Avis d’invitée : Malazan Book of the Fallen

À l’occasion de la sortie aux éditions Leha du Livre des Martyrs : Les Jardins de la Lune de Steven Erikson, j’ai demandé à Laetitia, fine connaisseuse de l’auteur, et ayant lu et relu toute la saga — les dix tomes ! – dans sa version originale de nous en parler. Épopée de fantasy adulte dans tous les sens du terme, les Malazan Book of the Fallen forme une œuvre dense où sous une trame quasi basique : la survie de l’espèce humaine face au retour de races anciennes, Steven Erikson se joue des codes du genre et recréer un récit fourni, acre et flamboyant. Assez discuté, laissons la parole à Laetitia :

J’ai découvert Malazan Book of the Fallen il y a quelques années et ai été conquise par le style et les multiples univers et personnages peuplant cette série. Le mot dantesque n’est pas une exagération quand on le rapporte à cette saga. Je l’ai ensuite fait connaitre à Stéphanie, via Twitter, où la limitation des 140 caractères ne m’a pas empêchée de la convaincre de s’y plonger. Je pense qu’elle n’a pas regretté le voyage, puisque non seulement elle a lu l’intégralité, mais en plus m’a demandé d’en faire ce billet afin de partager avec d’autres ce multivers. Rien que le fait d’écrire ces mots me donne envie de la relire, une quatrième fois….

La seule chose qui me retient est que ladite saga compte dix volumes (les Game of Thrones et autres Wheels of time font pâle figure à côté) et, je vous fais grâce des séquels, préquels et autres livres liés à l’univers Malazan1… Or pendant le temps consacré à cette énième relecture, ma pile à lire continuerait de croître, en partie grâce à ce blog.

Je suis dans l’incapacité de vous résumer les dix volumes principaux, ou même de vous donner un fil conducteur de l’intrigue : les histoires et personnages sont d’une diversité telle et si incroyablement entremêlés que l’exercice est impossible. Revoir dans le tome 5 ce personnage que vous aviez croisé dans le tome 1, alors qu’il n’occupait qu’une place secondaire. Le retrouver en figure majeure de ce volume 5. Puis du 8. Et du 10. Remettre alors en perspective l’ensemble de toutes les histoires à la lueur de ces nouveaux éclairages. Tenter de dénouer les fils des récits, de retisser la tapisserie d’ensemble. Recommencer à nouveau depuis le départ, car tel nouvel évènement/personnage vient modifier entièrement la compréhension que vous aviez.

C’est l’exercice intellectuel jouissif auquel Steven Erikson nous confronte à chaque page, à chaque chapitre, à chaque livre, et pour lequel il est indéniablement doué.

L’univers n’est ni médiéval, ni contemporain, ni futuriste, mais tout cela à la fois. Il se déroule sur des terres qui ressemblent à notre Terre, en mille fois plus vastes. Peut-être s’agit-il de plusieurs planètes d’ailleurs, qui sait ? Il y a de la magie, de la nécromancie, des Dieux et des humains. Des races inconnues, terrifiantes et silencieuses depuis longtemps.

Pourtant, ces races anciennes ne sont pas éteintes. Pour peu que des ascendants tentent de se forger une place dans les nouveaux mondes, Jaghuts, T’lan Imass et Assails mettront tout en œuvre pour réduire leurs efforts à néant tandis que les nouveaux joueurs prendront part à un étrange tarot qui ouvre le chemin des maisons des morts…. Les batailles, très nombreuses, sont un mélange de Clausewitz et de Sun Tzu : des chefs-d’œuvre d’organisation, de planification… Et de chaos. Les récits sont déchirants. Si comme moi vous êtes sensibles, préparez vos mouchoirs : j’ai pleuré abondamment un nombre incalculable de fois à la lecture des mésaventures de tel ou tel personnage auquel je m’étais attachée. Et puis il y a les sapeurs. Au sens militaire du terme.

Je ne vous en dis pas plus et vous laisse savourer cette lecture. Attention, risque d’addiction élevé !

1— Outre les livres de Steven Erikson, l’univers de Malazan est en effet exploré par Ian Cameron Esselmont. Pour l’instant, à ma connaissance rien n’est prévu pour une éventuelle traduction de ses œuvres — Stéphanie.

Malazan Book of the Fallen
(Gardens of the Moon, Deadhouse Gate, Memories of Ice, House of Chaines, Midnight Tides, The Bonehunters, Reaper’s Gate, Toll the Hounds, Dust of Dreams, The Crippled God)
Éditions Tor
Le Livre des Martyrs : Les Jardins de la Lune
Traduction de Emmanuel Chastellière
Editions Leha

 

Fil rouge 2018 : Persepolis Rising

Mars débute et en l’honneur du dieu romain qui lui a donné son nom, parlons de guerre. Et plus exactement de ses répercussions. C’est le thème qu’aborde Persepolis Rising, le septième livre dans la série The Expanse de James SA Corey. Comment prendre possession d’un système solaire et se rendre maître d’un essor galactique naissant ? Comment s’opposer à une invasion quand l’ennemi vous connaît par cœur, et dispose d’une puissance de feu inimaginable jusqu’ici ? Persepolis Rising y répond en ouvrant une autre série de questions pour les deux (derniers ?) livres de la série à venir.
Civils, militaires, résistants ou collaborateurs, vainqueurs comme vaincus : la guerre est toujours sale et fait des dégâts dans tous les camps. C’était vrai depuis la plus haute Antiquité, c’est plus que jamais vrai en ce début de XXIe siècle, et ce le sera encore au XXVe siècle selon James SA Corey*. Persepolis Rising commence trente ans après le précédent livre (Babylon Ashes) et entre 40 et 50 après le tout premier livre de The Expanse (Leviathan Wakesl’Éveil du Leviathan en VF). Trente ans que la guerre entre les planètes intérieures (la Terre et Mars) et la Ceinture a eu lieu, trente ans que les portes ouvrant la voie vers d’autres systèmes stellaires sont ouvertes grâce à la protomolécule. Dans cet univers apaisé, l’équipage du Rocinante dont les quatre personnages que l’on suit depuis le début (James Holden, Naomi Nagata, Alex Kamal et Amos Burton) songent à la façon dont chacun assurera ses vieux jours. Alors que deux d’entre eux se décident enfin à raccrocher, d’une des portes surgit une vieille menace oubliée et plus puissante que jamais. Le fragile équilibre à l’intérieur comme à l’extérieur du vaisseau vole en éclat et tout le monde doit trouver ses marques pour lutter contre l’envahisseur ou simplement survivre.
Malgré un saut dans le temps, d’autant plus déstabilisant pour la lectrice que la série TV The Expanse m’avait renvoyée à la genèse de cet univers, Persepolis Rising est encore l’un des romans les plus puissants de la série. Il est nettement plus intéressant que Strange Dogs, la nouvelle qui l’a précédé même si celle-ci ouvre de nouvelles perspectives en rapport avec la fin de ce roman. Pourquoi ? Parce qu’on y retrouve nos personnages favoris. Ils ont vieilli, ils sont désormais dans des positions où on ne les imaginait pas comme Camina Drummer passée de Tycho Station à la tête de l’union des transporteurs. Et comme d’habitude, ils doivent faire face à des événements qui les dépassent. De plus, James SA Corey nous montre chaque facette du conflit spatial en cours : de chaque côté du système solaire : en zone occupée comme sur la ligne de front, côté envahi comme côté envahisseur. Celui-ci se joue aussi bien en jouant aux échecs en 3D avec les navires, astéroïdes et habitats comme pions, qu’en multipliant les actes de sabotage dans les coursives des stations ou en contrôlant les médias pour influencer l’opinion. Une fois le problème posé, la solution qu’apporte James SA Corey au fil des pages reste imprévisible. Tous les personnages ne ressortent pas vivants de cette guerre, personne n’en sort intact et encore une fois le statu quo de The Expanse est bouleversé pour le prochain roman. Les ennemis d’hier et d’aujourd’hui y seront peut-être forcés d’être les alliés de demain.


* Oui, je sais derrière le pseudonyme James SA Corey se cachent deux auteurs, Daniel Abraham et Ty Franck, mais comme ils se répartissent l’écriture à parts égales autant maintenir grammaticalement la fiction en utilisant le singulier.


Persepolis Rising (The Expanse 7)
de James SA Corey
Éditions Orbit