Judge Dee and the Limits of the Law

©Red Nose Studio

Les histoires de vampires se suivent et ne se ressemblent pas sur le blog. Après une vision particulière du voyage du Demeter dans Dracula, voici Judge Dee and the Limits of the Law, une vignette vampirique préparée par Lavie Thidar. Loin du cyberpunk de son roman Central Station, l’auteur joue ici avec des figures mythiques et littéraires venues d’un peu partout.
Commençons par le Judge Dee du titre calqué sur un détective de fiction chinois connu tant en littérature qu’au cinéma. Il est accompagné par Jonathan, un jeune anglais qui lui sert de greffier. Dans un rôle similaire à celui de Jonathan Harker dans Dracula. Tous les deux parcourent l’Italie du Nord à la manière d’un certain Guillaume de Baskerville dans Le Nom de la rose.
Sauf que… ce Judge Dee est un vampire et sert à la fois d’enquêteur, de juge et d’exécuteur (comme un certain Judge Dredd en passant) pour les crimes de ses semblables contre la loi vampirique. Dans cette histoire, il va être amené à régler de manière sanglante un conflit de territoires entre deux barons vampiriques. À moins qu’on ne se soit joué de lui ?
Même si l’univers est à l’opposé de Central Station, Lavie Tidhar traite ses personnages, même les plus rustres, avec délicatesse et humanité. L’histoire nous est d’ailleurs rapportée par Jonathan, un être humain. Et contée comme un récit de veillée au coin du feu… Pour rire aux dépens des vampires, ou avec eux ? Cette courte nouvelle est disponible gratuitement en ligne sur le site de l’éditeur.

Judge Dee and the Limits of the Law
de Lavie Thidar
Éditions Tor

The Dresden files

À l’occasion de la sortie de Peace Talks, le seizième roman dans cet univers, et des vingt ans de la série de Jim Butcher, laissez-moi vous présenter aujourd’hui The Dresden Files. Il s’agit d’une série d’urban fantasy originale, car mélangeant une multitude de mythologies en plein cœur de Chicago et de ses préoccupations bien modernes.
L’histoire commence par Storm Front, où nous faisons la connaissance d’Harry Dresden, seul sorcier officiellement inscrit dans l’annuaire de Chicago, alors qu’il va devoir retrouver un mari disparu et aider la police locale à résoudre une affaire de meurtre rituel commis visiblement à l’aide de la magie. Les premiers épisodes se lisent comme des polars surnaturels. L’univers autour d’Harry Dresden et du monde surnaturel qu’il côtoie se construit au fur et à mesure. Vous y découvrirez les sorciers humains du White Council qui se méfient de lui bien qu’il en fasse partie de plein droit, le monde des fées (divisé entre les cours de l’Eté et de l’Hiver, plus des indépendants comme la Horde fantastique ou les pixies proches de la fée Clochette et amateurs de pizza), différentes sortes de vampires (psychique, monstrueux ou morts-vivants tradition
nels), de loups-garous, des créatures issues de la mythologie nordique, tibétaine, amérindienne ou grecque (et le salon d’Hadès aux Enfers si confortable), des anges déchus ou non, et même des entités mystérieuses venues du Grand extérieur… Peu à peu, toutes ses enquêtes vont se révéler liées les unes aux autres et Harry Dresden va se retrouver mêlé à un complot ne visant rien de moins qu’à déstabiliser les accords entre les différentes nations surnaturelles pour éradiquer l’Humanité, si faible et pourtant si dangereuse pour le reste des créatures. Comme souvent dans ce genre de saga de fantasy, Harry Dresden va prendre du galon et passer de simple sorcier détective au rang de puissance à lui tout seul parmi la communauté surnaturelle. Mais son rayon d’action reste limité majoritairement à Chicago, même si certaines de ses aventures dans les nouvelles ou les comics liés l’entraînent à d’autres endroits de l’Amérique du Nord. Et suivant un corollaire du Tao de Peter Parker, de grands pouvoirs impliquent de grandes difficultés… Pour Harry Dresden, les enjeux ne vont que crescendo culminant avec la fin de Peace Talks, le dernier opus en date, où Chicago est menacée de destruction par la dernière des Titans. Autant vous dire que je n’ai qu’une hâte : me jeter sur Battle Ground quand il sortira fin septembre.
Mais si vous avez la chance de ne pas encore connaître cette série, pourquoi la lire ? Déjà parce qu’outre Harry Dresden, Jim Butcher a su créé une galerie de personnages humains ou non, particulièrement attachants et construits tout en nuance : La policière Karrin Murphy, Gentleman Jim Marcone truand de profession, ou Lea marraine féérique d’Harry, Bob esprit piégé dans un crâne ou encore la famille Raith dans son ensemble succubes de leur état, ne sont que quelques exemples parmi d’autres. Aussi puissantes qu’elles puissent l’être, les créatures
ont des limites strictes et ne peuvent s’en écarter : les fées ne peuvent mentir, les Raith sont brûlés par le contact d’une personne pleinement amoureuse, Harry ne peut utiliser de technologie postérieure aux années 70 sans tout faire sauter. Ce qui le condamne le plus souvent aux pannes de voitures et aux douches froides à répétition… Et l’auteur sait parfaitement alterner les moments épiques avec les petits détails de la vie quotidienne, comme un personnage s’inquiétant de la réaction de sa mère à ses nouveaux piercings alors qu’elle est en train de sauver l’univers en se battant dans la la forteresse de l’Hiver. Ou Harry faisant une note mentale d’inscrire sa fille à l’école alors qu’il va faire un cambriolage dangereux dans la forteresse du plus grand mafieux de Chicago. Les références à la culture geek (BD, livres, films, TV et autres) sont également nombreuses et toujours bien amenées. Je vous garantis que chaque livre vous apportera votre dose de suspense, de fou rire, d’émotion et d’action. Amateur d’urban fantasy, foncez lire The Dresden Files. Pour ceux qui lisent uniquement en français, la série a été traduite partiellement en français sous le titre Les Dossiers Dresden chez Bragelonne.

The Dresden Files
de 
Jim Butcher
Storm Front, Full Moon,
Grave Peril, Summer Knight, Death Masks, Blood Rite, Dead Beat, Proven Guilty, White Night, Small Favor, Turn Coat, Changes, Ghost Story, Cold Days, Skin Game, Peace Talks et une série de nouvelles et de comics associés
Éditions
Ace books

Vamp City

L’un de mes « plaisirs coupables » en littérature reste la bit-lit, à condition qu’elle ne s’encombre pas trop de romances. Quand Gryphonwood Press a laissé un message sur Twitter pour dire que le premier roman d’une nouvelle série était diffusé gratuitement pendant 24 h, je me suis laissée tenter. Et finalement, même si ce n’est pas de la grande littérature, ce Vamp City de C.D.Brown se lit très bien et permet de passer agréablement une paire d’heures. Il s’agit même plutôt d’un mélange des genres dans ce que, de ce côté de l’Atlantique, nous appelons les romans de gare.
Née en Louisiane au 19
siècle, la vampire Sophia Fontanelle doit quitter La Nouvelle-Orléans où sa cabale a été décimée par des loups-garous et refaire sa vie à Los Angeles. Dans cette ville ouverte où toutes les variations du vampire existent, de l’adorateur du soleil perdu au cliché ambulant de l’âge d’or hollywoodien, elle doit refaire sa vie de zéro. Et, étant la plus ancienne des vampires, la voici propulsée shérif chargé de maintenir la paix entre les différents groupes vampiriques. Alors que certains s’agitent dans l’ombre pour prendre le pouvoir.
Reprenant les codes des séries policières, Vamp City transporte la guerre des gangs dans un milieu vampir
ique, sans pour autant être un décalque de Vampire la Mascarade. Nous y retrouvons des mafieux, des hippies, des Glamazones, des gangs de latinos et de Noirs de South Central, des petits génies de l’informatique. Et des avocats aux dents aussi longues métaphoriquement que physiquement.

opossum avec un raisin
Imaginez ceci faisant 1m80 et suspendu d’un lampadaire en plein Los Angeles. Vous avez le garou de C.D.Brown devant vous.

 

Certains clichés de la bit-lit sont bien présents, notamment la protagoniste, Cajun pur jus ex-prostituée du Quartier français sauvée par un vampire au grand cœur, ou des attirances compliquées entre vampires et garou, ou encore  une tendance au « véganisme » à la sauce vampire (c’est-à-dire boire du sang animal plutôt que du sang humain si possible). Mais pour une fois, C.D.Brown les détourne avec humour. Ainsi son garou n’est pas un croisement entre un humain et un loup, mais entre un homme et un opossum, qui conserve sa taille humaine une fois transformé. De même, le fait que certains vampires préfèrent se rabattre sur du sang animal donne l’occasion d’avoir de véritables dégustations des différents liquides avec des commentaires dignes des meilleures publicités pour le Beaujolais nouveau. Ainsi, le sang de thon a une fraîcheur de « sushi », celui de poulet a un goût de maïs et de foin et celui de canard colvert de sauvagine et de vase.
C.D.Brown modernise également le genre en imaginant une version vampirique de Facebook dont les pages s
ont régulièrement piratées et détournées à des fins politiques par les différents gangs ou l’usage des outils de communication et surveillance moderne pour pallier certains inconvénients de la condition vampirique. Il utilise aussi certains clichés du vampire comme la possibilité de se changer en brume ou en chauve-souris avec une certaine malice.
Vous l’aurez compris, Vamp City de C.D.Brown ne révolutionnera ni la littérature vampirique ni l’urban fantasy. Mais ce roman propose suffisamment d’originalité, d’action et d’humour pour en faire une lecture plus qu’agréable dans les transports ou lors d’une nuit d’insomnie.

Vamp City
de C.D.Brown
Éditions
Gryphonwood Press

Fil rouge 2018 : The Labyrinth Index

Le thème du Fil rouge de novembre était les vampires. Coïncidence ou non, le dernier épisode des Laundry Files de Charles Stross, The Labyrinth Index sorti le 31 octobre dernier, a pour narratrice Mhari Murphy, une vampire. Voici donc le candidat idéal pour notre lecture de ce mois-ci.
The Labyrinth Index reprend le fil de l’action quelques mois après la fin de The Delirium Brief. Et nous propose une histoire d’espionnage en territoire ennemi avec exfiltration d’un acteur clé et sabotage d’une opération en cours. Le tout fait par sept agents assez novices et totalement dispensables. Imaginez un instant un roman de John Le Carré ou de Tom Clancy mâtiné d’Absolutely Fabulous et de Pied nickelés. Propulsez tout ce beau monde au 21e siècle pour vous faire une idée de ce que vous allez découvrir au fil des pages.
Le territoire ennemi en question est les États-Unis passés depuis trois mois sous la coupe d’une agence occulte. L’acteur à exfiltrer n’est rien moins que le Président des États-Unis magiquement disparu de la mémoire collective de son peuple avec toute la branche exécutive du gouvernement. Et l’opération à saboter n’est rien de moins que le réveil de Cthulhu (réalisé entre autres à coup de minage de bitcoins).
Et les vampires dans tout ça ? Il y en a au moins trois dans l’équipe de bras cassés chargés d’accomplir cette tâche : Mhari Murphy, ex-employée des ressources humaines de la Laverie et ex-petite amie infernale de Bob Howard le narrateur habituel, devenue une PHANG –
Person of Hemophagic Autocombusting Nocturnal Glamour, acronyme politiquement correct du jour pour désigner un vampire – depuis un passage dans une grande banque, Janice sa collègue asociale au sein de cette même banque (voir The Rhesus Chart) et Yarisol, une mage elfe autiste arrivée dans notre dimension dans The Nightmare Stacks. Il y en a aussi d’autres en territoire ennemi camouflés en tenue de ninja argentée. Et les vampires ne sont que les moins dangereux des personnages que vous croiserez ici. Outre Cthulhu, Nyarlathotep tient un rôle majeur dans l’histoire. Un maître de jeu avec un set de dés bien particuliers également. Et comme souvent la bureaucratie et la technologie elle-même sont encore pires que toutes les atrocités vivantes croisées auparavant.
Entre deux fous rires, vous y apprendrez comment Amazon et AliExpress sont devenus les meilleurs alliés des espions pour contourner les contrôles aux aéroports, la vraie raison de l’incendie de la Maison-Blanche en 1814, pourquoi le Concorde aurait fait un parfait avion de combat et mille autres petits détails ingénieux. La technologie et les différents grands noms de l’IT sont bien entendus bien présents dans ce roman. De quoi faire se plier de rire les lecteurs travaillant dans le secteur (ou leur donner des sueurs froides ?), tout en restant largement accessible pour ceux qui n’y connaissent rien de plus que savoir allumer son téléphone et faire un selfie avec. Si vous n’avez pas encore cédé aux charmes de The Laundry Files, c’est peut-être le moment de craquer ? Même si avoir lu les huit romans précédents peut aider, celui-ci reste tout de même assez indépendant pour se lire seul sans grand inconvénient.

NB : pour les lecteurs utilisant un PC sous Windows ou un émulateur de type Wine, vous trouverez dans la version numérique un lien vers un jeu vidéo. Lancez-le à vos risques et périls.

The Labyrinth Index
de Charles Stross
Editions Orbit

Fil rouge 2018 : Le Poids de son regard

En relisant mes choix thématiques pour le Fil rouge de ce mois de mai, j’avoue que je me suis posé une colle à moi-même. Ne lisant quasiment jamais de romances pures, aller trouver un texte parlant d’amour me semblait compliqué. Puis étant professionnellement plongée au milieu des vampires, je me suis souvenue d’un livre de Tim Powers qui m’avait profondément marquée : Le Poids de son regard. Relecture faite, il convient parfaitement dans cette thématique, dans le genre amour contrarié, amour non réciproque.
L’histoire commence de façon classique, comme La Vénus d’Ille, une nouvelle de Prosper Mérimée pour les plus anciens, comme le début de Noces funèbres pour les plus jeunes. Fin saoul à l’occasion de son enterrement de vie de garçon, Michael Cooper, docteur britannique de son état, passe l’anneau nuptial au doigt d’une statue de pierre dans le jardin. Ce qu’il ne savait pas, c’est qu’avec ce simple geste, il avait épousé une créature follement amoureuse, jalouse et terrifiante : une Nephilim. Cette humanité de silice datant d’avant l’avènement de l’humanité de carbone (la nôtre) est dotée d’immenses pouvoirs physiques et psychiques, mais elle a besoin du sang, de l’esprit et de l’âme de ses proies pour survivre et continuer à se mouvoir, sous peine d’être transformée en statut ou en montagne.
La Nephilim amoureuse va, après avoir massacré sauvagement la jeune épouse dans son lit de noce, poursuivre du poids de son regard Michael Cooper en Angleterre, en Suisse et en Italie. Chemin faisant, il croisera d’autres victimes de ces muses de pierres (certaines volontaires, d’autres involontaires comme lui : Percy et Mary Shelley, John Keats, John Polidori, Lord Byron et même François Villon… Au-delà de la simple aventure fantastique et horrifique consistant à se débarrasser de cette vampire, avec Le Poids de son regard, Tim Powers écrit une ode enfiévrée au romantisme anglais du 19e siècle, peuplé de sueur, de sang et de larmes, en incluant des éléments tragiques de la vie réelle des écrivains susmentionnés dans le récit. Et en y apportant une explication imaginaire : les nephilims qui se sont tous entichés d’eux-mêmes sont tellement jaloux que non seulement ils les tuent à petit feu en absorbant leur force vitale, mais ils s’attaquent à tous leurs proches : conjoints, amants, parents, enfants…
Avec Le Poids de son regard, Tim Powers alterne les passages d’action pure et les passages hallucinatoires où le narrateur est sous l’influence de sa lamie, sans oublier une description des bas-fonds des villes européennes et des drogués cherchant l’étreinte de ceux ayant un peu de sang nephilim à n’importe quel prix. L’amour, thème du mois dans notre Fil rouge, est dépeint dans de multiples facettes : il est tantôt la pulsion qui pousse les nephilims et leur arme la plus efficace, ou dans sa composante familiale (l’amour qu’un parent porte à son enfant et vice-versa) leurs plus grandes faiblesses. En menaçant les liens du sang entre les protagonistes de carbone, les créatures de silice précipitent leurs pertes. À noter que l’auteur a écrit une suite en 2012, Parmi les tombes, parue chez Bragelonne. Est-ce le changement de traducteur ? Ou plus surement le fait que l’auteur n’était plus si inspiré par cette période ? Le deuxième livre se lit plutôt bien, mais il est loin d’avoir la puissance évocatrice du premier.

Le Poids de son regard
Tim Powers
Traduction de Pierre-Paul Durastanti
Editions Bragelonne
(lu personnellement chez J’ai lu SF, avec cette magnifique couverture de Caza choisie en illustration)