cadeaux habituel, je me suis penchée sur la façon dont le Disque-monde célèbre Noël. Et j’ai relu l’un de mes livres favoris, hors ceux mettant en scène la garde d’Ankh-Morpork : Hogfather de Terry Pratchett (pour ceux qui lisent en français, il est paru sous le titre Le Père porcher chez l’Atalante).
Là-bas, Noël ou plutôt Hogswatch se célèbre le 32 décembre et Hogfather dans son traineau tiré par des porcs distribue des cadeaux à tous les enfants sages du Disque-Monde. Sauf que… Les Auditeurs de la réalité ont mis sa tête à prix et c’est Teatime, l’assassin le plus fêlé de la Guilde des Assassins, qui se charge du contrat. Du coup, la Mort doit le remplacer au pied levé et apprendre sur le tas le concept de Noël. Et sa petite-fille, Susan Sto
Helit doit retrouver le Hogfather, aidée par Bilious, le tout nouveau dieu des Gueules de bois, quitte à remettre de l’ordre au passage dans la cosmogonie du Discworld et menacer quelques croquemitaines de son tisonnier.
Tout rentrera finalement dans l’ordre, sans qu’au passage Terry Pratchett ne dise ses quatre vérités sur l’esprit de Noël qui ne souffle qu’une fois par an
et l’aspect très commercial de cette fête. Il n’oublie pas de rappeler les origines païennes et sanglantes d’une fête qui n’est au fond qu’une célébration pour demander au soleil de revenir éclairer le monde au cœur de l’hiver froid et sombre. Si les adultes peuvent y lire ce double sens, et apprécier certaines digressions assez dures sur la différence entre cadeau rêvé et cadeau véritable, ou entre fantasme et réalité, les plus jeunes eux se laisseront porter par l’intrigue et les nombreuses créatures invraisemblables engendrées par la disparition de Hogfather, comme un éléphant miniature aspirateur de chaussettes solitaires ou un oiseau gobeur de bout de crayon. Si Susan Sto Helit en Mary Poppins revisitée par Tim Burton est l’une des créations les plus réussies de Terry Pratchett, j’avoue néanmoins que mes passages favoris étaient ceux où la Mort essaie de remplir son rôle de pourvoyeur de cadeau tout en tentant de comprendre l’esprit de Noël.

Hogfather
de Terry Pratchett
Editions Corgi

Fil rouge 2018 : The Labyrinth Index

Le thème du Fil rouge de novembre était les vampires. Coïncidence ou non, le dernier épisode des Laundry Files de Charles Stross, The Labyrinth Index sorti le 31 octobre dernier, a pour narratrice Mhari Murphy, une vampire. Voici donc le candidat idéal pour notre lecture de ce mois-ci.
The Labyrinth Index reprend le fil de l’action quelques mois après la fin de The Delirium Brief. Et nous propose une histoire d’espionnage en territoire ennemi avec exfiltration d’un acteur clé et sabotage d’une opération en cours. Le tout fait par sept agents assez novices et totalement dispensables. Imaginez un instant un roman de John Le Carré ou de Tom Clancy mâtiné d’Absolutely Fabulous et de Pied nickelés. Propulsez tout ce beau monde au 21e siècle pour vous faire une idée de ce que vous allez découvrir au fil des pages.
Le territoire ennemi en question est les États-Unis passés depuis trois mois sous la coupe d’une agence occulte. L’acteur à exfiltrer n’est rien moins que le Président des États-Unis magiquement disparu de la mémoire collective de son peuple avec toute la branche exécutive du gouvernement. Et l’opération à saboter n’est rien de moins que le réveil de Cthulhu (réalisé entre autres à coup de minage de bitcoins).
Et les vampires dans tout ça ? Il y en a au moins trois dans l’équipe de bras cassés chargés d’accomplir cette tâche : Mhari Murphy, ex-employée des ressources humaines de la Laverie et ex-petite amie infernale de Bob Howard le narrateur habituel, devenue une PHANG –
Person of Hemophagic Autocombusting Nocturnal Glamour, acronyme politiquement correct du jour pour désigner un vampire – depuis un passage dans une grande banque, Janice sa collègue asociale au sein de cette même banque (voir The Rhesus Chart) et Yarisol, une mage elfe autiste arrivée dans notre dimension dans The Nightmare Stacks. Il y en a aussi d’autres en territoire ennemi camouflés en tenue de ninja argentée. Et les vampires ne sont que les moins dangereux des personnages que vous croiserez ici. Outre Cthulhu, Nyarlathotep tient un rôle majeur dans l’histoire. Un maître de jeu avec un set de dés bien particuliers également. Et comme souvent la bureaucratie et la technologie elle-même sont encore pires que toutes les atrocités vivantes croisées auparavant.
Entre deux fous rires, vous y apprendrez comment Amazon et AliExpress sont devenus les meilleurs alliés des espions pour contourner les contrôles aux aéroports, la vraie raison de l’incendie de la Maison-Blanche en 1814, pourquoi le Concorde aurait fait un parfait avion de combat et mille autres petits détails ingénieux. La technologie et les différents grands noms de l’IT sont bien entendus bien présents dans ce roman. De quoi faire se plier de rire les lecteurs travaillant dans le secteur (ou leur donner des sueurs froides ?), tout en restant largement accessible pour ceux qui n’y connaissent rien de plus que savoir allumer son téléphone et faire un selfie avec. Si vous n’avez pas encore cédé aux charmes de The Laundry Files, c’est peut-être le moment de craquer ? Même si avoir lu les huit romans précédents peut aider, celui-ci reste tout de même assez indépendant pour se lire seul sans grand inconvénient.

NB : pour les lecteurs utilisant un PC sous Windows ou un émulateur de type Wine, vous trouverez dans la version numérique un lien vers un jeu vidéo. Lancez-le à vos risques et périls.

The Labyrinth Index
de Charles Stross
Editions Orbit

The Consuming Fire

S’il y a bien une chose que j’apprécie dans l’œuvre de John Scalzi, c’est la façon dont celui-ci arrive à surprendre son lecteur dans des paramètres convenus. Le dernier exemple en date The Consuming Fire en est un exemple flagrant. Reprenant l’intrigue quelques jours après la fin de The Collapsing Empire, nous y retrouvons nos personnages favoris — dont cette chère Lady Kiva aux manières tout aussi exquises en privé qu’en public — et un problème crucial pour l’empire : les routes spatiales d’un système à l’autre vont se fermer peu à peu. Comment Grayland II, nouvellement nommée à la tête de cet empire pourra-t-elle convaincre le Parlement, l’Église et les autres grandes factions de l’empire de se préparer à la catastrophe annoncée ? Par la raison ou en jouant la carte d’une foi étatique ? Les forces conservatrices de l’empire arriveront-elles à l’évincer pour maintenir le statu quo si profitable pour leur business ? Et si la solution venait de l’extérieur ?
Comme souvent dans les œuvres les plus récentes de John Scalzi, l’actualité du 21e siècle et le point de vue de l’auteur sur cette dernière sont profondément mêlés à l’intrigue de ce qui reste un space opera épique. En effet, la disparition des routes spatiales et l’incrédulité générale des membres de l’empire, fait notoirement pensé aux débats agitant les classes politiques et économiques sur le changement climatique que connaît actuellement la planète et sur la façon dont nous devrons y faire face. Et un élément – qui j’avoue m’a surprise, car je ne m’y attendais pas du tout sous cette forme remet sur le tapis la question des migrations.
Si toutefois, vous ne voulez absolument pas vous appesantir sur des considérations trop réalistes, The Consuming Fire est également fait pour vous. Son premier niveau de lecture ne manque pas d’action — entre une évasion dans une prison spatiale de haute sécurité et la découverte d’un système spatial oublié depuis 800 ans — d’humour avec notre Grayland II toujours aussi peu protocolaire, et plus assurée dans son rôle d’emperox que dans son rôle de séductrice, et de variété. Le seul reproche que je lui ferais est le même que j’ai fait à son prédécesseur : The Consuming Fire est trop court et s’achève alors que l’on voudrait en savoir plus.

The Consuming Fire
de John Scalzi
Editions Tor

Amour, djihad et RTT

Le terrorisme et la radicalisation sont des réalités suffisamment tristes pour qu’une des meilleures armes pour lutter contre elles soit le rire. La preuve parfaite est à lire dans Amour, djihad et RTT, la nouvelle bande dessinée de Marc Dubuisson. Très courte, elle peut se dévorer dans les transports le temps d’aller au bureau. Vous en tirerez trois avantages : ne pas voir le temps passer, vous attirer des regards étranges avec vos éclats de rire à répétition et, en le laissant traîner sur un coin de bureau, faire comprendre à votre chef que la énième réunion projet pourrait tourner en radicalisation avancée à coup d’agrafeuse. Sauf s’il vous emprunte le livre avant et oublie la réunion pour le lire à son tour.
En effet, dans Amour, Djihad et RTT, Marc Dubuisson imagine un employé de bureau lambda (mais « pas comme nous », car c’est un « timbré » issu du service courrier) qui s’autoradicalise en regardant des vidéos sur Internet, prête allégeance à Aladdin et prend en otage tout le 8e étage pour de l’uranium, la libération de la Palestine et une augmentation des tickets-restaurant. De planche en planche, Marc Dubuisson démonte tous les clichés liés à ce genre de radicalisation, mais également aux traitements médiatiques, administratifs et policiers qui en sont faits. La vie de bureau et le management « à la française » en prennent aussi pour leurs grades.
Étant tombée sur cette BD totalement par hasard, je ne serais certainement pas allée la lire de moi-même. Pourtant je n’en regrette pas la lecture, même si j’ai dû passer après tout le reste de la famille pour enfin accéder au Graal. Juste quelques crampes aux mâchoires à force de rire.

Amour, djihad et RTT
de Marc Dubuisson
Éditions Delcourt

Fil rouge 2018 : Koro Quest! 1

Si vous êtes passé à côté du phénomène Assassination Classroom de Yusei Matsui, il est temps de rattraper votre retard avec le manga fini depuis 2016 ou l’anime dont les deux saisons sont disponibles sur Netflix. Sinon, vous pourrez lire le fil rouge d’août : Koro Quest! 1 de Kizuku Watanabe et Jo Aoto, mais sans les références à l’œuvre originale vous allez avoir un peu de mal à comprendre.
Dans Koro Quest! 1, nous retrouvons une classe de bras cassés, la 3-E, et leur prof principal si particulier qu’ils ont pour mission de tuer en guise d’examen de fin de passage. Mais dans cette version, la classe 3-E fait partie d’un collège chargé de la formation de héros de RPG (role-playing game – jeux de rôles) qui regroupent tous les élèves atteints de bugs informatiques (un ne pouvant avoir qu’une demi-armure, un autre perdant des points d’intelligence en encaissant des dégâts au combat, etc.) Et leur professeur, qui sera lui aussi surnommé Koro Sensei, est le Roi Démon, un PNJ (personnage non-joueur dans les jeux vidéo) monstrueux lui aussi affligé d’un bug, une vitesse supersonique le rendant résistant à toutes les attaques. L’ensemble des personnages d’Assassination Classroom se retrouvent dans Koro Quest! 1, chacun adapté à ce nouvel univers vidéoludique. Ce premier volume, paru en juillet, comprend cinq quêtes principales à savoir des histoires indépendantes, et des histoires très courtes servant de bonus ou de présentations plus détaillées de certains élèves.
Alors qu’un seul des trois volumes déjà parus au Japon n’est encore traduit en français, il est un peu tôt pour dire si la qualité de Koro Quest! sera au niveau de celle d’Assassination Classroom. Le dessin est lui aussi de bonne facture, et jusqu’à présent l’humour — parfois grivois, mais restant largement dans les normes du manga shonen pour jeunes ados — est assez conforme. Il manque encore un peu de profondeur dans les personnages pour juger si l’émotion sera au rendez-vous de ce spin-off comme elle l’était à celle de l’original. Et notamment savoir pour quelle raison, un Roi démon si atypique s’est décidé à enseigner à des apprentis héros. En attendant, les Champirits ont réussi l’exploit d’être les monstres de premier niveau les plus perturbants depuis les scorpides qu’affrontent les trolls dans leur zone de départ dans World of Warcraft. Et ce n’est pas une mince affaire !

Koro Quest! 1
de Kizuku Watanabe et Jo Aoto
Traduction de Frédéric Mallet
Éditions Kana