The Consuming Fire

S’il y a bien une chose que j’apprécie dans l’œuvre de John Scalzi, c’est la façon dont celui-ci arrive à surprendre son lecteur dans des paramètres convenus. Le dernier exemple en date The Consuming Fire en est un exemple flagrant. Reprenant l’intrigue quelques jours après la fin de The Collapsing Empire, nous y retrouvons nos personnages favoris — dont cette chère Lady Kiva aux manières tout aussi exquises en privé qu’en public — et un problème crucial pour l’empire : les routes spatiales d’un système à l’autre vont se fermer peu à peu. Comment Grayland II, nouvellement nommée à la tête de cet empire pourra-t-elle convaincre le Parlement, l’Église et les autres grandes factions de l’empire de se préparer à la catastrophe annoncée ? Par la raison ou en jouant la carte d’une foi étatique ? Les forces conservatrices de l’empire arriveront-elles à l’évincer pour maintenir le statu quo si profitable pour leur business ? Et si la solution venait de l’extérieur ?
Comme souvent dans les œuvres les plus récentes de John Scalzi, l’actualité du 21e siècle et le point de vue de l’auteur sur cette dernière sont profondément mêlés à l’intrigue de ce qui reste un space opera épique. En effet, la disparition des routes spatiales et l’incrédulité générale des membres de l’empire, fait notoirement pensé aux débats agitant les classes politiques et économiques sur le changement climatique que connaît actuellement la planète et sur la façon dont nous devrons y faire face. Et un élément – qui j’avoue m’a surprise, car je ne m’y attendais pas du tout sous cette forme remet sur le tapis la question des migrations.
Si toutefois, vous ne voulez absolument pas vous appesantir sur des considérations trop réalistes, The Consuming Fire est également fait pour vous. Son premier niveau de lecture ne manque pas d’action — entre une évasion dans une prison spatiale de haute sécurité et la découverte d’un système spatial oublié depuis 800 ans — d’humour avec notre Grayland II toujours aussi peu protocolaire, et plus assurée dans son rôle d’emperox que dans son rôle de séductrice, et de variété. Le seul reproche que je lui ferais est le même que j’ai fait à son prédécesseur : The Consuming Fire est trop court et s’achève alors que l’on voudrait en savoir plus.

The Consuming Fire
de John Scalzi
Editions Tor

Fil rouge 2018 : Le dragon ne dort jamais

Avec comme thème du Fil rouge 2018 pour octobre, le dragon, et comme auteur choisi, Glen Cook, vous auriez pu vous attendre à une histoire de fantasy comme celles que l’auteur narre dans La Compagnie noire ou Les Instrumentalités de la nuit. Eh non… Le dragon ne dort jamais est un pur roman de space opera. Assez étonnant d’ailleurs dans la bibliographie de Glen Cook.
Le dragon du titre est le nom donné par Tortue, alias Kez Mafaele un guerrier Kieu, à l’empire humain qui a étendu sa domination dans tout l’espace Canon à travers ses Vaisseaux-Gardiens qui traquent leurs ennemis sans pitié sur l’ensemble du Réseau.
Bien que ce soit du space opera, la partie science de la science-fiction n’est pas ce qui intéresse Glen Cook. Comment et pourquoi certains Vaisseaux-Gardiens accèdent à la conscience, puis très vite à la folie ? Comment des espèces respirant du méthane et d’autres respirant de l’oxygène peuvent communiquer entre elles et simplement s’identifier mutuellement comme des êtres vivants ? Mystère pour le lecteur. D’où vient l’humanité ? Qu’est-ce que le Réseau qui permet de se déplacer plus vite que la Lumière ? Tel est le mystère pour les personnages du livre que ceux-ci soit des humains, des copies d’humains, des artificielles créés en laboratoire, des intelligences artificielles ou des extra-terrestres (dont le fameux Tortue). Quand un métamorphe d’une espèce censément disparue depuis belle lurette se balade sur le Réseau, les Vaisseaux le prennent en chasse et tombe dans un piège avec un niveau de complexité jamais atteint en quatre mille ans.
Comme souvent chez Glen Cook, l’histoire n’est pas simple à suivre. On passe d’un personnage à l’autre, d’un environnement à l’autre en se demandant où l’auteur va nous emmener. Comme dans La Compagnie noire, dans Le dragon ne dort jamais il n’y a pas d’innocent — sauf peut-être Dame Minuit et Placidia, pourtant certains personnages sont attachants. Les doutes de Tortue le rendent plus humain que la plupart des humains qu’il côtoie et combat. Le Belligérant forcé de remettre peu à peu en cause ses certitudes et de lutter contre la folie qui s’insinue dans son Vaisseau m’a aussi émue sur la fin. Et d’un bout à l’autre, la pugnacité et la rage du lieutenant Jo Klass m’a particulièrement plu.
En revanche, à la différence des autres livres de Glen Cook parus en France, Le dragon ne dort jamais ne fait pas parti d’une série. Du coup, il est trop dense, il y a trop d’action condensée dans moins de 500 pages que les concepts peuvent paraître nébuleux à qui n’est pas habitué au space opera ou qui est trop fatigué par une journée de travail pour se concentrer et se souvenir de qui est qui par rapport à qui. Prenez le temps de le lire ou de le relire. Je vous assure qu’une fois fini, vous vous surprendrez à y repenser longtemps après.

Le dragon ne dort jamais
de Glen Cook
Traduction de Frank Reichert
Éditions L’Atalante

The Soldier

J’ai souvent vu passer le nom de Neal Asher en science-fiction, mais hormis Grindlinked, lu au moment de sa sortie et oublié depuis, je ne m’étais jamais plongée dans son œuvre. Quand Netgalley proposa The Soldier en lecture avancée, je fus suffisamment intriguée pour tenter l’aventure.
Comme Grindlinked, et d’après Wikipédia quatorze autres romans et de multiples nouvelles, The Soldier se situe dans l’univers de Polity. Si vous le connaissez bien, vous y trouverez vite vos marques, même si Ian Cormac n’est plus du tout présent dans ce livre. Si vous n’avez lu aucun livre dans cet univers, ou si comme moi vous avez quasiment tout oublié, pas de panique. The Soldier est le premier volume d’une nouvelle série, Rise of the Jain, et semble se situer quelques siècles après les autres. Les différents protagonistes (humains, IA, extra-terrestres ou mélange de deux ou trois catégories) sont présentés en préambule du roman, juste avant un lexique expliquant certains concepts. De plus, tout au long du livre, les explications d’une particularité ou d’un point d’histoire arrivent pour mettre au courant tel ou tel personnage de ce qu’il s’est passé en son absence sans que cela ne soit fait de manière trop lourde. Une phrase bien placée suffit parfois à comprendre un élément présenté trois pages auparavant.
Et l’histoire de The Soldier ? Accrocheuse est le seul mot qui me vient à l’esprit. Je ne suis pas particulièrement friande de science-fiction militaire et pourtant cette histoire narrant les préparations d’une guerre spatiale d’une ampleur encore non mesurée m’a séduite. Même si je dois reconnaître avoir survolé les descriptifs de combats stellaires quitte à revenir quelques pages en arrière si besoin.
La variété des points de vue m’a plu. Nous avons des humains (Cog, Trike, Ruth, Orlandine), des IA (Earth Central, Angel, Pragus, The Wheel), des extraterrestres (Dragon, The Client, les Pradors). Chacun a son propre agenda, ses propres peurs et ambitions, ses propres sentiments. Et étrangement, ce ne sont pas forcément les humains les plus proches des lecteurs. J’avoue avoir eu un petit coup de cœur pour Bludgeon et Cutter, deux drones de combats vétérans reconvertis dans la construction de mégastructures stellaires. L’histoire concentrée sur quelques mois trouve son origine cinq milliards d’années auparavant lorsque les Jains, race d’extraterrestres si belliqueux que même leurs reliques abandonnées peuvent détruire des civilisations, ont disparu. Sauf que… de vieilles IA se réveillent et des armes antiques refont leurs apparitions.
Malgré l’ampleur épique du récit, le changement permanent de points de vue dans The Soldier apporte la touche personnelle qui permet au lecteur de s’attacher à l’histoire et à ses personnages. Que ce soit Trike au bord de la folie cherchant sa femme Ruth ou The Client seule survivante de sa race à la poursuite de ses origines, tous aident le lecteur à s’ancrer dans cet univers si loin du nôtre.
Et du coup, je vais peut-être relire Grindlinked et d’autres histoires du Polity.

The Soldier
de Neal Asher
Éditions Skyhorse

Fil rouge 2018 : Dune

En ce mois de juin orageux, la thématique du fil rouge apparaît un peu décalée. Ce n’est pas grave, arpentons le sable pour nous sécher avec une saga mythique de la science-fiction : Dune de Frank Herbert.
Comment parler d’un livre qui vous a fait découvrir un genre littéraire entier ? Comment aborder une série de romans qui vous tient tellement à cœur que vous les avez lu une bonne vingtaine de fois pour les plus anciens ? C’est l’exercice difficile auquel je me livre dans ces lignes, soyez indulgents. Vous l’aurez compris, Dune et ses suites écrites par Frank Herbert (Le Messie de Dune, Les Enfants de Dune, L’Empereur-Dieu de Dune, Les Hérétiques de Dune, La Maison des Mères) occupent une place à part dans ma bibliothèque et dans mon cœur de lectrice. Je l’ai découvert à 10 ans avec la première édition de poche en français. La couverture de Suidmak et ce visage aux yeux bleus sur bleus m’a attirée et je me suis laissée happer par l’écriture. Depuis, je le relis régulièrement, en redécouvrant à chaque fois quelque chose de neuf au creux de ses lignes. Grâce à Dune, j’ai découvert la littérature russe, les tragédies grecques, je me suis sensibilisée à l’écologie et à la politique. Et j’ai surtout entamé avec ce livre ma longue histoire d’amour avec la science-fiction grâce à laquelle vous lisez ces lignes.
Dune, le premier roman, est l’histoire d’une tragédie (un duc trahi sur une planète hostile) et de la vengeance menant son fils adolescent au trône de l’Empire galactique. Le deuxième roman, Le Messie de Dune, narre la fin d’un règne et montre comment lorsqu’on mêle politique et religion, tout s’emballe et mène au désastre. Le tout au milieu d’intrigues de Palais n’ayant rien à envier à Shakespeare. Chaque livre, chaque cycle de cette série aborde des thèmes forts : l’écologie, la survie de l’espèce, l’addiction aussi bien au niveau de l’individu que de la structure économique (il suffit de remplacer « Épice » par « pétrole » ou « nucléaire » pour reconnaître dans les problèmes de l’Empire des échos de notre monde actuel), la prédestination face au libre arbitre, la place de l’éducation, etc. Pour autant, Dune et les autres romans écrits par Frank Herbert ne sont pas des pensums. Les personnages sont tous – à l’exception notable du baron Harkonnen et de Wensicia Fenring – très attachants, même les plus effrayants ou les plus tordus d’entre eux. L’action est également bien présente, même dans le livre le plus intimiste de la série (L’Empereur-Dieu de Dune), au point que je ne m’y ennuie jamais que ce soit en relisant en français ou en anglais. J’aime aussi beaucoup les Appendices (à la fin de Dune et du Messie de Dune) qui expliquent le monde où l’histoire commence : lexique et glossaire des personnages, mais également écologie de Dune et place de la religion dans l’Empire.
Si vous lisez les six romans (sept en français, car Dune a été divisé en deux tomes), vous vous embarquez pour 15 000 ans d’histoire, avec parfois de grands sauts temporels d’un livre à l’autre. Et pourtant, vous ne serez jamais déstabilisés. Mon seul regret est que la mort a interrompu Frank Herbert alors qu’il donnait une nouvelle direction à sa saga. Et les livres écrits par son fils et Kevin Anderson, me direz-vous ? Faites-vous votre propre opinion. Personnellement, j’ai lu les deux premiers, et je n’ai pas reconnu les personnages que Frank Herbert m’avait fait aimer ni retrouvé la puissance évocatrice de la saga originale. Je préfère considérer qu’ils n’existent pas, ce que d’autres font très bien avec les films (déjà sorti ou à venir) et la minisérie.
Dune n’est pas un livre facile à aborder. Soit on entre dedans et on se laisse porter, soit on reste hermétique à la lecture des premiers chapitres. Dans ce deuxième cas, faites l’effort d’aller un peu plus loin. Comme le plus précieux des joyaux, Dune dévoile tout son éclat et sa richesse après quelques efforts.

Dune de Frank Herbert
Éditions Berkley
Traduction de Michel Demuth
Éditions Presse Pocket*

*Il y a de nombreuses autres éditions du livre tant en français qu’en anglais, certaines nettement plus récentes, mais j’ai préféré indiquer celles en ma possession.

Children of Time

Cela faisait très longtemps que je n’avais pas lu un space opera et un planet-opera de la qualité de Children of Time d’Adrian Tchaikovsky. Original, il a même réussi à me faire sentir plus proches des personnages non humains malgré nos différences physiques et de communication évidentes que des personnages humains, sauf peut être Isa Lain la chef ingénieure qui semble être la seule à savoir réagir et prévoir sans tout casser au passage.
L’histoire commence dans les dernières heures de l’humanité telle que nous la connaissons. Fracturée, elle s’aventure dans l’espace en terraformant les planètes et le Dr Kern veut y ajouter une espèce intelligente prête à servir l’homme quand il reviendra : des singes. Malheureusement, les singes n’atterriront jamais sur le vert paradis fait pour les accueillir à la différence du nanovirus chargé de les rendre intelligents. Une attaque d’une autre faction prônant la non-manipulation de la nature détruit la station d’observation à l’exception d’un satellite et du Dr Kern, placée en suspension. Des millénaires plus tard, les derniers survivants d’une humanité dévastée par la guerre arrivent sur cette planète. Celle-ci est occupée par une espèce intelligente et le Dr Kern, croyant qu’il s’agit de ses singes, les protège à tout prix. Qui va survivre à cette impasse ?
Dans Children of Time, Adrian Tchaikovsky présente en parallèle l’histoire des derniers humains, et celle des habitants de la planète en suivant principalement trois lignées : Portia, Bianca et les mâles Fabian. Cette partie est particulièrement intéressante, car on se dit – tient là la planète a quitté le Moyen-âge pour la Renaissance, tiens là elle fait sa Révolution industrielle, tiens voici son Mai 68, et voilà la conquête spatiale. Tout en ayant des différences marquantes avec l’histoire terrestre. Ainsi, il n’y pas une espèce intelligente, mais plusieurs (dont des crevettes dans l’océan que nous suivons peu, car détachées des problèmes de la surface), l’atmosphère plus riche en oxygène et plus inflammable est moins propice au développement de la métallurgie et de l’électronique telles que nous les connaissons, et comble de la difficulté à la différence des humains les espèces intelligentes ne communiquent pas avec la voix et très peu avec l’écriture, mais à travers des odeurs, des postures des vibrations et par la transmission de savoirs directement dans le matériel génétique.
Cetensemble fait de Children of Time un livre très original et particulièrement agréable à lire. La conclusion, logique pourtant dans cet univers, est particulièrement surprenante et rafraîchissante. Et à mille lieues des space operas militaires qui envahissent la science-fiction actuelle.

Children of Time
d’Adrian Tchaikovsky
Éditions Pan Macmillan

Pour le #100defislecture2018 de Dame Ambre : 53 points avec celui-ci.

The Collapsing Empire

Après un polar futuriste réussi, Locked In (paru chez L’Atalante sous le nom Les Enfermés), John Scalzi revient avec The Collapsing Empire à ses premières amours : le space opera. Situé dans un univers différent de celui de sa saga entamée avec Le Vieil homme et la guerre, ce roman est le premier d’une longue série (avec le deuxième volume The Last Emperox attendu pour l’an prochain), toute aussi pleine d’humour et de piques bien senties sur notre propre culture économico-politico-religieuse. Ici, dans un futur lointain, l’Humanité a perdu tout contact avec la Terre. Elle a construit un empire galactique en s’appuyant sur un courant spatial permettant de contourner la barrière physique de la vitesse-lumière. Sauf que ce courant est un phénomène naturel que l’Humanité ne maîtrise pas. Quand certaines de ses branches disparaissent coupant ainsi des systèmes stellaires entiers du reste de l’empire, elle ne peut rien faire pour les retrouver. À l’heure où un nouvel Emperox monte sur le trône, c’est l’ensemble du courant qui s’apprête à changer de route, laissant l’humanité à sec sur les bas-côtés spatiaux, chacun dans son système. Comment s’y préparer ? Comment éviter les profiteurs qui chercheront à s’enrichir avec cette catastrophe annoncée ? Comment gérer l’inertie naturelle des bureaucrates et autres tenants de la politique de l’autruche ? Telles sont les questions abordées par The Collapsing Empire. En revanche, les réponses viendront dans un second tome.
J’ai adoré lire The Collapsing Empire. Les personnages sont attachants, particulièrement Lady Kiva et ses manières si raffinées. L’histoire est à la fois prenante et très drôle, avec comme souvent chez John Scalzi une résonance assez forte avec l’actualité du moment. Oui, mais… Le livre s’achève là où tout commence. Et il faudra attendre la suite pour savoir de quoi il retourne exactement. Avouez que c’est particulièrement frustrant.

The Collapsing Empire par John Scalzi
Editions Tor