Colorer le monde

À l’heure où la collection d’Argyll s’étoffe de jour en jour, revenons un instant sur l’une des autrices qui a ouvert cette collection,  Mu Ming. Elle y est reparue avec un petit recueil, regroupant deux histoires, Colorer le monde suivie de Qui possède la lune ? L’autrice nous propose deux longues nouvelles toutes aussi inclassables.
La première, Colorer le monde, s’ancre résolument dans le genre science-fiction, et plus exactement le sous-genre cyberpunk. Elle nous présente une jeune femme dont la relation avec sa mère veuve va se détériorer peu à peu, le jour où elle accepte d’avoir des rétines augmentées capables de voir le monde comme tout son entourage autour d’elle, mais, du coup, devenue incapable d’apprécier la peinture et le monde tel que sa mère le voit. Entre course à la nouveauté, uniformisation des goûts et des expériences, mais également également éloge de la différence et de l’appréciation, cette novella est à la fois percutante et belle.
La deuxième, Qui possède la lune ? plus courte, est à la frontière entre le genre et la littérature blanche. Elle nous propose de suivre l’itinéraire de Xiaolin, une jeune femme assez pauvre, pas très douée à l’école, sauf en dessin, mais persévérante et obstinée. Inspirée par sa boite à trésors de l’enfance où elle cachait des éclats d’objet, celle-ci va à force de volonté et de travail se créer une place dans le monde des modélisateurs 3D et même devenir une star dans son domaine. Tout en gardant un certain anonymat, car personne ne connaît réellement son apparence, même si tout le monde s’arrache ses créations. Ici, aussi, la plume de Mu Ming reste contemplative, mais elle nous dépeint une réalité bien souvent ignorée du « miracle chinois », à savoir celle des travailleurs les plus pauvres qui vivent en dortoir en grande ville loin de leur lieu d’origine, celle des petits métiers qui, pour certains disparaissent et pour d’autres résistent malgré la modernité, celle où la nouvelle technologie n’efface pas complètement les légendes, mais peut, parfois, donner un regain de vivacité à certaines coutumes (en tuant d’autres le plus souvent).
Plus abordable que Le Bracelet de jade pour un lectorat habitué à la science-fiction, Colorer le monde reste tout aussi beau. L’écriture de Mu Ming est particulièrement évocatrice. À la lire, on se prend à imaginer l’histoire en dessin animé : la première nouvelle avec un mélange de styles graphiques pour correspondre aux différents points de vue et l’autre plus dans un esprit cyberpunk à la Psycho-Pass.
Au passage, admirez la couverture, illustrée par Anouck Faure comme toute la collection. Les couvertures seules m’ont poussé à acheter quelques Récifs, sans encore avoir eu le temps de les lire tellement l’enveloppe du texte était belle. Histoire à suivre ?

Colorer le monde suivi de Qui possède la lune ?
de Mu Ming
Traduction de Gwennaël Gaffric
Éditions Argyll 

(critique initialement parue dans Présences d’esprits n°124)

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.