We Have Always Been Here

Nouvelle chronique, et nouveau premier roman d’une autrice. Ici, nous partons de l’autre côté de l’Atlantique avec Lena Nguyen et We Have Always Been Here. Ce récit coche toutes les cases de ce qui pourrait être soit une bonne histoire de SF soit un pavé mortellement ennuyeux. Si vous lisez ces lignes, rassurez-vous, il s’agit de la première option.
De qui parle ce livre ? De Grace Park, psychologue profondément asociale, embarquée à bord du Deucalion, un vaisseau d’exploration devant déterminer sur la planète glacée Eos est propice à l’accueil d’une nouvelle colonie humaine. Sauf que Grace n’est pas autorisée à poser un pied à la surface de la planète.
De quoi parle ce livre ? D’un équipage de vaisseau qui perd peu à peu tous ses repères. Les humains semblent contaminés par un virus mental qui trouble leur sommeil et modifie leurs comportements. Les androïdes de bord se dérèglent et semblent se doter d’ébauches de sentiments. La source de ces ennuis est-elle à chercher sur la planète même ? Dans les entrailles du vaisseau, interdites également au Dr Park ? Ou dans son propre passé sur Terre ?
Tour à tour, ce récit de Lena Nguyen va évoquer le huis clos du Dragon sous la mer, l’angoisse des couloirs sombres et hantés d’Alien ou les interrogations sur l’empathie des machines de Blade Runner. Bien qu’humaine, sa narratrice n’a que peu de points communs avec les autres
membres « naturels » de l’équipage. Élevée par des androïdes en l’absence de figure parentale sous un biodome terrien, elle ne comprend pas les colons nés hors du système solaire qui, en retour, se méfient d’elle.
Les choix narratifs de Lena Nguyen sont aussi déroutants que la situation dans laquelle est plongée sa protagoniste. Comme elle, nous découvrons l’histoire par petites touches. Les chapitres flashback s’intercalent à la narration principale et tous ne concernent pas toujours Gr
ace ou le Deucalion. Si la fin justifie pleinement ces détours, ceux-ci entraînent parfois un problème de rythme dans la lecture. Comme dans tout bon récit de terreur psychologique, la tension monte doucement par petites touches avant le dernier tiers du livre où toutes les trames se rejoignent pour une conclusion pas aussi convenue et prévisible qu’on pouvait le craindre. À lire et une plume à suivre…

We Have Always Been Here
de 
Lena Nguyen
Éditions
Daw

The tale of the Wicked

Courte histoire d’un maître de l’humour en SF, The tale of the Wicked de John Scalzi commence comme un épisode de Star Trek par une bataille entre un vaisseau de la Confédération et un vaisseau ennemi de, supposons nous une espèce différente de la nôtre. Celle-ci, de saut d’un système à l’autre en tir de sommation, dure déjà depuis une semaine. Au moment où débute l’histoire, le capitaine n’a plus assez d’énergie que pour un tir et deux sauts, et décide de se lancer une dernière fois à l’assaut de l’ennemi, quitte à se retrouver en panne sèche dans l’espace après.
Ses plans, tout audacieux et soigneusement élaborés qu’il
s soient, vont être contrecarrés par une trahison particulière. Son vaisseau doté de conscience et ayant accès à toute la bibliothèque de bord, y compris la fiction, a décidé de faire des trois lois d’Asimov sa religion et a parlementé en douce avec son homologue ennemi.
Comment l’équipage humain va-t-il réagir ? Et quelles conséquences cette décision aura pour l’ensemble de la flotte, et la poursuite de la guerre ? Une I.A. peut elle se syndiquer et se mettre en grève ? Après avoir récemment lu The God Engine, une novella horrifique du même auteur qui m’a déçu, j’ai retrouvé avec The tale of the Wicked
ce que j’aime chez cet auteur : une histoire simple bien ficelée qui se tient parfaitement, une satire menée jusqu’à l’absurde et une certaine bienveillance vis-à-vis de l’ensemble de ses personnages. C’est un parfait petit hors d’oeuvre de lecture à consommer sans modération.

The tale of the Wicked
de 
John Scalzi
Éditions
Subterranean Press

Les Naufragés de Velloa

Dès qu’il fait chaud, j’ai généralement envie de lecture détente et d’évasion. Quoi de mieux qu’un space opera me direz-vous ? Ça tombe bien, un nouveau titre de Romain Benassaya, présenté comme « l’une des nouvelles voix françaises » du genre est disponible au format poche : Les Naufragés de Velloa. Une bonne occasion de tester cet auteur, non ?
Dans ce livre, nous nous situons dans un futur où la Terre n’est plus habitable. Mars et Vénus ont bien été terraformés, mais les deux planètes n’accueillent qu’une portion minuscule de l’humanité. Le reste, les Naufragés ou les Blattes, s’entassent dans des habitats et vaisseaux de fortune aux quatre coins du système solaire. Sauf l’un d’entre eux qui a mystérieusement atteint une autre étoile. Comment ? Pourquoi ? Mars et Vénus doivent collaborer pour s’emparer de la mystérieuse technologie ayant permis ce tour de force. Sauf que…
Sauf que, 80 % du temps, Les Naufragés de Velloa n’est pas du space opera, mais du planet opera. Même si de nombreux flash-back nous promènent un peu partout autour de notre Soleil, passé la première partie, l’essentiel de l’action se situe sur Velloa. C’est sur cette planète hostile aux saisons marquées et aux coefficients de marée cauchemardesques que les naufragés du titre ont échoué quelques siècles auparavant et qu’ils tentent de survivre sous la coupe d’une étrange entité. Du coup, toute la seconde partie donne brutalement l’impression d’avoir atterri dans un roman de fantasy. Heureusement, l’action revient assez vite sur le terrain de la SF pour ne plus la lâcher.
Et de l’action, vous en aurez à
foison. Chaque chapitre se termine par un cliffhanger à l’américaine et les protagonistes volent de surprises en révélations… Suspendez votre incrédulité, notamment face aux prouesses des IA quantiques (et des virus traversant la barrière informatique des espèces à la manière d’Independence Day, mais sans ordinateur Apple pour l’aider), et laissez-vous porter. Si vous arrivez à supporter jusqu’au bout une Dayani égocentrique et sans nuance, qui est censée être la locale de l’étape dans l’équipe de héros, vous passerez un excellent moment de lecture plaisir.

Les Naufragés de Velloa
d
e Romain Benassaya
Éditions
Pocket

Entre roman et novella

La catégorie « novella » est une catégorie qui n’existe quasiment pas en littérature francophone, mais qui occupe une place importante dans la littérature de l’imaginaire hors de la France. Comprenant des textes situés entre 17 400 mots et 40 000 mots, elle est trop longue pour être une simple nouvelle et trop courte pour être un roman à part entière.
En voici deux récentes, relevant de la science-fiction, la première vendue comme un roman car française, et la seconde comme une novella car britannique.

After®
Un village dans la savane où un millier d’humains vivent — éternellement ? — en suivant le Dogme qui met en avant la tempérance en toute chose et une égalité stricte entre les gens. Dans cette société, la curiosité et tout ce qui s’écarte de la tradition sont mal vus. Deux personnes, Paule et Cami, ayant du mal à suivre le Dogme sont envoyés en exploration dans l’inconnu. Et vont en apprendre plus sur le passé, et sur le monde d’avant la catastrophe.
After®
d’Auriane Velten est un texte qui vaut surtout par son effet de surprise et ses différentes révélations qui, à vrai dire une fois passée la première, deviennent assez prévisibles pour qui sait relever les différents indices semés. Ainsi, le choix particulier des pronoms ne correspond pas à une quelconque réflexion sur le genre comme peut le faire Ada Palmer ou une volonté de prôner une forme d’écriture inclusive qui donnerait une poussée d’urticaire à tous les membres de l’Académie française, mais bien à l’état de Cami, Paule et les autres. Pour le reste, nous sommes dans un récit post-apocalyptique oscillant entre utopie et dystopie, et au final opposant une fois de plus la technologie à l’épanouissement humain. Intéressant et astucieux, il laisse néanmoins un arrière-goût de réchauffé.

After®
d’Auriane Velten
Éditions Mnémos

The Undefeated
Une protagoniste d’un âge certain et journaliste ? Du space opera ? Sur le papier, The Undefeated avait tout pour me plaire. Mais si au final, j’ai aimé la novella d’Una McCormack, ce n’était pas pour les raisons espérées. L’histoire met en scène Monica, une ancienne journaliste qui a bâti son succès sur ses reportages « sur la ligne de front », à savoir les planètes indépendantes tombant peu à peu dans l’escarcelle du Commonwealth. Retraitée, alors qu’une nouvelle guerre se déclare, elle part vers sa planète d’origine avec Gail, son jenjer, pour unique compagnon.
Au fil de ses péripéties et en remontant vers son passé, l’origine de cette guerre va apparaître. Une guerre que l’humanité à laquelle appartient Monica ne peut gagner, et dont pourtant elle est responsable.
Malgré ce résumé, The Undefeated n’est pas un récit guerrier empli de bruit et de fureur. C’est au contraire à travers
les souvenirs d’une femme ayant toujours menée une vie aisée choyée par ses jenjers prêts à répondre à ses moindres demandes que nous voyageons. The Undefeated est l’histoire d’une révélation pour Monica, qui se targuait pourtant d’avoir un sens de l’observation particulièrement affiné. L’ennemi le plus implacable est souvent celui qui est si proche de vous que vous ne le voyez plus. Pour le lecteur extérieur, il est assez facile de comprendre qui est l’ennemi. Mais c’est tout le chemin de Monica vers cette réalisation qui fait la saveur du récit.

The Undefeated
d’Una McCormack
Éditions Tor

Les Somnambules

Rien de tel qu’être en pleine pandémie dont personne ne voit la fin pour se plonger dans une histoire de pandémie. Après Station Eleven qui m’avait surprise, j’ai attaqué Les Somnambules de Chuck Wendig en pensant savoir à quoi m’attendre…
Et c’est… raté. Contrairement à ce que laisse penser le premier quart du livre, les somnambules du titre ne sont pas les vrais malades de l’histoire, mais un embryon de solution…
Tout commence un matin de juin quand au fin fond de la campagne de Pennsylvanie, Nessie, 14 ans, se met à marcher droit devant elle sans s’arrêter ni pour manger, ni pour boire, ni pour dormir. Elle est peu à peu rejointe par des gens venus de tous les horizons de la société états-unienne. Si on les empêche d’avancer, ils explosent. Est-ce une nouvelle maladie ? Alors que le CDC (Center for Disease Control and prevention, agence fédérale pour le contrôle des maladies) entre en action, dans un pays à quelques semaines des élections présidentielles, les tensions s’accroissent. Toute ressemblance avec certaines élections présidentielles récentes aux USA étant parfaitement voulue par l’auteur. À coup de désinformation, de propagande et de montée des extrémismes, la situation se tend jusqu’à ce que la catastrophe soit inéluctable.
Avec Les Somnambules, Chuck Wendig écrit dans un roman choral, le portrait d’une Amérique qui s’effondre sous les coups de la (ou les) maladie(s), mais plus encore sous ceux de la peur, des idéologies butées et des tensions raciales qui la parcourent. Si vous vous attendez à avoir une vue globale de la pandémie, passez votre chemin. À part quelques brèves mentions du fait que les USA sont coupés du monde extérieur, et des souvenirs d’expéditions en Afrique des médecins, nous n’en saurons rien de plus. Ce qui est finalement assez logique vu la situation.
L’écriture de Chuck Wendig n’est pas exempte de défauts : les deux pères de l’histoire sont des exemples parfaits de lâcheté et d’indifférence à leurs progénitures, et si la couleur de peau est une composante importante des relations intrapersonnelles, je ne suis pas sûre que rappeler qu’un tel est noir ou une telle Latina quand ils sont représentés seuls chez eux soit d’un grand intérêt, surtout quand la précision a déjà été apportée quelques pages plus haut. La fin à la Cortana m’a également laissé perplexe. Mais il a produit avec ce livre un pavé qui peut se voir comme une actualisation du Fléau de Stephen King pour le 21siècle actuel, qui se lit d’une traite. Les Somnambules laisse néanmoins un goût amer en bouche en constatant que certains travers, certaines personnalités détestables du livre ont quitté le domaine de la fiction et traversé l’Atlantique pour s’installer dans notre vie quotidienne. Avec les mêmes conséquences effroyables ?

Les Somnanbules
de Chuck Wendig
traduction de Paul Simon Bouffartigue
Éditions Sonatine

Braises de guerre

Parfois, tout ce que l’on demande à la science-fiction, c’est un peu d’aventures par-delà les étoiles. Et dans ce cas, rien de mieux qu’un bon space opera sans prétention. Cela tombe bien, c’est tout ce que Braises de guerre de Gareth L. Powell prétend, à raison, être : futé, truffé d’actions et parfait pour se détendre quelques heures.
Futé, car, contrairement à d’autres (oui, je pense fortement à Peter F. Hamilton), nous ne sommes pas aux prémisses d’une crise galact
ique, mais après la fin de celle-ci. Trois ans auparavant, le génocide nucléaire d’une planète entière a mis fin à une guerre entre deux factions humaines : le Conglomérat (grosso modo comme le précise l’une des narratrices, les Anglo-saxons capitalistes dans l’espace) et les Extérieurs (tout le reste qui n’hésite pas à se mêler aux autres espèces sentientes). Au début de Braises de guerre, Le Chien à Problèmes, croiseur dégoûté de la guerre, s’est reconverti dans le sauvetage de vaisseaux en détresse. Son équipage et elle (le croiseur a la mentalité d’une ado rebelle et utilise cette apparence comme avatar), vétérans des deux bords de la guerre tombe sur un naufrage pas tout à fait accidentel et doivent donc être éliminés. Par ailleurs, une poétesse arrogante est prise pour cible pour de mystérieuses raisons et des artefacts inertes depuis des millénaires se réveillent soudain.
Vous avez donc tous les éléments pour un bon petit space opera qui se lit très facilement. En effet, Braises de guerre est un roman choral où chaque chapitre est raconté par un personnage différent : le vaisseau, sa jeune commandante, la poétesse, le mécano extraterrestre qui s’exprime en vers libre et un agent de renseignements plutôt médiocre. Aucun des personnages, même si elle ou lui le cache bien aux autres, n’est sûr de ses décisions ni de la place à tenir dans cette histoire. Cette incertitude, ces remords et
ces hésitations rendent les personnages plus proches du lecteur malgré l’univers totalement différent dans lesquels ils évoluent. Au final, comme tout bon roman d’aventures, l’équipe sur laquelle personne n’aurait parié va complètement changer la donne dans la galaxie. À ce sujet, il existe une suite, L’Armada de marbre, à paraître en avril chez Denoël, mais le premier tome peut se lire de façon totalement indépendante. Vous pouvez tranquillement le refermer sans être frustré de ne pas connaître la suite de votre lecture. Quitte à entamer la lecture du second tome plus tard, quand l’occasion fera le larron. Ce que je ferais certainement.

Braises de guerre
de
Gareth L. Powell
traduction de Mathieu Prioux
Éditions
Folio

Les lubies lunatiques

De Fritz Leiber, on connaît surtout l’œuvre de fantasy avec Le Cycle des épées régulièrement réédité et même adapté en bande dessinée. C’était également un écrivain de science-fiction et de fantastique de premier ordre comme le prouve Les lubies lunatiques, un recueil dirigé par Alain Dorémieux rassemblant dix-sept de ses nouvelles parues à l’origine entre 1940 et 1974. Toutes très courtes — le recueil lui-même ne fait que 288 pages, préface incluse — ces nouvelles appartiennent à l’un ou l’autre des genres, quand elles n’oscillent pas comme Mariana ou Rêves en tubes entre les deux.
De par les événements évoqués ou les techniques proposées, elles sont souvent datées comme Le Pistolet automatique qui revisite le thème du familier magique sur fond de Prohibition.
Mais même lues quarante-six ans après la plus récente, elles ont toutes une certaine résonance. Certes, Fritz Leiber n’était pas connu pour son féminisme exacerbé (il suffit de lire son roman Ballet de sorcières pour en être convaincue). Dans ces nouvelles, le plus souvent, les femmes y évoquent des pinups hollywoodiennes dangereuses à l’image de La Fille aux yeux avides, la créature de Or, noir et argent ou Bobby dans Je chercher Jeff. Mais, elles ne sont que rarement des potiches sauf peut-être dans Rêves en tubes. Mieux, dans L’Incubation fabuleuse (écrit en 1961 soit près de vingt ans après Ballets de Sorcières), elles arrivent même à retourner un bon partisan du patriarcat tranquille en allié décisif.
Pour autant certains thèmes restent d’actualité : la pollution et la crise économique dans Fantôme de fumée ou La Grande caravane, la folie contagieuse dans Le Porteur de folie, Mariana ou La Treizième marche, l’automatisation avec La Dernière lettre, etc. En ces temps de pandémie et de confinement, La Prison de Cristal écrite en 1966 arrive même à être d’une actualité brûlante. Seule L’Homme qui aimait l’électricité avec l’anticommunisme primaire de son personnage-titre est ancrée dans un monde en pleine Guerre froide. Malgré tout, j’ai pris autant de plaisir à relire ces nouvelles qu’à les découvrir au siècle dernier lors de l’achat de ce recueil. Son style tout en suggestion et en allusion arrive à poser en quelques lignes une atmosphère, et instiller une sensation d’étrangeté sans être outrancièrement descriptif. Du coup, ce petit recueil donne envie de découvrir l’univers de Fritz Leiber bien au-delà du monde de Newhon où errent Fafhrd et le Souricier gris.

Les lubies lunatiques
de Fritz Leiber
traduction de Alain Dorémieux
Éditions Pocket

Rich Larson en trois nouvelles

Certains éditeurs ont la bonne idée de proposer des nouvelles gratuites pour donner envie de lire les livres dont elles sont extraites. C’est le cas de Le Belial’ qui propose jusqu’au 15 novembre, un extrait de son prochain recueil dédié à Rich Larson, La Fabrique des lendemains (en vente le 29 octobre). Ne connaissant pas l’auteur et avant de savoir si j’allais investir dans un autre gros pavé, j’ai donc téléchargé Rentrer par tes propres moyens et je me suis aperçue à la lecture que j’en avais une autre sur ma liseuse (récupérée gratuitement grâce à Tor.com cette fois-ci) Painless, qui sera également traduite dans le recueil précité sous le nom de Indolore et qu’une troisième, un peu plus longue est disponible également sur Tor.com, How Quini the Squid Misplaced His Klobučar.
Né en Afrique, ayant vécu en Europe et en Amérique du Nord, Rich Larson est un auteur particulièrement cosmopolite et ces trois nouvelles en sont la preuve. Chacune d’entre elles se passe sur un continent différent : l’Amérique pour Rentrer par tes propres moyens, l’Afrique pour Painless et l’Europe pour How Quini the Squid Misplaced His Klobučar. Dans ces trois récits, Rich Larson se classe résolument dans un univers cyberpunk. Des consciences sont téléchargées directement dans des puces en attendant d’être clonées dans Rentrer par tes propres moyens, le personnage de Painless est doté d’implant et a subi une manipulation génétique qui en fait un soldat d’un genre très particulier, et les arnaqueurs de How Quini the Squid Misplaced His Klobučar ont plus d’implants et de piratages possibles que dans les rêves les plus fous de Neuromancien et du Samouraï virtuel réunis.
Et pourtant, chacune de ces nouvelles a une tonalité différente : mélancolique parlant du passage du temps et du sens de la vie dans la première, guerrière à la limite de l’horreur pour Painless (avec une histoire de double que ne renierait pas Tade Thompson et sa Molly Southeborne), très rythmée reprenant le déroulé d’une arnaque classique où le plan ne se déroule pas sans accroc dans la troisième. À chaque fois, le style de l’auteur change comme un caméléon pour s’adapter à l’univers de ses personnages.
Et en soi, le suivre d’une nouvelle à l’autre est un exercice de lecture intéressant. Notez ce nom, Rich Larson, vous en entendrez surement parler prochainement.

Rentrer par tes propres moyens
De
Rich Larson
Traduction de Pierre-Paul Durastanti
Éditions L
e Bélial’
Painless
How Quini the Squid Misplaced His Klobučar
De Rich Larson
Éditions Tor

Eriophora

Si le monde d’Eriophora a servi de cadre à trois nouvelles du recueil Au-delà du gouffre de Peter Watts, il est désormais au cœur de cette longue novella, ou de ce court roman suivant votre point de vue. De façon surprenante, c’est l’un des textes les plus faciles et rapides à lire de cet auteur spécialisé dans la SF la plus hard-core qui soit, alors que deux des trois nouvelles précédentes du cycle, L’Île et Géantes, sont parmi les plus perchés de ses écrits. Ici, l’Eriophora est un vaisseau-astéroïde embarqué dans un voyage au long cours à travers la galaxie pour construire des portails de déplacements instantanés entre les étoiles. À son bord se trouvent 30 000 spores, des êtres humains spécialement conçus pour servir d’ouvrier et de petites mains quand Chimp, l’intelligence artificielle du vaisseau, et ses robots se trouveront devant un problème demandant de l’intuition et non de la logique. Chaque spore n’est éveillée que quelques jours par ans avec au grand maximum une dizaine de ses semblables qui formeront sa tribu. Au fil du temps, et sans avoir rencontré jamais personne passant par les portails ou venu de la Terre, les choses déraillent. Et la viande, comprendre la cargaison humaine, commence à devenir paranoïaque. À tort ou à raison ? Et comme le dit très bien l’un des personnages : « Comment fomenter une mutinerie quand on n’est éveillé que quelques jours par siècle, quand votre petite poignée de conjurés est remaniée chaque fois qu’ils sont appelés sur le pont ? Comment conspirer contre un ennemi qui ne dort jamais, qui dispose de toutes ces ères vides pour explorer exhaustivement le moindre recoin, tomber sur le moindre indice que vous auriez pu avoir l’imprudence de laisser traîner ? Un ennemi dont le champ de vision englobe l’intégralité de votre monde, un ennemi qui peut voir par vos yeux et entendre par vos oreilles en haute définition, comme s’il était vous-même ? »
Eriophora est l’histoire de cette rébellion avec une narratrice déjà présente dans les nouvelles de Au-delà du gouffre, partagée entre l’amitié qu’elle éprouve pour l’IA, le rejet de certaines décisions et actions prises par celle-ci durant ses périodes de sommeils, et la solidarité envers les autres spores. Peu fiable aussi bien vis-à-vis des autres voyageurs que vis-à-vis du lecteur, elle n’a qu’une vision partielle de l’action et le retournement final, qui m’a rappelé celui d’Acadie de Dave Hutchinson, en est la preuve. Roman d’ambiance et de hard-SF, à la science pourtant facilement expliquée même pour les novices, Eriophora est une excellente porte d’entrée dans l’univers particulier de Peter Watts. Et une fois que vous avez lu le livre, reprenez le page par page pour chercher le message caché de l’auteur, et poursuivre l’expérience de lecture quelques millénaires plus loin. Ou vous pouvez, si vous ne l’avez déjà lu, lire la nouvelle Éclat présentant une autre facette de la narratrice gratuitement jusqu’au 18 octobre 2020 en la téléchargeant ici.

Eriophora
De Peter Watts
traduction de Gilles Goullet
Éditions Le Bélial’

Les Ferrailleurs du Cosmos

Profitant de l’Opération Bol d’Air pour récupérer en numérique un livre resté à quelques centaines de kilomètres de la maison et estampillé « lecture de vacances », je me suis plongée dans Les Ferrailleurs du Cosmos d’Eric Brown. Intégré à la collection Pulp de Le Bélial’, il a ce côté rétro de l’âge d’or de la science-fiction bien qu’ayant été publié pour la première fois en version originale en 2013. À quoi vous attendre ? À un récit léger, sans prise de tête, ce qui est le propre d’une « lecture de vacances ». Plus concrètement, comme son titre l’indique, Les Ferrailleurs du Cosmos se passe dans l’espace. Dans un univers rétrofuturiste où l’Humanité a conquis une partie de la galaxie qu’elle partage avec des extra-terrestres chitineux, globuleux ou tentaculaires à souhait, tout en gardant un mode de vie bien anglo-saxon, verres de whisky et jus d’orange accessible dans les bars de l’autre côté de la galaxie à l’appui. Nous y suivons les pérégrinations du Loin de chez soi et de son équipage à partir d’un moment où une jeune fugueuse en fuite s’impose comme copilote à un tandem de vieux routards de l’espace. Sauf que la fugueuse en question, dont les charmes nubiles ne laissent pas le pilote indifférent, n’est pas humaine. C’est une intelligence artificielle dotée d’un paradigme de conscience de soi dans un corps biologique conçu artificiellement. Au contact du pilote et de sa mécanicienne, elle va découvrir les émotions humaines et leurs illogismes. Du côté pulps à l’ancienne, nous retiendrons une certaine pruderie, même si l’IA est habituellement légère et court vêtue. Sans rien divulgâcher, le pilote ne cédera jamais à ses pulsions libidineuses, le côté paternaliste devant un jeune être conscient prendra le pas sur ses bas instincts. Et son ingénieure veille au grain pour lui rappeler sans cesse le ridicule d’une telle union homme/machine. Retenons aussi une certaine suspension de l’incrédulité nécessaire pour accepter aussi bien les méthodes permettant le voyage spatial ou la compréhension entre les différentes espèces biologiques ou cybernétiques, sans parler tout simplement de la physique élémentaire.
Les Ferrailleurs du Cosmos est moins un roman qu’un recueil de douze nouvelles qui se suivent dans le temps et qui forment donc les différents chapitres de ce livre. Toutes n’ont pas la même richesse ni le même charme. Et surtout, certaines astuces se retrouvent calquées d’un chapitre à l’autre : l’IA qui se duplique dans un autre corps pour tromper l’adversaire, un dieu qui n’existe que pour piéger ses fidèles, ou une vie virtuelle après la mort… Du coup, si vous le lisez d’une traite, vous aurez parfois une impression de déjà-vu. Mieux vaut picorer ces nouvelles une à un
e, au gré de vos envies. Tout en sachant qu’à la fin de ce volume, la ballade d’Ed et d’Ella est achevée.

Les Ferrailleurs du Cosmos
d’
Eric Brown
traduction d’Erwann Perchoc et Alise Ponsero

Éditions
Le Belial’