Les incontournables (récents) en SFFF

Sur son blog, Nevertwhere propose que chacun recense ses classiques récents de la science-fiction, de la fantasy et du fantastique (d’où l’acronyme SFFF)… Vous me connaissez ? J’ai du mal avec les listes ou avec un cadre imposé… Mais je trouve l’idée intéressante. Et donc plutôt que vous proposer une série de livres à lire absolument, je vais vous suggérer une liste d’auteurs et autrices qui m’intriguent et qui ont su renouveler les littératures de l’imaginaire ces dix dernières années :

— John Scalzi

Depuis Le Vieil homme et la mer, John Scalzi a toujours su réinventer les classiques de la science-fiction avec des histoires toujours en lien avec l’actualité, que ce soit du space opera comme la trilogie de l’Interdépendance (cf ici, ici et ici) ou en mode cyberpunk (comme ici). Sarcastique et drôle, il vous garantit un bon moment de lecture.

— Kij Johnson

Découverte grâce à deux titres parus au Belial’, cette autrice américaine a une façon d’écrire le fantastique si naturelle et si contemplative que chaque voyage en sa compagnie est un pur bonheur. Vous pouvez lire mon avis sur chaque titre à cet endroit (avec des illustrations de Nicolas Fructus magnifique) et .

Kim Harrison/Jim Butcher

J’avoue, l’urban fantasy est mon péché mignon alors que je ne suis pas particulièrement friande de fantasy. Et chacun à leurs manières, ces deux auteurs américains ont su me captiver avec leurs séries respectives : The Hollows et The Dresden Files. Chacun sort d’ailleurs de nouveaux romans dans ces séries cette année : American Demon pour Kim Harrison, Peace Talks et Battle Ground pour Jim Butcher

— Liu Cixin

Sa trilogie du Problème à trois corps fut une révélation, car je ne connaissais pas du tout la science-fiction à la chinoise. Sa novella, Terre errante, a de nombreux défauts, mais elle sait capter le lecteur et donner à réfléchir sur ses personnages. À suivre…

— Ken Liu

C’est grâce au précédent que j’ai découvert Ken Liu, car celui-ci fut le traducteur en anglais du premier et du troisième volume du Problème à trois corps (je n’ai pas retenu le nom du traducteur du deuxième, mais il est nettement moins bon). Depuis j’ai lu deux de ses novellas dans la collection Une Heure-Lumière du Bélial’, dont L’Homme qui mit fin à l’histoire et certaines de ses nouvelles en fantasy. Son style est magnifique et ses histoires ne manquent jamais d’originalité…

— Tade Thompson

Continuons par un très gros coup de cœur… Je vous ai parlé des deux novellas horrifiques écrites par ce médecin britannique, je vais bientôt vous entreprendre de sa trilogie de SF, Rosewater, située elle dans un proche futur au cœur du Nigeria. Dans deux styles complètement opposés l’un à l’autre, Tade Thompson arrive à vous mettre dans la peau de ses personnages et à vous surprendre par un récit jamais conventionnel. Un vrai régal.

— Martha Wells/Mary Robinette Kowal

Dans deux genres différents, ces deux autrices américaines ont renouvelé la SF américaine dite classique. L’une avec sa saga Murderbot renouvelle le space opera d’aventure en nous plaçant dans la « peau » d’un androïde de sécurité découvrant la conscience de soi et la difficulté de vivre avec des humains et d’autres « artificiels ». L’autre, avec sa série The Lady Astronaut, dont le troisième volume The Relentless Moon vient de sortir en VO et le premier sera disponible prochainement en VF, propose une dystopie au goût de conquête spatiale qui met des étoiles dans les yeux de tous les astronomes et astronautes amateurs. À noter que ces deux autrices écrivent également de la fantasy et du fantastique, mais je n’ai pas lu ce qu’elles proposent dans ces genres.

Cette liste correspond à mes incontournables à un instant T. Dans un mois, elle pourrait varier. Et d’autres auteurs n’y figurent pas. Ainsi, Tamsyn Muir n’ayant écrit qu’un livre à l’heure où j’écris ces lignes (le deuxième Harrow The Ninth est attendu ces jours-ci), il est trop tôt pour la définir comme incontournable. De même, je n’ai lu qu’un livre de Stephen Graham Jones, c’est un peu court pour me faire une opinion de son œuvre.

ChronoPages – Morceaux choisis

Dans le cadre de l’Opération Bol d’Air, les éditions 1115 ont rassemblé dans un même recueil, Morceaux choisis, cinq nouvelles parues dans leur collection ChronoPages. Et le résultat est varié mais de grande qualité.
Qu’y trouvons nous ? C’est Luce Basseterre qui ouvre le bal avec Visite fantôme, une version inversée de la maison hantée.
Une entrée en matière onirique et intéressante pour ce livre assez court. Elle est suivi par l’une des nouvelles les plus longues et la plus dure du recueil, Orwell m’a tu de Bruno Pochesci. Ici, l’auteur dépeint un monde où un parti d’extrême-droite a pris le pouvoir en France et va jusqu’au bout de sa logique. Dire que le résultat fait froid dans le dos est un euphémisme. J’avoue que j’ai trouvé cette nouvelle bien trop réaliste pour ma tranquillité d’esprit. La troisième nouvelle, Odregan #1 de Nicolas Le Breton est celle que j’ai le moins apprécié. Une histoire de voyage temporel et de dédoublement de personnes qui m’a laissé de marbre. Bois Hurlant de Frédéric Czilinder est une incursion dans le fantastique plutôt originale et très bien trouvée. D’autant que la créature en question est, me semble-t-il rare dans le paysage magique marseillais. Enfin, lnfiniment de Louise Rouiller est une réflexion triste, mais bien amenée sur le mythe de l’immortalité et ses risques.
Passé les
quelques jours où le recueil est disponible sur l’Opération Bol d’air dans le cadre du confinement lecture, vous pouvez retrouver chacune de ces nouvelles dans la collection ChronoPages des éditions 1115, en vente à l’unité en papier ou en numérique.

ChronoPages – Morceaux choisis
nouvelles de
Luce Basseterre, Bruno Pochesci, Nicolas Le Breton, Frédéric Czilinder et Louise Rouiller
Éditions
1115

Célestopol

La Lune à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Une ville sous un dôme avec ses canaux, ses palais, ses fastes et ses bouges. Un peuple bigarré d’humains, de chats et d’automates aux accents slaves. Telle est Célestopol, la ville qui sert d’écrin aux quinze nouvelles de ce recueil.
Dans Célestopol, Emmanuel Chastellière nous livre donc quinze vignettes à différentes périodes de ce qu’aurait pu être la vie sur la Lune dans une dystopie steampunk où l’empire russe a anéanti Bonaparte et où la Révolution d’octobre n’a jamais eu lieu. Si chacune des nouvelles est indépendante, elles sont classées par ordre chronologique des événements et certaines ne sont compréhensibles qu’en rapport avec les précédentes. Nous y retrouvons souvent les mêmes personnages : le duc régnant sur la ville lunaire, mais également des aventurières dont l’une accompagnée d’un ours sage et sentencieux, des escortes mécaniques ou un voleur bien entreprenant. Au fi
l des récits, Emmanuel Chastellière nous emmène découvrir toutes les strates de la société lunaire, de vieux baroudeurs gardant le barrage ou guidant les trains à l’extérieur du dôme protecteur, aux petits et grands bourgeois profitant de la beauté de la ville en passant par les étudiants, les ouvriers des niveaux souterrains ou le milieu interlope.
Attention toutefois, malgré tous leurs charmes ne vous attachez pas trop aux personnages. Que les histoires s’apparentent aux contes de fées, à la science-fiction pure, au fantastique ou au récit de mœurs, les quinze nouvelles de Célestopol ne sont pas des histoires heureuses. Les morts y servent souvent de chute, que
celle-ci soit flamboyante, déconcertante, tragique ou même mezzo vote.
Pourtant malgré ce ton mélancolique ou, peut-être à cause de lui, j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce recueil.

Célestopol
d’
Emmanuel Chastellière
É
ditions Libretto

Les Sœurs de Blackwater

Soit un coin de campagne américaine se remettant difficilement d’une guerre et d’une épidémie. Est-ce à cause de la guerre de Sécession ou une dystopie où le gouvernement de Washington est tombé ? Nous ne le saurons pas. Soit une femme vivant seule dans une ferme et échangeant ses talents de scribe contre ce dont elle a besoin avec son voisinage. Soit un vagabond insistant pour qu’elle lui écrive une lettre et entreprenne un voyage pour la lire à sa destinataire. Voici les trois postulats de départ du livre d’Alyson Hagy, Les Sœurs de Blackwater. Sur cette trame, l’autrice va écrire un roman plutôt court, mais extrêmement riche en sentiments. Des sœurs du titre français, nous n’en croiserons qu’une : la narratrice principale, anonyme jusqu’au bout. Celle-ci est rongée de culpabilité : d’avoir survécu à une enfance heureuse, à une expérience effroyable, à la guerre et la maladie, et à sa sœur. Celle de ne pas pouvoir comme sa sœur être celle qui guérit, celle qui soulage, celle qui aime, la quasi-déesse vénérée par les parias qui passent la saison froide sur ses terres. Celle d’avoir été responsable plus ou moins directement de sa mort, et de ne plus rien ressentir pour qui que ce soit.
L’arrivée du vagabond va la bousculer et la forcer à sortir de sa réclusion avec des conséquences dramatiques pour l’ensemble de la région. Nous ne saurons guère ce que contient cette lettre, hormis qu’il s’agit d’une espèce de confession, ni comment fonctionnent exactement les talents de la narratrice. Est-elle simplement la dernière femme capable d’écrire des histoires ? A-t-elle, comme sa sœur avant elle, certains dons occultes ? À la frontière entre le fantastique et le « réalisme magique » d’un Gabriel Garcia Marquez, Les Sœurs de Blackwater, laisse planer le doute. Y compris dans la séquence finale qui peut se lire soit comme une hallucination due à la fièvre, soit comme un voyage temporel. En revanche, à la différence des livres d
e l’écrivain colombien, Les Sœurs de Blackwater, n’est pas un roman optimiste. La vie de la narratrice et la conclusion de son voyage ne sont pas des plus heureuses. Je vous déconseille donc de le lire si vous souffrez déjà d’idées noires. C’est néanmoins une ode magnifique à la puissance des mots et à leurs pouvoirs apaisants sur les âmes tourmentées.

Les Sœurs de Blackwater
d’Alyson Hagy
traduction de David Fauquemberg
Éditions Zulma

Nouvel horizon

Les salons littéraires sont toujours une occasion en or pour découvrir de nouvelles plumes, notamment en auto-édition. C’est toujours le cas du Salon Fantastique, où j’avais découvert lors d’une précédente édition 1974 d’Arnaud Codeville. Cette fois-ci, je me suis laissée tenter par Nouvel horizon de Yann-Cédric Agbodan-Aolio. Perdue dans des allées consacrées particulièrement cette année consacrées à la fantasy et au fantastique, je cherchais un roman de pure SF. Je ne fus pas déçue.
Court, Nouvel horizon
se passe à la fin du 21e siècle au cœur du continent africain. Il part d’un double postulat : le dérèglement climatique et l’accession à la conscience des intelligences artificielles. En 2088, après avoir été éreintée par un réchauffement climatique d’origine humaine, la Terre a subi une deuxième catastrophe : la perte de puissance du Soleil qui la fait passer désormais dans une ère glaciaire. Guidé par une intelligence artificielle ayant pris la tête du successeur de l’ONU, ce qui reste de l’humanité se préparer à migrer pour Vénus au prix de grands sacrifices. Sauf que de méchants capitalistes leur mettent des bâtons dans les roues.
Même s’il a été écrit en 2017 par un auteur bien trop jeune pour y avoir participé,
Nouvel Horizon a un côté « âge d’or de la collection Anticipation » qui n’est pas déplaisant. Chaque camp est clairement défini, et au final le Bien triomphe du Mal, avec en guise de conclusion une description de Vénus en nouvelle planète bleue de l’humanité, digne d’un prospectus d’agence de voyages.
Dans la forme, les notes de bas de page à chaque explication technique ont un peu freiné ma lecture. En revanche, sur le fond, Nouvel Horizon tient toutes ses promesses : pendant quelques heures, je me suis pleinement détendue en rêvant de conquêtes spatiales et d’une humanité augmentée. Bravo ! Du coup, je me risquerais surement à découvrir les aventures de ces personnages dans d’autres univers parallèles comme le propose
Yann-Cédric Agbodan-Aolio en variant les genres à chaque livre.

Nouvel Horizon
de
Yann-Cédric Agbodan-Aolio
www.yanncedric-agbodanaolio.com

 

L’insondable profondeur de la solitude

Une couverture légèrement décalée, un titre qui évoque Gabriel Garcia Marquez et Milan Kundera, il suffit parfois de peu de choses pour choisir un livre. Et voici comment L’Insondable profondeur de la solitude de Hao Jingfang a rejoint ma bibliothèque.
L’autrice est elle-même consciente de ses lacunes. Elle précise elle-même dès l’introduction que son écriture est plus fondée sur des concepts que sur une intrigue étoffée. Plus exactement, elle affirme : «
 je me passionne parfois pour des idées abstraites […], et il m’est difficile de ne pas négliger quelque peu l’intrigue dans ce processus. »
Cette mise en garde en tête, le lecteur peut parcourir ces onze nouvelles et y découvrir deux ou trois purs bijoux parmi des textes nettement plus bancals, mais comme le dit Hao Jingfang elle-même, avec des concepts intéressants. Avant toutes choses, suivez mon conseil et sautez les deux derniers récits. La Chambre des malades n’a aucun intérêt et son histoire semble lue et relue plusieurs fois par ailleurs ; Le Procrastinateur n’a lui ni queue ni tête comme s’il manque deux ou trois pages de texte entre l’introduction et la conclusion.
En revanche,
L’insondable profondeur de la solitude contient trois petits bijoux du genre nouvelles qui justifient son achat. Le premier, Pékin Origami, mérite bien son prix Hugo 2016. Cette dystopie où une ville se replie sur elle-même pour permettre à chaque couche sociale d’avoir son temps d’exposition à la lumière a un côté à la Dino Buzzati ou à la Brazil qui m’a beaucoup plus. La deuxième petite merveille, L’envol de Cérès, est la seule nouvelle d’outre-planète de ce recueil. Ce qui lui permet de mêler un côté très hard science sur la conquête spatiale à un côté extrêmement poétique sur la force des rêves d’enfance. Enfin, Le Palais Efang, avec son mélange de légendes chinoises et d’absurdité dans la quête d’immortalité, m’a également beaucoup plus avec son ton désabusé mais souriant. Même si la statue de l’empereur m’a immanquablement fait penser au Cœur perdu des automates.
Pour les autres nouvelles de ce recueil, mon avis est nettement plus mitigé. Pour certaines, le concept est bon et la chute percutante, mais le chemin pour y arriver est plutôt quelconque et insipide. C’est le cas pour
Le Dernier des braves ou Le Théâtre de l’univers. Dans d’autres cas, comme dans Question de vie ou de mort, l’histoire est bien trop délayée à mon goût. Le record étant les deux nouvelles en miroir, Au Centre de la prospérité et Le Chant des cordes, qui sont bien trop longues pour réellement captiver le lecteur malgré une variation intéressante sur les harmoniques célestes. D’autant qu’elles sont l’une derrière l’autre dans le recueil et que du coup, la lecture donne l’impression de bégayer.
Espérons que Hao JingFang progressera dans le domaine de l’intrigue, et donnera un style un peu plus vif à son écriture, ses idées valent qu’on s’y penche.


L’insondable profondeur de la solitude
de Hao Jingfang
Traduction de Michel Vallet

Éditions Fleuve

Grimbargo

Ayant découvert Laura Morrison grâce à Netgalley avec son court récit Come Back to the Swamp, j’ai voulu en savoir plus sur elle. J’ai donc acheté et lu son polar dystopique, Grimbargo. Le moins qu’on puisse dire est que la lecture en est mouvementée, frénétique, drolatique, mais en fin de compte bien peu scientifique. Si vous cherchez une dystopie cyberpunk sérieuse et fondée sur des principes scientifiques crédibles, passez votre chemin. Si vous cherchez un récit léger avec une version modernisée et textuelle des bons vieux films d’action des années 90 (du type Total Recall ou Demolition Man), vous avez fait le bon choix.
La situation de départ est simple : nous sommes en 2054, depuis le Greywash, incident biologique non identifié, dix ans plus tôt plus aucun humain ne meurt, ni ne vieillit. Dans ce monde profondément bouleversé, deux Miss Catastrophe du nord-est des États-Unis vont être réunies pour enquêter sur une mort supposée à Kyoto. De fil en aiguille, de chute en remarque plus que maladroite, les voilà chargées de sauver l’Humanité tout en échappant aux griffes d’un culte de technocrates et d’une intelligence artificielle tout sauf diplomate. Ajoutez-y un bébé, un corbeau cyborg et un club de suicidaires, et vous obtiendrez un cocktail hilarant et détonant.
Chaque chapitre plus ou moins long est raconté du point de vue de l’une ou l’autre des deux Miss Catastrophe – Jackie, journaliste plus ou moins qualifiée, et Jamie, guide touristique au sein du MIT de l’époque. Le style de Grimbargo, plus encore que celui de Come Back to the Swamp, est très parlé et colle bien à chacune des deux personnalités. Même si cela ne me gêne pas du tout, j’ai quand même ralenti ma lecture. Les « Dude » et « Bro » à longueur de phrase de Jackie deviennent fatigants dans la durée. Du coup, au lieu de lire d’une traite le récit, je faisais une pause tous les quatre ou cinq chapitres. Mais je ne regrette pas l’expérience. Et j’imagine qu’il y a de quoi faire un bon scénario de film popcorn estival avec ce livre.

Grimbargo
de Laura Morrison
Éditions Spaceboy Books

C’est le cœur qui lâche en dernier

Margaret Atwood n’a pas écrit que The Handmaid’s Tale (La Servante écarlate). Depuis 1985 et ce livre, elle est au contraire toujours aussi prolifique. Et toujours aussi mordante et pessimiste. Avec son dernier roman paru en français, C’est le cœur qui lâche en dernier, sous une histoire totalement loufoque, elle nous dépeint un monde horriblement froid et hélas assez réaliste.
Dans C’est le cœur qui lâche en dernier nous suivons un couple de paumés, Charmaine et Stan, qui ayant perdu emplois et maison à cause d’une énième crise des subprimes se retrouvent à vivre dans leur voiture en évitant les violences urbaines et en vivotant de boulots en petites combines. Jusqu’au jour où… Ed et sa société Positron leur proposent de rejoindre son nouveau projet et sa communauté fermée, Consilience. Sur le papier, le principe est alléchant. Un mois sur deux, Stan et Charmaine vivront dans une jolie maison de banlieue de rêve avec un bon travail et un voisinage bien tranquille. Et en contrepartie, ils passeront le mois suivant dans une prison modèle, séparés l’un de l’autre, tandis qu’un autre couple occupera leur maison. Le deal idéal ? Durant les premiers mois, oui. Mais la chair humaine étant faible, une erreur de jugement de leur part à l’un et à l’autre suffira pour leur faire découvrir les coulisses bien peu reluisantes de ce petit paradis et les embringuer dans une intrigue particulièrement compliquée pour faire tomber Ed et exposer les manigances de Positron au grand public.
Personnellement, j’ai adoré ce livre, mais malgré certaines scènes ridicules, je n’ai pas franchement ri aux éclats. Pourquoi ? Tout simplement parce que la naïveté du couple principal me serre le cœur. Ils sont capables des pires horreurs comme pourraient en témoigner les patients de Charmaine et les poulets de Stan. Et pourtant, malgré toutes les horreurs qu’ils ont subies, avant le livre et durant celui-ci, toutes celles qu’ils ont dû faire subir, ils gardent une confiance et un optimisme larmoyant qui porte au cœur comme une trop grande quantité d’eau de Cologne dans une rame de métro bondée. Cette version du XXIe siècle des femmes de Stepford est encore plus terrifiante parce qu’au final il suffirait de peu de choses pour y arriver. Les prisons privées et les communautés fermées au règlement bien précis existent déjà. Les robots sexuels sont en cours de développement. Et de ces trois éléments réunis, toutes les dérives décrites par Margaret Atwood sont non seulement possibles, mais surtout hautement probables pour peu que la situation économique d’un pays devienne suffisamment catastrophique pour qu’un tel Enfer enrobé de saccharine apparaisse comme paradisiaque aux yeux des plus pauvres. La plume acérée et le regard juste de Margaret Atwood sont encore plus efficaces dans ce livre que dans son succès, The Handmaid’s Tale (La Servante écarlate), et pourtant même le plus immonde des personnages y a un côté attachant et pathétique.

C’est le cœur qui lâche en dernier
de Margaret Atwood
Traduction de Michèle Alabaret-Maatsch
Éditions Robert Laffont

Pour le #100defislecture2018 de Dame Ambre : 42 points avec celui-ci.

 

Le dragon sous la mer

Il est des livres que vous n’avez pas lus depuis longtemps, et soudain, mentionnés au détour d’une conversation, ils vous reviennent en mémoire. Le Dragon sous la mer de Frank Herbert est de ceux-là. Tout d’abord, parce que ledit Frank Herbert, ainsi que les couvertures de Wotjek Siudmak pour la collection Pocket Science-Fiction, est depuis les années 80 à l’origine de mon amour invétéré pour la science-fiction et les voyages qu’elle propose. Ensuite parce la thématique choisie, bien que n’étant pas ma favorite – un huis clos militaire entre quatre personnes dans un sous-marin, m’avait marqué adolescente lors de la première lecture, et me reparle régulièrement au point de me pousser à le relire. Une fois n’est pas coutume, quand vous lirez ces lignes, moi je serais plongée sous l’océan en compagnie de « Long John » Ramsey et de ses coéquipiers.
De quoi parle ce livre ? Étonnamment ce n’est quasiment pas un récit de science-fiction. Le seul point de départ est une dystopie où au 21e siècle, les États-Unis sont en guerre et utilisent des sous-marins pour vider les puits de pétrole de l’ennemi (qui n’est jamais nommé). Soupçonnant que celui-ci se défend en induisant des psychoses artificielles au sein des équipages, la Marine décide d’embarquer l’inventeur d’un appareil destiné à déjouer celles-ci. Et si tout simplement l’enfermement et le milieu marin ne faisaient que ramener les hommes à un état prénatal et que ce « reboot » était à l’origine de la perte des vaisseaux différents ? Premier roman de Frank Herbert, le récit souffre parfois d’une certaine sécheresse et de transition un peu trop rude. Il est dense. Les 252 pages de mon édition se lisent très rapidement (peu ou prou deux heures à mon rythme de relecture), comme pour tout bon thriller qui se respecte. Les amateurs de Tom Clancy ou de Philip Kerr apprécieront, malgré l’étiquette science-fiction. Et certains thèmes incontournables dans l’œuvre de Frank Herbert — la place respective de la religion et de la science, l’école jungienne de psychanalyse et son concept d’inconscient collectif — sont déjà présents au cœur de ce récit. À découvrir ou à redécouvrir…