Dracula

Lors des dernières Rencontres de l’imaginaire à Sèvres, j’ai assisté à une table ronde sur l’évolution du vampire en 200 ans de littérature. Celle-ci, outre m’avoir donné plein d’idées de lectures, m’a donné envie de revenir aux sources et de relire Dracula. Pour cette version, j’ai choisi l’édition numérique proposée à 0,99 € par Culture Commune sur toutes les libraires en ligne qui regroupe la nouvelle L’invité de Dracula et le roman Dracula, dans l’ordre de lecture pensé par Bram Stoker, c’est-à-dire avec l’une servant d’introduction à l’autre.
Pour celles et ceux qui n’auraient jamais lu Dracula, ou vu le film de Francis Ford Coppola, ce roman n’est pas le premier texte littéraire sur des vampires, mais c’est certainement le plus connu. Il raconte comment le comte Dracula se prépare à envahir le Royaume-Uni avec l’aide, involontaire, d’un jeune notaire, Jonathan Harker, et comment il sera repoussé et finalement défait par ce même notaire, sa femme, un vieux médecin hollandais et trois autres gentlemen. Et je ne vous en dis pas plus pour ne pas tout divulgâcher. Sachez juste que c’est ce roman qui va poser les bases du vampire dans l’imaginaire moderne avec ses pouvoirs (transformation en différentes créatures ou en brume, fascination, télépathie) et ses limites (notamment face aux symboles religieux et aux pieux de bois) et que Dracula et les autres personnages de ce roman (notamment Van Helsing, Mina Harker ou Renfield) seront repris dans de nombreuses autres œuvres parodiques ou non.
Cela faisait plusieurs années que je n’avais pas relu Dracula, et je me souvenais d’un exercice stylistique intéressant mélangeant les journaux des principaux personnages humains (sauf ce pauvre Quincy Morris), des coupures de journaux et différents télégrammes. Il me semblait pourtant que l’entrée en matière était un peu
lente à se mettre en place. Ce fut la bonne surprise de cette édition. Certes le style de L’invité de Dracula est un peu lourd, comme toutes les autres œuvres de Bram Stoker hormis Dracula, mais le texte est court et l’action arrive rapidement. Celle-ci est assez ambiguë pour que le passage dans la foulée au roman, sans séparation dans cette édition, se fasse naturellement.
Finalement, peut-être parce que je connaissais déjà bien l’histoire, cette relecture fut fluide et très agréable. Certes, certains passages montrent les préjugés coloniaux et racistes et l’importance de la religion à l’époque victorienne où a été écrit ce livre (1897). La facilité avec laquelle le titre de Lord anglais permet à Arthur Goldaming d’assurer ce qui n’est pas moins qu’une expédition punitive en terre étrangère est à ce sujet fascinante. Et pourtant par d’autres côtés, Dracula reste moderne. L’horreur n’y est pas que suggérée et les femmes, Mina en tête, mais également Lucy, ne sont pas que des potiches fragiles qui doivent être protégées. En particulier, même si ces messieurs cherchent à la protéger à tout prix, c’est Mina qui par ses réflexions, et ses connaissances mènera à la défaite finale du comte. Je ne peux que vous encourager à le lire ou le relire, en attendant pour début janvier, la nouvelle adaptation de Stephen Moffat pour la BBC et Netflix.


Dracula
de Bram Stoker
traduction de Lucienne Molitor
Éditions Culture commune

(même si le livre est toujours en vente, cet éditeur en particulier ne semble plus actif, la traductrice a été identifiée par Adrien Party de Vampirisme.com Mille mercis.)

En bonus, la bande-annonce du Dracula de Stephen Moffat, à partir du 1er janvier 2020 sur la BBC, et le 4 janvier sur Netflix

 

 

Hante Voltige

Vous aimez les films de « slasher », ce genre roi de l’horreur des années 80 ? Vous aimez Paris et ses coulisses ? Vous aimez les histoires de fantômes et de vengeance ? Si vous avez répondu « oui » à l’une de ces questions et que vous chercher un livre court et percutant, alors jetez un œil à Hante Voltige de Nelly Chadour.
Comment définir ce roman ? Imaginez un film d’action ou d’horreur, du genre Esprits rebelles ou Candyman, où punks et goths d’un côté affrontent des motards spectraux adeptes du coup de matraque fatal de l’autre, le tout dans et sous Paris, et sa banlieue. Jetez-y au milieu un réseau clandestin de retraités maghrébins, des entités étranges et de la magie ; des pantoufles plus redoutables que le .44 Magnum de l’inspecteur Harry. Secouez-le tout, condensez en un peu moins de 200 pages, saupoudrez d’humour et de nombreux clins d’œil à la pop culture de l’époque et vous obtiendrez Hante Voltige.
Avec ce roman, Nelly Chadour reproduit assez
fidèlement une certaine frange du Paris des années 80, entre révolte et espoir, bien loin des yuppies de la Défense qui sont habituellement représentatifs de l’époque. Que vous ayez vécu cette période vous-même ou non, vous dévorerez ce livre avec plaisir. Les plus jeunes rateront peut-être quelques références, mais cela ne freinera pas pour autant leur lecture.
Attention la durée de vie de Hante Voltige est limitée. Acheté lors des Rencontres de l’imaginaire le samedi, je l’ai fini le dimanche soir suivant. Qui à en relire certains passages et à obtenir des regards curieux dans le métro en éclatant de rire devant certains paragraphes. Une fois la dernière page tournée, il ne me restait plus qu’à revenir en arrière m’attarder sur les illustrations de Melchior Ascaride ou à me demander si le film fictif en fin serait du même niveau que la saga des Maniac Cop. Ami lecteur, bon retour vers le futur !

Hante Voltige
de
Nelly Chadour
Éditions
Les Moutons électriques

Celui qui dénombrait les hommes

« China Miéville me fait le même effet que David Lynch. Je ne comprends pas tout, mais je me laisse emporter. » Au détour d’une discussion sur le Web, cette connaissance a parfaitement résumé sans l’avoir lu Celui qui dénombrait les hommes de China Miéville. En effet, bien qu’ayant lu plusieurs romans de cet auteur, je dois reconnaître que cette novella fait partie de ses textes les plus obscurs. Et que l’alchimie fonctionne toujours : en quelques lignes, vous êtes happés et vous vous laissez porter par son écriture.
L’histoire commence sur une montagne avec un jeune garçon — ou est-ce un homme se souvenant de sa lointaine enfance ? — grandissant isolé entre son père et sa mère ? Un jour, il s’enfuit vers la ville en contrebas en hurlant qu’un de ses parents a tué l’autre. Vous vous attendez à une enquête policière ? Détrompez-vous. L’enfant n’est pas un narrateur fiable. Nous ne saurons pas si une femme est morte ou non, ni même si celle-ci est réellement sa mère, la compagne de celui se présentant comme son père ou simplement une personne partageant la même maison. De même, la ville et le pays où vit l’enfant ne sont jamais nommés. Sommes-nous dans le passé ? Dans le futur ? Quel âge à l’enfant ? Encore des questions sans réponses. Tout
ce que nous savons tient est que des années auparavant un conflit a ravagé une cité lointaine en bord de mer et détruit l’économie du pays. Ses habitants se sont éparpillés un peu partout, dont le père de l’enfant qui gagne sa vie en faisant des clés particulières. Jusqu’au jour où un recenseur arrive de cette cité…
L’histoire de Celui qui dénombrait les hommes en elle-même importe moins que l’atmosphère du livre qui évoquera tour à tout Kafka, Buzzati ou Cioran à certains lecteurs. Dans la bouche de l’enfant, la frontière entre la réalité et le fantastique est mince. La moindre rencontre, la moindre description des coins et recoins de la ville se pare d’un voile surréaliste. Même si la conclusion du livre reste largement ouverte, le voyage que nous propose China Miéville a la consistance d’un rêve qui reviendra souvent hanter nos nuits.

Celui qui dénombrait les hommes
de China Miéville
Traduction de Nathalie Mège
Éditions Pocket

Six petites gouttes de sang

Encore un livre, ou plutôt un pavé, reçu à l’occasion du Mois de l’imaginaireSix petites gouttes de sang est l’occasion pour moi de découvrir Michel Robert, alors qu’avouons-le clairement son genre de prédilection n’est pas du tout dans mes lectures favorites. Hormis Glen Cook (La Compagnie noire, Les Instrumentalités de la Nuit) et le cycle de Malazan, la dark fantasy classique manque certainement de charmes à mes yeux. Heureusement Six petites gouttes de sang n’est pas de la fantasy, mais… Du western. Mâtiné juste ce qu’il faut de sorcellerie (indienne ou européenne) et de gros monstres pour satisfaire les amateurs de fantastique.
Un
Européen peut-il faire un bon western ? Sergio Leone nous en avait apporté la preuve en film, Michel Robert s’en charge en livres. Même si personnellement je trouve ses personnages plus proches de la série des Trinita que de la Trilogie du dollarNous suivons donc dans Six petites gouttes de sang, Largo Callahan mi-Apache, mi-Irlandais alors qu’il est à la tête d’un gang de voleurs. Celui-ci, voulant mener une vengeance contre les assassins de son père et trouver sa place dans cet Ouest sauvage où les métis ont une position bancale, se retrouve embauché par une comtesse italienne pour retrouver de mystérieux objets dans des missions de plus en plus lucratives, mais également de plus en plus étranges et sanglantes.
Pendant presque tout le premier volume, le fantastique est quasiment absent de l’histoire : les personnages sont introduits, on explore un peu le côté vengeance, etc. Les premiers éléments fantastiques arrivent dans le dernier quart du livre. Ils se développeront dans le deuxième volume, mais sans jamais prendre l’ascendant par rapport à l’aspect western du roman. Autrement dit, pour arriver au bout de Six petites gouttes de sang, mieux vaut vous passionner pour les histoires de cowboys et d’Indiens et aimer faire parler la poudre…
Et que ce soit dans l’aspect western, comme dans l’aspect fantastique, n’ayez pas peur des bains de sang ni de la crasse. Il n’y a certes pas de la violence à toutes les pages, mais quand Michel Robert décide d’en mettre, il ne s’embarrasse pas d’euphémisme. Notons que le style d’écriture est dans le même ton : il s’agit d’aller au plus efficace, au plus percutant, pas du tout de faire de belles phrases ou de suggérer une atmosphère avec sa plume. Si Six petites gouttes de sang est dans la collection Outrefleuve, il ne dépareillerait pas non plus dans la collection sœur Fleuve noir. Le seul gros reproche que je ferais à ce livre est son découpage. En effet, il a été scindé en deux volumes (sortis avec plusieurs mois d’écart en grand format) et le premier s’arrête au beau milieu d’une scène d’action. J’ai eu la chance de les lire l’un derrière l’autre, mais du coup, je me retrouve avec deux formats différents pour une même histoire… Assez peu pratique, vous en conviendrez.

Six petites gouttes de sang
de
Michel Robert
Éditions
Fleuve

Kiki la petite sorcière

Kiki la petite sorcière est depuis longtemps l’un de mes films préférés du studio Ghibli. Mais je n’ai appris que très récemment qu’il était adapté d’un livre du même nom écrit par Eiko Kadono. D’ailleurs le succès du film réalisé par Hayao Miyazaki va pousser l’autrice à reprendre l’histoire de son héroïne pour cinq livres de plus déjà en cours de traduction chez Ynnis, l’éditeur de celui-ci.
Mais revenons à ce premier tome, et oublions un peu l’anime pour se pencher sur le livre. Il s’agit tout simplement d’une jolie histoire classique d’entrée dans l’âge adulte. En effet dans l’univers de Kiki, à 13 ans, après trois ans de formation auprès de leur mère, les sorcières doivent s’envoler vers une autre ville pour s’établir, accompagnée de leur chat noir. Elles ne peuvent revoir leur famille avant qu’une année entière ne se soit entièrement écoulée. C’est désormais autour de Kiki, jeune sorcière espiègle et débrouillarde, mais quelque peu étourdie et rêveuse, de s’envoler.
Certaines péripéties (le chat en peluche, le tableau) sont communes au livre et au film. D’autres importantes dans le film n’apparaissent pas du tout dans le livre. Les aventures de Kiki sont en revanche nettement plus nombreuses et variées que dans le film avec, comme tout bon roman d’apprentissage, à chaque fois un niveau de difficulté supplémentaire pour la sorcière et son chat.
Écrit en 1985, Kiki la petite sorcière a un petit parfum « old school » pas désagréable, mais pour l’avoir fait lire à de jeunes générations actuelles, il passe aussi très bien auprès d’adolescentes du 21e siècle. Et que vous ayez vu le film ou non, à condition de garder une âme d’enfant, il s’avère aussi très drôle. Les différentes livraisons de Kiki et les dialogues avec son chat Jiji sont assez colorés. Le tout est raconté avec beaucoup de tendresse, sans pour autant tomber dans la mièvrerie.
La fin douce-amère voit la petite Kiki enfin devenue presque adulte et impatiente de repartir du nid familial vers le foyer qu’elle s’est elle-même créée au bord de la mer.

Kiki la petite sorcière
de Eiko Kadono
traduction de Déborah Pierret Watanabe
Éditions Ynnis

Abimagique

Lucius Shepard est un auteur déroutant. Les livres qu’il écrit se suivent et ne se ressemblent absolument pas, même si ce sont deux novellas parues dans une même collection. Après m’être régalée du classique Les Attracteurs de Rose Street, j’étais particulièrement impatiente de lire Abimagique du même auteur. Et pourtant…
Même si j’ai lu d’une traite Abimagique et que la puissance de la plume de Lucius Shepard m’a une nouvelle fois emportée, arrivée à la dernière ligne, je n’étais pas plus avancée qu’au début. Qu’ai-je lu ? Une histoire d’amour qui finit tragiquement ? Les élucubrations hallucinées d’un étudiant tombé dans la drogue dure et psychédélique ? Ou le récit d’une sorcière cherchant à éviter l’Apocalypse à coup de sexe tantrique? Lucius Shepard laisse la fin ouverte et propose à son lecteur de faire son choix. D’une page à l’autre, les délires du narrateur évoquent tour à tour John Updike, Clive Barker ou même les horreurs d’Innsmouth chères à H.P.Lovecraft. Le choix d’avoir raconté cette histoire à la deuxième personne renforce cette impression qu’il s’agit d’une hypnose guidée, dont le narrateur ou le lecteur serait la victime.
Finalement, faut-il se laisser tenter par Abimagique ? Si vous n’avez pas peur d’être bousculé dans vos convictions et ne craignez pas d’aventurer vos lectures en terre inconnue, pourquoi pas ? Si vous êtes novices dans l’œuvre de Lucius Shepard ou si vous préférez les récits moins décousus, mieux vaut rester sur Les Attracteurs de Rose
Street.

Abimagique
de Lucius Shepard
traduction de Jean-Daniel Brèque

Éditions
Le Bélial’

The Survival of Molly Southbourne

Ayant lu récemment The Murders of Molly Southbourne, j’attendais avec impatience la suite. Intitulée The Survival of Molly Southbourne, cette nouvelle de Tade Thompson est disponible depuis début juillet chez Tor, et est d’ores et déjà au programme de Le Bélial’ pour 2020 dans sa collection Une Heure-Lumière.
Vaut-elle le coup ? Disons le tout net, l’effet de surprise du premier ne joue plus dans The Survival of Molly Southbourne. D’autant que l’histoire reprend immédiatement à la fin de The Murders of Molly Southbourne. Attention, ne lisez pas la suite si vous n’avez pas lu le premier livre. Allez plutôt l’acheter ou l’emprunter, lisez-le et revenez…

Le livre est lu ? Bien, continuons. Donc dans The Survival of Molly Southbourne, une Molly Southborne a survécu à l’incendie. L’originale ou une copie ? Une copie peut-elle supplanter l’originale et la dépasser ? Molly Southbourne devra trouver la réponse à ces questions si elle veut survivre. Dans cet opus, nous en apprenons plus sur la condition dont souffrent Molly Southbourne et le passé de sa mère. Mais nous découvrons — et elle aussi — qu’elle n’est pas unique et que d’autres femmes ont le même don. Et que toutes ne le vivent pas comme une malédiction. Souffrant de stress post-traumatique en réaction aux événements du livre précédent, Molly va devoir établir de nouvelles tactiques pour survivre. Et peut-être enfin commencer à vivre réellement ?
Encore une fois en refermant
The Survival of Molly Southbourne, vous vous retrouverez avec une multitude de questions sur l’avenir de la protagoniste et sur l’univers dans lequel elle vit, à la fois si proche du notre et si différent. Ici, l’accent est mis sur l’évolution psychologique de la protagoniste (l’auteur est psychiatre de formation) et sur la façon dont elle interagit avec les autres. L’écriture reste toujours aussi fluide et il contient moins de scènes sanglantes que le précédent. J’ai donc dévoré The Survival of Molly Southbourne en deux petites heures d’insomnie. Même si je préfère pour l’instant le précédent, j’attends avec impatience la suite pour avoir enfin une vue d’ensemble sur cette Molly Southborne, étonnamment attachante.

The Survival of Molly Southbourne
de Tade Thompson
Éditions Tor

Une histoire naturelle des dragons

Les soldes numériques sont décidément une bonne occasion de découvrir des séries que l’on n’osait essayer en version papier. Et contrairement à l’essai précédent, celui-ci fut un succès. Les couvertures des différents volumes des Mémoires, par Lady Trent de Marie Brennan m’avaient déjà tapée dans l’œil, mais je n’avais jusqu’ici jamais cédé à la tentation. C’est désormais chose faite et le premier tome, Une histoire naturelle des dragons, a rejoint ma liseuse avant d’être encore plus vite lu.
Comme dans Lady Helen : le Club des Mauvais jours, l’histoire débute dans
une famille de la bonne société d’un pays rappelant furieusement la Grande-Bretagne du 19e siècle avec le destin d’une jeune fille : Isabelle, qui deviendra la fameuse Lady Trent. Mais la comparaison s’arrête là. Ici, point de romance exacerbée, ni atermoiements sur ce que peuvent ou ne peuvent pas faire les filles. Seule fille au milieu d’une nombreuse fratrie, Isabelle sait très jeune ce qu’elle veut : elle étudiera les dragons et autres créatures volantes. Et, malgré les préjugés ambiants, son père et plus tard son mari ne feront rien pour l’arrêter. Au contraire, la voilà partie avec ce dernier pour une mission d’études des dragons d’Europe de l’est. Débarquant à 19 ans dans un village perdu au milieu d’une campagne ressemblant fort à la Transylvanie telle que décrite par Bram Stocker, elle et ses compagnons vont se retrouver mêlés à une enquête où les dragons seront tour à tour suspects, victimes ou alliés.
Le style même choisi pour le livre n’est pas sans rappeler celui de Bram Stocker. En effet, Une histoire naturelle des dragons est écrite sous la forme de mémoire issu de la plume acide de Lady Trent au soir de sa vie. Non seulement nous y avons une enquête fantastico-policière, mais également un récit de voyage et une étude des mœurs draconique et humaines de l’époque. Le tout parsemé de réflexions mordantes sur les préjugés des hommes que Lady Trent rencontre ou des remarques douces-amères sur ses erreurs de jeunesse. Même en version numérique, Une histoire naturelle des dragons est richement illustrée et, malgré un ton unique ou peut-être grâce à lui, se lit avec un très grand plaisir. Je me laisserais surement tenter par la suite, à l’occasion.

Une histoire naturelle des dragons (Mémoires, par Lady Trent 1)
de
Marie Brennan
traduction de S
ylvie Denis
Éditions L’Atalante

The Murders of Molly Southbourne

La couverture de la traduction française (Les Meurtres de Molly Southbourne) m’avait tapé dans l’œil comme souvent avec la collection Une Heure-Lumière, mais une chose en entrainant une autre, je n’ai pas eu le temps de l’acheter depuis sa sortie. Heureusement, son éditeur américain a temporairement mis gratuitement The Murders of Molly Southbourne de Tade Thompson en numérique (et sans DRM !) quelques jours avant la sortie de la suite – The Survivals of Molly Southbourne – attendue pour le 9 juillet. Autant en profiter pour rattraper mon retard non ?
Comment résumer cette expérience : déroutante, empathique, clinique, sanglante ? Tous ces mots peuvent définir le court récit de Tade Thompson, à mi-chemin entre fantastique et thriller sanglant, avec juste une touche de
science-fiction pour ajouter encore un peu de confusion. Molly Southbourne, fille unique élevée dans l’isolement d’une ferme par des parents au mystérieux passé, ne doit pas saigner. Ou, si elle le fait, elle doit en détruire toute trace jusqu’à la dernière goutte. Sinon, tôt ou tard, la mort viendra la chercher, toujours, systématiquement, dans les minutes, les heures ou les jours qui suivent. Pour prévenir les conséquences de cette « condition », Molly subit un entraînement à la survie et des cours d’anatomie bien plus poussés que la moyenne. Une fois hors du domicile familial, cela suffira-t-il à la sauver ?
Alternant entre récit à la première personne et à la troisième personne, Tade Thompson écrit toujours au plus près de son personnage. Le format court, et le fait que ce soit une quadrilogie en préparation, laisse de nombreuses zones d’ombre : qui est la mère de Molly,
comment cette « condition » si particulière est restée sans conséquence légale si longtemps, quelle mystérieuse société privée protège Molly. Néanmoins, Tade Thompson signe ici une novella oppressante où le monstre est également la victime. Malgré sa froideur et son inaptitude à la vie sociale complète, Molly est un personnage attachant plongé dans un cauchemar intime depuis l’enfance. La fin, avec son retournement en miroir laisse la voie ouverte pour un récit bien différent, où l’on en saura un peu plus sur l’origine de sa malédiction ? Réponse dans quelques jours…

The Murders of Molly Southbourne
de Tade Thompson
Éditions Tor

Trois nouvelles pour deux découvertes

La nouvelle est un formidable outil pour découvrir un auteur comme j’ai déjà eu l’occasion de le vérifier ici, ici ou ici. C’est également une bonne solution pour trouver de nouveaux éditeurs. C’est ce qui s’est passé récemment avec trois nouvelles qui m’ont permis de découvrir deux maisons d’édition.

Too much…
Je suis tombée sur cette nouvelle de Jean-Bernard Pouy suite à une conversation avec Deidre Ambre. Ce fut non pas l’occasion de découvrir l’auteur, mais la maison d’édition. Spécialisée dans le polar et l’érotisme, Ska a la particularité de ne vendre que des livres numériques sans DRM. Comme il s’agit le plus souvent de nouvelles, les prix sont plutôt doux et l’on y trouve dans les deux genres suscités une assez grande variété. Que vaut Too much… ? C’est la quintessence de l’humour burlesque et vachard de Jean-Bernard Pouy.
Il y réunit l’espace de quelques trop courtes pages des rockers normands perdus au milieu de punks, des toros échappés d’un encierro et un régiment de parachutistes près à tout casser. Je ne vous en dirais pas plus pour ne pas gâcher l’histoire. Sachez juste que ce texte est un remède assuré contre les coups de blues. C’est également la première marche idéale pour faire découvrir Jean-Bernard Pouy à qui ne le connaît pas. L’auteur y joue avec humour des mots et des situations pour se moquer une nouvelle fois d’un certain ordre établi. Tout en légèreté et sans la noire amertume qui sourde de certains autres de ses écrits.

Too much …
de Jean-Bernard Pouy
Éditions SKA

Un vampire
J’avoue, ce petit ouvrage certainement pris pour agrémenter un trajet en métro s’est retrouvé à trainer très longtemps sur ma table de nuit. Une blessure à l’épaule gênant pour la lecture de grands formats plus tard, il a fini après quelques années par être lu. Et là ce fut une double
découverte : celle d’un auteur italien, Luigi Capuana, et d’une maison d’édition, La Part Commune. Contrairement à la précédente, cette maison se spécialise surtout dans les livres papier avec une grande variété de genres : essai, poésie, romans et nouvelles. Et de nombreux textes anciens réédités.
Quant à l’auteur, Luigi Cap
uana, c’est un contemporain d’Émile Zola qui s’inscrit dans un courant assez similaire d’écriture au plus près de la société. Avec dans les deux nouvelles de ce petit recueil, Un Vampire et Un cas de somnambulisme, une touche de fantastique pour faire passer la pilule. La première parle de mariage arrangé, de remariage et de gêne du mari à « n’avoir pas été le premier » (sic), la deuxième sous couvert de raconter une intrigue policière mêlé de fantastique peut se lire comme une critique des rapports entre la bourgeoisie et la domesticité. Contrairement à Émile Zola que mes années d’études m’ont rendu totalement indigeste, le style de Luigi Capanua est sobre. J’ai apprécié la juste dose d’absurde qui saupoudre chaque nouvelle.

Un vampire
de Luigi Capuana
traduction de Baldassare Anghiari
Éditions La Part Commune