Nos mondes i-maginés

De la maison d’édition Akata, je ne connaissais jusqu’ici que les mangas et non la collection de romans. Réparons cette erreur avec Nos Mondes i-maginés de Tetsuya Sano. Ce livre nous raconte l’histoire croisée de Somei, Yoshino et Mashiro. Les deux premiers se rencontrent au collège et se lient d’amitié grâce à un amour commun de la littérature et de l’écriture. Quand Yoshiro publie un best-seller à la fin du collège, Somei rongé par la jalousie, fait un blocage et n’arrive plus à écrire. Quand elle meurt, il s’enfonce dans la dépression et n’arrive plus qu’à envoyer des mails à l’adresse de son amie défunte. Un jour, il reçoit une réponse… Y a-t-il un signe ? Et quelle est la place de la nouvelle du lycée, Mashiro, elle aussi fan de l’œuvre de Yoshino ?
Roman relativement court, Nos Mondes i-maginés est lourd du mal-être de ses personnages. Ceux-ci sont des adolescents en décalage avec les attentes de leur entourage, mais aussi avec leurs envies et leurs sentiments. Du coup, le récit oscille du fantastique au polar ou au récit de sortie de l’enfance classique. D’autant qu’on y suit deux trames temporelles : l’une où Yoshino est morte et où Somei survit en tentant de guérir son rapport à l’écriture, et une où elle est vivante. Jusqu’au bout, le lecteur se plaçant du point de vue de Somei ne sait sur quel pied danser. Et si le jeune homme n’est pas particulièrement sympathique ni populaire, il en est bien conscient. Déjà solitaire avant de rencontrer Yoshino, la mort de cette dernière n’a fait que le renfermer un peu plus dans sa coquille. Et pourtant ce sont ses mots qui lui permettront de s’épanouir.
Proposé dans la collection « Young Novel », Nos mondes i-maginés est effectivement à destination d’un public adolescent (ou de parents d’adolescents). S’il dépeint parfaitement les sentiments d’inadéquation, de déprime ou d’incertitude de cette tranche d’âge chez leurs personnages, il a l’avantage ne de pas plaquer de leçon de morale sur le récit. Certes la fin est plus heureuse, mais elle n’est pas réellement un « happy end ». Comme dans la vie.

Nos mondes i-maginés
de Tetsuya Sano
traduction de Diane Durocher
Éditions Akata

Le monde selon Garp

L’exemplaire a vécu : acheté neuf, il fut lu et relu tant de fois. Trop pour être comptées. L’histoire a quasiment le même âge que la lectrice. Et pourtant… Le monde selon Garp de John Irving fait partie de ces compagnons de vie que je relis régulièrement (et que visiblement je prête tout autant même si je n’en ai guère le souvenir).
Choisi à l’époque en raison de sa couverture intrigante, Le monde selon Garp servit de déclencheur pour découvrir peu à peu l’ensemble de l’œuvre de John Irving, mais également une porte d’entrée pour découvrir tout un pan de la littérature américaine qui fait toujours d’intéressants petits.
Mais alors, de quoi parle Le monde selon Garp ? De la vie de S.T. Garp (T.S.Garp en VO), américain né en Nouvelle-Angl
eterre en 1943 de sa conception particulière jusqu’à sa mort. Écrivain, lutteur, fils, père, mari, grande gueule : S.T. Garp endossera tous ces rôles et bien d’autres encore. Résumée ainsi, l’histoire pourrait sembler banale. Et pourtant le sens du baroque de John Irving va se révéler par le biais d’une galerie de personnages plus excentriques les uns que les autres et pourtant tellement réalistes. Que ceux-ci ne croisent que brièvement la vie de Garp, comme le trio de prostituées viennoises ou Mrs Ralph,  ou qu’ils y soient plus durablement comme sa mère Jenny Fields, leur amie commune Roberta ou la famille Steering Percy.
Que ce soit dans sa façon de raconter les petites situations du quotidien (la préparation d’une sauce tomate par exemple) ou de raconter les drames et les joies de son héros, John Irving arrive toujours à surprendre son lecteur de page en page et parfois de paragraphe en paragraphe. De plus dans Le monde selon Garp, il décrit un moment particulier de l’histoire américaine de la fin de la Seconde Guerre mondiale au début des années 80, juste avant l’apparition du Sida, sans
pour autant tomber dans les clichés de la littérature de cette époque. Ainsi, John Irving ne parle pas de la guerre du Vietnam (et pour cause, l’auteur a fui la conscription en s’installant au Canada où il vit toujours actuellement) ni de la période hippie ou du maccarthysme. En revanche, de l’essor économique du pays et des choix de vie non conventionnels de Garp et de sa mère à la montée du féminisme et à ses différents courants, sans oublier les différentes facettes de la concupiscence, John Irving aborde de nombreux thèmes avec lucidité, franchise et toujours énormément d’empathie pour ses personnages, même pour ceux qui sont antipathiques comme Michael Milton. De plus, en entrecoupant son récit avec les écrits de la « plume » de son héros, il peut s’essayer à d’autres styles littéraires.
Le résultat est un joli pavé de près de 600 pages qui se dévore de la première à la dernière ligne quasiment d’une traite. Dans Le monde selon Garp, il faut avoir de l’énergie. Dans Le monde selon Garp, « nous sommes tous des Incurables ». En finissant Le monde selon Garp, même très tôt au petit matin après une nuit blanche, on en ressort heureux et plein d’amour pour l’humanité.

Le monde selon Garp
de
John Irving
Traduction de
Maurice Rambaud
Éditions
Points

Les Sœurs de Blackwater

Soit un coin de campagne américaine se remettant difficilement d’une guerre et d’une épidémie. Est-ce à cause de la guerre de Sécession ou une dystopie où le gouvernement de Washington est tombé ? Nous ne le saurons pas. Soit une femme vivant seule dans une ferme et échangeant ses talents de scribe contre ce dont elle a besoin avec son voisinage. Soit un vagabond insistant pour qu’elle lui écrive une lettre et entreprenne un voyage pour la lire à sa destinataire. Voici les trois postulats de départ du livre d’Alyson Hagy, Les Sœurs de Blackwater. Sur cette trame, l’autrice va écrire un roman plutôt court, mais extrêmement riche en sentiments. Des sœurs du titre français, nous n’en croiserons qu’une : la narratrice principale, anonyme jusqu’au bout. Celle-ci est rongée de culpabilité : d’avoir survécu à une enfance heureuse, à une expérience effroyable, à la guerre et la maladie, et à sa sœur. Celle de ne pas pouvoir comme sa sœur être celle qui guérit, celle qui soulage, celle qui aime, la quasi-déesse vénérée par les parias qui passent la saison froide sur ses terres. Celle d’avoir été responsable plus ou moins directement de sa mort, et de ne plus rien ressentir pour qui que ce soit.
L’arrivée du vagabond va la bousculer et la forcer à sortir de sa réclusion avec des conséquences dramatiques pour l’ensemble de la région. Nous ne saurons guère ce que contient cette lettre, hormis qu’il s’agit d’une espèce de confession, ni comment fonctionnent exactement les talents de la narratrice. Est-elle simplement la dernière femme capable d’écrire des histoires ? A-t-elle, comme sa sœur avant elle, certains dons occultes ? À la frontière entre le fantastique et le « réalisme magique » d’un Gabriel Garcia Marquez, Les Sœurs de Blackwater, laisse planer le doute. Y compris dans la séquence finale qui peut se lire soit comme une hallucination due à la fièvre, soit comme un voyage temporel. En revanche, à la différence des livres d
e l’écrivain colombien, Les Sœurs de Blackwater, n’est pas un roman optimiste. La vie de la narratrice et la conclusion de son voyage ne sont pas des plus heureuses. Je vous déconseille donc de le lire si vous souffrez déjà d’idées noires. C’est néanmoins une ode magnifique à la puissance des mots et à leurs pouvoirs apaisants sur les âmes tourmentées.

Les Sœurs de Blackwater
d’Alyson Hagy
traduction de David Fauquemberg
Éditions Zulma

L’oreille interne

Pour faire un bon roman de science-fiction, il ne faut pas forcément y inclure des vaisseaux spatiaux, des lieux exotiques et des extra-terrestres. J’en veux pour preuve L’oreille interne, court roman écrit par Robert Silverberg en 1972. L’histoire se passe entièrement à New York, voire quasi uniquement sur l’île de Manhattan. Et la seule différence avec le New York réel de 1972 est la mutation dont est affligé son protagoniste, David Selig. En effet, depuis l’enfance, celui-ci est télépathe et peut donc entendre l’esprit de son entourage. Pourtant la quarantaine venue, son talent ne lui a pas servi à devenir riche ou puissant. Tout au plus survit-il en servant de scribe aux étudiants aisés pour rédiger thèse, dissertation ou mémoire à leurs places.
Hélas avec l’âge, son talent, si utile pour savoir ce que veut l’étudiant et ce qu’attend le professeur, devient de plus en plus instable jusqu’à disparaître complètement. Comment accepter cette disparition, et à travers elle comment accepter de vieillir, tout est l’enjeu de ce roman de Silverberg.
La première fois où j’ai lu ce texte, j’étais adolescente. Même s’il ne débordait pas d’action comme les space operas que je dévorais également à l’époque, ce livre m’avait profondément touchée. Je l’ai relu bien des fois depuis en m’approchant de plus en plus de l’âge du héros. Et je suis toujours aussi profondément émue de son sort et de la chronique douce-amère de la fin de son exception. Pourtant, difficile de dire que David Selig et moi ayons beaucoup en commun. Vivant sur deux continents et à deux époques différentes, dans des peaux diamétralement opposées et pour ma part, sans la moindre trace de télépathie. Pourtant, Robert Silverberg arrive à me faire comprendre le poids de ce talent dans la vie quotidienne de son personnage, et l’obstacle qu’il représente au fait de nouer des relations amoureuses, amicales ou familiales normales. Et à me faire ressentir petit à petit toutes les déchirures liées à sa perte jusqu’au soulagement final. En 2018 comme en 1972, ce texte reste d’une actualité criante sur la façon dont nous tissons des liens avec les autres et sur le mélange de fragilité et de solidité de ceux-ci.

L’oreille interne de Robert Silverberg
Traduction de Guy Abadia
Éditions Livre de Poche