Gnomon T.2

Il y a un mois, je vous parlais d’un puzzle littéraire fascinant. Abordons aujourd’hui la résolution en limitant le plus possible de divulgâcher l’intrigue.
Déjà, si vous cherchez un livre pour vous délasser les neurones et ne pas forcer votre cerveau à cogiter dans tous les sens, mieux vaut éviter entièrement Gnomon. Le livre de Nick Harkaway demande de l’attention et un goût pour les énigmes qui ne convient pas à tous ni à toutes les périodes de leur vie de lecteur. Ensuite, sachez que le tome 2 de Gnomon répondra à toutes les questions en suspens. Il propose en effet une véritable conclusion à l’énigme tissée dans le tome 1. Et, malgré de nombreux indices, celle-ci n’est pas forcément évidente, particulièrement en ce qui concerne Mielikki Neith. De traqueuse, l’inspectrice devient la proie de Diana Hunter (existe-t-il d’autres Dianes que chasseresses ?) avant d’être son outil pour réinitialiser le Système. Enfin, avouons-le, il y a quand même quelques longueurs et l’intrigue aurait gagnée à être élaguée de quelques pages par-ci ou par-là.
Au fond, qu’est-ce que Gnomon ? Nous sommes d’abord dans un roman cyberpunk écrit peu avant le Brexit par un auteur britannique. Celui-ci exploite à merveille les angoisses de ses compatriotes (et de l’ensemble des Européens) sur la société de surveillance, la mort, mais également sur un sentiment d’insécurité grandissant ou la perte de confiance envers l’autre, l’étranger, l’intrus. Nous sommes également dans un livre écrit par le fils d’un ex-espion de Sa Majesté, qui s’amuse brillamment à reprendre les outils de son père pour nous perdre dans de fausses identités, dans une multiplication d’indices avec l’utilisation de mots-clés comme stéganographie ou code. Nick Harkaway finit par construire peu à peu un labyrinthe pour son lecteur sachant que celui-ci, suivant les points qu’il a relevés, s’engagera une fois ou deux dans un cul-de-sac avant la conclusion. Nous sommes enfin dans le roman d’un homme amoureux de la littérature dans son ensemble, des livres et des mythes et de ce qu’ils nous disent de nous.
Alors, comment l’aborder ? Malgré tous les mythes grecs invoqués dans Gnomon, c’est vers celui de Thésée non mentionné qu’il faut se tourner. Ou plus exactement vers le fil d’Ariane et le dédale enfermant le Minotaure, qui correspond en tout cas le plus à l’effet que m’a fait cette lecture. Pour arriver au bout de ces deux tomes, vous allez devoir vous laisser porter, glisser vers le fond et trouver un fil conducteur parmi tous ceux proposés par l’auteur. Tenez-le fermement et gardez-le dans un coin de votre esprit durant toute votre lecture. Vous en ressortirez sans avoir été déchiqueté par le requin monstrueux, mais potentiellement transformé par ce livre. Ne commettez pas l’erreur de Thésée et n’abandonnez pas cette pauvre Ariane/Diana/Athenais en refermant ses pages. Les leçons qu’elle nous a transmises de son futur proche sont plus que jamais d’actualité en 2021.

Gnomon T.2
d
e Nick Harkaway
traduction de Michelle Charrier
Éditions
Albin Michel

Gnomon t.1

Une couverture bleue avec un requin nageant au-dessus des ruines d’une ville. Avec Gnomon de Nick Harkaway, Albin Michel Imaginaire nous proposerait-il un autre titre post-apocalyptique après La Cité de l’orque ou Le Livre de M ? Eh non ! Si vous deviez absolument rapprocher ce nouvel ouvrage d’un livre déjà présent dans la collection, il faudrait plutôt chercher de Terminus, autre polar d’anticipation, exigeant pour le lecteur.
Du moins c’est ce que la lecture de ce premier tome peut laisser présager. En effet, le roman de Nick Harkaway étant tellement touffu, l’éditeur a choisi de le séparer en deux volumes à un mois d’écart.
Au premier abord donc, Gnomon nous transporte dans un Londres post-Brexit. La vénérable monarchie parlementaire n’est plus, remplacée par une démocratie totale s’appuyant sur une surveillance généralisée de la population : le Système.
Dans ce contexte, lorsqu’une suspecte meurt au cours de son interrogatoire, se plonger dans sa mémoire pour trouver où le processus a dérapé. Sauf que… Elle se trouve confrontée aux souvenirs de trois vies différentes, dont aucune ne peut être celle de la morte : un trader grec obsédé par un requin, une alchimiste ex-amante de Saint Augustin enquêtant sur un meurtre en chambre close et un vieux peintre éthiopien sortant de sa retraite pour prendre la direction artistique d’un jeu massivement multijoueurs. Quel rapport entre ces trois vies ? Et entre ces souvenirs et son enquête ?
Dans Gnomon, Nick Harkaway ne fait aucun cadeau à son lecteur. Et ne prend aucun raccourci. Chaque tranche de souvenir étant à elle seule de la taille d’une petite novella, et chacune aborde des thématiques différentes (excès de la financiarisation à outrance, société de surveillance, libre arbitre contre prédestination, rapport entre le créateur et son œuvre…) avec une personnalité et un ton propre. Les lecteurs du blog ne seront pas surpris d’apprendre qu’Athénaïs l’alchimiste a ma préférence. Et après chaque passage, vous vous retrouverez comme Mielikki Neith étourdie par cette surcharge d’information. Peu à peu des points communs émergent, des signes se répondent. D’un souvenir à l’autre, mais également dans le Londres servant de cadre à cette histoire… Voire encore plus loin dans le temps ou l’espace ? D’autant que Nick Harkaway est aussi très joueur. D’entrée de jeu, il ouvre son roman sur un message codé. Si vous êtes adepte de cryptographie, vous allez vouloir le décrypter, d’autant qu’il parsème son texte d’indices, ou de fausses pistes, sur la façon de le résoudre. Même si cette énigme n’est pas centrale pour comprendre et apprécier l’histoire, c’est un niveau supplémentaire qui en séduira plusieurs. Toujours est-il qu’à la fin du premier volume de Gnomon, vous aurez encore plus de questions qu’au début. Mais surtout une impatience : lire la suite et découvrir comment tout ce puzzle littéraire fascinant s’assemble. En espérant qu’une seule chose : ne pas être déçue par l’image finale. Rendez-vous dans un mois ?

Gnomon t.1
de Nick Harkaway
Traduction de Michelle Charrier
Éditions Albin Michel

La Maison des voix

En matière de polars, vous le savez déjà, j’aime beaucoup l’écriture de Donato Carrisi. Je ne pouvais que m’intéresser à son dernier titre en date : La Maison des voix. Celui-ci ne s’inscrit ni dans la suite du Chuchoteur, ni dans celle des aventures de Marcus et Sandra, mais est une histoire distincte. Nettement moins sanglante que celles racontées habituellement par l’écrivain italien, mais loin d’être moins alambiquée.
Tout commence avec Pietro Gerber, psychologue pour enfant à Florence qui utilise l’hypnose avec ses patients. Un jour, une collègue australienne l’appelle au téléphone pour qu’il accepte de recevoir une patiente adulte revenue en Italie où elle a grandi, car elle est persuadée d’avoir tué son petit frère. Cette patiente, Hanna Hall, va s’avérer plutôt invasive et son passé tumultueux va se mêler à la vie de famille de Pietro jusqu’à un final… surprenant.
Mais n’en disons pas plus pour ne pas déflorer l’intrigue. Avec La Maison des voix, Donato Carrisi change de style et se fait plus intime. Les chapitres alternent entre le présent raconté du point de vue de Pietro et le passé raconté tantôt par Hanna, tantôt par Pietro. Dans ces derniers cas, il est difficile de savoir ce dont se souvient réellement la narratrice ou le narrateur et ce que son imagination enfantine a réinventé comme explication à des événements qu’elle ou il ne comprenait pas. Par petites touches, Donato Carrisi nous entraîne dans une spirale où chaque protagoniste remet peu à peu en cause sa santé mentale, et la fiabilité de sa mémoire et de ce qu’il sait sur sa vie et son passé. Sans qu’aucun crime n’ait été commis, La Maison des voix est pourtant un polar haletant dont les pages se tournent toutes seules jusqu’au bout de la nuit. Et la fin montre que l’administration bête et méchante peut parfois être nettement plus cruelle que n’importe quel psychopathe. Si vous ne connaissez pas l’auteur, c’est une porte d’entrée idéale dans son œuvre. Et si vous l’avez déjà découvert, n’hésitez pas à vous laisser surprendre par cette nouvelle facette.

La Maison des voix
de Donato Carrisi
Traduction d’Anaïs Bouteille-Bokobza
Éditions Calmann-Lévy

Lumières noires

Il est des écrivains qui vous plaisent sous tous les formats et d’autres non. Personnellement, j’aime beaucoup la poésie de Victor Hugo, mais je n’arrive pas à lire ses romans. Et quand j’ai tenté de lire la trilogie aux trois Hugo de N.K.Jemisin, Les livres de la Terre fracturée, j’ai lâché le premier tome, La cinquième saison, à mi-parcours bien qu’il soit largement cité comme Incontournable récent de la SFFF selon le bilan de Nevertwhere. Pourtant, un certain chroniqueur m’a convaincue de lui donner une seconde chance. C’est chose faite avec son recueil de nouvelles, Lumières noires qui contient de petits bijoux. Décidément, N.K.Jemisin novelliste me séduit nettement plus que N.K.Jemisin romancière. Et ce, qu’elle écrive dans le genre fantastique, dans différentes déclinaisons de la science-fiction ou de la fantasy pure.
Ce recueil compte vingt-deux nouvelles, toutes très différentes les unes des autres. Certaines m’ont laissé de marbre comme Avide de pierre (dans le même univers que sa trilogie) ou MétrO. D’autres semblent des mises en bouche qui laissent le lecteur sur sa faim, des galops d’essai. C’est le cas de Ceux qui restent et qui luttent, Grandeur naissante ou la Fille de Troie. L’alchimista, Le narcomancien, Cuisine des mémoires et Pécheurs, saints, spectres et dragons — la cité engloutie sous les eaux immobiles ont chacune à leur façon su me toucher par les émotions qu’elles dégagent. La dernière a visiblement été écrite à vif par l’autrice, qui semble y avoir mis beaucoup de sa propre expérience et de son ressenti, tout comme Major de promotion ou La sorcière de la terre rouge.
Le quatrième de couverture parle de « nouvelles sombres et engagées », et il est vrai que N.K.Jemisin est engagée dans son écriture : femme noire vivant aux États-Unis, nombre de ses nouvelles comme Épouses du ciel, Nuages Dragons ou Le moteur à effluents parmi d’autres (y compris des précédentes) parlent de féminisme, de race ou de problème de classe quand ce n’est pas tout à la fois. Mais, elle n’assène jamais de leçon de morale et se contente de proposer une histoire. Au lecteur de réfléchir après coup sur les émotions reçues et de se faire une opinion. En revanche, le qualificatif de nouvelles sombres n’est pas exact. Certes, certaines sont dures ou avec des fins tragiques comme Vigilambule, mais celles optimistes sont
nettement plus nombreuses. Et quelques-unes sont franchement amusantes comme Le moteur à effluent. Que vous l’aimiez en romancière ou non, ou que vous vouliez avoir un bon aperçu de l’étendue de son talent, le recueil Lumières noires est un bon point de départ.

Lumières noires
de
N.K.Jemisin
traduction de Michelle Charrier

Éditions
J’ai Lu