Rich Larson en trois nouvelles

Certains éditeurs ont la bonne idée de proposer des nouvelles gratuites pour donner envie de lire les livres dont elles sont extraites. C’est le cas de Le Belial’ qui propose jusqu’au 15 novembre, un extrait de son prochain recueil dédié à Rich Larson, La Fabrique des lendemains (en vente le 29 octobre). Ne connaissant pas l’auteur et avant de savoir si j’allais investir dans un autre gros pavé, j’ai donc téléchargé Rentrer par tes propres moyens et je me suis aperçue à la lecture que j’en avais une autre sur ma liseuse (récupérée gratuitement grâce à Tor.com cette fois-ci) Painless, qui sera également traduite dans le recueil précité sous le nom de Indolore et qu’une troisième, un peu plus longue est disponible également sur Tor.com, How Quini the Squid Misplaced His Klobučar.
Né en Afrique, ayant vécu en Europe et en Amérique du Nord, Rich Larson est un auteur particulièrement cosmopolite et ces trois nouvelles en sont la preuve. Chacune d’entre elles se passe sur un continent différent : l’Amérique pour Rentrer par tes propres moyens, l’Afrique pour Painless et l’Europe pour How Quini the Squid Misplaced His Klobučar. Dans ces trois récits, Rich Larson se classe résolument dans un univers cyberpunk. Des consciences sont téléchargées directement dans des puces en attendant d’être clonées dans Rentrer par tes propres moyens, le personnage de Painless est doté d’implant et a subi une manipulation génétique qui en fait un soldat d’un genre très particulier, et les arnaqueurs de How Quini the Squid Misplaced His Klobučar ont plus d’implants et de piratages possibles que dans les rêves les plus fous de Neuromancien et du Samouraï virtuel réunis.
Et pourtant, chacune de ces nouvelles a une tonalité différente : mélancolique parlant du passage du temps et du sens de la vie dans la première, guerrière à la limite de l’horreur pour Painless (avec une histoire de double que ne renierait pas Tade Thompson et sa Molly Southeborne), très rythmée reprenant le déroulé d’une arnaque classique où le plan ne se déroule pas sans accroc dans la troisième. À chaque fois, le style de l’auteur change comme un caméléon pour s’adapter à l’univers de ses personnages.
Et en soi, le suivre d’une nouvelle à l’autre est un exercice de lecture intéressant. Notez ce nom, Rich Larson, vous en entendrez surement parler prochainement.

Rentrer par tes propres moyens
De
Rich Larson
Traduction de Pierre-Paul Durastanti
Éditions L
e Bélial’
Painless
How Quini the Squid Misplaced His Klobučar
De Rich Larson
Éditions Tor

Lumières noires

Il est des écrivains qui vous plaisent sous tous les formats et d’autres non. Personnellement, j’aime beaucoup la poésie de Victor Hugo, mais je n’arrive pas à lire ses romans. Et quand j’ai tenté de lire la trilogie aux trois Hugo de N.K.Jemisin, Les livres de la Terre fracturée, j’ai lâché le premier tome, La cinquième saison, à mi-parcours bien qu’il soit largement cité comme Incontournable récent de la SFFF selon le bilan de Nevertwhere. Pourtant, un certain chroniqueur m’a convaincue de lui donner une seconde chance. C’est chose faite avec son recueil de nouvelles, Lumières noires qui contient de petits bijoux. Décidément, N.K.Jemisin novelliste me séduit nettement plus que N.K.Jemisin romancière. Et ce, qu’elle écrive dans le genre fantastique, dans différentes déclinaisons de la science-fiction ou de la fantasy pure.
Ce recueil compte vingt-deux nouvelles, toutes très différentes les unes des autres. Certaines m’ont laissé de marbre comme Avide de pierre (dans le même univers que sa trilogie) ou MétrO. D’autres semblent des mises en bouche qui laissent le lecteur sur sa faim, des galops d’essai. C’est le cas de Ceux qui restent et qui luttent, Grandeur naissante ou la Fille de Troie. L’alchimista, Le narcomancien, Cuisine des mémoires et Pécheurs, saints, spectres et dragons — la cité engloutie sous les eaux immobiles ont chacune à leur façon su me toucher par les émotions qu’elles dégagent. La dernière a visiblement été écrite à vif par l’autrice, qui semble y avoir mis beaucoup de sa propre expérience et de son ressenti, tout comme Major de promotion ou La sorcière de la terre rouge.
Le quatrième de couverture parle de « nouvelles sombres et engagées », et il est vrai que N.K.Jemisin est engagée dans son écriture : femme noire vivant aux États-Unis, nombre de ses nouvelles comme Épouses du ciel, Nuages Dragons ou Le moteur à effluents parmi d’autres (y compris des précédentes) parlent de féminisme, de race ou de problème de classe quand ce n’est pas tout à la fois. Mais, elle n’assène jamais de leçon de morale et se contente de proposer une histoire. Au lecteur de réfléchir après coup sur les émotions reçues et de se faire une opinion. En revanche, le qualificatif de nouvelles sombres n’est pas exact. Certes, certaines sont dures ou avec des fins tragiques comme Vigilambule, mais celles optimistes sont
nettement plus nombreuses. Et quelques-unes sont franchement amusantes comme Le moteur à effluent. Que vous l’aimiez en romancière ou non, ou que vous vouliez avoir un bon aperçu de l’étendue de son talent, le recueil Lumières noires est un bon point de départ.

Lumières noires
de
N.K.Jemisin
traduction de Michelle Charrier

Éditions
J’ai Lu

Wait for Night

En achevant Galeux, je m’étais promise de lire d’autres textes de Stephen Graham Jones. L’éditeur américain Tor qui met régulièrement des nouvelles originales en ligne m’a donc permis de tenir mon engagement avec ce court récit, Wait for Night. Il ne fait que 43 pages, soit 25 minutes de lecture en VO d’après Firefox, et pourtant c’est un délice macabre.
Tout commence de façon très prosaïque avec la fin de journée d’un travailleur payé pour déblayer avec d’autres, les ordures d’un ruisseau. Tête de mannequin, vieux livres, branchages… Le travail n’est pas compliqué, mais éreintant et pas forcément bien payé. Quand il trouve un squelette bien conservé coincé entre les racines d’un saule, il compte bien s’en faire quelques dollars de plus en le revendant à un prêteur sur gages peu regardant. Sauf qu’il ne faut jamais vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Et que cette remarque est également valable pour les squelettes fraîchement déterrés.
Wait for Night commence comme Last Night in Twisted River de John Irving et se termine en rappelant les histoires horribles de Poppy Z. Brite, ou un certain Skinner Sweet créé par Scott Snyder et Rafael Albuquerque. Après les loups-garous de Galeux, Shephen Graham Jones utilise une autre figure classique de l’horreur, le vampire, en le mettant dans un cadre très terre-à-terre. Même les immortels hématophages doivent revenir le vendredi pour encaisser leurs 200 dollars de salaires…
En quelques mots, Stephen Graham Jones nous donne à voir et à entendre les personnages. L’un utilisant un mot trop vieux pour l’époque, l’autre droit comme un I pour mener tout le monde à la baguette… Il lui suffit de peu de pages pour installer une ambiance et capter l’attention de son lectorat. Décidément, un auteur que je vais suivre de plus près.

Wait for  Night
De
Stephen Graham Jones
Illustration de
Éditions
Tor

Dark was the night

Les légendes urbaines sont fascinantes, notamment celles tournant autour de la musique. Parmi elles, celle de Robert Johnson, bluesman de son état, occupe une place à part. Fondateur involontaire du « club des 27 », il était réputé pour avoir vendu son âme au diable pour améliorer son jeu à la guitare.
Dans Dark was the night, Grégoire Hervier ne se penche pas sur cette rumeur précise, mais sur la trentième chanson qu’aurait ou n’aurait pas enregistrée Robert Johnson. Dans cette nouvelle, il nous met dans la peau d’un musicologue, historien du blues qu’un mystérieux coup de film met sur la piste de cette chanson. Après toute une vie de traque, il trouvera que celle-ci aurait énormément voyagé.
À la lisière entre le polar et le fantastique, Dark was the night nous offre une plongée dans l’histoire du blues américain. La nouvelle étant très courte, l’éditeur et l’auteur ont agrémenté le livre d’une playlist de douze morceaux, qui ne sont pas tous de Robert Johnson, présentés et commentés par l’auteur. Le tout en étant à écouter pendant votre lecture. Une expérience originale et plaisante.

Dark was the night
de Grégoire Hervier
Éditions Au Diable vauvert

En bonus, un morceau de Robert Johnson qui n’est pas dans la playlist du Diable.

L’homme truqué

Assez discrète, l’Opération Bol d’air dévoile de petits bijoux littéraires durant cette période de lecture confinée. Elle proposait notamment la semaine dernière de découvrir un texte historique de la science-fiction française : L’Homme truqué de Maurice Renard. Et pourtant, écrit en 1921, le texte portait sur une thématique qui ne m’attire pas particulièrement : la Première Guerre mondiale et ses « gueules cassées ». Mais je me devais de lire l’un des pionniers de la science-fiction française.
Et je ne fus pas du tout déçue. L’histoire a un style daté proche des feuilletons paraissant alors dans les journaux, mais l’écriture est claire, légère et peu encombrée. À peine ai-je dû jeter un œil dans le dictionnaire pour me faire une idée du son d’une serinette. Courte, l’histoire commence comme un polar par la découverte du corps du narrateur,
visiblement tombé dans un traquenard le long d’une route de campagne. Par miracle, son récit caché dans une poche intérieure de son costume n’a pas disparu.
Et là, le récit entre de plain-pied dans la science-fiction avec le retour miraculeux d’un voisin que l’on croyait mort au front. En réalité, l’homme devenu aveugle lors d’une bataille a été récupéré par les Allemands et envoyé vers l’arrière dans un mystérieux château. Là, on lui greffa des yeux mécaniques d’un genre nouveau. Ayant réussi à s’évader, il est revenu dans son village natal
pour y finir ses jours. En paix ?
Très court, avec à peine 145 pages, L’Homme truqué est un récit pourtant complet avec des bases scientifiques solides (pour l’époque), sans être trop jargonneux, et un équilibre plutôt bon entre l’action, la description des états d’âme des différents personnages et l’aspect scientifique. S’il n’entre pas dans les détails, la honte ressentie par cet aveugle défiguré par la guerre et la science est bien décrite, ainsi que son envie légitime de ne plus servir de cobaye, même vis-à-vis de son ami médecin, pourtant bien intentionné. Tout juste peut-on reprocher à l’auteur un retournement de situation plutôt prévisible, et au narrateur une certaine naïveté ?

L’Homme truqué
de
Maurice Renard
Éditions L’A
rbre vengeur

Ceux des profondeurs

Au-delà du Cycle des épées, Fritz Leiber est un écrivain américain que j’apprécie, car il passe aussi bien d’un ouvrage à l’autre de la fantasy à la science-fiction pure ou au fantastique. En changeant à chaque fois de tonalité et de style, mais le plus souvent avec un égal talent. Logiquement donc, lorsque j’ai vu ce très court texte dans les allées de Livre Paris, et que je me suis rendu compte que c’était un inédit, j’ai craqué et acheté Ceux des profondeurs.
Avant toute chose, si vous ne connaissez pas bien l’univers de Lovecraft, reposez ce livre immédiatement et choisissez un autre livre de Fritz Leiber à lire : Demain les loups, Ballet de sorcières, Le Vagabond ou Epées et Démons par exemple. Fritz Leiber est un fin connaisseur de la mythologie de Cthulhu et s’amuse beaucoup avec l’œuvre du reclus de Providence dans ce texte. Si dans ses premiers récits, Fritz Leiber était fasciné par Lovecraft, cette nouvelle plus tardive peut se lire comme un pastiche du genre et une critique déguisée de ses travers.
Ceux des profondeurs met en effet en scène un homme encore jeune, mais déjà coupé du monde moderne vivant dans sa maison étrange aux portes du désert californien. Malade et difforme, il raconte comment toute sa vie il a rêvé d’étranges souterrains courant sous la colline. Ses rêves attirent l’intérêt d’Albert Wilmarth, professeur à l’université de Miskatonic et fin connaisseur de la mythologie de Lovecraft (qui dans la nouvelle est un écrivaillon qui base ses récits sur les mésaventures de ses voisins bien réels d’Arkham). Forcément leur rencontre va mal se finir, mais ceci nous le savons dès la première page.
J’ai apprécié Ceux des profondeurs en tant qu’exercice littéraire finement joué par Fritz Leiber, mais il ne restera pas dans ma mémoire comme une œuvre absolue à lire de lui. C’est une incursion intéressante dans l’univers de Cthulhu avec l’originalité de créer un lien souterrain avec le dieu endormi marin. Mais la trame de l’histoire reste très classique et sera vite oubliable. En revanche, le côté ironique de certaines descriptions de personnages ou de remarques en passant est un vrai régal pour les amateurs de fantastique et de Lovecraft lui-même. De quoi se délasser les neurones avec bonheur lors d’un voyage en train ou d’une soirée tranquille.

Ceux des profondeurs
de Fritz Leiber
Traduction de Jacques Van Herp
Éditions Mnémos

Space opéra

Parmi les conteurs de la science-fiction, il y a Jack Vance. Même si ses histoires s’appuient le plus souvent sur une structure classique, son style varie suffisamment au fil des ans pour séduire, inviter à la lecture et à la relecture. Space opéra n’est pas son livre le plus connu, mais l’histoire se laisse agréablement découvrir ou redécouvrir pour qui a envie d’une comédie spatiale légère.
De quoi s’agit-il ? D’une tournée d’une troupe d’opéra, orchestre symphonique compris, en tournée dans l’espace pour faire découvrir la musique humaine aux oreilles extra-terrestres. Entre des mélomanes méprisants pour les autres genres musicaux voulant porter la « bonne parole » musicale aux sauvages des étoiles, et une collection d’extra-terrestres et de Terriens ayant quitté la planète mère hauts en couleur comme Jack Vance en a le secret, les différentes rencontres sont explosives et provoquent leur lot de quiproquos comiques. Jack Vance y ajoute des ressorts classiques de la comédie théâtrale avec une jeune première manipulatrice au cœur pur, un capitaine de vaisseau vénal, et un jeune premier un peu benêt vivant aux crochets de sa riche parente caractérielle.
Le tout fait un texte court, très plaisant à lire, même si la fin est un peu précipitée. Pour l’occasion, j’ai ressorti ma vieille édition Presse Pocket avec une peinture de Wojcieck Siudmak magnifique en couverture, même si celle-ci n’a que peu de rapport avec le texte intérieur. Et j’avoue que la manipulation de l’objet papier a fait aussi partie du plaisir pris à ma lecture. Si vous ne l’avez pas, sachez que Jack Vance est régulièrement réédité comme ici.

Space opéra
de Jack Vance
Traduction d’Arlette Rosenblum
Éditions Presse Pocket

Cartographie du désastre

Continuons notre découverte des éditions L’Alchimiste avec un autre recueil de nouvelles dans le genre science-fiction/fantastique cette fois : Cartographie du désastre de Cyril Amourette. Recueil très court de nouvelles, elles-mêmes plutôt brèves même pour ce genre de récit, Cartographie du désastre présente neuf version de la fin du monde ou de la fin d’un monde. Ou plutôt huit, puisque le dernier texte Le jour où Ballard est mort est plus un compte-rendu de l’état du monde et de l’auteur le jour où J.G.Ballard est mort, à savoir le 19 avril 2009 qu’une véritable histoire.
Des huit désastres présentés, comme souvent dans les recueils il y en a pour tous les goûts. Commençons par d’habitude par celles que je n’ai pas aimées, Sans-Pattes et Bienvenue au centre commercial, que j’ai trouvé inutilement choquantes sans être réellement originales. Et franchement Bienvenue au centre commercial m’a fait l’effet d’une resucée du Jour des morts-vivants, zombification et Georges Romero en moins. Avec un style d’écriture nettement en deçà des autres textes du livre. Le dernier voyage, premier récit assez classique donne bien le ton de ce recueil en racontant un homme qui vient d’expédier le dernier vaisseau de colons humains hors de la terre et se retrouve seul sur la planète. Eva, Nicolina et La nuit où le sommeil s’en est allé sont aussi de bonnes nouvelles à lire avec plaisir, mais qui ne resteront pas marquées dans mon esprit. En revanche dans deux genres différents, La Guerre des arbres et Sainte Maggie des Acides, sont deux petits bijoux que je relirais avec grand plaisir. Même si la trame de La Guerre des arbres fait évidemment songer à JG Ballard (encore lui !) et à Brian Aldiss, j’y ai trouvé des échos d’Italo Calvino et une certaine fin poétique. Quant à Sainte Maggie des Acides, n’importe quel lecteur ayant grandi dans les années 80 et se souvenant de la politique intransigeante de Margaret Thatcher ne peut que glousser en imaginant la Dame de fer plonger dans un grand trip sous acide. Et en voyant Alan Moore lui succéder au poste de Premier ministre anglais, j’avoue avoir eu un très grand éclat de rire. Mission accomplie ?

Cartographie du désastre
de Cyril Amourette
Éditions l’Alchimiste

Fil rouge 2018 : Le collectionneur

Lire un texte « court et marquant », tel était la consigne de notre Fil rouge 2018 pour le mois de février. Le collectionneur de Marine Gautier remplit parfaitement ces deux critères. Avec neuf pages seulement, il se lit montre en main en moins de cinq minutes. En revanche, le texte reste gravé pendant bien plus de temps en mémoire et dans le cœur.
Non je ne vous raconterais pas l’intrigue du Collectionneur. Je vous dirais juste que c’est une trame classique autour du débat entre sécurité et liberté. Un équilibre que nombre de nos concitoyens semblent oublier allégrement au fur et à mesure que de nouvelles règles sécuritaires sont adoptées tant par le gouvernement que par les fabricants de joujoux high-tech connectés et un peu trop curieux.
Sans gadget high-tech, et au contraire avec un style délicieusement rétro et limpide, cette petite nouvelle de fantasy douce-amère en est une parfaite illustration. Elle est à lire et à faire lire absolument, notamment à vos adolescents. Si le reste des textes produits par la toute jeune maison d’édition Alter Real est de cette même qualité, l’avenir lui semble très prometteur.

Le collectionneur
de Marine Gautier
Éditions Alter Real