My Broken Mariko

Pour la première chronique manga de 2021, penchons-nous sur un titre qui est à la fois un coup de poing violent et un vrai coup de cœur. Et pourtant… A priori, My Broken Mariko de Waka Hirako, en étant ancré dans le réel et en parlant de sentiments n’avait qu’une chose pour me plaire : le fait qu’il se tienne en un seul volume. Malgré tout, reçu en version numérique via un service de presse, je me précipiterai chez mon libraire dès sa sortie pour l’acheter en format papier et le relire.
En quoi consiste My Broken Mariko ? C’est une histoire d’amitié, une histoire de deuil, une histoire de violence, une histoire triste et une histoire pleine de vie.
Tout commence à Tokyo, un midi quand Tomo déjeunant dans un restaurant de nouilles apprend à la télévision la mort de sa meilleure amie, Mariko. Bouleversée, elle décide pour lui rendre hommage de s’emparer de l’urne contenant ses cendres et s’engager dans un voyage improvisé. Direction la mer, et plus particulièrement un lieu où, adolescentes, elles rêvaient toutes deux de se rendre. Au récit de ce voyage se mêlent ses souvenirs de Mariko : depuis leur première rencontre à l’école jusqu’à leurs derniers rendez-vous et SMS, que ceux-ci soient joyeux, tristes ou énervants. Peu à peu, l’histoire de la défunte se dévoile : victime depuis l’enfance de violences, y compris sexuelles, elle n’a jamais réussi à prendre confiance en elle et s’est raccroché tant que possible à la seule relation saine de son entourage, prenant partiellement la place de sa mère : Tomo. Et pourtant, celle-ci a visiblement aussi ses propres failles. Coincée dans un travail qui l’ennuie avec une hiérarchie qu’elle ne respecte pas, Tomo fume comme toute une caserne de pompiers, boit et n’hésite pas à jouer des poings pour protéger Mariko que celle-ci soit vivante ou plus tard morte.
À travers les vies de Mariko et de Tomo, Waka Hirako arrive à dresser deux beaux portraits de femmes, touchants, à l’opposé l’une de l’autre, mais terriblement complémentaires. C’est d’ailleurs l’un des récits d’amitié féminine les plus réalistes que j’ai lus récemment en fiction. En s’interrogeant sur les raisons de la mort de son amie, Tomo va se demander ce qu’elle aurait pu faire pour la sauver, malgré des blessures trop anciennes, trop intimes et beaucoup trop nombreuses. Ce voyage et ses multiples péripéties lui permettront de faire son deuil, mais également de gagner en stabilité intérieure au lieu de ne s’appuyer que sur une assurance de façade.
Malgré la thématique, Waka Hirako ne joue pas la carte larmoyante. Tomo est tellement vive et maladroite, à fleur de peau et en même temps déterminée, qu’elle arrive souvent à faire sourire voire rire le lecteur avec ses aventures. Outre le scenario en lui-même, j’ai particulièrement aimé le style de la mangaka qui est à la fois très fin dans le tracé des visages, plein de peps pour les scènes d’action, et tout en suggestions et évocations pour les passages les plus durs de la vie de Mariko.
En plus de My Broken Mariko, ce recueil comprend également Yiska, la première histoire publiée de Waka Hirako, un western sobre sur l’identité et la transmission de savoir, ainsi qu’une petite vignette revenant sur Tomo et Mariko à la fin de leur adolescence.

My Broken Mariko
de Waka Hirako
Traduction d’Alex Ponthaut
Éditions Ki-Oon

Harrow the Ninth

Après avoir dévoré Gideon the Ninth, le premier roman de Tamsyn Muir, j’attendais avec impatience et crainte sa suite, Harrow the Ninth. En effet, les deuxièmes épisodes d’une trilogie sont toujours des moments délicats où il est si facile de se reposer sur ses lauriers en accentuant les points forts du premier roman et en laissant doucement l’intrigue évoluer vers sa conclusion.
Ce n’est pas du tout la voie choisie par l’autrice bien au contraire. Là où le premier était un mélange entre le huis clos psychologique et l’horreur avec la découverte d’un palais mortel pour ses visiteurs, le second plonge plus clairement dans le space opera, mais également l’étude de caractère et une bonne vieille énigme policière.
Fin du tome un oblige, nous changeons de narratrice. Nous changeons également d’époque et l’histoire commence quelques semaines ou mois après la dernière page du livre précédent, même si elle ne manquera pas de flashbacks vers un passé récent ou nettement plus lointain. Et, pour ajouter à la confusion vécue par la narratrice, certains chapitres sont racontés à la deuxième personne tandis
que s’intercalent d’autres qui semblent revisiter les événements passés le sont à la troisième personne. Et l’histoire y est différente notamment avec un changement important dans le duo cavalier/nécromancienne de la IXe maison. Cette confusion est entretenue pour le lecteur jusqu’au milieu de l’ouvrage où à la fin d’un chapitre, deux petites lettres fournissent un éclairage totalement différent pour comprendre tout ce qui vient de s’écouler : « me ».
Ce qui ne semblait être que le deuil délirant d’une jeune nécromancienne ayant perdu/absorbé son âme sœur et plongée dans une guerre spatiale (avec des fantômes de planètes !) dont elle ne maîtrise pas les règles va alors prendre tout son sens. Il s’agit en réalité d’une arnaque d’une profondeur rarement atteinte pour déjouer les plans de Dieu lui-même, à savoir un empereur nécromant du nom de John Gaius grand amateur de thé et de biscuits au gingembre. Ajoutez y que les plans de notre chère Harrow, la nécromancienne de l’histoire, vont se retrouver mêlés à une intrigue politico-sentimentalo-familiale qui prend ses origines 10 000 ans dans le passé et vous serez sûr d’être accrochés jusqu’à la dernière page tout en allant de surprise en surprise.
Et si Harrow n’a pas la fougue et la verve de Gideon, Tamsyn Muir fait toujours preuve d’une écriture brillante dans ce deuxième tome. Elle mêle intimement les références les plus incongrues, les scènes de la vie ordinaire (comme Harrow s’essayant à la cuisson d’une soupe de légumes) et la débauche d’os, de sang et de revenants qui se justifient pleinement dès que des nécromanciens veulent vider leurs querelles. Elle y fournit également ce qui, à mes yeux, manquait dans le premier : une explication semi-rationnelle sur la façon dont la magie fonctionne dans ce futur galactique avec deux puissances opposées (thanergy et thalergy) q
ui peuvent se compléter et un ancrage génétique à la magie du sang. À dévorer d’urgence en attendant le tome 3 : Alecto the Ninth prévu en 2022.

Harrow the Ninth
de Tamsyn Muir
Éditions Tor