Corruption

Dans le genre polar bien noir, Don Winslow frappe fort avec Corruption. Dans la lignée des films US des années 70, ce livre décrit une version au ras du bitume de la police new-yorkaise. Sauf que l’action se passe au 21e siècle, dans un New York post-11 septembre en plein mouvement Black Lives Matter. Sauf que le « héros », Denny Malone est un inspecteur irlando-américain membre d’une unité d’élite opérant en plein cœur de Harlem.
On le découvre assis dans une cellule, déchu et abandonné de tous. Et l’ancien « Roi de New York » va alors de chapitre en chapitre nous raconter sa vie lorsqu’il régnait à la tête de son équipe de flics d’élite « ripoux ». Tout a basculé lors d’une descente chez un dealer où l’un des policiers de son équipe meurt et dont les autres membres repartent en ayant détourné 50 kg d’héroïne et des millions de dollars. A cet instant, sa chance va tourner. La petite vie de Denny Malone partagée entre sa femme et ses deux enfants à Staten Island, et sa maîtresse infirmière dans Harlem, va partir en vrille. Un pas après l’autre, il va perdre tous ses repères, tous ses appuis.
Mais Corruption n’est pas que le récit d’un flic corrompu de plus. Le livre démontre comment l’ensemble du système (police de la ville et ses différents services, administration municipale, système judiciaire, fédéraux, etc.) est entièrement à vendre et à la solde des uns et des autres. Et comment ce sont toujours les petits, « ceux qui acceptent un café ou un sandwich pour fermer les yeux, mais redescendre risquer leurs peaux dans la rue » comme le dit Malone, qui payent pour les gros intouchables. Si l’histoire est donc assez classique, elle est suffisamment bien racontée pour qu’on enchaîne les pages les unes derrière les autres, jusqu’au rebondissement final. Certaines scènes ne manquent pas de panache (la visite du chien chez l’avocat par exemple), d’autres sont assez violentes, juste ce qu’il faut pour renouveler l’attention. Les personnages, même les plus secondaires, sont bien campés et assez mémorables. Suffisamment parfois pour mettre d’autres noms plus réels dessus.

Corruption
de Don Winslow
Traduction de Jean Esch
Éditions Harper Collins

The Witches of New York

Entre roman historique et urban fantasy, The Witches of New York d’Ami Mc Kay est décidément un livre à part. Il revisite la figure de la bonne sorcière comme étant le symbole d’une femme forte, indépendante et curieuse de son environnement. Mais, au lieu de placer l’action dans un passé lointain, à la campagne ou dans un univers totalement inventé, il l’intègre au New York de 1880. C’est une période charnière où se croisent les miracles de la science, une extrême pauvreté et des vagues d’immigration successives mêlées aux blessures encore bien visibles de la guerre civile américaine. Le tout fait des rues de la métropole où s’activent nos héroïnes un chaudron idéal pour les avancées sociales et la violence, mais également un abri pour les pires formes d’obscurantisme et de ségrégation.
Dans ce New York de 1880 donc, trois femmes « sorcières » vont se trouver et s’épauler pour faire de leurs faiblesses respectives une force. La plus âgée, Eleanor, est celle qui correspond le plus à la sorcière traditionnelle, tour à tour herboriste, gynécologue avant l’heure et confidente avant tout. Enfant de la ville, défigurée au vitriol par une rivale, Adélaïde est néanmoins la séductrice du trio, mais aussi la diseuse de bonne aventure et la plus intrépide. Enfin, tout juste âgée de 17 ans et venue chercher fortune en ville, la douce et curieuse Béatrice parle aux vivants et aux morts. Ensemble, les trois femmes vont triompher d’un mari jaloux, d’un révérend au fanatisme sanglant et d’une misogynie ambiante particulièrement violente par la force de ses interdits.
Attention, ce roman est très dense. Il ne se contente pas d’aligner les péripéties de nos sorcières. Il prend le temps de détailler la psychologie des différents personnages, ainsi que leur environnement. De plus, la magie n’est quasiment jamais flamboyante. À quelques exceptions près, il serait tout à fait possible d’expliquer de façon rationnelle la magie pratiquée dans ce livre. Seules les fées pourvoyeuses de rêve n’ont pas de cause scientifique, mais de toute façon, hormis le lecteur personne ne les voit. The Witches of New York apporte également matière à réflexion sur ce qui définit une sorcière. Ce terme a longtemps été utilisé pour désigner une femme — ou parfois un homme — ne rentrant pas dans le moule de la société dans laquelle elle vit. D’autant plus si la femme en question va procéder à des avortements à une époque où ils sont interdits, refuser le mariage ou encore chercher l’amour dans les bras d’autres femmes. Si, jusqu’au 18e siècle, ces femmes trop libres finissaient mortes au nom de persécutions religieuses ; au 19e siècle, au nom de la science, elles finissaient souvent à l’asile psychiatrique victimes de traitement de chocs barbares ou en prison. Ces risques bien réels pèsent sur Eleanor, Adélaïde et Béatrice. Leurs sorts, tours et potions ne leur suffiront pas à leur sortir de leurs difficultés. En revanche, leurs intelligences, leurs déterminations et surtout la solidarité dont elles font preuve, malgré leurs désaccords, sont leurs meilleures armes.
Vous l’aurez compris, même si l’action est bien présente dans The Witches of New York, ce livre est surtout un magnifique portrait de femmes, et une tranche de vie — forcément incomplète — sur une époque. Révolue ? Hélas, pas obligatoirement.

The Witches of New York
Ami McKay
Editions Orion