Fil rouge 2018 : The Labyrinth Index

Le thème du Fil rouge de novembre était les vampires. Coïncidence ou non, le dernier épisode des Laundry Files de Charles Stross, The Labyrinth Index sorti le 31 octobre dernier, a pour narratrice Mhari Murphy, une vampire. Voici donc le candidat idéal pour notre lecture de ce mois-ci.
The Labyrinth Index reprend le fil de l’action quelques mois après la fin de The Delirium Brief. Et nous propose une histoire d’espionnage en territoire ennemi avec exfiltration d’un acteur clé et sabotage d’une opération en cours. Le tout fait par sept agents assez novices et totalement dispensables. Imaginez un instant un roman de John Le Carré ou de Tom Clancy mâtiné d’Absolutely Fabulous et de Pied nickelés. Propulsez tout ce beau monde au 21e siècle pour vous faire une idée de ce que vous allez découvrir au fil des pages.
Le territoire ennemi en question est les États-Unis passés depuis trois mois sous la coupe d’une agence occulte. L’acteur à exfiltrer n’est rien moins que le Président des États-Unis magiquement disparu de la mémoire collective de son peuple avec toute la branche exécutive du gouvernement. Et l’opération à saboter n’est rien de moins que le réveil de Cthulhu (réalisé entre autres à coup de minage de bitcoins).
Et les vampires dans tout ça ? Il y en a au moins trois dans l’équipe de bras cassés chargés d’accomplir cette tâche : Mhari Murphy, ex-employée des ressources humaines de la Laverie et ex-petite amie infernale de Bob Howard le narrateur habituel, devenue une PHANG –
Person of Hemophagic Autocombusting Nocturnal Glamour, acronyme politiquement correct du jour pour désigner un vampire – depuis un passage dans une grande banque, Janice sa collègue asociale au sein de cette même banque (voir The Rhesus Chart) et Yarisol, une mage elfe autiste arrivée dans notre dimension dans The Nightmare Stacks). Il y en a aussi d’autres en territoire ennemi camouflés en tenue de ninja argentée. Et les vampires ne sont que les moins dangereux des personnages que vous croiserez ici. Outre Cthulhu, Nyarlathotep tient un rôle majeur dans l’histoire. Un maître de jeu avec un set de dés bien particuliers également. Et comme souvent la bureaucratie et la technologie elle-même sont encore pires que toutes les atrocités vivantes croisées auparavant.
Entre deux fous rires, vous y apprendrez comment Amazon et AliExpress sont devenus les meilleurs alliés des espions pour contourner les contrôles aux aéroports, la vraie raison de l’incendie de la Maison-Blanche en 1814, pourquoi le Concorde aurait fait un parfait avion de combat et mille autres petits détails ingénieux. La technologie et les différents grands noms de l’IT sont bien entendus bien présents dans ce roman. De quoi faire se plier de rire les lecteurs travaillant dans le secteur (ou leur donner des sueurs froides ?), tout en restant largement accessible pour ceux qui n’y connaissent rien de plus que savoir allumer son téléphone et faire un selfie avec. Si vous n’avez pas encore cédé aux charmes de The Laundry Files, c’est peut-être le moment de craquer ? Même si avoir lu les huit romans précédents peut aider, celui-ci reste tout de même assez indépendant pour se lire seul sans grand inconvénient.

NB : pour les lecteurs utilisant un PC sous Windows ou un émulateur de type Wine, vous trouverez dans la version numérique un lien vers un jeu vidéo. Lancez le à vos risques et périls.

The Labyrinth Index
de Charles Stross
Editions Orbit

Le Terminateur

Les nouvelles ont ceci de pratique qu’elles donnent souvent l’occasion de découvrir de nouveaux talents. Ou dans le cas du recueil, Le Terminateur, d’avoir une idée de la diversité des styles de Laurence Suhner. J’ai choisi ce livre en passant sur le stand de son éditeur, L’Atalante, lors du dernier Livre Paris, principalement attirée par la couverture de Vincent Laîk et sans n’avoir rien lui de la dame. Des semaines plus tard, je l’ai attrapé, ne voulant ni me replonger de suite dans un gros roman après le précédent ni me contenter d’un format trop court. Et Le Terminateur fut une très bonne surprise.
Dans ce recueil, Laurence Suhner oscille entre la science-fiction pure (dont la nouvelle qui donne son titre au recueil et sa suite,
Au-delà du terminateur) et le fantastique (La chose du lac, La valise noire) avec des passages comiques (La fouine) ou plus tristes (Homéostasie). Pourtant, toutes ces nouvelles ont une petite musique, une trace et un rythme qui leur donne une identité commune. Les seules qui à mes yeux s’en écartent sont celles que j’ai le moins aimées (Différent et L’accord parfait). Plus distants, les protagonistes n’y ont pas la même profondeur que dans les autres. Et étrangement la nouvelle, Thimka, qui est liée aux romans déjà parus de Laurence Suhner peut se lire seule sans problème, mais sans forcément donner envie d’en savoir plus. Si je lis les romans de Laurence Suhner, ce sera parce que son style général m’a plu et non parce que j’ai envie de mieux connaître les personnages de cette nouvelle en particulier.

Le Terminateur
de Laurence Suhner
Éditions L’Atalante

Fil rouge 2018 : L’étrange affaire Nottinger

Oui je sais, j’avais promis de ne plus relire de livre «lovecraftien» avant le prochain The Laundry Files de Charles Stross cet octobre. Mais j’ai voulu profiter de la thématique Fil rouge de juillet (un auteur francophone) pour découvrir une plume que je ne connaissais que par Twitter interposé. J’ai donc pris L’étrange affaire Nottinger de Claire Billaud sans même savoir de quoi parlerait l’intrigue. Je me doutais juste que le livre aborderait l’un de mes genres de prédilection — SF, fantastique ou policier — sans savoir lequel. Et ce fut les deux derniers genres qui sont abordés.
Sur une trame très classique pour un récit dans l’univers lovecraftien — un étranger entre en contact avec une famille maudite et se retrouve piégé par cette malédiction — L’étrange affaire Nottinger restitue un récit solide et résolument moderne. En effet, l’histoire se place dans l’Angleterre du XXIe siècle et non dans
la campagne américaine du début du XXe siècle. Et le personnage principal est une femme, détective de son état. De plus, nous ne sommes pas surpris. Dès les premières pages, le prologue nous informe que l’histoire se terminera mal pour presque tous les personnages. Sauf que…
Comme dans tout bon polar, Claire Billaud revient sur ses pas pour nous raconter comment le drame s’est noué, avec une intrigue en deux parties : d’abord du point de vue de la détective, puis de celui de l’inspecteur adjoint. Si comme moi, vous avez lu de nombreux récits sur le mythe de Cthulhu vous ne serez peut-être pas surpris par les différentes évolutions de l’histoire. Mais l’écriture fluide et la construction très bien imbriquée des différentes pièces
et indices font que vous tournerez les pages jusqu’au bout, sans vous arrêter. De plus, pour une fois ce ne sont pas les plus connus des Grands Anciens qui ont la vedette, mais l’obscur Hastur l’indicible, dont au fil des nouvelles on ne sait pas s’il est complètement mauvais ou juste légèrement. Je vous laisse découvrir quelle version a choisie Claire Billaud dans L’étrange affaire Nottinger. Au passage, ce récit relativement court est également une très bonne porte d’entrée dans l’univers de Lovecraft pour un jeune lecteur adolescent ou préadolescent.

L’étrange affaire Nottinger
de Claire Billaud
Éditions

Le prince des profondeurs

Avant toutes choses, je dois vous avouer une chose : j’ai détesté mes cours de philosophie en terminale, et ce dégoût de la discipline m’est resté depuis. Pourtant, Peter Godfrey-Smith avec Le prince des profondeurs – l’intelligence exceptionnelle des poulpes m’a presque réconciliée avec la philosophie.
Il faut dire que le livre n’est pas vendu comme un ouvrage philosophique à moins d’aller chercher sur le verso, sous la bannière bleue annonçant une préface de Jean-Claude Ameisen, la mention « Peter Godfrey-Smith est professeur d’histoire et de philosophie des sciences à l’université de Sydney. » D’autant qu’il part de sa propre expérience — des plongées répétées sur le site d’Octopolis — pour nous amener sur le terrain des idées. Avec Le prince des profondeurs, Peter Godfrey-Smith m’a piégée. Je comptais lire un documentaire sur l’intelligence des céphalopodes aux lumières des dernières découvertes scientifiques, histoire d’en savoir un peu plus sur les animaux qui ont inspiré Cthulhu à H.P. Lovecraft et d’autres récits horrifiques dont je suis friande. Et je me suis retrouvée embarquée dans une grande épopée sur l’apparition de l’intelligence dans le monde vivant. Le tout entrecoupé d’interrogations sur ce que c’est l’intelligence, la conscience de soi et le rôle du dialogue intérieur et du langage dans le développement de l’intelligence. Loin de se contenter de comparer les poulpes, les seiches et les humains, Peter Godfrey-Smith repart aux tout débuts de la vie animale au moment où certains organismes unicellulaires se sont regroupés pour former un amas de cellules, et explique les différents mécanismes qui ont peu à peu abouti à la création d’un système nerveux organisé de façon totalement différente entre les céphalopodes et les vertébrés. Il tente également de comprendre ce que ces différences d’organisations et les modes de vie très différents impliquent pour le développement d’une intelligence et d’une forme de conscience, mais également sur les limites de la reconnaissance mutuelle de cette intelligence entre les espèces.
Si le fait de lire un ouvrage scientifique ou philosophique pour le plaisir peut vous sembler rébarbatif, détrompez-vous. Le style de Peter Godfrey-Smith est très clair, largement accessible et bien rythmé. L’auteur émaille ses explications de schémas semblables à des dessins d’enfant ou à des idées griffonnées sur un coin de table comme s’il nous parlait autour d’un café. Et il les entrecoupe de photos prises sur le site d’Octopolis et ailleurs dans ses plongées. La présence de ces supports visuels est un vrai plus humoristique pour entrer dans le bain de ce livre, finalement plutôt court.

Le prince des profondeurs
de Peter Godfrey-Smith
Traduction de Sophie Lem
Éditions Flammarion

En bonus une petite vidéo filmée par l’auteur sur le site d’Octopolis

Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu

Nous sommes fin mars en cette année dédiée à HP.Lovecraft et je commence déjà à saturer malgré tout mon amour pour l’œuvre d’H.P.L et ses créatures monstrueuses. Pourtant, j’ai craqué lors de Livre Paris 2018 pour un énième livre mettant en scène Cthulhu (et je prévois un craquage en octobre pour le prochain livre de Charles Stross dans la série des Laundry Files avec Nyarlathotep en personnage principal). Pourquoi ? Tout simplement parce que je fais confiance à Karim Berrouka depuis Le club des punks contre l’apocalypse zombie pour me distraire et me faire rire avec une histoire surprenante et rondement menée.
Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu tient toutes ses promesses. Ingrid, trentenaire parisienne entre deux jobs et entre deux bars découvre un jour qu’elle est l’élément clé pour enfin réveiller Cthulhu et peut-être détruire l’humanité. Pour celle qui a tendance à se laisser porter par la vie et qui n’a jamais lu une ligne de Lovecraft, l’affaire est surprenante. Surtout quand cinq factions d’hurluberlus mettent tout en œuvre pour la convaincre, la séduire, la menacer ou la kidnapper. Et pourquoi une statuette de scribe volée au Louvre a un rôle primordial dans cette histoire ?
Si vous connaissez aussi peu l’œuvre de Lovecraft qu’Ingrid et que vous n’avez jamais mis les pieds à Paris, ce livre est déjà très réjouissant de drôlerie. Karim Berrouka a un sens inné de la formule. Son « Monjoie ! Saint-Denis ! Fuck the patronat ! » du livre précédent, m’amuse encore. Dans celui-ci, Ingrid a quelques fulgurances linguistiques à rire à gorge déployée dans le métro.
Si en plus, vous êtes fin connaisseur du mythe de Cthulhu ou que vous maîtrisez la géographie parisienne comme votre poche, Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu s’avérera encore plus riche et plus drôle. J’ai trouvé la fin en pied de nez particulièrement bien trouvée, même si, Cthulhu, malgré son sommeil profond, est finalement assez bon bougre au réveil.

Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu
de Karim Berrouka
Éditions ActuSF

1974

Que s’est-il passé en 1974 dans cette maison abandonnée de Sebourg dans le Nord de la France ? Pourquoi les pompiers y viennent-ils un jour la réduire en cendres au lieu d’éteindre l’incendie. Ce roman pourrait sembler un remake de Fahrenheit dès les premières pages, mais non. Avec 1974, Arnaud Codeville signe ici un mélange audacieux de polar bien noir et d’horreur. Preuve s’il en est que l’horreur est un genre qui se porte bien, tant dans le cinéma français que dans la littérature.
Même si je ne trouve pas le personnage principal très sympathique, marcher dans ses pas pour démêler l’intrigue est un véritable plaisir, pour peu que l’on résiste à l’idée de lui hurler dessus par moment pour qu’il se reprenne. Ce que semble être au départ un cas de hantise lié à la disparition d’une adolescente en 1974, se révèle par la suite tenir plus de la sorcellerie et de la possession démoniaque, avec dans la coulisse une créature Lovecraftienne qui n’est pas pour une fois ce cher Cthulhu. Et Arnaud Codeville est assez malin pour donner l’impression au lecteur qu’on va aller dans une direction et virer complètement de bord en quelques lignes. Le tout non pas une ou deux fois, mais une bonne dizaine de fois dans l’ouvrage. En revanche, au bout des 500 pages je sais qu’il aime le cinéma de genre des années 80/90 et Stephen King, tellement les références sont flagrantes.

1974
de Arnaud Codeville
Autoédition

La Quête onirique de Vellitt Boe

Décidément H.P.Lovecraft n’en finit plus d’inspirer les auteurs. Dans ce court roman de 2017, c’est Kip Johnson qui revisite une partie du partie du mythe de l’homme de Providence, en s’intéressant à une part presque jamais abordée dans son œuvre : la place des femmes. La Quête onirique de Vellitt Boe se passe dans les contrées du Rêves popularisées par le cycle de Randolph Carter (dont La Quête onirique de Kadath l’inconnue) et Les chats d’Ulthar. Elle suit les traces de Vellitt Boe, une professeure de mathématiques vieillissante, partie à la poursuite d’une de ses élèves voulant s’évader vers le monde de l’Éveil.
Non seulement avec La Quête onirique de Vellitt Boe, Kip Johnson revisite les aventures les plus proches de l’heroic fantasy écrites par H.P.Lovecraft, mais en plus elle nous présente une protagoniste originale : une femme vieillissante qui au soir de sa vie repart sur les chemins qu’elle avait parcourus adolescente dans un monde peu doux pour les femmes. Plus que les Dieux Anciens, les goules, les ghasts et autres horreurs peuplant cette contrée, c’est une simple mention au détour d’un chapitre plutôt calme qui m’a personnellement fait frémir : « on ne lui avait dérobé ses affaires qu’à trois reprises, et on ne l’avait violé qu’une fois, mésaventures qui n’avaient jamais éteint son brûlant besoin d’espace, de villes étranges, de nouveaux océans… » Peut-être trop proche de ce que risque une voyageuse ordinaire dans notre monde ? Tout au long de son chemin, Vellitt et le jeune chat noir (d’Ulthar évidemment) qui l’accompagne croiseront des lieux, des personnages et des créatures familiers au monde de Lovecraft, mais sous une perspective très différente. En effet, ce n’est pas un homme confronté à l’étrange et à l’inconnu, mais une femme qui a toujours vécu au milieu de ses merveilles et qui remonte son passé en cherchant son élève, retrouvant des souvenirs enfouis à chaque pas, qu’ils soient agréables ou bien traumatisants.
L’édition française du roman est enrichie par de très belles illustrations de Nicolas Fructus et par une interview de l’auteur. Pour le coup, je vous conseille plutôt de vous procurer la version papier que numérique de cet ouvrage pour mieux en profiter.

La Quête onirique de Vellitt Boe
de Kip Johnson
Illustrations par Nicolas Fructus
Traduction de Florence Dolisi
Éditions Le Belial’

Howard P. Lovecraft : celui qui écrivait dans les ténèbres

Disons-le tout de suite, en général, les biographies m’ennuient. Et les biographies d’écrivains encore plus. Je préfère de loin les découvrir au travers de leurs œuvres qu’en retraçant leurs parcours, fût-il aussi aventureux que celui de Lord Byron. Néanmoins, le cas Lovecraft est une exception (le cas Edgar Allan Poe aussi si jamais l’éditeur 21 g cherche d’autres idées). Comment un homme vivant dans un univers aussi étriqué, et perclus d’idées aussi contradictoires — tantôt grandioses (comme son amour des chats et des glaces) tantôt nauséabonde (son racisme et sa fascination pour le fascisme montant en Europe) — a pu écrire des textes avec une telle puissance d’évocation ?
Du coup, le format bande dessinée de Howard P. Lovecraft : celui qui écrivait dans les ténèbres m’a semblé une bonne approche. Trop court pour être exhaustif, il est forcé de se concentrer sur les moments essentiels de la vie de Lovecraft. Alex Nikolavitch a choisi de s’attarder sur les amitiés liées par Lovecraft, et les rencontres qui sculpteront son œuvre et celle de ses successeurs. Le dessin Gervasio, Carlos Aón et Lara Lee dégage un look de comics révolu qui convient bien aux pulps où paraissent à l’époque les nouvelles d’H.P. Lovecraft. Et les tons verdâtres évoquent les abymes marins et les forêts obscures d’où proviennent la plupart de ses monstres. Au détour d’une vignette, vous découvrirez non seulement de nombreux clins d’œil à l’œuvre de Lovecraft lui-même, mais également à d’autres œuvres de fiction. Ainsi un New Yorkais croisé par l’auteur évoque furieusement un personnage d’Hergé dans L’Ile mystérieuse.
L’ensemble fait de cet album, un ouvrage qui se dévore très vite, puis que l’on reprend bout par bout pour savourer tel détail ou se préciser telle rencontrer. À recommander fortement à tous les amateurs de fantastique.

Howard P. Lovecraft : celui qui écrivait dans les ténèbres
Scénario d’Alex Nikolavitch
Dessins et couleurs de Gervasio, Carlos A
ón et Lara Lee
Éditions 21g

The Laundry Files

Alors que je viens de tourner la dernière page de The Delirium Brief, huitième roman de la série The Laundry Files de Charles Stross, un dilemme se pose. Comment le chroniquer pour des gens n’ayant jamais ouvert un de ses prédécesseurs ? Et si la solution était de chroniquer l’ensemble de la série ? Oui ? C’est parti !
Partons déjà d’un postulat simple : la magie existe et elle est intimement liée aux mathématiques et à l’informatique. Jusqu’ici tout va bien. Depuis Ada Lovelace et surtout depuis Alan Turing, les progrès dans ce domaine sont phénoménaux et il suffit de quelques lignes de codes pour obtenir des résultats magiques spectaculaires. Sauf que… La magie est dangereuse. Plus l’on s’en sert, plus le voile entre les différentes réalités s’affaiblit et n’importe quoi peut la traverser, de simples parasites verts fluorescents avec un appétit certain pour le tissu cérébral aux Grands Anciens chers à H.P.Lovecraft. Voilà pourquoi dans l’univers de The Laundry Files, différents gouvernements ont l’équivalent thaumaturgique de services secrets à leurs services, dont les activités sont encore plus camouflées que celles de leurs équivalents traditionnels. Ces services britanniques, collectivement baptisés The Laundry car longtemps abrités derrière une blanchisserie (laundry en VO) chinoise de Londres, ont pris l’habitude de recruter n’importe quel bidouilleur ayant par inadvertance découvert une formule magique dans ses lignes de code. C’est ce qui est arrivé au protagoniste de l’ensemble de ce cycle, Bob Howard, administrateur système de 9 h à 18 h, super-espion magique malgré lui le reste du temps.
Allant crescendo dans l’horreur des situations, chaque roman et nouvelle de The Laundry Files est pourtant un petit bijou d’action et d’humour. A tel point que je déconseille aux non-célibataires de faire comme moi et de le lire en plein milieu de la nuit. Vous ne réveillerez pas la maisonnée par vos hurlements de terreur au moindre bruissement nocturne, mais par vos éclats de rire devant des idées aussi incongrues qu’une présentation PowerPoint transformant l’auditoire en zombies affamés, une bande de traders de la City transformés en vampires assoiffés de sang (mais devant toujours supporter le déjeuner dominical insipide des parents) ou la perruque de Donald Trump comme émanation lovecraftienne plus ou moins tolérée par les Nazguls de la NSA. Avec de solides compétences en informatique, et un sens pointu de l’ironie politique, Charles Stross s’amuse énormément dans ces Laundry Files, à parodier les classiques de la littérature d’espionnage dans les premiers volumes puis à dénoncer les travers de la classe politique et de la population britannique en général. D’ailleurs, si le Brexit s’annonce comme une catastrophe pour la Grande-Bretagne comme pour l’Europe, et un imbroglio indigeste de négociations, il aura eu au moins un avantage. The Delirium Brief, dernier roman en date, est si intimement lié à la politique de la Grande-Bretagne, que l’auteur a dû en réécrire une bonne partie. Ce qui fait que la fin laisse le lecteur aussi choqué que les protagonistes, dont ce pauvre Bob, et impatient de lire la suite (si suite il y a, car l’écriture n’en est toujours pas entamée).
N.B. : Si vous n’avez pas de connaissance particulière en informatique, vous apprécierez tout autant ces romans, l’auteur restant au niveau de l’usage fait par un utilisateur avancé au moment où se passe l’action, sans exiger de connaissance particulièrement en développement ou montage informatique. Et explique les fonctions les plus complexes rencontrées.

The Delirium Brief (part of The Laundry Files) de Charles Stross
Éditions Orbit

MISE A JOUR : Il y aura bien une suite, The Labyrinth Index, prévue pour le 30 octobre 2018.

Eschatôn

Si mes années lycée m’ont bien appris une chose, c’est que la prière est totalement inutile pour changer le cours d’une dérivée ou parvenir à absoudre n’importe quelle équation mathématique. En revanche, les coups de gueule et les tapotages au pifomètre de claviers peuvent soit dompter les ordinateurs les plus rétifs soit les précipiter dans des abysses insondables du plantage irrécupérables. Lire Eschatôn, c’est en quelque sorte revivre ces mêmes expériences en 269 pages. Ou plutôt regarder les différents personnages de cette saga futuriste incongrue les vivre à la place du lecteur. Sur à une rupture du multivers dans un voyage interstellaire jusqu’ici sans histoire, deux espaces-temps différents sont entrés en collision et l’humanité a du se confronter à des êtres gluants, visqueux, tentaculaires et sans forme (toute ressemblance avec les Grands Anciens d’un certain HPL étant parfaitement volontaire). Des générations plus tard, la confrontation avec ces Puissances étrangères s’est déplacée sur le champ de bataille religieux. Puisque la science – pardon la sapience – est responsable de cette catastrophe stellaire, bannissons toute science (y compris le calcul autre que compter sur ses doigts ou les machines dépassant la carriole) et comptons sur la prière, et une variation de la Force échappée de Star Wars pour nous en sortir. Toute tentative pour quitter le chemin sacrée est punie de mort. Et pourtant quelques soldats croisés vont se retrouver confrontés à l’impensable. Pris entre la science, leurs propres systèmes de croyances et l’esclavage des Puissances, abandonnés dans une planète perdue au milieu de nulle part, ils devront faire leurs propres choix. Et au final, sortir l’humanité de cette nouvelle période d’obscurantisme. Si la mise en place de l’histoire est un peu lente à se mettre en place, alors que la fin est expédiée en — soyons généreuses — trois pages et un épilogue d’une page, le livre se déguste très bien. Le postulat de base est original et, une fois qu’on apprend à les connaître les personnages sont attachants, particulièrement dans mon cas, Alania et Lothe. Il y a tout de même un grand manque, j’aurais aimé avoir le point de vue d’une des Puissances échouées dans notre univers.

 

Eschatôn de Alex Nikolavitch
Editions Les Moutons électriques