Les Sœurs de Blackwater

Soit un coin de campagne américaine se remettant difficilement d’une guerre et d’une épidémie. Est-ce à cause de la guerre de Sécession ou une dystopie où le gouvernement de Washington est tombé ? Nous ne le saurons pas. Soit une femme vivant seule dans une ferme et échangeant ses talents de scribe contre ce dont elle a besoin avec son voisinage. Soit un vagabond insistant pour qu’elle lui écrive une lettre et entreprenne un voyage pour la lire à sa destinataire. Voici les trois postulats de départ du livre d’Alyson Hagy, Les Sœurs de Blackwater. Sur cette trame, l’autrice va écrire un roman plutôt court, mais extrêmement riche en sentiments. Des sœurs du titre français, nous n’en croiserons qu’une : la narratrice principale, anonyme jusqu’au bout. Celle-ci est rongée de culpabilité : d’avoir survécu à une enfance heureuse, à une expérience effroyable, à la guerre et la maladie, et à sa sœur. Celle de ne pas pouvoir comme sa sœur être celle qui guérit, celle qui soulage, celle qui aime, la quasi-déesse vénérée par les parias qui passent la saison froide sur ses terres. Celle d’avoir été responsable plus ou moins directement de sa mort, et de ne plus rien ressentir pour qui que ce soit.
L’arrivée du vagabond va la bousculer et la forcer à sortir de sa réclusion avec des conséquences dramatiques pour l’ensemble de la région. Nous ne saurons guère ce que contient cette lettre, hormis qu’il s’agit d’une espèce de confession, ni comment fonctionnent exactement les talents de la narratrice. Est-elle simplement la dernière femme capable d’écrire des histoires ? A-t-elle, comme sa sœur avant elle, certains dons occultes ? À la frontière entre le fantastique et le « réalisme magique » d’un Gabriel Garcia Marquez, Les Sœurs de Blackwater, laisse planer le doute. Y compris dans la séquence finale qui peut se lire soit comme une hallucination due à la fièvre, soit comme un voyage temporel. En revanche, à la différence des livres d
e l’écrivain colombien, Les Sœurs de Blackwater, n’est pas un roman optimiste. La vie de la narratrice et la conclusion de son voyage ne sont pas des plus heureuses. Je vous déconseille donc de le lire si vous souffrez déjà d’idées noires. C’est néanmoins une ode magnifique à la puissance des mots et à leurs pouvoirs apaisants sur les âmes tourmentées.

Les Sœurs de Blackwater
d’Alyson Hagy
traduction de David Fauquemberg
Éditions Zulma

The Indranan War

Récemment Chut.. Maman lit ! m’a invité à participer à un article avec trois autres blogueurs concernant les livres que nous avions aimés en VO et non encore traduits. Curieuse, j’ai été voir ce que proposaient les autres. Et c’est ainsi que j’ai découvert sur le blog de Lianne, la trilogie de The Indranan War de K.B.Wagers.
N’étant pourtant pas fan de science-fiction militaire ou d’intrigues politiques, je dois avouer que je me suis laissée emportée par cette histoire, dévorant les trois romans les uns à la suite des autres sur ma liseuse.
Behind the throne pose les bases de l’histoire. Dans un lointain futur, Hail Bristol est ramenée de force chez elle. Cette trafiquante d’arme de 38 ans est en effet la dernière fille en vie de l’impératrice d’Indrana. Or ce conglomérat planétaire est une monarchie absolue et un matriarcat. Hail Bristol va donc devoir remplacer au pied levé ses sœurs disparues tout en enquêtant sur leurs morts prématurées. Intrigue de cours et clash des civilisations seront au programme.
After the Crown commence quelques jours après la fin du tome précédente. Devenue impératrice, Hail Bristol va devoir imposer ses changements tout en tentant d’éviter un conflit avec l’empire spatial d’à côté. Ici, ses connaissances de trafiquante d’armes deviendront un atout plus qu’un obstacle sur son parcours.
Enfin
Beyond the empire conclut la trilogie en montrant Hail et son équipe disparate reconquérir le trône d’Indrana perdu dans le tome précédent. Tout en ouvrant la porte à d’autres aventures qui, elles, ne se limiteront plus à la sphère humaine de la galaxie.
La trame de
The Indranan War est assez classique. Une personne qui ne s’y attendait pas du tout doit prendre sa place à la tête d’un royaume, se retrouve embringuée dans une guerre dont elle ne voulait pas et finit par triompher de ses ennemis. Sauf que… L’empire d’Indrana est un matriarcat avec une inversion complète des rôles et un déséquilibre entre les genres, tout en respectant le principe des castes strictes propre à l’Inde sur laquelle il se base. Mariages arrangés, force des traditions et de l’honneur, et révoltes demandant une plus grande égalité entre les sexes forment la toile de fond qui parcourt l’intégralité des romans. Dans After the Crown et Beyond the empire, K.B. Wagers élargit le champ culturel en explorant la mafia Cheng où a œuvré son héroïne comme trafiquante d’armes, l’empire saxon (plutôt d’inspiration viking et slave, mais avec, lui, un très fort patriarcat) et une race extra-terrestre aux pouvoirs étranges, les Farians.
Sauf également que… K.B.Wagers ne se contente pas d’aligner les batailles spatiales, les duels ou les combats au corps à corps. Si l’action ne manque pas dans aucun des livres de cette trilogie, celle-ci est également suffisamment variée pour ne pas lasser le lecteur.
D’autant que derrière tout, se cachent une vengeance et une énigme policière bien tordue comme je les aime. Et la galerie de portraits vaut également son pesant de cacahuètes. À commencer par l’héroïne. Quand elle se faire rappeler au service de l’Empire, Hail Bristol n’est pas une jeune écervelée qu’il faut rappeler à l’ordre malgré ses cheveux vert un peu trop voyants pour une personne de son rang. C’est une femme d’âge mûr (qui frôle la quarantaine), qui a vécu plus longtemps de manière indépendante dans un milieu plutôt hostile que dans le cocon/nid de vipères de la cour impériale. Que ce soit les autres membres de la Cour, le personnel censément sous ses ordres (mais assez têtu pour lui tenir tête comme Emmory et Zin), ses anciens contacts dans le milieu interlope ou ses ennemis, chaque personnage de The Indranan War a une certaine épaisseur et de multiples facettes. Et je ne vous en dirais pas plus de peur de trop en dévoiler.
Je n’ai qu’un conseil : lisez-les !

The Indranan War: Behind the throne, After the crown & Beyond the empire
de 
K.B.Wagers
Éditions Orbit

Histoires illustrées de la Chine

Reçu à Noël dernier, Histoires illustrées de la Chine fait partie de ces beaux livres qui se dégustent petit à petit. Un conte par-ci, une légende par-là en prenant le temps d’en admirer les illustrations. C’est en effet un court recueil de treize histoires traditionnelles chinoises. Celles-ci sont souvent comiques comme La renarde et le tigre ou Il n’y a pas d’argent enterré ici, ou plus poétique comme Le rêve du papillon D’autres sont nettement plus connues comme Le roi Singe. Celle-ci, la plus longue de ce recueil, est en effet une énième version de la saga bouddhiste de Hanuman adapté à la cosmogonie chinoise. En Europe, tous ceux qui ont vu ou lu Dragon Ball étant enfant y retrouveront beaucoup d’éléments communs, puisque le manga puise à la même source.
Conçu par ses créateurs, Rosie Dickins et Andrew Prentice, comme une façon de découvrir la culture chinoise à travers ses récits les plus iconiques, ce livre propose certes des histoires très éloignées de ce qui nous est familier. C’est notamment le cas de La perle qui brillait dans la nuit ou du Mariage de la souris. Et d’autres qui sont au contraire très proches des contes traditionnels européens. La grand-tante tigre évoque furieusement Le Petit chaperon rouge et Les pantoufles d’or rappelle fortement Cendrillon. Sauf que dans ces deux cas-là, l’histoire est nettement moins sanglante que dans la version de Charles Perrault.
Outre les textes eux-mêmes, ce livre se distingue par des illustrations reproduction de peintures dans le style traditionnel chinois. C’est d’ailleurs la couverture du livre qui avait d’abord attiré mon regard. Et du coup, l’histoire Le Peintre et les dragons prend une autre saveur en regardant les illustrations qui y sont liées.
Que vous connaissiez ou non la Chine et sa culture, ce livre est un bon point de départ pour tous les amateurs de contes, quelque soit leur âge.

Histoires illustrées de la Chine
de
Rosie Dickins et Andrew Prentice
Traduction de Nathalie Chaput
É
ditions Usborne

 

Frankenstein 1918

Lors des Rencontres de l’imaginaire en novembre dernier, Frankenstein 1918 de Johan Heliot a reçu le prix ActuSF de l’uchronie. Il a donc rejoint ma pile d’achats… Et fut ressorti à l’occasion d’une lecture commune avec @mabullemeslivres, où l’objectif était de lire et de comparer nos ressentis.
Heureusement pour moi, cela m’a évité de lire Frankenstein 1918 d’une traite. Car si j’aime beaucoup l’histoire de Frankenstein et de son monstre telle que racontée par Mary Shelley, j’ai nettement plus de mal avec les récits se passant durant la Première Guerre mondiale. Or, comme le titre l’indique, Johan H
eliot présente avec son livre une uchronie débutant durant la Première Guerre mondiale dans un monde où le roman de Mary Shelley est une histoire vraie. Entrés en possession de l’Empire britannique, les carnets du Dr Frankenstein font depuis des années l’objet de recherches militaires. Un certain Winston Churchill lève les fonds pour proposer une unité d’élite composée de « non-nés ». Sauf que… tout ne se passe pas comme prévu. Et de l’unité ne reste qu’un membre, Victor errant dans une Londres détruite par les bombes atomiques. Des années plus tard, l’histoire de cette unité et de son unique survivant est retranscrite et enfin portée à la connaissance du public.
Pour son récit, Johan Heliot choisit de multiplier les narrateurs : Astrid Laroche-Voisin qui livre au public les recherches de son père, Edmond Laroche-Voisin qui tombe sur les carnets de Winston Churchill et de Victor et tente de reconstituer leurs histoires, Winston Churchill et le mystérieux Victor. Les points de vue s’entremêlent et certains événements sont racontés deux fois, mais personnellement cela ne m’a pas gênée outre mesure. J’ai juste été agacée par la naïveté à répétition d’Edmond.
Et par certains clins d’œil évidents comme ce caporal allemand tué parce qu’il était resté en arrière peindre ses aquarelles…
Le livre offre la juste dose de réalisme et de décalage temporel qui fait les bonnes uchronies. Et il se lit facilement jusqu’à la fin. Qui, elle, invente une péripétie inutile (la mort d’Isabelle) et une solution tarabiscotée digne des pires telenovelas sud-américaines. Dommage, sans ces tout derniers éléments, Frankenstein 1918 aurait pu être une chronique sur une époque alternative très intéressante et richement documentée.

Frankenstein 1918
de
Johan Heliot
É
ditions L’Atalante

Terre errante

Je connaissais déjà Liu Cixin ayant lu, bien avant la création de ce blog, la traduction du Problème à trois corps et de ses suites en anglais suite à une virée dans une librairie américaine. Quand Netflix a annoncé avoir les droits de The Wandering Earth, le film adapté de sa nouvelle, je fus assez curieuse pour regarder le film et l’apprécier. C’était un bon blockbuster avec de l’action et des effets spéciaux qui en mettent plein la vue. Mais le concept qui fleure bon le Cosmos 1999 à l’échelle planétaire sans plus de base scientifique que la vieille série TV m’avait dissuadée de trouver une version de l’histoire.
Et puis, je suis tombée sur Terre errante en fouinant chez l’un de mes libraires de quartier. Le traducteur étant le même que celui qui avait traduit Membrane, j’ai acheté le petit ouvrage.
Disons-le de suite, entre Terre errante, la nouvelle de Liu Cixin et The Wandering Earth, le film de
Frant Gwo, il n’y a rien à voir, hormis le concept de faire sortir la Terre de son orbite et le nom de certains personnages. Dans les deux cas, le départ est le même : le soleil va se transformer en géante rouge et, pour éviter que la Terre ne soit vaporisée par l’héliosphère, la Coalition planétaire la dote de milliers de propulseurs géants. Ainsi transformée en vaisseau générationnel, elle doit partir pour Proxima du Centaure.
Dans la nouvelle, le narrateur est né après la construction de ces propulseurs. Il raconte de son point de vue de citoyen lambda de ce qui fut la Chine, le départ et la sortie du système solaire. Pour une aventure spatiale, Terre errante reste au ras du sol. De l’incrédulité des populations à l’impact sur leur moral des différents aléas du voyage, le narrateur reste fixé sur l’humain. Certaines scènes sont spectaculaires : la course en traîneau sur le Pacifique gelé, la pluie de météorites qui accompagne la traversée de la ceinture d’astéroïde ou le virage autour de Jupiter. Et pourtant, Liu Cixin nous entraîne dans les pas d’un homme dont les sentiments ont tiédi face aux difficultés de sa vie et à la nécessité impérieuse de la survie du groupe. En acceptant de faire un très gros effort de suspension de l’incrédulité dans les aspects scientifiques et la plausibilité d’un tel voyage, Terre errante se révèle une nouvelle poétique sur le destin extraordinaire d’un homme bien ordinaire embarqué dans un voyage sans fin.

Terre errante
de Liu Cixin

Traduction de Gwennaël Gaffric
É
ditions Actes Sud

Storm of Locusts — The Sixth World T.2

Vous le savez déjà, j’aime la mythologie et l’urban fantasy. Une nouvelle série de ce genre mêlant les deux ne pouvait que séduire la fan de Rick Riordan qui sommeille en moi. D’autant plus que The Sixth World de Rebecca Roanhorse s’adresse à un public plus adulte que celui de Rick Riordan sans pour autant céder, pour l’instant, aux sirènes de l’érotisme ou de la romance classiques dans ce genre d’ouvrage. Si le premier livre, Trail of Lightning est disponible depuis peu en français sous le titre La piste des éclairs, il ne fait que poser les bases de ce monde. Je l’ai trouvé pour ma part plus convenu et moins intéressant que ce tome 2, Storm of Locusts.
Avant d’entrer dans le vif du sujet, posons les bases. The Sixth World se passe dans u
n futur pas si lointain où changements climatiques et catastrophes sismiques ont complètement ravagé la face du globe et rogné considérablement l’Amérique du Nord. Seul territoire à peu près épargné par les Grandes eaux (the Big Waters en VO), le Dinétah, le territoire d’origine des navajos à cheval sur le Nouveau-Mexique, l’Utah, le Colorado et l’Arizona. Protégés par des murailles quasi mystiques, les gens de ce territoire doivent composer avec les monstres, les héros et les dieux de la mythologie Diné (comme les Navajos se nomment eux-mêmes). Parmi eux, Maggie Hoksie est devenue par un malheureux concours de circonstances, tueuse à gages spécialisée dans les monstres.
Dans Storm of Locusts, elle va affronter le White Locust, le leader d’un culte religieux apocalyptique qui s’en prend tout autant aux religions chrétiennes survivantes (dont les Mormons de l’Utah et leur fondamentalisme) qu’aux puissances des Diné. Ayant pris sous sa coupe deux proches de Maggie,
celle-ci va se lancer à sa poursuite et devoir affronter le monde extérieur. Si Trail of Lighning m’avait un peu lassé avec le côté classique de la guerrière indépendante avec un fort (mauvais) caractère, un passé violent qui l’a traumatisé lancée dans une quête de rédemption, Storm of Locusts s’avère plus complexe et plus profond que le précédent.
Au-delà d’un simple enchaînement d’action et de répliques cinglantes entre les divers personnages, Rebecca Roanhorse va parler sans y toucher de sujets plus graves : l’exploitation des terres indiennes par les compagnies pétrolières ou minières, la coutume des « child brides »
toujours présente aux États-Unis, les incohérences du fondamentalisme religieux mêlé au capitalisme à tout crin. Attention, cela reste un roman d’urban fantasy et non pas un traité politique, mais ces détails donnent plus d’épaisseur au roman et aux personnages. Storm of Locust approfondit également la mythologie Diné au-delà du mythe des héros jumeaux fils du Soleil, et de Coyote (Ma’ii). Nous y faisons ainsi connaissance avec d’autres dieux comme Tó Neinilii qui commande à la pluie ou Nohoilpe le dieu des jeux de hasard. Et nous en apprenons plus sur les différents clans qui donnent des pouvoirs surnaturels aux personnages. De quoi passer quelques heures passionnantes à s’évader dans l’Ouest sauvage.

Storm of Locusts
de Rebecca Roanhorse
Éditions Saga Press

Histoires de cuisine

Histoires de cuisine

Depuis Les nourritures extraterrestres, je savais déjà que livres de cuisine et bonnes histoires pouvaient se mélanger. J’en ai eu récemment la preuve avec deux ouvrages ci dessous. Et comme toute bonne recette est un mélange d’ingrédient, Natouille m’a parlé de sa dernière trouvaille dénichée chez Ombres Blanches. Du coup, nous allons parler cuisine !

La Cantine de Minuit — le livre de cuisine
À l’origine La Cantine de Minuit est un manga de Yaro Abe qui a été adapté en série TV et en film (disponible sur Netflix). Cette histoire d’un restaurant du quartier de Shinjuku à Tokyo, de ses clients et de son chef est publiée au Japon depuis 2006 et en France depuis 2017 et a déjà dépassé la vingtaine de volumes. Chaque histoire, tant dans le manga que la série TV, est centrée sur un client, sa situation et un plat qu’il ou elle affectionne particulièrement. Au fil du temps, un livre de recettes dédié a été écrit par Yaro Abe et la styliste culinaire Nami Ijima. Vous y découvrirez de nombreuses recettes de plats et d’amuse-gueule, avec les astuces de Master, le chef de la Cantine de Minuit. Et également quelques histoires, soit tirées des mangas soit dessinées pour l’occasion. Si vous aimez la cuisine japonaise ou si vous voulez découvrir ce qu’elle peut vous proposer au-delà des classiques sushi/brochettes, La Cantine de Minuit — le livre de cuisine est un excellent point de départ. Amuse-gueules, plats, desserts, issu de la tradition japonaise ou adaptation de plats internationaux (comme les spaghetti Napolitan), il y en a pour tous les goûts et pour toutes les bourses. En effet, c’est une cuisine de bistrot dont les ingrédients sont de consommation courante au Japon. Et en France ? La plupart se trouvent assez facilement dans les épiceries asiatiques de quartier ou en ligne, et ne sont pas couteux. Et certaines recettes se font même sans ingrédients particuliers. Côté ustensiles, vous devriez avoir tout ce qu’il faut dans votre cuisine.

La Cantine de Minuit
de Yaro Abe et Nami Ijima
traduction de Miyako Slocombe
Éditions Le Lézard noir

Mon chat, ma cuisine et moi
Ne connaissant pas du tout l’univers des manhwa (nom en coréen de la bande dessinée), je suis partie sans a priori aucun sur Mon chat, ma cuisine et moi de Han Hye Yeon. Et j’y ai découvert un livre de pâtisserie doublé d’une tranche de vie qui parlera à toutes les citadines. La partie « tranche de vie » raconte l’histoire de Jeanne, célibataire partageant un appartement avec ses trois chats, de son licenciement à sa reconversion et à l’ouverture de son propre commerce. Chaque épisode est rythmé par une recette de pâtisserie (ce qui calme la narratrice et lui sert d’antidépresseur) qui soit s’intercale entre les cases de l’histoire, soit est détaillée en fin de chapitre. Ce découpage n’est pas toujours pratique si vous souhaitez reproduire la recette, mais il fonctionne particulièrement bien pour suivre l’histoire de Jeanne. Le trait est minimaliste, et l’on s’attache bien vite à la vie de Jeanne et de sa petite tribu féline. Côté recettes, celles présentées dans le roman, à une exception près, sont plutôt d’inspiration occidentale, même si revisitées pour plaire aux goûts coréens. Vous devriez donc trouver sans mal les ingrédients et ustentiles nécessaires pour les reproduire chez vous. Elles sont relativement faciles à faire, et plutôt bonnes, mais elles demandent un certain investissement en temps et en doigté pour être réussies à la perfection.

Mon chat, ma cuisine et moi
de Han Hye Yeon
Traduction de Yeong-Lee Lim et Françoise Nagel
Éditions Kana

On va déguster
Ici je laisse la parole à mon invitée, Natouille.
S’il y a bien une chose à ne pas faire avec moi, c’est bien de m’emmener au rayon culinaire d’une librairie, car c’est un coup à faire fumer ma CB. La preuve  il y a peu, où, en recherche d’un livre de cuisine alsacienne, je partis en visite à Ombres Blanches où je tombai malencontreusement sur un piège : en tête de gondole, les deux livres On va déguster et On va déguster la France issus de l’émission éponyme de France Inter animée par François-Régis Gaudry. Je ne suis pas une assidue de l’émission, mais j’ai toujours apprécié la découverte qu’elle propose tous les dimanches. Hésitant environ 30 secondes entre la raison (n’en prendre qu’un) et le plaisir (prendre les deux), me voilà finalement repartie avec 6 kilos à déguster sous le bras. Et quel plaisir ce fut. Là où la plupart des livres de cuisine sont thématiques, On va déguster passe en revue et en vrac tout ce qui constitue l’art culinaire (ou presque), avec des contenus très variés, comme des adresses, des recettes, des anecdotes ou des points d’histoire. Vous saurez également comment cuisiner le parfait poulet rôti (3 heures au four, sachez-le), mais également où manger le pire plat junkfood du monde (la Crown Crust Pizza, improbable combo de pizza et de cheeseburger, 2800 calories, une abominable invention de Pizza Hut, uniquement disponible au Moyen-Orient).
Chaque thème comportant de 1 à 4 pages, vous pourrez, selon votre humeur et votre appétit, picorer quelques pages de-ci de-là ou bien dévorer les deux volumes (tentant, mais un peu indigeste quand même, j’ai eu du mal à faire plus de 50 pages d’affilée sans avoir envie d’un citrate de bétaïne). Le petit point fort de ces livres : le contenu n’est nullement classé par rubrique, chaque nouvelle page est donc une complète surprise, car il n’y a pas d’enchaînement logique. On passe des frites aux fraises, puis aux sardines. « On va déguster » ressemble un peu à la recette du picon-citron dans la trilogie marseillaise de Pagnol : 1/3 Wikipédia, 1/3 livre de recettes, 1/3 livre d’histoire et 1/3 guide gastronomique (oui, ça fait 4 tiers, et alors ?) c
es livres vous feront non seulement saliver, mais vous allez vous cultiver et vous pourrez par la suite briller en société (autour d’un repas préparé grâce aux recettes incluses bien entendu).

On va déguster et On va déguster la France
de François-Régis Gaudry
Éditions Marabout

Histoires courtes

Entre deux pavés lus ou relus, j’aime intercaler des nouvelles, soit pour rester dans un univers soit pour découvrir de nouveaux auteurs. Ce fut le cas avec ces trois histoires :

Auberon
Vous le savez désormais si vous avez lu cet article et cet article ou encore cet autre, 
j’aime beaucoup l’univers de The Expanse. Outre tous les romans, j’ai lu presque toutes les histoires courtes (nouvelles et novellas) dans cet univers. Auberon se situe à peu près au même moment que le dernier roman. Et ce coup-ci, James SA Corey nous plonge de l’autre côté de la barrière : chez les envahisseurs venus de Laconia. Ou plus exactement il nous montre l’installation d’un nouveau gouverneur et de sa femme sur Auberon, une planète colonisée depuis suffisamment longtemps pour avoir une population prospère et une économie largement corrompue. En quelques pages, James SA Corey nous montre comment un couple pétri d’idéalisme va devoir composer avec les principes du Général Duarte pour survivre sur ce nouveau monde. Et si l’amour était la meilleure arme pour résister à l’envahisseur ?

Auberon
de James SA Corey
Éditions Orbit

Hell Creek
Parmi d’autres éditeurs, Albin Michel Imaginaire a la bonne idée de proposer des nouvelles gratuites des auteurs dont il publie les romans. Avant de savoir si j’allais acheter Un Océan de rouille, j’ai donc téléchargé Hell Creek de C. Robert Cargill. Une histoire de zombies à la préhistoire avec une tricératops en personnage principal c’est tentant non ? Oui, et pourtant ça tombe un peu à plat. La nouvelle est très courte, et une bonne moitié est consacrée à la mise en situation. Tricératops (oui c’est également son nom) est un personnage attachant, mais l’histoire en elle-même est peu développée. Comme quoi une bonne idée ne suffit pas pour faire une bonne histoire. Autant vous dire que mon intérêt pour l’auteur fut vite refroidi.

Hell Creek
de C. Robert Cargill
traduction de Laurent Philibert Caillat
Éditions Albin Michel

Zeitgeber
Éditeur de l’imaginaire reconnu, mais également site prolixe sur l’actualité des littératures de genre, Tor propose souvent des nouvelles gratuites à lire en ligne. Notamment Zeigeber de Greg Egan. Pour une fois, l’auteur reste très proche de l’humanité. Il imagine un monde où les cycles de sommeil se détraquent, imposant à certains de dormir trop, à d’autres de veiller quand il fait nuit, etc. Là où Les Bras de Morphée en faisant un polar plutôt drôle, Greg Egan imagine une histoire poignante confrontant un père de famille et sa fille atteinte du trouble. Comment réagir face à cette perturbation du rythme familial, et comment réagir si la « malade » ne veut pas guérir ? Tout en pudeur, Greg Egan signe ici un de ses plus beaux textes.

Zeitgeber
de Greg Egan
à lire en ligne sur cette page.

Time enough for love

S’il est bien un auteur que je dévore avec plaisir alors que politiquement il me hérisse le poil, sans conteste Robert Heinlein remporte la palme. Si nous avons en commun l’amour des chats, des avions et de la liberté, son côté militariste à tout crin et libertarien (au sens politique états-unien du terme) et sa volonté de choquer le bon peuple en jouant sur les tabous sexuels de son époque (tout en restant bien trop sage par rapport à Philip José Farmer ou d’autres) sont parfois irritants. Et pourtant, cela fait partie de son charme : comme ce vieil oncle bougon réactionnaire à qui vous vous retenez de sortir « OK boomer » à chaque repas de famille, tout en sachant qu’il se pliera en quatre si vous ou un de vos amis a besoin de son aide.
Et parmi les multiples livres de Robert Heinlein qui ornent ma bibliothèque, mon favori reste également le plus crispant, à savoir Time enough for love – The lives of Lazarus Long. En effet, ce livre se présente comme une biographie de Lazarus Long aka Woodrow Wilson Smith aka le plus le doyen de l’Humanité dans le futur imaginé par Robert Heinlein dans son ensemble de romans et nouvelles rassemblées sous le nom Histoire du futur. Cet homme né en 1912 est doté d’une longévité exceptionnelle qui le rend bien vivant plus de 2 000 ans plus tard. Sauf qu’il a perdu le goût de vivre. Son lointain descendant va décider de lui redonner le moral et de lui faire subir un énième rajeunissement pour ne pas que ses connaissances disparaissent. Comment ? En inversant le principe des Mille et une nuits avec Lazarus dans le rôle de Shéhérazade et en trouvant au moins une expérience à faire qu’il n’a pas déjà vécu. À partir de cette trame-là, Robert Heinlein va nous raconter des récits s’enchâssant les uns dans les autres : le sauvetage de Lazarus Long et ses aventures dans le futur et le passé, mais également des épisodes, plus ou moins modifiés par le narrateur de sa vie passée.
Clairement Lazarus Long est la version idéalisée de l’homme parfait selon Robert Heinlein. Mais idéalisée comme un adolescent pourrait s’imaginer un surhomme, et tournant parfois à la caricature. Sauf que Lazarus Long ne se prend tellement pas au sérieux et est tellement prompte à se mettre en colère ou à s’émerveiller qu’on rit souvent avec lui (et parfois de lui). Certains passages comme l’histoire de Dora sont même plutôt émouvants et l’action ne manque pas au fil des pages.
Les aphorismes tirés des carnets de Lazarus Long valent aussi le détour. Certains sont pleins de bon sens : « Never try to outstubborn a cat. » (N’essayez pas d’être plus têtu qu’un chat). D’autres nettement moins, voire sont complètement obscurs : « Little girls, like butterflies, need no excuse. » (Les petites filles, comme les papillons. n’ont pas besoin d’excuses). Tous vous apporteront un sourire aux lèvres, que ce soit parce que vous serez d’accord avec ces citations, ou parce que leurs naïvetés intrinsèques vous feront sourire.
Dans l’ensemble Time enough for love est un récit de science-fiction old school et décalé qui se lit, ou se relit, avec grand plaisir. Attention toutefois aux éclats de rire qu’il provoque.

Time enough for love
de Robert Heinlein
Éditions Ace

Avis d’invité : Eisenhorn

Pour ce premier avis invité de l’année 2020, je laisse la parole à Olivier qui connaît bien l’univers de Warhammer 40 000 et les fictions écrites autour. Pour une première visite dans les bas-fonds du 41e millénaire, il nous recommande Eisenhorn de Dan Abnett.

« A tout seigneur, tout honneur : je vous propose de démarrer cette nouvelle rubrique dans Outrelivres, consacrée à Warhammer 40000 et à l’Hérésie d’Horus, avec Dan Abnett. D’abord, parce que c’est un auteur talentueux et prolifique — on lui doit des dizaines de livres dans l’univers Warhammer, mais aussi des ouvrages et scénarios de BD chez DC, Marvel et les autres et aussi parce que ce garçon a un talent fou (comment ça, je l’ai déjà dit ?!). Or, il faut bien ça pour inciter celles et ceux qui ne connaissent pas l’univers de Warhammer à s’y plonger, et s’embarquer pour un fabuleux voyage fait de drames, de folie, de violence, de pouvoirs occultes et de démesure.
L’univers de Warhammer 40000 est peu connu en dehors des joueurs de jeux de rôles et de jeux de figurines, or l’ensemble des livres décrivant le cadre de cet univers forme un tableau extrêmement riche, pour un public varié, adolescent à la recherche d’aventures (légions de guerriers supra-humains affrontant des orcs ou des entités démoniaques, vaisseaux de plusieurs kilomètres de long capables d’exterminer la population de toute une planète…), mais aussi adultes appréciant les drames shakespeariens, les space operas, les tourments intérieurs entre loyauté, pureté et efficacité, ou encore la lutte intemporelle entre ordre et chaos.
Eisenhorn regroupe Xenos, Malleus et Hereticus, une trilogie racontant les missions et combats intérieurs de Gregor Eisenhorn, inquisiteur au service de l’Imperium de l’humanité, et de sa suite. En ce 41e millénaire, l’humanité a essaimé à travers les galaxies, a dévasté des planètes entières au nom de l’effort de guerre — contre les autres races, forcément toutes abominables, car différentes — mais la menace se présente aussi sous la forme de cultes déviants (tout ce qui sortirait de l’orthodoxie du culte impérial, en fait) ou bien de démons cherchant à briser le seuil entre l’immatériel et la réalité. La redoutable Inquisition enquête, évalue la menace et l’élimine sans pitié. Sachant que la menace peut provenir d’autres factions de l’Inquisition, plus radicales…
On l’aura compris, l’univers de Warhammer 40000 n’est pas fait pour les âmes sensibles : la vie des hommes y est précaire et c’est un beau terreau pour la cruauté, la luxure et la folie. Cette trilogie est une excellente entrée en matière dans cet univers en ce qu’elle permet de voir, de ressentir tout cela (ai-je déjà dit que Dan Abnett est un conteur hors pair ?), mais aussi de s’interroger sur le bien-fondé de ce régime totalitaire, en pleine stagnation technologique, gangréné par la bureaucratie, où la corruption règne en maître.
Dan Abnett parvient à accrocher le lecteur, le tenir en haleine avec des personnages et des histoires très fouillés, tout en distillant l’essentiel de ce qu’il faut savoir sur cet univers et ses rouages — et en laissant le lecteur juger si la fin justifie les moyens.
On en redemande. Et ça tombe bien, parce qu’il y a une suite, dont je vous parlerai une autre fois ! »

 

Eisenhorn
de Dan Abnett
traduction de Nathalie Huet
Éditions Bibliothèque interdite (Black Library)