Sur les bouts de la langue

Parmi les livres qui m’ont été conseillé comme ressources sur l’écriture inclusive, figurait Sur les bouts de la langue, sous-titré Traduire en féministe/s de Noémie Grunenwald. Et l’amie qui me l’a conseillé de préciser : “attention ce n’est pas un manuel de grammaire inclusive !” Et effectivement, à la différence de Le français est à nous !, Sur les bouts de la langue ne se veut pas un essai de linguistique pure. Noémie Grunenwald y livre le fruit de sa réflexion et de son expérience en tant que traductrice tout en présentant des éclairages venues d’œuvres diverses et de sources variées, aussi bien dans le monde de la traduction que dans celui des militantes féministes.
C’est donc, et le sous-titre le précise bien, un texte militant, et par là même subjectif. C’est d’ailleurs ce qui en fait toute la saveur et l’intérêt à mes yeux de femme et de traductrice. C’est un témoignage étayée de comment Noémie Grunenwald conçoit son travail de traductrice en tant que femme “entrée par effraction” dans le métier. Et même si nous n’avons ni le même vécu, ni le même parcours, et encore moins les mêmes types de traductions à faire, étant moi-même une femme arrivée un peu par hasard dans la traduction, ce témoignage m’a touché et interpellé. Ses réflexions, les difficultés qu’elle mentionne à se mettre en jambe dans les premières dizaines de pages à traduire d’un livre, les interrogations annexes pour comprendre le terme précis qui vous entraîne parfois dans des recherches sans fin, tout cela correspond aussi en partie à mon propre vécu…
Et la composante féministe ? Elle la pousse à interroger les langues (celle source du texte à traduire et celle cible du rendu final), à les retourner pour en trouver la bonne nuance et à trouver de nouvelles façons de marquer une différence ou de démasculiniser le fameux pseudo-neutre du français.
À travers son récit, Noémi Grunenwald trace également en filigrane une histoire du mouvement féministe en France et à l’étranger, ainsi que des différents courants qui le traversent. Elle se penche ainsi sur la façon dont des éditeurs et des éditrices blanches ont retranscrit le propos de femmes de couleur (ou racisées suivant vos préférences de terme, ceci aussi est abordé dans le livre) avec leurs propres biais cognitifs. Et la façon dont la traduction et l’adaptation du message ont évolué au fil du temps.
Que la traduction ou la production de texte soit votre métier, que vous vous définissiez comme féministe ou que simplement vous vous intéressiez à la façon dont la langue peut être maniée et évolue à travers le temps, dont les langues co-évoluent par les allers et retours au gré des traductions, ce livre très court est parfait. Extrêmement personnel et parfois émouvant, il est également très clair sur un sujet qui pourrait en rebuter plus d’une. Et la bibliographie très longue qui l’accompagne donne l’idée d’aller voir d’autres lectures. Je crois d’ailleurs que je vais commencer par le roman de Dorothy Allison.

Sur les bouts de la langue – Traduire en féministe/s
de Noémie Grunenwald
Éditions La Contre Allée

Le français est à nous !

Après plus de deux décennies à travailler professionnellement avec les mots, il était peut-être temps que je m’intéresse aux dessous de mon outil de travail, et à ses évolutions. Parmi les titres qui m’ont été chaudement recommandés, figure Le français est à nous ! de Maria Candea et de Laélia Véron. Ce court texte qui se veut un « petit manuel d’émancipation linguistique » est sorti une première fois en 2019 et cette version chroniquée a été revue en 2021. Écrit par deux spécialistes de la linguistique et de la langue française, ce n’est ni un précis de grammaire, ni un livre d’histoire des langues et encore moins un texte militant pour la sauvegarde de la langue ou au contraire prônant plus particulièrement telle ou telle évolution. C’est tout simplement un essai s’attachant à comprendre ce qu’est le français, tel qu’on le parle et l’écrit au XXIe siècle, d’où il vient et comment il a été un instrument politique à travers les âges et les continents. Il se divise donc en trois grandes parties. La première « Qu’est-ce que la langue ? » s’intéresse à la fabrication d’une langue, et à la façon dont un consensus s’établit — ou non — sur ses règles, au rôle des dictionnaires et à l’(in)utilité de l’Académie française, ainsi qu’aux différences entre un créole, un dialecte et une langue. La deuxième « Au nom de la langue » est à mon avis la plus ardue : elle se penche sur les pouvoirs des mots et la façon dont ceux-ci ont été et sont encore instrumentalisés pour devenir des instruments de domination ou d’émancipation sociale, de genre, coloniale ou économique. La troisième « Langue et débats : promenade dans les histoires de la langue » cherche à démonter certains préjugés sur la langue française et notamment ceux concernant le fait qu’il y aurait eu un âge d’or et que depuis les usages iraient en un appauvrissement de celle-ci.
Vous l’aurez compris, Le français est à nous ! tord le cou à de nombreuses idées reçues sur la langue et sur la façon dont celle-ci évolue au quotidien. Il rappelle au passage que l’écriture inclusive ne se limite pas à l’adoption ou non d’un point médian (·) mais que celle-ci peut prendre plusieurs formes, et certains mots avaient une déclinaison féminine volontairement effacée par cette chère Académie française lors des siècles précédents avant de revenir en force. L’orthographe et sa simplification, la grammaire et ses règles truffées d’exceptions sont également passées en revue. En fin de compte, que vous soyez ou non pour l’accord de proximité, la simplification du participe passé suivant le verbe « avoir » ou l’application de la dernière réforme en date de l’orthographe (de 1990 tout de même !), ce petit essai ludique, souvent très drôle et d’abord très facile ouvre de nombreuses pistes de réflexion sur vos propres façons de manier le français, à l’écrit comme à l’oral. À vous de vous en réapproprier les usages en toute connaissance de cause !

Le français est à nous !
de M
aria Candea et Laélia Véron
Éditions
La Découverte

Station Metropolis direction Coruscant

Et si la science-fiction, même dans ses œuvres les plus proches de la pop culture que sont les gros blockbusters hollywoodiens, nous en apprenait plus sur le monde d’aujourd’hui ? Si vous lisez régulièrement ce blog, vous saurez que j’en suis convaincue. Et Station Metropolis direction Coruscant d’Alain Musset paru dans la collection Parallaxe consacrée aux essais de Le Bélial’, en est une preuve supplémentaire.
Plus particulièrement, ce livre prend un angle d’étude originale : les villes imaginées par la science-fiction et plus exac
tement, les grandes métropoles tentaculaires comme les fameuses Metropolis (celle de Fritz Lang, celle de Rintaro est superbement ignorée comme, à l’exception de Gunnm et Blame!, la majorité des productions japonaises récentes) et Coruscant du titre. Mais également la Trantor de Fondation, les garennes de Dosadi ou les monades urbaines imaginées par Robert Silverberg. Même la cité d’Avance rapide et les reconstitutions numériques du Samouraï virtuel ont droit à leur mention.
Plus qu’un recensement des différentes formes de ville, Alain Musset passe sans arrêt de la fiction à la réalité et retour, pour montre comme la forme des villes et certaines de ses structures (en particulier les gratte-ciels et les centres commerciaux) formatent les sociétés et l’esprit de ses habitants. À chaque grande partie, Alain Musset va s’attacher à un aspect de ces villes géantes : la géographie même de la ville et son impact sur son
environnement, qu’il soit immédiat ou galactique ; la stratification par classe sociale et par hauteur de lieux de vie ; la géographie de la peur entre bidonvilles, mafia et criminalité ordinaire ; et le contrôle de la ville ou de certains de ses espaces sur ses habitants, nos fameuses « smart cities » mises en avant par les industriels actuels.
Disons-le franchement, Alain Musset n’est pas tendre avec l’habitat urbain, qu’il soi
t actuel ou futuriste. Et encore moins avec les différentes politiques de la ville et tendances économiques en cours ou imaginées dans le futur. En revanche, il arrive à faire d’un sujet a priori plutôt aride un livre passionnant et richement documenté. Et me faire voir la saga Star Wars sous un angle prolétaire relève d’un tour de force pas toujours évident pour cette grosse machine à sous passée dans le giron de Disney. Vous lirez ce livre rapidement d’une traite, même s’il ne s’agit pas d’une fiction, puis vous y reviendrez par petits bouts pour retrouver une idée en particulier ou une référence qui vous donnera envie de reprendre sous un autre angle un livre, une série ou un film. Personnellement, je vais me replonger dans certaines des aventures de Valérian et Laureline en BD.

Station Metropolis direction Coruscant
d’Alain Musset
Éditions Le Bélial’

Sorcières – La puissance invaincue des femmes

Mi-exploration historique de la persécution des femmes depuis les premières chasses aux sorcières (qui débutèrent certes à la fin du Moyen-âge, mais connurent leur pic à la Renaissance), mi-pamphlet, Sorcières —La puissance invaincue des femmes de Mona Chollet est un livre qui bouscule.
Que vous soyez une femme ou un homme ou que vous définissiez comme non binaire, que vous vous viviez comme féministe militant.e, assumé.e tranquille ou pas du tout, ce livre va vous déranger. Plus exactement, il va mettre vos idées « à nouveau sens dessus dessous » comme l’annonce la dernière citation du livre. Mona Chollet y aborde la guerre faite aux femmes suivant cinq axes. D’abord une perspective historique montre l’origine des chasses aux sorcières, leurs impacts dans l’Histoire, mais également sur la façon dont l’Histoire elle-même est abordée. Ensuite, elle s’attaque à la lutte pour l’indépendance féminine, c’est à dire être libre de décider des différents aspects de sa vie sans dépendre du bon vouloir d’une figure masculine ; puis au choix de ne pas avoir d’enfants ou de ne pas aimer la maternité et ses engagements. Sa quatrième partie aborde la double peine des femmes âgées, victime du sexisme, mais également d’une ségrégation liée à leurs vieillesses (y compris, semble-t-il, au sein des mouvements féministes). Enfin, la dernière partie plus confuse aborde pêle-mêle le monde médical face au corps féminin, l’écologie, le débat sciences dites dures contre sciences dites molles ou le besoin de sacré.
Prenant ses exemples aussi bien dans la réalité historique, dans l’actualité la plus brûlante ou dans la fiction, en 229 pages Mona Chollet signe un essai brillant où toutes les lectrices pourront trouver matière à se conforter dans certaines de leurs opinions, mais également à les réviser. Le tout sur des thèmes aussi anodins a priori que la question des cheveux blancs (les assumer, les teindre) ou aussi importants que l’envie ou non d’enfants. Même si certains points de vue de l’autrice ne sont pas partagés par toutes, elle ne braque pas son auditoire. Au contraire, elle m’a poussée plus d’une fois à poser son livre et à m’interroger sur les raisons pour lesquelles l’une de ses affirmations heurtait mes convictions, à réfléchir sans énervement, et sans forcément changer d’avis. Mon seul vrai reproche à Sorcières — La puissance invaincue des femmes est le côté fourre-tout de la dernière partie. Celle-ci donne l’impression que Mona Chollet a voulu aborder plusieurs thèmes qui lui tenaient à cœur, sans pour autant avoir la place nécessaire pour les approfondir comme ils le méritaient. Dommage.

Sorcières —La puissance invaincue des femmes
De Mona Chollet
Éditions La découverte

Women & Power: A Manifesto

Spécialiste du monde antique, Dame Mary Beard a le don de provoquer la réflexion sur notre époque moderne à partir d’un simple détail du passé. Même si ce n’était pas le propos de SPQR, certains affrontements politiques de la République romaine sonnaient étrangement proches de nos dernières campagnes électorales. Pour Women & Power: A Manifesto, cette corrélation entre passé et présent est au cœur même de l’argumentaire. Mary Beard y prend volontairement position. Elle y démontre pourquoi l’inégalité homme/femme actuelle provient en droite ligne du monde gréco-romain et comment certains schémas comportementaux se perpétuent de nos jours.
Ce très court livre rassemble deux discours, pour l’un fait en 2014 et pour l’autre en 2017, où elle abordait ce sujet sous deux angles différents : d’abord la prise de parole publique, ensuite l’exercice effectif du pouvoir.
Dans les deux cas, les conclusions sont glaçantes. Malgré toutes les avancées faites sur le terrain de l’émancipation, les préjugés et habitudes prises depuis la plus haute Antiquité ont la vie dure et tentent perpétuellement de nous ramener en arrière, y arrivant d’ailleurs parfois. Il suffit de voir comment le simple fait d’avoir la mention « féministe » dans sa biographie, peut susciter des moqueries voire pire sur les réseaux sociaux, même venus de la part d’autres femmes. Comme Télémaque enjoignant à sa propre mère, Pénélope, de se taire en public alors qu’on parle de son sort dans l’Odyssée. Mary Beard y parle de son expérience personnelle
et des attaques violentes sur Twitter qui suivent chacune de ses interventions. Expériences qui ne sont pas limitées au monde anglo-saxon comme le prouve par exemple cette affaire en France.
Dans le deuxième chapitre, Mary Beard démontre les différences de traitements entre deux candidats, deux représentants de pouvoir selon leur genre. Devinez quel genre subit le plus de violence et de menaces ? À ce sujet, les exemples montrant comment le mythe de Persée décapitant la Gorgone a été utilisé en politique contre Hillary Clinton et Angela Merkel sont effarants.
Hélas, même si ce livre très bref suffit pour que Mary Beard pointe du doigt les obstacles issus de notre héritage antique, et
livre quelques stratégies de contournement mises en place par certaines femmes de pouvoir pour s’imposer, elle n’offre que peu de solutions pour lever lesdits obstacles. Juste quelques ébauches de pistes. À charge pour nous, lectrices et lecteurs, de trouver nos propres solutions. En regardant en face nos préjugés et en comprenant comment ceux-ci influencent nos décisions. Et également en ne réservant pas ce livre à un public féminin, mais en encourageant aussi les hommes de notre entourage (pères, fils, amants, amis) à le lire.

Women & Power: A Manifesto
de Mary Beard
Editions Profile Books.