Terminus

Le voyage temporel est à la fois l’un des classiques des littératures de l’imaginaire et l’un de ses chemins parsemés d’écueils les plus périlleux à négocier. Entre paradoxe du grand-père et inconsistance dans la logique des dits déplacements, il est facile de se perdre dans l’histoire. Ajoutez-y un bon thriller avec des meurtres tous plus horribles les uns que les autres, et vous mesurerez la difficulté que s’est imposée Tom Sweterlitsch avec son roman Terminus.
Shannon Moss a vu le Terminus au bout du temps : l’instant où l’humanité s’autodétruit dans un suicide collectif. Shannon Moss est l’une des agentes du NCIS (
Naval Criminal Investigative Service—bureau spécialisé dans les enquêtes criminelles impliquant des membres de la marine militaire des États-Unis) et doit enquêter sur le massacre à la hache de la famille d’un marin censément disparu en action des années auparavant. Le tout dans une maison qu’elle a bien connue enfant. Shannon Moss est habilitée à plonger chercher les réponses dans les Eaux profondes du temps. Son enquête actuelle lui permettra-t-elle d’éviter le Terminus ? Tout le roman de Tom Sweterlitsch est le récit d’une course contre la montre pour sauver l’humanité ou trouve l’un des tueurs en série les plus déterminés que Shannon Moss ait jamais rencontrés.
Passant d’une ligne temporelle à l’autre, Terminus n’est pas exempt de confusion. En particulier dans ses dernières pages avant la résolution finale. Cela correspond à la frénésie de la narratrice et du monde qui l’entoure, mais le tout donne parfois l’impressio
n que l’auteur s’est emmêlé les pinceaux dans les différentes périodes et les différents indices avant de retomber sur ses pattes avec une pirouette. En revanche, Terminus reste un roman prenant et particulièrement efficace. Il dose agréablement le futurisme et un certain côté rétro : une grande partie de l’action se situe entre 1985 et 2000, et les vaisseaux temporels disposent certes d’intelligences artificielles, mais aussi de magnétoscopes VHS. Si vous êtes amateurs de voyage dans le temps, ou si vous aimez les bons polars avec une traque palpitante, ajoutez ce Terminus à votre liste de lecture.

Terminus
de
Tom Sweterlitsch
Traduction de Michel Pagel
Éditions
Albin Michel

L’homme qui mit fin à l’histoire

Les récits courts se suivent et ne se ressemblent pas. Après la science-fiction joyeuse de Binti, avec L’homme qui mit fin à l’histoire, Ken Liu signe une histoire de voyage temporel glaçante.
Partant du postulat qu’il serait possible de revoir (à l’état de fantôme décorporé) n’importe quel événement du passé, Ken Liu raconte sur la forme d’un documentaire l’une des pires exactions du conflit sino-japonais : l’unité 731. Et s’interroge sur le rapport au passé des différents pays concernés : République populaire de Chine et Taiwan, Japon, mais également les États-Unis. Ce choix du documentaire avec un récit coupé sous forme d’interviews, de témoignage, de débats en commission sénatoriale ou en extraits de coupure de journaux donne un aspect clinique à
L’homme qui mit fin à l’histoire et aide à prendre un peu de recul. Et le fait d’avoir pris comme personnages principaux, un couple composé d’un sino-américain et d’une nippo-américaine solidaire l’un de l’autre jusqu’au bout apporte un certain équilibre au récit, tout en le terminant sur une note encore plus dramatique. En tant que grande lectrice de science-fiction et de voyages temporels en particulier, j’ai trouvé que le procédé mis au point par les personnages principaux, Ewan Wei et Akemi Kirino, assez intéressant. Et je me demande s’il est possible de le voir réutilisé dans un récit Ken Liu pour une autre période historique.
Pour son ton sobre, mais très humain, pour son approche très personnelle sur une période du passé peu connue en Occident et tout simplement pour son histoire qui vous prend aux tripes et ne vous lâche pas avant la dernière page, je ne peux que vous encourager à lire L’homme qui mit fin à l’histoire de Ken Liu.

L’homme qui mit fin à l’histoire
de Ken Liu
Traduction de Pierre-Paul Durastanti
Éditions Le Bélial’

Tremblement de temps

Parmi les histoires de science-fiction les plus alambiquées et sarcastiques que j’ai lues avec délice figurent Abattoir 5 et Le Berceau du chat de Kurt Vonnegut. Sans surprise quand Netgalley m’a proposé de lire Tremblement de temps, j’ai accepté. Et il est encore plus étrange et décousu que les romans précédemment cités. Et pourtant ? Pourtant il se dévore en un rien de temps que vous connaissiez bien Kurt Vonnegut et son œuvre ou non.
Tremblement de temps
est l’histoire d’un roman que finalement Kurt Vonnegut n’écrira pas et les digressions de l’auteur sur sa vie passée, sur sa famille, sur la vie de son personnage fictif favori Kilgore Trout, et sur la science, la religion, l’histoire et le cosmos en général.
Écrit en 1997, Tremblement de temps part du principe qu’en février 2001, l’univers a eu un hoquet et a renvoyé tout le monde dix ans plus tôt en 1991. Et tout le monde doit vivre cette décennie une deuxième fois à l’identique. C’est du moins le postulat qu’aurait dû contenir le roman du même nom. En pratique, Kurt Vonnegut raconte les conversations qui ont lieu au cours d’un pique-nique en bord de mer fictif organisé après la rediffusion de la décennie 1991-2001 en l’honneur de celui qui aurait dû être le personnage principal du roman Kilgore Trout. Il y explique comment celui-ci, les autres personnages fictifs du roman, mais également lui-même et les autres membres de sa famille ont vécu cette répétition temporelle. Le tout en passant sans cesse du coq à l’âne. Un événement vécu par Kilgore le revoit sur une anecdote concernant un de ses amis de lycée qui renvoie elle-même à une considération sur le peu d’intérêts des histoires de Germano-Américains dans la littérature générale. Avant de raconter le plaisir qu’il éprouve à sortir acheter une seule enveloppe et à patienter au bureau de poste pour écouter les conversations de ses semblables.
S’il est décousu, Tremblement de temps n’en est pas moins très plaisant à lire. Il est également parfois très émouvant. Sous couvert d’une conversation avec son lectorat, Tremblement de temps est un autoportrait impressionniste de l’auteur et une porte ouverte sur son monde intérieur.

Tremblement de temps
de Kurt Vonnegut
Traduction de Aude Pasquier
Éditions Super 8

Time Phantom: Amsterdam

En science-fiction, l’un des sujets les plus rabâchés depuis H.G.Wells est le voyage dans le temps. Il peut donner lieu à des merveilles d’ingéniosité comme à des salmigondis sans logique ni cohérence. Time Phantom: Amsterdam de Randy Anderson s’annonce comme appartenant à la première catégorie.
Après un prologue dans le New York de 2070, l’histoire commence avec Dane, un mannequin new-yorkais de 50 ans fraîchement divorcé venu s’oublier
dans l’Amsterdam de 2019 entre coffee shop, quartier rouge et canaux. Un soir, un malaise, et le voilà qui remonte le temps à rebours, sans pouvoir se contrôler. S’il reste immobile, il repart dans le passé ; s’il avance trop vite, il se précipite dans le futur. Et au cours de ses sauts dans le temps, il croise la route d’un homme translucide, Agent Charles, qui veut le tuer. Pourquoi ? Comment peut-il voyager ainsi dans le temps ? Pourra-t-il contrôler son don ou sa malédiction ? Sauvera-t-il l’humanité de la Sixième extinction ? Autant de questions auxquelles il va s’efforcer de répondre.
En mélangeant les codes du roman d’espionnage et de la science-fiction la plus classique, Randy Anderson signe un roman déroutant, mais qui agrippe très vite son lecteur et ne le lâche plus jusqu’à la dernière page. Et jusqu’à l’annonce d’un prochain tome à venir qui se passera au Danemark. Si le protagoniste principal n’est pas de prime abord des plus sympathiques à blâmer son ex-femme et à mettre sans cesse en avant son physique avantageux et son sens du style, il n’en devient que plus touchant par sa maladresse et son incapacité incroyable à se sortir des pièges que peut lui tendre le voyage temporel. En voici un qui n’a jamais entendu parler du paradoxe du grand-père et qui semble s’ingénier, saut après saut, à se mettre dans des situations de plus en plus épineuses et inextricables à résoudre. Heureusement que son entourage, conscient ou non de ses déplacements temporels, est plutôt plein de bon sens
pour le sortir de ses mauvais pas. Et d’un point de vue plus personnel, j’avoue que l’utilisation faite par l’auteur des déplacements lents par bateau est plus qu’ingénieuse et inattendue dans un livre d’anticipation. En revanche, je ne comprends pas encore la logique des interludes en l’an 2070. Peut-être dans le prochain roman ?

Time Phantom: Amsterdam
de Randy Anderson
Auto-édition

Fil rouge 2018 : Une porte sur l’été

« Comme Pete est le plus authentique des chats, il préfère sortir. Il n’a jamais abandonné la conviction que  si l’on essaye toutes les portes, on doit, obligatoirement, trouver celle qui donne sur l’été. » Écrit en 1957, Une porte sur l’été a une place à part dans mes lectures personnelles. C’est en effet l’un des premiers livres de Robert Heinlein que j’ai lu, et c’est mon bouquiniste favori qui me l’a offert avec un simple : « tiens, lis, tu vas aimer. » Le fait qu’en 2018, je relise cet ouvrage prouve qu’il avait raison. Et pourtant… On y trouve tout à la fois ce que Robert Heinlein a fait de meilleur et de pire condensés en un tout petit roman.
Commençons par le pire. Aux yeux d’une lectrice du XXIe siècle réel, et non fictif, Robert Heinlein est un incurable macho aux idées bien arrêtées. Ses personnages féminins adultes sont au mieux de ravissantes idiotes (y compris cette pauvre Ricky une fois devenue majeure) et au pire des manipulatrices odieuses et n’aimant pas les chats. Au fur et à mesure de son œuvre, Robert Heinlein étoffera ces personnages, mais ici nous sommes encore très loin de Maureen Johnson de To Sail Beyond the Sunset et Hazel Stone de The Cat who Walks through Walls. Quant à ses idées générales, disons que c’étaient celles d’un libertarien américain bon teint de l’époque.
Et le meilleur ? Nous avons avec Une porte sur l’été un récit attachant de voyage temporel et de vengeance. Tout simple à suivre malgré des allers-retours entre les époques, il est très bien raconté, très drôle et particulièrement ingénieux dans ses différentes méthodes de voyages dans le temps. Notons d’ailleurs que malgré les progrès incessants de la robotique et de l’intelligence artificielle, les robots actuels sont encore très loin des Robots universels de 2001 voire 1970 tels qu’ils sont décrits dans ce roman.
En revanche, quelles que soient les époques traversées, les chats de Robert Heinlein tout comme ceux de la vie quotidienne sont toujours obstinés par cette recherche de « porte sur l’été », et par leur bonheur personnel. En l’occurrence, il s’agit de rester coûte que coûte avec leur humain de prédilection. Cette touche sentimentale entre le héros, Danny, et son compagnon, Pétronius le Sage, n’est pas qu’une simple anecdote cosmétique. Elle ajoute une couche de profondeur à une histoire qui sans elle, ne serait qu’un récit un peu dépassé. Avec, Une porte sur l’été prend la forme d’un récit de SF classique toujours plaisant à lire ou relire.

Une porte sur l’été de Robert Heinlein
Traduction de Régine Vivier
Éditions J’ai Lu

Pour le #100defislecture2018 de Dame Ambre : 23 points avec celui-ci.