Le cartel de sang

Nous sommes bientôt à la mi-juillet et l’heure est à la lecture légère… Comme un match de catch, ou plutôt de lucha libre, tout en flamboyance, effets de styles, surjeux et acrobaties des lutteurs. Ça tombe bien, c’est exactement tout ce que promet Le cartel de sang de Julien Heylbroeck.
Son court roman nous plonge au cœur de Mexico City. Pas le côté touristique, mais plutôt celui des bidonvilles, de la débrouille, des petits combats de lucha libre et des cartels de la drogue… Nous y suivons Eusébio Gutiérrez, qui tente de marcher dans les traces de son luchador de père, en reprenant son masque et en montant sur le ring sous le nom de El Hijo del Hierofante, tout en rassurant sa mère et en protégeant sa sœur promise à un brillant avenir étudiant aux États-Unis. Nous y suivons également les membres du cartel des 5 P, qui mettent en circulation une nouvelle drogue très addictive et aux effets secondaires étranges.
Les deux histoires vont s’entremêler et aboutir à une confrontation entre le lutteur et des démons vampiriques aztèques, parfaitement corruptibles
et avides de sang, d’immortalité et de dollars. Le tout avec force effet de style, descriptions détaillées de Mexico, de ses plats, de sa musique et de la lucha libre… Attention, Le cartel de sang est un livre qui n’hésite pas à en rajouter deux ou trois couches dans l’exagération : les monstres y ont des bouches aux coudes et aux genoux en plus du visage ; Eusébio est bon et fonce tête baissée comme les stars de la lucha libre et du cinéma bis mexicain des années 60 ; les cartels sont d’une violence incroyable, même quand les procédés mis en œuvre sont largement trop compliqués pour faire passer un simple message, et les policiers sont tous corrompus jusqu’à la moelle sauf un… près à se sacrifier à la cause. Si vous aimez le côté pulps dans vos lectures, ou si vous désespérez de voir un jour la suite de la série Diablero sur Netflix, foncez sur Le cartel de sang, c’est un succédané plus que convaincant. Et cerise sur le gâteau, normalement la suite devrait être disponible à la fin de l’année.

Le Cartel de Sang
de 
Julien Heylbroeck
Éditions Les moutons électriques

These Savage Shores

Il est des livres qui vous attirent irrésistiblement par leur couverture. These Savage Shores de Ram V et Sumit Kumar avec son masque énigmatique est de ceux-là. La critique élogieuse qu’en fit Vladkergan sur son blog acheva de me convaincre. Et voici comment au matin de Noël, je me retrouvais plongée trois siècles en arrière en plein cœur des guerres anglo-indiennes, là où « les jours sont brûlants et les nuits pleines de crocs. »
Au début de These Savage Shores, nous suivons Alain Pierrefont, lord anglais et vampire imprudent qui s’est fait surprendre les crocs dans une lavandière. Condamné à l’exil, il est envoyé à Calicut comme attaché culturel pour La Compagnie des Indes britannique sur une terre peu adaptée à sa condition physique. Il y découvre bien vite que le prince enfant, qu’il doit cajoler pour obtenir des accords commerciaux, et son peuple ne sont pas si innocents et sans défense. Ils sont sous la protection d’une créature ancienne, elle aussi armée de crocs et dotée d’une soif inextinguible.
À partir de cette base, These Savage Shores va conter trois histoires entremêlées : l’affrontement entre vampire occidental et rakshasa indien avec chacun sa vision de l’immortalité, des besoins et des devoirs qu’elle engendre ; la mise au pas et la corruption des différents royaumes indiens par la Compagnie des Indes et sa soif capitaliste ; et une histoire d’amour contrariée.
Visuellement superbe et profondément envoutant, These Savage Shores utilise les variations du mythe vampirique pour apporter un regard différent sur la colonisation de l’Inde, en mêlant dans l’histoire différents points de vue : le passé représenté par Bishan, un royaume indien, un musulman et les Occidentaux (Britanniques principalement). Et le récit nous est conté par un scénariste (Ram V) et un dessinateur (Sumit Kumar), tout deux Indiens et descendants de résultats de cette conquête. La conclusion prouvant que la guerre change les vainqueurs tout autant que les vaincus est douce-amère. L’Inde passée a disparu, il va falloir en construire une nouvelle en s’adaptant aux monstres qu’elle a engendrés.

These Savage Shores
de Ram V (scénario), Sumit Kumar (dessin), Vittorio Astone (couleurs)
Traduction de Maxime le Dain
Éditions HiComics

Les lubies lunatiques

De Fritz Leiber, on connaît surtout l’œuvre de fantasy avec Le Cycle des épées régulièrement réédité et même adapté en bande dessinée. C’était également un écrivain de science-fiction et de fantastique de premier ordre comme le prouve Les lubies lunatiques, un recueil dirigé par Alain Dorémieux rassemblant dix-sept de ses nouvelles parues à l’origine entre 1940 et 1974. Toutes très courtes — le recueil lui-même ne fait que 288 pages, préface incluse — ces nouvelles appartiennent à l’un ou l’autre des genres, quand elles n’oscillent pas comme Mariana ou Rêves en tubes entre les deux.
De par les événements évoqués ou les techniques proposées, elles sont souvent datées comme Le Pistolet automatique qui revisite le thème du familier magique sur fond de Prohibition.
Mais même lues quarante-six ans après la plus récente, elles ont toutes une certaine résonance. Certes, Fritz Leiber n’était pas connu pour son féminisme exacerbé (il suffit de lire son roman Ballet de sorcières pour en être convaincue). Dans ces nouvelles, le plus souvent, les femmes y évoquent des pinups hollywoodiennes dangereuses à l’image de La Fille aux yeux avides, la créature de Or, noir et argent ou Bobby dans Je chercher Jeff. Mais, elles ne sont que rarement des potiches sauf peut-être dans Rêves en tubes. Mieux, dans L’Incubation fabuleuse (écrit en 1961 soit près de vingt ans après Ballets de Sorcières), elles arrivent même à retourner un bon partisan du patriarcat tranquille en allié décisif.
Pour autant certains thèmes restent d’actualité : la pollution et la crise économique dans Fantôme de fumée ou La Grande caravane, la folie contagieuse dans Le Porteur de folie, Mariana ou La Treizième marche, l’automatisation avec La Dernière lettre, etc. En ces temps de pandémie et de confinement, La Prison de Cristal écrite en 1966 arrive même à être d’une actualité brûlante. Seule L’Homme qui aimait l’électricité avec l’anticommunisme primaire de son personnage-titre est ancrée dans un monde en pleine Guerre froide. Malgré tout, j’ai pris autant de plaisir à relire ces nouvelles qu’à les découvrir au siècle dernier lors de l’achat de ce recueil. Son style tout en suggestion et en allusion arrive à poser en quelques lignes une atmosphère, et instiller une sensation d’étrangeté sans être outrancièrement descriptif. Du coup, ce petit recueil donne envie de découvrir l’univers de Fritz Leiber bien au-delà du monde de Newhon où errent Fafhrd et le Souricier gris.

Les lubies lunatiques
de Fritz Leiber
traduction de Alain Dorémieux
Éditions Pocket

La glace et le sel

Que s’est-il passé du 5 juillet au 6 août 1897, à bord de Déméter faisant route de Varna à Whitby ? Si vous avez lu Dracula, vous savez qu’il s’agit du bateau chargé de transporter en Angleterre, le vampire et ses caisses de terres consacrées. Dans son roman, Bram Stoker n’en dit rien de plus qu’une coupure de journal parlant d’un bateau fantôme avec un mort au gouvernail. Dans La glace et le sel, José Luis Zárate nous fait le récit de cette traversée, de manière subjective en se mettant dans la peau tourmentée du capitaine.
Si vous attendez un récit d’action vampirique, passez votre chemin… Dracula lui-même n’est jamais nommé ni clairement montré. Même si La glace et le sel ne contredit à aucun moment le récit de Bram Stoker, nous sommes plus dans une nouvelle onirique où l’horreur et le fantastique s’insinuent peu à peu dans le récit. Celui-ci tient tout à la fois du journal de bord, du récit des rêves du capitaine et de ses pensées intimes, très intimes. En effet, José Luis Z
árate prend un parti pris : celui de présenter le vampire et ses actions comme lié aux désirs et aux pulsions coupables de ses victimes. Le capitaine, narrateur anonyme du récit contrairement à son équipage, se sent en effet coupable. Coupable d’avoir échappé à la mort plus jeune, alors que son jeune amant lorsque leur homosexualité a été découverte, s’est fait lynché, dépecé et enterré en terre impure. Coupable et rongé de désir pour ses hommes, dont il n’ose s’approcher pour tenir un rang qu’il n’est pas sûr de mériter. Coupable enfin d’avoir par ses hésitations et ses rêves qui n’en étaient peut-être pas conduit Dracula aux portes de l’Angleterre.
La glace et le sel est un court roman de 168 pages qui ne plaira pas, de par ses thématiques et son parti pris, à tous les amateurs de Dracula ou de récit vampirique. Il est pourtant intéressant. Et le mélange de descriptifs crus et de poésie, fait qu’une fois entamé, il est difficile de le lâcher avant la fin. À ne pas mettre entre toutes les mains, mais à découvrir…

La glace et le sel
De
José Luis Zárate
traduction de Sébastien Rutés
Éditions
Actes Sud
(confinement oblige, le livre est également disponible en numérique, mais avec DRM, si vous ne pouvez accéder à votre libraire ou bibliothécaire)

The Hollows

En 2020, ce n’est pas une, mais deux de mes séries d’urban fantasy favorites qui ont repris du service. Après vous avoir parlé des Dresden Files de Jim Butcher, examinons désormais la série The Hollows de Kim Harrison. En effet, six ans après ce qui aurait dû être le treizième et dernier livre de la série, The Witch With No Name, l’autrice revient dans cet univers avec un American Demon franchement réussi et a déjà annoncé un prochain roman pour l’été 2021.
Pourquoi parler de The Hollows en octobre ? Parce que c’est la série parfaite pour Halloween ou Samain. L’héroïne principale est une sorcière, travaillant et vivant avec une vampire et un pixie (pensez lutin ailé du même type que la fée Clochette, mais au masculin avec des ailes de dragon et très doué en escrime et manipulation de la vidéosurveillance). Au fil de la série, vous allez y croiser des démons, des elfes, des fantômes, des loups-garous et même des tricksters celtes ou amérindiens et un esprit asiatique manipulateur de rêve. Le tout étant placé dans une dystopie de science-fiction où des tomates génétiquement modifiées ont
causé la mort d’un quart de la population humaine. Les différentes races surnaturelles, les Inderlanders, étant désormais aussi nombreuses que les humains, elles se sont révélées au grand jour, et certaines ayant accumulé puissance et fortune au fil des siècles ont pris les rênes du pouvoir pour éviter de tomber dans le chaos total. Un quart de siècle plus tard, humains et Inderlanders vivent côte à côte. Et à Cincinnati où se passe principalement la série, ils vivent chacun d’un côté du fleuve et ont chacun leur force de police.
Sorcière qui a quitté l’une de ces forces de police, ce qui est l’objet du premier roman De
ad Witch Walking, Rachel Morgan veut gagner sa vie comme chasseuse de prime, garde du corps et détective privé. Sauf que son passé médical d’enfant fragile toujours entre deux hôpitaux va la plonger au cœur de la guerre multimillénaire que se livrent démons et elfes, dans cette réalité et la suivante. De roman en roman, elle a va également démêler les intrigues politico-mafieuses des vampires, bousculer le statu quo des garous et changer la vie d’une banshee et d’une dryade. Le tout avec un mélange de puissance et de maladresse qui fait que chaque livre se dévore très très vite avec de grands éclats de rire. Si la romance est nettement plus présente dans The Hollows que dans The Dresden Files, elle n’est pas le moteur majeur de la série, certes axée sur les relations personnelles entre ses personnages, mais portée principalement par les liens amicaux ou familiaux des uns et des autres. Le tout dans des romans plutôt gros où l’action est suffisamment présente pour vous tenir en haleine jusqu’à la dernière page.
Attention, cette série – comme The Dresden Files –  a commencé à être traduite chez Bragelonne, mais elle a été vite abandonnée depuis. Il ne reste pour l’instant que la possibilité de la suivre en anglais.

The Hollows
De
Kim Harrison
Éditions
Harper-Collins

Fangs

De Sarah Andersen, je ne connaissais jusqu’ici que ses tranches de vie, compilées sous le nom de Sarah’s Scribbles, souvent très drôles, mais à lire principalement sur le Web, et personnellement à petites doses. Puis j’ai découvert Fangs au coup de crayon radicalement différent et je fus subjuguée. Et pourtant, la comédie romantique n’est pas du tout un genre que j’affectionne. Fangs raconte l’histoire d’amour d’Elsie, vampire de son état, et de Jimmy, un loup-garou ordinaire, de leur rencontre dans un bar jusqu’aux premiers mois de vie commune où le mariage commence à être évoqué. L’histoire est donc celle classique de deux jeunes gens vivant une première histoire d’amour (ou non pour Elsie), entremêlée de problèmes plus spécifiques à leurs conditions. Que ceux-ci soient macabres, comme lorsque Elsie explique qu’elle a saigné et enterré l’ex qui l’a trompé. Ou plus drôle comme la méthode de séchage après la douche très canine de Jimmy. Le tout étant à la fois très sarcastique, teinté d’humour noir et en même temps débordant de tendresse et de bonne humeur.
Si la série a commencé comme l’autre sur le Web, vous pouvez désormais en commander une version reliée chez Andrews McMeel publishing. L’ouvrage, à peine plus grand qu’un livre de poche, est très beau avec sa couverture rouge en tissu et sa tranche noire. Et il met merveilleusement en valeur les planches de l’artiste. C’est à la fois une belle histoire et un beau livre.

Fangs
De Sarah Andersen
Éditions
Andrews McMeel

Wait for Night

En achevant Galeux, je m’étais promise de lire d’autres textes de Stephen Graham Jones. L’éditeur américain Tor qui met régulièrement des nouvelles originales en ligne m’a donc permis de tenir mon engagement avec ce court récit, Wait for Night. Il ne fait que 43 pages, soit 25 minutes de lecture en VO d’après Firefox, et pourtant c’est un délice macabre.
Tout commence de façon très prosaïque avec la fin de journée d’un travailleur payé pour déblayer avec d’autres, les ordures d’un ruisseau. Tête de mannequin, vieux livres, branchages… Le travail n’est pas compliqué, mais éreintant et pas forcément bien payé. Quand il trouve un squelette bien conservé coincé entre les racines d’un saule, il compte bien s’en faire quelques dollars de plus en le revendant à un prêteur sur gages peu regardant. Sauf qu’il ne faut jamais vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Et que cette remarque est également valable pour les squelettes fraîchement déterrés.
Wait for Night commence comme Last Night in Twisted River de John Irving et se termine en rappelant les histoires horribles de Poppy Z. Brite, ou un certain Skinner Sweet créé par Scott Snyder et Rafael Albuquerque. Après les loups-garous de Galeux, Shephen Graham Jones utilise une autre figure classique de l’horreur, le vampire, en le mettant dans un cadre très terre-à-terre. Même les immortels hématophages doivent revenir le vendredi pour encaisser leurs 200 dollars de salaires…
En quelques mots, Stephen Graham Jones nous donne à voir et à entendre les personnages. L’un utilisant un mot trop vieux pour l’époque, l’autre droit comme un I pour mener tout le monde à la baguette… Il lui suffit de peu de pages pour installer une ambiance et capter l’attention de son lectorat. Décidément, un auteur que je vais suivre de plus près.

Wait for  Night
De
Stephen Graham Jones
Illustration de
Éditions
Tor

Les tribulations d’Esther Parmentier – Cadavre haché, vampire fâché

Après un gros pavé de science-fiction très littéraire et politique, il faut parfois se délasser les neurones avec une lecture bien plus légère. Profitant d’une opération Masse Critique de Babelio, j’ai alors jeté mon dévolu sur Les tribulations d’Esther Parmentier – Cadavre haché, vampire fâché de Maëlle Desard.
Bonne pioche ! À peine reçu, il a fallu que je le récupère des mains de ma référence adolescente. Il est, en effet vendu dans sa cible, même si celle-ci qui l’a dévoré en une après-midi le trouve sanglant et avec un vocabulaire fleuri (quand je vous dis que les ados sont souvent plus moralisateurs que nous… et plus hypocrite, cette même référence adore les polars gore à souhait). Finalement, posée dans mon canapé je me suis plongée dedans.
Comme son titre l’indique, nous sommes dans de l’urban fantasy. Esther, jeune Bretonne volontairement exilée à Strasbourg s’ennuie dans son stage de comptabilité. De passage par un centre commercial, elle apprend tour à tour qu’elle est une sorcière (sans grand talent), que les créatures surnaturelles (banshee, loup-garous, djinns, goules et autres mélanges…) existent, que certaines sont responsables de la disparition d’adolescents, et qu’elle change de stage pour se retrouver à enquêter sur ces enlèvements avec un vampire particulièrement imbuvable et accro au sucre caféiné.
Au début, le lecteur ne voit pas bien où Maëlle Desard veut l’emmener. Mais, dès les premières lignes, le ton est donné : loufoque, entraînant et mettant à mal certains clichés du genre… Ainsi l’héroïne est magiquement nulle au début de l’histoire et le restera à la fin, ce sont ses talents de détective et son sens de la répartie qui l’aideront, pas des capacités physiques, catastrophiques elles aussi, ou surnaturelles découvertes comme par miracle en cours d’histoire. Outre Esther et le vampire, Loan, l’ensemble des personnages ne manque pas de piquant et de surprises. Réservons une mention spéciale à Mozzie le fantôme à la conduite plus que farfelue et adepte d’emoji et de jeux massivement multijoueurs qui en fait un ectoplasme aussi sympathique que Slimey dans SOS Fantômes. Pour un premier roman, Maëlle Desard a réussi son pari. Je l’ai lu avec grand plaisir, et nous serons au moins deux à guetter la suite ici.

Les tribulations d’Esther Parmentier t.1
Cadavre haché, vampire fâché
de Maëlle Desard
Éditions Rageot

Bienvenue à Sturkeyville

Vous aimez La Quatrième dimension ou Les Contes de la Crypte ? Vous vous délectez de l’atmosphère d’horreur campagnarde qui règne dans la Castle Rock de Stephen King ou dans les différentes Scary Stories ? Alors, jetez-vous sur Bienvenue à Sturkeyville de Bob Leman. Ce recueil rassemble six des quinze nouvelles que cet auteur américain du 20e siècle a jamais écrites. Ayant toutes ont la particularité de se dérouler dans la bourgade fictive de Sturkeyville, elles ont des thématiques a priori classiques pour de l’horreur : maison hantée, vampire, malédiction familiale, voyage temporel ou mutation incontrôlée. Et pourtant, elles proposent à chaque fois une variante suffisamment originale pour accrocher le lecteur, même le plus érudit en matière de fantastique et d’horreur.
La saison du ver et Viens là où mon amour repose et rêve qui ouvre et ferme respectivement ce recueil ne dépareilleraient dans un épisode de la nouvelle saison de Creepshow, avec juste ce qu’il faut de prévisibilité pour se réjouir avec anticipation de tourner la page suivante. Si Odila et Les Créatures du lac sont nettement plus conventionnelles, elles ont su par le choix d’un narrateur à la fois extérieur et proche de l’affaire m’intriguer jusqu’au bout.
Des six nouvelles du recueil, seule Loob, pourtant la plus orientée science-fiction, m’a déçue par le côté décousu de sa narration. J’ai même peiné à la finir. En revanche La Quête de Clifford M. est une réécriture grotesque et délicieuse du mythe du vampire que je recommande à tout fan de Dracula. Attention, ici nous sommes loin du suceur de sang séducteur.
Au final, ce petit recueil très sobrement, mais très agréablement illustré est un
régal à lire confortablement installé au creux de son fauteuil préféré, ou à le relire un soir d’orage. En effet, le talent de Bob Leman est tel que dans des récits aussi courts, il arrive à concentrer plusieurs niveaux de lecture.

Bienvenue à Sturkeyville
de Bob Leman
traduction de Nathalie Serval
Éditions
Scylla

Dracula

Lors des dernières Rencontres de l’imaginaire à Sèvres, j’ai assisté à une table ronde sur l’évolution du vampire en 200 ans de littérature. Celle-ci, outre m’avoir donné plein d’idées de lectures, m’a donné envie de revenir aux sources et de relire Dracula. Pour cette version, j’ai choisi l’édition numérique proposée à 0,99 € par Culture Commune sur toutes les libraires en ligne qui regroupe la nouvelle L’invité de Dracula et le roman Dracula, dans l’ordre de lecture pensé par Bram Stoker, c’est-à-dire avec l’une servant d’introduction à l’autre.
Pour celles et ceux qui n’auraient jamais lu Dracula, ou vu le film de Francis Ford Coppola, ce roman n’est pas le premier texte littéraire sur des vampires, mais c’est certainement le plus connu. Il raconte comment le comte Dracula se prépare à envahir le Royaume-Uni avec l’aide, involontaire, d’un jeune notaire, Jonathan Harker, et comment il sera repoussé et finalement défait par ce même notaire, sa femme, un vieux médecin hollandais et trois autres gentlemen. Et je ne vous en dis pas plus pour ne pas tout divulgâcher. Sachez juste que c’est ce roman qui va poser les bases du vampire dans l’imaginaire moderne avec ses pouvoirs (transformation en différentes créatures ou en brume, fascination, télépathie) et ses limites (notamment face aux symboles religieux et aux pieux de bois) et que Dracula et les autres personnages de ce roman (notamment Van Helsing, Mina Harker ou Renfield) seront repris dans de nombreuses autres œuvres parodiques ou non.
Cela faisait plusieurs années que je n’avais pas relu Dracula, et je me souvenais d’un exercice stylistique intéressant mélangeant les journaux des principaux personnages humains (sauf ce pauvre Quincy Morris), des coupures de journaux et différents télégrammes. Il me semblait pourtant que l’entrée en matière était un peu
lente à se mettre en place. Ce fut la bonne surprise de cette édition. Certes le style de L’invité de Dracula est un peu lourd, comme toutes les autres œuvres de Bram Stoker hormis Dracula, mais le texte est court et l’action arrive rapidement. Celle-ci est assez ambiguë pour que le passage dans la foulée au roman, sans séparation dans cette édition, se fasse naturellement.
Finalement, peut-être parce que je connaissais déjà bien l’histoire, cette relecture fut fluide et très agréable. Certes, certains passages montrent les préjugés coloniaux et racistes et l’importance de la religion à l’époque victorienne où a été écrit ce livre (1897). La facilité avec laquelle le titre de Lord anglais permet à Arthur Goldaming d’assurer ce qui n’est pas moins qu’une expédition punitive en terre étrangère est à ce sujet fascinante. Et pourtant par d’autres côtés, Dracula reste moderne. L’horreur n’y est pas que suggérée et les femmes, Mina en tête, mais également Lucy, ne sont pas que des potiches fragiles qui doivent être protégées. En particulier, même si ces messieurs cherchent à la protéger à tout prix, c’est Mina qui par ses réflexions, et ses connaissances mènera à la défaite finale du comte. Je ne peux que vous encourager à le lire ou le relire, en attendant pour début janvier, la nouvelle adaptation de Stephen Moffat pour la BBC et Netflix.


Dracula
de Bram Stoker
traduction de Lucienne Molitor
Éditions Culture commune

(même si le livre est toujours en vente, cet éditeur en particulier ne semble plus actif, la traductrice a été identifiée par Adrien Party de Vampirisme.com Mille mercis.)

En bonus, la bande-annonce du Dracula de Stephen Moffat, à partir du 1er janvier 2020 sur la BBC, et le 4 janvier sur Netflix