Grâce à Magali Lefebvre, j’ai découvert Sunyi Dean avec son premier roman : The Book Eaters (depuis paru en français sous le titre Les Dévoreurs de livres). Quand son deuxième roman est sorti, The Girl with a Thousand Faces, je me suis précipitée dessus. Et, j’ai été très agréablement surprise par le changement d’atmosphère, mais également par les progrès en qualité d’écriture de l’autrice. Cela s’explique peut-être par le fait qu’elle en situe l’action dans le territoire même où elle a grandi. Mais également parce le fait qu’elle s’autorise une structure narrative très différente avec des sauts temporels moins réguliers, mais bien plus déstabilisants pour la lectrice. Petit conseil à ce sujet : même si vous êtes du genre à lire méthodiquement de la première à la dernière page ; ici, commencez par les notes de l’autrice expliquant les noms des personnages, les différents mythes abordés dans le livre, etc. Cela vous aidera à comprendre et à apprécier l’histoire.
Le roman se déroule à Hong Kong grosso modo entre les années 1930 et la fin des années 1970. Dans cette version du territoire, les esprits et les fantômes font partie de la vie quotidienne. Les habitants les croisent, les jeunes enfants jouent avec les plus bénins et tout le monde protège son intérieur ou sa vie privée à coup de talismans taoïstes. Quand la Seconde Guerre mondiale éclate, le monde spirituel y participe d’un côté comme de l’autre. Les forces d’occupation japonaises et surtout leurs exorcistes vont emprisonner les esprits hongkongais les plus puissants et détruire les autres, poussant le plus grand nombre des fantômes à se réfugier (avec une bonne partie de la résistance locale) entre les murs de la citadelle de Kowloon. Ce quartier emblématique de Hong Kong s’était installé sur un ancien fort militaire et a finalement été démoli dans les années 1990 pour laisser placer à un parc. C’est entre les murs de Kowloon, dans les années 1970, que commence l’histoire dans les pas de Mercy Chan, exorciste pour l’une des principales triades du coin et de son chat fantôme, Bao. Une affaire récente va la forcer à se plonger dans son passé lointain dont elle ne souvient plus et à y affronter le fantôme qui hante depuis toujours ses rêves : sœur de la Mer.
The Girl with a Thousand Faces n’est pas une histoire de hantise simple, mais celle d’une hantise croisée. Au fil des parties du livre, nous découvrons peu à peu comment un drame isolé sur l’une des îles les plus reculées de l’archipel va avoir des répercussions à travers le temps et les générations. À chaque nouvelle partie, l’autrice change non seulement d’époque et de protagoniste (sans l’indiquer clairement, ce qui ajoute à l’intérêt de l’histoire), mais également de ton. Elle passe ainsi de l’action pure non dénuée d’humour dans la première partie avec Mercy Chan à un texte plus sombre et mélancolique entamé dans les années 1930 pour repasser dans l’action durant la Seconde Guerre mondiale, puis de nouveau dans les années 1970. Dans ce roman, derrière une histoire de fantôme et de fantasy, l’autrice nous parle de solitude émotionnelle, de différence, de sororité, mais également de lâcheté face à un trop-plein d’émotion, de sacrifice et de coût à payer pour réaliser ses vœux. Le tout avec une prose limpide et une véritable immersion sensorielle dans sa ville et les périodes qu’elle décrit. À lire absolument !
The Girl with a Thousand Faces
de Sunyi Dean
Éditions Tor
