Bienvenue à Sturkeyville

Vous aimez La Quatrième dimension ou Les Contes de la Crypte ? Vous vous délectez de l’atmosphère d’horreur campagnarde qui règne dans la Castle Rock de Stephen King ou dans les différentes Scary Stories ? Alors, jetez-vous sur Bienvenue à Sturkeyville de Bob Leman. Ce recueil rassemble six des quinze nouvelles que cet auteur américain du 20e siècle a jamais écrites. Ayant toutes ont la particularité de se dérouler dans la bourgade fictive de Sturkeyville, elles ont des thématiques a priori classiques pour de l’horreur : maison hantée, vampire, malédiction familiale, voyage temporel ou mutation incontrôlée. Et pourtant, elles proposent à chaque fois une variante suffisamment originale pour accrocher le lecteur, même le plus érudit en matière de fantastique et d’horreur.
La saison du ver et Viens là où mon amour repose et rêve qui ouvre et ferme respectivement ce recueil ne dépareilleraient dans un épisode de la nouvelle saison de Creepshow, avec juste ce qu’il faut de prévisibilité pour se réjouir avec anticipation de tourner la page suivante. Si Odila et Les Créatures du lac sont nettement plus conventionnelles, elles ont su par le choix d’un narrateur à la fois extérieur et proche de l’affaire m’intriguer jusqu’au bout.
Des six nouvelles du recueil, seule Loob, pourtant la plus orientée science-fiction, m’a déçue par le côté décousu de sa narration. J’ai même peiné à la finir. En revanche La Quête de Clifford M. est une réécriture grotesque et délicieuse du mythe du vampire que je recommande à tout fan de Dracula. Attention, ici nous sommes loin du suceur de sang séducteur.
Au final, ce petit recueil très sobrement, mais très agréablement illustré est un
régal à lire confortablement installé au creux de son fauteuil préféré, ou à le relire un soir d’orage. En effet, le talent de Bob Leman est tel que dans des récits aussi courts, il arrive à concentrer plusieurs niveaux de lecture.

Bienvenue à Sturkeyville
de Bob Leman
traduction de Nathalie Serval
Éditions
Scylla

Dracula

Lors des dernières Rencontres de l’imaginaire à Sèvres, j’ai assisté à une table ronde sur l’évolution du vampire en 200 ans de littérature. Celle-ci, outre m’avoir donné plein d’idées de lectures, m’a donné envie de revenir aux sources et de relire Dracula. Pour cette version, j’ai choisi l’édition numérique proposée à 0,99 € par Culture Commune sur toutes les libraires en ligne qui regroupe la nouvelle L’invité de Dracula et le roman Dracula, dans l’ordre de lecture pensé par Bram Stoker, c’est-à-dire avec l’une servant d’introduction à l’autre.
Pour celles et ceux qui n’auraient jamais lu Dracula, ou vu le film de Francis Ford Coppola, ce roman n’est pas le premier texte littéraire sur des vampires, mais c’est certainement le plus connu. Il raconte comment le comte Dracula se prépare à envahir le Royaume-Uni avec l’aide, involontaire, d’un jeune notaire, Jonathan Harker, et comment il sera repoussé et finalement défait par ce même notaire, sa femme, un vieux médecin hollandais et trois autres gentlemen. Et je ne vous en dis pas plus pour ne pas tout divulgâcher. Sachez juste que c’est ce roman qui va poser les bases du vampire dans l’imaginaire moderne avec ses pouvoirs (transformation en différentes créatures ou en brume, fascination, télépathie) et ses limites (notamment face aux symboles religieux et aux pieux de bois) et que Dracula et les autres personnages de ce roman (notamment Van Helsing, Mina Harker ou Renfield) seront repris dans de nombreuses autres œuvres parodiques ou non.
Cela faisait plusieurs années que je n’avais pas relu Dracula, et je me souvenais d’un exercice stylistique intéressant mélangeant les journaux des principaux personnages humains (sauf ce pauvre Quincy Morris), des coupures de journaux et différents télégrammes. Il me semblait pourtant que l’entrée en matière était un peu
lente à se mettre en place. Ce fut la bonne surprise de cette édition. Certes le style de L’invité de Dracula est un peu lourd, comme toutes les autres œuvres de Bram Stoker hormis Dracula, mais le texte est court et l’action arrive rapidement. Celle-ci est assez ambiguë pour que le passage dans la foulée au roman, sans séparation dans cette édition, se fasse naturellement.
Finalement, peut-être parce que je connaissais déjà bien l’histoire, cette relecture fut fluide et très agréable. Certes, certains passages montrent les préjugés coloniaux et racistes et l’importance de la religion à l’époque victorienne où a été écrit ce livre (1897). La facilité avec laquelle le titre de Lord anglais permet à Arthur Goldaming d’assurer ce qui n’est pas moins qu’une expédition punitive en terre étrangère est à ce sujet fascinante. Et pourtant par d’autres côtés, Dracula reste moderne. L’horreur n’y est pas que suggérée et les femmes, Mina en tête, mais également Lucy, ne sont pas que des potiches fragiles qui doivent être protégées. En particulier, même si ces messieurs cherchent à la protéger à tout prix, c’est Mina qui par ses réflexions, et ses connaissances mènera à la défaite finale du comte. Je ne peux que vous encourager à le lire ou le relire, en attendant pour début janvier, la nouvelle adaptation de Stephen Moffat pour la BBC et Netflix.


Dracula
de Bram Stoker
traduction de Lucienne Molitor
Éditions Culture commune

(même si le livre est toujours en vente, cet éditeur en particulier ne semble plus actif, la traductrice a été identifiée par Adrien Party de Vampirisme.com Mille mercis.)

En bonus, la bande-annonce du Dracula de Stephen Moffat, à partir du 1er janvier 2020 sur la BBC, et le 4 janvier sur Netflix

 

 

Snow, Glass, Apples

Et si dans Blanche-Neige, la Reine n’était pas si méchante ? Et si, au lieu de simplement haïr sa belle-fille en raison de sa beauté, elle tentait simplement de sauver son royaume d’un monstre cruel sous ses dehors innocents ? Loin de l’adaptation Disney enfantine du conte, avec Snow, Glass, Apples, Neil Gaiman et Colleen Doran reviennent aux sources de l’histoire pour en faire un récit érotico-gothique de toute beauté.
Dans Snow, Glass, Apples, avec ses cheveux noirs, sa peau blanche et ses lèvres rouge sang, Blanche-Neige devient une vampire mutique et perverse. La Reine, plus jeune que dans les dernières versions du conte, est une adolescente puis une jeune femme qui utilise ses talents de sorcières pour tenter de sauver son mari, puis le royaume qu’il lui a légué de cette créature.
En nous mettant à la place de la Reine, en nous faisant lire ses pensées, Neil Gaiman entretient jusqu’aux dernières pages le doute. Faut-il croire l’imagerie populaire ou la Reine a-t-elle raison de se méfier de sa belle-fille ? Les dessins de Collen Doran, inspirés l’Art déco et le travail de l’illustrateur et artiste verrier irlandais Harry Clarke, sont somptueux et valent le coup de revenir une nouvelle fois sur ce court roman graphique pour en admirer les images après en avoir lu le texte. Attention, ne le confiez pas aux plus jeunes, mêmes fans de la version de Blanche Neige telle que contée par les frères Grimm. En effet, même si les illustrations érotiques sont finalement assez pudiques dans leur genre, certains des thèmes suggérés peuvent être assez dérangeants pour de jeunes esprits. Gardez pour vous cette merveille, cela évitera en plus aux pages d’être abimées.

Snow, Glass, Apples
de Neil Gaiman (scénario) et Colleen Doran (illustration)
Éditions Dark Horse

Mois de l’imaginaire : lus en passant

Avec la combinaison de la rentrée littéraire et du Mois de l’imaginaire, j’ai reçu et acheté pas mal de livres. Certains sont toujours en cours de lectures, mais deux d’entre eux ont déjà été lus.

I am vampire

Celui-ci m’a été remis en main propre par l’auteur lui-même. Je l’ai donc lu en priorité, le temps d’un aller-retour en transport entre Paris et Brétigny-sur-Orge, soit pour les non-Parisiens grosso modo un peu plus de deux heures. L’auteur explique lui-même écrire en consommant énormément de vodka, peut être que la lecture devrait être elle aussi alcoolisée pour particulièrement apprécier le texte ? I am vampire raconte l’histoire de Bert, artiste « maudit » sans le sou ivrogne et parasite de la société, alors qu’il se rend compte qu’il devient peu à peu vampire. L’individu en question n’est pas particulièrement ni sympathique (mais aucun des personnages ne l’est) ni intelligent. En revanche, il a un égo surdimensionné et ne souffre visiblement pas du syndrome de l’imposteur. Même si j’ai lu I am vampire sobre, la lecture en fut rapide et plutôt agréable dans l’ensemble. L’action n’arrête pas une seconde et part dans tous les sens. C’est enlevé, le style est populaire et oui, j’ai ri devant le grotesque de certaines scènes. Pour autant, l’histoire est très, très décousue et donne l’impression que l’auteur raccroche les fils au fur et à mesure, avec quelques ratés (l’histoire se passe à Paris ou dans une petite ville de province ?), et la fin tombe franchement à plat. Si vous attendez à une histoire de vampirisme solide, passer votre chemin. Si vous aimez ce genre de livre déjanté, foncez.

I am vampire
de Romain
Ternaux
Éditions Aux Forges de Vulcain

La forêt des araignées tristes

Voici un gâchis de 610 pages. L’univers steampunk décrit par Colin Heine est particulièrement intéressant, avec des villes construites à la verticale pour émerger d’une brume couvrant le monde d’où sortent d’étranges et dangereuses créatures. La société qui s’est formée, pompée sur la Révolution industrielle montre bien le contraste entre la classe aisée bourgeoise, ses gargouilles, et ses dirigeables, et les classes populaires industrieuses reléguées au bas des piliers au plus près de la « vape » et de ses dangers. Ajoutez-y une touche d’exploration lointaine et une intrigue policière et vous auriez de quoi faire un excellent roman.
En fait, non. Les personnages sont plats au possible, sauf Agathe la gouvernante, et les diverses intrigues sont inintéressantes. Même le serial killer est fade et sans intérêt. Et les araignées dans tout ça ? Elles apparaissent sans rime ni raison. Et n’ont aucun rapport avec le reste de l’intrigue, si ce n’est sauver la vie du personnage principal à chaque fois qu’il se met tout seul dans un mauvais pas en lui flaquant systématiquement une belle frousse à lui casser les cordes vocales. Du coup, la fin, une version dirigeable du naufrage du Titanic, devient confuse et ne résout même pas l’intrigue principale. Même si l’achat en numérique de ce livre ne m’a coûté que 2,99 € avec la promotion Mois de l’imaginaire, j’avoue songer à demander un remboursement.

La forêt des araignées tristes
de Colin Heine
Éditions ActuSF