Les Temps ultramodernes

Que ce soit en musique ou en littérature, j’avoue avoir un faible pour l’univers steampunk et rétrofuturiste. Cela tombe bien, le premier titre à paraître en 2022 chez Albin Michel Imaginaire se réclame de cette mouvance. Il s’agit de Les Temps ultramodernes de Laurent Genefort. Dans ce livre, nous sommes à la fin de la période habituellement couverte par l’appellation steampunk, puisque l’action se situe dans les années 20 à Paris et sur Mars.
Dans Les Temps ultramodernes, le point de déviance par rapport à notre ligne temporelle se situe en 1895 par la découverte d’un certain Georges H. Cavor d’un élément, la cavorite, ayant la particularité d’émettre un rayonnement contrant la gravité terrestre. Depuis, toute une industrie a prospéré avec notamment des voitures volantes, et des paquebots spatiaux qui ont permis la conquête de Mars. Les grands empires coloniaux européens — à savoir l’Angleterre, l’Allemagne et la France — se battent pour qui étendra ses conquêtes dans le système solaire et qui s’appropriera les mines de cavorite. Las, les quantités disponibles arrivent à épuisement et les propriétés d’antigravité s’estompent plus vite que prévu. Après une guerre éclair en 1912, un krach boursier a exacerbé les tensions sociales et économiques dans la vieille Europe. C’est dans ce contexte que nous suivons plusieurs personnages : Renée, institutrice de province montée à Paris et prête à instruire tout le monde, « indigènes » martiens compris ; Georges, artiste fauché qui se laisse séduire par la violence politique ; Maurice, inspecteur de police proche de la retraite rêvant d’un dernier gros coup et Marthe, journaliste scientifique spécialiste de la cavorite. Leurs destins vont se mêler au sein d’une enquête qui les mènera des bas-fonds de Paris et de sa banlieue aux avant-postes coloniaux martiens.
Avec Les Temps ultramodernes, Laurent Genefort signe donc un roman d’aventures uchronique bourré de rebondissement
s tels les feuilletons qui paraissaient dans les quotidiens du début de ce siècle. Il se livre également à un exercice de style en empruntant le rythme et le ton de son livre à cesdits feuilletons, mais également aux romans de « merveilleux scientifiques » vivaces en ce début de XXe siècle, avec des clins d’œil plus qu’appuyés tant à H.G.Wells qu’à Gustave Le Rouge. Tout en y ajoutant une dimension sociale forte et une critique du colonialisme, de la spéculation capitaliste et de leurs travers modernes (même si celle-ci était déjà présente chez les autrices et auteurs anarchistes dès la fin du XIXe siècle). Le tout forme un roman au style volontairement désuet, mais plein d’actions et aux personnages bien campés. Dommage d’avoir une résolution si rapide, après une mise en place soignée des différents pions en présence.
À noter qu’en complément du roman, l’auteur sous le pseudonyme d’Hippolyte Corégone commet un Abrégé de Cavorologie reprenant le format des vieux manuels scolaires de sciences. Celui-ci retrace l’histoire de ce minerai fictif, en détaille les propriétés et les différents usages possibles ainsi que son influence dans le monde de l’art. Cet abrégé est téléchargeable gratuitement et offre un bon complé
ment à lire avant ou après Les Temps ultramodernes pour mieux en savourer certaines implications.

Les Temps ultramodernes
de Laurent Genefort
Éditions Albin Michel

Les Artilleuses

Depuis mars 2020, Le Paris des Merveilles imaginé par Pierre Pevel se décline également en bande dessinée. Pourquoi en parler seulement maintenant ? Tout simplement, car j’attendais d’avoir les trois tomes constituant tout le premier arc à lire et relire ensemble pour me faire une idée complète. Après le tome 1, Le Vol de la Sigillaire, le tome 2 Le Portrait de l’antiquaire, le tome 3 Le Secret de l’Elfe clôt enfin cette aventure en compagnie des Artilleuses qui donnent leur nom à cette BD. De qui s’agit-il ? De trois bandits en jupon haut en couleur à savoir Lady Remington, magicienne anglaise de son état, Miss Winchester, fine gâchette américaine au tatouage particulier et Mam’zelle Gatling, petite fée de Paname n’aimant rien d’autre que les explosions. Ce trio s’est spécialisé dans les cambriolages et tombe sur un os quand elles s’emparent de la Sigillaire un bijou précieux qui attirent la convoitise des nations terrestres comme venues d’Ambremer.
Au fil des trois tomes, elles devront résoudre les différents mystères qui entourent l’objet tout en échappant aux services secrets français, allemand, féérique et elfique. Elles seront aidées par toute une ribambelle de personnages
tous plus étonnants et attachants les uns que les autres, Tiboulon chien mécanique de son état en tête.
Si vous avez aimé l’univers du Paris des Merveilles ne boudez pas votre plaisir ! Là où le tome 1 et le tome 2 lus seuls se révélaient frustrants avec cette manie de s’arrêter en plein chemin, Le Secret de l’Elfe termine élégamment cette première aventure tout en laissant la porte ouverte à
d’autres péripéties. Et Pierre Pevel étant lui-même au scénario des BD, vous pouvez être sûrs que l’histoire sera sans fausse note par rapport à la trilogie de romans initiale. Au dessin, le style d’Etienne Willem a juste ce qu’il faut de pétillance et de précision pour donner vie à cette version fantasmagorique de Paris, le tout admirablement mis en couleur par Tanja Wenisch. Et si vous ne connaissez pas du tout le Paris des Merveilles ou que vous souhaitez le faire découvrir à un proche, c’est une excellente porte d’entrée dans l’univers qui peut plaire même aux plus réfractaires à la lecture.

Les Artilleuses
de 
Pierre Pevel (scénario) et Etienne Willem (dessin)
Éditions
Drakoo

A Master of Djinn

J’avais promis de reparler rapidement de P. Djèlí Clark après Les tambours du Dieu noir. C’est le cas à l’occasion de la sortie de son premier roman, A Master of Djinn. Situé dans sa version steampunk du Caire déjà vue dans The Haunting of Tram Car 015, ou encore The Angel of Khan el-Khalili, ce roman commence quelques mois après L’Étrange Affaire du djinn du Caire et met en scène l’agent Fatma el-Sha’arawi et la mystérieuse Siti, même si Hamed et Onsi, les enquêteurs du trolley hanté sont également de la partie. Dans A Master of Djinn, Fatma el-Sha’arawi se voit contrainte d’accepter une nouvelle partenaire alors même qu’elle doit enquêter sur la mort mystérieuse des membres d’une loge adoratrice d’al-Jahiz, l’homme qui changea la face du monde une quarantaine d’années plus tôt en ouvrant une brèche entre le monde des hommes et celui des entités magiques.
Au cours de son enquête, elle va se retrouver mêlée à la politique internationale (et j’avoue que retrouver
Raymond Poincaré en personnage secondaire d’un roman steampunk américain m’a agréablement surprise) et à la politique intérieure de son pays. Si P. Djèlí Clark signe avant tout un roman d’action drôle et touchant, à la différence de ses nouvelles dans cet univers, il y aborde des thèmes qui lui tiennent à cœur comme le racisme ou l’inégalité dans la répartition des richesses. L’esclavagisme et le sexisme flagrant en Égypte comme en Europe seront même au cœur du mystère que doit résoudre Fatma.
Tout n’est pas parfait dans A Master of Djinn, notamment le fait que sans avoir lu certaines nouvelles précédentes, le lecteur risque d’être parfois perdu, mais c’est véritablement un excellent premier roman, avec une attention accordée aussi bien aux héroïnes principales qu’aux personnages secondaires. Avec une mention spéciale pour
Ahmad et son sacrifice pour venger son aimée, malgré sa conception des relations humaines assez maladroite. Une fois fini, il donne juste envie de revenir une fois de plus dans ce Caire de légende.

A Master of Djinn
de P. Djèlí Clark
Éditions
Tor

Les tambours du Dieu noir

P. Djèlí Clark est la nouvelle étoile montante de la mouvance steampunk aux USA. Après avoir été nommé aux Hugo 2020 pour sa nouvelle, The Haunting of Tram Car 015, il revient avec une actualité chargée en ce printemps 2021. Son éditeur français, L’Atalante a rassemblé dans un court recueil, Les tambours du Dieu noir, deux textes très différents de l’auteur.
Le premier, qui donne aussi son titre à l’ouvrage, se déroule à La Nouvelle-Orléans en 1880. Dans cet univers où les dieux africains sont bien réels et actifs, Haïti a été libéré de l’emprise napoléonienne par une mystérieuse invention
qui a complètement détraqué le temps dans toutes les Caraïbes. La Nouvelle-Orléans est une ville libre au milieu d’une Amérique du Nord complètement fractionnée où la Guerre de Sécession fait rage. Quand LaVrille, gamine des rues de La Nouvelle-Orléans, entend que les Confédérés veulent s’emparer de cette arme, les Tambours du Dieu Noir, elle va s’allier à une pirate des airs pour l’en empêcher. Très distrayant, et faisant la part belle au vaudou et aux croyances yoruba importées d’Afrique par les esclaves, ce texte offre le temps d’une aventure picaresque, un aperçu d’une Amérique où magie et technologie avancée se mêlent. Attention, la traductrice a restitué le parler des différents créoles (celui de La Nouvelle-Orléans et celui des Iles Libres) et il vous faudra prononcer dans un premier temps les mots pour les comprendre (« mwen » pour « moi » par exemple). Mais ce choix facilite également l’immersion et l’évasion du lecteur.
J’avais déjà lu en VO, L’Étrange Affaire du djinn du Caire, mais la voici traduite pour compléter ce livre. Elle se situe dans le même univers que The Haunting of Tram Car 015 (lui aussi disponible en français chez le même éditeur), mais présente l’enquêtrice vedette du ministère de l’Alchimie, des Enchantements et des Entités surnaturelles, Fatma el-Sha’arawi, enquêtant sur la mort d’un djinn. Au fil de son enquête, elle découvrira une machination aux relents lovecraftiens et se livrera à une course contre le montre pour sauver la ville et peut-être le monde. On y retrouve le Caire du début du XXe siècle cher à l’auteur avec sa multitude de peuples et de talents magiques, et on y suit une enquête somme toute classique, qui a le mérite de poser les bases d’un univers fascinant.
P. Djèlí Clark revient régulièrement dans cet univers, comme avec The Angel of Khan el-Khalili, republié récemment sur Tor.com, avec la rencontre dans le souk du Caire entre un ange et une jeune ouvrière en quête de rédemption. Si l’aventure n’est pas au cœur de cette nouvelle racontée à la deuxième personne, son côté social et la façon dont elle dépeint les rapports entre créatures surnaturelles et cairotes des couches populaires dans son univers sont fascinants. L’auteur sort d’ailleurs ce mois-ci son premier roman,
Master of Djinn, dont vous entendrez surement parler sur ce blog.

Les tambours du Dieu noir
de
P. Djèlí Clark
Traduction de
Mathilde Montier
Éditions
L’Atalante

La Machine de Léandre

Alex Evans a deux particularités : elle aime revenir dans un même univers pour en explorer l’évolution, et, à lire La Machine de Léandre, elle déteste se répéter. Ses deux précédents romans, Sorcières associées et sa suite directe L’Échiquier de jade, nous entraînaient dans la frénésie d’une ville-État au climat tropical où l’argent est roi et la magie, un outil de puissance comme un autre — si ce n’est moins fiable.
Dans La Machine de Léandre, l’atmosphère change du tout au tout. Alex Evans nous projette quelques années auparavant, dans une autre ville, plus proche du Paris ou du Londres de la Belle Époque. Ici, nous ne suivons pas deux femmes d’âge mûr dans leur carrière professionnelle de sorcière, mais une jeune professeur d’université ; la magie n’est pas une simple source de revenus, mais une science oubliée qu’il convient de maîtriser et de codifier. La protagoniste, Constance Agdal, cherche à comprendre les principes thaumaturgiques tout en se débattant avec son passé. Réfugiée d’une nation où la magie est taboue, Constance a dû dissimuler ses talents en la matière et n’a jamais pu depuis les développer correctement. Un particularisme qui la servira et la desservira tout à la fois lorsqu’elle se retrouvera mêlée à une guerre économique entre industriels, et face à un incube sorti sans ménagement de sa propre dimension…
L’histoire s’avère assez intrigante pour tenir le lecteur en haleine de bout en bout, et les concepts — notamment une magie fluctuante qu’il faut réapprendre à maîtriser après des années d’oubli — assez originaux pour ce registre de fantasy. Les thèmes abordés en arrière-plan (l’intégration des réfugiés, la place des femmes dans la sphère technique, et dans la société en général) sont parfaitement d’actualité, sans pour autant imposer une leçon de morale aux lecteurs. Ce qui n’empêche pas La Machine de Léandre de souffrir de sa comparaison avec ses prédécesseurs. Constance n’a pas une personnalité aussi affirmée que Tanit ou Padmé, les deux sorcières associées de Jarta. Un travers que le passé de l’héroïne explique, mais qui ne fait pas moins d’elle un personnage spectateur des événements émaillant sa propre vie.
Le livre comprend également une nouvelle : La Chasseuse de livres. Elle sert de jonction entre les deux époques en mettant en scène un personnage mineur de Sorcières associées et de L’Échiquier de jade, dans sa jeunesse. Ce récit démarre quelques années après La Machine de Léandre et se place dans une situation similaire : une jeune doctorante, qui, face au machisme de son environnement, éprouve des difficultés à finir sa thèse et accepte l’offre d’une bienfaitrice pour retrouver un grimoire légendaire dans la ville d’origine de Constance Agdal ; histoire brève avec un côté « pulp » plutôt agréable.
Malgré son apparence soignée, ce livre n’est pas la porte d’entrée idéale pour découvrir l’univers d’Alex Evans. Il fait en effet référence à des événements historiques, magiques ou géopolitiques qui pourraient dérouter les novices. En revanche, pour qui a dévoré les précédents récits de l’autrice, il s’avère un bel addendum.

La Machine de Léandre
d’Alex Evans

Éditions ActuSF

(critique initialement parue dans Bifrost n°97)

Célestopol 1922

Après un premier livre paru chez Libretto, Emmanuel Chastellière revisite la cité lunaire qu’il a inventée dans Célestopol 1922. À la différence du précédent, ce nouveau recueil de 13 nouvelles se concentre sur une période resserrée de sa dystopie (où rappelons Napoléon a été battu, la Russie est toujours un empire où la Révolution d’octobre n’a pas eu lieu et où le fils de l’impératrice rivalise avec la puissance de sa mère depuis la Lune) à savoir de janvier 1922 à janvier 1923.
Comme dans le précédent, Célestopol 1922 nous entraîne dans un
e ville steampunk où humains, automates, chats et autres créatures plus ou moins surnaturelles. De même, s’il est toujours aussi agréable de se promener le long des canaux de sélénium au fil des mots, les différentes nouvelles composant cet ouvrage sont fortement empreintes de mélancolie et si certaines sont porteuses d’espoirs, d’autres ont une fin tragique. Nous y retrouverons certains personnages comme le duc, son majordome automate et sa maîtresse, le couple de mercenaire femme et ours ou un voleur toujours fourré là où il ne faut pas ou un certain casino flottant. Et nous croisons de nouvelles têtes : une adolescente coupable, une jeune épouse éprise de son peintre, de mots et d’indépendance, une pilote de l’Aéropostale ou une femme trahie une fois de plus par son ancien amant.
D’un texte à l’autre, nous passons donc à travers les différentes strates de la société lunaire : des prolétaires et enfants perdus des sous-sols à la noblesse amatrice de peinture et de grande musique. Et parfois l’action se déplace sur un globe bleu voisin comme dans Toung
ouska et sa menace nucléaire, La Malédiction du Pharaon débutant au Caire ou Katarzyna et sa boucle temporelle (à ce sujet, bien qu’elle mette en scène une pilote de l’Aéropostale, c’est à mon avis l’histoire la plus malaisante et la moins réussie du recueil). Certains récits comme Mon Rossignol, Memento Mori ou Danse avec le chaos sont de véritables crève-cœurs, tandis que La Fille de l’hiver ou Un Visage de cendres fleurtent ouvertement avec l’horreur ou le fantastique. Si Paint Pastel Princess m’a laissée indifférente, j’ai en revanche grandement apprécié le côté vif de Le Revers de la médaille ou l’ironie mordante du Correcteur de fortune ou d’Une nuit à l’opéra Romanova (disponible gratuitement sur le site de l’éditeur). Mais la plus symbolique et la plus fidèle à l’atmosphère fantasque et douce-amère de Célestopol est Sur la glace. Un pur moment de douceur entre automate et humains. Et un recueil à dévorer ou à picorer, encore plus réussi que le premier.

Célestopol 1922
d’
Emmanuel Chastellière
Éditions
L’Homme sans nom

Dragons et Mécanismes

Du steampunk, un climat tropical, des dragons… Le tout garanti sans G.R.R.Martin. Plutôt alléchant comme programme, non ? Ayant dévoré Engrenages et Sortilèges l’an dernier, j’ai replongé dans l’univers conçu par Adrien Tomas avec Dragons et Mécanismes. Ne vous inquiétez pas, les deux romans sont indépendants l’un de l’autre et peuvent être lus dans n’importe quel sens. À part une courte apparition de Cyrus et Grise du premier livre dans l’épilogue du second en guise de clin d’œil, les histoires et les systèmes de magie présentés n’ont que peu de liens.
En revanche, elles ont une structure similaire : deux adolescents vont se retrouver avec tout un continent à leurs trousses. Ici, il s’agit de Dragomira dite Mira, mécanomage de seize ans et archiduchesse des Cités Franches en fuite suite à un coup d’État et de Dague, voleur et espion du même âge vivant en Xamorée et ayant la particularité d’avoir le fantôme de la femme qui l’a élevé en guise de conscience mal embouchée. Dans l’univers d’Adrien Tomas, la Xamorée est le continent (fortement inspiré d’une Afrique idéalisée comme le Wakanda de l’univers Marvel) où se trouve l’arcanium, le minerai servant à alimenter et la magie et l’industrie de ce monde. Or son efficacité est fluctuante et semble liée à l’activité sismique du lieu. En fuyant ses poursuivants, accompagnée de Dague, Mira va s’enfoncer au cœur de la jungle et trouver la source du problème…
Certaines des faiblesses relevées dans le premier volume restent présentes, notamment un enchaînement de péripéties assez prévisible et une fin au bout de 600 pages plutôt abrupte. Comment ça, la grande terreur ouvre un œil avant de se rendormir ? Feignasse primordiale, oui ! En revanche, même si l’on reste dans le cadre d’un roman destiné avant tout à un public de collégiens et de lycéens, il ne manque pas de profondeur. En particulier, il présente différents systèmes politiques (géniocratie des Cités Franches, isocratie, oligarchie, etc.) et s’interroge sur les avantages et surtout les inconvénients de chacun, mais également sur les erreurs commises par leurs dirigeants et comment les éviter. Un point toutefois vient atténuer cette réflexion : les antagonistes principaux sont aussi manichéens que des « méchants » de Disney. Pour autant, j’ai encore une fois passé un excellent moment de lecture ponctué d’éclats de rire face à certains commentaires de Kimba ou de Cuthbert.


Dragons et Mécanismes
d’
Adrien Tomas
Éditions
Rageot

Lectures en vrac

En cette période estivale, j’ai, comme souvent, lu et relu, tout ce qui me tombait sous la main. De ma moisson depuis début juillet, voici quatre titres variés :

Contes de la fée verte

J’ai toujours aimé l’écriture de Poppy Z Brite et son horreur gothique teintée de romances. Si je préfère ses romans comme Âmes perdues ou Sang d’encre, ce recueil de nouvelles, Les contes de la fée verte (en VO le bien plus glauque Swamp fœtus) est une bonne introduction à son univers fantastique, très différent de ses œuvres plus récentes. J’ai une certaine tendresse pour des nouvelles comme Anges ou Prise de tête à New York car elles utilisent Ghost et Steve, mes chouchous depuis Âmes perdues. Mais d’autres sont également très belles comme La Sixième sentinelle ou Musique en option pour voix et piano. Toutes ne sont pas particulièrement remarquables : j’avoue ainsi avoir été déçue par Xénophobie, et la bêtise crasse de ses protagonistes. Mais elles ont toutes une petite mélodie macabre et douceâtre en elles qui vous ensorcèle.

Les contes de la fée verte
de Poppy Z Brite
Traduction de Jean-Daniel Brèque
Éditions Denoël

Un océan de rouille

Décidément, entre l’écriture de C. Robert Cargill et moi, le courant ne passe pas. Si j’avais été très déçue par sa nouvelle
Hell Creek, j’ai plus apprécié ce roman, sans pour autant être tombée sous le charme. Il faut dire que l’idée de rejouer Mad Max dans un univers où le Skynet et ses petites sœurs de Terminator ont gagné tourne assez vite au réchauffé. Le postulat de base donc est un monde post-apocalyptique où avec l’avènement des vraies IA et des robots, l’humanité est devenue obsolète et après une guerre de la chair contre la machine, a disparu ainsi que toute forme de vie biologique. Ayant transformé la Terre en gigantesque décharge, les formes de vie électroniques s’affrontent entre elles avec d’un côté les UMI, d’énormes intelligences collectives utilisant des robots de différentes formes comme « facettes » ou terminaux d’exécution, et des robots indépendants n’ayant pas rejoint l’Unité des UMI et survivants tant que leurs différentes pièces mécaniques ne sont pas usées. Nous suivons Fragile, une « aidante » c’est-à-dire un robot dévolu aux soins à la personne, qui depuis la disparition de l’Humanité survit en tuant les « erreurs 404 », les robots trop endommagés pour fonctionner de façon rationnelle, et en cannibalisant leurs pièces pour les revendre. Devenue elle-même une erreur 404, elle cherchera sa survie en accompagnant à travers l’Océan de rouille, des robots investis d’une mission sacrée.
Et… C’est là que le bat blesse. Au final, outre la Fragile franchement peu sympathique et ses flashbacks vers le passé,
cette quête robotico-mystique devient assez indigeste au final. Scénariste de films, C. Robert Cargill écrit ses romans comme des scénarios avec tous les retournements convenus dans un bon blockbuster hollywoodien et avec tous les défauts de ce genre d’œuvre. Si vous avez vu pléthore de films de cyborgs ou de films post-apocalyptiques des années 80 ou 90, Un Océan de rouille ne vous surprendra pas un seul instant. Sinon, jetez-y un œil.

Un océan de rouille
de
C. Robert Cargill
Traduction de Florence Dolisi
Éditions Albin Michel Imaginaire

The Haunting of Tram Car 015

Lu dans le cadre de la sélection pour les Hugo Awards 2020, cette histoire steampunk se distingue par son cadre et par les créatures impliquées. En effet, nous ne sommes pas à Londres ou Paris, mais au Caire en 1912. Devenue grande puissance technico-commerciale depuis que la magie et la collaboration avec les djinns sont devenues des faits reconnus, la métropole égyptienne s’agite alors que le droit de vote des femmes est en débat au Parlement. Pendant ce temps, nous suivons un vieux routard du ministère de l’alchimie, enchantements et entités surnaturelles et le novice sous ses ordres enquêtant sur la hantise d’une voiture de tramway aérien. De fil en aiguille, ils devront demander de l’aide à des sources inhabituelles pour comprendre quelle est la créature dans le Tram 015 et surtout comment s’en débarrasser avant qu’elle ne fasse d’autres victimes.
Si la trame
du récit est très convenue, l’originalité de cette histoire tient en sa localisation et dans la façon dont fonctionnent les différentes magies, ainsi que dans celle où humains, entités surnaturelles et automates coexistent plus ou moins de façon égalitaire dans la ville. Je ne connaissais pas P. Djèlí Clark comme auteur, mais je vais m’y intéresser de plus près.

The Haunting of Tram Car 015
de P. Djèlí Clark
Éditions Tor

Aposimz

Après Biomega et Blame!, j’ai voulu tenter la nouvelle série de Tsumohu Nihei. Quatre volumes plus loin, elle ne m’a pas enchantée. Pourquoi ? Tout simplement parce que c’est une énième déclinaison de sa thématique fétiche : l’interfaçage homme-machine et la survie dans un monde étrange où les règles évoluent constamment. Ici ce n’est pas un bâtiment géant comme dans Blame! mais un planétoïde artificiel où l’humanité aisée vit dans les entrailles du satellite et les plus pauvres sont rejetés à la surface et court le risque d’être transformés en marionnette (comprendre des espèces d’automates plus ou moins puissants suivant le mode de contamination). Lorsque son village de la surface est détruit par les soldats de l’Empire régnant au sous-sol, Essro se transforme volontairement en marionnette et va s’allier avec Titiana, venue d’encore plus en profondeur dans la planète pour se venger. L’histoire est bonne et intéressante, mais elle a un fort côté de déjà vu par rapport aux œuvres précédentes de Tsumohu Nihei qui fait que je n’ai pas accroché plus que ça. Le trait du mangaka est toujours aussi beau, mais l’image très claire (et justifiée par une planète glacée) peut gêner certains lecteurs plus habitués à des mangas plus contrastés.

Aposimz t.1 à 4
de Tsumohu Nihei
traduction de Yohan Leclerc
Éditions Glénat

Célestopol

La Lune à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Une ville sous un dôme avec ses canaux, ses palais, ses fastes et ses bouges. Un peuple bigarré d’humains, de chats et d’automates aux accents slaves. Telle est Célestopol, la ville qui sert d’écrin aux quinze nouvelles de ce recueil.
Dans Célestopol, Emmanuel Chastellière nous livre donc quinze vignettes à différentes périodes de ce qu’aurait pu être la vie sur la Lune dans une dystopie steampunk où l’empire russe a anéanti Bonaparte et où la Révolution d’octobre n’a jamais eu lieu. Si chacune des nouvelles est indépendante, elles sont classées par ordre chronologique des événements et certaines ne sont compréhensibles qu’en rapport avec les précédentes. Nous y retrouvons souvent les mêmes personnages : le duc régnant sur la ville lunaire, mais également des aventurières dont l’une accompagnée d’un ours sage et sentencieux, des escortes mécaniques ou un voleur bien entreprenant. Au fi
l des récits, Emmanuel Chastellière nous emmène découvrir toutes les strates de la société lunaire, de vieux baroudeurs gardant le barrage ou guidant les trains à l’extérieur du dôme protecteur, aux petits et grands bourgeois profitant de la beauté de la ville en passant par les étudiants, les ouvriers des niveaux souterrains ou le milieu interlope.
Attention toutefois, malgré tous leurs charmes ne vous attachez pas trop aux personnages. Que les histoires s’apparentent aux contes de fées, à la science-fiction pure, au fantastique ou au récit de mœurs, les quinze nouvelles de Célestopol ne sont pas des histoires heureuses. Les morts y servent souvent de chute, que
celle-ci soit flamboyante, déconcertante, tragique ou même mezzo voce.
Pourtant malgré ce ton mélancolique ou, peut-être à cause de lui, j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce recueil.

Célestopol
d’
Emmanuel Chastellière
É
ditions Libretto

Contes et récits du Paris des merveilles

Avec Contes et récits du Paris des Merveilles, Pierre Pevel revisite l’univers de sa trilogie (Les enchantements d’Ambremer, Le Royaume invisible et l’Élixir d’oubli), le temps de six nouvelles assez conséquentes. Deux sont de sa plume, Veni, Vidi, V et Sous les ponts de Paris. Et les quatre autres sont d’autrices et auteur invitées. Si certaines mettent en scène Louis Griffont, Isabel de Saint-Gil et les autres personnages de la trilogie initiale, la majorité présente des protagonistes originaux.
L’esprit tout en légèreté des romans est respecté avec toujours un savoureux mélange avec des
personnages historiques. Des races sous-exploitées dans la trilogie originale comme les elfes, les trolls ou les chats-ailés vont parfois se retrouver au premier plan avec un résultat délicieux. Le Moriarty imaginée par Bénédicte Vizier dans Une enquête d’Étienne Tiflaux, détective changelin est à cet égard une réussite absolue. Chaque nouvelle a sa propre voix et son propre ton : plus aventureux dans L’urne de Râ, plus mélancolique dans Les Portes de l’Outremonde et clairement humoristique dans Sous les ponts de Paris. Pourtant le livre dégage une harmonie réelle.
En comparant avec la trilogie initiale, ce format des nouvelles évite ce qui m’avait agacée alors, à savoir certaines longueurs et les apartés de Griffont en direction de son lectorat. Cette taille est finalement plutôt bien adaptée à cet univers.
La taille courte des textes permet d’explorer des vignettes intéressantes de ce Paris enchanté, et le passage d’un auteur à l’autre assez rafraîchissant. De plus, si vous n’avez pas lu la trilogie initiale, vous pourrez commencer par ce recueil sans être totalement perdus.

Contes et récits du Paris des merveilles
de Pierre Pevel, Catherine Loiseau, Benjamin Lupu, Sylvie Poulain et Bénédicte Vizie
r
Éditions Bragelonne