Rencontre avec Bethany Jacobs

Autrice remarquée du Jour du souvenir et du Jour de l’expiation, Bethany Jacobs était l’une des invitées de l’édition 2025 des Utopiales. A cette occasion, j’ai pu discuter avec elle des rapports entre science-fiction et religion. Attention, même si l’intrigue de son premier livre n’est pas dévoilée, certains points de notre conversation peuvent en dire un peu trop, selon vos goûts, sur Le jour du souvenir. Il est fortement recommandé d’avoir lu au moins le premier tome de sa trilogie avant de lire cette interview.

Ma première question est extrêmement classique : pourquoi avez-vous choisi d’écrire de la science-fiction et comment avez-vous découvert le genre ?

J’ai découvert l’imaginaire quand j’avais six ou sept ans. Ma mère lisait Les Chroniques de Narnia et Un Raccourci dans le temps et tous ces classiques (NDLR Ce sont peut-être des classiques de la littérature jeunesse anglo-saxonne, mais en France, Un Raccourci dans le temps n’a été traduit que plus de 35 ans après sa publication originale et avec un succès bien moindre, et les Chroniques de Narnia de C.S.Lewis sont nettement moins lus que Bilbo le Hobbit ou le Seigneur des anneaux de J.R.R. Tolkien). J’ai écrit mon premier livre à sept ans. J’ai donc découvert le genre assez tôt et, durant mon adolescence, j’ai continué. Je regardais Star Trek, je regardais X-Files, je regardais Xena. Toutes ces séries ont tout autant nourri ma vie créative que mes lectures. C’est amusant parce que quand je suis allée à l’université, j’ai commencé à lire de la « littérature sérieuse » et à écrire de la fiction contemporaine. Je me suis éloignée de cet univers. Puis à la trentaine, j’ai ressenti le besoin d’y revenir. L’imaginaire me manquait : c’était le genre où je m’étais le plus sentie à ma place. Alors je me suis remise à écrire de la science-fiction.

En France, nous vous connaissons pour votre trilogie de space opera, La constellation des ombres, dont les deux premiers tomes sont disponibles chez nous. Sur quel projet travaillez-vous actuellement ?

Je prépare mon prochain livre, qui sera probablement publié en anglais en 2027. Ce sera techniquement un space opera, même si la plus grande partie de l’histoire se passe sur une planète. Il y a une station spatiale et les personnages voyagent à travers un trou de ver. Donc, ça compte comme du space opera.

Pour en revenir à La constellation des ombres, comment arrivez-vous à écrire des personnages comme Six ou Esek qui ont des esprits particulièrement tordus et pervers ?

En m’amusant follement ! Quand j’ai écrit Esek, celle-ci était une façon d’explorer les pulsions les plus sombres, les plus immorales, les plus vicieuses qui se cachent chez quelqu’un. Mais c’était également une tentative pour comprendre certaines des personnes horribles qui sont à la tête de mon pays actuellement, celles qui se comportent de la façon la plus despotique et dictatoriale qui soit. Esek était une réponse à ces gens. Alors que Six représente le désir de vengeance envers ceux qui font ces horribles choses. Six était un peu le fantasme que je pourrais avoir si je pouvais effectivement me venger de ces gens qui ont commis de si terribles actes. Mais, bien sûr, Six doit également se comporter de façon horrible pour y arriver, ce qui, je crois, est dans la nature de la vengeance.

C’est un reflet d’Esek…

Exactement. Les gens me posent souvent cette question concernant sa création. Elle fut probablement beaucoup plus facile qu’elle n’aurait dû l’être. Toujours est-il qu’écrire les chapitres d’Esek était un pur plaisir. Car j’avais cette personne très charismatique, mais également très maléfique. Qui sort grandie de ce moment politique, mais qui était également pour moi une façon de jouer et d’explorer ce que cela voulait dire d’écrire un vilain réellement spectaculaire.

Et concernant Jun et sa famille ?

L’histoire de Jun est fortement influencée par le cyberpunk, le cybernoir et toutes ces choses dans le genre. Cela touche au monde clandestin et populaire où travaillent les hackers. J’adore ce genre. Même si la trilogie n’est pas particulièrement du noir, je dirais, cet élément cyberpunk m’a beaucoup amusé au moment de l’écrire. Et Jun est dans la lignée de Han Solo de contrebandiers attachants. C’était un caractère très plaisant à écrire.

Dans cette trilogie, la religion tient une grande place. Ou avez-vous trouvé l’inspiration pour la cosmogonie du Treble ?,

Eh bien, je suis la fille d’un pasteur. J’ai grandi dans la foi chrétienne et plus particulièrement dans sa variante évangélique. En grandissant et en faisant mon coming-out gay, je me suis éloignée de cette religion. Et j’ai compris alors les différentes façons dont cette foi m’avait blessée. Puis, j’ai rencontré ma femme, qui a été élevée dans la foi catholique. Et nous avons beaucoup parlé de notre enfance et notre éducation religieuses. Il m’est très difficile d’écrire sans que la religion n’apparaisse, car c’est quelque chose qui représente tellement de ce que je suis ; mais, traditionnellement, la science-fiction a été un genre qui a presque toujours imaginé que le progrès signifierait un éloignement de la religion. De plus en plus des auteurs et autrices explorent l’idée qu’un futur lointain aura quelque chose de similaire à l’église catholique romaine en guise de gouvernement. Je me suis demandé : si nous avons cet univers, ces galaxies contrôlées par un gouvernement central, quels seraient les éléments de ce gouvernement ? Quels sont les éléments d’une classe dirigeante que nous utilisons pour contrôler le peuple ? Eh bien, la loi et l’économie seraient représentées par les Secrétaires, les militaires par les Ombres et donc il me paraissait logique qu’il y ait un bras de ce gouvernement qui soit la religion. Les Ecclésiastes représentent le pouvoir religieux et son contrôle. C’est venu tout naturellement et, comme il s’agit d’un monde complètement différent, je voulais m’écarter de l’idée d’un dieu unique pour explorer plutôt un panthéon. Mais vous avez également des gens comme les Jeveni qui se consacrent à une seule divinité comme étant celle à laquelle ils se sentent le plus attachés. Imaginer que des gens choisissent une divinité en particulier, mais qu’il y en ait plusieurs était juste une contrainte intellectuelle amusante de ma part.

En lisant le personnage de Chono et ses interactions, j’ai eu l’impression de voir l’archétype du prêtre local qui tente de garder la foi malgré tout ce qui lui arrive et qui essaie de comprendre et d’agir dans le sens de ses croyances.

Je pense qu’il y a énormément de personnes qui ont une foi profonde, puis quelque chose arriver qui les force à se rendre compte que leur église ou son équivalent, commettent en réalité de mauvaises actions en ce monde. Ils se retrouvent alors face à une question terrible : que dois-je faire en ayant cette foi ? Je crois en Dieu. J’ai été élevée de cette façon, mais je n’y crois plus. Cela veut-il dire que ma foi en son dieu n’existe plus ? Et c’est l’histoire de Chono. Elle est très pieuse, mais elle croit profondément que son travail est de prendre soin des gens et de leur montrer l’amour de son dieu. Et dans le même temps, elle réalise qu’elle est une complice de ce système qui fait des choses horribles aux gens. Sa mentore est Esek et elle la voit répandre le chaos partout où elle passe. Chono est réellement l’incarnation de ce conflit qui se livre dans énormément de croyants s’interrogeant sur la place de leur foi quand les organisations qui sont associées à cette fois sont corrompues et commettent le Mal dans ce monde. Comment faire la part des choses ? Elle permet au lecteur de comprendre ce monde. Une des façons de la comprendre dans ce premier livre est la manière dont elle passe de la passivité à l’action. Les autres livres de la trilogie montrent comment Chono s’éloigne de cette passivité. Il ne faut pas oublier Chono, jeune, a été victime de violences sexuelles, dans son église.

Ces violences servent d’ailleurs de motifs pour les actions d’Esek.

Tout à fait. Vous pourriez vous demander : « Pourquoi Chono aime Esek ? Pourquoi la suit-elle ? » Eh bien, Esek est celle qui a sauvé Chono et l’a sorti de cette dynamique abusive. Nous voyons si souvent chez les victimes d’abus la façon dont ces abus peuvent abimer leurs relations futures et leur propre perception de leur identité. Une des raisons pour lesquelles Chono est si impliquée dans quelque chose de diamétralement opposé à sa propre morale s’explique par ces abus dans son enfance. Je ne veux pas en dire trop sur les livres suivants, mais elle se détache d’Esek et se tourne vers d’autres relations qui lui permettent de se séparer complètement d’un système qu’elle considère comme complètement corrompu, tout en se rendant compte qu’elle serait toujours complice des actions terribles qui se sont produites, car elle était clerc.

Certains sujets intenses sont abordés dans vos livres, comme les abus ou l’exploitation. Comment vous documentez-vous sur ces sujets ?

J’ai été universitaire pendant dix ans : mes recherches portaient plus particulièrement sur le colonialisme occidental, le racisme, l’esclavage et les autres communautés opprimées aux États-Unis. Elles se concentraient sur les communautés en résistance, comme les mouvements pour la justice sociale. Et cela s’est retranscrit avec les Jeveni par exemple. Et d’autres écrivains ont une énorme influence sur moi. Comme Audre Lorde, une philosophe et écrivaine noire, féministe et queer, et Octavia E. Butler qui est la plus grande autrice de science-fiction de tous les temps à mon avis. Ce qui est intéressant concernant cette dernière, c’est que, quand certaines de ses œuvres ont été publiées, les gens voulaient en parler comme d’une allégorie à l’esclavage. Et elle répondait que ce n’était pas que cela, qu’elle parlait également d’autres choses dedans, d’autres expériences de personnes noires, d’autres expériences de colonisés. Par exemple son roman, Liens de sang, est à propos d’une femme qui remonte dans le Sud avant la guerre de Sécession. Il y a eu des discussions scientifiques pour dire que, même si c’est un livre à propos de l’esclavage, il est surtout à propos de la vie des femmes noires dans les années 1980 (le livre est sorti aux États-Unis en juin 1979). Quel que soit ce dont vous parlez, votre discours est influencé par la période historique où vous vous trouvez et par votre propre histoire.

Mes livres parlent d’histoire. Ils sont très influencés par les histoires personnelles de mes personnages, et par l’histoire de leurs sociétés. Mais ils représentent également une réflexion sur ce qui arrive à mon pays en ce moment même. Mais je dirais qu’il y a énormément d’écrivains de science-fiction contemporains qui réalisent des œuvres intéressantes, comme Ann Leckie, Rivers Solomon, Neon Yang ou Yoon Ha Lee. Des personnes qui explorent les relations entre les religions et le futur.

Une dernière question : que lisez-vous en ce moment ?

Je viens de finir Ie prochain livre de Fonda Lee, The Last Contract of Isako. Bien sûr, je ne peux pas en dire grand-chose, car ce livre n’est pas encore sorti (NDLR il sort en VO le 5 mai chez Orbit). Mais ce que ce livre fait avec le transhumanisme et l’idée des cyborgs, et les idéologies politiques et religieuses qui en découlent dans le futur est fascinant. Je lis actuellement plusieurs choses : une anthologie de science-fiction française traduite, et L’inconnu du Nord-Express de Patricia Highsmith. J’ai réellement eu une appétence pour les policiers cette année, j’ai lu beaucoup d’Agatha Christie et certains romans de Patricia Highsmith donc.

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