Un homme d’ombres

Quand on me parle de « New Weird » en littérature, je suis toujours curieuse. Soit le résultat est fascinant, comme presque tous les écrits de China Miéville, soit il me laisse dubitative comme la trilogie de Jeff Vandermeer dont le premier volume, Annihilation, vaut largement plus que les deux suivants. Avec Un homme d’ombre, Jeff Noon y ajouter une couche très alléchante : celle du polar hard-boiled avec privé désabusé et porté sur la bouteille à la clé.
Le point de départ du récit est effectivement très classique. John Nyquist, détective divorcé, miteux et fauché est embauché par le grand patron de la ville pour retrouver sa fille fugueuse de 18 ans. Ville dans laquelle opère Vif-Argent, un tueur en série insaisissable aux motifs mystérieux Sauf que…
Ce n’est pas n’importe quelle ville. Imaginez un peu la Grosse Pomme new-yorkaise revue et corrigée par le lapin perpétuellement en retard et le Chapelier fou d’Alice au pays des merveilles, tous deux vouant un culte aux divinités de la lumière. En effet, l’action se passe dans une mégalopole où le ciel et l’éclairage naturel n’existent plus, cachés derrière un gigantesque dôme couvert de lampes, miroirs, ampoules et autres sources d’éclairage. La Ville se divise en deux grandes sections : Soliade toujours éclairée et étouffante de bruits, d’activité et de chaleur ; et Nocturna où l’obscurité est maîtresse plus dédiée aux quartiers résidentiels et au repos. Entre les deux, le Crépuscule est un no man’s land brumeux réputé hanté et fui par tous. À ces particularités lumineuses, la Ville ajoute une conception particulière du temps. Affranchi des rythmes circadiens traditionnel, chaque citoyen y jongle entre les différentes chronologies en fonction de son humeur ou de ses activités du moment. Cette gestion du temps n’est pas sans risque. Elle génère ses krachs temporels à l’image de nos krachs boursiers, ses maladies (à l’image de la mère de la fugueuse s’efforçant perpétuellement de fixer le temps sur une heure précise) et même sa drogue, le kia, qui brise les frontières entre le passé, le présent et l’avenir. Pourtant natif de la Ville, John Nyquist va en découvrir les dessous et certaines de ses lois à la frontière entre la magie et la science qui la régisse sans que la majorité de ses habitants n’en aient conscience.
Comme souvent dans les deux genres pouvant revendiquer ce livre, l’ambiance fait tout. Dès les premières pages, vous êtes happé dans l’atmosphère étouffante et resplendissante de Soliade, étourdi par son rythme et, comme le protagoniste, parfois estomaqué par ses péripéties.
Malgré tout, jamais Jeff Noon ne vous perd dans son roman si étrange. Il vous tient par la main et vous guide au fil des pages entre clair et obscur sur le chemin menant à une vérité déconcertante. Un homme d’ombres est le premier d’une trilogie de romans centrés autour du personnage de John Nyquist. Espérons que les deux autres, The Body Library et Creeping Jenny, seront eux aussi bientôt traduits à La Volte.

Un homme d’ombres
de
Jeff Noon
traduction de Marie Surgers
Éditions La Volte

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