Le Journal des chats de Junji Ito

Que se passe-t-il quand vous vous retrouvez exfermée dehors parce que vous êtes partie faire une course avec le mauvais jeu de clé ? Dans mon cas, vous vous réfugiez à la bibliothèque de quartier en attendant qu’un autre occupant de la maison rentre pour vous ouvrir. Et c’est ainsi que je suis tombée sur une petite pépite comique : Le Journal des chats de Junji Ito.
L’auteur et narrateur de cet album est un mangaka spécialisé dans l’horreur et, au début de l’histoire un peu ailurophobe sur les bords. Il emménage avec sa nouvelle épouse, qui elle n’imagine pas la vie sans chats, dans une maison neuve. Et Yon, le chat noir et blanc au pelage tête-de-mort, ne tarde pas à les rejoindre, bientôt suivi par Mu, chaton des forêts norvégiennes. Commence alors une longue période d’adaptation entre le
narrateur et ces bêtes démoniaques entre toutes : des félins domestiques.
Le moindre détail ordinaire de la vie de chats (une nuit passée dans la chambre des humains, une litière pleine, une dispute pour le haut de l’arbre à chat, une stérilisation…) devient sous
la plume de Junji Ito, une histoire effrayante. Le fait que l’auteur dessine sa femme sans pupilles visibles et avec un choix vestimentaire évoquant Freddy Krueger aide également à se mettre dans l’ambiance. Ajoutez-y une alternance entre la case montrant ce qui se passe réellement et ce que voit Junji Ito, et vous obtiendrez de quoi éclater de rire à chaque page.
Que les amoureux des chats se rassurent : Yon et Mu ne sont pas des créatures maléfiques. Enfin pas plus que le chat domestique ordinaire. Et Junji Ito ne s’en est pas débarrassé. Bien au contraire, il y est devenu encore plus attaché que sa femme. En revanche, ce manga a un avantage. C’est un one-shot donc le lecteur ne se lasse pas des péripéties.
Ce concentré de drôlerie vous fera plus qu’agréablement passer le temps.

Le Journal des chats de Junji Ito
de
Junji Ito
traduction de Jacque
s Lalloz
Éditions
Delcourt/Tonkam

Mois de l’imaginaire : lus en passant

Avec la combinaison de la rentrée littéraire et du Mois de l’imaginaire, j’ai reçu et acheté pas mal de livres. Certains sont toujours en cours de lectures, mais deux d’entre eux ont déjà été lus.

I am vampire

Celui-ci m’a été remis en main propre par l’auteur lui-même. Je l’ai donc lu en priorité, le temps d’un aller-retour en transport entre Paris et Brétigny-sur-Orge, soit pour les non-Parisiens grosso modo un peu plus de deux heures. L’auteur explique lui-même écrire en consommant énormément de vodka, peut être que la lecture devrait être elle aussi alcoolisée pour particulièrement apprécier le texte ? I am vampire raconte l’histoire de Bert, artiste « maudit » sans le sou ivrogne et parasite de la société, alors qu’il se rend compte qu’il devient peu à peu vampire. L’individu en question n’est pas particulièrement ni sympathique (mais aucun des personnages ne l’est) ni intelligent. En revanche, il a un égo surdimensionné et ne souffre visiblement pas du syndrome de l’imposteur. Même si j’ai lu I am vampire sobre, la lecture en fut rapide et plutôt agréable dans l’ensemble. L’action n’arrête pas une seconde et part dans tous les sens. C’est enlevé, le style est populaire et oui, j’ai ri devant le grotesque de certaines scènes. Pour autant, l’histoire est très, très décousue et donne l’impression que l’auteur raccroche les fils au fur et à mesure, avec quelques ratés (l’histoire se passe à Paris ou dans une petite ville de province ?), et la fin tombe franchement à plat. Si vous attendez à une histoire de vampirisme solide, passer votre chemin. Si vous aimez ce genre de livre déjanté, foncez.

I am vampire
de Romain
Ternaux
Éditions Aux Forges de Vulcain

La forêt des araignées tristes

Voici un gâchis de 610 pages. L’univers steampunk décrit par Colin Heine est particulièrement intéressant, avec des villes construites à la verticale pour émerger d’une brume couvrant le monde d’où sortent d’étranges et dangereuses créatures. La société qui s’est formée, pompée sur la Révolution industrielle montre bien le contraste entre la classe aisée bourgeoise, ses gargouilles, et ses dirigeables, et les classes populaires industrieuses reléguées au bas des piliers au plus près de la « vape » et de ses dangers. Ajoutez-y une touche d’exploration lointaine et une intrigue policière et vous auriez de quoi faire un excellent roman.
En fait, non. Les personnages sont plats au possible, sauf Agathe la gouvernante, et les diverses intrigues sont inintéressantes. Même le serial killer est fade et sans intérêt. Et les araignées dans tout ça ? Elles apparaissent sans rime ni raison. Et n’ont aucun rapport avec le reste de l’intrigue, si ce n’est sauver la vie du personnage principal à chaque fois qu’il se met tout seul dans un mauvais pas en lui flaquant systématiquement une belle frousse à lui casser les cordes vocales. Du coup, la fin, une version dirigeable du naufrage du Titanic, devient confuse et ne résout même pas l’intrigue principale. Même si l’achat en numérique de ce livre ne m’a coûté que 2,99 € avec la promotion Mois de l’imaginaire, j’avoue songer à demander un remboursement.

La forêt des araignées tristes
de Colin Heine
Éditions ActuSF

Magnus Ridolph

Jack Vance était un conteur de SF exceptionnel, et surtout un incontournable de mes lectures estivales. Cette année au lieu de relire un des livres présents dans ma bibliothèque, j’ai craqué pour Magnus Ridolph réédité par Mnémos dans sa collection Hélios. Sous ce titre, la maison rassemble dans un format de poche l’intégrale des dix nouvelles mettant en scène le personnage du même nom.
Mélange improbable d’Hercule Poirot et d’Arsène Lupin, Magnus Ridolph est un enquêteur sillonnant la galaxie au gré de ses envies et de ses aventures commerciales. Qu’il soit mandaté par un client ou qu’il tombe sur un cas intéressant totalement par hasard comme dans Coup de grâce la dernière nouvelle,
à chaque enquête il va toujours s’arranger pour retourner la situation à son profit ou malicieusement se moquer de son client.
Avec un personnage principal identique, les dix nouvelles composant ce recueil ont chacune une tonalité qui lui est propre. Certaines comme Les sardines de qualité inférieure sont finalement assez tristes et mélancoliques, d’autres comme La Spa des étoiles ou Raccourcis pour Sanatoris sont plutôt comiques. D’autres comme L’immonde McInch ou Le cycle infernal sont de purs polars avec une résolution
elle typiquement de science-fiction.
Encore une fois avec Magnus Ridolph, Jack Vance prend son lecteur par la main, l’amène au coin du feu ou d’une terrasse ombragé, lui sert un verre (avec ou sans alcool) et lui raconte des histoires. Ici, ce n’est pas le merveilleux qui prédomine, mais l’anecdote et le côté roublard distingué de Magnus Ridolph. Il vous narre les bons tours que le détective a joués à ceux qui se croyaient plus intelligents que les autres, ou qui comptaient tirer profit indûment des autres. Ces nouvelles très courtes sont une excellente introduction au style et à la faconde de Jack Vance.

Magnus Ridolph
de Jack Vance
Traduction de Brigitte Mariot
Éditions Mnémos

Space opéra

Parmi les conteurs de la science-fiction, il y a Jack Vance. Même si ses histoires s’appuient le plus souvent sur une structure classique, son style varie suffisamment au fil des ans pour séduire, inviter à la lecture et à la relecture. Space opéra n’est pas son livre le plus connu, mais l’histoire se laisse agréablement découvrir ou redécouvrir pour qui a envie d’une comédie spatiale légère.
De quoi s’agit-il ? D’une tournée d’une troupe d’opéra, orchestre symphonique compris, en tournée dans l’espace pour faire découvrir la musique humaine aux oreilles extra-terrestres. Entre des mélomanes méprisants pour les autres genres musicaux voulant porter la « bonne parole » musicale aux sauvages des étoiles, et une collection d’extra-terrestres et de Terriens ayant quitté la planète mère hauts en couleur comme Jack Vance en a le secret, les différentes rencontres sont explosives et provoquent leur lot de quiproquos comiques. Jack Vance y ajoute des ressorts classiques de la comédie théâtrale avec une jeune première manipulatrice au cœur pur, un capitaine de vaisseau vénal, et un jeune premier un peu benêt vivant aux crochets de sa riche parente caractérielle.
Le tout fait un texte court, très plaisant à lire, même si la fin est un peu précipitée. Pour l’occasion, j’ai ressorti ma vieille édition Presse Pocket avec une peinture de Wojcieck Siudmak magnifique en couverture, même si celle-ci n’a que peu de rapport avec le texte intérieur. Et j’avoue que la manipulation de l’objet papier a fait aussi partie du plaisir pris à ma lecture. Si vous ne l’avez pas, sachez que Jack Vance est régulièrement réédité comme ici.

Space opéra
de Jack Vance
Traduction d’Arlette Rosenblum
Éditions Presse Pocket

Franny et Zooey

Après quelques livres assez noirs, j’avais besoin d’un peu de légèreté et de me retrouver en terrain connu. En clair, j’avais une envie de relecture. Partie à la recherche d’un John Irving dans ma bibliothèque, je suis tombée sur un J.D.Salinger. Non pas le plus célèbre, L’Attrape-Coeurs, mais un petit roman en deux parties, Franny et Zooey, que j’avais nettement préféré aux aventures d’Holden Caufield à l’époque.
Écrit entre 1955 et 1957, ce très court texte résonne encore avec une belle actualité plus de cinquante ans plus tard. Et pourtant, Franny et Zooey n’a presque pas d’histoire et quasiment aucun rebondissement. Au départ, Frances Glass (dite Franny) est invitée par son petit ami à un week-end autour du premier match universitaire de l’année. Elle fait une crise d’angoisse existentielle mémorable et se réfugie dans l’appartement familial dans les hauteurs de Manhattan. Le gros du roman sera constitué par un dialogue et le plus jeune de ses frères ainés pour la sortir de sa dépression, Zachary Glass (dit Zooey).
Plus que l’histoire elle-même, tout le charme de ce livre réside dans l’écriture de J.D.Salinger et son don pour les dialogues et les descriptions. Cette plongée dans l’univers de la famille Glass est un pur délice pour qui aime les personnages loufoques. Celle-ci est composée d’un couple d’anciennes vedettes de music-hall, Les et Bessis, et de leurs sept enfants, tous d’anciens petits prodiges ayant tour à tour connu la gloire avec l’équivalent radiophonique de Questions pour un Champion.
Cette famille apparaît dans d’autres livres de Salinger comme Seymour, une introduction et Dressez haut la poutre maîtresse, charpentiers. Mais Franny et Zooey se concentre sur trois personnages, les deux plus jeunes enfants et leur mère, Bessie. Le mode de vie et les méthodes peu conventionnelles que la mère et le fils vont déployer pour sortir Franny de sa dépression sont tour à tour tendres, pathétiques, violents ou désopilants, mais ils fonctionnent parfaitement. Au passage, sous couvert de parler de littérature, de vie universitaire américaine ou de mysticisme, J.D.Salinger met dans la bouche de ses personnages quelques réflexions intéressantes sur la perception que l’on a de soi et des autres, la place dans la société et la façon dont on peut ou non faire changer le monde. Si vous avez aimé Daria lorsqu’elle passait sur MTV, ou si vous aimez les comédies acerbes et tendres avec un sens de la répartie affiné, penchez-vous sur Franny et Zooey, vous vous offrirez quelques heures de bonheur.

Avouez que cette réflexion reste largement d’actualité en cette fin d’année 2018, en France comme ailleurs dans le monde.

Franny et Zooey
de J.D.Salinger
Traduction de Bernard Willerval
Éditions Robert Laffont