Comment dire adieu à une série entamée il y a vingt-cinq ans ? Et alors même que l’évolution du monde réel fait une concurrence déloyale à celui dans lequel l’histoire se déroule ? C’est le problème qui s’est posé à Charles Stross avec sa série The Laundry Files, et le dernier volet des aventures de son protagoniste principal, Bob Howard. Il y répond avec brio avec The Regicide Report. Ce festival final est à la fois la quintessence de ce qui fait tout le sel de cette série humoristico-horrifique, et l’occasion pour l’auteur de régler ses comptes. Notamment, par le biais de Bob Howard et de son épouse Mo O’Brien, à une certaine frange de la population longtemps décriée comme geek ou nerd, mais, qui une fois en position de pouvoir par facilité, par rancœur ou par incompréhension profonde des œuvres qu’elle a adulées, détourne ses talents pour aller à l’encontre de tous les idéaux dont elle se réclamait avant. Ce qui, dans notre univers quotidien donne une nouvelle oligarchie de « technobros » au service du fascisme. Et dans celui de The Laundry, fait qu’un service gouvernemental censé protéger les habitants du Royaume-Uni d’incursions magiques se retrouve gangréné de l’intérieur par des êtres plus ou moins surnaturels et aux ordres de Nyarlathotep (ou Lord Nibs pour Bob). Ça fait un peu désordre, non ?
Donc, dans The Regicide Report nous revoici quelques mois après The Labyrinth Index et peu avant Dead Lies Dreaming (qui marque le début de la trilogie Tales of the New Management). Elisabeth II est toujours de ce monde, mais, en raison de son âge avancé, les différentes divisions de l’administration britannique se préparent à son décès. Pour The Laundry, comme il s’agit de la souveraine au règne le plus long depuis Victoria, le mana (ou énergie magique) accumulé autour de la reine est colossal. Détourné, il pourrait précipiter la survenue d’un nouveau CASE NIGHTMARE GREEN (c’est-à-dire l’arrivée d’une entité cosmique sur Terre en plus du Premier ministre, qui n’est que l’avatar d’une d’entre elles). Quand cette brave Lisbeth est empoisonnée et n’a plus que quelques semaines à vivre, tout vire à la catastrophe…
Raconté sous la forme d’un rapport écrit par Bob Howard, The Regicide Report est un condensé de tout ce que j’apprécie dans cette série : un mélange d’action et d’horreur cosmique mâtiné d’un humour corrosif et de multiples références à la pop culture et à l’informatique, mais également à la vie politique britannique et à un million d’autres choses. D’ailleurs, sans incidence directe sur l’histoire, le parallèle entre les chats et les Anges pleureurs de Dr Who m’a valu quelques regards interloqués dans le bus tellement j’ai ri (et quiconque a déjà essayé de manger avec un félin gourmand dans la pièce ne peut que valider la comparaison). Pour son grand final, l’auteur convoque nombre des personnages des épisodes précédents (dont mon antagoniste favori pour la plus grande détresse de Mo) et va crescendo dans le carnage et le Grand Guignol. Et même si, ayant déjà lu Dead Lies Dreaming et ses suites, la fin est en quelque sorte inévitablement peu réjouissante pour le monde de The Laundry, elle est en tout cas très satisfaisante pour la lectrice que je suis. D’ici quelques années, je relirai sans doute à l’occasion toute la série du début à la fin. Et je suis rassurée, car… le chat est vivant et ronronne sur les genoux du narrateur. Celui-ci se demande régulièrement : « Are we the baddies ? » (soit « sommes-nous les méchants » en bon français). Et la réponse est indiscutablement « Oui ! ». Mais sa chute de The Atrocity Archives à The Regicide Report est un pur régal de lecture.
