Station Eleven

Que se passe-t-il après la fin du monde ? Comment des gens ordinaires vivent-ils la fin de tout ce qu’ils connaissaient et s’adaptent à un nouveau monde quitte à s’y recréer une nouvelle vie ? C’est certes l’un des thèmes les plus classiques de la science-fiction, mais dans Station Eleven, Emily St. John Mandel y apporte une réponse originale et chorale sans jamais faire intervenir un scientifique contrairement au film catastrophe de base. Si la station du titre n’est qu’un lieu imaginaire et le titre d’une bande dessinée accompagnant certains de ses personnages, ce roman prend un prisme intéressant pour narrer cette histoire entre Toronto et la Virginie : la création artistique et la culture, maillon « non-essentiel » de la vie et pourtant ô combien indispensable.
Tout commence quelques heures avant la fin du monde proprement dite, sur une scène à Toronto. Là, en pleine représentation du Roi Lear, l’acteur principal fait une crise cardiaque sous les yeux de Kirsten, une toute jeune actrice à qui il vient d’offrir les BD Station Eleven. Ancien paparazz
o et élève infirmier, Jeevan n’arrive pas à le sauver.
Vingt ans plus tard, la catastrophe a eu lieu, une épidémie de grippe foudroyante a éliminé en moins d’une semaine 99 % de la population mondiale. Kirsten a survécu et joue toujours Shakespeare au sein d’une troupe d’acteurs et de musiciens sillonnant la région des Grands Lacs entre le Canada et les États-Unis. Elle va se trouver confrontée à un prophète dangereux, mais avec lequel elle partage de nombreux points communs.
Par petites touches, Emily St.John Mandel dresse le portrait d’un nouveau monde en montrant différents personnages dans leurs vies d’avant, au moment de la catastrophe et pour les survivants, dans leurs vies actuelles. Tous ont un point en commun : elles et ils ont connu Arthur, l’interprète fatigué du Roi Lear. Ex-femmes, meilleur ami, enfants, simples personnes croisées dans sa vie professionnelle, leur rencontre avec Arthur les a marqués, mais a également défini leur vie post-épidémie. Le parcours de Kirsten et de sa troupe pour aussi mouvementé qu’il est ne sert que de fil rouge entre chacun d’entre eux, jusqu’à la conclusion qui permet de comprendre qui est qui.
Bien qu’écrit en 2013 avant la pandémie actuelle, Station Eleven est un roman particulier à lire en 2021. Plein de mélancolie, il fait à chaque fois la comparaison entre le monde d’avant et le monde d’après sans espoir de retour en arrière. Et pourtant, une douce musique imprègne le texte et l’on se retrouve à tourner les pages presque sans en apercevoir. Ce ne sera pas un roman que je relirais, mais j’ai pris plaisir à le découvrir et à en découvrir l’autrice.

Station Eleven
d’Emily St.John Mandel
Traduction de Gérard de Chergé
Éditions Rivages

Gnomon t.1

Une couverture bleue avec un requin nageant au-dessus des ruines d’une ville. Avec Gnomon de Nick Harkaway, Albin Michel Imaginaire nous proposerait-il un autre titre post-apocalyptique après La Cité de l’orque ou Le Livre de M ? Eh non ! Si vous deviez absolument rapprocher ce nouvel ouvrage d’un livre déjà présent dans la collection, il faudrait plutôt chercher de Terminus, autre polar d’anticipation, exigeant pour le lecteur.
Du moins c’est ce que la lecture de ce premier tome peut laisser présager. En effet, le roman de Nick Harkaway étant tellement touffu, l’éditeur a choisi de le séparer en deux volumes à un mois d’écart.
Au premier abord donc, Gnomon nous transporte dans un Londres post-Brexit. La vénérable monarchie parlementaire n’est plus, remplacée par une démocratie totale s’appuyant sur une surveillance généralisée de la population : le Système.
Dans ce contexte, lorsqu’une suspecte meurt au cours de son interrogatoire, se plonger dans sa mémoire pour trouver où le processus a dérapé. Sauf que… Elle se trouve confrontée aux souvenirs de trois vies différentes, dont aucune ne peut être celle de la morte : un trader grec obsédé par un requin, une alchimiste ex-amante de Saint Augustin enquêtant sur un meurtre en chambre close et un vieux peintre éthiopien sortant de sa retraite pour prendre la direction artistique d’un jeu massivement multijoueurs. Quel rapport entre ces trois vies ? Et entre ces souvenirs et son enquête ?
Dans Gnomon, Nick Harkaway ne fait aucun cadeau à son lecteur. Et ne prend aucun raccourci. Chaque tranche de souvenir étant à elle seule de la taille d’une petite novella, et chacune aborde des thématiques différentes (excès de la financiarisation à outrance, société de surveillance, libre arbitre contre prédestination, rapport entre le créateur et son œuvre…) avec une personnalité et un ton propre. Les lecteurs du blog ne seront pas surpris d’apprendre qu’Athénaïs l’alchimiste a ma préférence. Et après chaque passage, vous vous retrouverez comme Mielikki Neith étourdie par cette surcharge d’information. Peu à peu des points communs émergent, des signes se répondent. D’un souvenir à l’autre, mais également dans le Londres servant de cadre à cette histoire… Voire encore plus loin dans le temps ou l’espace ? D’autant que Nick Harkaway est aussi très joueur. D’entrée de jeu, il ouvre son roman sur un message codé. Si vous êtes adepte de cryptographie, vous allez vouloir le décrypter, d’autant qu’il parsème son texte d’indices, ou de fausses pistes, sur la façon de le résoudre. Même si cette énigme n’est pas centrale pour comprendre et apprécier l’histoire, c’est un niveau supplémentaire qui en séduira plusieurs. Toujours est-il qu’à la fin du premier volume de Gnomon, vous aurez encore plus de questions qu’au début. Mais surtout une impatience : lire la suite et découvrir comment tout ce puzzle littéraire fascinant s’assemble. En espérant qu’une seule chose : ne pas être déçue par l’image finale. Rendez-vous dans un mois ?

Gnomon t.1
de Nick Harkaway
Traduction de Michelle Charrier
Éditions Albin Michel

My Broken Mariko

Pour la première chronique manga de 2021, penchons-nous sur un titre qui est à la fois un coup de poing violent et un vrai coup de cœur. Et pourtant… A priori, My Broken Mariko de Waka Hirako, en étant ancré dans le réel et en parlant de sentiments n’avait qu’une chose pour me plaire : le fait qu’il se tienne en un seul volume. Malgré tout, reçu en version numérique via un service de presse, je me précipiterai chez mon libraire dès sa sortie pour l’acheter en format papier et le relire.
En quoi consiste My Broken Mariko ? C’est une histoire d’amitié, une histoire de deuil, une histoire de violence, une histoire triste et une histoire pleine de vie.
Tout commence à Tokyo, un midi quand Tomo déjeunant dans un restaurant de nouilles apprend à la télévision la mort de sa meilleure amie, Mariko. Bouleversée, elle décide pour lui rendre hommage de s’emparer de l’urne contenant ses cendres et s’engager dans un voyage improvisé. Direction la mer, et plus particulièrement un lieu où, adolescentes, elles rêvaient toutes deux de se rendre. Au récit de ce voyage se mêlent ses souvenirs de Mariko : depuis leur première rencontre à l’école jusqu’à leurs derniers rendez-vous et SMS, que ceux-ci soient joyeux, tristes ou énervants. Peu à peu, l’histoire de la défunte se dévoile : victime depuis l’enfance de violences, y compris sexuelles, elle n’a jamais réussi à prendre confiance en elle et s’est raccroché tant que possible à la seule relation saine de son entourage, prenant partiellement la place de sa mère : Tomo. Et pourtant, celle-ci a visiblement aussi ses propres failles. Coincée dans un travail qui l’ennuie avec une hiérarchie qu’elle ne respecte pas, Tomo fume comme toute une caserne de pompiers, boit et n’hésite pas à jouer des poings pour protéger Mariko que celle-ci soit vivante ou plus tard morte.
À travers les vies de Mariko et de Tomo, Waka Hirako arrive à dresser deux beaux portraits de femmes, touchants, à l’opposé l’une de l’autre, mais terriblement complémentaires. C’est d’ailleurs l’un des récits d’amitié féminine les plus réalistes que j’ai lus récemment en fiction. En s’interrogeant sur les raisons de la mort de son amie, Tomo va se demander ce qu’elle aurait pu faire pour la sauver, malgré des blessures trop anciennes, trop intimes et beaucoup trop nombreuses. Ce voyage et ses multiples péripéties lui permettront de faire son deuil, mais également de gagner en stabilité intérieure au lieu de ne s’appuyer que sur une assurance de façade.
Malgré la thématique, Waka Hirako ne joue pas la carte larmoyante. Tomo est tellement vive et maladroite, à fleur de peau et en même temps déterminée, qu’elle arrive souvent à faire sourire voire rire le lecteur avec ses aventures. Outre le scenario en lui-même, j’ai particulièrement aimé le style de la mangaka qui est à la fois très fin dans le tracé des visages, plein de peps pour les scènes d’action, et tout en suggestions et évocations pour les passages les plus durs de la vie de Mariko.
En plus de My Broken Mariko, ce recueil comprend également Yiska, la première histoire publiée de Waka Hirako, un western sobre sur l’identité et la transmission de savoir, ainsi qu’une petite vignette revenant sur Tomo et Mariko à la fin de leur adolescence.

My Broken Mariko
de Waka Hirako
Traduction d’Alex Ponthaut
Éditions Ki-Oon

À la pointe de l’épée

Quel bel ouvrage ! Une couverture soignée, un choix de couleur à dominante bordeaux et or, une belle épaisseur, un papier souple au grain très agréable sous la peau, quoiqu’un peu fragile pour qui tourne les pages vite… Cette réédition de À la pointe de l’épée d’Ellen Kushner est décidément un bien beau livre de ceux que l’on exhibe fièrement dans les rayons de sa bibliothèque. Ou qu’on laisse traîner sur la table basse pour montrer l’étendue de son érudition. Cette version reprend le roman déjà traduit en 2008, déjà par Patrick Marcel, et y ajoute les nouvelles dans le même univers ayant comme personnage principal Richard Saint-Vière, ainsi que des courriers fictifs entre certains personnages secondaires apportant à chaque fois un éclairage différent sur le couple formé par le bretteur Richard Saint-Vière et son mystérieux compagnon, Alec.
Avant même d’entrer dans l’histoire, sachez que le langage choisi par Ellen Kushner est un régal pour les yeux, extrêmement bien restitué à la traduction. Le style évoque les romans, les pièces de théâtre et les lettres tels qu’ils pouvaient s’écrire au XVIe ou au XVIIe siècle. Sachez également qu’il n’y a aucun élément de fantasy ou de fantastique dans À la pointe de l’épée. Le seul aspect imaginaire est le monde lui-même où se passe l’histoire, c’est-à-dire la Ville sans nom et les territoires l’environnant. Tout le reste, même si l’époque n’est pas clairement indiquée, pourrait se situer dans n’importe quelle grande ville d’Europe à une période où l’escrime était encore une pratique courante, soit en étant large du XVe au XVIIIe siècle. Que ce soit la noblesse de la Colline ou la populace des bas-fonds des Bords-d’Eaux, aucun d’entre eux n’est affublé de pouvoirs magiques ou de malédictions particulières. Et tous pourraient se glisser sans effort dans un texte de Marivaux, Balzac ou Dumas.
L’ensemble composé du roman lui-même  et des quatre nouvelles qui l’accompagnent (Un jeune homme de mauvaise vie, Au temps où j’étais brigand, Le bretteur qui n’était pas la Mort, Le Duc des Bords-d’Eaux et Cape-Rouge) compose un portrait par petites touches de Richard Saint-Vière de son enfance campagnarde à la pleine maturité de son art. Le roman présenté par l’autrice comme un « mélodrame de mœurs » met certes en scène un bretteur et son amant, mais les combats à l’épée et l’amour ou le désir qui lient les deux hommes passent au deuxième plan derrière la description du monde où ils évoluent et des jeux de pouvoir qui se nouent et guident leurs destins aussi bien sur la Colline que dans les Bords-d’Eaux. Moins que l’intrigue, assez décousue pour être lue à la manière d’un feuilleton, c’est la galerie de personnages présentée qui va séduire le lecteur. Aucun n’est franchement bon, ni franchement mauvais, et surtout pas les deux héros principaux. Tous se croient plus intelligents et retors qu’ils ne le sont réellement. Un à un, ils se feront piéger par leurs sentiments et le sens du devoir lié à leur position dans la société. Toute la saveur du livre va se situer dans les non-dits et les allusions des personnages. Ainsi, hormis une mort parfaitement incompréhensible à la fin de Au temps où j’étais brigand, aucune scène ne choque réellement le lecteur. On y parle de sang, de stupre et d’autres perversions, mais sans jamais l’étaler au grand jour. Chez Ellen Kushner, nous sommes entre gens de bonne compagnie : la cruauté, l’envie ou la passion avancent à pas feutrés pour ne pas effaroucher le lecteur. Ou le régaler par son sens de la nuance.
Des différentes nouvelles présentées, si Au temps où j’étais brigand et Le bretteur qui n’était pas la Mort sont parfaitement oubliables, les trois autres sont intéressantes. Un jeune homme de mauvaise vie et  Le Duc des Bords-d’Eaux servent de prologue et d’épilogue parfaits au roman lui-même. Et Cape-Rouge ajoute une touche fantastique à la Maupassant ou la Poe qui conclut rondement ce livre. À savourer en prenant tout son temps avant de le ranger bien en lumière dans sa bibliothèque.

À la pointe de l’épée
de Ellen Kushner
traduction de Patrick Marcel
Éditions ActuSF

N.B. : Cette chronique est précédemment parue dans le n°97 de Bifrost.

Roma Eterna

Et si nous venions de fêter la nouvelle année 2774 ? Et si l’Empire romain ne s’était pas effondré, mais avait perduré au moins jusqu’au XXe siècle ? C’est le postulat que Robert Silverberg utilise pour son uchronie, Roma Eterna (ou Roma Æterna dans la traduction française), une collection de nouvelles sur ce thème écrites au film des ans et rassemblées dans un même recueil en 2003. Chacune d’entre elles s’intéresse à une période différente de l’Histoire et souvent à une partie différente de l’Empire même si tous les regards se tournent toujours inévitablement vers l’éternelle Rome. Le prologue, simple discussion entre érudits, nous montre le point de divergence choisi : Moïse n’a pas réussi à traverser la Mer rouge et les Hébreux ne sont qu’une peuplade parmi d’autres de l’Égypte. Le monothéisme ne s’est pas développé hors de leur rang et donc plus tard, le christianisme n’a pas envahi l’Empire. Et la morale judéo-chrétienne n’aura jamais cours. Ce qui dans les histoires à venir apparaît clairement dans les relations des personnages entre eux.
With Caesar in the Underworld s’intéresse sur le ton du polar aux bas-fonds de Rome alors que la division entre Empire de l’Ouest (avec Rome pour capitale) et Empire de l’Est (avec Byzance) est déjà actée, mais où les deux moitiés s’entendent encore suffisamment pour que les Romains de l’Est aident ceux de l’Ouest à repousser définitivement les barbares.
A Hero of the Empire change de ton. Sous forme d’une longue lettre à mi-chemin entre le récit de voyage et la plaidoirie, cette nouvelle raconte comment un homme à la vie trop dissolue pour la cour de l’Empereur se retrouve en exil à La Mecque. Là, il se lie avec les notables locaux pour éliminer un jeune marchand charismatique un peu trop zélé dans son prosélytisme du monothéisme. Et qui, selon lui, à terme menacerait la stabilité de l’Empire. The Second Wave nous fait faire un bond de cinq siècles et traverser un océan. À travers les yeux d’un jeune légat, nous assistons à la deuxième tentative de conquête dans un univers hostile et totalement étranger aux habitudes de la légion. Entre récit de voyage et histoire militaire, ce court texte est celui qui offre le plus de dépaysement à son lecteur.
Waiting for the End est le récit mélancolique des derniers jours de l’Empire romain d’Occident. Épuisé par les conquêtes du précédent texte, et en proie à une guerre fratricide entre Grecs et Romains, l’Empire s’effondre sous les yeux d’un secrétaire de l’Empereur pris entre plusieurs loyautés.
Trois siècles plus tard, An Outpost of the Realm nous offre pour la première fois le point de vue d’une femme. Nous sommes dans la peau d’une noble veuve vénitienne (longtemps sous la partie byzantine de l’Empire) qui doit se faire à l’hégémonie de Rome dans l’Empire alors que le nouveau proconsul envoyé dans sa ville est si séduisant. Ici, c’est par petites touches que l’uchronie se fait sentir : la liberté de ton et d’action de la veuve, les différents cadeaux et récits de voyages du proconsul… Un intermède plus calme, mais très agréable. Contrairement à Getting to know the Dragon qui est, à mon goût, la nouvelle la moins intéressante du récit. Elle n’a pour seul mérite que de nous faire passer l’équivalent dans cette trame temporelle des Grandes découvertes et des Lumières d’un seul coup, sans oublier une description clinique des horreurs commises durant la rencontre avec les « bons sauvages ». The Reign of Terror est lui un texte haletant et dur sur la façon dont l’Empire doit se maintenir coûte que coûte malgré la folie de ceux qui le dirigent. Via Roma, écrit comme le journal de voyage d’un jeune lord britannique, en est le pendant. En nous mettant dans le rôle d’un ingénu découvrant l’Italie et les mœurs de la haute société romaine, il nous fait vivre les derniers jours de l’Empire et l’instauration de la Seconde République. Tales from the Venia Woods en prend la suite avec un conte de fées crépusculaire au plus profond de la forêt autrichienne et la fin de celui qui fut le dernier Empereur. Enfin To The Promised Land nous ramène aux Hébreux d’Égypte et à leur rêve de nouvel exode dans les étoiles.
À chaque nouvelle ou presque de Roma Eterna correspond une période historique identifiable dans notre ligne temporelle. Et chaque récit est écrit dans le style en vogue à cette période (mais dans un anglais moderne). Certains se dévorent plus vite que d’autres, mais tous captivent par l’attention accordée aux petits détails, et la psychologie de leurs personnages à la fois si proche et si différente de la nôtre. Les Romains sont tour à tour présentés avec un mélange de stoïcisme et d’hédonisme tout en ayant conscience du poids de leur histoire et des responsabilités et de l’immobilisme qu’elle entraine.


Roma Eterna
de Robert Silverberg
Éditions Harper Voyager

La Maison des voix

En matière de polars, vous le savez déjà, j’aime beaucoup l’écriture de Donato Carrisi. Je ne pouvais que m’intéresser à son dernier titre en date : La Maison des voix. Celui-ci ne s’inscrit ni dans la suite du Chuchoteur, ni dans celle des aventures de Marcus et Sandra, mais est une histoire distincte. Nettement moins sanglante que celles racontées habituellement par l’écrivain italien, mais loin d’être moins alambiquée.
Tout commence avec Pietro Gerber, psychologue pour enfant à Florence qui utilise l’hypnose avec ses patients. Un jour, une collègue australienne l’appelle au téléphone pour qu’il accepte de recevoir une patiente adulte revenue en Italie où elle a grandi, car elle est persuadée d’avoir tué son petit frère. Cette patiente, Hanna Hall, va s’avérer plutôt invasive et son passé tumultueux va se mêler à la vie de famille de Pietro jusqu’à un final… surprenant.
Mais n’en disons pas plus pour ne pas déflorer l’intrigue. Avec La Maison des voix, Donato Carrisi change de style et se fait plus intime. Les chapitres alternent entre le présent raconté du point de vue de Pietro et le passé raconté tantôt par Hanna, tantôt par Pietro. Dans ces derniers cas, il est difficile de savoir ce dont se souvient réellement la narratrice ou le narrateur et ce que son imagination enfantine a réinventé comme explication à des événements qu’elle ou il ne comprenait pas. Par petites touches, Donato Carrisi nous entraîne dans une spirale où chaque protagoniste remet peu à peu en cause sa santé mentale, et la fiabilité de sa mémoire et de ce qu’il sait sur sa vie et son passé. Sans qu’aucun crime n’ait été commis, La Maison des voix est pourtant un polar haletant dont les pages se tournent toutes seules jusqu’au bout de la nuit. Et la fin montre que l’administration bête et méchante peut parfois être nettement plus cruelle que n’importe quel psychopathe. Si vous ne connaissez pas l’auteur, c’est une porte d’entrée idéale dans son œuvre. Et si vous l’avez déjà découvert, n’hésitez pas à vous laisser surprendre par cette nouvelle facette.

La Maison des voix
de Donato Carrisi
Traduction d’Anaïs Bouteille-Bokobza
Éditions Calmann-Lévy

Évariste

Si malgré son appellation, le héros du précédent roman n’avait pas le moindre talent paranormal, ce n’est pas le cas d’Évariste, héros du roman du même nom d’Olivier Gechter et authentique occultiste. Ce qui ne l’empêche pas d’être lui non plus un escroc. Pardon, il se définit comme ingénieur-conseil ayant fondé son propre cabinet d’expertise en sciences occultes au sein d’une pépinière de La Défense. Et, de son propre aveu, ayant appris et perfectionné l’art de la fumisterie pour embobiner le client en grandes écoles. La nuance est mince, non ?
Tout commence lorsque venant de monter sa société, l’une de ses premières clientes lui demande de véritables extra-lucides pour ajouter un service « premium » à son service de voyance téléphonique classique.
Hélas, la prescience ne rime pas toujours avec santé mentale, et la recherche de la perle rare ne plait pas à tout le monde. Une voyante comtesse du 16arrondissement et son étrange secrétaire à verres miroirs n’apprécient pas l’activité d’Évariste et n’hésitent pas à recourir à la manière forte pour lui faire savoir. Heureusement, l’ingénieur pourra compter sur le soutien d’un sorcier de Papouasie échoué dans le 17e, de ses parents morts, mais toujours prévenants, et de pigeons parisiens drôlement affranchis pour en venir à bout et finir son recrutement.
Mon seul bémol à la lecture d’Évariste est que la fin est un peu trop rapide à mon goût et que les motivations du principal adversaire sont vite expédiées. C’est un bémol très léger tellement Évariste s’avère un roman de fantaisie urbaine plus qu’agréable à lire. Sa galerie de personnages loufoques, mais souvent attachants — sauf Dolorès et Bruno — arrive toujours à faire rire et sourire le lecteur sans jamais le lasser devant trop d’excès. Les différents systèmes de magie présentés sont intéressants, compatibles dans cet univers avec la science traditionnelle et les smartphones (y compris dans l’Au-delà), et suffisamment originaux pour ne pas avoir l’impression de les avoir déjà lus des centaines de fois. Et le protagoniste lui-même a un côté Pierre Richard de l’occulte, période Grand blond avec une chaussure noire, plutôt touchant. Et tant mieux, car il semblerait qu’il revienne dans les mois à venir pour de nouvelles aventures… À suivre ?

Évariste
d’Olivier Gechter
Éditions Mnémos

Carnets d’enquête d’un beau gosse nécromant

Ne vous fiez pas au titre ni à la couverture sombre, ce livre ne contient aucun élément fantastique. Carnets d’enquêtes d’un beau gosse nécromant est un polar déjanté, premier roman de Jung Jaehan. Celui-ci nous entraîne à Séoul, capitale de la Corée du Sud, à la suite d’une série de personnages hauts en couleur les uns et les autres.
À commencer par le beau gosse nécromant du titre. Dans une Corée du Sud ultramoderne et à la pointe de la technologie, chamanes et autres devins ont toujours pignon sur rue et sont consultés avant toute décision importante. Nam Han-Jun, autoproclamé Beau gosse, est un dandy escroc qui fait croire à de prétendus
dons surnaturels pour séparer ses clients de grosses liasses de billets. En fait de dons, il s’appuie sur sa sœur hackeuse caractérielle et sur l’agence de détective privé de son meilleur ami pour récolter les renseignements nécessaires à ses prédictions.
Sa clientèle va l’amener à se pencher sur les affaires de Joy Entertainment, une fabrique à girls band et à idols. Il y croise la route de Han Ye-eun dite Han Fantômette, inspectrice enquêtant sur la disparition d’une lycéenne.
Même si les thèmes abordés sont graves (prostitution infantile, corruption, harcèlement, suicide and co), le ton est léger et le rire ou le sourire toujours présents.
Après un début assez décousu, qui plonge le lecteur dans l’ambiance, Carnets d’enquête d’un beau gosse nécromant trouve vite son rythme de croisière et se dévorent rapidement. La fin se révèle assez surprenante et ne donne qu’une envie : continuer à suivre les enquêtes de Nan Han-Jun et de sa bande.

Carnets d’enquête d’un beau gosse nécromant
de Jung Jaehan
traduction de Yumi Han et Hervé Péjaudier
Éditions Matin Calme

L’argot du bistrot

Ce n’est pas parce que les troquets sont fermés, sauf à se les geler sur le pas de porte « à emporter » et que nul ne sait quand on pourra enfin prendre un crème adossé au zinc qu’il faut oublier la langue qu’on y parle et qu’on y a parlé. Certains, connaissant mon amour pour les dictionnaires et le langage fleuri, ont eu la bonne idée de m’offrir L’argot du bistrot. Dans ce petit recueil, Robert Giraud débine les mots propres aux guinguettes, rades, estaminets et autres assommoirs et aux boissons, qu’elles soient alcoolisées ou non.
À chaque fois, il propose une définition illustrée d’une citation issue de journaux ou de la littérature. Et dans certains cas, il l’agrémente d’une explication sur l’origine réelle (loufiat) ou supposée (tuer le ver pour boire un verre de vin blanc ou d’eau-de-vie en guise de petit-déjeuner) du terme. Que vous fréquentiez assidument les débits de boissons en temps normal ou que vous n’y mettiez jamais les pieds, que vous ai
miez la langue verte ou que vous soyez juste curieux, ce petit livre est à la fois une mine d’information et une source de fous rires devant certaines définitions ou citations. Sans oublier une muse qui va vous inspirer pour vous plonger dans les romans cités. De François Villon à Alphonse Bourdin en passant par Eugène Sue, Émile Zola ou Georges Simenon, Robert Giraud ratissent large et n’hésite pas à sortir des textes surprenants de derrière les fagots. Une précision cependant quand un terme comme « empéguer » a plusieurs sens, L’argot du bistrot ne cite que ceux ou celui en rapport avec son sujet et non les autres. Ne vous en offusquez pas et bonne lecture !

L’argot du bistrot
de Robert Giraud
Éditions La Table Ronde

L’Anomalie

Si j’avais besoin d’une confirmation pour savoir que les prix littéraires (généraliste comme ici ou plus spécialisé comme le Hugo, le Locus ou autres en imaginaire) ne devraient pas être un critère de choix pour moi, L’Anomalie d’Hervé Le Tellier qui a reçu le Goncourt pour l’année 2020 coche toutes les cases. Et pourtant, elle parle d’une thématique SF qui m’a pas mal occupée en 2020 justement. Un retour aux sources du prix comme le note Xavier Dollo dans sa BD.
Sans dévoiler le nœud de l’intrigue, nous suivons différents passagers et membres d’équipage d’un vol Paris-New York parti en mars 2021 de Paris et, après une zone de turbulence particulièrement forte, ayant atterri en juin 2021. La première partie du roman, presque un bon tiers, est d’ailleurs consacré à la mise en place des personnages : le tueur en série/restaurateur végan et bon père de famille, le vieux bellâtre architecte et sa conquête de trente ans plus jeune que lui, l’avocate aux dents longues qui se sert de sa carrière pour prendre sa revanche sur son enfance, la petite famille banlieusarde américaine, etc. Puis arrive l’incident, la réaction des autorités — et mon seul fou rire du livre avec les règlements de compte de l’auteur avec notre président actuel et un de ses anciens ministres —, des passagers et de leurs proches.
Même si l’explication de L’Anomalie est différente, en lisant ce livre vous aurez peut-être l’impression de lire une version pensée pour Le Quartier latin et St-Germain des prés des Langoliers de Stephen King. En moins palpitant. Hervé Le Tellier écrit très bien, sait jouer des clins d’œil (comme donner le nom de Mitnick à un expert de la NSA)… Mais… Si vous lisez comme moi énormément d’imaginaire, vous ne serez jamais surpris d’une page à l’autre et si en plus vous n’êtes pas sensible au mouvement oulipien, une bonne partie du jeu d’écriture vous passera au-dessus de la tête. Mais… l’auteur donne l’impression de cocher minutieusement une check-list pour être sûr d’avoir le prix. Une mention de véganisme ? Fait. Un tueur implacable ? Fait. Un personnage homosexuel ? Fait et bonus, il est africain. Un bon équilibre entre homme et femmes, une dose classique de diversité (et bourrée de clichés coucou Tina l’ex-geek gothique asiatique qui a su se reconvertir en femme d’affaires avisée et faire un beau mariage) ? Fait. Une mention de pédophile puni ? Fait, et on se demande pourquoi cela arrive comme un cheveu sur la soupe aux deux tiers du roman. Vous aurez la recette pour vous retrouver avec un beau bandeau rouge : prix Goncourt au bas de votre couverture. Les lecteurs qui ne lisent jamais de science-fiction trouveront le retournement et la fin intelligemment amenée et pourront prendre beaucoup de plaisir à cette lecture. Les autres regretteront qu’elle traine beaucoup trop en longueur, liront L’Anomalie sans difficulté et en passant un moment plaisant, mais l’auront vite oublié dans une boîte à livres quelconque une fois achevée… Finalement en matière de Goncourt, je vous conseille plutôt de lire ou relire Texaco de Patrick Chamoiseau ou Les Filles du Calvaire de Pierre Combescot. Ce ne sont pas des livres de SF, mais ils sont passionnants.

L’Anomalie
d’Hervé Le Tellier
Éditions Gallimard