Gravité à la manque

Dans le cadre de lecture en duo sur un groupe Facebook d’amateurs de l’imaginaire, je me suis plongée dans Gravité à la manque de Georges-Alec Effinger. Ou plutôt replongée vu l’antiquité de mon livre. Si vous préférez l’acheter neuf, la trilogie complète et les nouvelles liées ont été rééditées par Mnémos dans le recueil, Les Nuits du Boudayin.
Mais revenons sur Gravité à la manque. Il s’agit donc du premier tome d’une trilogie de polar cyberpunk, mettant en scène Marîd Audran, privé dans le Boudayin, le quartier rouge d’une cité moyenne orientale jamais nommé au bord du désert. Dans ce lieu de perdition, il navigue entre les petits truands, les bars et les prostituées de tout genre sans arme à feu ni augmentation cybernétique. En effet, dans ce Moyen-Orient futuriste, les gens sont presque tous câblés avec une prise directe dans le cerveau où brancher des « papies » et des « mamies ». Les « papies » sont des assistants — connaissance instantanée et temporaire d’une langue étrangère, d’une compétence ou suppression temporaire de la fatigue par exemple ; les « mamies » sont des modules qui plongent le porteur dans une personnalité artificielle qu’elle soit enregistrée à partir d’un être vivant ou reconstituant un personnage imaginaire (comme Scarlett O’Hara d’Autant en emporte le vent).
Quand un soir, un de ses clients potentiels est tué par un individu se prenant pour James Bond, il va devoir enquêter, aller à l’encontre de ses principes et bouleverser sa vie.
Écrit trois ans après Neuromancien, Gravité à la manque est un classique du genre cyberpunk. C’est surtout un excellent polar pour qui aime les Série Noire ou les romans de Raymond Chandler ou Dashiel Hammett. Marîd Audran a tout du détective privé désabusé hollywoodien.
À quelques détails prêts, il vit dans un futur biomécanique, et est un Algérien de culture musulmane (à défaut d’être pratiquant) dans une ville cosmopolite plongée dans cette même culture. Comme le définit Jean, mon compagnon de lecture : « Georges Alec Effinger rend le genre abordable, mais sans en tomber dans ses travers. » Et en effet, les explications techniques sont limitées au strict nécessaire, et la narration tient plus du genre policier qu’autre chose. Outre Marîd, Gravité à la manque dépeint une ville peuplée de personnages hauts en couleur et d’origine plus que variée. En quelques lignes, l’auteur en fait un portrait croqué sur le vif de la plupart d’entre eux. Si les digressions peuvent perdre le lecteur dans les premiers chapitres le temps que l’enquête se cristallise, elles donnent également le temps à l’histoire de prendre son rythme : nonchalant au début, frénétique en plein cœur de l’action, avant de revenir à un calme mélancolique en guise de conclusion. Le choix de la traduction des proverbes arabes ou swahilis, ou des extraits du Yi-King et la ritournelle incessante du Boudayin — « Les affaires sont les affaires… L’action, c’est l’action. » – font également partie de la musicalité propre de ce roman qui vous entraîne jusqu’au bout. Et qui ravira tout autant les amateurs de science-fiction que ceux de polars classiques.

Gravité à la manque
d
e Georges Alec Effinger
traduction
de Jean Bonnefoy
Éditions
Denoël

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