Les Canaux du Mitan

Après le space opera tentaculaire, après la geste pré-arthurienne, Alex Nikolavitch entraîne désormais ses lecteurs dans un western de fantasy avec Les Canaux du Mitan.
Que vous soyez plus amateur de  Tex en BD, des westerns hollywoodiens oudes westerns spaghetti, Les Canaux du Mitan saura satisfaire vos envies d’Ouest sauvage.
Dans cette version, la plaine est traversée par des canaux construits par les ancêtres des Chokchaws. Les colons ont installé leurs villes pionnières à proximité et des chalands assurent le transport des marchandises, des personnes et des informations. Pourtant les temps changent et l’arrivée de l’héliographe pour l’envoi des messages et des
véhicules à gazogène pour les déplacements. Et si les bateaux parcourant les canaux avaient une autre fonction plus ésotérique. L’un d’entre eux en particulier, un bateau-carnaval avec son cortège de freaks et son mystérieux capitaine qui parfois au cours d’une escale emporte avec lui un enfant « parce qu’il faut toujours un normal à bord du navire. »
L’histoire commence en suivant l’un de ses enfants, Gabriel. Orphelin s’ennuyant ferme dans une ville frontière, il monte à bord du bateau-carnaval pour en découvrir les secrets. À chaque partie, le narrateur change, l’action fait des sauts dans le temps et l’on en apprend plus sur le Mitan, les esprits qui hantent ces terres et ceux qui y ont été amenés de l’autre côté de l’océan par les colons, mais également sur l’histoire des capitaines et la façon dont leur rôle évolue au fil du temps. Le lecteur se retrouve happé par le rythme des canaux, séduit par les tours des saltimbanques, déconcerté par les changements de rythme et de narration, mais ravi par la fin de cette traversée. Et personnellement, j’aimerais en apprendre plus sur le vieux Pays fui par tant de colons… Ou sur les Chokchaws au temps de la construction des canaux. Je vous conseille la version papier si possible de cet ouvrage pour profiter pleinement des illustrations de Melchior Ascaride et notamment de sa couverture à la fois engageante et inquiétante.

Les Canaux du Mitan
D’
Alex Nikolavitch
Éditions
Les Moutons électriques

Thin Air

Le futur est sale et poussiéreux comme une ville frontière sur le sol martien… Dans Thin Air de Richard K Morgan, simili-suite à Black Man et située 300 ans plus tard, Mars a été colonisé. L’opération, peut être sponsorisée par Tesla s’il l’on en croit la marque de certains véhicules, a vite abandonné ses rêves de grandeur pour des questions de rentabilité. La terraformation de l’atmosphère n’a pas été terminée, condamnant la majeure partie de la population à vivre sous une verrière et privilégiant la colonisation par des populations andines ou himalayennes plus adaptées à l’air raréfié.
Les quelques industries martiennes exportables sur Terre, dont une cosmétique à base de nanotechnologie, sont à la charge de travailleurs ultraquali
fiés qui passent quelques années expatriés avant de rentrer chez eux sur la planète mère. Si tout va bien… La population locale se débrouille entre servage dans des postes peu qualifiés, services publics dans une administration largement corrompue ou petits boulots et autres activités en marge de la loi.
Dans Thin Air, Hakan Veil génétiquement modifié pour servir de mercenaire à de grandes entreprises colonisatrice a été licencié, dépouillé de ses talents et abandonné sur Mars il y a quatorze ans (sept années locales). Depuis, entre deux périodes d’hibernation, il sur
vit en rendant service aux différentes pègres locales. À son dernier réveil, les commanditaires terriens de l’industrie martienne déclenchent un audit planétaire. Il se retrouve chargé de la protection rapprochée d’une de ces comptables. Comme dans tout bon western ou roman noir, la mission en apparence simple va dérailler et le statu quo va voler en éclats.
Du cyberpunk qui fit le succè
s de Carbone modifié et de Black man, Richard K Morgan reprend certaines idées : des corps adaptés à chaque profession, des assistants personnels surpuissants et ultraportables (intégré, sous forme de lentilles ou pour les plus cheap de lunettes), une publicité omniprésente et classiquement dans ce genre, mais également dans notre monde actuel, de grandes corporations prêtes à tout pour conserver leurs profits et assurer le train de vie de leurs dirigeants face à des populations survivants plus qu’elles ne vivent. Calquez-y une série de révélations et des retournements d’alliance à la Chandler ou l’Ellroy et vous obtiendrez un récit oscillant entre polar et western, assez lent à démarrer. Il gagne en solidité au fil des pages et de l’évolution de l’intrigue. Un reproche cependant ? Hormis Hakan Veil, les autres personnages humains n’ont pas réellement de personnalités et remplissent des rôles prédéterminés. Les deux exceptions sont Hannu, le « dieu bouc » un ancien hacker de la Navy devenu tenancier de bar sur Mars et Osiris, l’IA militaire greffée dans le corps de Veil et sa compagne fidèle depuis l’enfance.

Thin Air
de Richard K Morgan
Editions Del Rey

Lee Winters, shérif de l’étrange

Toujours dans le cadre des lectures confinées, j’ai récupéré ce livre étonnant chez Les Moutons électriques. Amatrice de pulps, je connaissais plutôt ceux qui comme les vieux « penny dreadful » tiennent de l’horreur gothique, soit ceux très orientés science-fiction avec tenue spatiale argentée et monstres extraterrestres. Jusqu’à présent, je n’avais pas eu l’occasion d’en lire dans le genre western. Jusqu’à Lee Winters, shérif de l’étrange. Cet ouvrage regroupe onze nouvelles de Lon T. Williams parues dans des magazines spécialisés au cours des années 50.
Elles mettent en scène le même protagoniste, le shérif adjoint Lee Winters (Note au traducteur : Winters est le nom de famille — ou surname en version originale —, pas le prénom comme indiqué dans les premières nouvelles), et les alentours de Forlon Gap où il est en poste. Dans cette ville de l’Ouest américain, après le passage de la Ruée vers l’or, les maisons se vident et les alentours se peuplent de créatures étranges. À chaque nouvelle, le surnaturel tient un rôle. Parfois sous couvert de fantômes et de monstres, ce sont des bandits en chair et en os
qui effectuent leurs méfaits. Parfois, les fantômes cherchent à se venger et guident le shérif pour obtenir réparation. D’autres fois encore, il se retrouve plongé au milieu d’événements réinterprétant les mythes amérindiens, grecs ou bibliques, voire des pans d’histoire lointains, sans réellement comprendre ce qu’il fait là. À chaque fois, son entêtement, son bon sens et son six-coups lui permettront de se tirer des plus mauvais pas.
Alignées les unes derrière les autres, et non étalées dans différents magazines sur plus de huit ans, ces onze histoires ont une structure assez répétitive avec des passages obligés dans le salon de Doc juste avant la fermeture par exemple. Malgré tout, leur style suranné, mais restant parfaitement lisible et le choix assez original des thématiques leur donnent un côté rafraichissant.
Une excellente découverte…

Lee Winters, shérif de l’étrange
d
e Lon T. Williams
traduction de Stéphan Lambadaris

Éditions
Les Moutons électriques

Storm of Locusts — The Sixth World T.2

Vous le savez déjà, j’aime la mythologie et l’urban fantasy. Une nouvelle série de ce genre mêlant les deux ne pouvait que séduire la fan de Rick Riordan qui sommeille en moi. D’autant plus que The Sixth World de Rebecca Roanhorse s’adresse à un public plus adulte que celui de Rick Riordan sans pour autant céder, pour l’instant, aux sirènes de l’érotisme ou de la romance classiques dans ce genre d’ouvrage. Si le premier livre, Trail of Lightning est disponible depuis peu en français sous le titre La piste des éclairs, il ne fait que poser les bases de ce monde. Je l’ai trouvé pour ma part plus convenu et moins intéressant que ce tome 2, Storm of Locusts.
Avant d’entrer dans le vif du sujet, posons les bases. The Sixth World se passe dans u
n futur pas si lointain où changements climatiques et catastrophes sismiques ont complètement ravagé la face du globe et rogné considérablement l’Amérique du Nord. Seul territoire à peu près épargné par les Grandes eaux (the Big Waters en VO), le Dinétah, le territoire d’origine des navajos à cheval sur le Nouveau-Mexique, l’Utah, le Colorado et l’Arizona. Protégés par des murailles quasi mystiques, les gens de ce territoire doivent composer avec les monstres, les héros et les dieux de la mythologie Diné (comme les Navajos se nomment eux-mêmes). Parmi eux, Maggie Hoksie est devenue par un malheureux concours de circonstances, tueuse à gages spécialisée dans les monstres.
Dans Storm of Locusts, elle va affronter le White Locust, le leader d’un culte religieux apocalyptique qui s’en prend tout autant aux religions chrétiennes survivantes (dont les Mormons de l’Utah et leur fondamentalisme) qu’aux puissances des Diné. Ayant pris sous sa coupe deux proches de Maggie,
celle-ci va se lancer à sa poursuite et devoir affronter le monde extérieur. Si Trail of Lighning m’avait un peu lassé avec le côté classique de la guerrière indépendante avec un fort (mauvais) caractère, un passé violent qui l’a traumatisé lancée dans une quête de rédemption, Storm of Locusts s’avère plus complexe et plus profond que le précédent.
Au-delà d’un simple enchaînement d’action et de répliques cinglantes entre les divers personnages, Rebecca Roanhorse va parler sans y toucher de sujets plus graves : l’exploitation des terres indiennes par les compagnies pétrolières ou minières, la coutume des « child brides »
toujours présente aux États-Unis, les incohérences du fondamentalisme religieux mêlé au capitalisme à tout crin. Attention, cela reste un roman d’urban fantasy et non pas un traité politique, mais ces détails donnent plus d’épaisseur au roman et aux personnages. Storm of Locust approfondit également la mythologie Diné au-delà du mythe des héros jumeaux fils du Soleil, et de Coyote (Ma’ii). Nous y faisons ainsi connaissance avec d’autres dieux comme Tó Neinilii qui commande à la pluie ou Nohoilpe le dieu des jeux de hasard. Et nous en apprenons plus sur les différents clans qui donnent des pouvoirs surnaturels aux personnages. De quoi passer quelques heures passionnantes à s’évader dans l’Ouest sauvage.

Storm of Locusts
de Rebecca Roanhorse
Éditions Saga Press

Six petites gouttes de sang

Encore un livre, ou plutôt un pavé, reçu à l’occasion du Mois de l’imaginaireSix petites gouttes de sang est l’occasion pour moi de découvrir Michel Robert, alors qu’avouons-le clairement son genre de prédilection n’est pas du tout dans mes lectures favorites. Hormis Glen Cook (La Compagnie noire, Les Instrumentalités de la Nuit) et le cycle de Malazan, la dark fantasy classique manque certainement de charmes à mes yeux. Heureusement Six petites gouttes de sang n’est pas de la fantasy, mais… Du western. Mâtiné juste ce qu’il faut de sorcellerie (indienne ou européenne) et de gros monstres pour satisfaire les amateurs de fantastique.
Un
Européen peut-il faire un bon western ? Sergio Leone nous en avait apporté la preuve en film, Michel Robert s’en charge en livres. Même si personnellement je trouve ses personnages plus proches de la série des Trinita que de la Trilogie du dollarNous suivons donc dans Six petites gouttes de sang, Largo Callahan mi-Apache, mi-Irlandais alors qu’il est à la tête d’un gang de voleurs. Celui-ci, voulant mener une vengeance contre les assassins de son père et trouver sa place dans cet Ouest sauvage où les métis ont une position bancale, se retrouve embauché par une comtesse italienne pour retrouver de mystérieux objets dans des missions de plus en plus lucratives, mais également de plus en plus étranges et sanglantes.
Pendant presque tout le premier volume, le fantastique est quasiment absent de l’histoire : les personnages sont introduits, on explore un peu le côté vengeance, etc. Les premiers éléments fantastiques arrivent dans le dernier quart du livre. Ils se développeront dans le deuxième volume, mais sans jamais prendre l’ascendant par rapport à l’aspect western du roman. Autrement dit, pour arriver au bout de Six petites gouttes de sang, mieux vaut vous passionner pour les histoires de cowboys et d’Indiens et aimer faire parler la poudre…
Et que ce soit dans l’aspect western, comme dans l’aspect fantastique, n’ayez pas peur des bains de sang ni de la crasse. Il n’y a certes pas de la violence à toutes les pages, mais quand Michel Robert décide d’en mettre, il ne s’embarrasse pas d’euphémisme. Notons que le style d’écriture est dans le même ton : il s’agit d’aller au plus efficace, au plus percutant, pas du tout de faire de belles phrases ou de suggérer une atmosphère avec sa plume. Si Six petites gouttes de sang est dans la collection Outrefleuve, il ne dépareillerait pas non plus dans la collection sœur Fleuve noir. Le seul gros reproche que je ferais à ce livre est son découpage. En effet, il a été scindé en deux volumes (sortis avec plusieurs mois d’écart en grand format) et le premier s’arrête au beau milieu d’une scène d’action. J’ai eu la chance de les lire l’un derrière l’autre, mais du coup, je me retrouve avec deux formats différents pour une même histoire… Assez peu pratique, vous en conviendrez.

Six petites gouttes de sang
de
Michel Robert
Éditions
Fleuve

La Mort selon Turner

En général, quand je lis un polar, j’aime l’enquête. Explorer les bas-fonds de l’âme humaine oui, mais surtout décortiquer les mécanismes qui ont amené au crime et à sa résolution. Avec La Mort selon Turner de Tim Willocks c’est raté. Dès le début, tout le monde sait qui a tué, sauf étrangement le tueur lui-même. Et on sait presque comment l’histoire se finira.
Vendu comme un polar ou un thriller, La Mort selon Turner est en réalité un western moderne noir, âpre, dur et sec comme le désert sud-africain où il se déroule en grande partie. D’un côté nous avons Turner, un flic noir aux yeux verts du Cap amateur de tai chi et d’un sang-froid à toute épreuve. De l’autre, nous avons presque toute une petite ville minière perdue dans au milieu du Cap Nord sous la coupe de Margot Le Roux, la milliardaire propriétaire de la mine.
Un samedi soir dans un township du Cap, un jeune Afrikaner ivre écrase une jeune SDF noire et rentre chez lui. Une affaire banale sauf que Turner est le policier chargé de l’enquête sur cet homicide et qu’il ne veut pas le laisser impuni. Sauf que l’Afrikaner en question est Dirk Le Roux, le fils de Margot, promis à un brillant avenir comme avocat et qui ne peut donc se permettre d’avoir un casier judiciaire. Margot et son entourage (amant, policiers locaux, homme de main) vont s’appliquer à cacher la vérité à Dirk mais également à empêcher son arrestation. Resserré sur trois jours, l’affrontement entre Turner et Margot est sanglant et impitoyable. Toutes les corruptions, toutes les compromissions sont permises pourvu que chacun des duellistes obtienne la victoire et le prix qu’il ou elle y attache. Les cadavres pleuvent. La nature comme les hommes font preuve d’une violence rare. Même si, à leurs yeux, elle est toujours justifiée par l’amour de la justice, de la paix, de sa famille ou d’une femme. Chaque protagoniste est persuadé de son bon droit, quitte à dépasser – et de très loin – les limites de sa conscience et de sa décence. Le tout dans le contexte d’une Afrique du Sud post-apartheid où les divisions raciales n’ont pas disparu, mais où d’autres divisions de caste, de genre ou de classe sociale s’en mêlent et changent les rapports de force.
Attention, quand je compare La Mort selon Turner à un western, ce n’est pas la version gentillette du genre à la Danse avec les loups, mais bien la plus rude qui soit (Django Unchained de Quentin Tarentino, La Horde Sauvage, etc.). Si Tim Willocks vous embarque dès les premières pages et ne vous lâche plus jusqu’à la fin, certains passages vous demanderont d’avoir le cœur bien accroché, notamment pour savoir comment récupérer de l’eau en plein désert. Néanmoins, ce livre est magistralement écrit. À dévorer si vous aimez le genre, ou l’Afrique du Sud. Ou si vous voulez vous offrir une virée dans les tréfonds d’âmes humaines bien ordinaires mais sans concession.

La Mort selon Turner
de Tim Willocks
Traduction de Benjamin Legrand
Éditions
Sonatine

Journal des années de poudre

Certains auteurs sont connus pour un genre littéraire particulier et du coup se retrouvent systématiquement classés dans les collections dédiées à ce genre, même lorsque l’ouvrage n’y correspond pas du tout. Le dernier exemple en date est Journal des années de poudre de Richard Matheson. Auteur et scénariste américain connu pour ses récits de science-fiction ou fantastique (Je suis une légende, L’Homme qui rétrécit, Le Jeune homme, la Mort et le Temps…), il a également écrit de la littérature généraliste dont ce Journal des années de poudre qui se retrouve dans la collection Lunes d’encre des éditions Denoël, spécialisée dans la SF et la fantasy. Et pourtant, malgré la couverture avec peu de rapport avec l’histoire, Journal des années de poudre est un western pur et dur. De la tendance désabusée que produisait le cinéma hollywoodien dans les années 1970. Richard Matheson y dresse le portrait de Clay Halser, jeune homme démobilisé à la suite de la Guerre de Sécession et qui s’ennuyant dans sa petite ville de l’Est décide de tenter sa chance dans l’Ouest sauvage. De garçon de salle dans un saloon à marshall et pistolero légendaire en quelques années, en passant par gibier de potence et évidemment cow-boy, Richard Matheson nous narre la gloire et la déchéance de Clay Halser avec ses propres mots. En effet, il choisit de présenter l’histoire de Clay Halser à travers ses journaux intimes de 1864 à 1876, assemblés, commentés et édités par un journaliste ami du pistolero. Et comme dans tout bon western, l’histoire se termine de façon tragique dans le sang et le bourbon, ce que nous savons depuis les premières pages du livre. Si comme moi, vous avez été bercé aux vieux westerns qu’ils soient Américains ou spaghetti version Sergio Leone, vous y retrouverez l’ambiance, la poussière et la violence pratique des films. Loin d’un Ouest idéalisé à La Petite maison dans la Prairie, Richard Matheson nous présente à travers les yeux d’un adolescent trop vite grandi comment l’Ouest américain s’est construit en forgeant ses propres lois au gré des circonstances et des hommes. À lire absolument, même s’il n’est pas habituellement dans votre genre de prédilection.

Journal des années de poudre
De Richard Matheson
Traduction de Brigitte Mariot
Éditions Denoël