Cochrane vs Cthulhu

Quel rapport y a-t-il entre le fort Boyard et Champollion ? Que se passerait-il si le marin le plus ingénieux de la marine britannique après l’amiral Nelson s’alliait à son ennemi naturel : la Garde impériale napoléonienne ? Quel adversaire commun pourrait réunir tous ces personnages ? Si ce n’est le Grand Ancien du titre miraculeusement téléporté en Charente — Maritime. À partir de ce qui pourrait servir d’ingrédient à un pari oulipesque ou à une partie de Kamoulox géante, dans Cochrane vs Cthulhu, Gilberto Villarroel dresse une fresque maritime épique. Ici le fort Boyard et la baie qui l’entoure n’ont rien à voir avec une émission de TV estivale. Flambant neuf et armé de tous côtés de son sous-sol jusqu’à son sommet, le fort protège les lieux, mais surtout un mystérieux artefact. Une nuit plusieurs événements se produisent en même temps. Les frères Champollion et un commissaire politique arrivent, mandatés par l’Empereur pour percer le mystère de l’objet. Et Lord Cochrane, marin écossais soi-disant en disgrâce se laisse capturer pour passer la nuit dans le fort. Tandis que des êtres étranges venus de la mer lui donnent l’assaut.


D’une certaine façon, Cochrane vs Cthulhu est un tour de force réussi. Gilberto Villarroel arrive à mêler roman militaire historique et horreur lovecraftienne en faisant, comme il se doit, monter l’angoisse et la terreur de façon insidieuse jusqu’à l’explosion finale. Les amateurs des deux genres devraient donc être ravis et y trouver leur compte. Et pourtant, le roman n’échappe pas à certains défauts qui m’ont plusieurs fois agacé et m’ont sorti de sa lecture. Ainsi Gilberto Villarroel porte une trop grande attention aux détails maritimes ou de l’armement au détriment de l’action. Nul n’a besoin d’avoir un descriptif détaillé sur plusieurs lignes des fusils napoléoniens en pleine bataille ! Le tout au détriment de la profondeur des personnages. Que ce soit le capitaine Eonet qui nous sert de compagnon d’un bout à l’autre du roman, de ses seconds, des frères Champollion ou de Lord Cochrane lui-même, ils sont tous décrits d’un bloc sans réelle zone d’ombre ou de profondeur. À la manière des personnages de théâtre de boulevard que le public doit pouvoir identifier et classer dès la première réplique. De plus, dans la grande tradition du feuilleton romanesque à retrouver tous les jours ou semaines dans son journal favori dont il s’inspire, tout au long du livre, l’auteur revient sur des événements qui se sont déjà passés dans l’histoire. Sans les présenter sous un angle différent, mais comme s’il avait peur que le lecteur oublie ce qu’il s’était passé quelques chapitres plus haut. Le processus rend la lecture du livre aussi laborieuse que si le lecteur avait affronté les tempêtes océaniques et Cthulhu pleinement réveillé aux côtés des personnages. Depuis, le deuxième tome, Lord Cochrane vs l’Ordre des catacombes, est paru en grand format chez Aux Forges de Vulcain.

Cochrane vs Cthulhu
de Gilberto Villarroel
Traduction de Jacques Fuentealba
Edition
s Pocket

(critique initialement parue dans Bifrost n°99)

Les Agents de Dreamland

Que se passe-t-il si vous mélangez X-Files, mythologie des Grands Anciens telle qu’imaginée par Howard P. Lovecraft et voyage temporel ? L’une des réponses possibles pourrait être Les Agents de Dreamland, et son récit halluciné éclaté en plusieurs parties. D’un côté, nous suivons le Signaleur, un agent fédéral qui pourrait être le frère désabusé de l’Homme à la cigarette de la série créée par Chris Carter ou de ce vieux Dudley Smith cher à James Ellroy. Quelque part dans un coin désertique du sud-ouest des États-Unis, il doit échanger des informations sur une récente tuerie liée à un mouvement sectaire avec une homologue britannique qui le terrifie. De l’autre, nous suivons Chloé, ex-droguée californienne récupérée par le gourou de la secte et, on le comprendra vite, responsable du massacre. Mêlée à ceci, la disparition puis réapparition mystérieuse de la sonde New Horizons et un futur apocalyptique où des créatures insectoïdes ont asservi l’Humanité. Quel est le lien entre tous ces éléments, c’est ce que les histoires croisées de Les Agents de Dreamland veulent reconstituer.
Sauf qu’à trop vouloir bien faire, le lecteur s’y perd. En effet, ce court roman semble plus être une première partie d’une œuvre plus longue en devenir qu’un récit complet en soi. Qui sont les envahisseurs ? Comment passons-nous de la situation actuelle au futur apocalyptique visité par l’une des protagonistes ? Qu’est-ce que le Dreamland au juste ? Autant de questions qui resteront sans réponse. Et pourtant, malgré ce goût d’inachevé, Les Agents de Dreamland offre un prisme différent à la mythologie lovecraftienne, avec l’utilisation de monstres moins visibles que Cthulhu, Nyarlathotep ou les Shoggoths. Elle y mêle cette atmosphère propre aux conspirations gouvernementales qui firent les beaux jours des séries TV et certains films des années 90. Avec une certaine langueur dans l’écriture, magnifiquement restituée par la traductrice, évoquant Bagdad Café et sa bande originale sirupeuse.

Les Agents de Dreamland
de
Caitlin R. Kiernan
Traduction de Mélanie Fazi
Éditions Le Belial’

(critique initialement parue dans Bifrost n°99)

Le dossier Arkham

Si vous comptiez découvrir l’histoire de Cthulhu et des autres Grands Anciens en vous évitant la prose d’H.P. Lovecraft ou de ses successeurs immédiats, passez votre chemin. Le dossier Arkham d’Alex Nikolavitch est certes d’une lecture très facile et très agréable, mais il présuppose que son lecteur a un minimum de connaissance dans la mythologie bâtie par le « rêveur de Providence ». Et au-delà de l’univers maudit du Necronomicon, une bonne connaissance de la pop-culture du 20e comme du 21siècle n’est pas un luxe pour comprendre tous les jeux de mots, toutes les allusions et tous les clients d’œil du texte, y compris le retournement final.
Si vous avez les bases, de quoi parle Le dossier Arkham ? D’une enquête policière menée par un certain Agent Chris Carter (oui dès le départ, la vérité est ailleurs) sur la mort mystérieuse d’un détective privé visiblement déchiqueté par une bête invisible dans son bureau fermé. Pour résoudre ce mystère, l’agent — et vous qui lisez l’ouvrage par la même occasion — devra reprendre le dossier constitué à l’occasion de sa dernière affaire : la disparition d’un certain Kurt Plissen, étudiant à l’université Miskatonic. De coupure de presses en rencontre pittoresque dans les villages côtiers de Nouvelle-Angleterre ou à l’ombre des mesa du Far-West, en passant par des récits de pulp hauts en couleur, ce dossier dresse en filigrane l’affrontement entre deux sectes à l’aube et durant la Seconde Guerre mondiale pour profiter d’une mystérieuse configuration astrale et activer la venue d’une tout aussi mystérieuse entité. En clair, hâter la venue du fameux Case Nightmare Green des Laundry Files de Charles Stross. Sauf que l’entité en question n’atterrira pas franchement dans le même hôte et la face du 20
siècle en sera bouleversée.
Le dossier Arkham est un court livre richement illustré très plaisant, sorte d’Almanach Vermot de l’univers Lovecraftien, raconté sans les inévitables lourdeurs de style de l’écrivain américain. Si vous avez la moindre connaissance des êtres et personnages évoqués, ne serait-ce qu’en ayant joué à L’Appel de Cthulhu, vous serez vite en terrain familier. Et plutôt que d’affronter des terreurs indicibles, vous risquerez de mourir de rire…

Le dossier Arkham
d’Alex Nikolavitch
Éditions Léha

Dead Lies Dreaming

Actualité britannique oblige, le dernier volume de la série The Laundry Files de Charles Stross n’est pas une suite à The Labyrinth Index, mais un épisode concomitant aux événements racontés dans les derniers livres. Dans Dead Lies Dreaming en effet, nous ne suivons plus les aléas d’espions au service de l’administration qu’elle soit ancienne ou nouvelle aux ordres du Pharaon Noir, mais de citoyens presque ordinaires de Londres qu’ils soient voleurs à la petite semaine, ancienne inspectrice de police recyclée dans le secteur privé ou bras droit d’un multimillionnaire aux ambitions démesurées.
Sauf que… Ces citadins ordinaires n’en sont pas et ont des superpouvoirs liés à la résurgence de la magie. Certains en sont conscients et savent les risques encourus à trop l’utiliser (à savoir une forme particulièrement sévère de démence précoce) et les autres non et se révèle très créatifs avec. Partant de trois directions différentes, ils vont se lancer dans une quête pour mettre la main non pas sur le Necronomicon, mais sur son index tout aussi redoutable, croisant au passage la route de Jack L’Éventreur, de Peter Pan et de la Fée Clochette et d’une version de 007 qui ne brille pas par son intelligence.
Même si l’on n’y retrouve pas Bob Howard ni aucun des personnages habituels de la série, Dead Lies Dreaming reprend le cocktail qui fait le succès de The Laundry Files : de l’action, une critique de la société britannique assez féroce, un mélange improbable entre informatique, comptabilité et magie (avec l’une des démonstrations les plus claires qui soient du moteur de recherche Shodan et des dangers des outils connectés non sécurisés) et des personnages qui sont loin d’être parfaits, mais qui sont tous très attachants. Le jeune Game Boy avec sa passion pour les jeux vidéos, sa façon de chercher l’affection de sa famille choisie pour oublier les exigences de sa famille d’origine en particulier m’a émue et fait trembler alors qu’il est loin d’être l’un des moteurs de l’action. Sans oublier, comme souvent avec Charles Stross, une bonne dose de sarcasme, d’ironie et de comique de situation qui fait que même en plein cœur d’un roman fantastique tirant sur l’horreur, vous allez éclater de rire au milieu d’une page ou de la nuit…

Dead Lies Dreaming
De
Charles Stross
Éditions
Orbit

Lovecraft Country

En attendant la mini-série TV du même nom créée par Jordan Peele, dont j’avais aimé Get Out ou US, lisons donc le roman de Matt Ruff, Lovecraft Country, qui lui servira de base. Nous sommes en 1954, Atticus Turner, jeune soldat noir récemment démobilisé de la Guerre de Corée rentre chez lui à Chicago. Là, il partira sur les traces de son père Montrose, avec son oncle créateur du Guide du voyage serein à l’usage des Noirs (inspiré du Negro Motorist Green Book qui indiquait au temps de la ségrégation, les endroits où les Noirs seraient bien accueillis dans leurs voyages à travers les États-Unis), et une amie d’enfance dans un coin perdu de la Nouvelle-Angleterre et tombera sur une loge mystique qui en veut à son sang. De cette aventure, Atticus, sa famille et ses amis vont être pris dans une guerre entre sorciers blancs (les Braithwhite et les Winthrop), qu’ils soient déjà morts ou encore vivants.
Malgré le titre du roman, les allusions à l’œuvre de Lovecraft sont assez peu nombreuses dans les aventures des personnages. En revanche, certains de ses protagonistes étant grands amateurs de ses œuvres et des autres titres de science-fiction de l’époque (dont les John Carter d’Edgard Rice Burroughs), il y a un débat intéressant et vif entre eux sur la possibilité de séparer l’homme de l’artiste. Chaque chapitre s’attache à un personnage principal différent et propose une aventure indépendante où les sorciers voulant utiliser Atticus pour le pouvoir dont il a hérité sont le fil conducteur. Jusqu’à la résolution finale.
Du coup, les points de vue se succèdent : hommes, femmes et même enfant, tous les proches d’Atticus ont droit à leurs lots d’expérience effrayante. Chaque chapitre gagne ainsi sa propre tonalité en s’appuyant sur la personnalité de son protagoniste. Certains relèvent plus de la science-fiction, d’autres de l’horreur pure ou du fantastique comme la maison hantée de Letitia. Et pourtant blindé par l’horreur du quotidien qui consiste à vivre en tant que Noir dans un monde pensé par et pour les Blancs, ils s’en sortent toujours et plutôt bien. Matt Ruff mélange un imaginaire fantastique à la description d’une classe moyenne noire dans les USA des années 50 où les lois Jim Crow étaient encore d’actualité. Il évite la plupart des écueils que rencontrent les auteurs blancs abordant ce thème en jouant notamment de façon intelligente avec le concept de « white savior » et en le détournant avec saveur. Au final, ses héros s’en sortiront sans avoir été sauvés par d’autres personnes qu’eux-mêmes. Et même si le choix de Ruby laisse un goût amer en bouche, il est pleinement compréhensible.
D’un point de vue européen, ce livre se dévore avec beaucoup de plaisir et m’a personnellement ravie par son originalité : tant du thème abordé que de ses choix narratifs et la façon dont tout se boucle à la fin. Une très belle découverte en espérant que la série sera à la hauteur….

Lovecraft Country
de Matt Ruff
traduction de Laurent Philibert-Caillat
Éditions 10/18

En bonus, la bande-annonce de la série attendue pour le 16 août aux USA et le 17 août en France.

Harrison Harrison

Un livre jeunesse chez Le Bélial’ ? Et oui, c’est possible ! La preuve avec Harrison Harrison de Daryl Gregory. Ce roman revisitant, une fois de plus, les mythes lovecraftiens, met en scène le fameux Harrison Harrison ou H2. Ce lycéen suit sa mère scientifique à Dunnsmouth, petite ville de la côte de la Nouvelle-Angleterre où le temps semble s’être arrêté. Essayant de s’adapter dans un nouveau lycée et de survivre avec son aquaphobie dans un environnement tout entier tourné vers la mer, H2 va bientôt être confronté à une autre catastrophe. Sa mère disparaît et les habitants de Dunnsmouth ne sont pas si humains que ça…
Le moins que l’on puisse dire est que Daryl Gregory connaît bien le mythe autour des Grands Anciens de H.P. Lovecraft, qu’il ait été décliné en livre
s ou en BD ou bien en films. Et l’illustrateur choisi pour l’édition française, Nicolas Fructus également. Même si son infirmière évoque plus Resident Evil que Re-animator. Si le lecteur dispose des mêmes références, les clins d’œil plus ou moins appuyés aux différents aspects du mythe seront savoureux. Et sinon ? Sinon il reste un roman solide à destination des plus jeunes. Mélangeant humour, enquête et horreur, Harrison Harrison est accrocheur. J’ai personnellement eu du mal avec les tout premiers chapitres, le temps que tous les personnages prennent place et qu’on nous présente le lycée et la ville. J’ai été réellement emportée par l’histoire avec l’enlèvement de la mère et surtout l’apparition de la tante de H2, personnalité fantasque et attachante s’il en est. La rencontre avec Lub vaut également le détour. En revanche, mais le reproche est également valable pour les œuvres de Lovecraft, les motivations des antagonistes sont peu claires. Et la plupart d’entre eux n’ont pas de réelles profondeurs. Seul le Scrimshander avec sa façon si particulière de disposer de ses victimes sort du lot.
Au final, Harrison Harrison ne correspond pas tout à fait à ce que j’en attendais, mais j’ai apprécié cette lecture, nettement plus légère que celles auxquelles m’avait habituée cette maison d’éditions. Et j’ai des envies de homards… Comme en a le héros de l’histoire.

Harrison Harrison
de Daryl Gregory
traduction de Laurent Philibert-Caillat

Éditions
Le Belial’

Jenny Finn

Certains auteurs de BD américains m’attirent instantanément. C’est notamment le cas de Mike Mignola, qui hormis sa création de Hellboy, a toujours un regard intéressant sur certains classiques de la littérature. Jenny Finn est une œuvre mineure par rapport au reste de sa bibliographie, mais s’intègre avec brio dans cette tendance.
En effet, dans Jenny Finn, Mike Mignola et Troy Nixey revisitent talentueusement la nouvelle Le Cauchemar d’Innsmouth de H.P. Lovecraft, en la déplaçant dans le Whitechapel victorien où sévissait Jack L’Éventreur. Cette Jenny Finn qui fait tourner les têtes de tous les hommes est-elle l’enfant maudite du Léviathan ou une sainte venue assurer une rédemption écailleuse à ses ouailles ? En suivant Joe, jeune paysan monté à la capitale sur ses traces, nous en apprendrons plus sur elle, sa nature et sur les coulisses de Londres, des bas-fonds au palais de Buckingham…
Si Mike Mignola ne s’est occupé que du scénario et des couvertures, le dessin de Troy Nixey et dans une moindre mesure de Farel Dalrymp
le en rappelle fortement la patte. Les corps, touchés ou non par Jenny, sont difformes. Le jeu de clair/obscur fait partie intégrante de la narration, de même que le manque de détails sur certains personnages. L’histoire elle se termine de façon ouverte, laissant au lecteur le choix de décider si finalement le sacrifice de Jenny sera une bonne chose pour l’Empire britannique ou une atrocité de plus dans cette époque troublée.
Cette bande dessinée, augmentée des explications de Troy Nixey sur sa genèse et de croquis complémentaires, ne révolutionnera pas l’univers des comics. En revanche, une fois lu, elle donne envie de s’attarder sur différentes planches pour en admirer le trait, et voir comme l’horreur peut être suggéré par une écaille ou un petit bout de tentacule dépassant d’une manche.

Jenny Finn
Scénario de Mike Mignola et Troy Nixey
Dessins de Troy Nixey et Farel Dalrymphle
Couleurs de Dave Stewart
Traduction de Hélène Remaud-Dauniol
Éditions Delcourt

Ceux des profondeurs

Au-delà du Cycle des épées, Fritz Leiber est un écrivain américain que j’apprécie, car il passe aussi bien d’un ouvrage à l’autre de la fantasy à la science-fiction pure ou au fantastique. En changeant à chaque fois de tonalité et de style, mais le plus souvent avec un égal talent. Logiquement donc, lorsque j’ai vu ce très court texte dans les allées de Livre Paris, et que je me suis rendu compte que c’était un inédit, j’ai craqué et acheté Ceux des profondeurs.
Avant toute chose, si vous ne connaissez pas bien l’univers de Lovecraft, reposez ce livre immédiatement et choisissez un autre livre de Fritz Leiber à lire : Demain les loups, Ballet de sorcières, Le Vagabond ou Epées et Démons par exemple. Fritz Leiber est un fin connaisseur de la mythologie de Cthulhu et s’amuse beaucoup avec l’œuvre du reclus de Providence dans ce texte. Si dans ses premiers récits, Fritz Leiber était fasciné par Lovecraft, cette nouvelle plus tardive peut se lire comme un pastiche du genre et une critique déguisée de ses travers.
Ceux des profondeurs met en effet en scène un homme encore jeune, mais déjà coupé du monde moderne vivant dans sa maison étrange aux portes du désert californien. Malade et difforme, il raconte comment toute sa vie il a rêvé d’étranges souterrains courant sous la colline. Ses rêves attirent l’intérêt d’Albert Wilmarth, professeur à l’université de Miskatonic et fin connaisseur de la mythologie de Lovecraft (qui dans la nouvelle est un écrivaillon qui base ses récits sur les mésaventures de ses voisins bien réels d’Arkham). Forcément leur rencontre va mal se finir, mais ceci nous le savons dès la première page.
J’ai apprécié Ceux des profondeurs en tant qu’exercice littéraire finement joué par Fritz Leiber, mais il ne restera pas dans ma mémoire comme une œuvre absolue à lire de lui. C’est une incursion intéressante dans l’univers de Cthulhu avec l’originalité de créer un lien souterrain avec le dieu endormi marin. Mais la trame de l’histoire reste très classique et sera vite oubliable. En revanche, le côté ironique de certaines descriptions de personnages ou de remarques en passant est un vrai régal pour les amateurs de fantastique et de Lovecraft lui-même. De quoi se délasser les neurones avec bonheur lors d’un voyage en train ou d’une soirée tranquille.

Ceux des profondeurs
de Fritz Leiber
Traduction de Jacques Van Herp
Éditions Mnémos

Fil rouge 2018 : The Labyrinth Index

Le thème du Fil rouge de novembre était les vampires. Coïncidence ou non, le dernier épisode des Laundry Files de Charles Stross, The Labyrinth Index sorti le 31 octobre dernier, a pour narratrice Mhari Murphy, une vampire. Voici donc le candidat idéal pour notre lecture de ce mois-ci.
The Labyrinth Index reprend le fil de l’action quelques mois après la fin de The Delirium Brief. Et nous propose une histoire d’espionnage en territoire ennemi avec exfiltration d’un acteur clé et sabotage d’une opération en cours. Le tout fait par sept agents assez novices et totalement dispensables. Imaginez un instant un roman de John Le Carré ou de Tom Clancy mâtiné d’Absolutely Fabulous et de Pied nickelés. Propulsez tout ce beau monde au 21e siècle pour vous faire une idée de ce que vous allez découvrir au fil des pages.
Le territoire ennemi en question est les États-Unis passés depuis trois mois sous la coupe d’une agence occulte. L’acteur à exfiltrer n’est rien moins que le Président des États-Unis magiquement disparu de la mémoire collective de son peuple avec toute la branche exécutive du gouvernement. Et l’opération à saboter n’est rien de moins que le réveil de Cthulhu (réalisé entre autres à coup de minage de bitcoins).
Et les vampires dans tout ça ? Il y en a au moins trois dans l’équipe de bras cassés chargés d’accomplir cette tâche : Mhari Murphy, ex-employée des ressources humaines de la Laverie et ex-petite amie infernale de Bob Howard le narrateur habituel, devenue une PHANG –
Person of Hemophagic Autocombusting Nocturnal Glamour, acronyme politiquement correct du jour pour désigner un vampire – depuis un passage dans une grande banque, Janice sa collègue asociale au sein de cette même banque (voir The Rhesus Chart) et Yarisol, une mage elfe autiste arrivée dans notre dimension dans The Nightmare Stacks. Il y en a aussi d’autres en territoire ennemi camouflés en tenue de ninja argentée. Et les vampires ne sont que les moins dangereux des personnages que vous croiserez ici. Outre Cthulhu, Nyarlathotep tient un rôle majeur dans l’histoire. Un maître de jeu avec un set de dés bien particuliers également. Et comme souvent la bureaucratie et la technologie elle-même sont encore pires que toutes les atrocités vivantes croisées auparavant.
Entre deux fous rires, vous y apprendrez comment Amazon et AliExpress sont devenus les meilleurs alliés des espions pour contourner les contrôles aux aéroports, la vraie raison de l’incendie de la Maison-Blanche en 1814, pourquoi le Concorde aurait fait un parfait avion de combat et mille autres petits détails ingénieux. La technologie et les différents grands noms de l’IT sont bien entendus bien présents dans ce roman. De quoi faire se plier de rire les lecteurs travaillant dans le secteur (ou leur donner des sueurs froides ?), tout en restant largement accessible pour ceux qui n’y connaissent rien de plus que savoir allumer son téléphone et faire un selfie avec. Si vous n’avez pas encore cédé aux charmes de The Laundry Files, c’est peut-être le moment de craquer ? Même si avoir lu les huit romans précédents peut aider, celui-ci reste tout de même assez indépendant pour se lire seul sans grand inconvénient.

NB : pour les lecteurs utilisant un PC sous Windows ou un émulateur de type Wine, vous trouverez dans la version numérique un lien vers un jeu vidéo. Lancez-le à vos risques et périls.

The Labyrinth Index
de Charles Stross
Editions Orbit

Le Terminateur

Les nouvelles ont ceci de pratique qu’elles donnent souvent l’occasion de découvrir de nouveaux talents. Ou dans le cas du recueil, Le Terminateur, d’avoir une idée de la diversité des styles de Laurence Suhner. J’ai choisi ce livre en passant sur le stand de son éditeur, L’Atalante, lors du dernier Livre Paris, principalement attirée par la couverture de Vincent Laîk et sans n’avoir rien lui de la dame. Des semaines plus tard, je l’ai attrapé, ne voulant ni me replonger de suite dans un gros roman après le précédent ni me contenter d’un format trop court. Et Le Terminateur fut une très bonne surprise.
Dans ce recueil, Laurence Suhner oscille entre la science-fiction pure (dont la nouvelle qui donne son titre au recueil et sa suite,
Au-delà du terminateur) et le fantastique (La chose du lac, La valise noire) avec des passages comiques (La fouine) ou plus tristes (Homéostasie). Pourtant, toutes ces nouvelles ont une petite musique, une trace et un rythme qui leur donne une identité commune. Les seules qui à mes yeux s’en écartent sont celles que j’ai le moins aimées (Différent et L’accord parfait). Plus distants, les protagonistes n’y ont pas la même profondeur que dans les autres. Et étrangement la nouvelle, Thimka, qui est liée aux romans déjà parus de Laurence Suhner peut se lire seule sans problème, mais sans forcément donner envie d’en savoir plus. Si je lis les romans de Laurence Suhner, ce sera parce que son style général m’a plu et non parce que j’ai envie de mieux connaître les personnages de cette nouvelle en particulier.

Le Terminateur
de Laurence Suhner
Éditions L’Atalante