L’insondable profondeur de la solitude

Une couverture légèrement décalée, un titre qui évoque Gabriel Garcia Marquez et Milan Kundera, il suffit parfois de peu de choses pour choisir un livre. Et voici comment L’Insondable profondeur de la solitude de Hao Jingfang a rejoint ma bibliothèque.
L’autrice est elle-même consciente de ses lacunes. Elle précise elle-même dès l’introduction que son écriture est plus fondée sur des concepts que sur une intrigue étoffée. Plus exactement, elle affirme : «
 je me passionne parfois pour des idées abstraites […], et il m’est difficile de ne pas négliger quelque peu l’intrigue dans ce processus. »
Cette mise en garde en tête, le lecteur peut parcourir ces onze nouvelles et y découvrir deux ou trois purs bijoux parmi des textes nettement plus bancals, mais comme le dit Hao Jingfang elle-même, avec des concepts intéressants. Avant toutes choses, suivez mon conseil et sautez les deux derniers récits. La Chambre des malades n’a aucun intérêt et son histoire semble lue et relue plusieurs fois par ailleurs ; Le Procrastinateur n’a lui ni queue ni tête comme s’il manque deux ou trois pages de texte entre l’introduction et la conclusion.
En revanche,
L’insondable profondeur de la solitude contient trois petits bijoux du genre nouvelles qui justifient son achat. Le premier, Pékin Origami, mérite bien son prix Hugo 2016. Cette dystopie où une ville se replie sur elle-même pour permettre à chaque couche sociale d’avoir son temps d’exposition à la lumière a un côté à la Dino Buzzati ou à la Brazil qui m’a beaucoup plus. La deuxième petite merveille, L’envol de Cérès, est la seule nouvelle d’outre-planète de ce recueil. Ce qui lui permet de mêler un côté très hard science sur la conquête spatiale à un côté extrêmement poétique sur la force des rêves d’enfance. Enfin, Le Palais Efang, avec son mélange de légendes chinoises et d’absurdité dans la quête d’immortalité, m’a également beaucoup plus avec son ton désabusé mais souriant. Même si la statue de l’empereur m’a immanquablement fait penser au Cœur perdu des automates.
Pour les autres nouvelles de ce recueil, mon avis est nettement plus mitigé. Pour certaines, le concept est bon et la chute percutante, mais le chemin pour y arriver est plutôt quelconque et insipide. C’est le cas pour
Le Dernier des braves ou Le Théâtre de l’univers. Dans d’autres cas, comme dans Question de vie ou de mort, l’histoire est bien trop délayée à mon goût. Le record étant les deux nouvelles en miroir, Au Centre de la prospérité et Le Chant des cordes, qui sont bien trop longues pour réellement captiver le lecteur malgré une variation intéressante sur les harmoniques célestes. D’autant qu’elles sont l’une derrière l’autre dans le recueil et que du coup, la lecture donne l’impression de bégayer.
Espérons que Hao JingFang progressera dans le domaine de l’intrigue, et donnera un style un peu plus vif à son écriture, ses idées valent qu’on s’y penche.


L’insondable profondeur de la solitude
de Hao Jingfang
Traduction de Michel Vallet

Éditions Fleuve

Grimbargo

Ayant découvert Laura Morrison grâce à Netgalley avec son court récit Come Back to the Swamp, j’ai voulu en savoir plus sur elle. J’ai donc acheté et lu son polar dystopique, Grimbargo. Le moins qu’on puisse dire est que la lecture en est mouvementée, frénétique, drolatique, mais en fin de compte bien peu scientifique. Si vous cherchez une dystopie cyberpunk sérieuse et fondée sur des principes scientifiques crédibles, passez votre chemin. Si vous cherchez un récit léger avec une version modernisée et textuelle des bons vieux films d’action des années 90 (du type Total Recall ou Demolition Man), vous avez fait le bon choix.
La situation de départ est simple : nous sommes en 2054, depuis le Greywash, incident biologique non identifié, dix ans plus tôt plus aucun humain ne meurt, ni ne vieillit. Dans ce monde profondément bouleversé, deux Miss Catastrophe du nord-est des États-Unis vont être réunies pour enquêter sur une mort supposée à Kyoto. De fil en aiguille, de chute en remarque plus que maladroite, les voilà chargées de sauver l’Humanité tout en échappant aux griffes d’un culte de technocrates et d’une intelligence artificielle tout sauf diplomate. Ajoutez-y un bébé, un corbeau cyborg et un club de suicidaires, et vous obtiendrez un cocktail hilarant et détonant.
Chaque chapitre plus ou moins long est raconté du point de vue de l’une ou l’autre des deux Miss Catastrophe – Jackie, journaliste plus ou moins qualifiée, et Jamie, guide touristique au sein du MIT de l’époque. Le style de Grimbargo, plus encore que celui de Come Back to the Swamp, est très parlé et colle bien à chacune des deux personnalités. Même si cela ne me gêne pas du tout, j’ai quand même ralenti ma lecture. Les « Dude » et « Bro » à longueur de phrase de Jackie deviennent fatigants dans la durée. Du coup, au lieu de lire d’une traite le récit, je faisais une pause tous les quatre ou cinq chapitres. Mais je ne regrette pas l’expérience. Et j’imagine qu’il y a de quoi faire un bon scénario de film popcorn estival avec ce livre.

Grimbargo
de Laura Morrison
Éditions Spaceboy Books

C’est le cœur qui lâche en dernier

Margaret Atwood n’a pas écrit que The Handmaid’s Tale (La Servante écarlate). Depuis 1985 et ce livre, elle est au contraire toujours aussi prolifique. Et toujours aussi mordante et pessimiste. Avec son dernier roman paru en français, C’est le cœur qui lâche en dernier, sous une histoire totalement loufoque, elle nous dépeint un monde horriblement froid et hélas assez réaliste.
Dans C’est le cœur qui lâche en dernier nous suivons un couple de paumés, Charmaine et Stan, qui ayant perdu emplois et maison à cause d’une énième crise des subprimes se retrouvent à vivre dans leur voiture en évitant les violences urbaines et en vivotant de boulots en petites combines. Jusqu’au jour où… Ed et sa société Positron leur proposent de rejoindre son nouveau projet et sa communauté fermée, Consilience. Sur le papier, le principe est alléchant. Un mois sur deux, Stan et Charmaine vivront dans une jolie maison de banlieue de rêve avec un bon travail et un voisinage bien tranquille. Et en contrepartie, ils passeront le mois suivant dans une prison modèle, séparés l’un de l’autre, tandis qu’un autre couple occupera leur maison. Le deal idéal ? Durant les premiers mois, oui. Mais la chair humaine étant faible, une erreur de jugement de leur part à l’un et à l’autre suffira pour leur faire découvrir les coulisses bien peu reluisantes de ce petit paradis et les embringuer dans une intrigue particulièrement compliquée pour faire tomber Ed et exposer les manigances de Positron au grand public.
Personnellement, j’ai adoré ce livre, mais malgré certaines scènes ridicules, je n’ai pas franchement ri aux éclats. Pourquoi ? Tout simplement parce que la naïveté du couple principal me serre le cœur. Ils sont capables des pires horreurs comme pourraient en témoigner les patients de Charmaine et les poulets de Stan. Et pourtant, malgré toutes les horreurs qu’ils ont subies, avant le livre et durant celui-ci, toutes celles qu’ils ont dû faire subir, ils gardent une confiance et un optimisme larmoyant qui porte au cœur comme une trop grande quantité d’eau de Cologne dans une rame de métro bondée. Cette version du XXIe siècle des femmes de Stepford est encore plus terrifiante parce qu’au final il suffirait de peu de choses pour y arriver. Les prisons privées et les communautés fermées au règlement bien précis existent déjà. Les robots sexuels sont en cours de développement. Et de ces trois éléments réunis, toutes les dérives décrites par Margaret Atwood sont non seulement possibles, mais surtout hautement probables pour peu que la situation économique d’un pays devienne suffisamment catastrophique pour qu’un tel Enfer enrobé de saccharine apparaisse comme paradisiaque aux yeux des plus pauvres. La plume acérée et le regard juste de Margaret Atwood sont encore plus efficaces dans ce livre que dans son succès, The Handmaid’s Tale (La Servante écarlate), et pourtant même le plus immonde des personnages y a un côté attachant et pathétique.

C’est le cœur qui lâche en dernier
de Margaret Atwood
Traduction de Michèle Alabaret-Maatsch
Éditions Robert Laffont

Pour le #100defislecture2018 de Dame Ambre : 42 points avec celui-ci.

 

Le dragon sous la mer

Il est des livres que vous n’avez pas lus depuis longtemps, et soudain, mentionnés au détour d’une conversation, ils vous reviennent en mémoire. Le Dragon sous la mer de Frank Herbert est de ceux-là. Tout d’abord, parce que ledit Frank Herbert, ainsi que les couvertures de Wotjek Siudmak pour la collection Pocket Science-Fiction, est depuis les années 80 à l’origine de mon amour invétéré pour la science-fiction et les voyages qu’elle propose. Ensuite parce la thématique choisie, bien que n’étant pas ma favorite – un huis clos militaire entre quatre personnes dans un sous-marin, m’avait marqué adolescente lors de la première lecture, et me reparle régulièrement au point de me pousser à le relire. Une fois n’est pas coutume, quand vous lirez ces lignes, moi je serais plongée sous l’océan en compagnie de « Long John » Ramsey et de ses coéquipiers.
De quoi parle ce livre ? Étonnamment ce n’est quasiment pas un récit de science-fiction. Le seul point de départ est une dystopie où au 21e siècle, les États-Unis sont en guerre et utilisent des sous-marins pour vider les puits de pétrole de l’ennemi (qui n’est jamais nommé). Soupçonnant que celui-ci se défend en induisant des psychoses artificielles au sein des équipages, la Marine décide d’embarquer l’inventeur d’un appareil destiné à déjouer celles-ci. Et si tout simplement l’enfermement et le milieu marin ne faisaient que ramener les hommes à un état prénatal et que ce « reboot » était à l’origine de la perte des vaisseaux différents ? Premier roman de Frank Herbert, le récit souffre parfois d’une certaine sécheresse et de transition un peu trop rude. Il est dense. Les 252 pages de mon édition se lisent très rapidement (peu ou prou deux heures à mon rythme de relecture), comme pour tout bon thriller qui se respecte. Les amateurs de Tom Clancy ou de Philip Kerr apprécieront, malgré l’étiquette science-fiction. Et certains thèmes incontournables dans l’œuvre de Frank Herbert — la place respective de la religion et de la science, l’école jungienne de psychanalyse et son concept d’inconscient collectif — sont déjà présents au cœur de ce récit. À découvrir ou à redécouvrir…