Fangs

De Sarah Andersen, je ne connaissais jusqu’ici que ses tranches de vie, compilées sous le nom de Sarah’s Scribbles, souvent très drôles, mais à lire principalement sur le Web, et personnellement à petites doses. Puis j’ai découvert Fangs au coup de crayon radicalement différent et je fus subjuguée. Et pourtant, la comédie romantique n’est pas du tout un genre que j’affectionne. Fangs raconte l’histoire d’amour d’Elsie, vampire de son état, et de Jimmy, un loup-garou ordinaire, de leur rencontre dans un bar jusqu’aux premiers mois de vie commune où le mariage commence à être évoqué. L’histoire est donc celle classique de deux jeunes gens vivant une première histoire d’amour (ou non pour Elsie), entremêlée de problèmes plus spécifiques à leurs conditions. Que ceux-ci soient macabres, comme lorsque Elsie explique qu’elle a saigné et enterré l’ex qui l’a trompé. Ou plus drôle comme la méthode de séchage après la douche très canine de Jimmy. Le tout étant à la fois très sarcastique, teinté d’humour noir et en même temps débordant de tendresse et de bonne humeur.
Si la série a commencé comme l’autre sur le Web, vous pouvez désormais en commander une version reliée chez Andrews McMeel publishing. L’ouvrage, à peine plus grand qu’un livre de poche, est très beau avec sa couverture rouge en tissu et sa tranche noire. Et il met merveilleusement en valeur les planches de l’artiste. C’est à la fois une belle histoire et un beau livre.

Fangs
De Sarah Andersen
Éditions
Andrews McMeel

Les incontournables (récents) en SFFF

Sur son blog, Nevertwhere propose que chacun recense ses classiques récents de la science-fiction, de la fantasy et du fantastique (d’où l’acronyme SFFF)… Vous me connaissez ? J’ai du mal avec les listes ou avec un cadre imposé… Mais je trouve l’idée intéressante. Et donc plutôt que vous proposer une série de livres à lire absolument, je vais vous suggérer une liste d’auteurs et autrices qui m’intriguent et qui ont su renouveler les littératures de l’imaginaire ces dix dernières années :

— John Scalzi

Depuis Le Vieil homme et la mer, John Scalzi a toujours su réinventer les classiques de la science-fiction avec des histoires toujours en lien avec l’actualité, que ce soit du space opera comme la trilogie de l’Interdépendance (cf ici, ici et ici) ou en mode cyberpunk (comme ici). Sarcastique et drôle, il vous garantit un bon moment de lecture.

— Kij Johnson

Découverte grâce à deux titres parus au Belial’, cette autrice américaine a une façon d’écrire le fantastique si naturelle et si contemplative que chaque voyage en sa compagnie est un pur bonheur. Vous pouvez lire mon avis sur chaque titre à cet endroit (avec des illustrations de Nicolas Fructus magnifique) et .

Kim Harrison/Jim Butcher

J’avoue, l’urban fantasy est mon péché mignon alors que je ne suis pas particulièrement friande de fantasy. Et chacun à leurs manières, ces deux auteurs américains ont su me captiver avec leurs séries respectives : The Hollows et The Dresden Files. Chacun sort d’ailleurs de nouveaux romans dans ces séries cette année : American Demon pour Kim Harrison, Peace Talks et Battle Ground pour Jim Butcher

— Liu Cixin

Sa trilogie du Problème à trois corps fut une révélation, car je ne connaissais pas du tout la science-fiction à la chinoise. Sa novella, Terre errante, a de nombreux défauts, mais elle sait capter le lecteur et donner à réfléchir sur ses personnages. À suivre…

— Ken Liu

C’est grâce au précédent que j’ai découvert Ken Liu, car celui-ci fut le traducteur en anglais du premier et du troisième volume du Problème à trois corps (je n’ai pas retenu le nom du traducteur du deuxième, mais il est nettement moins bon). Depuis j’ai lu deux de ses novellas dans la collection Une Heure-Lumière du Bélial’, dont L’Homme qui mit fin à l’histoire et certaines de ses nouvelles en fantasy. Son style est magnifique et ses histoires ne manquent jamais d’originalité…

— Tade Thompson

Continuons par un très gros coup de cœur… Je vous ai parlé des deux novellas horrifiques écrites par ce médecin britannique, je vais bientôt vous entreprendre de sa trilogie de SF, Rosewater, située elle dans un proche futur au cœur du Nigeria. Dans deux styles complètement opposés l’un à l’autre, Tade Thompson arrive à vous mettre dans la peau de ses personnages et à vous surprendre par un récit jamais conventionnel. Un vrai régal.

— Martha Wells/Mary Robinette Kowal

Dans deux genres différents, ces deux autrices américaines ont renouvelé la SF américaine dite classique. L’une avec sa saga Murderbot renouvelle le space opera d’aventure en nous plaçant dans la « peau » d’un androïde de sécurité découvrant la conscience de soi et la difficulté de vivre avec des humains et d’autres « artificiels ». L’autre, avec sa série The Lady Astronaut, dont le troisième volume The Relentless Moon vient de sortir en VO et le premier sera disponible prochainement en VF, propose une dystopie au goût de conquête spatiale qui met des étoiles dans les yeux de tous les astronomes et astronautes amateurs. À noter que ces deux autrices écrivent également de la fantasy et du fantastique, mais je n’ai pas lu ce qu’elles proposent dans ces genres.

Cette liste correspond à mes incontournables à un instant T. Dans un mois, elle pourrait varier. Et d’autres auteurs n’y figurent pas. Ainsi, Tamsyn Muir n’ayant écrit qu’un livre à l’heure où j’écris ces lignes (le deuxième Harrow The Ninth est attendu ces jours-ci), il est trop tôt pour la définir comme incontournable. De même, je n’ai lu qu’un livre de Stephen Graham Jones, c’est un peu court pour me faire une opinion de son œuvre.

Les tribulations d’Esther Parmentier – Cadavre haché, vampire fâché

Après un gros pavé de science-fiction très littéraire et politique, il faut parfois se délasser les neurones avec une lecture bien plus légère. Profitant d’une opération Masse Critique de Babelio, j’ai alors jeté mon dévolu sur Les tribulations d’Esther Parmentier – Cadavre haché, vampire fâché de Maëlle Desard.
Bonne pioche ! À peine reçu, il a fallu que je le récupère des mains de ma référence adolescente. Il est, en effet vendu dans sa cible, même si celle-ci qui l’a dévoré en une après-midi le trouve sanglant et avec un vocabulaire fleuri (quand je vous dis que les ados sont souvent plus moralisateurs que nous… et plus hypocrite, cette même référence adore les polars gore à souhait). Finalement, posée dans mon canapé je me suis plongée dedans.
Comme son titre l’indique, nous sommes dans de l’urban fantasy. Esther, jeune Bretonne volontairement exilée à Strasbourg s’ennuie dans son stage de comptabilité. De passage par un centre commercial, elle apprend tour à tour qu’elle est une sorcière (sans grand talent), que les créatures surnaturelles (banshee, loup-garous, djinns, goules et autres mélanges…) existent, que certaines sont responsables de la disparition d’adolescents, et qu’elle change de stage pour se retrouver à enquêter sur ces enlèvements avec un vampire particulièrement imbuvable et accro au sucre caféiné.
Au début, le lecteur ne voit pas bien où Maëlle Desard veut l’emmener. Mais, dès les premières lignes, le ton est donné : loufoque, entraînant et mettant à mal certains clichés du genre… Ainsi l’héroïne est magiquement nulle au début de l’histoire et le restera à la fin, ce sont ses talents de détective et son sens de la répartie qui l’aideront, pas des capacités physiques, catastrophiques elles aussi, ou surnaturelles découvertes comme par miracle en cours d’histoire. Outre Esther et le vampire, Loan, l’ensemble des personnages ne manque pas de piquant et de surprises. Réservons une mention spéciale à Mozzie le fantôme à la conduite plus que farfelue et adepte d’emoji et de jeux massivement multijoueurs qui en fait un ectoplasme aussi sympathique que Slimey dans SOS Fantômes. Pour un premier roman, Maëlle Desard a réussi son pari. Je l’ai lu avec grand plaisir, et nous serons au moins deux à guetter la suite ici.

Les tribulations d’Esther Parmentier t.1
Cadavre haché, vampire fâché
de Maëlle Desard
Éditions Rageot

Le monde selon Garp

L’exemplaire a vécu : acheté neuf, il fut lu et relu tant de fois. Trop pour être comptées. L’histoire a quasiment le même âge que la lectrice. Et pourtant… Le monde selon Garp de John Irving fait partie de ces compagnons de vie que je relis régulièrement (et que visiblement je prête tout autant même si je n’en ai guère le souvenir).
Choisi à l’époque en raison de sa couverture intrigante, Le monde selon Garp servit de déclencheur pour découvrir peu à peu l’ensemble de l’œuvre de John Irving, mais également une porte d’entrée pour découvrir tout un pan de la littérature américaine qui fait toujours d’intéressants petits.
Mais alors, de quoi parle Le monde selon Garp ? De la vie de S.T. Garp (T.S.Garp en VO), américain né en Nouvelle-Angl
eterre en 1943 de sa conception particulière jusqu’à sa mort. Écrivain, lutteur, fils, père, mari, grande gueule : S.T. Garp endossera tous ces rôles et bien d’autres encore. Résumée ainsi, l’histoire pourrait sembler banale. Et pourtant le sens du baroque de John Irving va se révéler par le biais d’une galerie de personnages plus excentriques les uns que les autres et pourtant tellement réalistes. Que ceux-ci ne croisent que brièvement la vie de Garp, comme le trio de prostituées viennoises ou Mrs Ralph,  ou qu’ils y soient plus durablement comme sa mère Jenny Fields, leur amie commune Roberta ou la famille Steering Percy.
Que ce soit dans sa façon de raconter les petites situations du quotidien (la préparation d’une sauce tomate par exemple) ou de raconter les drames et les joies de son héros, John Irving arrive toujours à surprendre son lecteur de page en page et parfois de paragraphe en paragraphe. De plus dans Le monde selon Garp, il décrit un moment particulier de l’histoire américaine de la fin de la Seconde Guerre mondiale au début des années 80, juste avant l’apparition du Sida, sans
pour autant tomber dans les clichés de la littérature de cette époque. Ainsi, John Irving ne parle pas de la guerre du Vietnam (et pour cause, l’auteur a fui la conscription en s’installant au Canada où il vit toujours actuellement) ni de la période hippie ou du maccarthysme. En revanche, de l’essor économique du pays et des choix de vie non conventionnels de Garp et de sa mère à la montée du féminisme et à ses différents courants, sans oublier les différentes facettes de la concupiscence, John Irving aborde de nombreux thèmes avec lucidité, franchise et toujours énormément d’empathie pour ses personnages, même pour ceux qui sont antipathiques comme Michael Milton. De plus, en entrecoupant son récit avec les écrits de la « plume » de son héros, il peut s’essayer à d’autres styles littéraires.
Le résultat est un joli pavé de près de 600 pages qui se dévore de la première à la dernière ligne quasiment d’une traite. Dans Le monde selon Garp, il faut avoir de l’énergie. Dans Le monde selon Garp, « nous sommes tous des Incurables ». En finissant Le monde selon Garp, même très tôt au petit matin après une nuit blanche, on en ressort heureux et plein d’amour pour l’humanité.

Le monde selon Garp
de
John Irving
Traduction de
Maurice Rambaud
Éditions
Points

Gravité à la manque

Dans le cadre de lecture en duo sur un groupe Facebook d’amateurs de l’imaginaire, je me suis plongée dans Gravité à la manque de Georges-Alec Effinger. Ou plutôt replongée vu l’antiquité de mon livre. Si vous préférez l’acheter neuf, la trilogie complète et les nouvelles liées ont été rééditées par Mnémos dans le recueil, Les Nuits du Boudayin.
Mais revenons sur Gravité à la manque. Il s’agit donc du premier tome d’une trilogie de polar cyberpunk, mettant en scène Marîd Audran, privé dans le Boudayin, le quartier rouge d’une cité moyenne orientale jamais nommé au bord du désert. Dans ce lieu de perdition, il navigue entre les petits truands, les bars et les prostituées de tout genre sans arme à feu ni augmentation cybernétique. En effet, dans ce Moyen-Orient futuriste, les gens sont presque tous câblés avec une prise directe dans le cerveau où brancher des « papies » et des « mamies ». Les « papies » sont des assistants — connaissance instantanée et temporaire d’une langue étrangère, d’une compétence ou suppression temporaire de la fatigue par exemple ; les « mamies » sont des modules qui plongent le porteur dans une personnalité artificielle qu’elle soit enregistrée à partir d’un être vivant ou reconstituant un personnage imaginaire (comme Scarlett O’Hara d’Autant en emporte le vent).
Quand un soir, un de ses clients potentiels est tué par un individu se prenant pour James Bond, il va devoir enquêter, aller à l’encontre de ses principes et bouleverser sa vie.
Écrit trois ans après Neuromancien, Gravité à la manque est un classique du genre cyberpunk. C’est surtout un excellent polar pour qui aime les Série Noire ou les romans de Raymond Chandler ou Dashiel Hammett. Marîd Audran a tout du détective privé désabusé hollywoodien.
À quelques détails près, il vit dans un futur biomécanique, et est un Algérien de culture musulmane (à défaut d’être pratiquant) dans une ville cosmopolite plongée dans cette même culture. Comme le définit Jean, mon compagnon de lecture : « Georges Alec Effinger rend le genre abordable, mais sans en tomber dans ses travers. » Et en effet, les explications techniques sont limitées au strict nécessaire, et la narration tient plus du genre policier qu’autre chose. Outre Marîd, Gravité à la manque dépeint une ville peuplée de personnages hauts en couleur et d’origine plus que variée. En quelques lignes, l’auteur en fait un portrait croqué sur le vif de la plupart d’entre eux. Si les digressions peuvent perdre le lecteur dans les premiers chapitres le temps que l’enquête se cristallise, elles donnent également le temps à l’histoire de prendre son rythme : nonchalant au début, frénétique en plein cœur de l’action, avant de revenir à un calme mélancolique en guise de conclusion. Le choix de la traduction des proverbes arabes ou swahilis, ou des extraits du Yi-King et la ritournelle incessante du Boudayin — « Les affaires sont les affaires… L’action, c’est l’action. » – font également partie de la musicalité propre de ce roman qui vous entraîne jusqu’au bout. Et qui ravira tout autant les amateurs de science-fiction que ceux de polars classiques.

Gravité à la manque
d
e Georges Alec Effinger
traduction
de Jean Bonnefoy
Éditions
Denoël

The Last Emperox

Confinement lecture ou non, ayant déjà dévoré les deux premiers livres de la trilogie The Interdependency (The Collapsing Empire et The Consuming Fire) de John Scalzi, je ne pouvais que lire The Last Emperox quelques jours après sa sortie. Et le moins que l’on puisse dire c’est que la conclusion est à la hauteur des deux autres. Jusqu’au petit défaut près. The Last Emperox reprend l’histoire à la fin de The Consuming Fire. Le coup d’État a échoué, Grayland II roucoule avec son scientifique en cherchant un moyen de préserver la population de l’Empire de la disparition des routes galactique, notre chère Lady Kiva profite d’un moment de calme tout en administrant la maison dont elle a la charge. Et dans l’ombre, certains adversaires rêvent de revanche et complotent de nouveau.
Encore une fois, The Last Emperox part d’un postulat connu pour aboutir à une intrigue qui n’est absolument pas celle qu’on aurait pu espérer à la fin du deuxième livre. Écrit en 2019, le livre est comme les deux autres affreusement prémonitoires sur l’actualité, même s’il ne parle pas à proprement parler de pandémie. Dans The Last Emperox, la perte des routes galactiques menace la vie de toute l’Humanité dans un univers connu où il n’y a qu’une planète habitable naturellement pour des millions de milliards d’habitants. Et pourtant, à de très rares exceptions près, chacun cherche son profit immédiat à court terme, quitte à
laisser le reste du monde sombrer. Toute ressemblance avec certaines stratégies politiques — notamment d’un certain président des États-Unis actuel — est bien entendu parfaitement volontaire. À un petit détail près, les protagonistes devant rester sympathiques pour le lectorat, ce sont leurs adversaires (ici le Parlement, presque toutes les familles de la noblesse passée ou présente, et les grandes guildes commerciales) qui vont endosser les défauts modernes. D’autres défauts sont poussés à l’extrême comme le comportement monopolistique de chaque guilde qui est à la base même de cet empire galactique. Il est à noter qu’à la fin de cette trilogie, le problème des routes galactiques reste intact, même si une solution à long terme semble émerger pour sauver l’Humanité. Du moins dans ce coin de l’Univers.
Au-delà de la critique sociale toujours intéressante, The Last Emperox est un bon roman de John Scalzi avec des personnages bien campés, une action soutenue même s’il s’agit surtout d’intrigues de palais, des dialogues piquants et
une bonne dose d’humour. Si vous aimez ce genre de cocktails, vous dévorerez sans problème The Last Emperox. Et son défaut ? Comme les deux premiers, il se lit trop vite. Et personnellement, j’ai trouvé la fin vite expédiée, malgré une scène d’anthologie dans la cathédrale de Xi’an.

The Last Emperox
de 
John Scalzi
Éditions
Tor

Dr. Greta Helsing

Souvent l’urban fantasy soit joue la carte de la romance soit reprend les codes du polar en plongeant le ou la privé dans un monde où ses suspects sont des êtres surnaturels. Pour sa trilogie autour du Dr Greta Helsing, Vivian Shaw choisit elle l’angle médical. À l’image de son illustre ancêtre, et en ayant laissé tomber le Van de son patronyme, Greta Helsing est médecin généraliste à Londres. Ce sont ses clients qui ne correspondent pas à la norme. Entre croquemitaines allergiques et bébé goule atteint d’otites, elle doit aussi traiter des sanguinovores dépressifs de différentes espèces, des démons atteints de bronchites chroniques ou des momies aux os fragiles.
Loin d’être une simple série de cas assemblés les uns derrière les autres, la vie du Dr Helsing va se trouver mêlée à plusieurs ruptures de la réalité, et il faudra l’aide de ses amis humains ou non pour restaurer la situation.
Le premier livre, Strange Practice, nous entraîne à Londres et dans ses sous-sols à la poursuite d’un ordre religieux dévoyé ; le deuxième, Dreadful Company se passe à Paris où un clan de vampire sème la zizanie dans les catacombes ; et le troisième, Grave Importance nous entraîne à Marseille dans une maison de santé pour momies. Attention pour les lecteurs français connaissant ces deux dernières villes,
il y a quelques belles incohérences. Ainsi, même si l’autrice a visiblement visité les lieux et fait quelques recherches, j’attends toujours de voir comment faire en 45 minutes l’aller-retour entre Montmartre et le cimetière du Père-Lachaise dans le noir du sous-sol et sans grimpette ou descente excessive.
Cette précision apportée, que retenir de cette trilogie ? Qu’elle est finement drôle ! En effet, Vivian Shaw connaît ses classiques de l’horreur tant en livres (Le Vampire de Polidori, Entretien avec un Vampire d’Anne Rice, Le Fantôme de l’Opéra de Gaston Leroux et bien d’autres) qu’en films (avec les apparences de ses différents personnages). Et elle en détourne les clichés avec intelligence, tout en proposant des histoires
légères à lire sans tomber dans les travers des pages turners anglo-saxons. Seul reproche, elle vous donne envie de relire certains classiques. Pour ma part ce sera le théâtre de Goethe avec Faust. Et vous ?

Dr Greta Helsing
(Strange Practice, Dreadful Company et Grave Importance)

d
e Vivian Shaw
Éditions
Orbit

Harrison Harrison

Un livre jeunesse chez Le Bélial’ ? Et oui, c’est possible ! La preuve avec Harrison Harrison de Daryl Gregory. Ce roman revisitant, une fois de plus, les mythes lovecraftiens, met en scène le fameux Harrison Harrison ou H2. Ce lycéen suit sa mère scientifique à Dunnsmouth, petite ville de la côte de la Nouvelle-Angleterre où le temps semble s’être arrêté. Essayant de s’adapter dans un nouveau lycée et de survivre avec son aquaphobie dans un environnement tout entier tourné vers la mer, H2 va bientôt être confronté à une autre catastrophe. Sa mère disparaît et les habitants de Dunnsmouth ne sont pas si humains que ça…
Le moins que l’on puisse dire est que Daryl Gregory connaît bien le mythe autour des Grands Anciens de H.P. Lovecraft, qu’il ait été décliné en livre
s ou en BD ou bien en films. Et l’illustrateur choisi pour l’édition française, Nicolas Fructus également. Même si son infirmière évoque plus Resident Evil que Re-animator. Si le lecteur dispose des mêmes références, les clins d’œil plus ou moins appuyés aux différents aspects du mythe seront savoureux. Et sinon ? Sinon il reste un roman solide à destination des plus jeunes. Mélangeant humour, enquête et horreur, Harrison Harrison est accrocheur. J’ai personnellement eu du mal avec les tout premiers chapitres, le temps que tous les personnages prennent place et qu’on nous présente le lycée et la ville. J’ai été réellement emportée par l’histoire avec l’enlèvement de la mère et surtout l’apparition de la tante de H2, personnalité fantasque et attachante s’il en est. La rencontre avec Lub vaut également le détour. En revanche, mais le reproche est également valable pour les œuvres de Lovecraft, les motivations des antagonistes sont peu claires. Et la plupart d’entre eux n’ont pas de réelles profondeurs. Seul le Scrimshander avec sa façon si particulière de disposer de ses victimes sort du lot.
Au final, Harrison Harrison ne correspond pas tout à fait à ce que j’en attendais, mais j’ai apprécié cette lecture, nettement plus légère que celles auxquelles m’avait habituée cette maison d’éditions. Et j’ai des envies de homards… Comme en a le héros de l’histoire.

Harrison Harrison
de Daryl Gregory
traduction de Laurent Philibert-Caillat

Éditions
Le Belial’

Kiki la petite sorcière

Kiki la petite sorcière est depuis longtemps l’un de mes films préférés du studio Ghibli. Mais je n’ai appris que très récemment qu’il était adapté d’un livre du même nom écrit par Eiko Kadono. D’ailleurs le succès du film réalisé par Hayao Miyazaki va pousser l’autrice à reprendre l’histoire de son héroïne pour cinq livres de plus déjà en cours de traduction chez Ynnis, l’éditeur de celui-ci.
Mais revenons à ce premier tome, et oublions un peu l’anime pour se pencher sur le livre. Il s’agit tout simplement d’une jolie histoire classique d’entrée dans l’âge adulte. En effet dans l’univers de Kiki, à 13 ans, après trois ans de formation auprès de leur mère, les sorcières doivent s’envoler vers une autre ville pour s’établir, accompagnée de leur chat noir. Elles ne peuvent revoir leur famille avant qu’une année entière ne se soit entièrement écoulée. C’est désormais autour de Kiki, jeune sorcière espiègle et débrouillarde, mais quelque peu étourdie et rêveuse, de s’envoler.
Certaines péripéties (le chat en peluche, le tableau) sont communes au livre et au film. D’autres importantes dans le film n’apparaissent pas du tout dans le livre. Les aventures de Kiki sont en revanche nettement plus nombreuses et variées que dans le film avec, comme tout bon roman d’apprentissage, à chaque fois un niveau de difficulté supplémentaire pour la sorcière et son chat.
Écrit en 1985, Kiki la petite sorcière a un petit parfum « old school » pas désagréable, mais pour l’avoir fait lire à de jeunes générations actuelles, il passe aussi très bien auprès d’adolescentes du 21e siècle. Et que vous ayez vu le film ou non, à condition de garder une âme d’enfant, il s’avère aussi très drôle. Les différentes livraisons de Kiki et les dialogues avec son chat Jiji sont assez colorés. Le tout est raconté avec beaucoup de tendresse, sans pour autant tomber dans la mièvrerie.
La fin douce-amère voit la petite Kiki enfin devenue presque adulte et impatiente de repartir du nid familial vers le foyer qu’elle s’est elle-même créée au bord de la mer.

Kiki la petite sorcière
de Eiko Kadono
traduction de Déborah Pierret Watanabe
Éditions Ynnis

Le Troqueur d’âmes

Roger Zelazny fait partie des auteurs qui m’intriguent. Que ce soit dans ses longues sagas ou dans ses romans plus mineurs, généralement je ne m’ennuie jamais en lisant. En revanche, j’avoue ne conserver aucun souvenir d’Alfred Bester même si je suis quasiment certaine de l’avoir déjà lu. Au hasard d’une visite à un nouveau bouquiniste, je suis tombée sur ce livre réunissant leurs deux signatures : Le Troqueur d’âmes.
Je l’ai littéralement dévoré en une bonne sieste. Pourtant je serais bien en peine de vous le résumer simplement. Tout commence lorsqu’un journaliste américain, Alf, est envoyé à Rome en reportage dans une étrange boutique. Là, dans le Lieu Noir du Troqueur d’âmes, le tenancier et son assistante échangent traits de caractère et personnalités au gré des rencontres et au fil du temps. Dans cet endroit, rien n’est ce qu’il semble être au premier abord : ni la boutique et ses occupants, ni les visiteurs, ni même
le journaliste chargé de l’enquête…
Fruit d’une collaboration post-mortem, Le Troqueur d’âmes est un cadavre exquis foisonnant de mille idées à la minute et où seuls les personnages principaux et leurs variations font le lieu entre les différentes scènes. Il faut dire que l’histoire a été entamée par Alfred Bester, et qu’à la mort de celui-ci en 1987 le manuscrit a été repris par Roger Zelazny. La version finale ne sera publiée aux États-Unis qu’en 1998 soit trois ans après la propre mort de Zelazny. Dans la préface de cette édition, Greg Bear compare ce texte à une improvisation de free jazz entre deux grands auteurs de SF. Effectivement, cela semble l’idée générale, même si à la différence d’une improvisation entre deux musiciens ou même d’une écriture à quatre mains comme De bons présages, ici il n’y a pas de dialogues entre les auteurs. Les obsessions de l’un suivent celles de l’au
tre en s’y raccrochant, mais sans réelle fusion entre les deux. Et les erreurs de traduction, comme « œil privé » pour « private eye » là où un « détective » semblait pourtant évident, n’aident pas à bien amalgamer le tout.
Le résultat donne néanmoins un livre plaisant, très riche, échevelé et parfois très drôle, facile à lire, mais impossible à résumer. Ce n’est certainement pas le meilleur de ce que pouvaient écrire seuls Alfred Bester et Roger Zelazny, mais il se laisse découvrir.

Le Troqueur d’âmes
d’Alfred Bester et Roger Zelazny
traduction de Bernadette Emerich et Pierre Bayart
Éditions J’ai Lu