Quand la science explore l’histoire

Au croisement du monde criminel judiciaire et de l’anthropologie, il y a la médecine légale. C’est sous cet angle que Philippe Charlier, avec l’aide de David Alliot, balaie l’histoire de l’espèce humaine, du paléolithique à Louis XVIII. Principalement confiné à l’Europe, car s’appuyant sur les différents travaux de recherche et voyages menés par l’auteur, ce livre se découpe en quatre époques (Préhistoire, Antiquité, Moyen Âge, Renaissance et époque moderne) et une quarantaine de vignettes. Qu’il s’agisse d’examiner le dossier de patients célèbres comme Robespierre ou Jeanne d’Arc ou d’anonymes comme l’amputé de Buthiers-Boulancourt, chaque chapitre nous présente l’Histoire sous un jour différent. Vous y apprendrez comme la solidarité jouait envers les infirmes de l’époque préhistorique à la Renaissance, vous verrez comment on a déterminé comment sont mortes les favorites des rois, et identifié leurs restes ou encore comment authentifier le masque mortuaire de Robespierre. Les exemples sont nombreux et plus que variés. Et les morts anonymes comme la jeune Romaine souffrant de calculs sont tout aussi passionnants et presque plus touchants que les célébrités de l’histoire. Et l’étude du passé permet d’en réparer les erreurs (comme restituer aux bons descendants certaines reliques se trouvant dans des musées occidentaux) ou d’apprendre des éléments qui pourront servir dans des enquêtes modernes (sur la combustion des corps accidentelle ou criminelle par exemple).
Les textes sont truffés d’anecdotes variées (telle que comment déterminer le statut d’homme libre romain ou grec en regardant une statue nue) et les auteurs tiennent en haleine leur public. Le tout en insistant particulièrement sur le respect dû aux morts, patients du médecin légiste ou de l’anthropologue qui les étudie, que ceux-ci soient relativement récents ou bien plus vieux. Pour peu que vous vous intéressiez au passé, c’est un livre à vous procurer sans attendre.

Quand la science explore l’histoire
d
e Philippe Charlier et David Alliot
Éditions
Tallandier

Tokyo Vice

Récit autobiographique largement romancé et avec des noms modifiés pour protéger les personnes impliquées, Tokyo Vice de Jake Adelstein est intéressant à plus d’un titre. D’une part, il montre plusieurs versions du Japon méconnu : le monde du travail vu par un gaijin (un étranger), la criminalité organisée de l’archipel loin de toute glamourisation cinématographique et deux visions de la presse quotidienne et de sa relation avec les autorités très éloignées de l’exemple français.
En effet, dans Tokyo Vice, Jake Adelstein raconte sa carrière au sein du Yomiuri Shimbun ou comment un « petit Juif du Missouri » a réussi à devenir le premier Occidental à travailler dans l’édition japonaise du premier quotidien du pays. Et pas à n’importe quel poste ! Aux faits divers et aux affaires criminelles en plein cœur de Tokyo. Ses différentes enquêtes l’emmèneront dans les quartiers chauds de la capitale, le transformant en escort boy l’espace d’une soirée dans un bar à hôte, le menant sur la piste d’un tueur en série éleveur de chiens, sur certains réseaux de traites des blanches ou cherchant à comprendre les liens entre le CHU de l’UCLA et certains yakuzas.
Au fil du temps, Jake nouera des amitiés plus ou moins intéressées
dans tous les milieux : collègues journalistes, policiers à différents échelons de la hiérarchie, patrons de bars, escort girls et même yakuzas. Et sa propre morale en tant que journaliste, mari, ami ou simplement être humain prend une pente glissante jusqu’à ce que le Japon ne soit plus une terre sûre pour lui et sa famille. Saura-t-il s’arrêter avant le drame ?
Même s’il est le héros de sa propre histoire, Jake Adelstein ne cache pas ses défauts ni ses erreurs, et ne nie pas sa responsabilité directe ou indirecte dans des actions dangereuses, et parfois fatales, pour son entourage. Pour autant, passé les toutes premières pages qui ne sont passionnantes que pour d’autres journalistes curieux de découvrir les coutumes de leurs homologues nippons, Tokyo Vice est un livre qui se lit comme un polar de James Ellroy d’une traite et qui ne se lâche pas. Et tout au long des pages, le lecteur s’interrogera pour se dire si lui aurait reconnu le moment où le journaliste a passé les bornes. Que celles-ci soient déontologiques ou qu’elles portent sur sa propre sécurité ou celle des siens.

Tokyo Vice
de Jake Adelstien
Traduction de Cyril Gay
Éditions Points

Histoire de la science-fiction en bande dessinée

Écrire une histoire mondiale de la science-fiction est en soi un projet ambitieux. Le faire sous la forme d’un album de bande dessinée est carrément périlleux. C’est pourtant le pari qu’ont relevé Xavier Dollo (au scénario) et Djibril Morissette-Phan (à l’illustration) avec leur Histoire de la science-fiction en bande dessinée. Avec succès ?
Commençons par une évidence. Avec la meilleure volonté du monde, il est impossible de faire tenir toute la science-fiction depuis ses origines dans un seul album, même si celui-ci est un pavé de 218 pages. Les auteurs ont donc fait des choix, privilégiés certains moments clés, certains noms et certaines œuvres. Les puristes y trouveront matière à pinailler sans fin, chacun avançant que son écrivain fétiche aura dû être mieux mis en valeur ou que tel autre personnage n’avait pas besoin d’autant de place, suivant ses préférences. En revanche, pour le simple amateur qui veut se faire une idée du genre, l’essentiel est là : mission accomplie. En revanche, même si les autres origines sont abordées plus particulièrement en fin d’ouvrage, cette histoire se concentre principalement — et depuis les origines — sur ce qu’il se passe dans la littérature anglo-saxonne et francophone, qui sont les sources les plus connues du genre. Précisons que malgré des vignettes en bas de pages sur les films, série TV ou bande dessinée, ce livre a une définition stricte de la littérature : nouvelles, romans, magazine ou fanzine. Du coup, il aurait peut-être mieux valu le renommer Histoire de la littérature de science-fiction…
Un gros pan du livre est d’ailleurs consacré aux éditeurs et directeurs de collection qui seront les véritables sages-femmes du genre. Du coup, cet album est également une découverte des coulisses de la ou les naissances de la SF à ses évolutions les plus récentes. Ouvrage roboratif, ce livre multiplie les inventions pour ne pas perdre le lecteur en route comme une maison de la SF avec sa galerie où les écrivains de l’Âge d’or rencontrent leurs œuvres ou l’idée de rentrer dans certains grands maîtres plus récents (dont deux de mes plumes favorites personnelles) pour mieux découvrir leurs univers. Malgré tout, le lecteur s’égare par fois — pour qui n’a jamais vu Doctor Who, un tournevis sonique ou une cabine bleue ne font aucun sens — et il y a quelques passages longuets suivant les intérêts de chacun. Toutefois, après avoir parcouru une première fois cette BD, vous risquez fortement d’avoir envie d’y revenir pour approfondir telle période, admirer les détails de telle case, râler car vous n’êtes pas d’accord avec tel parti-pris ou simplement prendre en note telle référence et l’ajouter à votre propre pile à lire.

Histoire de la science-fiction en bande dessinée
de Xavier Dollo et Djibril Morrissette-Phan
Éditions Critic et Les Humanoïdes associés

(confinement oblige, le livre est également disponible en numérique, si vous ne pouvez accéder à votre libraire, à partir du 25 novembre.)

 

 

Nos héros sont malades

Attirée par la couverture à l’occasion d’une discussion sur Twitter, j’ai finalement craqué pour ce livre parlant psychiatrie et cinéma. Signé par le Dr Christophe Debien et illustré par Ben Fligans, Nos héros sont malades est à la fois très amusant à lire et très didactique.
Attention, vous ne sortirez pas de ce livre en étant capable de poser un quelconque diagnostic sur l’état mental de vos concitoyens. En revanche, vous aurez appris énormément sur les différentes maladies mentales et découvert les différences, voire les oppositions, entre les représentations classiques telles que nous les montre
nt le cinéma et les séries TV et la réalité du terrain.
Plutôt que d’étudier un personnage ou un film après l’autre, l’auteur s’attache à présenter plusieurs thématiques regroupées en séances, après une introduction sur le développement parallèle du cinéma
et de la psychiatrie. La première séance s’intéresse au stress post-traumatique sous toutes ses formes, la deuxième à la schizophrénie trop souvent présentée dans le monde de la culture comme un trouble de personnalités multiples ou le fait d’entendre des voix, la troisième se penche sur la dépression, la quatrième sur les troubles bipolaires, la cinquième est entièrement consacrée au suicide et à la série 13 reasons why sur Netflix (que je n’ai pas vu), la sixième s’occupe des psychopathes et sociopathes et la dernière s’intéresse aux thérapeutes et aux thérapies telles qu’elles sont montrées à l’écran.
Nos héros sont malades ne se veut pas exhaustif et n’aborde pas tous les troubles possibles : on n’y parle pas des représentations de l’autisme ou des troubles du comportement tels que l’anorexie ou les TOC par exemple, même si ceux-ci sont
aussi représentés à l’écran. En revanche, dans les thèmes abordés, il est passionnant et vous donnera forcément envie de voir ou revoir certains films comme Bringing Out The Dead de Martin Scorsese, Une femme sous influence de John Cassavetes ou Donnie Darko de Richard Kelly. De plus, l’auteur propose à la fin de chaque « séance » une sélection de films et séries illustrant les thèmes abordés. De quoi prolonger votre lecture par quelques heures devant l’écran.

Nos héros sont malades
De
Christophe Debien et Ben Fligans
Editions
Humensciences

The Unadulterated Cat

Terry Pratchett n’a pas écrit que de la fantasy seul ou accompagné. L’écrivain britannique était également un amoureux fou de la gent féline, sans illusion sur les travers de ses compagnons à quatre pattes. De ses années de cohabitation avec les chats, il a tiré The Unadulterated Cat. Ce court livre est un retour des chats authentiques : des matous et minettes à poils, à griffes, à fort caractère et à l’esprit de contradiction bien campé. Par opposition aux boules de poils propres sur elles et pomponnées que nous montre la télévision à longueur de publicité (et depuis l’importance croissante d’Internet, par rapport aux innombrables Grominets ridiculisés à longueur de Lolcats). Le tout est illustré avec des caricatures très exagérées, mais ô combien criantes de vérité, de Gray Jolliffe.
Dans ce livre, vous apprendrez comment trouver un chat (ou plutôt comment vous faire mettre le grappin dessus par un chat), comment le nourrir, le transporter, le soigner, le faire cohabiter avec d’autres animaux ou pire pour votre santé mentale avec vos enfants.
Au passage, Terry Pratchett y expose ses théories sur les chats. Et comment l’animal est devenu le plus apte à survivre car 1-en raison de l’expérience de Schrödinger, il est devenu apte à se faufiler par les coins de l’espace-temps, et 2- c’est le seul animal qui nous a convaincu de le nourrir non en raison de son utilité ou de sa puissance, mais parce qu’il ronronne et a l’air heureux de manger.
Ajoutez-y quelques pages sur l’histoire du monde vu par les chats, ou les races de chats auxquelles nous avons échappé et vous obtiendrez un monument de drôlerie à offrir à tous les amoureux des chats. Ou tous les masochistes envisageant d’en adopter un.

The Unadulterated Cat
de Terry Pratchett
illustré par Gray Jolliffe
Éditions Gollancz

The Frighteners

Netgalley a un avantage certain pour les lecteurs voraces. On y trouve toute sorte de livres, même certains qui pourraient largement échapper à notre perspicacité. The Frighteners de Peter Laws est de ceux-là. Ni roman, ni essai scientifique, ce livre est entre la découverte d’un genre, un plaidoyer pour l’art macabre et une ode à ses appréciateurs, lecteurs, joueurs ou spectateurs.
Il ne vous a pas échappé en lisant ces pages que je n’aie rien contre une bonne histoire de fantôme ou d’horreur pure. Je sais ce que j’y trouve, mais pourquoi ces histoires sanglantes fascinent tant de monde ? C’est la question à laquelle tente de répondre dans The Frighteners, Peter Laws, révérend de son état, obnubilé par l’horreur depuis l’enfance et auteur de thrillers. En dix chapitres, il explore différentes thématiques : les monstres classiques (vampires, loups-garous, démons), les revenants, les zombies, l’envoutement qu’exerce les faits des serial killers ou l’intérêt des jeux et histoires violentes dans le développement des jeunes enfants.
À travers sa propre expérience, mais également ses rencontres aussi diverses que des furs en convention, un guide touristique spécialisé dans les fantômes anglais ou un couple ayant une boutique très spécialisée, Peter Laws présente les différentes raisons qui peuvent se cacher derrière cette passion pour le macabre dans son ensemble, ou pour certains de ses aspects. Et pourquoi d’une certaine façon, cette fascination, cathartique, est saine pour la construction de notre personnalité, mais également de notre société.
Loin d’être un pensum, The Frighteners se lit très facilement. C’est en quelque sort le pendant de Danse Macabre (Anatomie de l’Horreur) de Stephen King. Là où l’écrivain américain avait un point de vue avant tout de créateur d’histoires à faire peur, Peter Laws se place résolument du côté des consommateurs de tels récits. Il parsème son propos d’anecdotes souvent très drôles et aussi parfois surprenantes. Ainsi, Peter Laws a entendu l’appel de la religion en regardant L’Exorciste !

The Frighteners
de Peter Laws
Editions Skyhorse

The Science of Science-Fiction

Les livres mélangeant science réelle et science-fiction ne manquent pas. Que ce soit la série des « Georges et… » de Stephen et Lucy Hawking ou la future collection Parallaxe de Le Belial’ expliquant scientifiquement des concepts utilisés par la science-fiction, ils racontent souvent comment tel ou tel aspect de la science-fiction est ou n’est pas possible en l’état actuel de la science. Avec The Science of Science-fiction, Mark Brake fait l’exercice inverse. Il regarde comment la science elle-même a nourri la science-fiction et comment celle-ci inspire en retour les scientifiques. Plus qu’un livre de science, The Science of Science-Fiction est un livre d’histoire explorant la façon dont fonctionne l’imaginaire humain et un livre de prospective sur l’évolution de nos sociétés, tant au point de vue technologique qu’au point de vue politique et comportemental. Le tout étant découpé en quatre grandes thématiques : l’espace, le temps, la machine et les monstres (les superhéros Marvel et DC étant classés dans cette catégorie). Écrit très récemment, et peut être parfois un peu trop vite, The Science of Science-Fiction a quelques chapitres au contenu assez léger comme Battlestar Galactica and Star Trek: Why Are Wars in Space so Wrong? Ou Dr. Strangelove: From Reagan’s Star Wars to Trump’s Space Force. Mais le plus souvent, il reste très intéressant et truffé d’informations. Saviez-vous que Johannes Kepler en plus d’être un astronome avait écrit un proto-livre de science-fiction ? Ou quelle était la relation entre Charles Darwin et Aldous Huxley, l’auteur du Meilleur des mondes ? Non seulement The Science of Science-Fiction se lit aussi facilement qu’un bon roman, mais en plus il risque de vous donner envie de vous replonger dans de nombreux livres, comics, anime ou films de science-fiction.

The Science of Science-Fiction
de Mark Brake
Éditions Skyhorse

Smoke gets in your eyes

Sur un blog consacré aux livres et à la littérature de genre, si je vous parle de mort, vous allez penser : mort violente dans un thriller, mort accidentelle dans l’espace ou aux griffes d’une horrible créature ? Avec Smoke gets in your eyes de Caitlin Doughty, vous n’y êtes pas du tout. Les morts que vous croiserez sont d’origine diverse (maladie, vieillesse, accident, suicide…) et se passent toujours avant l’arrivée des personnages concernés dans les pages.
En effet Smoke gets in your eyes (and other lessons from the crematorium) n’est pas un roman, mais le récit des premières années de Caitlin Doughty dans l’industrie funéraire. D’anecdotes tendres, tragiques ou comiques en précisions sur la façon dont les différentes cultures humaines abordent la Mort, Caitlin Doughty nous livre son propre point de vue. Elle plaide plus particulièrement pour que la Mort ne soit plus totalement évincée de notre quotidien. Au contraire, selon elle, si les gens affrontent leurs peurs et s’organisent pour leurs futurs trépas, si des rituels refont leurs apparitions pour aider les proches à faire leurs deuils, la Mort sera mieux acceptée et la Vie sera à nouveau pleinement vécue.
Malgré sa thématique, ce livre est tout sauf morbide. Au travers des morts et des vivants que l’on croise. Smoke gets in the eyes est un hymne à la vie et à la race humaine. Une Danse macabre bien joyeuse en quelque sorte.

Smoke gets in the eyes
de Caitlin Doughty
Éditions Cannongate